Méditation du samedi: Un détail contre la mort

J’ai dit que notre malheur venait d’un enfermement dans une sphère en miroir qui réfléchit sur nous nos propres peurs au point que nous nous attaquons les uns les autres de crainte d’être attaqués. Réflexe de paranos. Nous devons nous extraire de là. J’ai dit ensuite que les détails que nous découvre la science percent parfois l’écran et nous donnent un aperçu de la réalité. Et cette réalité n’est pas aussi mortelle qu’on l’imagine.

Voici un détail présenté par Joël Ignace dans Peut-on aller en dessous du zéro absolu ? Revue Science et Avenir18 décembre 2020Je résume :

Au zéro absolu de la température, le préjugé classique voulait que les atomes soient complètement statiques, et que donc, l’univers devrait finir par mourir de froid par dilatation. Rien ne peut être plus froid que le zéro absolu (-273,15 °Celsius), cela constituait un des piliers de la « théorie » de la mort cosmique (Le Big Freeze). En 2013, des physiciens allemands sont parvenus à obtenir un gaz qui a atteint une température inférieure au zéro absolu (expérience plusieurs fois vérifiée par la suite). À une fraction de degré sous le zéro absolu, donc à un détail près, on constate que la distribution de Boltzmann s’inverse. Dans la distribution de Boltzmann (au-dessus du zéro absolu), toutes les particules n’ont pas la même énergie, la majorité des particules restent à un niveau d’énergie faible et un petit nombre seulement s’agitent fortement. Il y a une part importante de hasard (phénomène stochastique) dans la chaleur. Mais en bas du zéro absolu, cette distribution s’inverse : tout à coup, les particules vibrent avec harmonie, elles ont formé un commun accord (synchrone), « si bien que la température négative est plus chaude que n’importe quelle température positive ».

Bref, une fois proche de la mort thermique, le cosmos devrait repartir presque dépourvue de hasard et non pas mourir. Voilà un détail qui perfore l’écran de la mort dans lequel on projette nos peurs que l’expérience contredit. Cette expérience renforce une philosophie de bon sens qui veut que la vie l’emporte sur la mort, car, sinon, le temps commencerait et finirait à un moment particulier, or, en l’absence de temps, il n’y a évidemment pas de moments particuliers. Si le temps est, il a toujours été et sera toujours.

Méditation du samedi: Science et enfermement social

L’esprit scientifique est rare, le scientisme est omniprésent. Le scientisme prend pour vrai ce qui n’est que théories interprétatives qui, le plus souvent, ne sont que des miroirs de nos angoisses qui entretiennent notre enfermement. La science, elle, s’intéresse aux détails qui mettent à mal les théories pour les faire évoluer non pas vers nos préjugés culturels mais vers la réalité observable. Elle nous délivre.

Je ne suis pas un scientifique, mais je ne peux pas résister au plaisir de lire des « détails » qui bouleversent mes préjugés. Par exemple, le détail de trois quarks différents se combinant dans une mystérieuse agitation structurante pour former un proton stable pour des milliards d’années; ou comment une mitochondrie produit un filament d’ARN codant engendrant une protéine qui va migrer et déclencher une chaîne incroyablement complexe de réactions immunitaires… Tout cela m’émerveille en me faisant toucher le réel… Et rien n’est plus pareil. La science décrit des chaînes de réactions si complexes que soudain l’arbre devant la fenêtre devient complètement improbable. 

Je distingue science et philosophie. Dire que le cosmos vient du néant et du hasard pour retourner au néant et au hasard est une projection culturelle, ce n’est ni de la science ni de la philosophie, c’est un mythe moderne. Le scientiste est celui qui passe de la science à la projection culturelle sans même s’en rendre compte. Le scientifique, lui, définit le hasard (égalité parfaite des probabilités). Ensuite, ne le trouvant pas dans le réel, il décrit avec précision des probabilités inégales et souvent extrêmement improbables!

Plus profondément encore, pour des nécessités de méthode, la science fait « comme si » la réalité était un objet mécanique. Le scientifique est lucide à cet égard. Mais lorsque la politique s’empare de la science pour se légitimer (comme actuellement), cela mène forcément à la dérive des décrets (« comme si » une société se conduisait de la même manière qu’une automobile). Deux graves conséquences : la société ne suivra pas éternellement; pire, elle se sent perdre sa valeur, car un objet mécanique n’a plus ni sens ni valeur dès qu’il n’est plus utile à sa fin (comme une automobile inutilisable devient absurde et sans valeur). La philosophie tente de restaurer le réel et son sens. Lorsqu’on lit un texte, on doit connaître les détails du passage complexe des graphèmes aux phonèmes, la syntaxe, la grammaire, etc. Cependant, ces détails ne donnent pas le sens du texte. Un philosophe qui ne tient pas compte des détails révélés par la science ne peut restaurer ni le réel ni son sens. Pour sortir des projections culturelles qui nous rendent malades, nous devons, au minimum, croiser science et sagesse.

Renaître humain

Dès l’antiquité, nous avons inversé la propriété : alors que nous appartenons évidemment à la nature, nous avons imaginé que la nature nous appartenait. C’était déjà un acte de schizophrénie, une perte de contact avec la réalité et son remplacement par l’hallucination de nous croire « sur naturel ». Une telle schizophrénie est un enfermement psychosocial dans un cercle vicieux : se persécuter soi-même par hallucinations interposées, autrement dit, voir la nature cruelle et le devenir; voir la nature absurde et le devenir; voir la nature mécanique et le devenir…

Comment sortir de cette étrange prison-miroir où l’ombre de nous-mêmes projetée sur l’écran de notre propre société correspond tellement à nos peurs, à nos traumatismes, que nous ne trouvons plus d’issue! Craignant la faim, nous vidons les océans et asséchons les terres; redoutant de suffoquer, nous rendons l’air irrespirable; paniqués par les cataclysmes, nous déréglons le climat; apeurés par l’envahissement des étrangers, nous envahissons leur économie… En langage technique, on dit alors que le schizophrène est victime de forclusion : ce que le malade produit par le refoulement de ses peurs lui apparaît comme provenant de l’extérieur de lui-même. Il se voit victime, il est bourreau.

« Lorsque Phénix sent sa fin venir, il construit un nid ; il y met le feu, bat des ailes pour attiser les flammes et s’y consume. Il renaît de son cadavre. »

Comprenez-moi, je ne suis plus à l’étape de me scandaliser, je parle en travailleur social, je voudrais aider mon « patient collectif » à se libérer de ses propres images obsédantes. Je voudrais qu’il puisse trouver en lui la lumière de la réconciliation avec lui-même. Ainsi, il pourrait passer de la culpabilité refoulée et projetée à la responsabilité confiante.

Bientôt, le 25 août de cette année sera publié chez Leméac, Sur la route des grandes sagesses. J’ai écrit ce roman, non comme une critique, mais comme une thérapie. Il est basé sur notre histoire et sur notre nature intérieure afin que par le contact entre les deux, nous retrouvions l’équilibre.

Dans mes méditations du samedi, je voudrais explorer quelques pistes de cette libération : la science, l’observation, l’amitié, la solidarité, l’art, le pragmatisme, l’amour, la sainte colère, la réconciliation avec soi-même…

La flute ombilicale

Dans son roman À quatre voix, Tagor (Prix Nobel) fait dire à un saint athée : « De même que le changeur fait tinter chaque pièce de monnaie pour l’éprouver, de même le monde [nous] éprouve […] À ceux qui valent quelque chose, il n’est pas permis de trouver la moindre ouverture par où s’échapper du devoir [de prendre soin des autres]. » Il écrit ailleurs : « Que seulement je fasse de ma vie une chose simple et droite, pareille à une flûte de roseau que tu puisses emplir de musique. » Pour cela, la flûte doit jouer le rôle de cordon ombilical entre la conscience et le monde. N’est-ce pas le rôle de la musique, et la flute n’est-elle pas douée de la forme qui l’annonce!

On doit se l’avouer, si on prenait au sérieux notre nombril, ce lien avec notre première maman qui se transforme en lien nourricier avec notre mère définitive la Terre, il vaudrait mieux rester nombriliste. Si on était vraiment nombriliste, on chanterait : La grande finalité de la nature, son chef d’œuvre, c’est nous. Et on s’assurerait de la santé de notre maman nature qui nous nourrit par le nombril à même…

Nous ne sommes pas nombrilistes, nous devons l’admettre, nous sommes simplement fous (fou = outre = hors de soi), incapables d’assumer nos devoirs vis-à-vis de nous-mêmes. Comme toute folie, il s’agit sans doute d’un mécanisme traumatique. 

De quel traumatisme s’agit-il? La trahison par un autre ne produit généralement pas un traumatisme aussi fort que la trahison par soi-même. S’être trahi soi-même peut conduire au pire, car on ne peut pas se débarrasser du traître autrement qu’en s’autodétruisant.

Alors, comment rétablir la confiance en nous, la collectivité humaine, après tant de guerres sanglantes, de camps de la mort, de tortures, de commerces d’esclaves, de déforestation, de massacres d’animaux… Comment rétablir la confiance en nous-mêmes! Tel est le défi qui nous est lancé, à nous, qui voulons soigner l’être humain de sa folie.

Et tout écologiste qui est sensé ne peut pas imaginer que l’écosystème Terre retrouve son équilibre sans que nous retrouvions d’abord le nôtre. Sinon, toute technologie pensée pour aider sera retournée pour nuire.

Les propriétés de la propriété

Le problème n’est pas la propriété. Quand on est propriétaire, on prend soin de notre bien, on lave le chien et la voiture, on peinture la clôture, on entretient le gazon. Il est bien fou celui qui détruit sa propriété. Il est bien sage celui qui ne se laisse pas détruire par elle. Le problème, c’est qu’on ne se sent pas propriétaire de ce qu’on possède en commun : les parcs, les hôpitaux, les routes, l’air, l’eau, la terre, les forêts, les océans, les rivières… D’où vient cette folie? Car à quoi sert de faire briller sa cabine, si le bateau coule!

Qu’est-ce que la propriété? Au sens étymologique, donc au sens strictement romain, proprietas est ce qui n’appartient qu’à soi. C’est pourquoi il est légitime d’y écrire « Propriété privée »; il s’agit de priver les autres de ce bien. Ensuite, dans le contexte romain, ce n’est pas un devoir, mais un droit, le droit de conserver ou de détruire, d’utiliser ou de jeter, de léguer ou de gaspiller. En droit romain, ce droit de propriété non responsable absorbait toute la familia : biens, bêtes, esclaves, femme et enfants. Le droit romain inversait en fait une notion plus archaïque. Les Celtes, par exemple, pensaient qu’ils appartenaient à une famille, à une tribu, et bien plus, à la nature qui, elle, a droit de vie ou de mort sur nous. C’était la nature qui était propriétaire de nous et non l’inverse.

Dans les deux cas, loi romaine ou loi naturelle, la propriété est une sorte de clôture : la « propriété privée » par exclusion de presque tous; notre possession par la nature par inclusion de tous, et cela, dans un acte d’irresponsabilité, car ni l’homme ni la nature n’auraient de devoirs l’un envers l’autre, ils auraient même la fâcheuse habitude d’être réciproquement indifférents à leurs souffrances et à leur mort. Ce contre quoi luttaient les druides (et plus généralement les religions dites « naturelles »), qui par leurs rituels cherchaient à rendre mutuellement responsables hommes et nature.

Étrangement, lorsqu’on place le verbe « avoir » (verbe de possession) devant le mot propriété, un troisième sens surgit : avoir les propriétés de l’eau, par exemple, c’est être transparent, dissolvant, fertilisant comme elle. On définit chaque chose vivante ou non par ses propriétés. Et il n’y a pas de plus grande joie en écoutant un grand concert que de sentir que nous avons les mêmes propriétés que le compositeur, les musiciens, les instruments, et que nous participons d’une même œuvre. On dira que nous avons la même nature, jusqu’à l’idée (si évidente) que nous avons la même nature que la nature. Il n’y a peut-être pas d’autre plaisir que de vibrer à la même nature. C’est par là que la jouissance de nos propriétés communes nous rend responsables de prendre soin les uns des autres pour continuer à partager ce plaisir.

Méditation du samedi: Nourrir

L’objectif de l’ONU : éliminer la faim dans le monde d’ici 2030. Chaque jour, 25 000 personnes meurent de faim dans le monde. Chaque jour, 11 000 personnes meurent du COVID-19 dans le monde. Actuellement, 690 millions de personnes souffrent de la faim et 47 millions sont infectés par le COVID-19. Le confinement a jeté environ 60 millions de personnes de plus dans la faim.

L’agriculture extensive associée à la déforestation, disent les experts de l’ONU, génère 23% des gaz à effet de serre qui tuent à petits feux l’agriculture. Il faut changer de paradigme. Sinon, nous nous retrouverons dans une crise alimentaire mondiale. L’agroécologie est une science, une pratique et un mouvement social dans laquelle Sageterre s’inscrit. C’est la piste d’avenir que veut prendre l’ONU, mais l’industrie agrochimique résiste de tout son argent.

Premier pas, Gan Gaugh

L’agroécologie est complice de l’écologie intégrale proposée par la Charte de la Terre de l’UNESCO, elle consiste à :

  • réaliser le compagnonnage d’espèces variées permanentes ou non dans un même écosystème comprenant des zones naturelles préservées;
  • adapter les plantes au climat changeant en prenant le contrôle local des semences;
  • améliorer la résistance des plantes par le contrôle mécanique ou biologique des maladies et des parasites sans chercher à les éradiquer;
  • nourrir le sol par le compostage en tas, le compostage de surface et les engrais verts;
  • développer la résistance des plantes à la sécheresse par un arrosage minimal précis, la sélection locale des graines, l’enracinement en profondeur, etc. ;
  • travailler à l’autosuffisance alimentaire, la distribution locale, l’éducation à l’alimentation saine, l’élimination du gaspillage;
  • conscientiser à la nécessaire diminution de la consommation de viande et des aliments industriellement transformés;
  • établir la sécurité alimentaire par une distribution équitable des aliments et de ses revenus;
  • intégrer affectivement l’être humain dans son paysage par des immersions dans la nature;
  • militer contre l’agriculture destructrice ; 
  • militer contre la surexploitation de la main-d’œuvre agricole (70% des personnes qui souffrent de la faim sont des agriculteurs);
  • s’organiser en petites communautés socioocratiques;
  • travailler à la justice sociale en impliquant les plus démunis dans la production, la transformation et l’éducation culinaire;
  • encourager la vie culturelle, artistique, philosophique, scientifique et spirituelle afin de diminuer la consommation des biens inutiles tout en favorisant le développement complet de l’être humain.

L’agroécologie prévient les pandémies en favorisant l’adaptation des êtres humains et des animaux aux virus naturels.

Bref, l’agroécologie vise à nourrir l’humanité au sens matériel comme au sens social, au sens affectif comme au sens spirituel sans détruire l’environnement; au contraire, en rétablissant des écosystèmes et en favorisant leur santé.

Je résume ainsi un article de Luca Beti, dans la revue Un seul monde, no 4, décembre 2020.

Méditation du samedi: CONFINER, dans ce verbe, toute notre histoire

Confiner, du latin confinium veut dire dresser des frontières, créer une séparation aux « confins » de laquelle, il y a le danger, les étrangers, les barbares, la nature sauvage, la peste et autres virus, Satan et le mal. Toute l’histoire tragique de l’être humain se résume dans ce clivage « tribal » du latin tribus, division.

Comment allons-nous sortir de nos réflexes millénaires de « confinement »? Ne faudrait-il pas plutôt entrer dans le monde de la vie et s’y adapter.

Vivre avec les autres, c’est le plus grand plaisir au monde. En fait, c’est la source même de tous les plaisirs : partager un bon repas, partager nos sentiments, nos rêves, nos peurs, se toucher, s’embrasser, se féliciter, se trouver beaux, se sentir utiles, partager notre lit… On dit que l’enfer, c’est les autres. En réalité, les autres, c’est notre seul paradis réaliste. L’enfer, c’est l’enfermement. Et c’est lorsqu’on est enfermé intérieurement ou extérieurement, que la vie avec les autres devient infernale.

Il n’est pas nécessaire d’être si sage, si altruiste, si fraternel pour goûter cette joie, il suffit de vivre avec les autres et non pour ou contre eux. « Avec » veut dire à égalité et en toute réciprocité sans s’oublier ni les oublier. « Les autres » veut dire n’importe quelle personne humaine, puisque cette condition suffit à faire un être assez semblable pour vivre en relation avec nous et assez différent pour que ce soit mutuellement profitable.

Apprendre à vivre avec les autres est la seule route vers le plaisir de vivre, mais cela ne suffit pas pour traverser le temps, car si nous n’incluons pas les animaux, les plantes et toute la nature qui nous fait vivre et dont nous dépendons, on ne pourra pas arriver au plaisir de vivre entre nous les humains, puisque les conséquences vont nous rattraper.

L’éthique relationnelle se réduit probablement à deux choses :

  • apprendre à voir du point de vue d’un autre;
  • apprendre à voir du point de vue de la totalité des autres, c’est-à-dire de toute la communauté des vivants.

À partir de là, nous pourrons traverser le temps, parce que le plaisir va l’emporter sur la peur, et nous ne serons plus en proie à une fuite en avant suicidaire.

Nous avons tous souffert du confinement et peut-être même que nous nous sommes adaptés à lui et que nous avons, hélas, appris à refouler nos besoins sociaux et affectifs. Le déconfinement ne sera peut-être pas si facile, il supposera un désapprentissage. Il faudra traverser une pellicule de peur qui nous restera.

On ne doit pas sous-estimer la nécessité d’échanger nos bactéries et nos virus pour suivre l’évolution biologique du vivant. On ne pourra pas vivre indéfiniment dans une bulle antivirale, cela mènerait forcément à l’extinction de notre espèce. Les vaccins ne sont que des « informations » nous aidant à vivre dans le monde des bactéries et des virus qui est le monde de la vie. Nos systèmes immunitaires doivent faire le reste pour suivre l’évolution.

On me dira peut-être qu’il est trop tôt pour parler d’apprendre à vivre avec les autres dans le monde du vivant et des virus. Peut-être! Mais le confinement comme seule stratégie pour stopper un virus a prouvé son insuffisance. Il n’existe pas de bouton « pause » sur la tête d’un être humain. Toujours il sent ce qui lui manque et toujours il devient malade s’il ne trouve pas de réponse à ses besoins essentiels et à ceux qu’il aime.

En réalité, il n’est pas trop tôt, il est même très tard. Nous devons cesser de nous isoler des conditions nécessaires à la vie, nous devons cesser de nous traiter nous-mêmes comme si nous étions en dehors de la nature, nos sciences médicales et autres doivent apprendre à nous traiter comme des êtres naturels et non comme des mécanismes détachés du vivant.

Méditation du samedi: L’intelligence collective face à la pandémie

Dans le cas de la pandémie, l’un des défis est sans doute la pensée unidimensionnelle[1]. Elle isole l’enjeu de la pandémie du problème global de la santé qui, lui-même, est isolé du problème crucial de l’écologie.

Une intelligence à large faisceau, ajoutant la sagesse aux sciences humaines et les sciences humaines aux sciences médicales, aurait probablement préparé la riposte bien avant la pandémie, car elle était prévue depuis longtemps.

Elle aurait évalué la stratégie à prendre : 

  • soit une stratégie d’éradication (comme on le fait avec l’Ebola);
  • soit une stratégie d’immunisation (comme on le fait avec la grippe, par exemple). 

Tout dépend si le taux de mortalité est élevé, s’il est spécifique (s’il est dangereux uniquement pour les personnes qui ont telles ou telles caractéristiques), s’il est comparable aux autres maladies virales qui se sont normalisées dans l’histoire des coadaptations virus – humains. Tant que l’information n’est pas suffisante pour faire ce choix déterminant, la prudence recommande une stratégie d’éradication

Dans le cas de COVID-19, l’information est arrivée lentement de Chine et les réactions nationales ont été lentes. Nous avons donc été acculé à une stratégie d’immunisation. Cependant, du même souffle, il fallait aussi mettre de l’avant une stratégie à long terme de prévention tenant compte du problème dans sa globalité et donc, dans son lien avec l’écologie biologique, sociale et économique.

  • Une stratégie d’éradication demande une grande vitesse de réaction (c’est le facteur le plus déterminant). Il est nécessaire de dépister systématiquement (et non seulement les cas symptomatiques) pour bloquer complètement le virus le plus près des sources possibles. Bref, isoler complètement les foyers de contamination potentiels. Dans une même action, éradiquer le virus localement personne par personne, contact par contact, lieu par lieu. Comme on tente de le faire actuellement avec les variants les plus à risques.
  • Une stratégie d’immunisation suppose 4 directions :
    • apprendre à vivre avec le virus à long terme (et non pour quelques mois). Donc, dépendamment du mode de propagation du virus, utiliser des moyens de ralentissement qui soient socialement et économiquement viables à long terme (par exemple des masques certifiés et dont on a enseigné l’utilisation, des protecteurs visuels, le lavage des mains, des gants…) bref l’attirail corporel et individuel qui peut diminuer les confinements qui devraient toujours être les plus localisés et les plus limités car ils ne peuvent tenir longtemps sans conséquences graves;
    • favoriser la santé globale (exercices physiques, saine alimentation, diminution des mauvaises habitudes…) pour améliorer le système immunitaire des personnes (diminuer les facteurs de stress, éviter de provoquer la peur, favoriser la santé mentale et la vie sociale);
    • développer des moyens curatifs adaptés aux groupes de personnes les plus à risques ;
    • développer des vaccins sécuritaires et efficaces pour aider le système immunitaire.
  • Des stratégies de prévention : 
    • arrêter la déforestation, le braconnage, les marchés d’animaux sauvages, tout ce qui favorise le passage des virus animaux vers l’être humain;
    • augmenter la surveillance des grands laboratoires pour diminuer les risques de fuite de virus dangereux;
    • mettre de l’avant un principe de prudence et de précaution[2] devant les risques iatrogéniques[3], agronomiques et pharmaceutiques de technologies prématurées (mais très profitables aux investisseurs);
    • lutter contre la pollution de l’air, de l’eau et des océans;
    • lutter contre réchauffement climatique ;
    • développer des stratégies mondiales pour forcer une éthique de l’économie susceptible d’équilibrer le profit comme seule motivation de l’investissement.

Ensemble, ces stratégies auraient sans doute entraîné une augmentation de la confiance collective envers les institutions démocratiques et favorisé la participation collective aux solutions.

Alors, pourquoi sommes-nous restés bouche bée devant des approches que nous avons senties très tôt si peu adaptées à l’être humain, un être social?

Je sais bien qu’il est facile de nous critiquer après coup, mais il semble que nous devons apprendre à vivre à la fois avec des pandémies, une grave crise écologique et la dégradation des démocraties, trois défis qui forment un seul problème. Nous devons donc devenir collectivement plus intelligents et plus engagés. Tirer leçon de nos inerties, apprendre à éviter les pièges de la désinformation et ceux des révoltes aveugles. Faire notre autocritique avant celle de nos gouvernements (qui doivent souvent gérer nos propres contradictions).

Je suis philosophe, je ne peux que lutter contre la pensée unidimensionnelle qui n’est jamais scientifique, car elle ne fait pas appel à toutes les sciences mais seulement à quelques-unes; qui n’est jamais sage, car elle ne regarde ni le passé ni l’avenir; qui n’est jamais sensée, car elle ne recherche ni les causes ni les fins.

Je partage la conviction que la conscience est le moteur de notre humanisation parce qu’elle est la seule composante de notre intelligence capable de superviser une nécessaire reprogrammation de nos réflexes afin de nous mobiliser vers des actions diversifiées, synchronisées et adaptées dans le cadre d’une démocratie toujours à reconstruire et à développer pour faire face à un problème global : notre clivage vis-à-vis de nous-mêmes et vis-à-vis de la vie. 


[1] Dans L’Homme unidimensionnel, Marcuse affirme que nos systèmes politico-économiques trop peu démocratiques augmentent et multiplient constamment les formes de répression sociale pour neutraliser toute liberté de penser. La conséquence, c’est un univers de non-pensée au sein duquel l’esprit critique est effacé et les comportements sont automatisés.

[2] Le principe de prudence enveloppe le principe de prévention et de précaution. La prévention vise les risques avérés, ceux dont l’existence est démontrée. La précaution vise les risques possibles, hypothétiques, non encore confirmés scientifiquement.

[3] Maladies engendrées par des thérapies ou des médicaments.

Méditation du samedi: Sortir de la panique collective

Les climatologues, les biologistes, les environnementalistes et même les virologues avertissent : voici le mur. Car, c’est un seul mur. 

Et les collectivités foncent droit dessus. 

Sommes-nous dans une sorte de panique?

Alors que la vie en société s’est développée pour nous protéger contre les duretés de la nature, elle se substitue à elle et ajoute sa propre violence. Et cela semble nous rendre collectivement aussi bêtes qu’un troupeau courant éperdument vers une falaise. Quel prédateur nous poursuit? 

J’examine ma propre peur. 

Oui! l’acquittement de Donald Trump me fait peur. Oui! Erdogan, Bolsonaro, Loukachenko, Jinping, Poutine me font peur? L’armée birmane me fait peur, mais aussi les magnats du pétrole, des ventes à rabais et des médias sociaux. Rien ne semple les arrêter et un grand nombre de gens tombent dans leurs pièges. Rien ne semble arrêter leur violence physique (répression), sociale (contrôle de l’information) et économique (surexploitation de la personne humaine et de l’environnement). J’ai peur aussi de l’emballement du climat, la perte des habitats et les pandémies qu’elle provoque.

Peinture de Pierre Lussier

Toute violence engendre évidemment la peur. La peur devrait stimuler l’intelligence à se défendre, mais, dépassée un seuil, la peur produit un phénomène social qui rend vraiment bête : la panique. 

Prenons un modèle réduit : si je suis perdu avec des amis en pleine forêt, chacun prendra rapidement conscience que sa meilleure chance de salut repose dans la solidarité : l’intelligence du groupe. L’action sera intelligente, c’est-à-dire diversifiée, synchronisée et adaptée. Mais si le groupe est manipulé par des narcissiques et se divise en factions qui se combattent, la peur passera au stade supérieur puisque le danger est maintenant intérieur. À ce stade, la peur inhibe gravement la conscience. L’intelligence disparaît dans la panique. 

La panique est un réflexe étrange où l’individualisme mène à l’automatisme d’imitation; tout à coup, chacun individuellement fait comme tout le monde : la fuite aveugle dans des corridors aménagés d’avance.

La solidarité est tout autre chose, elle n’est surtout pas l’imitation et le réflexe de soumission aux plus manipulateurs. La solidarité suppose l’originalité des pensées, la différentiation des idées, des valeurs et des émotions, l’expression libre, le joyeux dialogue des idées contradictoires, tout ce qui permet l’intelligence collective et l’action diversifiée, synchronisée, adaptée. Car si tout le monde pense la même chose et fait la même action, il n’y a plus d’intelligence sociale, mais de simples réactions unidimensionnelles et aveugles.

Comment aider nos démocraties chancelantes, maintenant secouées par des paniques manipulées de haut? (Comme ce fut le cas pour la prise du Capitole, ou comme c’est le cas pour l’achat en masse des véhicules individuels les plus énergivores.)

Sans doute, en sortant nous-mêmes de la panique, en pacifiant nos esprits, en reprenant notre autonomie émotive, nos valeurs et notre lucidité. Ce qui pourrait nous permettre de participer à des mouvements de réelle solidarité (donc réellement démocratiques), orientés vers l’éducation, visant à faire face aux défis de l’heure.

Méditation du samedi: Pour l’amour de nos enfants, déconfiner nos coeurs

Notre conscience recherche la présence des autres, l’amitié, l’amour, la solidarité familiale, la fraternité, mais elle est confinée dans un cerveau, et ce cerveau est socialement configuré « nombril du monde ». Nous ressentons tant de plaisir à vivre en couple, en famille, en groupe dynamique, mais nous sommes plongés dans une sorte de moule sociale, de structure économique qui nous conditionne à un individualisme mordant.

On dit que ce n’est pas un conditionnement, que l’enfant est naturellement égoïste. Peut-être! mais il est également tourné vers les autres. Combien d’enfants sont protecteurs de leurs parents, de leurs frères et sœurs, de leurs amis. Ils ont rapidement pris conscience qu’il y a plus de plaisir si les autres en ont aussi, qu’il est plus agréable de jouer ensemble que de se faire du mal, que la sécurité est dans l’entente et non dans le conflit. Mais comment voulez-vous qu’ils cultivent cette prise de conscience (tellement évidente) si toute la société, l’économie, le travail, la consommation sont organisés pour renforcer la loi « du (supposé) plus fort (pour son intérêt propre) »!

Nous vivons au cœur de cette contradiction : conscience du plaisir et de la sagesse de la solidarité confinée dans une machine de compétitions individualistes qui nous programme. Que ce soit pour le pouvoir politique, économique ou médiatique, la bataille des places est inévitable. Notre conscience solidaire est enfermée dans une joute qui nous fractionne les uns en concurrence avec les autres avec des gagnants et des perdants.

Quel paradoxe! Il révèle l’étrange identité de l’être humain. Sa conscience est capable de comprendre, de s’adapter, de transformer son corps et son environnement. Mais justement, une fois qu’il a sculpté son monde social, celui-ci tend à le détermine comme un corset. Il est comme le sculpteur : artiste libre, il analyse le marbre, imagine une forme et la réalise. Mais s’il en fait trop, s’il ne porte pas attention, le marbre finit par l’entourer et l’emprisonner. 

Allons plus loin, l’être humain ressemble à un sculpteur dont l’objet à sculpter est d’abord lui-même, tel l’enfant qui à force de plaisir musical et de pratique se fait un cerveau, des mains et tout un corps de musicien, comme le forgeron qui se fait une tête, des bras et tout un corps de forgeron. Collectivement, ce sculpteur de lui-même sculpte sa structure économique, politique et sociale. Il peut se sculpter socialement sage : aimer pour être aimé, protéger pour être protégé, partager pour profiter d’une société de partage. 

Là où la difficulté tourne au vraiment très difficile, c’est qu’il arrive au monde dans un monde fait, un monde qu’il peut changer comme on peut changer la forme du marbre, c’est-à-dire avec beaucoup de difficultés, surtout s’il s’agit d’un édifice élevé sous forme de labyrinthe, immense et millénaire, une mégalopole en béton, en bitume, en vitre, en lois, en pratique économique… 

Ce sculpteur de société a quelque chose de la termite : qu’il le veuille ou non, il contribue (par touches infimes) à sculpter la société qui l’entoure et qui le conditionne, peut-être même qui l’oblige à une compétition avec gagnants et perdants, entretenant ainsi une violence sourde (la pauvreté) et une violence ouverte (guerres, révoltes, répressions…).

Alors arrive le paradoxe déchirant de l’enfant :

  • une conscience capable de former une société conforme à ses intérêts et donc aux intérêts de tout le monde, car c’est l’unique moyen d’arriver à survivre aux difficultés de la vie réelle sur une terre réelle dans l’état actuel du monde tel qu’il se présente à lui; 
  • mais ce processus de transformation sociale s’est lui-même perverti au point de faire entrer l’enfant dans une lutte contre les biens communs : l’air, l’eau, la terre, mais aussi l’élan des enfants vers le savoir vivre ensemble. 

Bien que seul un fou puisse imaginer que la lutte des places nous permettra de faire face à la vie réelle sur terre, nous sommes aujourd’hui prisonniers d’une structure sociale et économique qui nous conditionne au « chacun pour soi ». Il est même difficile de « gagner sa vie » sans jouer ce jeu de compétition dans lequel, d’évidence, tout le monde est perdant.

Je ne dis pas, comme Rousseau, que l’enfant est bon et que la société le pervertit, je dis que l’enfant possède une conscience créatrice qui peut saisir la logique de la vie meilleure qu’est la fraternité, mais que collectivement et après une très longue histoire de distorsions du raisonnement social et d’aveuglement des consciences, cet enfant se retrouve dans une collectivité à ce point bête et désorientée qu’elle croit pouvoir éviter le drame écologique sans changer le jeu qui l’a fabriqué.

Alors, je dis qu’il faut arriver à déconfiner nos consciences, pour rejoindre nos enfants dans leur sentiment que quelque chose ne va pas. Ce n’est pas parce qu’ils sont enfermés devant des écrans qui les conditionnent, qu’ils ne ressentent plus leurs émotions créatrices.

Jean Bédard