Une équipe intelligente

Dans la théorie des intelligences multiples, on remarque une différence entre l’habileté interpersonnelle et l’habileté intrapersonnelle.

Les « interpersonnels » se sentent bien dans une équipe, aiment interagir en groupe, développent leur créativité en présence des autres, découvrent même leur intériorité dans leurs contacts sociaux, entrent en méditation plus facilement en groupes, parlent facilement d’eux-mêmes dans un groupe.

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Les « intrapersonnels » se connaissent en s’étudiant eux-mêmes, ont besoin de solitude pour se concentrer, développent leur créativité en plongeant en eux-mêmes, aiment la communication intime de la lecture, sont capables d’intimité à deux, ne participeraient pas facilement à des rituels de groupe, méditent dans leur chambre lorsqu’ils sont certains que personne ne les observe.

Les premiers veulent que tout soit fait en équipe, des décisions jusqu’à l’exécution. Si une communauté ne fait pas attention, elle risque d’exclure les « intrapersonnels » ou de les placer dans une position dans laquelle ils n’apportent pas le meilleur d’eux-mêmes. C’est dans leur relation à soi et dans des relations à deux que les intrapersonnels révolutionnent la vie d’équipe.

L’intelligence logique et mathématique, l’intelligence linguistique, l’intelligence kinesthésique, l’intelligence naturaliste, l’intelligence visuelle et spatiale, l’intelligence auditive, l’intelligence musicale, l’intelligence philosophique, il y a une multitude d’intelligences et chacune doit se sentir compétente et utile. Les groupes intelligents sont capables de donner à chaque intelligence les conditions de leur meilleure expression. C’est donc un erreur de croire qu’un groupe arrive au maximum de son intelligence lorsque tout se passe en groupe.

Si on veut développer l’intelligence de groupe, on doit tenir compte des types d’intelligence et permettre à chacun d’enrichir le groupe en l’aidant à trouver ses propres conditions de créativité. L’un pourrait jouer de la musique pendant que quelques-uns discutent et que d’autres travaillent dans leur chambre. 

La fraternité

Le Tout qui nous enveloppe est aussi la source de tout l’univers. Du point de vue scientifique, c’est le Big-Bang devenu notre univers toujours en évolution. Pour le philosophe ce n’est ni une chose, ni un objet, ni une mécanique, ni un programme, c’est l’Acte total auquel nous participons, la Source primordiale logique, mathématique, organisatrice de différence, de complexité, de conscience et de sens. Cet Acte total nous est présent dans son entier indivisible, mais il s’est aussi réparti en petites totalités particulières. Chaque « moi » est un peu comme une cellule de notre corps : chaque cellule contient tous les gènes, chaque cellule peut devenir tout un corps, pourtant chaque cellule est une partie du corps.

Peinture de Pierre Lussier

La fraternité n’est pas seulement le fait que nous sommes tous « enfants du Tout », elle est aussi le fait que nous sommes chacun le Tout en potentialité, donc, nous sommes, chacun, « géniteur » d’une totalité en marche : la noosphère, la sphère des consciences. La personne qui est à côté de moi n’est pas seulement une partie du réel, elle est aussi tout le réel en voie de réalisation. La personne à côté de moi possède en elle la possibilité de comprendre les mathématiques qui sont à l’œuvre dans la totalité du réel, elle est capable d’exprimer à sa manière la musique des sphères, d’engendrer une culture entière, d’imaginer une philosophie qui s’échappe de l’absurde, de guérir une civilisation malade de surcroissance…

Nous sommes chacun le bien commun tout entier, la société de demain, l’avenir du monde, le reflet de la vérité… 

C’est ce qui permet la communion. Sans cette communion, comment pourrions-nous communiquer ensemble et nous comprendre? Nous n’aurions aucune expérience commune. Nous serions des étrangers enfermés chacun dans un silo de subjectivité. Mais non, nous sommes tous potentiellement Tout, donc nous possédons, à l’état de « désir d’être », toutes les mathématiques, la philosophie, la musique, la science, le langage, l’esprit du réel, l’élan de réalisation exprimé dans l’évolution, c’est pourquoi nous pouvons communier à une même source et par cela, communiquer entre nous et nous comprendre malgré tout. Je comprends la musique de Bach parce que, lui comme moi, nous communions à la musique totale.

Chaque personne apporte son éclairage particulier, devient le visage spécifique de ce que nous sommes tous ensemble. La puissance créatrice et transformatrice d’un groupe ne vient pas de son nombre, mais de la puissance de sa fraternité, si petite soit-elle.

Voici une histoire de fraternité…

Une chenille achève sa saison. Certaines cellules en elle se mettent à se multiplier en apparence de façon anarchique. Elles portent toujours le même code génétique, mais elles ont modulé différemment l’expression des gènes par des changements qu’on appelle « épigénétiques » (des changements touchant la structure de la chromatine qui ressemble à une énorme montagne de protéines agissant comme des interrupteurs, fermant et ouvrant les possibilités génétiques). Ces cellules qui s’activent différemment sont appelées cellules « imaginatives » parce qu’elles vibrent à une fréquence différente. Elle se développent par petits paquets un peu partout dans la chenille. Au début, le système immunitaire de la chenille les identifie comme des corps étrangers et lutte contre elles. Elles en prennent pour leur rhume, mais résistent.

Peu à peu, le système immunitaire ne sait plus où donner de la tête. Les petits paquets de cellules se soudent ensemble, c’est la métamorphose : la chenille devient papillon. 

Ce n’était pas un cancer, c’était la naissance d’un nouveau voyageur de l’espace, un papillon.

C’est le principe de l’éco-communauté : une fraternité au cœur de la métamorphose collective qui donnera naissance à l’éco-humanité.

Planification participative

La gouvernance participative ne va pas de planification en planification vers des buts supposément prévisibles. Si on a bien compris les philosophies de la participation, le futur ne se construit pas, il se cultive. S’il y a planification, elle est développementale, elle vise à cultiver, à placer dans des conditions de développement tout un écosystème (les autres et moi-même compris).

Dans une telle gouvernance, on peut dire que la participation est la démarche par laquelle les « moi » portent témoignage d’eux-mêmes, trouvent une place dans le monde où ils réussissent à exprimer des valeurs, et cette démarche permet aux « moi » de se former et de se créer eux-mêmes en prenant de la valeur parce qu’ils donnent aux autres de la valeur. Rappelons que le mot « moi », ici, signifie ce qui ne vient pas des autres, mais surgit de ma source intérieure la plus intime.

Concrètement qu’est-ce que cela veut dire?

Si un parent planifie le futur de son enfant en se formant une image du futur pour ensuite tenter de sculpter le parcours de son enfant jusqu’à la pleine réalisation de ce futur, il court à sa perte et à la perte de son enfant. Cela est vrai même pour soi-même. Lorsqu’une personne s’imagine son propre futur et ensuite planifie sa formation, ses activités, sa vie pour atteindre ce futur, elle court au-devant de grandes déceptions, et de déceptions plus grandes encore si elle réussit, car alors, elle ne sera que ce qu’elle a prévu. C’est comme tenter d’écrire un roman en suivant un plan, au bout du compte ce n’est plus un roman, mais un déroulement. Heureusement, presque toujours, les faits briseront la coquille et la vie est un roman.

La valeur est ressentie par la conscience, elle vit dans le sujet, c’est son milieu vital. Hors du sujet, la valeur n’est plus qu’un squelette. La valeur n’est jamais un objet, pas même un objet de pensée. Lorsqu’on fait de la valeur un objet, on la trahit, elle n’est plus qu’une forme, une sorte de vêtement prêt-à-porter, un cadavre de valeur. Elle est aussi dangereuse que le fascisme, elle est l’instrument du fascisme. On donne à la valeur des noms, mais la valeur est toujours un verbe : on ne dit pas voici « la justice », non, on se cogne sur l’injustice, on se scandalise, on se fâche, on change les choses; on ne dit pas voici « la vérité », non, on dénonce le mensonge, on fustige l’hypocrisie, on y met toute sa sincérité.

Qui a déjà jardiné connaît le défi de la planification participative. Faire un jardin est très complexe : il faut penser nourrir le sol, faire la rotation des plates-bandes, le compagnonnage des plantes, le taux de fertilité des semences, et tant d’autres choses. Le jardinier est bien obligé de planifier, mais cela ne se passera pas comme prévu et cet imprévu, il le prévoit. Il arrive forcément que plusieurs facteurs changent la donne. Tout ne se joue pas à l’heure de la planification. Au contraire, il faut composer à mesure que le jardin se développe dans la réalité du sol et de la météo, sans compter sur les humeurs du jardinier lui-même, sa fatigue, ses réserves d’énergie, ses états d’âme. Quoi qu’il arrive, il faudra donner aux plantes et à soi-même les meilleures conditions possible de développement. Car si je perds la santé, qui s’occupera du jardin? Si le jardin ne donne rien, comment pourrai-je garder la santé?

C’est ce que j’appelle, ici, la planification développementale. Quel que soit le but, quelle que soit la vision, quelle que soit la planification nécessaire, la finalité restera le développement de tous les êtres impliqués.

Une planification devient agile, adaptative, c’est-à-dire capable de s’ajuster entre des sentiments de valeurs qui sont toujours à définir dans l’action et une réalité qui est toujours une aventure active, jamais une programmation. 

On ne peut pas comparer la vie humaine à un sentier de forêt, ni à une course au trésor, mais à un groupe de pêcheurs en pleine mer. L’équipage veut d’abord vivre, manger, boire, éviter les tempêtes, pour cela elle peut bien se diriger vers des lieux qu’elle espère plus paisibles, mais elle doit vivre en mer, rendre la mer plus poissonneuse, trouver le moyen de dessaler son eau et surtout apprendre à vivre ensemble. 

Bref, il importe d’abord de rendre le voyage viable et si possible agréable, car le voyage est l’essentiel, l’au-delà du voyage, le paradis souhaité, tant mieux si on peut le trouver, mais il ne faut pas périr pour l’atteindre. 

La valeur primordiale est le goût de vivre. Les valeurs secondes touchent à l’amélioration des conditions de vie et cela comprend l’art de vivre ensemble. L’essentiel de la vie spirituelle est là. Projeter les valeurs spirituelles dans une image dessinée sur une carte, une île dessinée tranquille, c’est déjà diviser la Totalité entre l’idée et la réalité, c’est donc déjà une forme de meurtre de la spiritualité, une « religion » dans le mauvais sens du terme. Et pourtant, combien d’entreprises périssent en mer par un acharnement à rejoindre une île au trésor?

La vie de l’esprit, la spiritualité, c’est la conscience de son égalité et de sa distinction dans la Totalité du réel. Il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire en Dieu, mais de faire ou de ne pas faire l’expérience humaine d’appartenir à une Totalité bien réelle qui nous veut actives dans sa création.

La raison d’être de la participation

Mais pourquoi notre cosmos a-t-il opté (semble-t-il) pour la participation alors qu’elle constitue un risque énorme de dérapage? En effet, par la participation, l’histoire devient une aventure relationnelle entre le Tout et les parties, et cela peut tourner au cauchemar. De prime abord, on aurait préféré un monde où le Tout décide totalement des parties, un monde parfaitement programmé, on saurait à quoi s’en tenir. Ce risque de la relation est raconté dans la Genèse biblique, mais aussi dans de multiples mythes occidentaux, orientaux et autochtones. Nous sommes plongés dans une aventure où nous pouvons être notre propre ennemi autant que l’ennemi de tout l’écosystème.

La raison d’un tel risque : il permet une création à l’intérieur même de la création.

Beaucoup de choses ne peuvent pas être créées directement par le Tout. Par exemple, si un être était créé directement courageux, il ne serait pas courageux, car il n’aurait pas dépassé la peur. Seul un être peureux peut développer le courage. Le Tout donne des conditions de participation qui rendent possible, pour les êtres particuliers, de développer des qualités d’être, de valeurs qui surprennent et enrichissent le Tout créateur. Bref, les êtres particuliers peuvent se créer eux-mêmes en créant de valeurs. 

Le propre des valeurs, c’est qu’elles ne peuvent pas provenir d’une simple programmation du Tout, mais doivent être réalisées à partir du manque, des failles même de la programmation et des capacités relationnelles des êtres particuliers. Ces valeurs rendre estimable la vie qui autrement serait une simple fatalité.

La participation donne de la valeur aux êtres particuliers. Et quelle valeur! Une immense dignité, celle de se produire soi-même en produisant des valeurs à même les failles de la création.

La valeur donne un prix à l’existence, c’est-à-dire qu’elle nous rend la vie chère. Si, pour moi, la vie n’avait aucune valeur, je ne lutterais pas longtemps pour vivre. Lorsque j’aime la vie, je suis prêt à beaucoup d’efforts pour garder la santé. La valeur est pour l’être humain une condition d’existenceaussi grande que la nourriture (on peut arrêter de manger par désespoir).

Allons plus loin, dès que je m’accorde une valeur suffisante pour aimer la vie, je me mets à cultiver des valeurs. Il y a donc deux niveaux aux valeurs : la valeur accordée aux personnes, à commencer par ma personne et les valeurs auxquelles ces personnes aspirent et quelles produisent. C’est ici qu’il y a une véritable hiérarchie des valeurs : la valeur d’une personne est incommensurable, les valeurs voulues par les personnes sont discutables. Lorsqu’on tue au nom des valeurs voulues, on brise cette hiérarchie, la seule qui soit véritablement impérative : toute personne vaut plus que les valeurs qu’elle pratiques.

Mais comment accédons-nous aux valeurs?

Les valeurs sont des actes de conscience. Je perçois la réalité par mes sens, la réalité m’est sensible. Je perçois les valeurs par mes sentiments, les valeurs sont ressenties; elles sont ressenties comme le sentiment d’un besoin, besoin de justice, de beauté, de vérité… 

Qu’est-ce qu’un tel sentiment qui se présente comme un besoin, c’est-à-dire comme un impératif (il me faut cette valeur)?

Tel un besoin, le sentiment d’une valeur n’arrive que si je ressens son manque. De même que la soif est perçue par le manque d’eau, la justice est ressentie à travers les injustices. La joie n’arrive que lorsqu’on est sortie du malheur, ou au moment d’une victoire sur le chemin d’une aspiration. On le sait hélas trop! la paix n’est appréciée qu’après l’avoir gagnée ou perdue, on réalise la valeur d’une personne qu’après son départ, on ressent le besoin de beauté lorsqu’on est plongé dans une culture en ruine ou devant une beauté surfaite. Souvent on découvre nos valeurs les plus chères dans une situation d’extrême urgence : si l’air ou l’eau venaient à nous manquer, on découvrirait que ce sont nos biens les plus précieux.

Bref, la valeur se montre dans les failles entre le Tout qui nous constitue réel et la conscience qui veut le monde meilleur. Ce scandaleux fossé nous permet de ressentir les valeurs et de les vouloir. Il y a, semble-t-il, entre l’Acte du Tout et l’acte de chaque « moi » un jeu, une souplesse suffisante pour l’initiative. L’acte du moi emprunte à l’Acte du Tout non pas seulement son énergie, mais aussi le pouvoir même de s’affirmer autrement, il prend cette énergie et cette liberté pour se développer lui-même (j’ai de la valeur) en misant sur des valeurs manquantes ou insuffisantes (je veux une meilleure vie). Sans cela, chaque moi serait parfaitement déterminé, programmé par le Tout et donc sans valeur.

Nous sommes contenus dans le Tout en tant que réalité et nous contenons le tout dans notre conscience (en tant que présence sentie et représentation pensée). Ce double lien passe par le corps pour nous maintenir dans le Tout et par la conscience pour nous rendre actifs en lui. Ma conscience découvre par expérience que le Tout me veut ouvrier du changement pour le meilleur (je peux donc aussi le rendre pire).

Cela veut dire que : 

  • la liberté de penser doit rester en contact avec une expérience sans laquelle elle serait dépourvue de réalité; 
  • la liberté de vouloir doit rester en contact avec les désirs, les aspirations, les besoins, les sentiments sans lesquels elle serait dépourvue d’élan;
  • la liberté d’aimer doit rester en contact avec les attractions sans lesquelles elle serait dépourvue d’ardeur. 

Bref, chacune de nos actions, au moment où elle s’accomplit, utilise une puissance qui est en nous, qui appartient à l’ordre de la nature, mais qui nous donne la responsabilité d’ajouter des valeurs. 

C’est en créant ce que la nature ne peut pas créer, en agissant pour des valeurs qui manquent que nous devenons nous-mêmes, que nous exerçons notre métier : acteur du changement et acteur de notre propre être.

La gouvernance participative

Pourquoi se gouverner ensemble et que chacun participe sans oublier personne? Certainement pas pour atteindre une cible avec un seul arc et une seule flèche. Dans ce cas, le nombre de personnes n’augmente pas significativement les coups sûrs. Alors pourquoi?

Premièrement, dix archers autonomes, heureux, équilibrés, bien formés possédant chacun un arc et motivés à atteindre une cible ont bien plus de chance de toucher le but qu’un seul. Ou encore mieux, si l’on a une arbalète fixée sur un pied et qu’on encourage dix mathématiciens à étudier le problème, ils augmenteront de beaucoup la probabilité d’une réussite et surtout sa reproductibilité. Donc, le nombre peut faire la différence lorsqu’on s’y prend de la bonne manière.

Peinture de Pierre Lussier

Deuxièmement, poursuivre une cible complètement extérieure à nous, c’est déjà nous nier, nous exclure du succès. Tous les consommateurs sont satisfaits du service ou du produit, mais ceux qui ont fait cet exploit n’ont même pas le nécessaire pour vivre. Est-ce vraiment un succès?

Chez les êtres humains, une cible ne peut pas s’éloigner exagérément de la finalité globale : répondre à nos besoins réels en répondant aux besoins de la nature. Par exemple, produire des légumes n’est qu’un des minuscules buts en vue de cette finalité; en réalité, c’est un moyen. Et si pour atteindre ce but, on oublie la finalité, nos légumes seront des légumes de malheur, car on pourrait sacrifier l’être humain et la nature pour avaler une carotte empoisonnée.

Mais qu’est-ce qu’une finalité?

L’espace et l’air ne sont pas le but de l’oiseau, puisqu’il y baigne et que ce sont les conditions mêmes de son existence. Mais entravez-le, empêchez-le de voler pour aller chercher l’eau et la nourriture, et tout à coup l’espace et l’air sont pour lui le but le plus urgent. L’eau n’est pas le but du poisson, mais une fois le poisson dans la barque du pêcheur, ses branchies sèchent, et il se débat de toutes ses forces pour retourner à l’eau. La nature n’est pas le but de l’être humain, car il y baigne, mais enfermez-le dans un milieu totalement artificiel sans eau, ni nourriture, sans les conditions naturelles de son existence et il se débattra comme un lion pour sauver sa vie. Plus largement encore, le sens de l’existence n’est pas le but de l’être humain, car il baigne normalement dans une culture qui nourrit la valeur de son existence, mais privez-le de toute valeur et lorsque la vie ne vaudra plus rien, il deviendra suicidaire.

Il existe donc une rivière dans laquelle nous sommes plongés qui est la condition même de notre existence. Si cette condition vient à faiblir, nous la ressentons comme un besoin vital et ce besoin devient notre ultime but. La finalité ultime consiste à s’épanouir dans la rivière qui, elle-même, s’épanouit en partie, grâce à nous. C’est ainsi parce que nous participons de « quelque chose » de plus grand que nous qui nous donne l’existence (la rivière) et nous participons à l’équilibre ou au déséquilibre de cette rivière. Si cette rivière (qui est l’ensemble des conditions de notre existence) vient à nous manquer, nous ressentons l’urgence d’en faire notre but.

C’est la situation actuelle de l’humanité sur sa boule bleue.

Dans un langage de gouvernance, on dira que nous nous gouvernons dans une rivière de conditions de vie afin de nous épanouir, et nous possédons la capacité de ressentir nos besoins vitaux et nos aspirations spirituelles, de façon à nous raccrocher à la rivière au moment où nous la négligeons dangereusement.

On peut alors parler de gouvernance participative, ce qui est plus que la gouvernance partagée dans la mesure où la totalité de la rivière (qui est finalement la totalité de l’être) n’est jamais perdue de vue parce que c’est en elle que nous prenons vie et que nous nous épanouissons. Gouvernance participative parce que nous participons de ce Tout qui nous fait vivre et nous participons à ce Tout dont il faut préserver la santé.

C’est déjà une gouvernance participative lorsque relevons le défi de nous gouverner nous-mêmes plutôt que d’être gouvernés par les conditionnements sociaux qui causent justement notre rupture avec notre nature et la nature. Le premier niveau de la gouvernance participative, c’est « moi », moi dans le sens que je ne suis pas les autres, pas le résultat des conditionnements extérieurs et que je tente d’entrer dans le vivant de façon participative.

Ici, la rivière, le Tout, transcende la totalité des parties et des interactions entre les parties. C’est le Tout qui s’est participé en des parties organisées pour vivre de la participation du tout. Sans cette participation du Tout, les parties ne peuvent pas exister. Les cellules du corps sont des composantes d’un tout qu’est le corps (lui-même inséparable du Tout universel). Cependant le corps, comme totalité, a pris l’initiative de cette participation en cellules vivantes. En somme, les parties ne gouvernent pas le corps et le corps ne gouverne pas les parties, mais les parties se gouvernent dans le corps et le corps participe au gouvernement des parties.

Cette philosophie, appelée philosophie de la participation, est prégnante chez presque tous les peuples anciens autochtones (des études anthropologiques l’ont montré). Elle a aussi pris forme en Orient et en Occident comme courant minoritaire. En réalité, c’est un courant oublié mais puissant de la métaphysique universelle qui sous-tend une gouvernance non seulement partagée, mais organiquement enracinée dans la participation du Tout universel qui nous donne vie et valeur afin de participer à notre épanouissement en participant à son épanouissement

En dehors de cette philosophie aux visages multiples, il y a partout des philosophies de la domination : soit que le Tout (Dieu ou Matière) domine et détermine totalement les parties, soit que les parties (atomes, individus) dominent et déterminent totalement le tout.

Allons un peu plus loin dans le monde des philosophies de la participation.

Le propre de la participation n’est pas de fournir un objet de foi ou de croyance, mais de donner l’expérience d’une activité que je sens à la fois mienne et au-delà de moi. Par exemple, la soif ne peut être ressentie que si j’appartiens à l’eau (au-delà de moi), que l’eau est ma condition d’existence (je suis fait de 70% d’eau), je participe de l’eau (je viens de l’eau), et parce que je participe de l’eau, je peux faire l’expérience que l’eau me manque et ensuite participer à améliorer les conditions de l’eau sur terre. Je m’épanouis dans un milieu où l’eau est devenue moi afin que l’eau s’épanouisse sur terre comme source de vie. J’éprouve l’eau comme reçue et je lui donne en retour mon travail de regénération. 

Un autre exemple : l’énergie musculaire que je mets en œuvre dans mes actions appartient à mon corps (mon tout) et aussi à l’univers tout entier (le Tout); cette énergie n’est pas proprement à moi, bien que l’usage m’en soit laissé. Plus généralement, j’appartiens à tout ce qui cherche à s’épanouir en moi en vue de l’épanouissement du Tout.

C’est cette tension d’une activité participée, exercée et reçue par les individus et qui leur permet de participer à l’évolution du Tout qui fait l’essence même de la participation. Et cela est vrai pour tous les désirs, les besoins, les aspirations que peut ressentir la personne lorsqu’elle retombe sur elle-même loin du conditionnement social dominant qui cherche à la couper de son lien avec le réel dont elle vit.

Plus que cela, dans la participation, chaque élément n’est pas le résultat de la division du tout, mais au contraire, chaque partie est le Tout à l’état concentré, miniature et potentiel. Chaque cellule du corps contient les gènes de tout le corps, et dans certaines conditions, peut se transformer et redéployer le tout (par clonage, par exemple). Dans l’univers physique, l’atome peut théoriquement redéployer l’univers; en biologie, les cellules sexuelles peuvent reproduire le tout; en psychosociologie, la personne peut s’affranchir des conditionnements et redéployer une société; dans l’univers spirituel, l’intimité avec soi peut épanouir la totalité des valeurs de la conscience. Lorsque le Tout se participe, il concentre et donne forme à de petits touts spécifiques et potentiels, il leur donne des conditions particulières pour des missions particulières. D’une certaine façon, si petite soit la partie, elle est potentiellement équivalente au Tout, pourtant les deux (Tout et parties) sont totalement interdépendants. C’est pourquoi dans chaque partie, il y a un principe d’autonomie (lecture de ses besoins et de ses aspirations et capacité de les réaliser dans la rivière de la totalité) et un principe d’interdépendance.

Puisque le mot « participation » désigne toujours un acte que j’accomplis dans l’accomplissement du Tout en moi, on peut dire que la participation se prouve en s’accomplissant. Elle est un accès à l’Acte d’être dont la révélation est toujours donnée et toujours nouvelle ; elle ne cesse de m’émerveiller et me remplit d’une émotion grandiose.

 

Gouvernance d’une éco-communauté

Lorsqu’on prend conscience de notre responsabilité vis-à-vis de la collectivité apparaît aussi l’ambivalence de l’ego humain vis-à-vis des responsabilités. La responsabilité est toujours une sorte de patate brûlante qu’on cherche à redonner au suivant. C’est ainsi que naissent les hiérarchies habituelles : Le PDG veut bien prendre toutes les décisions, posséder le pouvoir et ses privilèges, mais il ne veut pas supporter toutes les responsabilités. Il se précipite pour les distribuer à un adjoint qui les distribue à son tour jusqu’au dernier.

Peinture de Pierre Lussier

Pourquoi la responsabilité est-elle si difficile à porter? Parce qu’elle fait appel à la conscience de soi età la conscience collective. Bref elle implique une imputabilité vis-à-vis de soi et de la société et aussi la pression d’être garant de certains résultats. S’il n’y avait pas de gain de pouvoir, de privilèges et de prestige liés aux hautes responsabilités, seules les personnes de très grande maturité accepteraient de prendre de telles responsabilités sociales, économiques et politiques.

Ensuite, pour réaliser une responsabilité, il faut bien avoir la compétence et les qualités personnelles qui amènent les autres à nous reconnaître cette responsabilité (leadership naturel). À défaut de cette crédibilité élective, on peut tenter d’assumer une responsabilité avec des moyens de force : moyens dissuasifs (le pouvoir de congédier, par exemple) et capacité de rétribution (embaucher à salaire, par exemple).

Dans l’émergence d’une éco-communauté, ce genre de hiérarchie n’est pas souhaitable. Assumer une responsabilité doit se faire uniquement par leadership naturel (l’autorité que les autres nous accordent pour nos qualités personnelles et nos compétences). Lorsque des personnes tentent de dominer par dissuasion, rétribution ou manipulation, on doit réagir, car se développe alors une hiérarchie informelle souvent pire qu’une hiérarchie formelle. Cependant, tout n’est pas de la manipulation; la persuasion, mais surtout la capacité de rejoindre la conscience (et non pas seulement la raison), favorisent le leadership naturel surtout lorsque la communication est fluide et transparente (ce qui est très difficile à cause de la complexité des rapports humains dans un contexte où le temps est séquestré par les obligations économiques).

Les décisions sont à prendre par les responsables et non pas par les non-responsables (ceux qui n’assument pas de responsabilité). Évidemment, être responsable, c’est écouter pour mieux décider, mais rien de pire que de prendre une décision entre personnes qui n’assument aucune responsabilité sur les coûts et les conséquences des décisions. On doit toujours lutter contre la tendance de l’ego de vouloir être partie prenante de toute décision, mais en même temps, chercher à se départir de toute responsabilité.

Une fois cela compris, deux types de décisions doivent être prises dans une éco-communauté comme ailleurs :

  • Les décisions générales sur les manières de faire, les règles de fonctionnement, les codes d’éthique, les règlements, les procédures, les protocoles d’action… Ce que l’on nomme la branche législative. Il s’agit de construire le cadre pour les décisions spécifiques.
  • Les décisions spécifiques sur les situations concrètes de chaque instant, des décisions qui doivent être adaptées au réel. Ce que l’on nomme la branche exécutive. 

Quel est l’objectif principal de la branche législative? Rendre la vie de groupe digne de confiance et sécurisante, sans tuer l’initiative et l’autonomie de chacun, tout en permettant l’adaptabilité des actions à la réalité du moment (faire confiance à la branche exécutive). 

Pourquoi faut-il rendre le groupe digne de confiance?

Beaucoup désirent échapper à la tyrannie d’un dominateur, mais personne ne veut tomber sous la tyrannie d’un groupe. Un groupe de personnes même matures et stables peut être très imprévisible, car il s’y échange une énorme complexité d’émotions, de relations, de liens. Pour rendre le groupe plus stable et moins arbitraire dans ses décisions, on développe des règles du jeu, des manières de faire, des principes éthiques, auxquels le groupe pourra peu à peu se fier. La crédibilité de cet appareil législatif viendra de sa simplicité, de sa cohérence, de sa souplesse… Ce sont là des qualités difficiles à atteindre.

Tant que la branche législative n’est pas développée adéquatement, il n’est pas facile de vivre en communauté. Tant que le cadre pour les décisions exécutives n’est pas établi, la branche exécutive (et elle existe forcément, formelle ou informelle), est exagérément sollicitée; elle ne sait pas trop sur quoi se baser pour décider, elle est en danger de décisions arbitraires et mal adaptées, et c’est elle qui sera tenue responsable des conséquences puisque la branche législative est encore faible et informe.  

Mais si la branche législative se développe exagérément, tente de tout prévoir, de tout conformer, elle sécurise peut-être, mais en étouffant l’initiative. La mission ne pourra pas avancer, le groupe va mourir de démotivation dans son cadre trop inflexible. L’équilibre entre le cadre (toujours un peu inadapté) et l’action qui doit trouver une route adaptée pour incarner les valeurs dans la réalité, cet équilibre entre le législatif et l’exécutif est décisif pour l’avenir.

L’histoire du communautarisme sociocratique commence au XVIème siècle en Europe moderne, mais bien avant chez les autochtones des différents continents, la branche législative s’est toujours organisée en collèges (groupe de personnes élues ou nommées partageant les mêmes responsabilités et devant réfléchir et formaliser un cadre de fonctionnement). Ces collèges recommandent des principes et des règles qui seront acceptés par l’ensemble de la communauté.

La branche législative confie les responsabilités exécutives à des personnes responsables, car au quotidien, dans l’immédiateté de ce qu’il y a à décider, on ne peut pas rassembler un comité, discuter, etc. On a besoin de décisions actualisées. Évidemment, la décision sera d’autant plus facile à prendre que les règles de fonctionnement sont claires et définies, mais en même temps, elle sera d’autant adaptée que les règles sont souples et que le responsable exécutif est compétent. 

La compétence importe énormément du côté de l’exécutif. Exemple, le législatif peut bien préciser le cadre d’une « agriculture écologique », mais il faut des personnes drôlement compétentes pour conseiller ou réaliser cette forme d’agriculture au quotidien dans le contexte qui est le nôtre. 

En sociocratie, ce qui nuit à l’efficacité, c’est le temps consacré aux réunions des collèges (comités) et aux assemblées communautaires. Ces réunions sont énergivores, on les souhaite, mais on n’a pas trop de temps à leur consacrer, une contradiction constante (malgré les technologie du travail collaboratif). La branche exécutive doit prendre toutes les décisions d’adaptation, d’initiative, de réalisation, ce que peut faire une personne qui est libre d’aller chercher des conseils et de l’aide à son rythme. 

L’interdépendance entre la branche législative et la branche exécutive est d’autant forte que l’organisme est petit et orienté vers l’action. Comme la valorisation est différente et complémentaire sur les deux côtés, si l’organisme est petit, chaque personne devrait avoir un rôle significatif dans chacune des deux branches. Les deux branches étant fortement dépendantes, cela favorisera une meilleure communication. Lorsqu’on est dans le législatif, il est plus facile et intéressant de prendre en compte le cadre législatif, et lorsqu’on est dans l’exécutif, on peut mieux décider de cadres adéquats et souples. 

Il arrive que l’on développe des comités mixtes, qui ont pour mandat de proposer des règles du jeu et d’exécuter des actions. Par souci d’efficacité, on verra que le groupe va probablement distribuer naturellement des rôles exécutifs à des personnes.

On confiera à un comité ad hoc, si possible conseillé par un expert, le mandat de proposer à l’assemblée des membres de la communauté un modèle de gouvernance qui convient à l’émergence d’une éco-communauté. 

Ce modèle de gouvernance devrait intégrer les différentes dimensions suivantes :

  1. Spirituelle : tout écosystème est ouvert sur un système qui l’enveloppe et le transcende. Cette dimension est en résonnance avec notre conscience et elle est fondamentale pour la gouvernance.
  2. Relationnelle : une communauté est un tissu de liens qui doit tenir plus solidement que par simple relation d’utilité. Prendre soin de ces liens est déterminant, mais il faut aussi les unifier non par un égocentrisme communautaire, mais par une tension vers une mission sociale déterminante.
  3. Une éco-communauté est aussi guidée par une critique sociale déconstructive (ce qui ne va pas et qu’il faut changer) et constructive (ce qui peut marcher et faire avancer l’éco-humanité). On doit analyser le contexte socioéconomique, consolider la dimension militante, renforcer la résistance et l’autosuffisance à long terme, détecter les pièges, sentir le courant des forces émergentes.
  4. Économique : d’une part, nous sommes inclus dans un système économique qui nous veut chacun pour lui, comme s’il voulait avaler notre énergie et notre temps. Nous devons, chacun de nous, gagner en autonomie, souvent en diminuant notre endettement et notre consommation. D’autre part, une éco-communauté doit vivre économiquement et ce, entre autres, en élargissant et en approfondissant ses liens avec les « bénéficiaires généraux ».
  5. Matérielle : dans le cas où une éco-communauté est une ferme, le travail est colossal d’en faire un écosystème capable de nous nourrir, d’en nourrir d’autres, surtout ceux qui n’ont pas les moyens d’une nourriture saine.

Une éco-communauté

Il y a bien des façons de participer à l’émergence d’une éco-humanité, le mieux est sans doute de commencer par une éco-communauté. Cependant, qui dit émergence exige des principes et des modes d’action radicalement différents de ceux de la domination, c’est-à-dire différents de l’implantation d’une « idée » dans une « représentation du réel », car cette base de la domination échoue constamment par inadaptation d’une « pensée toute faite d’avance » vis-à-vis d’une « objet abstrait ». La domination c’est toujours imposer une idée abstraite sur une idée du concret comme si l’on dominait le réel. Bref, l’émergence se fait sans modèle, mais en tentant de s’inspirer de l’émergence qui se trouve au cœur de l’évolution des écosystèmes et des sociétés humaines, cette tension vers l’autonomie, l’interdépendance (et non la dépendance unilatérale), la diversification, l’organisation (par opposition à la mécanisation), la métaorganisation (par opposition à l’assimilation).

Suivant les principes des écosystèmes, l’autonomie vient en premier. L’autonomie n’est pas l’indépendance, tout est interdépendant dans un écosystème. Pour l’animal l’autonomie, c’est la capacité à lire adéquatement ses besoins vitaux et à aller chercher les réponses dans son environnement. Pour l’être humain, il faut ajouter ses désirs (non conditionnés) et ses aspirations profondes qu’il doit découvrir à l’intérieur de lui-même pour y répondre à l’extérieur de lui-même.

L’émergence commence souvent par une ou deux personnes autonomes qui tiennent à elles-mêmes psychiquement, socialement, spirituellement, qui ont trouvé le moyen de répondre à leurs besoins, leurs désirs et leurs aspirations au moins suffisamment pour attirer la confiance, elles ont atteint la maturité de l’empathie, de la compassion, du travail désintéressé, au moins suffisamment pour attirer ceux qui recherchent ces qualités. Le noyau d’émergence se forme par attraction.

Le regroupement autour de ce noyau très imparfait passera par des moments chaotiques. Et puis, viendront des lignes de direction, des orientations qui exigeront des choix. Certains s’éloigneront de ces lignes d’orientation, d’autres s’en rapprocheront. Ensuite, lorsqu’un minimum de cohérence est atteint, le souci de gouvernance émerge.

Gouverner vient du mot gouvernail. Pour une éco-communauté, c’est partir de prises de conscience pour avancer vers un état meilleur, un avenir où la communauté de tous les vivants se retrouvera dans des conditions favorables à leur développement, et pour l’être humain cela veut dire : épanouissement personnel, social et spirituel.

Le noyau fondateur commence à se gouverner lorsque les personnes formant un groupe ressentent fortement leurs propres aspirations, celles des autres, en écho avec tous les êtres vivants dans leur environnement. Ils ressentent le goût d’un développement maximal individuel, collectif et éco-social. Ils ressentent cela sans perdre de vue les contraintes de l’existence physique.

Pressentir ces aspirations en soi et autour de soi est le premier pas, la première condition d’une bonne gouvernance. Nous sommes alors dans l’axe des aspirations réellement éprouvées et des contraintes réellement perçues. Nous ne sommes pas dans l’axe de l’idée d’un bien qu’on doit appliquer à la représentation d’une chose : par exemple, tenter d’appliquer l’idée d’horizontalité à la représentation théorique d’un groupe. Évidemment l’axe de l’idée et des représentations est inévitable, mais il doit s’incarner dans le deuxième axe : les aspirations réelles reliées au monde réel. Sinon, on tombe dans la domination, dans l’homme désaxé, dans l’homme déconnecté du réel intérieur et extérieur.

Chacun de ceux qui se rapproche du noyau fondateur d’un groupe en émergence doit toujours se demander, si ses propres aspirations vibrent lorsqu’il entend les aspirations du noyau fondateur. Est-ce que cela me procure une joie manifeste? Le groupe se constitue non par adhésion intellectuelle à des valeurs, mais par un ensemble de liens extraordinairement complexes où les aspirations se rejoignent.

Ainsi se consolide le moyeu du gouvernail, sa racine de plus en plus solide parce que greffée au fond de la personne humaine et au cœur de la réalité. On ne doit jamais perdre de vue qu’une aspiration (comme un désir profond) n’est jamais enracinée uniquement en soi, c’est toujours un lien entre un cœur éveillé et un bien commun ressenti par des consciences réelles, dans le monde réel travaillé par des besoins réels, des problèmes réels, dans des conditions réelles. Ce moyeu du gouvernail ne doit jamais être oublié, sinon, le bateau partira au vent, il ne saura pas utiliser les vents contraires pour voguer en zigzag vers une vie meilleure.

On voit bien que ce cœur qui ressent des aspirations en lien avec les misères et les grandeurs du monde réel est habité par une conscience qui est toujours à la fois personnelle et universelle. Or, avec la maturité, la conscience prend conscience qu’elle est responsable d’une mission, d’une action, d’une réalisation qui relie les aspirations et les talents à l’état du monde. Responsable devant qui? D’abord devant elle-même et devant ce monde qui aspire malgré tout à une meilleure.

C’est le premier niveau d’une gouvernance digne de ce nom. Chaque personne est responsable de sa réalisation et de la réalisation de ses aspirations, de sa mission. C’est parce que ses aspirations résonnent aux aspirations fondatrices qu’elle se greffe à la communauté pour l’enrichir et s’y développer. Dire qu’une bonne gouvernance est « horizontale », c’est d’abord dire que chaque personne de l’éco-communauté est « garante » d’elle-même, qu’elle n’est donc pas une simple composante du groupe, ni une particule, ni un engrenage, ni un employé, mais une source créatrice qui s’inscrit dans la source fondatrice. Le groupe ne doit pas être une entrave à l’initiative des consciences. Tel est sans doute le principe d’autonomie. Ce sont les consciences personnelles qui font le groupe et non le groupe qui se donne des mains et des pieds avec les personnes qui s’y greffent.

Après la fondation, le premier étage, ce sont des personnes qui sont mues par leurs propres aspirations puisées dans l’universel, qui travaillent à leur propre projet qui a une dimension universelle et qui en assument la pleine responsabilité à travers le jeu des conséquences positives et négatives sur la réalité

C’est l’étape du collectif de projets. Si cette base tient, on peut ajouter un étage, mais il faut le faire sans écraser ce premier étage qui, avec la fondation, forme la base. En cas de crise, la fondation et le premier étage (les projets) devraient tenir le coup.

Sur ce, les responsables de projet ressentiront le besoin de se coordonner entre eux, puis de se coordonner avec les orientations fondatrices enrichies de tous. Alors pointera la responsabilité de l’éco-communauté comme telle vis-à-vis de sa mission.

Pourquoi des éco-communautés

L’être humain est doué d’imaginaire, de conscience, d’intelligence et de volonté. Il n’est donc pas un prédateur ordinaire, en principe, il utilise l’entropie (digestion de la nourriture, décomposition des déchets…) pour bondir en avant de l’évolution en introduisant des valeurs dans les valeurs de la nature.

Par la conscience, il ressent l’angoisse du vide créateur, et cela l’amène à fuir dans la consommation. Par l’imaginaire, il peut perdre contact avec la réalité, ne plus voir les conséquences. Par l’intelligence, il peut trouver les moyens de sa volonté, mais en perdant de vue les grandes valeurs de la vie et même ses propres aspirations. Par la volonté, il peut transformer ses désirs en volonté de possession, c’est-à-dire en volonté de domination.

Conscience angoissée, déconnexion de la réalité, intelligence des moyens qui oublie les finalités, volonté unilatérale, voilà les causes d’une grande violence contre notre planète.

Comment transformer ce risque en force? À leur source, l’imagination, la conscience, l’intelligence et la volonté sont d’extraordinaires atouts, nos organes de création. Sans doute que la faute vient d’un grave oubli : il n’y a pas de page blanche. Nous inventons et créons dans un œuf en ébullition, nous sommes plongés dans une création en pleine évolution, si bien que nos meilleures intentions peuvent avoir des conséquences dramatiques faute d’ignorer le milieu où elles se déploieront. 

Nous arriverons à une éco-humanité en réalisant que nous ne sommes pas des êtres extra-naturels, mais intra-naturels et que la difficulté consiste à insérer nos valeurs créatrices dans un monde grouillant de vie. Il faut cesser de nous prendre pour la seule imagination consciente et intelligente de l’univers. Bien avant nous, la vie nous a produits dans son sein. Mais oui, nous sommes à son image, inventeurs, et nous voulons ajouter notre grain de sel. Pouvons-nous l’ajouter sans détruire?

Il y a sans doute un million de manières d’y arriver, en se regroupant, les actions peuvent être plus efficaces, mais surtout plus justes. Cependant, elles seront plus justes dans la mesure où le groupe entre dans un écosystème naturel en acceptant d’être travaillé par la nature avant de travailler sur la nature, en acceptant de nous situer comme des apprentis en stage dans la grande maison de la vie. C’est ce que tentent les éco-communautés.

L’attitude qui gâche tout

Si on a bien compris le jeu de l’entropie et de la néguentropie, dans la nature, on voit évidemment sous ce jeu, une poussée globalement créatrice. C’est comme si à chaque niveau (particules subatomiques, atomes, molécules, cellules, plantes, animaux, sociétés…) il y a une source créatrice capable d’une certaine participation au mouvement d’ensemble. On dirait que chaque élément est un mini sujet créateur. On a l’impression qu’il n’existe jamais d’objet aux formes fixes, au zéro information, au zéro créativité. Tout est sujet de participation et non pas seulement objet; rien n’est un fragment inerte en lui-même dans une mécanique ou d’une programmation. Dans nos sociétés industrielles, l’entropie l’emporte nettement, il y des complications plutôt que des complexité, des mécanisation plutôt que des organisations, des objets aliénés plutôt que des sujets participants.

Dans un organisme, il n’y a pas d’objet inerte et simplement obéissant : chaque élément est un peu créateur avec un certain taux d’autonomie et d’interdépendance. Tout est sujet dans un grand sujet (sujet veut dire, ici, créateur de complexité).

Dictateur

Derrière la rupture entre la violence destructrice et la violence créatrice, il y a une attitude : celle de gagner sur l’autre, de profiter de lui, de tirer de lui tout ce qu’il est possible, de consommer son énergie, sa liberté, son intelligence; bref, une tendance à l’assimiler à un objet. C’est le fameux processus d’aliénation. C’est une attaque au principe d’autonomie participative (toute décision qui peut être prise au plus bas niveau d’organisation doit l’être). L’initiative responsable prime.

Certes dans la nature, il y a un risque à l’autonomie dès le premier étage de l’organisation. Chaque individu qui tend vers son autonomie cherche sa survie avant celle des autres, cherche la reproduction de son espèce avant celle des autres. Au niveau des métaorganisations (comme le corps humain), cela engendre des problèmes graves comme le cancer, mais justement, le corps lutte contre cette maladie, et si la maladie l’emporte, elle ne l’emportera pas longtemps : ce sera la désorganisation et la décomposition.

Chaque individu et chaque espèce est responsable de sa survie individuelle et de la survie de son espèce. C’est bien, mais cela ne marcherait pas s’il était le maître. Heureusement qu’il ne l’est pas, qu’il est plongé dans un écosystème qui s’assure de l’équilibre évolutif grâce à la compétition, à la prédation et à la mort. L’animal individuel n’est pas écologique, si ce n’était que de lui, il détruirait l’écosystème. Le doryphore de la patate peut manger toutes les feuilles jusqu’à épuisement de sa nourriture spécifique et ensuite disparaître du champ. Chaque individu qui ne pense qu’à sa survie est heureusement enfermé dans un système global, un écosystème qui le dépasse, le contrôle, le limite. Il est régulé par des valeurs qui le transcendent (diversification, complexification, recherche de métaorganisation…).

L’être humain, lui, à cause de sa conscience, de son intelligence et de sa socialité est capable de participer à l’évolution de l’écosystème en y ajoutant prudemment ses valeurs, il est capable de voir, de comprendre jusqu’à un certain point la totalité d’un système écologique et son mouvement évolutif. Il peut injecter des valeurs qui lui permettraient d’avancer vers un niveau plus élevé de collaboration. Le principe moral de la conscience l’amène à  participer à la beauté du monde et à l’amélioration des conditions de vie des êtres vivants.

Mais pour le moment, rien ne va, car ce potentiel positif est orienté vers le profit d’une minorité et non vers la totalité de la maison des vivants. L’être humain a simplement développé des techniques pour tenter de s’évader de la régulation de la nature tout en agissant comme son propre prédateur, c’est-à-dire comme un consommateur qui se consomme lui-même. Rien d’étonnant, il agit comme le doryphore de la patate, mais avec des techniques mortelles!

Cela va changer. Émerge un autre monde. Rien n’est pourtant gagné.

Les deux violences de la vie

Le sens commun a toujours perçu deux sortes de violence : la violence créatrice, comme l’accouchement et la violence destructrice comme le meurtre. La chirurgie qui sauve des vies est jugée créatrice. Certaines chirurgies esthétiques peuvent être considérées destructrices. Pousser quelqu’un loin d’un danger immédiat est une violence protectrice. Pousser quelqu’un qui est sur notre chemin simplement parce que l’on est pressé est une violence destructrice. En justice : la légitime défense est acceptée. L’abus de la force, non. Violence destructrice et violence créatrice ne sont pas toujours faciles à distinguer.

Comment fonctionne la nature? Son fonctionnement peut-il nous éclairer?

Dans la nature, en physique, en chimie, en biochimie, en écologie, il y a deux mouvements contraires qui forment une vaste circulation au bilan positif : l’entropie et la néguentropie.

Néguentropie

L’entropie (processus destructeur d’information) peut se comprendre ainsi : tout échange d’énergie s’accompagne d’une perte en chaleur. La chaleur est une perte d’information. Elle est un ensemble de collisions non orientées, c’est-à-dire au hasard, donc informes. De la chaleur pure, du hasard pur, c’est le point zéro information.

Exemples d’entropie : les molécules de pétrole qui se divisent, et donc perdent de la complexité en produisant une explosion pour faire avancer une voiture, la fragmentation des protéines par la digestion, la décomposition après la mort d’une plante ou d’un animal… L’exemple le plus simple vient de la question d’enfant : pourquoi dois-je faire de l’ordre dans ma chambre, alors que le désordre se fait tout seul? Parce que l’entropie travaille toujours, alors que la néguentropie travaille par périodes intensives. Chaque fois qu’ il y a décomplexification et généralement, cela se fait en décomposant des organisations, il y a entropie. La poussière qui s’accumule chaque jour, voilà un des résultats de l’entropie du jour.

La néguentropie (processus de création d’information) peut se comprendre ainsi : un flux continu de chaleur, dans certaines conditions, produit des sauts d’information (une plus grande complexité) et parfois des chaînes de complexification, ou même des histoires de complexification… Cette complexification, c’est ce que l’on appelle la néguentropie. Notre planète reçoit un flux très stable de chaleur en provenance du soleil et elle répond à certaines conditions : l’histoire du développement de la vie et de son évolutive, voilà la plus belle forme de la néguentropie.

Exemple de néguentropie : Sur une grande plaque chauffante, un liquide entre en turbulence sous l’effet de la chaleur, à certains moments du réchauffement, les turbulences s’ordonnent parfaitement d’un seul coup en formant des dessins étonnants; la synthèse de grosses molécules par la chaleur et la pression; l’organisation de la vie à des niveaux de complexité de plus en plus grands sous l’action de turbulences caloriques dans une soupe de molécules déjà complexes.

Destruction de l’information (entropie = décomplexification) et création d’information (complexification = néguentropie) sont comme les bras de Shiva. L’entropie est une chute vers la décomplexification qui force la complexification à s’élever toujours plus haut, par sauts.

Mais si l’entropie l’emportait, elle serait fatale, elle mènerait au vide informationnel, au zéro complexité, à la poussière sidérale. On a longtemps cru cela. Cependant, un grand nombre de phénomènes physiques, chimiques, biochimiques, biologiques prouvent le contraire.

Lorsqu’on regarde la dilatation cosmique de l’espace-temps, l’entropie  semble l’emporter, mais la néguentropie gagne dans la concentration des soleils et des planètes. (Pour plus de précision, on peut référer au travaux du Prix Nobel, Ilya Prigogine, résumés dans ce bloque au menu Prigogine : https://jeanbedardphilosopheecrivain.wordpress.com/prigogine/.)

 

Comment discerner qu’il y a complexification?

La complexité n’est pas la complication, la complexité est une augmentation de la quantité d’information organisée de façon stable avec le plus d’autonomie possible à chaque niveau d’organisation, en diminuant la dépendance et en la remplaçant par l’interdépendance, dans laquelle on peut repérer des principes de fonctionnement simple qui engendrent des effets gracieux (un cheval au galop). Un cheval est beaucoup plus complexe qu’une automobile.

La complexité tend à ajouter de l’hétérogénéité, de l’autonomie à chaque niveau d’organisation, de l’interdépendance, de la diversité; elle tend à organiser les éléments les plus divers et souvent contradictoires pour les faire travailler ensemble à multiples buts, et ensuite à se relier avec les autres organismes complexes pour ajouter un étage complet de complexité (par exemple passer d’unicellulaire à multicellulaire).

Donc, toujours autonomisation, interdépendance, diversification, organisation interne, collaboration externe, métaorganisation (comme les métazoaires, ou comme une ruche d’abeilles). Cela nécessite un principe historique de discontinuité (rompre avec le passé : muter, par exemple) et de continuité (préserver la mémoire des bons coups : la génétique et l’épigénétique, par exemple).

Voilà un jeu de valeurs lancé dans la création : diversification, contradiction, lien entre les contradictions, organisation à des niveaux de plus en plus élevés d’interdépendance et d’autonomie, participation des organisations pour arriver à de hauts niveaux de métaorganisation, souplesse, grâce et adaptabilité, capacité d’autoréparation … Ces valeurs s’exprime dans un mouvement : l’évolution pointe vers des finalités…

Un mot sur le concept d’organisation, c’est-à-dire le développement d’organismes. Un organisme n’est pas un mécanisme. Dans un organisme, tout contribue à penser et à réaliser le système, tout participe du système et participe au système. Dans un mécanisme, chaque élément est en réalité statique en lui-même, il obéit à des engrenages et à des programmations.

Si la beauté est l’agencement dynamique du maximum de contradictions dans l’unité maximum du fonctionnement pour inspirer et multiplier les forces créatives, alors une des grandes valeurs de l’évolution est sans doute la beauté, une beauté qui s’élargit, s’approfondit, se différencie, se multiplie à l’infini, une beauté sans but spécifique mais orientée vers des finalités.

Dissocier l’entropie et la néguentropie est une violence contre la vie. Ce n’est pas introduire une valeur dans la dynamique des valeurs de la nature, c’est détraquer le fonctionnement universel de la nature.

Lorsque la consommation se limite à une assimilation, à une accumulation d’objets, à la réduction de sujet en objet utilisé puis jeté, elle se dissocie des processus vitaux d’autonomie, de recyclage, de fertilisation, d’ensemencement… La nouvelle économie nommée « économie circulaire » vise à lutter contre ce mal. L’économie de surconsommation constitue une grave métaviolence, c’est-à-dire une violence contra violence supposée de la nature. On est dans l’univers de l’Ogre qui a tout dévoré et risque de disparaître.