Une courte muraille entourait et protégeait la bourgade. Autour des murs, des champs en cercle donnaient l’épeautre, les légumes, les fruits, le miel, la joie. Un fleuve irriguait ces terres fertiles. Au centre de la bourgade, une fontaine jaillissait, les femmes s’y regroupaient. Tels les oiseaux du matin, elles racontaient les histoires de leur bonheur. Des huttes de boue séchée au dôme blanchi de chaux protégeaient les familles contre les midis cuisants.
Quelques clans s’étaient solidarisés pour reculer la nature sauvage afin de boire et de manger chaque jour sans être menacés par les bêtes sauvages ou envahis par les arbustes épineux. Pour coordonner ce regroupement, des joutes où les mains ne devaient jamais quitter l’adversaire décidaient du chef.
Gamesh avait gagné la dernière lutte. Il vivait dans la tour, y montait souvent et surveillait de haut. Comme les tâches étaient déterminées et que tous étaient à leurs affaires, il tournait en rond en lançant parfois des regards sévères pour faire sentir sa présence. Ses tours de garde s’enroulaient autour de sa vie tels des serpents d’ennui. Le matin ressemblait au soir, les nuits reflétaient les mêmes étoiles, les jours se miraient les uns dans les autres, le temps se morfondait dans un espace trop étroit…
Personne ne contestait la bienveillance de l’ordonnateur qui, lui, ne faisait qu’assurer le mouvement collectif telle une pesée entraînant un balancier. Il s’enfonçait dans un mal de l’âme, car tout allait bien dans le bourg. Parfois, il empruntait une femme et la remettait le lendemain à son mari, mais il ne s’attachait à personne, car son cœur descendait dans la nuit. Un enfant était-il né d’une de ces « déliaisons »? Comment savoir? Les femmes avaient leur époux. Néanmoins, une rumeur circula un temps. Une femme aurait eu une fille alors qu’un mari était au loin.
Peinture de Pierre Lussier

Certains soirs, Inana, une veuve, partait silencieusement en direction du désert, plus précisément, vers le mont de pierres nues ombré de figuiers tortueux au nord du village. On n’y allait pas, car un bloc de ciel était tombé là-bas. À l’aurore, Inana, encore couverte d’ombres, revenait à pas vifs.
Gamesh l’aperçut. Il fit demander la femme et la questionna sur ce qu’elle allait faire si loin, sans peur et sans compagnon.
— Vous ne savez pas! Certaines nuits sans lune ou couvertes de brume, l’homme sauvage revient au mont des figuiers. Il m’attend.
— On en parle parfois. Comment est-il?
— Fort comme le soleil, habile comme le singe.
— J’irai avec toi, je le combattrai.
— Prie pour ta vie, répliqua la femme.
Gamesh éclata de rire.
Par une nuit sans lune et sans brume, il suivit la femme. Sous les étoiles, le sable étincelait devant eux pour ouvrir leur chemin. Le bloc de ciel tombé luisait, tel un guide. Avant même d’arriver à la colline, l’homme était là, debout, jambes légèrement écartées de la largeur de ses épaules, sa silhouette noire se détachant de la grisaille. Il semblait enraciné comme un sycomore dans un grand cercle d’assurance.
Physiquement, les deux hommes étaient de même grandeur, de même poids, de même proportion. Selon l’habitude, la femme lia les mains d’Enki, l’homme sauvage, avec une courroie de cuir longue comme sa jambe et large comme sa main, et fit de même pour Gamesh. Chacun des pugilistes passa sa courroie derrière les épaules de l’autre. Selon la coutume, celui qui réussirait à projeter son adversaire par terre, les deux épaules imprimées sur le sable, gagnait. L’homme qui perdait cessait de boire et de manger, s’évaporait sous les feux du désert. Son esprit devait veiller sur le vainqueur et ajouter sa force à la sienne.
La joute commença, le temps tournait autour d’eux en lançant des airs de défi. Les yeux s’enfonçaient dans les yeux, y trouvaient des forces nouvelles. Les corps tremblaient de tous leurs muscles, mais aucun n’arrivait à déséquilibrer l’autre, ni même à l’affaiblir. À jouer toute la nuit de tous leurs muscles devant la femme qui les excitait par sa danse, ils furent tous les trois liés d’amour.
Au matin, les deux hommes se mirent à osciller, parfois d’un côté à l’autre, parfois d’en avant à en arrière. L’un donnait la force à l’autre et réciproquement. Aucun des deux ne savait qui avait commencé le jeu, l’un s’arquait, l’autre se penchait dans un rythme parfaitement synchronisé qui s’amplifiait. Le sol lui-même se mit à vibrer. Leur puissance combinée atteignit un niveau terrifiant. Les pieds étaient ancrés profondément dans le sable et servaient de pivot. À un moment, les deux courroies cédèrent en même temps et les colosses furent projetés l’un par-dessus l’autre, dans un grand éclat de rire.
Inana les prit tous les deux dans son cerceau. Ils ne faisaient plus qu’un seul corps, un seul spasme, une seule jouissance, une seule envolée dans les sphères de l’amour. Une fois assouvis, ni Gamesh ni la femme ne voulurent revenir à la bourgade, car Enki, l’homme sauvage, n’y était pas autorisé.
Enki connaissait les sources cachées, les buissons nourriciers, les insectes comestibles, les petits rongeurs qui courent sous le sable. Ils apprirent ensemble à ouvrir les portes mystérieuses de la liberté et à pénétrer dans les abîmes de l’incertitude. Il y eut des jours et des nuits, il y eut des plaisirs et des épreuves, des joies et des angoisses. Ils connurent la faim, la soif, les attaques de fauves, les chasses infructueuses, les dards du soleil, mais aussi les repas délectables, les matinées lascives, les rêves éclatés… Ils s’aimaient et ne formaient plus qu’un seul arbre aux branches enlacées.
Chaque fois que Gamesh croisait les yeux de Inana, son cœur fondait de douceur, il serait mort de toutes les morts pour la garder près de lui. Chaque fois qu’il croisait les yeux d’Enki, il frémissait de vigueur, il serait mort de toutes les morts pour le garder près de lui. Enki vivait la même chose avec ses deux amis. Inana les réunissait et se comblait d’eux autant que la lune se gave de Saturne et de Jupiter.
Après un jour particulièrement brûlant suivi d’une nuit particulièrement glacée, Enki fut terrassé, comme ça, sans cause apparente, sinon la fièvre. Il s’écroula. Sa jambe gauche enfla, sa chair s’ouvrit, le sang sembla bouillir, cela se répandit sur l’autre jambe, puis les bras. Tout le corps y passa. Au bout de cinq jours, les vers et les asticots commencèrent à nettoyer ses os. Bientôt, le squelette reposa dans les bras d’Inana. Toutes ses larmes, ses seins, son ventre, ses gémissements restèrent impuissants. Elle resta là, inerte, telle une écaille d’huître enveloppant une pierre précieuse.
Gamesh lui tendit la main, elle lança un hurlement affreux. Le lendemain, elle était inerte, desséchée sur les os d’Enki.
— Prends-moi! hurla Gamesh au Soleil en ouvrant les bras.
Mais l’astre continua sa course, sans broncher. La nuit, pas une seule étoile ne versa une larme. Sec était le ciel, sec était le sable, secs étaient ses yeux. Gamesh maudit sa vie, ainsi que la force et la résistance de son corps. Il marcha jusqu’à la colline. Il se tapa la tête sur la pierre tombée du ciel. Le sang glissa pour l’apaiser. Un silence de mort l’emmura dans son propre esprit. Acharné, son cœur battait encore et encore. Il n’était plus que mépris pour la vie, on aurait dit un oiseau brisé vomissant sa mère de lui avoir donné la vie.
Il entendit une plainte au fond de son âme : « Oh, Soleil, ta cruauté est sans borne. Chaque vie que tu donnes à aimer, tu la reprends! Que valent la lune, les étoiles, la terre et tout ton spectacle de candélabres si tu dévores ceux qui te doivent la vie? Pourquoi m’as-tu donné un cœur? Dévore-moi qu’on en finisse! » Il s’assit au pied d’un figuier pour attendre la mort. Les jours passèrent aussi insultants les uns que les autres.
Une jeune femme le vit du haut de la tour, elle eut pitié. Elle lui apporta de l’eau fraîche. Il n’avait plus la force de boire. De son doigt mouillé, elle fit entrer l’eau dans sa bouche. Par réflexe, il tétait comme un bébé au mamelon de sa mère. Quelques jours plus tard, elle put le nourrir d’une bouillie de figues qu’elle mâchait dans sa bouche pour le lui donner comme un oiseau nourrit son oisillon. Il reprit des forces. Un jour, il ouvrit les yeux. Le visage de la jeune femme sortit du brouillard et l’enveloppa. Il vécut encore quelques années autour d’elle comme un enfant autour de sa maman.
Puis la mort approcha. Il se sentit vieux, fatigué, saturé de jours. Alors la jeune femme le fixa :
— Je suis ta fille, dit-elle, à ton tour de me donner mon dû.
Son cœur fit un bond.
— Maintenant que s’achève mon jour, tu te dénonces!
Elle resta silencieuse, attendant son dû sans broncher.
— Les vagues sur la mer montent et s’effondrent, dit-il enfin, les arbres se dressent et tombent, les oiseaux viennent picorer dans notre main et s’envolent, on dirait les notes fugaces qui s’entraînent les unes les autres. Qui peut empoigner quoi que ce soit? Tout est musique. Qu’importe. Je le vois bien aujourd’hui, la beauté, on ne peut que l’entendre. Les notes passent, mais je suis l’oreille qui écoute. Je t’emporte.







