À tire d’aile

Traditionnellement, l’idée d’une force morale qui s’acquiert dans l’épreuve et supporte le choc de la mort se nomme : « âme » (qui veut dire souffle, mouvement surgissant de lui-même). La confiance en cette valeur s’appelle la « foi » (la fiance, la confiance, la confidence, l’intimité, la perception de la fiabilité du mouvement créateur). La foi est très différente d’une croyance. On croit ou on ne croit pas aux Martiens tant qu’on ne les a pas vus, mais on ne peut pas avoir foi à un Martien si on ne l’a pas rencontré. La foi permet la rencontre de l’autre et résulte de la rencontre. La croyance se ferme sur sa propre idée et rend difficile toute rencontre.

Vol d'aigle

J’ai cru remarquer que la foi comporte un minimum de trois étapes. Pensez à l’intimité. Pour moi, cela n’a pas été facile. Beaucoup d’hommes s’habillent de la fierté que leur mère leur a donnée pour se présenter à une femme sans crainte qu’elle éclate de rire. Je n’ai pas reçu ce don. Mais heureusement, le désir travaille très fort à la fin de l’adolescence. Il a fracturé la coquille et j’ai osé. La foi initiale m’a permis de risquer le premier pas. Cette foi initiale est devenue expérimentale par la rencontre. Puis arriva le moment où j’ai fait l’expérience d’avoir confiance en cette confiance, j’ai découvert que moi-même je ne trahirais pas l’autre, c’est l’étape de la foi aguerrie. Dans mon expérience, il m’a fallu traverser plusieurs échecs avant que je trouve l’être fiable en l’autre et en moi.

Cette difficulté dans l’intimité humaine m’a longtemps poussé dehors, dans le paysage, plus précisément dans la forêt. Et là, j’ai peu à peu découvert les arbres, le sous-bois, les animaux, surtout un espace sans jugement et d’une franchise absolue, une confidente pleinement réceptive. Ensuite j’ai découvert dans cette présence, une présence de deuxième niveau, comme on découvre un auteur à travers sa musique. Mais toujours, il y a eu la phase du désir qui pousse à la foi initiale du premier acte de confidence. Ensuite l’expérience vérifie la fiabilité en l’autre. Et puis la confiance se retourne sur soi : lorsque je vois que je ne trahirai pas la présence qui me prend tout entier, nu et en toute vérité, je m’abandonne sans réserve.

À ce dernier stade, il ne s’agira pas seulement d’une expérience, mais d’une mise en expérience de soi-même et puis, ce sera le test suprême d’une valeur qui résiste à la peur et à l’angoisse.

Cette foi rend libre. On peut aller là où on est attiré car on fait confiance. Le courage, la persévérance, l’attention, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la souplesse, la capacité de fraternité, la fiabilité, la fidélité nourrissent la foi et lui donnent plus de liberté encore. On pense parfois que la liberté est la capacité de faire n’importe quoi sans contrainte, comme l’eau sur une surface parfaitement égale. Mais cette idée de la liberté nous enferme dans la pire des prisons, car alors, l’eau ne va nulle part, elle n’a ni sens ni valeur. Si l’eau veut être libre, elle doit suivre son désir, féconder la végétation en cours de route et élargir son chemin. Pour cela, il lui faut toutes les contraintes d’une géographie tourmentée. Dans ces contraintes, elle créera les vertus qui lui permettront la traversée, le plaisir de dévaler les pentes, les chutes, les absorptions dans les terres spongieuses, la grande évaporation dans les rayons solaires… Elle n’aura pas peur car elle aura pris assez de consistance et de confiance pour être elle-même un acte d’auto-organisation plutôt qu’une goutte qui disparaît.

Ces vertus ne sont pas des coups de force ici et là, elles sont devenues un état d’âme, une chlorophylle, un sang, une force créatrice.

Dans le vocabulaire des Premiers Peuples, l’aigle à tête blanche est cette force morale. On dit qu’il est le seul à sortir du monde et à en revenir corporellement ; un coup de lumière a rendu sa tête blanche, le reste est encore sombre et foncé.

 

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Le médecin

Quelle est l’identité du médecin ? Un superbe ordinateur qui doit tout apprendre à mesure des découvertes ? Un acteur économique qui doit faire attention aux dépenses qu’il génère ? Un vendeur de médicaments dont il connaît le mode d’emploi grâce aux publications fournies par l’industrie ? Un professionnel du risque qui doit se protéger lui-même contre d’éventuelles poursuites ? Un psychologue qui doit comprendre la souffrance, l’angoisse ou la solitude de ses « clients » ?

Si la médecine n’était qu’une science, et si la science vivait hors du monde politique et économique, il serait plus facile d’être médecin. Malheureusement, comme le travail social, la médecine est une pratique se vivant en terres accidentées. Qui avance sur le chemin d’une pratique s’informe de tout ce que la science indépendante peut avoir à dire, de tout ce que l’économie exige, de tout ce que la compassion demande sans se perdre dans des valeurs absolues comme la vie sans fin.

Si moi, « le patient cancéreux » je me trouve devant des choix difficiles, mes deux chirurgiennes, les deux oncologues que j’ai consultés, mon médecin de famille ne vivent pas non-plus dans un jeu en carton ou chacun possède cent points de vie. Je trouve normal, presque inévitable qu’ils se campent sur les routes tracées d’avance par l’industrie, la technique, le gouvernement, les corporations, les institutions, les acceptations collectives, les forces sociales…

Sont-ils séquestrés dans le croisement entre des forces industrielles et boursières qui les poussent à prescrire des tests et des médicaments et les forces budgétaires qui leur demandent de se retenir ? Sur un côté : « La vie n’a pas de prix, mais génère drôlement du profit ! » Sur l’autre : « La politique a un prix, mais comment le faire avaler ? » La peur de la mort ajoute une pression extrême sur ce combat.

En 2018, les dépenses de santé au Canada tourne autour de 253,5 milliards de dollars, 6 839 $ par habitant, et cela ne comprend pas un grand nombre de dépenses connexes. Les hôpitaux et les médicaments ont la part du lion. Des chiffres qui donnent la mesure de la pression économique sur l’éthique médicale.

Je ne voudrais pas être médecin. C’est plus simple d’avoir le cancer. Imaginez tout ce qu’un médecin doit faire pour se dégager et se retrouver humblement devant la personne qui souffre et qui a peur. Il faut une capacité de lucidité extraordinaire, un courage peu commun, une conscience rare. Et pourtant, cela existe.

Cri du corps

J’ai parlé de confiance, de métamorphose… Comme je dis de belles choses lorsque tout semble s’améliorer ! Mais cette nuit encore, j’ai entendu mon corps crier : « Je veux vivre ! Je veux vivre ! Je veux vivre ! » Un cri déchirant.

Saint Jérôme

Saint Jérôme entendant la trompette du Jugement dernier, par Jacques-Louis David. Musée de la civilisation, collection de la Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Québec.

Il ne criait pas tant sa peur de mourir que son désir de vivre. Il aurait voulu avaler un jambon fumé, un fromage crémeux sur une tranche de pain moelleux. Il aurait voulu boire une bouteille de vin, se languir d’amour, grimper une montagne, crier dans la grande caverne de sa matière osseuse : « Je vis, le savez-vous ? » La chanson des oiseaux, chaque cui-cui l’affirme : « Je vis, le savez-vous ? » Et sur un kilomètre, on répond : « Oui, oui ! nous le savons, et moi aussi, je vis. »

J’étais déchiré d’entendre son cri vital, car il avait la tonalité d’un nageur qui perd ses forces au milieu du lac. Je ne pouvais rien pour lui. Je restais muet devant ses pitoyables efforts pour s’extirper des chaînes de la mort. J’aurais voulu le bercer, lui raconter l’histoire de l’homme qui avait perdu la faculté de mourir. Mais ce n’était pas son histoire à lui. Lui, il allait mourir, si ce n’est du cancer, ce sera d’autre chose.

Il faisait nuit, le matin approchait, c’était vraiment l’heure des oiseaux. Je m’étais assis, mais lui, restait couché. Il voulait faire la grâce matinée. J’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai parlé franchement.

— Je suis fatigué de toi. Depuis bientôt soixante-et-dix ans, chaque matin, je dois te brosser les dents, te laver le visage, te faire à déjeuner… Et ça n’arrête pas de la journée. Tu as besoin de ceci, de cela. Tu grimpes au ciel de tes émotions comme sur un ballon d’hélium pour retomber ensuite dans tes vieilles dépressions. Machine hormonale, tu m’énerves ! Tu es programmé pour chasser le mammouth, mais tu as peur des souris. Et ce n’est pas le pire. Tu veux être comme tout le monde ! Qui t’a mis cela dans la tête ? Avec une telle idée, tout le monde et même n’importe qui ont depuis longtemps soulevé ton panneau et ajouter des programmes dans toutes les directions, pour que tu travailles, pour que tu consommes, pour que tu veuilles ceci et puis aussi cela, pour que tu dormes alors même que les oiseaux se réveillent. Et maintenant, tu voudrais la plus belle voiture, une maison de panneaux solaires sur le bord de la mer, le triomphe et, pourquoi pas, un prix Nobel de littérature : le suprême « cui-cui » de reconnaissance ! Alors je suis fatigué de toi. En plus, tu ramasses les rancunes, tu rumines le chiendent, les vieux souvenirs, la fois que ta maîtresse d’école t’a battu, la fois que ta première vraie blonde t’a laissé, la critique méprisante sur ton premier roman… Tout. Tu ramasses tout ce qui t’est pénible à supporter.

« Non ! reste couché, je n’ai pas fini de parler. Tu as mal à la tête, tu en as ras le bol… T’es devenu lourd comme une pierre. Tu ressembles au pauvre homme qui ramasse toute la journée des bouteilles et des canettes vides. Mais lui, figure-toi, il va les porter au recyclage avant de se coucher, alors que toi tu écrases sous le poids, et ensuite tu pleures sur ton sort. Et bien pleure. Ce matin, je me lève sans toi. »

Mais je ne pouvais pas me lever sans lui. C’est évident, je suis relié à lui par toutes les fibres de mon âme. Au début, il était jeune, fringant, alerte et tellement naïf. Je l’aimais. On aurait dit un cerf-volant. Mais aujourd’hui, c’est un cerveau lent. Il m’a fait le coup du cancer, et maintenant, il a peur !

Il a raison d’avoir peur. Il ne s’en sortira pas vivant. Moi-même, je trouve que c’est mieux pour lui. Et, je dois l’avouer, pour moi aussi c’est préférable. Le problème, c’est que lui, il le sait parfaitement, il doit être décomposé en terre pour se recomposer en arbre, en champignons et en mouches noires. Il a parfaitement raison. Il doit tout perdre dans l’étrange étui sombre de la terre à cause de sa manie de ramasser les éléments lourds de son existence. Comme la vie n’a pas besoin de tout cet encombrement, elle défait pour refaire à neuf. Si c’est une plante, elle garde seulement le secret de la chlorophylle et quelques autres, et se reprend à neuf. Si c’est un animal mâle, il mélange sa semence avec celle d’une partenaire et repart à zéro. Si c’est une âme, elle se dépouille du programme et s’envole se recréer autrement. La vie veut des enfants frais, naïfs et qui veulent vivre parce qu’ils ne savent rien de ce qui les attend. Elle ne tue pas, elle reconstitue. Mais lui, il s’en fiche de la reconstitution, car il sait bien qu’il sera défait en morceaux grouillants et insouciants. Surtout, il sait que je ne serai plus là, à ses côtés lorsqu’il sera en décomposition. Il me fait pitié.

— Vieil homme lourd et morose, continuai-je, mon fidèle ami, je viens de te parler durement. Maintenant, tu as encore plus peur. Oui, tu vas te dissoudre parce que tu n’es plus transportable. Nous allons nous séparer. Je pense que lorsque le moment sera venu, la douleur et la fatigue aidant, tu t’abandonneras paisiblement, c’est pas si terrible de perdre tout ce poids et cette noirceur. Le processus, tu le connais mieux que moi. Tu es le corps, tu sais comment cela se passera. Tes gènes, ton ADN, tes cellules se sont pratiqués pendant des millions d’années. Tout se déroulera en étapes et à la fin tu seras content d’en finir. Et moi, je l’avoue, je serai soulagé. Penses-y, toi aussi tu seras débarrassé de moi. Je le sais, je t’ai exaspéré au moins autant que tu m’as emmerdé. Car moi, je pressens quelque chose que je ne peux même pas nommer. Moi, je rêve sans conditionnement, je désire m’envoler hors des programmes, partir, voyager, connaître Sirius, l’amas de la Vierge, la signification du tableau de la Transfiguration de Raphaël. Je veux flotter sur les vibrations de l’Hymne à la Joie jusqu’à en perdre souffle. Si tu me comprends, je souhaite vivre dans une forme plus déplaçable que toi, je veux des plumes d’oiseaux, des ailes de papillon, un cœur libre. Vois-tu ! j’ai le goût de jouir autant que le soleil dont chaque rayon plonge dans la chaleur de tous les autres. Être étiré dans tout l’espace sidéral. Je veux envelopper tout le temps. Je veux embrasser tout ce que tu m’as donné à voir. Tu m’as prêté tes yeux pour que je sonde l’insondable, mais tu m’as gardé entre tes deux mains et tes deux pieds, dans un périmètre exigu et étouffant, et maintenant, je veux pouvoir tout embrasser ce que tu m’as donné à voir. »

Je disais cela parce qu’il était toujours enroulé dans ses couvertures et ne voulait pas sortir du lit, il fallait encore une fois l’aider à se lever, lui jeter de l’eau froide à la figure, l’encourager à s’habiller, le motiver à se brosser les dents, l’asseoir sur le bol de toilette, lui donner une raison de vivre. Il est devenu si lourd. Combien de temps pourrai-je le supporter !

Pourtant, moi-même, j’ai un peu peur. Je suis inquiet. Je me sens si peu consistant. Je ne suis pas vert comme la chlorophylle, ni rouge comme le sang, mais le mélange parfait de toutes les couleurs, c’est-à-dire que je suis blanc comme la lumière. Si je me place devant le miroir, je ne vois rien, je reste parfaitement transparent. Rien ne prouve que j’existe. Alors j’ai peur de me diluer en moi-même comme un cristal de sel dans l’eau. Est-ce qu’il me restera quelque chose lorsqu’il m’aura abandonné, lui, mon vieux compagnon ?

J’ai toujours été comme ça : imprécis, indéterminé, plutôt vague, incolore, insonore et insipide, simple aspiration à la beauté. C’est ma force : je peux m’inventer, sortir de moi, devenir autrement, me produire. Je peux lancer de l’encre sur une page vierge et concurrencer ma propre histoire dans un roman. Je peux aussi découvrir dans le bouleau le principe du yoga des plantes. Je peux devenir image de moi-même et me conforter par ma propre magie. C’est ma faiblesse aussi, car après l’acte de création, je retombe dans mon silence et ma page blanche, dans mon vide translucide et mes espérances improbables. Qui donc en moi veut encore et encore se créer nouveau ? En réalité, je ne sais pas si demain cette étrange source qui veut toujours déborder de son contenant pourra encore se recommencer, s’inventer, se donner matière à réflexion…

Je me suis découvert infime vibration dans une relation entre un rien qui veut tout et un tout qui est simplement là, présent. Je suis né dans cette relation comme dans un berceau. J’ai vu naître dans ce berceau l’émerveillement pour le Saint-Laurent, l’éblouissement devant les belles lois de la physique, la stupéfaction vis-à-vis de l’organisation du monde vivant. J’ai assisté à tous les événements de désir, d’étonnement, d’émerveillement entre la faculté d’émoi et le monde que mon corps me donnait à voir et à palper. Je suis une relation. Je suis aussi celui qui a pris acte de cette relation, j’en porte la conscience. Alors, malgré tous mes cui-cui, je suis inquiet. Rien ne me dit que, sans mon vieil ami, cette relation tiendra. Qui versera le monde dans mon cœur pour que je sois ?

Acquérir de la valeur

Pour que la vie humaine ait du sens, elle doit permettre d’acquérir de la valeur tout le long de la route, et non pas seulement durant la période de l’âge de la production « économique ».

Mais que veut dire acquérir de la valeur ?

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Peinture de Pierre Lussier

On acquiert de la valeur marchande lorsque notre travail se paie par un salaire plus élevé (nous valons alors davantage sur le marché du travail). On gagne en valeur utile, lorsqu’on est de plus en plus utile, ce qui est bien différent de notre valeur marchande, puisque des personnes tout à fait inutiles ou même nuisibles peuvent gagner beaucoup d’argent. On peut acquérir de la beauté, de l’intelligence, du pouvoir… Mais existe-t-il une valeur pour laquelle nous pourrions être gagnants dans toutes les conditions : infirmité, déficience, maladie, souffrance et même la mort ?  Une valeur à l’abri des accidents et des malheurs, est-ce possible ? Peut-être même une valeur capable d’attaquer le malheur pour y voler de la matière et croître à ses dépens tel un champignon sur une souche ?

Je pense à cette valeur-ci : la confiance. La confiance en une force morale indépendante des aléas de la vie. C’est, je crois, l’héritage principal que m’a donné ma mère.

Quelles que soient les conditions de mon existence, quelque chose peut profiter de ces conditions pour se renforcer. Un muscle augmente en volume par l’entraînement, un cerveau augmente en connectivités par la répétition d’actes de concentration définis, quelque chose se développe-t-il d’élan en élan même dans les pires conditions ? Si oui, c’est une valeur que je souhaite acquérir.

La valeur marchande et la valeur d’utilité sont relatives. La plus belle œuvre d’art peut gagner ou perdre beaucoup de sa valeur marchande simplement parce que la mode change. Mais la force morale dont je parle ne dépend pas de la perception des autres.

Une telle valeur est un ajout à notre être. C’est comme si on avait de l’être en plus puisque ce qui est ajouté est indépendant de l’usure et fait feu de tout bois. C’est comme dans la métamorphose d’une chenille en papillon, tout ce qui est dégradé dans la chenille est revalorisé dans le papillon, mais en plus libre.

Je suis personnellement dans une position où je ne sais pas si dans deux ou trois ans je serai sur mon lit de mort ou si on me déclarera guéri. Il m’est donc difficile de me projeter à long terme. Évidemment, se projeter à long terme est toujours une illusion, mais je l’oubliais parce que je n’avais pas encore rencontré un oncologue pour me le dire. Heureusement, depuis que je suis jeune, je mise sur ma capacité humaine d’acquérir une force morale qui transcende les vicissitudes de l’existence humaine. Je me souviens que, petit encore, je me demandais pourquoi il fallait apprendre l’orthographe, la syntaxe et même une autre langue comme l’anglais, si une fois mort, la langue universelle était tout autre. J’aurais aimé apprendre tout de suite la langue interplanétaire de la Voie Lactée (ma mère m’avait appris à la distinguer). J’étais intuitivement convaincu de la valeur universelle des mathématiques. Voilà quelque chose qui me servira pour toujours ! De même, je cherchais une valeur qui se consoliderait à travers mes limitations humaines afin de traverser la mort sans rien perdre.

Cela ne me suffisait pas, car pour être heureux, il me fallait aussi avoir confiance en cette force morale. C’est épreuve par épreuve qu’un avion gagne la confiance des voyageurs. Il faut la soumettre à des conditions réellement difficiles. De même, j’acquiers de la confiance en mes forces morales principalement dans les turbulences de la vie.

Mes forces morales viennent d’une source qui est en moi, quelque chose qui est dans la conscience et dans l’exercice libre de cette conscience. Je dois découvrir par expérience que cette source résiste aux pires conditions.

Chapeau melon ou ailes d’oiseau

Lorsqu’on dit que la vieillesse est une métamorphose, est-ce une simple comparaison ou une réelle transformation? Cette métamorphose est-elle automatique, ou demande-t-elle la participation de la conscience? Et une société peut-elle survivre sans la participation des gens qui ont su réaliser cette métamorphose?

Vol d'aigle

En 1917, Carl Spitteler, le maître à penser de Carl Jung (un des grands maîtres de la psychanalyse) a écrit Imago, un roman tout à fait inclassable. En zoologie, l’imago est la forme adulte d’un insecte sexué à métamorphoses, prêt pour la reproduction. Par exemple, un papillon est l’imago de la chenille. En psychanalyse, l’imago est la représentation inconsciente à laquelle sont subordonnés les rapports du sujet à son entourage, on parle de l’imago paternel, maternel, fraternel. Une sorte de modèle inconscient dans lequel nous plions nos comportements relationnels pour qu’ils soient acceptables pour notre surmoi. En religion, les anges, les saints ou les dieux sont des imagos.

Mais Spitteler fait appel à l’imago dans une vision plus culturelle, anthropologique et spirituelle. Il tente de nous faire voir l’image inconsciente structuranteà laquelle est subordonné notre destin. L’image de la métamorphose a toujours été présente dans les cultures qui réussissaient à se maintenir au-dessus d’une chute dans l’absurde. Sans l’image de la métamorphose, une société semble condamnée. Une fois qu’elle y est plongée, elle ne peut que s’autodétruire. Or, l’imago de la métamorphose s’efface à très grande vitesse, remplacé par un autre imago : le chapeau melon.

Actuellement notre imago, notre image inconsciente structuranteà laquelle est subordonnée notre vision du destin humain est celle-ci : Nous naissons de rien si ce n’est du hasard, nous croissons jusqu’à la pleine force de l’âge de la productivité économique, ensuite nous décroissons et puis nous mourons en retournant au néant. C’est comme un chapeau ou, en mathématique, une courbe normale :

Courbe normal

Cette image de la sortie du néant (la naissance), de la vie éphémère et de la mort comme anéantissement s’applique à tout : les planètes, les étoiles, les galaxies, tout le cosmos. Dans cet imago, il n’y a justement pas de métamorphose, pas même de place pour l’idée de métamorphose. De cette absence, on ne peut tirer qu’une idée absurde de la vie et même de l’être, car tout commence par rien et mène à rien.

Chez les insectes en métamorphose, on parlera de mue imaginale lorsqu’il s’agit d’un changement d’écorce structurante. En psychologie, on parlera d’un « changement imaginal » lorsqu’une personne change d’imago, d’image inconsciente structurante. Pour la culture, ce sera un changement imaginal culturel. Par exemple, si tout à coup la vieillesse n’est plus une décroissance, mais une transformation et la mort n’est plus la chute dans le néant, mais une catapulte qui nous projette à un autre niveau, alors l’image inconsciente structurante n’est plus en forme de chapeau, mais en forme de courbe algébrique, d’ailes d’oiseau secouées par un vent de travers. Un aigle sans doute.

Courbe algébrique 2

Cela change la vision du destin d’un seul coup. Un changement imaginal constitue un acte de libération. Il se pourrait que ce changement imaginal soit aujourd’hui une nécessité de survie pour notre humanité, car combien de temps un animal doué de conscience peut-il garder son goût de vivre dans un imaginaire qui rend tout absurde ?

On me dira que c’est un retour en arrière. Pas vraiment. Dans le passé, la métamorphose prenait place dans le cercle, le retour du même. Je ne crois pas que la métamorphose cyclique constitue un imago suffisant aux aspirations humaines actuelles. Nous avons connu l’évolution. Il faut ouvrir le cercle, la métamorphose se situera dans quelque chose qui s’ouvre, une spirale par exemple. Les métamorphoses sont maintenant multiples, elles se situent dans un état d’élévation qui n’a pas de limite ; on ne recommence pas, on se dirige sans cesse vers d’autres métamorphoses qui nous amènent à déborder de l’infini pour entrer dans l’absolu.

Le vieillissement, une métamorphose

Il faut bien avouer qu’il est difficile de vieillir. Ceux qui disent que l’adolescence constitue une métamorphose qu’il est malaisé de traverser sans déraper une ou deux fois n’ont pas encore connu la vieillesse : des changements hormonaux majeurs (des pertes et des gains) rapprochent les deux sexes du même genre androgyne ; physiquement, nous subissons d’apparentes diminutions qui nous ralentissent ; médicalement, l’attaque de toutes sortes de maladies d’usure…

Métamorphose

Si nous oublions nos préjugés, ce ne sont pas vraiment des pertes, mais des changements. Intellectuellement, la diminution de connections neuronales réduit les détails de façon à mieux découvrir les synthèses : plus la vue perd de son acuité, plus on commence à y voir clair ; les oreilles perdent en sensibilité, les blablas s’estompent, la pauvreté des idées de notre entourage et des média se manifeste, et s’il y a une phrase de sensée quelque part, on l’entend ; l’odorat est moins subtil, c’est vrai, mais ce qui pue nous saute immédiatement au nez… La sexualité aussi change, les jouissances aiguës sont peut-être moins fréquentes, mais pas mal plus étendues, on devient comme deux petits chats sur un coussin : collés ensemble dans la douceur et la tendresse. On pourrait continuer indéfiniment la liste des changements…

Bref, l’adolescence n’était qu’un préambule ; la vie adulte, un préalable ; nous voilà presque prêts à commencer à vivre. Cependant, comme dans toutes les métamorphoses, nous pouvons soit rester en arrière et nous abêtir, soit nous propulser en avant et nous assagir.

D’un autre côté, il y a tant de deuils. Non pas que le corps vieillit, nos cellules se renouvellent ; non pas que notre corps perde en beauté, rien n’est plus beau qu’un vieil arbre tordu montrant ses luttes contre vents et tempêtes. En réalité, nous perdons peut-être uniquement les marqueurs biologiques et sociologiques de la jeunesse pour gagner les marqueurs évidents de l’expérience et de son prix. Et c’est là qu’il y a un deuil à faire.

Il y a sur le visage des vieillards des vérités qui sont difficiles à avaler pour l’énorme mensonge technologique porté à la gloire des temps modernes.

Objectivement, la douceur des jeunes visages indique : débutants portant les signes de l’attraction et de la naïveté nécessaires à la reproduction. Les rides du vieillard signalent plutôt : personne aguerrie et désillusionnée pouvant commencer à séparer l’utile de l’inutile et donc à sortir de la reproduction industrielle pour servir librement le bien commun.

Ce qu’il y a cependant, c’est que le visage du vieillard manifeste un peu trop fortement les quatre vérités d’une société. Après seize ans dans les montagnes, le corps mais encore plus l’âme commencent à manifester la montagne. Ainsi, un vieillard manifeste ce que la société a fait sur lui. Cette vérité n’est pas toujours facile à avaler.

Derrière le refoulement de cette vérité se cache un crédo encore plus difficile à avaler : nous croyons à la mort victorieuse, nous voyons tout, du cosmos jusqu’aux fleurs, comme naissant, se glorifiant, décrépissant et mourant. Un passage entre le néant originel et le néant final. Bref notre regard projette l’absurde sur toute vie qui ne vit que pour décrépir et mourir. Et c’est en vieillissant que nous reflétons comme un miroir cumulatif toute cette absurdité construite.

Alors, nous cachons nos vieux. En effet, si chacun de nous n’a été qu’une machine individuelle à faire marcher une machine collective, sans autre but, vieillir est l’apothéose de l’absurde, et la mort, sa preuve. D’où le souci d’aller se cacher pour vieillir et mourir.

Mais en réalité, pourquoi vivons-nous ?

Peut-être que nous vivons pour vivre enfin.

N’avons-nous pas remarqué en cours de route que dans notre jeunesse, nous vivions peu, à moitié aveugles, à moitié sourds, écrasés sous des rêves et des illusions folles, fonçant tête baissée dans des projets, prenant sur nos épaules d’énormes hypothèques offerts par les exploiteurs de rêves matériels, la conscience engourdie d’orgueil et de certitudes, tellement ignorants que nous étions convaincus d’être savants, et il faudrait regretter cette étape !

Et maintenant que nous commençons à voir, à entendre, à toucher, à sentir alors que soudain, nous nous découvrons aptes à écouter, que nous nous disons : « Voilà enfin que je pourrai être utile », il faudrait gémir : « Ma vie est finie » ! Elle n’est même pas commencée.

J’estime que vient l’heure où nous recevrons une intelligence et une conscience aptes à aborder un arbre d’égal à égal, compétents devant lui. Enfin avoir une intelligence capable de saisir le métabolisme biologique de l’arbre, enfin avoir une conscience artistique apte à s’éblouir devant lui.

Pourquoi, alors que nous ne sommes même pas encore sortis de l’école maternelle d’une courte vie sur terre dans un cerveau aussi déficient, craindre une extension de notre pensée et de notre cœur ?

Éminemment, le cosmos ne peut que produire son égal. C’est ce que nous sommes appelés à devenir.

La roue des valeurs

Durant le rude hiver, nous avons vu bien mes morts. Les feuilles sont tombées, il y a eu un grand hécatombe du côté des insectes, bien des animaux sont morts de faim et de froid, lorsque la neige tombait, tout un univers de bactéries s’effondrait avec elle, et maintenant tous ces morts dans la neige fondante se transforment en gadoue. Ici, au Bas-Saint-Laurent, la grande décomposition est commencée, la tombée des morts, la chute des premiers jours du printemps. C’est le côté descendant de la grande roue de la vie.

Par cette descente, l’autre côté de cette même grande roue remonte. L’énorme poids des choses tombantes soulève les grandes forces du renouvellement printanier.

La mort : principale cause de la vie.

Roue à aubes

Les insectes survivants forniquent jusqu’à épuisement, leurs œufs éclatent et forment des nuées de minuscules travailleurs, piqueurs et nourrisseurs, les oiseaux revenant du sud et les oiseaux survivant de l’hiver se délectent et pullulent… La terre avale tout et se met en air de mutation, se couvre d’herbe, les arbres s’étirent et se feuillent à nouveau, les couleurs explosent, toute vie remonte vigoureusement.

Nous constatons que le printemps est la saison par excellence du vieillissement, mais que le vieillissement n’est qu’un côté de la roue, le côté le plus actif, le plus puissant : la pesanteur qui fait remonter la légèreté. La partie de moi qui vieillit hisse la partie de moi toujours jeune. L’enfant spirituel que je deviens croit naître de lui-même, mais c’est moi qui le remonte en tombant.

Il faudrait savoir pourquoi on fait la mise en marché de notre chute, et à très bon prix, alors qu’on laisse se gaspiller toute cette jeunesse qui remonte de nos âmes en vieillissant. C’est pourtant ma grand-mère Bédard, pliée dans son jardin, et se dépliant si difficilement qui m’a donné l’élan d’inspiration supplémentaire sans lequel je ne me serais pas relevé de certains de mes durs moments.

Alors pourquoi chasse-t-on les vieux dans le corridor de la mort, alors qu’ils ont tant d’années à donner et que même leurs derniers moments fécondent la vie ? Et nous les « vieux », pourquoi obéissons nous si facilement à la consigne de l’exclusion ? Pourquoi avalons-nous toutes ces pilules d’endormissement et de lente euthanasie ?

La santé : pas tous les jours facile

S’adapter au vieillissement, c’est ralentir. Du point de vue métabolique, nous devons manger moins et mieux. Le métabolisme consiste à respirer pour brûler des aliments afin d’en tirer de l’énergie et des matériaux de remplacement tout en se débarrassant des résidus. On peut le comparer à une roue à aube. Ralentir veut dire : tourner sans effort pour de meilleurs résultats.

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Moins de sucre, moins de graisse, moins de grosses protéines (viandes, poissons, légumineuses) et plus d’aliments très faciles à métaboliser. Diminuer le sel et augmenter le potassium parce que les petites machines métaboliques que sont les mitochondries doivent échanger plusieurs atomes de potassium pour un atome de sodium.

La cure que j’ai entreprise consiste à éliminer complètement l’alcool, les sucres (qui ne sont dans un légume ou un fruit), les protéines animales (poissons et œufs compris), les légumineuses, les noix, les graines, les gras (sauf un peu d’huile de lin et jamais chauffé). On se nourrit principalement de jus de légumes et de jus de fruits frais (10 à 13 verres de jus par jour) consommés dans les vingt minutes après leur extraction. On ajoute des sels de potassium. On prend trois repas légers (avoine, riz entier, légumes). On brûle le tout par un exercice proportionné. Il faut aussi prendre une importante quantité d’enzymes spécifiques et quelques suppléments naturels selon nos besoins. Le processus d’élimination est aussi favorisé de toutes sortes de façon y compris par des lavements. Tout cela doit être sujet à un suivi minutieux, avec analyse du sang et de l’urine, pour s’assurer justement que le métabolisme roule parfaitement bien sans laisser de résidu et que tous les indicateurs de santé progressent.

Je ne sais pas si cela va me faire courir plus vite que le cancer, mais je suis remonté de mon opération à une vitesse étonnante et je me suis rapidement senti en forme. Cependant, c’est la vie austère : pas de restaurant, pas s’éloigner de l’extracteur à jus, supporter une certaine sensation de faim, respirer profondément, méditer, s’activer selon le juste dosage, ritualiser sa vie… Un moine bouddhiste serait jaloux.

C’est cela que j’aime, parce qu’il me reste trois grands plaisirs : le premier, écrire ; le deuxième, écouter les listes musicales de mon amie Hélène ; le troisième ne vous regarde pas. Et j’y ajoute une grande, une très grande joie : construire une très belle catapulte afin de me blottir en temps et lieu dans son lanceur, de couper la corde de retenu et d’être projeté par-dessus le mur de la peur.

Ce n’est pas que je sois pressé, mais si ma catapulte est prête avant le temps, je pourrai cultiver mon jardin en toute tranquillité. Vous comprenez, j’ai besoin de me préparer : la mort demande une santé de fer pour bien la réussir.

Autour de vingt-six ans, après m’être sorti d’une crise intellectuelle et spirituelle très importante, j’avais déjà entrepris de mourir en pleine santé intérieure, d’en faire même un acte suprême de donation. Durant des années, je ne m’endormais pas avant de me sentir prêt pour la grande propulsion. Ensuite le bonheur de vivre m’a un peu usurpé cette joie. Aussi ma catapulte dispose déjà d’une base relativement solide.

Vieillir à deux

Je ne sais pas si on peut faire une cure Gerson et Schwartz (en réalité deux cures complémentaires) sans une complice dévouée. Je ne pourrais pas.

À l’hôpital, lorsque je me suis réveillé plongé dans les douleurs de l’opération qui revenaient sur moi comme une cavalerie, je me suis sérieusement demandé pourquoi continuer à vivre, aussi bien s’arrêter ici même, alors que c’est si facile puisqu’une overdose d’analgésique opératoire m’a donné l’arme ultime : il suffisait de m’endormir pour que je cesse de respirer… Et j’avais tellement sommeil.

Vieillir à deux

 

Il y avait cet essai que je n’avais pas terminé, et ce roman dont je n’avais qu’esquissé un brouillon. Mais aujourd’hui, je me suis posé à nouveau la question car mon essai est terminé (sauf la révision linguistique) et mon roman pourrait se tenir debout d’ici un an et demi, du moins suffisamment pour qu’un ami en fasse la révision et le parachève. Alors, pourquoi une cure si difficile, j’aurai le temps de finir avant que le cancer m’emporte !

L’ultime réponse, c’est mon amour insurmontable pour mon épouse Marie-Hélène. Égoïstement, je ne veux pas la quitter, altruistement, je ne peux pas la quitter. Notre ferme Sageterre exige encore beaucoup trop pour la laisser seule avec tout ce poids. Je me sentirais lâche de l’abandonner à ce moment-ci. Il me faut tenir encore une dizaine d’années, le temps que « l’enfant » Sageterre devienne autonome. Donc, je vis…

Et voilà que j’ai l’impression d’imposer à Marie le poids de ma vie difficile. Surtout qu’il me faut de l’aide, il y a trop à faire, pour la soupe Hippocrate, les jus frais, les nombreuses commissions, et les téléphones, et les démarches pour ceci et cela. Pourtant, j’ai l’impression qu’elle a besoin de moi !

Vieillir constitue un immense défi. Vieillir seul, je n’ose même pas y penser. Vieillir à deux est aussi un très grand défi, surtout lorsqu’un des deux se retrouve sous une épée de Damoclès pour une longue période, comme s’il voulait quitter le bateau avant d’arriver au port.

Lorsqu’on est aimé, mourir avant l’autre, c’est enfoncer un poignard dans le cœur de la personne qui nous aime. Lorsqu’on aime, c’est s’enfoncer le poignard dans sa propre poitrine. Mourir apparaît comme un manque de loyauté, une cassure de contrat. On a l’impression d’avoir besoin de la permission de l’autre. Ce n’est plus un choix individuel, mais un choix de couple. C’est pourquoi, dès le début, nous avons décidé ensemble de ne rien nous cacher de nos états de santé.

Vieillir à deux, c’est perdre des capacités devant l’autre et ne pas pouvoir les cacher. Nous sommes comme deux vieux chevaux attelés à une tâche commune, ce que l’un n’est plus capable de faire, l’autre est bien obligé de le prendre.

Vieillir, c’est aussi perdre ce qu’aimait l’autre : notre apparence, nos puissances, nos talents, nos capacités, notre mémoire…. À cet égard, nous sommes comme deux bonhommes de neige l’un devant l’autre, et voilà que la chaleur du printemps nous ramollit dangereusement…

La clé est peut-être là, c’est peut-être le printemps et non pas l’automne, oui, le printemps car on a des chaleurs, des sautes d’humeur, des pics de bonheur qui tombent à pic poil au moment le moins inattendu… Le printemps surtout parce qu’enfin on va savoir ce que cachaient le bonhomme et la bonne femme de neige. On n’est pas certain d’aimer fondre devant l’autre. Que restera-t-il lorsque le soleil l’aura emporté sur toutes nos formes et nos facultés ? C’est peut-être là qu’il est utile d’avoir appris à aimer la vérité, cette vérité qui ne laisse que la valeur nue de notre être nu.

Si j’observe avec attention, l’âge ne m’a enlevé que des illusions, rien d’autre, mais beaucoup d’illusions. Et sous l’illusion, il reste le vrai.

À multiples occasions, j’ai heureusement fait l’expérience qu’il reste quelque chose lorsque tout ce qui peut s’en aller s’en va. Mais je n’ai pas fait l’expérience complète du vieillissement, c’est la première fois que je suis vieux pour les autres et pour moi-même.

Ces derniers temps s’est formée dans mon esprit l’idée que la valeur n’est pas une idée, ni un idéal, ni même ce que l’on veut de toute notre âme, cela n’est que la prémisse de la valeur. La valeur, c’est le pouvoir créateur devenue œuvre. J’ai dit que la plante était une valeur, parce qu’elle était possible et que maintenant, elle est là. J’ajoute aujourd’hui que la valeur est ce qui reste lorsque tout ce qui a produit la valeur s’en va comme la neige au soleil. La valeur est donc la plante qui livre la graine.

Vieillir en couple d’amoureux, c’est se laisser dénuder et produire enfin notre graine. Dit autrement, on n’a jamais fait l’amour tant et aussi longtemps que le printemps ne nous a pas tout enlevé pour dégager nos vrais organes de création. Seuls les vieux couples au dernier stade de leur dernier souffle connaissent l’extrémité des plaisirs de l’amour.

S’occuper de la santé de notre mort

Celui qui a reçu le diagnostic de cancer métastasique se retrouve, bien malgré lui, avec deux scénarios : le scénario court (à pareille date l’an prochain, je serai en phase terminale ou déjà parti), le scénario long (miracle, j’ai droit à une autre vie). Évidemment, dans la réalité, tout le monde est toujours devant un scénario court et un scénario long, mais lorsqu’un oncologue sérieux et entouré d’une technologie impressionnante affirme que, dans des cas comme le tien, 75% des gens meurent avant cinq ans et 25% survivent, malgré toi, ton cerveau débute un processus d’adaptation au pire en espérant le meilleur. Le cerveau se trouve devant un jeu de roulette russe où le barillet de l’arme dispose de quatre emplacements dont trois sont chargés d’une balle. Il avale sa salive !

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C’est en arrière fond, mais c’est là. Par exemple, en revêtant mon manteau vieux de quinze ans, je me suis surpris à entendre ce dialogue intérieur : « Bon ! va falloir en acheter un. » Et l’autre de répondre : « Ça ne vaut pas la peine, il peut encore durer deux hivers ! »

Je pourrais bien faire taire le fauteur de troubles, en me culpabilisant : « Arrête de penser comme ça, ce n’est pas bon pour ta santé ! » Mais refouler ses peurs est encore pire. Ensuite, l’adaptation, même à la mort, est un processus qui demande du temps et de la préparation. Troisièmement, lorsqu’on est confortable avec le supposément pire, on est un peu plus prêt à supporter le supposément meilleur. Quatrièmement, lorsqu’on est prêt pour une échéance courte, c’est cela d’acquis, car de toute façon, on va tous y passer. Donc, je pense à la mort pour mieux vivre, même si, à tous les jours, je travaille à ma santé. En réalité, je ne pense pas à la mort, car pour penser à quelque chose il faut quelque chose, or le mort n’est encore pour moi qu’une idée. Je ne pense donc pas à la mort, mais je me prépare à l’inconnu. Mais en réalité, j’ai toujours vécu dans l’inconnu, je n’ai connu que l’inconnu, qui connaît l’arbre en face de sa fenêtre ! Or j’ai aimé l’inconnu que j’ai connu, aussi je m’apprête à aimer l’inconnu que je ne connais pas encore.

La santé est une valeur, son plus grand fruit est sans doute un heureux envol. Mais comment se préparer à un tel envol ? Comment le poussin dans l’œuf se prépare-t-il à briser son œuf ? En développant toutes ses forces autonomes. Et pourtant, il développe toutes ses forces autonomes en utilisant les substances de l’œuf. Se « pré-parer » ne consiste surtout pas à tenter de sauter les étapes. Il s’agit simplement de « se parer pour », comme dans l’expression « se parer pour un mariage », et encore plus sûrement de se « parer à » comme dans l’expression « se parer à l’abordage », et encore plus précisément, il s’agit de « se parer sur son cheval » comme un cavalier immédiatement avant un saut, se place en bonne position. En langage de cavalerie, « se parer » consiste à prendre appui sur les hanches du cheval pour sauter sans déstabiliser sa monture.

Mon psychisme se prépare naturellement au dernier saut, le plus haut, et peut-être celui qui exige la meilleure technique de transfert de poids. Curieusement, il ne faut pas s’avancer sur le cheval, il ne faut surtout pas se mettre à flotter sur notre monture, tout le contraire, il faut se caler solidement sur la structure la plus puissante du cheval : ses hanches directement connectées sur ses puissantes jambes arrière qui donneront l’impulsion finale. C’est cela que je veux dire par s’appuyer sur la santé pour bondir et abandonner son dernier souffle. Entrer dans son corps pour mieux en sortir. Je crois même qu’il ne faut pas tant abandonner son dernier souffle que le donner.

Alors évidemment, le poussin enfermé dans son œuf ne peut qu’utiliser la substance de l’œuf pour trouver la puissance d’en sortir, mais il dispose d’une autre sorte d’énergie. Tout le long de sa vie dans l’œuf, il a été couvé, il a senti la chaleur de sa maman poule (surtout lorsqu’elle revenait après s’être éloignée). Cette présence mystérieuse, même s’il ne la connaît pas, même s’il ne l’a jamais rencontrée, il l’a sentie. Il s’est psychiquement préparé à sortir en se nourrissant de ce sentiment de présence. On dit qu’un fœtus se prépare au plus grand acte de confiance qu’il devra faire un jour, se blottir contre un sein moelleux, et téter la substantifique liqueur de sa maman. Pour cela, il s’est préparé en écoutant les fredonnements (pas forcément harmonieux) de celle qui le portait.

Si je suis attentif à ce qui se passe, je sens mon psychisme accomplir cette préparation, et je décide de ne pas rire de lui, mais de le laisser à son travail.