Ah, la vache!

Le prix du lait et l’écologie du sentiment.

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— Tiens-le pour dit, Hector, le deuil d’une vache pour son veau dure trois jours complets. Mais elle ne doit pas entendre son veau l’appeler. Le quatrième jour, elle te donnera son lait.

Le voisin était affirmatif. Hector gardait un doute. Pâquerette n’était pas n’importe quelle vache, mais une irlandaise, une celtique de race Dexter!

Le veau avait bu son trois jours de colostrum. Hector le laissa un jour de plus avec sa mère. Ensuite, il amena le veau dans le garage, le caressa un peu et sortit en douce. Après quelques minutes, le veau pleura. Immédiatement, Pâquerette lui répondit : « Je suis ici, viens me rejoindre. » Que faire? Hector installa une radio dans le garage, sélectionna un poste musical, monta le son à quelques décibels au-dessus de la voix de Pâquerette, lui donna du lait… Il se tut.

À la fin de l’après-midi, il fallait traire Pâquerette. Hector installa la chaudière, lava le pis. Tout allait bien. Il commença le mouvement qu’il avait pratiqué. Paf! Un coup de queue bien juteux en pleine figure. Seigneur! C’est vrai, il faut attacher la queue. Ce qu’il fit. Il se réinstalla, le lait jaillit. Il soulageait la vache. Il était content. Agitée, Pâquerette mit le pied dans le seau et renversa le lait. Impatient, Hector la traita de vache. Elle acquiesça. Les Dexter sont très courtes sur pattes. Le fermier était plié en deux. Pâquerette retenait son lait. Après un litre, plus rien. Bon! tant pis pour ton pis, c’est toi qui souffriras. Clac! La vache venait de mettre à nouveau le pied dans la seau. Hector se maîtrisa.

Le lendemain matin, le pis de Pâquerette était si gorgé et si douloureux qu’elle ne voulait pas se laisser toucher. Il fallait pourtant la soulager. Hector attacha la queue, enduit ses mains de graisse à traire, inspira une bonne dose de patience… Un jet, deux jets. Paf! Un coup de pied en pleine figure. La vache écrasa les lunettes tombées dans une bouse…

‑ Tu n’as pas le choix, répondit le voisin au téléphone. Si tu lui redonnes son veau, oublie le lait. Si tu ne la trais pas, oublie ta vache, elle mourra.

La guerre! Hector s’équipa de son casque de bûcheron, d’un épais manteau de cuir et d’une corde. Il réussit à attacher les pattes arrière. Il s’installa. Prit tout son temps. Tira quelques bons jets.

‑Tu vois, je te soulage.

La riposte arriva par l’une des pattes avant. Le casque encaissa le coup. Hector ne put retenir un bon coup de poing, mais frappa le dur iliaque de la vache… Qui vagit du plaisir de sa vengeance.

Le combat dura encore cinq traites. Hector survécut. Le quatrième jour, Pâquerette était si triste, si déprimée, si endolorie, qu’elle ne put résister. Hector recueillit huit litres du précieux liquide. Le dixième jour, il fit entrer le veau dans l’étable. Pâquerette le regarda longuement, comme si une nouvelle bête venait d’arriver à la ferme. Elle leva son museau pour le sentir. Lui, craintif, se collait sur Hector qui l’avait nourri tout ce temps. Pâquerette resta longtemps silencieuse, et plongea finalement la langue dans son foin.

La neige a pleuré

Pas d’écologie sans « con-science », la science de la science, le savoir qui nous pousse à connaître, ou si vous voulez l’émotion-perception d’appartenir à une existence en même temps que tous les êtres.

Je dormais dans une roche de granite très ancienne. C’est là que j’ai été formé unique et original. Et puis, le volcan a explosé. Je me suis retrouvé dans la stratosphère, grain de poussière microscopique. J’ai flotté dans la lumière, j’ai tournoyé dans la nuit. J’ai rebondi sur mes semblables, j’ai trouvé dans ma solitude, mon autonomie. Et je me suis mis à tomber lentement… Mon âge, on n’en parle pas, peut-être trois milliards d’années, allez le demander à maman Roche et à papa Volcan qui m’ont dit que la poussière tombait des étoiles depuis au moins 13 milliards d’année, et la poussière est devenue roche par accumulation et pression et, avec l’explosion du volcan, la roche est redevenue poussière. Un cycle énorme sans lequel il n’y aurait pas de terre vitale, pas de plante terrestre, pas de vie sur terre.

Grain de poussière volcanique, j’ai descendu du ciel, je suis entré dans un nuage. Il faisait plutôt froid, -14o celsius, je crois, et c’est là que j’ai rencontré Julie, une molécule d’eau extraordinaire, pas une goutte, non une molécule séparée, distincte, à six petits bras attachants. C’était pour moi comme de l’oxygène. J’ai ouvert les yeux, frémissant. Nous nous sommes unis, indissociables.

Nous avons flotté, dansé, joué dans le nuage, nous avons agglutiné d’autres molécules d’eau autour de nous dans une ribambelle en cristal. La lumière faisait des arcs-en-ciel entre nos six branches. Ensemble nous étions le monde. À -5o degrés celsius nous serions devenus des aiguilles, à -7o des tubes, à -11o des étoiles, mais comme il faisait -14o, nous sommes devenus d’extraordinaires dendrites d’une beauté inouïe. Mais nous étions de plus en plus lourds, alors on est tous tombés en amour avec tous les autres. Ah! le carnaval! On se cognait dendrites contre dendrites, six visages contre six visages, pas un pareil, des milliards de milliards de cristaux lumineux dans les champs, les forêts, les autoroutes. Tout le monde ralentissait, on s’accumulait centimètre sur centimètre, on jouait sur les parebrises, on bouchait la vue… On a tout bloqué.

Mais Julie et moi, on s’est écrasés sur la paupière d’une petite fille qui pleurait. On a été liquidés sur le coup dans une larme chaude et huileuse. Une grosse main de papa nous a essuyés dans un papier mouchoir… Aujourd’hui, on se décompose dans un dépotoir. On va peut-être finir dans une roche de schiste, être pompés avec du gaz et du pétrole, se faire rejeter au bout d’un tuyau d’échappement, et remonter en poussière dans les airs. Qui sait?

Allez maintenant savoir ce qu’est la vie! C’est trop long, c’est trop grand, c’est trop compliqué, alors on se donne une date de naissance pas trop loin en arrière, une échéance pas trop loin en avant, on se délimite un petit coin de matière, et on dit : « C’est moi. Que m’importe le reste! »

Je ne veux plus faire ça. Je ne fermerai plus les yeux sur un contour. Je vais déposer mon regard en haut d’une montagne, j’utiliserai les six faces de Julie pour regarder tout autour, en haut comme en bas. J’aurai des oreilles pour tous les sons, un nez pour toutes les odeurs, une bouche pour tous les goûts, une forme pour toutes les constructions, un cœur pour tous les sentiments, un esprit pour toutes les connaissances. Je ne permettrai à personne, pas même à moi-même, de dire : « Tais toi, conscience! ».

J’ai tué ma vache

Connais ton statut avant de juger.

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La sœur de Pâquerette s’appelait Cabotine-vache, dite La Cabotte. Elle était stérile. Hector, le fermier, ne pouvait se permettre de nourrir une vache sans veau ni lait. Que faire? Le voisin était chasseur et possédait un bon fusil. Hector se résigna. La bête fut froidement abattue devant ses yeux. À ce moment-là, Hector fut transformé en robot. Il aida le chasseur à travers des bras mécaniques comme on téléguide une opération sur un écran d’ordinateur. Après trois heures, les grosses pièces étaient suspendues dans la chambre froide. Cinq jours plus tard, les paquets étaient préparés, le congélateur rempli.

Un bras, puis une jambe, un pied puis une main, Hector revenait à la vie. Il recouvra son cœur et ensuite, quelques éléments de sa pensée. Il entendit dans sa tête : « Qui donne sa vie pour ses amis vivra à travers eux ». Cette parole lui parut tellement injuste. C’est vrai : aucun des matériaux de La Cabotte ne sera perdu, ni même une goutte de son énergie. Quand nous aurons tout mangé, tout aura été transmis. Il n’y a que des transformations. Qui pleure une rivière qui vient nourrir un lac? Elle ne meurt pas, elle s’élargit. Alors pourquoi pleurer une vache qui vient nourrir une famille? Mais La Cabotte n’est plus.

‑ Pourquoi as-tu tué ta vache? lança ce jour-là une voisine à la figure d’Hector.

Hector avala le coup. Ne répondit rien. Et pourtant, la voisine servait régulièrement des hamburgers et des saucisses à ses enfants. C’est à lui-même qu’il parlait : Ce n’est pas moi qui ai inventé cette loi : nous sommes tous parasites du vivant, comme un champignon dans un arbre. Nous digérons ce qui nous tombe sous la main. Et on a beau protester, on sera digéré aussi. Certains disent : « Je ne mangerai pas ceux qui ressentent le plaisir et la souffrance. » Mais Hector n’en était pas là. Il méditait sur la loi générale de la vie qui installe les plantes au-dessus de la terre, et au-dessus d’elles les mangeurs de plantes, et ensuite les carnivores, et enfin les charognards du ciel et de la terre pour que le cycle s’accomplisse et que la totalité l’emporte. Tous pour le grand tout.

Mais lui, Hector, voyait bien qu’il considérait tout le cycle dans son esprit. Alors où est-il situé pour voir ainsi le charognard, le carnivore, l’herbivore, l’herbe et l’humus? Il est assez en-dehors pour les voir dans un seul mouvement, mais trop en-dedans pour contester. Il rassembla les enfants de la voisine qui régulièrement viennent jouer à la ferme et d’autres enfants qui étaient là parce qu’ils aimaient les chèvres et les lapins. Il leur dit :

‑ Je n’ai pas tué ma vache de gaité de cœur.

Les enfants restèrent silencieux comme occultant sa sincérité. Puis Sandrine, la plus vieille du groupe, réagit :

‑ C’est pour ça qu’on n’y pense pas quand on mange du pâté chinois ou des boulettes de viande.

‑ Moi, j’y pense, riposta le plus jeune. Depuis que La Cabotte n’est plus, j’y pense.

Hector resta muet. Il regarda l’enfant. Les autres aussi le regardaient, comme s’il venait de révéler une grande chose, de faire un pas en avant. Penser est souvent le début d’une grande chose.

L’élargissement de la musaraigne

Petit ou grand : tout dépend.

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J’engouffre des larves, des limaces et des escargots, des vers de terre et des araignées, tous les mets préparés de ma bonne terre humide et grasse.

Et qu’est-ce que j’en fais? De mars à septembre, je pourrais bien accoucher quatre ou cinq fois d’une dizaine de petits à chaque délivrance. En dix-huit jours, je vous fais une brassée de bébés tout propres et tout nus. Deux mois plus tard, mes petits sont déjà en âge de faire eux-mêmes un bon tas de marmaille. En somme, je fabrique directement et indirectement environ 150 kilogrammes de musaraignes par année, si j’ai le temps, avec une demi-tonne d’insectes je fais peut-être un quart de tonne de musaraignes! Ma manière à moi de cuisiner.

C’est si succulent de la musaraigne. Tout le monde en veut : la belette, le renard, le loup, le chien, le chat, la buse, le hibou, le corbeau, la couleuvre, la pie-grièche. Pour ma part, j’aime surtout être avalé dans le grand héron. Je pars en vol, je me retrouve dans le très haut, je vois les estrans, les marées, les récifs et les caps. J’aime aussi me faire dévorer par un renard. Une fois dans sa peau, je cours vite, je saute les clôtures, et parfois, utilisant sa gueule, je mange une bonne cuisse de poulet.

Je ne sais trop quand toute cette histoire a commencé. Peut-être depuis 125 millions d’années. Alors, imaginez, si à chaque année je fais 50 petits, tous reproducteurs mais, finalement avalés par les grands voyageurs du ciel et de la terre, je suis sans doute, aujourd’hui, un peu partout au même moment. J’ai des yeux au ciel, dans les montagnes, en haut des arbres, en bas des vallées. J’enveloppe toute la terre, elle est pour moi comme une grosse pomme. J’ai des nez partout, des oreilles, des mains, des griffes, des sabots. Je suis vaste comme les nuages. Eux aussi, les nuages, ils étaient de petites flaques d’eau avant leur évaporation. Mais depuis que le soleil les a aspirés, ils traversent les océans sur le dos du vent et visitent les continents comme des moutons juchés sur des échasses invisibles.

Petit, tu deviens grand.

Parce que le monde est vaste,

Je musaraigne sans me limiter.

Ce que mes yeux embrassent

Mon cœur peut toujours l’aimer.

 

Notre maître à tous

« Pitié pour notre ignorance », telle est l’émotion suprême de la conscience.

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Hector n’est pas fils de paysan. Il s’est improvisé tel par amour des plantes et des animaux. Comme beaucoup d’êtres humains, il s’occupe principalement à se supporter lui-même, et c’est avec son énergie supplémentaire qu’il fait autre chose. Parmi ses activités, il a adopté un bouc et trois chèvres qui lui ont donné cette année six chevrettes, dont trois sont nées de la même mère. Ces trois-là sont petites et fragiles.

Il suffit de rentrer dans l’étable pour réaliser l’énorme dépendance des animaux vis-à-vis du fermier. Si le matin, il oublie la corvée d’eau, ils auront soif toute la journée. Le foin n’est pas bon, ils devront le manger tout l’hiver. La litière n’est pas changée, ils dormiront dans leurs excréments. L’entretien électrique est négligé, de la poussière s’est accumulée, tous risquent de brûler vif.

Il y a deux ans, Hector avait perdu tous les bébés chèvres, faute de savoir qu’il fallait leur injecter 0,25 millilitre de sélénium à la naissance. C’est à la dure qu’il apprend, mais c’est surtout dur pour les animaux!

Cette année, les chevrettes ont toutes été sauvées. Mais peu à peu, trop lentement sans doute, Hector s’est rendu compte que trois d’entre elles ne se développaient pas normalement et restaient rachitiques. Parmi les trois, l’une boitait et bientôt, ne se relevait plus, paralysée des pattes arrière.

Hector appelle finalement le vétérinaire. Diagnostic : les chevrettes les plus faibles sont attaquées par un parasite du sang, et la petite paralytique est probablement victime d’une injection intramusculaire de sélénium qui a atteint le nerf sciatique. Il y a bien un médicament contre le parasite, mais le développement perdu est perdu, et la paralysie de la plus petite est probablement irréversible.

Hector encaisse le verdict. Il s’assoit pour respirer. À soixante-sept ans, il n’a pas vu venir, il est même la cause d’un malheur, car que faire d’une chèvre paraplégique? Le vétérinaire quitte l’étable.

Hector s’approche de l’infirme. Elle lui lance le regard si touchant de l’animal qui semble reconnaître la conscience dans l’être humain. Cela fait éclater le cœur d’Hector, Hector le pressé, Hector l’ignorant. Dans les yeux de la chevrette, il revoit sa vie, ses enfants, son épouse, ses amis, ses animaux, son grand jardin… « Immense est mon ignorance, et ils l’ont tous subie de plein fouet, se dit-il. Il aurait fallu que je vive une vie entière dans un simulateur de vie avant d’atterrir parmi les chèvres… »

Tel est le sort de celui qui s’obstine à faire quelque chose en ce monde. Cependant, celui qui ne fait rien n’apprend rien.

Sympathique et Canaille

Un royaume si grand qu’il confine son maître à presque rien.

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Tout lui réussissait. C’est avec le sourire, la courtoisie, les bonnes paroles qu’il endormait ses rivaux. Derrière lui, ses complices tuaient au nom du maître et prenaient possession du territoire. L’empire de Sympathique s’étendait à perte de vue sur les collines, les vallées et les prairies. En récompense, le complice profitait du territoire, mais devait rester à distance des femelles, car Sympathique se trouvait si fort et si beau qu’il voulait que tous les enfants du royaume lui ressemblent.

Il fallait consacrer de plus en plus de temps et d’énergie à la surveillance des frontières et comme le royaume était riche, tout le monde convoitait la position de Sympathique. Mais la belette cédait en rien, ses soldats étaient valeureux, la nourriture abondante, le peuple obéissant.

Sympathique se pavanait dans tout le royaume, distribuait des surplus, des bonnes paroles et des promesses. On lui rendait les sourires qu’il voulait, les marques d’admiration dont il était friand, les courbettes qu’il attendait, mais les promesses étaient rarement réalisées et on accumulait partout des frustrations… Néanmoins, tout le monde était à son service tel un joueur de ping-pong si habile qu’il lance la balle sur votre palette de façon que vous gagnez à tout coup. Sympathique se croyait donc le meilleur au monde. Les enfants qui le saluaient lui ressemblaient. Le pauvre ne pouvait se voir que dans un miroir tricheur qui ne reflétait que lui-même. Rien ne venait le contredire.

Peu à peu, un sentiment de solitude extrême envahit son cœur. Et pour lutter contre ce sentiment insupportable, il recherchait encore plus de paroles admiratives qui tombaient comme des pierres dans un puits. Plus le puits se remplissait, plus l’eau disparaissait. Sympathique mourait de soif.

Son emprise sur les gens était si grande qu’il ne pouvait plus savoir si on l’aimait ou si on le craignait. Les plus beaux sourires, les plus beaux compliments venaient des belettes les plus ambitieuses! Une abondance de faussetés ne vaut pas une goutte d’affection véritable. À tout cela s’ajoutait l’hypocrisie des envieux et des rivaux qui peuvent à tout moment vous trahir. Comment se fier à qui que ce soit?

Son royaume était immense, mais son cœur et son esprit s’étaient resserrés sur eux-mêmes au point qu’il n’osait plus quitter son terrier ou s’éloigner de ses soldats.

En bas de la colline, il y avait un marais abandonné de toutes les belettes. Personne ne pensait à s’y installer. Vivait là, dans une souche, un certain Canaille qui apprit à se nourrir de cuisses de grenouilles et de couleuvres bien juteuses. Des réfugiés venaient de temps à autres s’abriter chez lui. On aimait Canaille, car il connaissait ses limites et ses faiblesses. Et bientôt, une femelle se fixa à bonheur dans la souche. Aucun écho ne rejaillit de là. Sympathique n’en sut jamais rien.

Canaille et Sympathique


Vivre, n’est-ce pas fabriquer aujourd’hui les souvenirs qui nous soutiendront demain.

 

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Il avait bien commencé. On était content de lui. Quatrième d’une portée de neuf, il était aussi minuscule, laid et nu que ses frères et sœurs. Il acquit son poil et se développa normalement, il fut sevré à six semaines, marié à un an, père au mois d’avril suivant. Bon chasseur, il rapportait au nid des musaraignes, des campagnols, des tamias, des écureuils. Fidèle aux rendez-vous amoureux, il s’accouplait en août. Les ovules fécondés restaient en attente presque tout l’hiver, ils étaient transférés dans l’utérus au moment voulu, ils s’y développaient en mars. Et pouf! La marmaille sortait au printemps. En bon père, Canaille, c’est ainsi qu’on l’appelle, avait déjà rassemblé une grande réserve de nourriture sous un tas de pierres. Il était vaillant, intègre et honnête.

 

À l’été 2015, dans un combat insidieux autant que déloyal, il perdit son territoire de chasse. Le perfide Sympathique, toujours souriant, avenant, joyeux, mais combien hypocrite, attaqua de nuit. Il égorgea sa délicate épouse, et l’aurait sans doute assassiné lui aussi, s’il n’avait pas été ceinture noire de judo, (signe distinctif si facilement repérable sur le bout de la queue, lorsque la belette est toute blanche l’hiver).

 

Canaille sauva sa vie, mais dut abandonner son territoire. Il erra durant tout l’été. Les territoires étaient marqués de sécrétions musquées. Le cœur brisé, blessé aux membres antérieurs, il ne se voyait plus conquérant, mais incapable, inutile et rejeté. C’est dans cet esprit qu’il s’approcha de la ferme d’Hector. Pas de chien, un vieux chat paresseux, aucun prédateur en vue. Il s’y installa, se nourrissant d’une abondance de souris qui se cachaient sous la vieille dalle de ciment. Il se résigna à cette vie solitaire, sans combat ni fierté. Plutôt que d’explorer les alentours, il se repliait sur lui-même. Il laissait la tristesse s’infiltrer en lui, s’installer à demeure, faire de son territoire intérieur un désert de froid. Il ne chassait plus, mangeait seulement les rongeurs qui s’approchaient de lui. Si bien qu’Hector installa des pièges empoisonnés. Bientôt, il n’y avait plus de souris. Canaille allait mourir de faim.

 

Le 3 février, il tua sa première poule. Puis une autre. Et encore une. Arriva ce qui se devait d’arriver. Hector installa un piège à belette. Canaille se retrouva en cage.

 

‑ Espèce de chenapan! Profiteur! tu saignes mes poules, ce n’est pas ton métier.

 

Hector le transporta  dans un cœur de forêt où pullulaient grenouilles et couleuvres. La nuit referma sur lui un rideau sans faille. Il voulait mourir. Un trait blanc passa au loin. Il crut voir sa femelle encore habillée de blanc au mois de mai. Son cœur se fendit en deux. Canaille éclata en larmes dans un grand ramassis de souvenirs merveilleux. Il y passa toute la nuit.

 

Au matin, il s’y sentait dans un grand palais de bonheur retrouvé. Le soleil transperça le lourd couvert d’épinettes. Il partit pour la chasse. Rien ne le décourageait. À partir d’aujourd’hui, le grand royaume familier de son cœur était bien assez grand pour absorber le mystérieux territoire qui se trouvait devant lui.

 

Les Andes, c’est loin

S’adapter, c’est forcément faire autrement.

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J’ai pour ancêtre la vigogne. Je rumine mais ne suis pas ruminant parce que je n’ai que trois estomacs plutôt que quatre. Je ne fais pas mes besoins inconsciemment comme les chèvres ou les moutons, je suis propre, j’ai mon coin toilette. J’ai l’un des meilleurs systèmes digestifs au monde, mon fumier est déjà un parfait compost. Je porte le plus beau manteau de la terre. Je suis très économe en nourriture. Je m’éternise sur ma conjointe lorsque je lui fais un bébé. Elle porte mon petit onze mois. Je suis de haute société, c’est-à-dire à quatre mille cinq cents mètres au-dessus de la plaine, dans les grandes solitudes froides, sèches et sans neige… Au Québec, je suis très loin de chez moi, les montagnes sont des monticules, on me confine sur le plancher des vaches.

J’ai une question pour vous.

Cet hiver, il y a vraiment beaucoup de neige au Bas-Saint-Laurent. L’autre jour, j’aperçois une gamine que je ne connais pas. Elle est figée à l’autre bout de la clôture. Les cheveux frisés et rouillés dans son capuchon rouge, la main dans la poche comme si elle grappillait du grain, elle m’appelle. Je n’arrive pas à la quitter des yeux, car je suis très curieux. Je veux absolument clarifier son odeur, plus sucrée que celle du trèfle et de l’avoine. J’aimerais bien lui enlever son capuchon pour savoir ce qu’elle a dans la tête, car c’est terriblement ennuyant l’hiver ici… Le bout du clos n’est pas très loin, l’été j’y courrais allègrement sans même y penser. Mais je n’ai jamais enfoncé un seul pied dans la neige. C’est mou, c’est collant, c’est fatigant, ça égalise les odeurs et on ne s’y retrouve plus. La neige s’étend lisse et sans trace jusqu’à elle. Alors, comme elle, je reste coincé entre ce qui m’attire et me fait peur, l’inertie l’emporte sur le mouvement.

Est-ce que cela vous arrive?

Par erreur géographique, on me nomme Alpaga, je n’origine pas des Alpes, mais des plateaux désertiques des Andes. J’ai appris à fuir l’ennemi, mais je n’ai pas appris à rechercher l’ami. Les troupeaux de mon espèce n’hésitent pas une seconde à se solidariser contre un ennemi, mais aller vers une odeur nouvelle, s’habituer à l’étranger est toujours une affaire de curiosité personnelle, de courage et d’initiative. Dans les hauts plateaux des Andes, ce n’est pas un grand inconvénient, car personne n’y vient, surtout pas une petite fille au poil de carotte. Mais ici, comment survivre entre nous?

Avez-vous un secret pour vous affranchir de vos vieux réflexes? Car sinon, c’est loin les Andes, et c’est mortel l’ennui.

Djo, mon amour

On parle d’écologie comme si c’était des échanges dans l’espace, mais n’est-ce pas plutôt une manière de traverser le temps?

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Deux mille six cents livres de muscles, Djo, le Belge à la crinière blonde, est arrivé hier, au crépuscule. Tout mon corps a tremblé. J’ai su immédiatement que c’était le mien.

Les préparatifs m’avaient intriguée. Hector avait agrandi la porte sud de l’étable, renforcé les clôtures, ajouté des chaînes à la dalle d’attelage. Il avait construit un grand box, installé une porte d’acier, acheté un gros traîneau.

On m’appelle Fifille, jument unique de la ferme. Hector avait vendu ma fille l’automne, elle n’avait qu’un an et demi. J’avais pleuré, gémi, couru à en perdre le souffle. Ensuite, j’ai boudé sous le vieux pommier sauvage. J’ai mangé des pommes à me rendre malade. Hector allait réagir. Un cheval viendrait…

Et maintenant, Djo est dans le box, à deux mètres de moi. Il fait nuit, je l’entends respirer. Son haleine est un champ de trèfle, l’odeur de sa fourrure est comme un labour au printemps, le silence sous ses sabots ressemble à celui qui vient après une tempête. Il est comme une montagne, un volcan au repos. J’ai des vertiges et des chaleurs. Mon cœur s’est déréglé, j’ai peine à respirer, mais quand l’air entre, des étoiles percent des trous dans la nuit. Je me suis avancé le museau, il s’est avancé le museau, et nos lèvres se sont touchées.

Une semaine s’est envolée dans la poursuite l’un de l’autre, à défoncer les lames de neige, à nous rouler sur le dos, à nous mordiller le garrot.

Dimanche, vers onze heures, Hector harnache Djo. Tout va bien, Djo est fier et habitué au travail. Hector prend son temps. Il accroche les traits au gros traîneau. Soudain, on entend siffler au loin, rien d’impressionnant. Djo tourne les oreilles à l’arrière et à l’avant, puis il les couche à l’arrière et se raidit. Hector tente de le calmer. Rien à faire, la panique emporte les muscles, l’équipage part à l’épouvante, laissant Hector soudé au sol, paralysé d’étonnement. Djo fait trois grands tours du champ dans un nuage de neige et se précipite vers l’étable. Il fonce sur la barrière d’acier qu’à la dernière minute Hector avait refermée. Il ne voit plus rien. Il s’entrave dans les barreaux d’acier, et le voilà par terre, emmêlé dans ses attelages, d’un seul coup calme et apaisé comme si rien ne s’était passé.

Le lendemain, Hector décide de simplement le promener en laisse pour étudier ce qui se passe. Mais au premier bruit étrange, Djo panique. Hector a juste le temps de lui lancer son chandail sur les yeux et il le ramène difficilement à la maison.

Hector a retourné le grand fou à son propriétaire. Djo avait sans doute subi un grave traumatisme. Hector n’était pas de taille à le réhabiliter.

Le box est vide maintenant. On m’a arraché la moitié du corps, et l’autre est à court de sang. Je ne suis pas capable d’avaler ni grain ni foin. La nuit m’écrase comme un manteau de plomb.

Je n’y comprends rien, malgré la douleur mortelle, mon cœur fait encore un battement, et puis, silence, un autre battement. Il continue comme s’il ne savait pas que le monde s’est écroulé. Alors je décide de m’en aller avec lui.

Nous sommes deux, le battement et moi, un fil si léger qu’on ne peut le casser. Où allons-nous? Je ne sais pas.

Je ne suis plus seule.

Mon beau lapinou

On raconte que la vie est un système ouvert, c’est-à-dire que chaque être vivant reçoit et donne dans quelque chose de toujours plus grand. Ce serait là l’essence d’un écosystème : un équilibre fluctuant à ciel ouvert.

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Sept heures trente, le matin. Le soleil se lève, c’est l’hiver.

‑ Tiens, mange, ma belle Lapinou!

Et il referme la cage. Hector n’est pas très affectueux, mais il me comble de moulée balancée, de foin équilibré et d’eau fraîche. Le grillage est nettoyé, j’ai mes copines à côté et, quatre fois par année, je visite mon aimé. Trente jours après la visite, je m’arrache les poils, construis mon nid, et lapine ma dizaine de petits. Je les nourris de mes huit tétines, et lorsqu’ils commencent à être trop tannants, Hector les amène en classe maternelle.

Les murs de l’étable sont solides, ma cage est sans issue, pas l’ombre d’un renard n’approche d’ici. Je n’ai jamais connu la peur, ni la fuite, ni l’angoisse. Je passe des heures blottie, immobile, la tête appuyée sur mon triple menton. Ainsi installée, je goûte à tous les plaisirs.

Arrive à moi une symphonie d’odeurs. C’est comme une bonbonnière de chocolats : crottins de jument arrosés d’urine, exhalaison de chèvres, piquant de fientes de poule, piment de bouc, aromes de mélèze et de cèdre, le tout mélangé au souffle frais des courants d’air… Tout près de moi : des tiges de fétuque, de fléole, de féverole, de millet et de brome. Je laisse palpiter mon nez là-dedans, je dirige mes narines à droite et à gauche, et le concert commence. Rien ne me distrait, j’en ai le cœur remué, mes poumons s’élargissent, je pars dans le vaste monde libre comme le merle.

Je décolle par le carreau de lumière. Je suis soulevée par le concert des odeurs. On dirait des ballons qui se gonflent d’hélium directement dans mes poumons. Je suis littéralement arrachée de ma cage.

Dès que j’atteins la hauteur de la girouette, les odeurs se transforment en couleurs. Je nage dans les nuages. Les nuées me caressent de toute part. Mais ne croyez pas que je suis grisée! Je ne le suis pas. J’entends mon cœur battre. Mes tempes palpitent, mes poumons ronronnent, mes intestins se tortillent comme des serpents… Je ne suis pas ivre, mais tout à fait concentrée, ne laissant rien passer sans m’y accrocher.

À chaque instant, un battement de cœur. Chaque fois, un tout nouveau battement. C’est tout mon corps qui vibre. Je peux l’entendre dans ma tête, dans les artères de mon cou, au bout de mes pattes, dans ma poitrine, dans mon ventre… C’est comme une cloche, le battant cogne et le bourdon résonne. À chaque coup, c’est le premier réveil. La neige scintille, les bouleaux rayonnent, les vieux pommiers déploient leurs branches, les cèdres se gonflent comme des hérissons verts. Et boum! Un nouveau battement. Une nouvelle vie. Un nouveau monde toujours aussi beau. Ma vie neuve et battante…

‑ Tiens, mange, ma belle lapinou!

Et il referme la cage. Quatre heures trente l’après-midi, le soleil se couche, c’est l’hiver.