Au régiment

Le principe des liaisons à égale distance a pour propre d’engendrer les plus grandes inégalités.

Fourmis

Au royaume des fourmis en régime de guerre, on entend souvent crier : « À mon commandement, à vos places. Partez, 1, 2, 1, 2, 1, 2… Restez à égale distance, obéissez. » La colonne avance, chacun reste à équidistance de son voisin, imitant les pieds, les bras, la tête et la grimace. Ce qui occupe l’attention. Tant mieux, car il n’est pas utile de réfléchir puisqu’il s’agit de détruire. Arrive cependant le moment où il faut construire.

Au royaume des fourmis en régime de production, la consigne reste silencieuse, mais assez semblable : « Que chacun reste à égal rythme. Observez votre voisin de droite, observez votre voisin de gauche, gardez le rythme. » Et frappe et pousse, et visse et colle… Ainsi s’accumulent tous les produits. Arrive alors le moment où il faut écouler les marchandises.

Au royaume des fourmis en régime de consommation, la règle est évidente : « Que chacun reste à grosseur égale de son voisin de gauche et de son voisin de droite. Le premier qui enfle oblige les autres à se dilater. » Les entrepôts se vident… Vite au travail.

Il en va de même de l’honneur, des avantages, des privilèges… Dans la bousculade, inévitablement, il y a des pieds écrasés, des mains mutilées, des bouches cousues, des hommes humiliés. Qu’importe! Bien tassé et bien écrasé comme le gravier sous le rouleau compresseur, ce monde de dos et d’épaules supporte le pays d’en haut, ses limousines et ses machines.

Comme on n’a pas prévu de freins, la machine s’emballe et avale plus que la terre ne supporte. Il faut donc conquérir soit dans l’espace, sans dans le temps, soit dans le pouvoir, soit dans l’économie. Et pour conquérir, les fourmis entrent en régime de guerre : « 1, 2, 1, 2… » Tant pis pour la terre.

Lorsque Hector était jeune, il allait au collège. Un religieux lui parle du vœu d’obéissance. Plus il en parle, plus Hector salive : une vie mécanique sans le poids des responsabilités, juste suivre la consigne de l’équidistance qui détruit tous les équilibres!

Il fait une année de vœu. Ensuite, il arrive à la ville. À sa grande surprise, on y observe le vœu d’obéissance depuis toujours et bien mieux qu’en religion.

Il s’engage sur une ferme abandonnée et assume la responsabilité de quelques êtres vivants. « Si je prends soin de la vie, se dit-il, je n’imiterai plus l’imitateur, et peut-être que j’apprendrai quelque chose à propos des équations qui intègrent les conséquences. »

Et il a entrepris l’invraisemblable tentative de chevaucher un petit coin du monde.

Le moqueur polyglotte

 On n’entend bien qu’avec le nez, on ne voit jamais mieux qu’avec l’esprit.

Partout en ce monde il y a des moqueurs rusés, des oiseaux qui nous font rentrer dans des systèmes qui les amusent. Parfois l’âge nous rend moins dupe.

Moqueur polyglotte

Monsieur Moqueur avait constitué l’ossature du nid avec des brindilles de saule solidement tressées. Madame y avait déposé des débris de laine que le bouc avait laissé sur le grillage de la clôture. Le nid n’était pas très haut, mais laissait le regard embrasser toute la ménagerie de la ferme. On pouvait ainsi garder l’œil sur Gros Minet, le vieux chat.

« Une famille de nouveaux venus », se dit Gros Minet, qui en avait vu d’autres. Aucun frisson ne se forma sur la surface monotone de son apparente insensibilité. Il ferma les yeux pour continuer sa sieste.

Le jeune Moqueur surveillait. Il pensait s’amuser un peu durant les deux semaines de couvaison de Madame.

Il avait remarqué que Gros Minet souffrait d’une conjonctivite chronique, il pleurait constamment des yeux, ce qui lui brouillait la vue. C’était sans doute un ancien des bagarres de rue, une oreille à demi-arrachée l’empêchait d’évaluer la distance des sons qu’il percevait toujours lointains et diminués. Aussi, Moqueur suçotait déjà son plaisir. Il n’était pas polyglotte pour rien, il avait appris le chat aussi bien que le français de campagne, il pouvait même réaliser le sifflement strident de la marmotte.

Tout en imitant le pic vert, Moqueur intercala l’alarme d’un bébé marmotte, ce qui était fort plausible en ce printemps, au pied de l’arbre, si près du mur de pierre. Malgré son infirmité, gros Minet repéra à l’odeur le trou de la famille Marmottes. Il prit presque tout l’avant midi pour s’en approcher dans un silence parfait. Madame Moqueur, de son nid juste au-dessus du trou, n’y fit pas attention car l’odeur de la laine de bouc éclipsait pour elle le reste du monde olfactif.

Au plus grand étonnement de Monsieur Moqueur, Gros Minet débusqua effectivement une petite marmotte qu’il dégusta sur place en prenant tout son temps. Moqueur avait lancé un cri menteur qui avait dit vrai. Il se dit alors en lui-même : « Profitons-en, vieux Minet croira maintenant davantage à son oreille bourdonnante qu’à ses yeux voilés. » Et pour l’éloigner, car il se trouvait juste au pied de l’arbre, Moqueur imita une chatte malheureuse du printemps. À s’y méprendre, le miaulement semblait arriver du balcon de la maison familiale.

On n’entendit plus rien. Pas le moindre bruit, pas la moindre bosse sur une longueur de temps plus étendue que l’écho du huard. Moqueur ne put résister, il se lança en vol pour voir ce qui se passait du côté de Gros Minet. Il ne vit que des pierres, rien d’autre, pas le moindre chat : une disparition. Il retourna inquiet à son nid.

À la nuit tombante, des griffes lacérèrent l’écorce et déchirèrent le silence à plusieurs reprises. Ensuite, plus rien. Moqueur déploya tous ses talents d’imitateur, rien n’y fit, Minet resta blotti dans son mystère total.

Aux premières lueurs du matin, la tension avait atteint son maximum chez les Moqueurs. Au moindre bruit, l’oiseau tournoyait autour de son arbre, Madame trépignait sur ses œufs. Il arriva ce qui devait arriver, trois petits cocos tombèrent du nid. Minet sortit du trou de la marmotte et se délecta.

Cette journée avait été moins monotone que les autres.

Le clos d’en bas

Depuis très très longtemps, il existe sous nos pieds un pays dédaigné, un pays vraiment très bas, un pays si bas qu’il faut se pencher, se contorsionner, abandonner son chapeau, ses vêtements trop beaux pour l’apercevoir. Il faut quitter le pays qu’on a installé sur le dessus, le pays qu’on a construit pour rouler sur des pistes bien lisses et s’élever en ascenseur jusqu’en haut des honneurs.

Grange à ses débuts

Ah! Ce qu’il a fallu de rêves, d’idéaux, d’histoires fantastiques, de combats épiques, de prouesses techniques pour élever le pays d’en haut, et en plus, le barder des écrans brillants qui le réfléchissent et le nourrissent de lui-même. Les contes qu’on y raconte sont remplis de dragons, de pouvoirs magiques, de miroirs bavards, de maisons volantes, de trains qui rampent, d’avions stratosphériques, de guerriers aux mille vies.

Néanmoins, pour celui qui est tombé en bas sur le dos ou sur le ventre, dans le pays des arbres aux feuillages bien ordinaires, le pays des branches, de l’herbe et des animaux, c’est le pays d’en haut qui apparaît terriblement ennuyant. Au bas du clos, les poules font des œufs qui ne comportent aucun code-barres ni étiquette bio. Et pourtant, tous les laboratoires d’en haut sont encore incapables de percer le secret d’une poulette de quelques jours picorant sa nourriture dans le bas du clos. Il s’y passe des choses si étonnantes qu’elles feraient pâlir l’imagination de Steeve Jobs si on les observait. Les contes qu’on y raconte nous approchent de si proche qu’on croirait toucher quelque chose qui est là pour vrai.

J’ai entendu dire que vivent, ici et là, des vieux paysans qui ont remonté des petites histoires qui viennent du bas du clos. Ce sont comme des glissoirs jusqu’au pays d’en bas. Ils disent même que si un jour 10% de la population se retrouvait cul sur terre, la planète pourrait à nouveau respirer l’air frais.

J’en ai recueilli quelques-unes sous des thèmes qui n’ont pas plus d’importance que la vie. Et je me suis dit que, vu leur peu d’importance, elles n’apporteraient rien de mortel à mes enfants et à mes petits-enfants.

Puisse un jour arriver sur terre une génération réparatrice de dégâts.

Un moucheron en soi

Le théorème de l’incomplétude de Gödel s’applique à l’écologie : l’écologie est un système incomplet parce que c’est un système cohérent.

moucheron

Il y a très longtemps, au pays des dinosaures et des baobabs, toutes les familles de plantes et de bêtes se réunirent pour fêter la circulation des êtres vivants dans les différents intestins du ciel et de la terre. Célébrer ce tour de force : la terre allait exploser de vie, et pour éviter le drame, les êtres vivants étaient assignés à se manger les uns les autres. Ainsi chacun s’enrichissait de tous et tous s’enrichissaient de chacun. Plutôt que se multiplier à l’infini vers l’extérieur au point d’exploser, le monde se développait vers l’intérieur, se digérait et s’intégrait sans jamais déborder du contenant terrestre. Il convenait de fêter cet exploit par un gargantuesque banquet.

Au milieu des festivités, une grenouille se leva :

– Nous sommes si contents, je dois le dire, j’avale tous les insectes et leurs expériences et en retour je me fais digérer pour enrichir mes amis de mes plus grandes découvertes. Mais qui est malheureux maintenant?

– Personne, répondirent en cœur les dinosaures sans s’étonner.

– Alors, continua la grenouille, nous avons bloqué la route du bonheur, car qui pensera maintenant à ajouter des saveurs?

Tout le monde resta bouche bée, tout était accompli, mais on avait oublié l’essentiel.

C’est le baobab qui répondit :

– Il faut ajouter un animal indéfini, fragile, moche et percé par le milieu. Il ne pourra être satisfait comme nous le sommes. Il ajoutera la saveur. Ce sera pour lui une nécessité.

– Ce n’est pas assez, répondit le serpent. Dès qu’il se rendra compte qu’il vivra à jamais, qu’il circulera comme nous tous dans les cycles éternels de la digestion du monde, qu’il connaîtra en mangeant et sera connu en se faisant manger, il sera aussi heureux que nous d’engloutir et d’être englouti. Il ne sentira aucune nécessité de produire des saveurs. Je soutiens, moi, qu’il faut lui cacher la connaissance. De cette façon, il se croira mortel.

– Quoi! Tu veux le condamner à la peur la plus atroce, celle d’une fin imaginaire par défaut de la connaissance! Remarqua le baobab, complètement scandalisé.

– C’est le seul moyen d’ouvrir le chemin des saveurs et du bonheur, conclut le serpent.

– Alors, dis-nous où cacher le secret de la connaissance!

Silence complet. Même la sonnaillerie des grillons et des rainettes se tut. Il n’y avait aucune place, ni dans les forêts les plus denses, ni dans le fond des océans, ni dans les nuages, le soleil ou la lune où l’on pouvait cacher le secret. Tout, absolument tout chantait la quiétude immortelle de la vie.

Le moucheron le plus petit du monde proposa ce qu’aucun serpent n’aurait même osé penser.

– J’irai, moi, au fond de cet animal nouveau en emportant avec moi le fruit de la connaissance. Il ne pensera jamais chercher de ce côté. Et si jamais, il veut s’approcher, je le piquerai si violemment de mon venin d’angoisse, qu’il ne s’y hasardera pas deux fois. En contrepartie, s’il m’oublie, je le chatouillerai sans le laisser tranquille. Ainsi, prisonnier entre la démangeaison et le tourment, il ne plongera jamais la main dans le secret de son cœur. Ne pouvant plus connaître sa place éternelle dans le grand cercle de la vie, rongé d’angoisse et d’insécurité, il sera bien forcé d’élargir le monde, d’ouvrir des fenêtres et d’ajouter des saveurs. Il nous ouvrira la route du bonheur. Nous n’aurons plus, ensuite, qu’à le déguster.

Quelques mois plus tard, on vit accoucher en plaine, une guenon plutôt minable. Elle eut beaucoup de mal à mettre au monde son petit, car il avait une tête difforme à cause de son cerveau trop gros plein de circonvolutions, de retournements et de cavernes : un labyrinthe sans issue. Il était nu, rabougri, anxieux et pleurnichard.

Malgré sa hideur, la mère lui donna le sein.

Les lutins de la terre

La terre est enfin prête. Depuis que la neige a cédé, chaque jour, j’ai pris une poignée de terre et je l’ai pressée dans ma main : trop humide, elle a formé une motte saturée d’eau, trop sèche, elle s’est désagrégée. Ce matin, elle a formé des  grumeaux  consistants.

Don de terre

J’ai démarré le tracteur, j’ai installé la herse rotative et j’ai brassé les 11 plates-bandes de deux cents mètres de mon jardin.  Ensuite, j’ai tiré sur l’étrangleur du moteur, et le silence a monté dans les vapeurs.

J’ai mis un genou au sol. J’ai repris une poignée de terre : « Épargnez-nous, nous avons faim. » Je pensais à toutes ces femmes, ces enfants, ces paysans chassés de la terre qui allaient mourir de faim aujourd’hui.

La terre veut tellement. Dans une poignée, on retrouve des milliards de petits lutins : des bactéries, des champignons microscopiques, des particules en décomposition…  Ils travaillent pour une très grande organisation : des légumes.

Cette semaine, je pousserai sur mon semoir le long de mes plates-bandes. En roulant, il ouvrira un petit sillon, déposera chaque graine à la bonne profondeur et à la bonne distance, et refermera la terre. Toute l’armée des lutins se mettront à travailler. La graine ouvrira ses pédoncules, boira ses premières gorgées de lumière… À la fin de l’été, j’aurai entre trois et cinq mille kilogrammes de légumes pour les affamés de ce monde.

Mais ils sont si loin, si inaccessibles. Viendra plutôt le voisinage. Ils partiront chargés de patates de toutes les espèces, de carottes orange ou pourpres, de panais sucrés, de salsifis, de betteraves, d’oignons, d’ail, de basilic, de choux…  Reconnaîtront-ils le travail des lutins de la terre? Savoureront-ils toutes les nuances du goût? Feront-ils honneur au trésor?

« Mes chers lutins! Vous ne venez pas des magasins. Les enfants ne vous voient plus, ne vous fêtent plus. Mais demain ils reviendront, ils se seront lassés de l’imaginaire rudimentaire des fabricants de jouets. Ils reviendront courir pieds nus dans vos populations. Ils s’amuseront de vos acrobaties. Ils reprendront goût à vos légumes. Demain, oui! Demain. Car si, là-bas, on meurt de faim, ici, on meurt d’avoir perdu racines. »

Faire des mains et des pieds

« Tant que l’être humain sera mortel, il pourra difficilement relaxer », Woody Allen.

L’hiver ne lâchait pas. Dehors, il fallait éviter les plaques de glace. Hector revenait de l’étable. Il avait tout nettoyé. Deux heures d’un dur travail. Il avait malheureusement oublié de mettre son pantalon par-dessus ses bottes de caoutchouc. Du fumier était entré. Ses chaussettes avaient l’aspect d’une queue de vache poisseuse, et même ses pieds ressemblaient à une racine arrachée brusquement de la boue. Deux pieds gelés et merdeux sur le parquet. Sa femme n’était pas contente. Il alla plonger ses pieds dans un bac d’eau chaude, dehors, assis sur un beau tas de neige blanche.

Il frictionnait ses pieds avec cœur…

Il se rendit compte combien ses mains aimaient ses pieds, combien elles manifestaient de la compassion pour eux, et même un certain amour charnel et sensuel. Et cela lui parut étonnant vu l’énorme parcours que devait faire le flux nerveux pour relier ces deux extrémités, ces deux étrangers : mains et pieds. Pensons-y : les gares, les relais, les bifurcations, les hésitations, les embouteillages, les complications électriques, chimiques, les changements de codes, les interprétations…   C’était comme parler à un Africain à travers un énorme dédale de serveurs, de modems, de traductions, de fibres optiques, de câbles sous-marins, en passant de temps à autre par des satellites… Et tout à coup, l’amour d’une main de Rimouski pour un Pied de Guinée et réciproquement, une attirance sans s’être vu sinon à travers des signaux brouillés.

  • Non, tu ne mourras pas avant moi, disait la main droite au pied droit, en le rassurant.

Et le pied sentait que la main avait raison.

  • C’est ensemble que nous vivrons, c’est ensemble que nous mourrons. Aucun de nous ne sera laissé seul.

Le pied relaxait dans la main, car c’est dans l’intégrité du corps qu’il allait à l’aventure depuis le début.

Je me demande : comment allons-nous arriver à ce village global dont on parlait au siècle dernier? DSC00356

La chevrette politique

De grandes décisions sont prises par le peuple!

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Hector jette un casseau de foin dans le fond du box. Maman se précipite, fouine et farfouille, attrape des brins et mâchouille. J’approche, ça sent vraiment bon, je tâte avec ma langue, c’est piquant. Je mâchouille un brin qui semble plus tendre que les autres. C’est amer cette chose-là. Tiens! Maman se tient tranquille, tout occupée à son herbe. Si j’en profitais pour une petite tétée. Humm! Que c’est bon! Mais finalement je n’ai pas très faim.

Hector ouvre le box et s’approche.

‑Vient ma petite chevrette!

Ce n’est pas son habitude… Encore une piqûre, sans doute! Vite derrière maman. Il s’assoit dans la paille et ne bouge plus. Que tient-il dans sa main! C’est peut-être bon à goûter! Allons sentir. J’approche. Hector reste immobile. La petite boîte noire ne sent rien. Lui, il sent aussi mauvais que d’habitude, une odeur tellement étrangère à l’étable.

Oups! Il avance la main. Je recule. Il s’immobilise, j’approche. Un flash sort de la petite boîte noire. Hector semble content. Il reste là. J’avance. Je recule. C’est comme si j’étais divisée en deux : fuite et curiosité, peur et attirance. Lorsque je m’observe, voilà ce que je remarque : plus le geste d’Hector est rapide, donc imprévisible, plus mon cœur bondit et, d’instinct, je sursaute et recule. Hector de son côté se rend compte de mon émotion et se transforme en statue. Alors, c’est plus fort que moi, une sorte de pitié monte lentement en moi. Je regarde sa main, et je sais bien qu’il veut me caresser, mes poils sont si doux. Je suis d’accord de lui offrir… Mais s’il venait à m’attraper une patte, je ne pourrais plus fuir. Il pourrait sortir une aiguille de sa poche et me piquer avec ses maudites vitamines.

Le plus étrange, c’est l’émotion à mi-chemin, le mélange parfaitement égal d’attirance, de peur, d’attention sur la ligne où je pourrais aussi bien bondir à reculons que m’approcher un centimètre à la fois. À vrai dire, je me rends compte que chacune de mes émotions est en réalité un mélange de plusieurs émotions. Et si je prends la peine de me démêler, il y a presque toujours au moins deux pôles, l’un qui vise à me distinguer, l’autre qui vise à me fondre. Par la peur, par exemple, je cherche à me protéger de l’emprise possible d’un autre, mais par la curiosité, je tends vers l’inconnu pour sortir de l’ennui. Le recul est rapide, l’avancement est lent et prudent.

En réalité, sous les émotions, il y a sans doute quelques grandes idées : se séparer pour se conserver intacte, s’unir pour s’élargir dans le monde.

Je viens peut-être de comprendre les étranges mouvements politiques de l’être humain : le retranchement rétrograde mû par la peur et l’insécurité, le si lent appel de la curiosité lui permettant de s’adapter à ce qui vient vers lui. Imaginez-le au printemps, le pauvre, lorsqu’il sera chassé de force de sa vieille étable à cause d’une surchauffe climatique irrespirable!

Donner l’hospitalité à l’étranger… surtout lorsque cet étranger est soi-même

Conférence donnée à Buenos Aires, à la demande de L’Association Argentine de littérature francophone.

Quelle est la mission de l’écrivain ?

Comment se fait-il qu’une grande ville où chacun court au travail, se précipite dans les magasins à travers un tohu-bohu de transports étouffants puisse apparaître banale ? J’ai vu l’autre jour, sur un grand écran, un immense camp de réfugiés où des milliers de femmes et d’enfants mouraient de faim. Une fraction seconde plus tard apparaissait la parade des vedettes du Festival de Cannes, tapis rouge et bijoux rutilants. Et personne n’a sursauté. À Montréal, c’est tout de même formidable ces immenses tours de vitrage luisant de bronze et d’argent au pied desquelles des gueux installent leurs haillons pour dormir sur la neige ou le ciment ? Dites-moi comment est-ce possible de ne pas se sentir étranger dans un monde si peu adapté aux êtres vivants que nous sommes ?

Tour de Babel

Une personne naturellement lucide et indépendante d’esprit ne devrait-elle pas se sentir perdue dans cette tour de Babel ? Le sentiment d’extranéité, se sentir étranger, ne devrait-il pas tous nous paralyser ? Mais non ! Tout semble tourner sur des roulettes.

Comenius, le grand philosophe du XVIIe siècle, pensait que le sentiment d’être étranger s’effritait, puis disparaissait sous l’action d’un processus de socialisation qui nous amenait à l’intérieur de la tour de Babel. Une fois à l’intérieur, tout apparaît normal. Depuis la naissance des écoles, les sociétés y arrive efficacement, nous dit Comenius, en séquestrant très tôt les enfants, en les retirant de la vie naturelle où vivent les plantes et les animaux, en les forçant à s’asseoir dans des locaux mal fenêtrés assortis d’un tableau noir sur lequel on écrit des mots : « chien », « bureau », « arbre », « chaise ». Si bien qu’au bout de dix ans tout ce qui est naturel devient une sorte d’abstraction, un jeu de mots et d’images. Lorsque les enfants sortent de telles écoles, c’est comme s’ils regardaient à travers des lunettes programmées : tout leur apparaît normal, même la juxtaposition de la plus grande misère et du plus grand luxe, la circulation des êtres qui ont besoin d’air dans un monde de machines qui détruit l’air. Aujourd’hui nous avons la vie virtuelle qui abstrait l’enfant du milieu naturelle avec une efficacité encore plus redoutable.

C’est la nature, maintenant qui apparait étrange et sauvage, dangereuse et angoissante.

Mais l’écrivain, nous dit Comenius, a échoué son processus d’intégration à la société humaine, il n’a pas bien placé ses lunettes programmées. Il voit par les côtés, alors, il se sent étranger. Il a même un peu l’impression d’avoir atterri en pleine folie collective. Et s’il ne retrouve pas le chemin sauvage des vrais êtres vivants, s’il ne réussit pas à revenir chez lui dans la nature, sous la voûte étoilée où l’air est bon, il sera comme L’Étranger de Camus coincé entre nature et culture, et la tour de Babel, lui paraîtra absurde autant que la forêt lui paraîtra farouche et violente. Il est perdu sur les deux côtés, perdu entre Babel et Nature.

C’est la tâche de l’écrivain, mais de l’écrivain réinstallé dans la nature, d’accompagner l’Étranger plus ou moins refoulé en nous jusqu’à ce qu’il retrouve la sérénité de vivre parmi les êtres vivants. Pour cela, il doit réussir à entraîner le lecteur dehors, à l’amener sous la voûte céleste où se dressent des arbres, où s’étend la mer, où respire la montagne.

Ce genre d’écrivain est un étranger qui, non seulement n’est pas arrivé à entrer à l’intérieur de Babel, mais qui est revenu à sa petite enfance, au moment où une chenille était un miracle. Il est celui qui utilise les mots pour sortir des mots, qui utilise les images pour sortir des images, qui utilise les idées pour sortir des idées.

Il a donné l’hospitalité à l’étranger qu’il est lui-même, il a accueilli son sentiment d’angoisse, il l’a ramené chez lui, dans le vivant.

L’itinéraire d’un écrivain

Je suis né à Montréal. Je dois l’avouer, l’école n’a pas bien fonctionné pour moi. Je m’y suis buté, je suis resté sauvage. Je souffre du syndrome de l’extranéité ; je suis plus heureux parmi les poules et les chèvres que dans un bouchon de circulation. Je suis donc un écrivain selon Comenius, c’est pourquoi j’ai tenté dès le début d’élucider le mystère du sentiment de normalité. Par exemple, pour moi, celui qui m’apparait incompréhensible n’est pas l’Amérindien, c’est le colonisateur, celui qui arrive dans un pays en transportant sa culture comme un blindage et sa violence comme une preuve de supériorité.

Entre le sentiment d’être un étranger dans ma propre culture et d’être un autochtone dans le pays des loutres et des castors, il y a eu un long cheminement, je dois le dire, une route marquée par des rencontres avec des rejetés et des hérétiques. Cela ne me suffisait pas, je me suis fait disciple des écrivains philosophes qui sont revenus à la maison du vivant.

En premier, Marguerite Porète, la philosophe du retour aux forces créatrices de la vie. La première, je crois, à saisir l’intelligence à l’œuvre dans les grandes forêts, à ressentir la féminité de l’utérus du ciel et de la terre, à percevoir l’inépuisable désir de l’être humain de respirer le grand air. On  l’a brûlée vive, Place de Grève à Paris, en 1310.

Bien qu’elle soit l’inspiration de Maître Eckhart et qu’elle arrive avant lui, j’ai connu le Maître en premier. J’ai vécu plusieurs années avec ce moine accusé d’hérésie. Cet étrange dominicain du XIVe siècle m’a amené sous le dôme étoilé de la nuit, là où se retrouve à la fin de son parcours, L’Étranger de Camus. C’est avec Maître Eckhart que je me suis senti chez moi dans le grand cosmos plein de sphères et de mondes à découvrir. J’étais devenu autochtone dans le grand cosmos.

Mais plus j’étais chez moi sous les étoiles, moins j’étais chez moi dans une église quelconque, pas même celle des révoltés contre la religion. Nicolas de Cues, l’étrange philosophe, diplomate et mathématicien a réuni en moi l’athée et le confiant, il les a réconciliés dans une même conscience de leur ignorance. C’était comme ouvrir la porte si lourde qui nous confine dans la minuscule prison de nos connaissances, alors que l’air des montagnes se trouve dans ce que nous ne connaissons pas et dont nous ne soupçonnons même pas l’existence.

J’ai croisé Comenius sur la route, entre Montréal et Rimouski. Une œuvre colossale. C’est l’homme qui a le mieux dénoncé et invalidé le processus de banalisation de la violence. Et du même souffle, c’est lui qui a donné le coup d’envoi d’une humanité qui se reprend en main, un pas à la fois, vers une démocratie universelle du vivant.

Quatre rencontres, quatre romans dont trois sont réédités sous le titre de Professeurs d’espérance. Ces rencontres ont captivé près de 20 ans de ma vie et m’ont préparé aux trois Chants de la terre première qui rendent hommage aux Premiers Peuples, mais surtout, qui visent à nous rapprocher de notre grand-mère la terre.

Car si un jour nous touchons enfin terre, terre vivante, alors, après avoir été enfermé plus de quatre mille ans dans notre sentiment de supériorité, il se pourrait que nous puissions redevenir un Peuple premier, je veux dire, un fondateur d’avenir.

Certes, le christianisme constitue une remarquable synthèse de l’Égypte, des Hébreux, de la Grèce, de Rome et de quelques paroles du « grand étranger » Jésus, le plus incompris de tous, mais malheureusement, cette civilisation s’est elle-même définie par la rupture avec la nature. Elle se considère en exil, et croit que le bonheur n’est pas du côté de la nature, mais du côté du surnaturel qui est devenu aujourd’hui le salut dans l’artificiel.

Mais pour moi, les Professeurs d’espérance avaient fait leur œuvre. Je voulais et je croyais pouvoir retourner dans le Jardin naturel qu’aujourd’hui nous appelons prosaïquement écosystème ou biosphère. Les peuples du Grand Nord m’ont servi de guide.

Ma trilogie forme un long « Chant de la terre première ». Un cycle en trois temps. Comme Mahler, j’ai voulu laisser la terre chanter.

Dans un chant de la terre, l’être humain n’est pas le personnage principal, il occupe une position humble, mais néanmoins magique dans l’immense matrice du monde.  Cela veut dire que le paysage, les forces vives de la taïga, les étendues sans obstacle de la toundra, les rivières, les animaux, les plantes forment le personnage principal.

Les femmes, les hommes sont entraînés par des forces, ils sont agis plutôt qu’ils n’agissent, ils ne remontent pas les rivières, ils sont remontés par les rivières. Ils ne décident pas de leur mariage, ni eux ni leurs parents, ils sont enlacés par les forces du désir selon les puissances qui nouent les êtres.

Les vastitudes qui les enveloppent sont en résonnance avec les vastitudes qui les constituent.

Le Chant de la terre innue, le premier roman du cycle, raconte la légende de cette grande conquête de la joie. Dans les temps très anciens vivaient les chasseurs-cueilleurs du froid. Le fer n’existait pas, mais la terre frémissait. Les étendues sans obstacle de la toundra formaient le tambour, les troupeaux de caribous migrateurs battaient le rythme, les vies humaines vibraient sur la peau tendue de Grand Nord.

Un grand-père, son fils et sa petite-fille vivent sur la haute côte nord du Fleuve-aux-Grandes-Eaux (Le Saint-Laurent). Leur village est de mauvaise humeur. La preuve que ça ne va pas très bien: on se met à vouloir obéir à un seul chef comme un troupeau en panique.

La famille part donc pour une grande expédition vers le Labrador pour capturer la joie, c’est-à-dire le Caribou, parce que sans la joie, qui trouverait la force de vivre?

On broie les bouts des os longs, on mêle cette farine à de la moelle et à de la graisse, on laisse fermenter… On revient avec un fromage plein de joie pour les mariages.

Le Chant de la terre blanche nous fait vivre la rencontre entre l’Européen et l’Autochtone. Une rencontre à la fois passionnée et fracassante.

C’est l’histoire de Mikak, de son clan et des Frères Moraves, une communauté tchèque qui dès le 18e siècle vient vivre avec les Inuits du haut Labrador. Une histoire d’amour qui nous enseigne ce qu’aurait pu être un réel dialogue entre une culture adaptative en phase avec son milieu et une culture d’exilés de la nature, les Européens.

Le philosophe Comenius est pour ainsi dire l’âme des Frères moraves. Avant Jean-Jacques Rousseau, il défendait l’idée que la femme et l’homme naturels sont bons. La partie saine de l’être humain, c’est la conscience personnelle dans un corps aimé ; la partie malsaine, c’est la société obsédée par la domination, la domination de la nature, la domination des femmes, la domination de ses semblables.

Les Frères moraves pratiquaient le communautarisme démocratique, vivaient en familles égalitaires, étaient pacifistes, développaient des écoles de la nature, ils refusaient le pouvoir aristocratique des catholiques et le pouvoir bourgeois des protestants. Aussi bien dire qu’ils étaient constamment persécutés. Ils ne survivaient que dans une fuite continuelle à travers la Pologne, le Danemark, et jusqu’au Groenland où ils fondèrent des villages et apprirent l’Inuktitut.

Ils considéraient l’Europe comme une société cruelle qu’ils voulaient fuir. Ils cherchaient un retour à la nature. Tout aurait dû fonctionner à merveille.

Mais une réelle rencontre n’est pas si simple. Une seule des deux cultures a été assez confiante pour écouter l’autre. En peu de temps, les Inuits connaissaient l’histoire de Jésus, la musique des Frères moraves, leurs techniques de pêche, leurs coutumes, mais, à part Jens Haven, l’intendant morave, les Frères n’apprenaient presque rien des Inuits. L’un apprenait, l’autre enseignait.

La réciproque n’y était pas, car il est plus facile d’enseigner que d’apprendre. Celui qui enseigne reste chez lui, l’autre élargit son territoire.

Mikak est la première femme inuite connue par son nom et par son visage. Jens Haven, tout en restant fidèle à son épouse, Mary, vivra une réelle rencontre avec elle. Ils tracent pour ainsi dire ce qu’aurait pu être un dialogue des cultures entre le monde du Jardin naturel et le monde de Babel.

Dans la spiritualité inuite, il y a de l’âme partout. L’être humain n’est ni séparé ni au-dessus de la nature, il appartient à la communauté du vivant, il a même pour propre d’occuper la place la plus humble et donc, de pouvoir migrer dans chacun des êtres vivants. Son mouvement n’est pas vertical ni linéaire, c’est une ramification. Il s’agit d’entrer dans tous les vivants pour devenir soi-même le territoire entier : faire de sa poitrine l’écho de la grande vibration cosmique. Devenir tout ce que l’on voit.

À la fin du roman, on sent que les cultures de Babel, française, hollandaise et anglaise vont tout raser. Ce sera le massacre des animaux, des arbres, le génocide des Autochtones ; et plus tard, l’industrialisation, la pollution, l’acidification des océans ; et aujourd’hui, l’angoisse, le sentiment d’une totale impuissance à maîtriser notre terrible puissance de destruction.

Le Dernier chant des Premiers Peuples se passe dans un futur proche, disons dans 30 ou 40 ans. Nous sommes en pleine crise climatique. C’est un livre prophétique. Mais le but n’est pas d’alerter, encore moins de désespérer, il s’agit d’inaugurer un nouveau chemin, un nouveau rapport de l’être humain avec la nature, les arbres, les plantes, les animaux, fondé sur le meilleur des deux mondes, leur fécondation mutuelle.

À mesure que j’écrivais le Dernier chant des Premiers Peuples, je découvrais que le bonheur de vivre, c’est tout simplement de s’installer parmi les êtres vivants, car nous y sommes chez nous. Ce qui souffre en nous est la partie non installée, la partie « dé-naturée ».
Une fois établis, chez nous, dans le milieu éminemment mystérieux et envoûtant de la nature, nous pouvons apprendre à vivre avec les vivants!

Voici l’histoire : comme dans la vieille légende huronne d’Aataensic, une jeune Wendat fait une chute de très haut. L’accident se produit tout juste après que son amoureux l’eut trahie. La chute est brutale, mais elle se relève et, encore secouée, elle monte dans un train qui la conduit chez son grand-père, un « traditionaliste » juché très haut dans le nord, à Kawawachikamach.

Là-bas, rien n’a changé depuis sa tendre enfance, alors qu’ailleurs le dérèglement climatique fait rage. La jeune femme retrouve une nature immuable, des animaux ancestraux, un monde hors du temps. Mais quelque chose n’est pas normal : un passé se démêle, les sensations sont trop denses, les couleurs opèrent comme des remèdes… La voilà partie pour une autre aventure, accompagnée d’ancêtres, de loups et d’une baleine bleue, un voyage de vérité et de décision qui l’amène dans les bras brûlants et guérisseurs de la montagne.

Elle est embarquée vers le grand rassemblement. La montagne sacrée, le mont Caubvic, au cœur des Turngat, appelle les sages, plantes, animaux, humains, pour discuter de notre destin commun avec tous les vivants.

Nous ne sommes pas voués à la mort ni à la rage contre la Nature et contre nous-mêmes. Ce n’est pas cela l’histoire. L’histoire, c’est que la vie tape du tambour, que les couleurs sont de la musique à nos yeux. L’histoire, c’est que dans cette musique et par cette musique, l’âme humaine amplifie sa hauteur, sa largeur et sa profondeur. Cela constitue une joie dont le premier témoin luit dans la nuit et emporte le suivant, le suivant brille à son tour et emporte le troisième, et ainsi de suite jusqu’à ce que chacun de nos petits bateaux penchés se redresse dans l’immensité.

Les conséquences et les lois de l’avenir

On voit arriver sur nous les conséquences du pétrole et de nos abus. On se dit, on va passer un mauvais quart d’heure, mais « on s’en est toujours sortis ». Les effets secondaires que nous avons provoqués, nous allons les résorber par notre science et nos techniques.

Mais le problème n’est pas là. Notre écologie malade n’est que le symptôme. C’est notre âme qui n’en peut plus. Nous devons ouvrir un nouveau chapitre, le chapitre de l’homme inclus, de l’être humain qui accepte enfin de s’inclure dans le grand concert de la vie.

L’écrivain, celui qui ne se laisse pas prendre par les mots, est un inadapté pour qui sa propre culture n’est pas un critère de normalité. Il a trouvé son chemin en élargissant les mots jusqu’à les faire craquer, en sortir et toucher les racines de sa propre nature.

Là se confondent sa propre source et la source de tous les vivants. Dans la vigne, le sarment est greffé au cep, la source de mon univers intérieur est la même que la source de l’univers extérieur. La preuve : La beauté du monde me fait vibrer comme une âme sœur.

L’écrivain, l’ouvreur de mots, arrive à cette liberté en proportion de son hospitalité à l’étranger qu’il est et à l’étranger que sont les autres. D’ailleurs qui peut donner hospitalité à l’étranger, s’il ne s’est pas d’abord accueilli lui-même dans sa propre maison.

Dans l’histoire de notre civilisation, on ne doit pas oublier que les plus grandes œuvres ont surgi de la rencontre entre cultures étrangères. Par exemple, au XIIe siècle, le rabbin Maïmonide, le philosophe arabe Averroès, la poésie soufie, la théologie chrétienne se rencontrent à Cordoue dans un climat de tolérance. Il s’en suivra Thomas D’Aquin, Marguerite Porète, Maître Eckhart, l’amour courtois, et l’idée de la personne humaine.

La tolérance ne consiste pas à juxtaposer des mondes isolés, mais à les mettre en conversation plutôt qu’en tentative de mutuelles conversions.

Mais cela ne suffit pas. Tant qu’il y aura sur un côté le monde des hommes et sur l’autre, le monde des plantes et des animaux, on ne s’en sortira pas.

L’hôte premier, celui qui nous accueille, celui qui donne l’hospitalité, c’est le pays des montagnes, des rivières, des arbres, des plantes, des animaux, des autochtones de la terre et des mers. La vie donne l’hospitalité à la différence. Elle ne recherche pas l’homogénéité, l’uniformité.

Nous, les humains, nous arrivons en bout de piste, après une immense aventure de plusieurs milliards d’années de diversification. Nous existons parce que la vie est d’une extraordinaire tolérance pour l’initiative, l’invention, la création.

Mais elle ne supporte pas longtemps le retranchement sur soi et l’inadaptation aux conditions de la vie.

En terminant, je voudrais revenir sur l’étranger. Le titre de ma conférence était : Donner l’hospitalité à l’étranger, même lorsque cet étranger est soi-même.

Il y en a un en chacun de nous. Il met en cause nos certitudes, il ne nous trouve pas tout à fait normal, il n’est pas convaincu que nous constituions le critère du monde. Dans le croyant, il est l’incroyant. Dans l’incroyant, il est le croyant. Il n’est pas non plus le sceptique absolu, car il doute du scepticisme.

Nous pensons l’avoir attrapé? Non, il s’est enfui en nous laissant son vêtement.

Il est la conscience dans notre pensée. Quand nous avons l’impression qu’il mélange tout, qu’il fait feu de tout bois, nous avons tort. Donnons-lui l’hospitalité. Installons-le chez nous, et nous verrons qu’il rassemble tous les matériaux de notre monde intérieur autour d’un noyau intégrateur vital, et alors, notre pensée n’est plus mécanique, c’est un caribou en pleine course.

C’est cela un chant de la terre, il nous rend autochtone de la terre.

RÉFÉRENCES

Albert Camus, L’Étranger , Les Classiques des sciences sociales; format Word, PDF, RTF, domaine public au Canada.

Comenius, Jan Amos Komenski, The Labyrinth ofthe World and the Paradise ofthe Heart, trad. H. Louthan et A. Sterk, Mahwah, New Jersey, Paulist Press, 1998.

PUBLICATIONS DE JEAN BÉDARD

Essais:

La  relation d’entraide. Éditions De Mortagne, Boucherville (Québec), 1986, 170 pages.

Familles en détresse sociale. Tome I et Tome II. Éditions Anne Sigier, 1998, 190 pages et 205 pages. Réédité en un seul volume en 2002.

Comenius ou Combattre la pauvreté par l’éducation de tous, Montréal, Liber, 2005, 144 pages.

Le Pouvoir ou la vie, repenser les enjeux de notre temps, Montréal, Fidès, 2008, 350 pages.

L’écologie de la conscience, Montréal, Liber, 2013, 500 pages.

Comenius, ou l’art de combattre la pauvreté par l’éducation, Berlin, Éditions universitaires européennes, 2015.

Le journal d’un réfugié de campagne, Leméac, automne 2017.

Essais en collaboration :

L’incertitude, de Maître Eckhart au professeur Prigogine, publié dans Ilya Prigogine L’Homme devant l’incertain, Paris, Odile Jacob, 2001, pp. 277-294.

Romans:

L’âme déliée (roman). Éditions Stanké, Montréal  (Québec), 1989, 300 pages

L’oeil de Tchicohès (roman). Éditions ÉDITEQ, Québec, 1991, 209 pages.

Maître  Eckhart. Éditions STOCK, Paris, 1998. 360 pages.

La Valse des immortels. Hexagone, 1999, 100 pages.

Nicolas de Cues. Hexagone, 2001, 330 pages.

Comenius, l’art sacré de l’éducation, Jean-Claude Lattès, Paris, 2003. 330 pages.

La femme aux trois déserts, Montréal, VLB, 2005, 230 pages.

Marguerite Porète, l’inspiration de Maître Eckhart, Montréal, VLB, 2012, 361 pages.

Professeurs d’espérance, Montréal, Typo, 2012, 648 pages.

Le chant de la terre innue, Montréal, VLB, 2014.

Le chant de la terre blanche, Montréal, VLB, 2015.

Le Dernier chant des Premiers Peuples, Montréal, VLB, 2016.

Traductions :

Maître Eckhart, paru en espagnol, aux éditions Apostrofe, Madrid, 1999.

Maître Eckhart, en langue polonaise chez Panstwowy Instytut Wydawniczy, Varsovie, 1999.

Maître Eckhart, en langue italienne chez Il Punto d’Incontro, 2006.

Maître Eckhart, en langue grecque chez Enalios, 2007,

Comenius, en langue tchèque, aux Éditions Jota, 2006.

Nicolas de Cues, en langue anglaise chez Ekstasis Éditions, 2008.

Extraits sur média et liens pertinent avec l’auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=AhBXXWkDLqk

https://www.youtube.com/watch?v=JO6I-FiDOT8

https://www.youtube.com/watch?v=vstss9HxD_M

http://www.hfortier.com/conferences.htm

jphbedard@globetrotter.net

http://jeanbedard.com/

http://sageterre.com/

https://www.facebook.com/jeanbedard111

blogue :

https://jeanbedardphilosopheecrivain.wordpress.com/

 

 

 

 

 

Suis-je normal?

On veut former un pays, mais sommes-nous seulement arrivés parmi les arbres et les bêtes de la contrée?

014 (2)

Je suis née cette nuit, chevrette tremblante. Depuis trois heures, je tète à la mamelle que mon jumeau me laisse, un lait si riche et générateur que je suis déjà alerte, fringante et disponible.

Je regarde autour de moi. C’est tout neuf!

Maman ressemble à un gros ballot de poils tout blancs juché pas très haut sur pattes, elle est enflée de partout et ses tétines rasent le sol. Quand elle est couchée, on dirait une île qui se gonfle et se dégonfle. Elle mâche des remontées d’estomac. Elle n’a pas l’air intelligente, ses yeux sont verts avec un rectangle noir au milieu. On dirait qu’elle est hypnotisée par la poussière qui danse dans l’air. Mon frère, lui, reste accroché à la mamelle droite, toujours la même, jusqu’à s’écraser sous le poids de son ventre, et dormir.

Autour de moi, il y a un monde d’êtres étranges sur quatre pattes : des coureurs, des sauteurs, des joueurs, des colosses et des miniatures. Mais d’autres ont seulement deux pattes, et sur ces deux pattes en forme de brindilles, ils tiennent en équilibre une grosse boule couverte de plumes et, au bout d’un long cou, une tête de petite vieille sans paupières.

La plupart, ici, mangent de l’herbe séchée et toutes sortes de graines. Ça les occupe beaucoup. Mais il y a aussi un peloton de poils sur courtes pattes, la fente de l’œil en forme de chas d’aiguille, il lape un bol de lait et guette les souris.

  • Réveille-toi, frérot, tu n’as pas l’air de te rendre compte? Où sommes-nous? Que faisons-nous là avec tous ces êtres étranges? Maman! dis quelque chose!

Je bêle, je chiale, je crie, ils n’entendent rien, leurs têtes tombent de sommeil. Maman ne bouge plus qu’une oreille. Je crois qu’elle a tout donné, son museau dans l’herbe ressemble à un oiseau épuisé revenu dans son nid.

Je n’y comprends rien! Et dehors, il y a des plantes qui montent sans se poser de question. On dirait que tout ici a été gelé dans un sentiment de normalité et se déplace comme si rien n’était, alors que tout y est. On dirait que tout le monde a été piqué, vacciné du sentiment que tout va de soi, même le cheval au galop, si énorme et si léger qu’on dirait un gourdin bondissant sur un tambour.

Que se passerait-il si le grand vaccinateur s’endormait sur son métier, et que tous les nouveaux-nés de ce jour-là voyaient ce qu’il y a à voir, entendaient ce qu’il y a à entendre, sentaient ce qu’il y a à sentir? Ces petits oubliés se sentiraient sans doute aussi étrangers que moi, rien ne leur apparaîtrait familier, et pourtant, ils seraient arrivés au pays. Les autres trouveraient le pays ordinaire et insignifiant sans même y avoir mis véritablement le pied. C’est lorsque tout nous semble habituel que nous sommes le plus exilés! Seuls les étrangers sont finalement chez eux.

À un poil du bonheur

C’est fou comme les miracles forment l’ordinaire de la vie, alors qu’il suffit d’un moment d’inattention pour gâcher toute la magie.

Le carreau de vitre brille de lumière. C’est tellement beau ce matin. Autour de l’étable l’herbe verdit en déchirant la neige. Bientôt nous mangerons frais ces pousses tendres et juteuses qui pointent vers le soleil. Pour l’heure, ma fourrure absorbe la chaleur du jour qui se lève. On dirait des griffes de chat qui me grattent et m’apaisent.

Mes petits sont nés cette nuit, deux chevreaux vite sur pattes qui se sont goulûment rassasiés dans les premières heures, et maintenant, ils dorment dans un foin propre et sec, un mâle et une femelle. Après avoir rendu tous ses efforts, mon corps s’est glissé dans un bien-être total. Tout mon poids s’est affalé comme un sac de sable, tous mes nerfs se sont engourdis racine par racine, tous mes muscles se sont allongés dans le coma, même mon cerveau s’est roulé dans le satin. Chaque poil de ma fourrure s’est transformé en paille et suce la lumière juteuse du jour montant.

J’ai beau être une chèvre un peu têtue, je connais la gravité d’être mère. Avec l’accouchement, c’est l’univers entier qui entre en jeu : chaque atome qui forme la planète constitue tout à coup une masse attractive, c’est pourquoi les fruits du pommier tombent par terre en automne plutôt que de remonter du sol comme l’arbre qui leur a donné naissance. Et sur les atomes de la terre s’appesantissent chacun de mes atomes, si bien que déposé, comme ça, sur mon foin, mon corps devient un tissu de petits amants se vautrant dans les éléments du monde. La gravité, on l’appelle parfois « attraction universelle », et c’est grave : nous sommes rattachés par des milliards de minuscules élastiques à tout ce qui existe et qui a du poids dans l’univers.

Pensez-y, si une planète très massive venait à s’approcher de notre terre, nous serions arrachés du sol et transférés sur son dos. Ce serait comme un vaisseau à l’envers au-dessus de nos têtes, nous y serions transbordés un par un pour un voyage transgalactique. Ainsi fait la beauté, elle nous élève et nous emporte …

Bon! mes petits chenapans se sont levés. Par réflexe, je les ai léchés. Yachhh! J’ai horreur d’avoir des poils sur la langue. Ma journée est gâchée! C’est déjà plein de nuages, la pluie a commencé à tomber et mes petits m’arrachent les oreilles.