Le conflit identitaire contre la nature

Nous l’avons dit et cela saute aux yeux, l’identité, tel un petit écosystème dans un plus grand écosystème, s’enracine dans une source première qui lui donne vie, naissance, possibilité de se distinguer. Tout dans l’univers est comme un jeu de poupées russes, nous sommes toujours intérieurs à quelque chose et quelque chose nous est intérieur. Tous les intérieurs sont reliés à tous les extérieurs par des échanges, et ce n’est pas sans conflits. Toujours nous dépendons de ce qui est extérieur (air, eau, nourriture…). En réalité, il n’y a pas d’accouchement absolu, on acquiert un tout petit peu d’autonomie, mais on reste intérieur au ventre de la nature. Notre autonomie ne consiste pas à se passer de ce qui est extérieur, mais à mieux gérer ce qui est intérieur, nos besoins, nos désirs, nos volontés…

55 Prélude pour un matin d'hiver 38 x 25,5 cm

Peinture de Pierre Lussier

Nous sommes un peu comme un enfant-fœtus qui chercherait à acquérir de l’indépendance, mais qui serait condamné à rester éternellement dans le ventre de sa mère. On imagine le conflit. La préadolescente tente de se désidentifier vis-à-vis de sa mère la nature, mais elle reste dans la poche utérine. Elle pourrait se révolter, s’enrager, attaquer sa mère, mais elle dépend absolument d’elle, et finalement, c’est elle qui en pâtit.

Il ne lui reste qu’une seule voix : s’imaginer le monde autrement, s’imaginer que son âme vient de l’esprit, mais que son corps et toute la nature dont le corps dépend viennent de la matière. Alors, elle pourrait lutter contre ses « instincts », ses « désirs », ses inclinations naturelles, faire semblant qu’elle n’a pas besoin de rien et abattre les arbres, harnacher les rivières, construire des villes de béton, polluer l’air, souiller l’eau, trafiquer la génétique des saumons, s’enfermer dans un monde virtuel… Néanmoins, dehors, l’utérus qui la contient dépérit et c’est elle qui en souffrira au premier degré. Ici, toutes les fuites sont imaginaires.

En réalité, l’enfant ne peut lutter qu’avec la nature, jamais contre elle.

Il en de même pour une identité culturelle, elle peut s’imaginer que son identité est indépendante de ses comportements sur la nature, qu’elle subsistera intacte même si la nature dépérir. Évidemment, il ne s’agit pas alors d’une identité puisque le propre d’une identité consiste à traverser le temps par adaptation avec la réalité dont elle dépend, mais ce sentiment d’autonomie, même s’il est évidemment illusoire, lui sert de refuge. Ce refuge qu’elle nomme son identité n’est peut-être rien d’autre que l’entêtement de la peur.

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Les deux origines

Tout dans le cosmos est une sorte de greffon et possède au moins deux origines :

  • Les racines, le tronc, la vie, l’énergie, l’information de base viennent toujours directement ou indirectement du cosmos lui-même. La galaxie est une partie du cosmos qui s’est spécifiée. Un système solaire est une partie de la galaxie qui s’est précisée. La planète est une partie du système solaire qui s’est contractée. La vie sur terre est une partie de la planète qui s’est hautement organisée. La branche d’un arbre tire sa vie et sa singularité du tronc commun de toutes les branches. Chaque être vivant est une composante singulière de la vie…
  • Chaque élément greffé au tout, chaque greffon, et nous sommes tous des greffons, a quelque chose en lui-même qui lui permet d’acquérir sa particularité. Et c’est extraordinaire. Pour un grain de neige, c’est souvent une poussière microscopique. Pour une feuille d’arbre, c’est un détail qui va interagir avec tout le reste, amplifiant ainsi des différences parfois minuscules.

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Peinture de Pierre Lussier

Il en est de même pour l’identité : elle origine du mystère de la totalité et du mystère de son intériorité. Plus elle semble reliée à l’universalité, plus elle a ce qu’il faut pour échapper à l’homogénéité. Son enracinement ne fait que l’aider à se distinguer. On est loin d’imaginer que plus on est Chinois, plus on est semblable à tous les Chinois. Bien au contraire, un chinois profondément enraciné dans son histoire, dans son territoire, dans son corps, à toutes les chances de se montrer original, différent de tous les autres Chinois.

Pour une grande part, nous sommes déjà faits, nous sommes de la poussière d’étoile organisé. Mais à partir du moment où émerge la conscience de soi, nous participons à notre existence. Avec des matériaux qui sont aussi courants que les conditionnements d’une société, nous pouvons devenir un être vraiment créatif, hors du commun.

Saisir cela, c’est un peu terrifiant, on aimerait bien que ce soit faux, on aimerait bien être victimes des circonstances de notre vie et de nos gènes. Mais, au fond de nous-mêmes, nous savons que nous sommes responsables de nous-mêmes, et que prisonniers, attachés, enfermés, nous avons encore la possibilité d’exercer notre liberté de pensée et d’esprit. En tout cas, d’autres l’ont fait, parfois même dans des situations terrifiantes.

Cela n’est peut-être pas possible pour un peuple qui n’a pas de conscience de soi, c’est-à-dire qui ne ressent plus son territoire, les écosystèmes de son territoire, les animaux, les plantes, les arbres, comme son corps. Mais cela s’est déjà produit, il y a eu des peuples qui ont fait corps avec leur corps au point d’avoir une conscience de soi aigüe. C’est donc possible. On peut acquérir une identité véritable, même si on est un peuple nombreux, mais on ne peut pas le faire en se traitant soi-même comme un moyen plutôt que comme une finalité, comme un réservoir de ressources plutôt que comme une source vitale qui ne demande qu’à s’épanouir.

Si vous allez dans une épicerie de grande surface, peut-être qu’il y a des « étrangers » qui vous servent et qui ne sont pas de la même culture ou de la même couleur, mais ils ont un pouvoir d’adaptation, un pouvoir de greffe. Ils ne seront jamais homogènes, et on saura s’ils se sont intégrés lorsqu’ils seront pleinement créatifs. Mais regardez sur les tablettes, qu’y a-t-il de notre territoire, de notre pays, de la fierté de nos paysans?

L’identité et la découverte de l’autre

L’identité survient lorsqu’on se dit : « C’est bien moi. Je me reconnais et je suis légitime. J’assume la pleine responsabilité de moi-même. Oui ! Je me veux. »

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Et si c’est bien moi, l’autre, fusse-t-il le plus misérable des hommes, sera mon égal. Ce postulat est inévitable. Pourquoi ?

C’est seulement en me faisant moi, identité, acte de conscience créatrice, que je découvre l’identité de l’autre. C’est seulement en m’attachant à moi que je m’attache à l’autre. C’est parce que l’identité n’est pas les autres, qu’elle peut les comprendre, compatir, vibrer avec eux.

La raison est double :

  • Par le négatif. Si je ne me suis pas encore appropriée une conscience de moi-même, de mon être particulier, de mon identité, je ne peux pas concevoir qu’il y ait d’autres êtres, des êtres différents. Je ne fais que projeter mon contenu en eux. Soit qu’il me ressemble, je les accepte comme identiques à moi, soit qu’ils ne me ressemblent pas, je les rejette d’instinct. Mais ni dans un cas ni dans l’autre, je ne leur reconnais une existence propre, puisque je n’en ai pas. Un moi qui n’a pas d’identité n’a pas de « super-ego », d’égo qui le détache et qui lui permet de dire : « Les autres ne sont pas moi, mais ils existent autant que moi, différents de moi, ayant une identité propre et égale en valeur ».
  • Par le positif. Si je me suis appropriée une conscience de moi-même, je connais ma dignité propre, ma valeur propre, et cette valeur vient du fait que c’est en m’enracinant dans une même humanité que je me suis fait singulier comme la branche de l’arbre qui devient singulière d’autant qu’elle est greffée au tronc commun. Je suis dans l’estime chaque fois que je rencontre un être humain, puisque lui aussi puise son originalité dans ce qui nous est commun : l’humanité. Cette humanité, c’est de pouvoir, à chaque instant, se commencer soi-même nouveau, original, créatif.

Il en va du bonheur des autres que je m’installe à demeure dans mon exigence de devenir tout ce que je peux être.

S’il y a une identité dans un peuple, elle se remarque dans la reconnaissance des autres identités, dans la reconnaissance de leur égalité dans la différence.

L’identité de l’acte et de la substance

Un petit peu de métaphysique…

2016-Ciel d'été

Peinture de Pierre Lussier

Habituellement on considère qu’il faut être pour agir. Il faut exister d’abord pour agir ensuite. Mais toutes les fois qu’on pense avec deux seuls concepts (ici, l’être et l’acte), la route est forcément bloquée. En physique, la science a été obligée de constater qu’il y a des réalités qui ne sont pas encore de l’être, mais presque des actes, c’est le monde des potentialités, des virtualités, des possibilités. Un monde bien réel, on peut le décrire, le mesurer, relier ses éléments entre eux et avec le reste du monde, et pourtant, il n’appartient pas encore aux faits accomplis. En psychologie aussi on a des réalités comme la volonté qui n’existe que dans ses actes et non avant ses actes, sinon quelqu’un pourrait justifier sa passivité en disant « je n’ai pas de volonté », mais justement, la volonté n’est pas un objet qu’on possède ou pas, mais une réalité qu’on fait. On pourrait donner bien des exemples pour démontrer qu’il est nécessaire d’imaginer entre l’être et l’acte, des potentialités.

Le statut métaphysique de l’identité est précisément entre l’être et l’acte, c’est une potentialité. Sans l’acte, l’identité n’existe pas, sinon comme potentialité. C’est pourquoi il est légitime de dire que c’est l’acte, ici, qui fait l’être, que c’est en exerçant sa conscience créatrice que l’identité se forme. D’une certaine manière, l’identité n’est créée par rien d’autre qu’elle-même, et pourtant, elle fait son être avec tous les matériaux qui sont là autour d’elle dans le fleuve de la causalité. L’architecte tire son plan de lui-même, mais il utilise ensuite tous les matériaux habituels pour les recomposer selon son plan. Dans le cas de l’identité, c’est beaucoup plus complexe, mais il y a tout de même un acte créateur qui est à la base de son devenir.

C’est pourquoi il y a dans l’identité une fierté de se tirer soi-même de soi-même. C’est une fierté bien différente de la fierté d’avoir été le plus fort. Il y a surtout de la dignité dans l’identité, car comment se sentir digne si l’on a été fait par les autres, par les événements, par les déterminations physiques, biologiques, sociologiques, économiques…

Si l’identité collective existe, c’est la réunion de plusieurs qui arrivent à produire ensemble ce qu’ils n’arriveraient pas à produire individuellement. Est-ce que le Québec produit (culturellement ou autrement), actuellement, ce que personne d’autre ne peut produire ? Tel est le test de notre identité. Quelque chose à être plutôt que quelque chose qui a été.

Identité et adaptation

Résumons ici ce que nous avons dit jusqu’à maintenant pour aller un peu plus loin la semaine prochaine.

L’identité a pour noyau la conscience créatrice dans la mesure où cette conscience se reconnaît et se choisit, car s’il n’y avait pas de conscience créatrice, comment une personne, un peuple, un pays pourraient se considérer originaux, ils ne seraient que flux de causes et d’effets. Il y a plusieurs dimensions à la conscience, mais l’identité demande une dimension créatrice qui se reconnaît, s’apprécie et se veut. La stérilité, c’est-à-dire le fait de dire : « J’ai été… » ou « Nous avons été… », « … mais maintenant, nous répétons nos anciens comportements au nom de nos valeurs traditionnelles », cela ne peut pas être l’identité, car rien dans un tel retranchement n’est nouveau ou générateur de distinction, d’adaptation et d’originalité. Lorsqu’un tel retranchement se retourne contre la nécessité de s’adapter à une situation concrète nouvelle, non seulement nous ne sommes plus dans une identité en marche, mais nous élevons contre elle une contre-identité qui va la combattre.

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Peinture de Pierre Lussier

Dans le langage ultra conservateur, on appelle à tort « identité » ce qui, en fait, est une contre-identité. Certes, il est nécessaire de bien s’enraciner pour bondir et avancer, mais s’enraciner n’est pas se décalquer, c’est plutôt tirer le meilleur de son passé, faire synthèse, et repartir en abandonnant ce qui nous a nui jusqu’à maintenant. Plus que cela, nos racines doivent reposer surtout dans une connaissance du présent, dans une identification adéquate des défis présents, ce qui demande un regard qui n’est pas obstrué par des idéologies. Au contraire, il est nécessaire d’affronter crûment les faits.

C’est en créant et en s’adaptant que l’identité se donne vie à elle-même, produit un esprit qui lui est propre, un mouvement, un style.

Son premier obstacle est sans doute le paradoxe de l’absurdité : « le monde est absurde et donc je ne m’attache pas à moi-même pour ne pas souffrir ». Mais cela entraîne justement l’absurde, car en ne me choisissant pas, je laisse passer sur moi le fleuve des causes et des effets, et cela est vraiment absurde. Comme dans L’Étranger de Camus, je dois sortir de ce piège et arriver sur la plage, la mer, les arbres, le ciel étoilé. L’identité se forge en sortant du cercle vicieux de l’absurde. L’identité se manifeste dans son acte « d’arriver sur terre », là où la beauté et la grandeur de la nature, dont nous dépendons tous, nous poussent à agir pour en entretenir l’équilibre et s’y faire une place confortable.

L’identité est la densité de mon attachement à moi-même. Si, par exemple, le Québec avait une identité forte, il serait attaché à lui-même, alors, combien il prendrait soin de la santé de l’air, des forêts, des rivières, des fleuves, de tout son corps! S’est-il choisi lui-même, ou se laisse-t-il passer sur le corps par l’immense tsunami des profits financiers particuliers qui l’étouffent jusqu’à ne plus reconnaître son bien commun?

Lorsque la densité de l’identité atteint un point suffisant, je ne me reconnais ni dans une forme, ni dans un contenu, ni dans un contenant; je me reconnais dans ma source créatrice même.

Le Petit Prince et la contre identité

Quelque chose en moi n’avale pas, ne digère pas les fausses justifications, les idéologies, les entourloupettes pour justifier ce que ma conscience ressent comme criminel. Dans les grandes traditions, on parle de « l’enfant », mais ce n’est pas un « enfant » qui reste immature, au contraire, cet enfant avance en sagesse, mais sa sagesse ne consiste pas à intérioriser les justifications sociales de l’exclusion (qui se terminent habituellement par la désignation de boucs émissaires canalisant la fureur et les frustrations accumulées d’un peuple).

98 Fol abandon 23 x 23 cm

Peinture de Pierre Lussier

Parce que « l’enfant » représente « la sensibilité morale » qui reste pure (insensible aux idéologies), Saint-Exupéry donna à « l’enfant » le caractère du Petit Prince. Le Petit Prince représente le noyau créatif et incorruptible de l’identité. L’identité est comme le fruit autour du noyau, un fruit qui se développe dans la mesure où la personne, la culture, le peuple, le pays se réfèrent à leur noyau créatif plutôt qu’à des traditions justifiant l’exclusion des uns au profit des autres.

Autour du noyau créatif, l’identité se développe en cohérence avec lui. Cependant, il y a toujours une partie de nous-mêmes qui est emportée dans le trafic des autos et du métro, du travail et de la consommation, des valeurs sociales et des justifications économiques ou idéologiques. Malgré mon identité, je deviens aussi un peu tout le monde, un peu n’importe qui dans le flot du monde. Une contre-identité grossit en surface et peut finir par étouffer l’identité.

L’identité fonctionne toujours avec ce que Bergson appelle des valeurs ouvertes, des valeurs d’inclusion. Par exemple, la beauté ouverte inclut même les personnes comme moi qui commencent à être pas mal amochées par le temps. L’identité peut y arriver car elle est la conscience qui se reconnaît elle-même, qui se choisit elle-même. Elle a un fondement créatif, et c’est essentiel. Sans créativité, les valeurs n’ont pas « d’esprit » ni de pouvoir d’adaptation, elles n’ont que la lettre (la définition, la loi), elles ne peuvent donc pas être des « valeurs ouvertes ».

La contre-identité se forme forcément à coups de valeurs fermées, de valeurs d’exclusion (valeurs qui servent à juger les personnes, puis à exclure). Pourquoi ? Comme la contre-identité est sans fondement, sans référence créatrice, sans intériorité, ni intimité, elle est essentiellement insécurisée, inquiète, angoissée. Alors, elle se définit par des contenus fixes qui ne font appel à aucune créativité ni à aucune adaptation. Ce sont des idéologies, des valeurs qui définissent d’avance et dans l’abstrait, le bien et le mal…

Globalement on pourra dire d’une personne, d’une culture, d’un peuple, d’un pays qu’ils sont vivants tant qu’ils n’ont pas abandonné le Petit Prince, tant qu’une valeur intrinsèque est accordée aux émotions du Petit Prince, à son indignation. Lorsque l’enfant dit : « Ne tuez pas, ne dites pas des méchancetés, n’attaquez pas l’innocence de nos cœurs, ne nous souillez pas », je ne dis pas : « Il exagère ».

Dans l’ensemble, les scientisme et la culture ambiante laissent entendre que « l’identité » à laquelle je réfère ici n’existe pas. Qu’il n’y a rien dans une personne et encore moins dans un peuple, que des conditionnements et des déterminations, des jeux de causalités. Dire cela, c’est justement exclure l’essentiel de l’existence humaine : la conscience créative.

L’identité, le refus de la violence

Seule l’identité peut donner du sens, car en dehors de l’identité, tout suit son cours dans le fleuve des causes et des effets. En soi, le fleuve des causes et des effets n’a pas de sens, ne va pas quelque part, n’a pas d’intention, puisqu’il n’a pas de liberté. Si aucune conscience ne l’observe avec un regard critique en se disant : « Cela pourrait être autrement », le fleuve coule, un point c’est tout. Il est un ensemble de faits liés les uns aux autres.

76 La vague 22,5 x 23 cm

Peinture de Pierre Lussier

L’identité garde intacte « l’enfant » intérieur qui ressent que la guerre, l’extrême pauvreté, l’exclusion sociale ne sont jamais banales, acceptables, justifiables. Nous avons bien l’impression que ce qui peut donner un sens aux événements est précisément « l’enfant » qui trouve qu’ils n’en ont pas. Pourquoi l’enfant? Parce qu’il n’a pas encore assimilé les distorsions cognitives et culturelles qui donnent un semblant de justification aux pires atrocités. L’identité est l’éternel « l’enfant » qui ne s’habitue pas aux folies du monde.

Si vous me suivez bien, l’identité d’une culture, par exemple, n’est pas l’ensemble des idéologies qui rendent acceptables des crimes collectifs comme des guerres, la surexploitation de populations, un génocide, le rejet d’un groupe de personnes, au contraire, c’est la conscience qui s’objecte à toutes fausses justifications.

C’est parce que « l’enfant » recherche de toutes ses forces le sens, qu’il découvre que sa vie est plongée dans un monde de comportements qui n’en ont pas vraiment. L’identité est atterrée parce qu’autour d’elle on tue, on viole, on frappe, on humilie. L’identité n’avale pas, ne digère pas, ni les violences ni les sornettes pour expliquer les violences. Elle réagit à ce qui, pour un enfant, apparaît absurde. La partie de soi qui n’a pas avalé les fausses justifications reste intacte et veut agir.

Je crois qu’à ce stade, on a bien compris que dans le langage courant, la notion d’identité sert, hélas, assez souvent à justifier la violence. Certains vont jusqu’à affirmer, au nom de l’identité, que le rejet de l’étranger est une nécessité de sauvegarde, que si l’on a telle valeur, cela justifie tel ou tel acte pourtant barbare. Une telle attitude prouve, au contraire, que cette culture, cette religion, ce pays, ce gouvernement, cette nationalité n’ont aucune identité, ils s’auto-justifient pour continuer leurs pensées et leurs habitudes violentes.

Néanmoins, une identité consciente d’elle-même sait se défendre, sauf qu’elle le fera en inventant, en découvrant des chemins qui dépassent le jeu des réactions primaires.

L’identité est créatrice, elle ouvre des solutions justes, là où les habitudes ne sont pas justes.

L’identité: pratique de la liberté

Si je suis déterminé par mon passé, par ce que les événements ont fait de moi, par le jeu des causes neurologiques de mon cerveau, sociologiques de ma société, économiques de mon milieu, alors je n’ai pas d’identité. Je suis né par les autres, je coule dans un fleuve de causalités, je me dissous dans ce qui me détermine. Par ses buts et par sa méthode, la science ne peut pas étudier l’identité, mais seulement, son contraire, le jeu des causes et des effets. Et c’est très bien ainsi parce que tout est déterminé, sauf l’identité.

13 Là où tu m'as souri 62,5 x 61 cm

Peinture de Pierre Lussier

La religion populaire dira que nous sommes causés par Dieu et que notre liberté consiste à se soumettre à lui. Les naturalistes nous rappelleront que nous sommes un animal qui suit le cours de l’évolution, nés de l’évolution nous disparaîtrons dans l’évolution. L’identité ne peut donc pas être étudiée par la science ni être encouragée par les religions institutionnelles. Seuls quelques philosophes ont étudié cet espoir de liberté.

L’identité n’existe pas au départ, elle n’est pas un fait, elle est une réalisation possible, un espoir. S’il arrive qu’un être se distingue, invente sans s’expliquer, possède un génie propre, découvre, engendre de l’imprévisible, il peut prendre conscience de lui-même et se vouloir, c’est alors une identité. En principe, un phénomène rare dans la mer des causes.

Si l’identité n’est pas les autres, ne résulte pas des autres, cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas de conditions d’existence. Au contraire, elle utilise toutes les conditions de son existence, les déterminations matérielles, psychologiques, sociologiques, économiques. Elle se fait à partir de tout ce qui est là, de tout ce qui la détermine, comme un constructeur de maisons qui utilise les matériaux qui se trouvent autour de lui. Sa créativité consiste justement à savoir utiliser ce qui lui est donné.

Si l’identité existe, elle n’est pas les autres, mais elle n’est pas non plus leur négation, au contraire, elle est leur rassemblement. Car plus je m’attache à mes forces créatrices, plus je combats l’absurde en pensant mieux et en agissant mieux. À mesure que je dégage un sens, j’acquiers de la sécurité et commence à m’attacher à moi-même. C’est alors que je découvre que je suis le rassemblement des autres : tous ceux qui m’ont précédé pour me donner la vie, la parole, l’art, la philosophie, la science.

L’identité d’un pays vient au monde lorsque ce pays compose, selon son génie propre, avec toute sa réalité concrète, un art de vivre à la fois adapté et original.

L’attachement au pays

J’ai dit que l’identité d’une personne est la densité de son attachement à elle-même, et que cet attachement se mesure à l’énergie qu’elle consacre aux liens physiques, biologiques, affectifs et spirituels qui la lient à la nature, car la nature est sa source vitale et que sa vie et sa santé dépendent d’elle. S’il s’agit de l’identité d’un peuple, la question devient : Est-il attaché à lui-même au point de consacrer réellement des efforts essentiels à la santé écologique de son territoire?

96 La chute à Théodore 36 cm diam.

Peinture de Pierre Lussier

Pour cela, il faut tenir à sa vie suffisamment pour sortir du paradoxe de l’absurde : pourquoi ferai-je l’effort de penser et d’agir de façon sensée et constructive, c’est-à-dire en donnant du sens à ma vie et à la vie sociale de mon entourage, si je ne suis pas attaché à moi-même? Et si le monde reste absurde, il vaut mieux que je ne sois pas attaché à moi-même. L’identité peut rester enlisée toute une vie dans ce cercle vicieux : le monde est absurde et donc je ne m’attache pas à moi-même pour ne pas souffrir, mais comme je ne suis pas attaché à moi-même, pourquoi donner du sens ou agir de façon sensée?

Cet enlisement représente assez bien l’état d’esprit « post-moderne ». Il s’ensuit une sorte de flottement dédaigneux au-dessus de la nature, accompagné d’une migration générale de la soif de vivre dans des mondes artificiels ou virtuels. Ainsi déconnectés des et des plantes qui nous font vivre, on peut tout autant aimer détruire qu’aimer se détruire, en tout cas, on honore l’absurdité du monde dans le détachement de soi et le déni de la mort. Tel est le terrible paradoxe qui bloque l’identité au stade de la peur dans le contexte des cultures dites « post-modernes » et désabusées.

Pour sortir de ce paradoxe, il faut accepter de se lancer dans la vie avant de la juger : l’expérience avant la condamnation. Concrètement, cela veut dire combattre pour la vie, faire du chemin à la vie : fertiliser les terres, nettoyer les berges, planter des arbres, entretenir les sous-bois, faire beau le pays. Ensuite, il se pourrait que l’on trouve moins absurde le monde dans lequel nous sommes. On pourrait alors s’attacher à soi et au pays, et c’est alors qu’on pourra parler d’identité, puisque l’identité d’un pays est un territoire de sens et d’esprit qui donne le goût de vivre aux enfants.

Identité, notre lien avec le territoire

C’est par l’identité que tout peut prendre un sens. L’identité suppose un noyau créatif qui me distingue, mais aussi une conscience qui rend possible l’exercice de cette créativité. Pour être créatif, il ne faut pas seulement voir, il faut aussi voir que cela pourrait être autrement, avoir une conscience. Jouir de la vie, c’est fondamentalement reconnaître le plaisir, la joie de voir et de pouvoir faire quelque chose pour améliorer son sort.

09 Il est une planète 60cm diam.

Peinture de Pierre Lussier

Dehors, il y a des arbres, des maisons, des mouvements, toutes sortes de choses noyées dans le silence de l’être, mais s’il n’y avait aucune conscience nulle part pour en jouir, cela n’aurait aucun sens. C’est pourquoi l’identité (le fait de prendre conscience que je suis une conscience et de m’approprier cette conscience) constitue la base par laquelle la réalité a du sens. Évidemment, cette appréciation est relative. Même lorsqu’on trouve que la vie est absurde, c’est déjà une manière de lui attribuer un sens, dans ce cas, un sens négatif. Sans un noyau de conscience et de création, rien n’a de sens, pas même le sens de l’absurdité.

L’identité, c’est en quelque sorte notre attachement à cette conscience créatrice : « Oui, je suis cette conscience, et c’est en elle que j’éprouve toute l’émotion de vivre. » La conscience n’est possible que dans un lien intime entre l’intérieur (le sujet conscient) et l’extérieur (l’objet de la conscience) et ce lien est étrange, il est toujours double :

  • je tire ma vie de l’extérieur : sans l’air, l’eau, la nourriture, je n’existe pas ;
  • j’ai un certain pourvoir sur l’extérieur, je peux contempler le monde et en jouir, mais cela veut aussi dire que je peux améliorer mon sort.

Pour que l’identité puisse sentir le lien vital qui la relie à un environnement, il faut qu’elle soit plongée dans l’expérience quotidienne de ce lien, il faut qu’elle puisse ressentir qu’elle ne peut pas vivre autrement que dans un environnement sain et nourricier, et que pour en jouir, elle doit pouvoir éprouver sa beauté tout en améliorant ses conditions de vie.

Mon identité ressent son attachement à la vie, ou bien, elle se dissout. À cet égard, l’identité est un savoir : ma vie tient à un fil, celui qui la relie à l’air, à l’eau, à la terre, au soleil… Sans ce savoir, sans cette émotion, la conscience tourne sur elle-même, dérape, et l’identité devient si floue, que si elle ne se remplit pas de contenus abstraits comme des beaux noms sur des valeurs à dire, des idéaux définis et brillants comme des néons, des traditions m’émorables, sans ce discours, elle s’efface.

Je crois qu’il y a eu des peuples, jadis, suffisamment conscients de dépendre d’un territoire pour s’acharner à le connaître, à l’aimer, à lui découvrir un sens et à en jouir. Si ces peuples ont bien existé comme je le pense, ils avaient une identité. Mais dans le contexte de l’industrialisation et de l’informatisation du monde, une grande part des cultures sont devenues des nuages flottant au-dessus de la nature, conçues principalement pour nous en préserver, pour nous bercer dans l’illusion que nous n’avons pas besoin des arbres pour vivre, mais seulement de nous-mêmes. Alors les contenus des identités nationales deviennent des chartes, des religions, des constitutions, des histoires, des idées, un produit strictement humain, et non pas un lien entre l’homme et son territoire. Comme cela ne tient qu’à soi, une angoisse profonde sourd dans les esprits, et cette angoisse durcit les contenus qui, inévitablement, entrent en guerre les uns avec les autres.

Pouvons-nous retrouver l’amour du pays, c’est-à-dire des arbres et des rivières, des terres et des mers ?