Information de source

Rappelez-vous notre question : la nature, l’univers est-t-il une œuvre d’art en plus d’être une œuvre géniale? Évidemment, ce n’est pas une question scientifique. Aucune science ne répondra ni positivement ni négativement à cette question. C’est une question philosophique, c’est-à-dire ni subjective ni objective, mais concernant la relation entre sujets à travers la perception des objets. 

Dans le blogue précédent, nous avons libéré un indice à ce propos : dans l’art, une source cherche non pas seulement à communiquer quelque chose, mais à se communiquer elle-même sans vouloir ni assimiler l’autre ni se faire assimiler par lui.

Il nous faut maintenant mieux comprendre ce qu’est l’information. L’information est ce qui permet à une source d’information d’échapper à la parfaite reproduction d’elle-même. Lorsqu’une onde sonore croise son image parfaite inversée, les deux s’annulent. Une particule (agrégat d’ondes complexes) et son antiparticule s’éliminent mutuellement (cette pulsation forme d’ailleurs le fond vibratoire de l’espace-temps). 

L’information est toujours « configurante » (elle donne une figure, une forme), c’est-à-dire qu’elleproduit de l’organisation qui réfléchit sa source tout en s’en différenciant. Par exemple, la lumière transporte de l’information sur le soleil d’où elle provient (sa source), mais participe à différencier les atomes avec lesquels elle interagit (sa rencontre avec des électrons qui changent d’orbitaux sous son impulsion). Elle ne reproduit pas de l’identique, elle garde les distances (grâce au plafond de sa vitesse 300000 km/sec.) et différencie (ajoute de l’information).

Si les êtres communiquaient immédiatement (à la vitesse absolue) la totalité de leur être, l’univers disparaîtrait en un seul être avant même de pouvoir se différencier.

Bref, l’information :

  • forme une onde complexe capable de caractériser des infinités de différences qui conservent leur cohérence plus ou moins longtemps. Elle engendre l’intégrité d’une source. Un proton, par exemple, reste stable des milliards d’années, mais un neutron dure très peu de temps;
  • elle permet à une source de communiquer avec un réceptacle sans le confondre avec elle ni être confondue avec lui. L’information localise et différencie;
  • elle tient ensemble le total et le local en produisant des configurations, des complexités différenciées.

Il y a toujours une certaine réciprocité entre les sources d’information. En réalité, tout dans l’univers est à la fois une source et un réceptacle d’information. Les sources-réceptacles s’informent mutuellement, on parlera donc d’interactions.

Quand l’information me rejoint, elle participe à ma réalisation (par exemple, la lumière sans laquelle je ne vivrais pas), elle fait corps avec moi sans se confondre à mon corps, puis elle sort de moi en transportant de l’information à propos de mon corps et s’en va à la rencontre de d’autres sources-réceptacles, par exemple, l’œil d’un ami. Elle est une certaine empreinte-mémoire d’une source d’information.

En somme, on peut dire que l’information ne vise pas essentiellement un but informationnel (produire un effet donné), mais à exprimer quelque chose de plus global à propos d’une source. C’est une expression limitée de soi. Par exemple, en analysant le spectre de la lumière provenant d’une étoile, on peut connaître énormément de choses sur cette étoile, comme si elle voulait non pas communiquer quelque chose, mais se communiquer elle-même sans s’approcher et fusionner avec l’autre. C’est un premier indice qui nous rapproche de l’univers œuvre d’art plutôt que du simple gros ordinateur inconscient. L’information est une empreinte-mémoire codée, mais codée comment? C’est ce que nous verrons dans le prochain blogue.

Les premières images de collisions à 13 TeV dans le détecteur Alice. Les traces courbes montrent les particules chargées dont la trajectoire est infléchie par le champ magnétique de l’expérience. © Cern 

De l’information à la fulguration

Hier, c’était là, devant moi, un bosquet d’érables aux couleurs d’automne. Il est entré dans mon œil par l’ouverture d’une question poignante : S’agit-il d’une œuvre d’art? Car, si « oui », je suis dedans en pleine expression corporelle.

Mais comment pourrais-je savoir si c’est une œuvre d’art plutôt que, par exemple, un simple jeu de hasard ou un assemblage d’atomes électromagnétiques, le produit d’ingénierie d’un gros Inconscient génial? Évidemment, le moindrement qu’on a lu quelques formules biochimiques qui décrivent le changement des feuilles à l’automne, on est bien obligé d’exclure le hasard. Il nous reste l’hypothèse du gros Inconscient : pendant des millénaires et des millénaires, des vibrations en boucles sur elles-mêmes nommées « quarks » se sont combinées dans les étoiles pour faire toutes les espèces d’atomes (déjà une complexité inouïe), puis, les atomes ont formé des milliards de molécules différentes sur des planètes, et par essais et erreurs évolutives, les feuilles ont appris à mourir en couleur. C’est beau, mais par hasard.

Qu’importent les détails qui décrochent les mâchoires de notre intelligence tellement limitée, la question qui me tient à cœur, je la répète : Sagit-il d’une œuvre d’art? Si oui, qu’est-ce qui me le prouve? Quels critères ont pu convaincre le premier rédacteur de la Genèse qu’il avait affaire à un artiste, et non pas seulement à un Inconscient génial? Car la culture juive (et bien d’autres) répond positivement à cette question, alors que la culture grecque (celle qui a donné nos sciences et qui préside à notre rationalité) considère qu’il s’agit du fruit d’un mécanisme déterministe qui transvide dans le cosmos la mémoire absolue de Dieu (Platon) ou du déterminisme des atomes tombant dans le vide où, par hasard, ils forment des lapins et des carottes, le cerveau, et même l’idée du hasard (Épicure).

Pourtant, en lisant sur Max Planck, un des plus grands qui a développé la théorie quantique, j’ai rencontré cette phrase : « Pour moi qui ai consacré toute ma vie à la science la plus rigoureuse, l’étude de la matière, voilà tout ce que je puis vous dire des résultats de mes recherches : il n’existe pas, à proprement parler, de matière ! Toute matière tire son origine et n’existe qu’en vertu d’une force qui fait vibrer les particules de l’atome et tient ce minuscule système solaire qu’est l’atome en un seul morceau […] Nous devons supposer, derrière cette force, l’existence d’un Esprit conscient et intelligent. Cet Esprit est la matrice de toute matière. »[1]

Mais cet esprit est-il artiste, ou inconscient de ce qui se passe en lui (comme un ordinateur par exemple)? Joint-il un cœur (un organe de résonnance) à une conscience ?

Répondre : « la beauté le prouve », c’est simplement larguer la question dans le camp des illusions. Par le fait même, s’est avouer qu’il ne s’agit pas d’une œuvre d’art, mais d’une chose qui en donne l’illusion. Tout enfant trouve son parent beau, même un crapaud. Un acte purement subjectif qui ne repose sur aucune objectivité. 

Cela ne résout rien, car qu’est-ce qui fait que, justement, l’être qui naît d’un univers donné trouve beau cet univers donné, plutôt que simplement génial? Le crapaud est sujet, la maman est sujet. Si la beauté est subjective, elle est surtout intersubjective. Par le fait même, comme l’ont remarqué bien des philosophes, l’objectivité est surtout intersubjective (c’est pourquoi, en science, l’assentiment de la communauté des scientifiques fait partie des critères de validité de l’objectivité d’un énoncé).  

Pour avancer, j’ai reformulé la question de l’intersubjectivité de façon suivante : ces arbres fabuleux communiquent-ils quelque chose ou cherchent-ils à se communiquer eux-mêmes? Un objet communique des informations, un sujet se communique en informant. Il me semble que la maman cheval, par exemple, ne fait pas que communiquer des informations à son petit, elle se communique à lui, et lui à elle. L’art, me semble-t-il, ne vise pas seulement à informer, mais à exprimer une totalité de soi (une image) qui n’est justement pas réductible à une quantité finie d’informations. Sinon, les modes d’emploi des meubles IKEA seraient une œuvre littéraire. Le propre d’une œuvre d’art est de donner une configuration, une image et parfois un « visage » à une relation entre un auteur et un sujet. Un peintre ne peint pas un objet mais un sujet. Une photo a une qualité artistique si, et seulement si, elle traduit le sentiment entre le photographe et son sujet de photographie.

J’irais plus loin : peut-être que nous existons uniquement par et dans des actes de se communiquer? Et peut-être même que tout existe uniquement par et dans des actes de se communiquer? En tout cas, la théorie quantique en donne l’impression.

Pour avancer, il nous faut comprendre plus finement ce que les savants actuels appellent « l’information » (ce qui donne des formes, par exemple : un atome est une organisation super complexe d’ondes hyper complexes qui construisent différentes formes atomiques par et à travers leurs interactions). Après tout, en évoluant, la quantique s’est installée sur la théorie de l’information comme sur une base. Mieux comprendre l’information est essentiel pour nous guider sur ce qu’est l’art en comparaison à ce qu’est un mécanisme.

Dans les prochains blogues, nous tenterons de mieux comprendre ce qu’est l’information. Cela nous avancera vers notre question fondamentale : la nature, dans sa totalité et dans ses parties, est-elle une œuvre d’art ?

Pour ceux qui veulent ressentir l’univers dans sa globalité afin d’arriver immédiatement à une conclusion intuitive, voici une photo et un lien menant à une courte vidéo qui représente environ le cinquième de l’univers connu. Dans cette image, les galaxies comme la nôtre, La Voie Lactée (formée d’environ cent milliards de systèmes solaires » n’est qu’un grain de lumière à peine visible. Traverser cet univers à la vitesse de 300 000 kilomètres par seconde prendrait plusieurs milliards d’années!

Photo : https://www.sciencesetavenir.fr/espace/uchuu-un-cinquieme-de-l-univers-observable-mis-en-boite_158031

En vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=R7nV6JEMGAo


[1] Cité dans : https://fr.wikipedia.org/wiki/Max_Planck

La logique de l’art

Ce texte s’adresse qu’à ceux qui sont fascinés par le lien serré entre la pensée, l’imagination et l’art. Pour ma part, il m’est impossible de réfléchir à l’art si je n’ai pas sondé le roc et assuré les fondations. C’est d’autant plus important que l’art enveloppe tout même la science qui est un art spécifique (nous en reparlerons plus tard). 

Par fondations, j’entends la logique, qui est l’art premier. Allons-y.

L’axiome premier de la logique est simple : le néant n’existe pas. 

L’idée de néant réfère à un absolu qui ne serait rien du tout, non pas le rien de quelque chose, ce qui est le vide, mais absolument rien. Le vide de quelque chose suppose l’idée d’une chose et ensuite, on lui enlève l’existence. Ce n’est pas encore le néant, c’est juste le vide de cette chose. Pour penser le néant, il faut produire l’idée de toutes les choses possibles et imaginables, et ensuite, on lui enlève l’existence. 

Bref, l’idée de néant est l’idée de l’absolu (tout le pensable) niée. Elle prouve seulement l’existence de la pensée, et le fait que la pensée enveloppe tout l’être et le dépasse par une idée, l’idée de néant, le non-être auquel elle ne peut accorder l’existence. C’est son intuition première. Comme on sent notre peau seulement lorsqu’on effleure quelque chose et que l’on prend conscience que ce quelque chose n’est pas moi. De même, on sent l’être lorsqu’on sent l’impossible néant et que l’on se dit, ce n’est pas de l’être. Par le fait même, la pensée a, un moment, dépassé les limites de l’être. Cette sphère de dépassement, c’est l’art, la peau de la pensée qui sent l’abîme.

Pour découvrir la première loi de la logique, il faut affirmer le néant et ensuite le nier. Mais si le néant n’existe pas, alors l’être est absolu, c’est-à-dire sans aucune limite absolue (une limite au-delà de laquelle nous serions dans le néant). Et pourtant je sens la limite. Mais toujours, je la sens parce que je la dépasse par mon imagination créatrice, c’est ce dépassement qui est le propre de la pensée artistique. Une sortie hors de l’horizon de l’être.

« Absolu » veut dire tout, pas seulement tout ce qui existe, mais tout ce qui peut exister et seul le néant ne peut pas exister. L’Absolu est une affirmation de la pensée qui a compris l’inexistence du néant. Le néant est l’intuition de l’irréalité, une intuition qui fait la différence entre ce qui ne peut être qu’une pure abstraction imaginaire-temporaire et ce qui peut être une possibilité réalisable. Un musicien peut imaginer deux ondes parfaitement identiques, mais inversées qui se croisent de façon parfaitement synchrone, mais il ne peut pas les réaliser parce qu’elles s’anéantissent dans la réalité. La musique est une structure des possibles que l’imagination peut dépasser sans pouvoir réaliser ce dépassement autrement que de façon purement abstraite. Mais combien le compositeur aime se promener à la frontière de l’être pour toucher à l’abîme!

Le néant suppose que la pensée puisse penser l’être et le non-être et donc il suggère que la pensée transcende l’être. L’être serait la pensée en tant qu’elle porte des contraintes qui lui sont inhérentes et qui font la différence entre être et non-être : l’être serait la pensée dans sa réalisation possible (ce qui comprend aussi le virtuel), et le néant serait une idée irréalisable, mais nécessaire à l’art. Le dépassement de l’être et sa retombée, ce que l’on pourrait appeler « le sublime », sont peut-être le point de fuite de l’art, son ensorcellement, sa hantise désespérée qui la fait participer à la tragédie créatrice, et surtout à sa joie ultime.

Pour ceux qui veulent approfondir les implications de cette première pierre de la logique de l’art, voici une synthèse très courte et très dense.

S’il y a de l’être, il est donc pensée absolu en acte d’être, on pourrait le comparer à une Source absolue : source des possibilités, source de leurs réalisations, source de leurs relations. 

  • Un premier postulat : On ne peut pas non plus séparer la pensée et l’Absolu car alors la pensée serait en dehors de la réalité, la réalité serait tout autre chose que la pensée. Dans ce cas, le réel serait impensable et la pensée serait irréelle, le néant aurait fendu l’Absolu en deux ce qui ne se peut pas (sauf dans la pure abstraction des supposés de l’imagination et non dans l’être). 
  • Il en ressort un deuxième postulat : aucune possibilité n’est absolue, car pour que deux absolus existent, il faudrait qu’ils soient absolument séparés, et seul le néant pourrait le faire, or il est incompatible avec l’existence.
  • Le troisième postulat est sans doute que l’absolu ne peut pas être statique, car le dynamique peut contenir la possibilité du statique, mais pas l’inverse.

Les conséquences de ces postulats :

  1. Tous les contraires sont forcément relatifs : par exemple une noirceur absolue ne peut pas exister de pair avec une lumière absolue, mais une lumière relative dans une noirceur relative forment deux complémentaires, la lumière ne trouve sa pleine vitesse que dans la noirceur du vide. Un autre exemple, une force destructrice ne peut être que le complémentaire d’une force créatrice, mais la force créatrice doit l’emporter car la négation ne peut s’exercer que sur l’affirmation. L’éternité est relative, elle est la relation à soi formant le temps. Il n’y a donc pas de commencement ni de fin absolus.
  2. En mathématiques, une division absolue est incompatible avec les nombres, si les nombres étaient absolument divisés, séparés absolument, aucune opération ne serait possible, donc aucun dynamisme. On ne peut additionner deux nombres qui ne sont pas liés d’une quelconque façon à un tiers qui les relie. Une pomme et une orange sont reliées aux fruits, on peut donc les additionner en tant que fruits. Il n’y a pas de division absolue, toujours une certaine qualité relie les nombres alors qu’une autre les sépare. Une quantité ne peut être sans une qualité reliante et une qualité séparante. 
  3. L’absolu ne s’appréhende que par des affirmations négatives du type « ce n’est pas seulement… » :  ce n’est pas seulement la totalité des choses, ce n’est pas seulement la totalité que l’on peut imaginer, ce n’est pas seulement ceci ou cela… C’est toujours quelque chose qui transcende ce qu’on tente de limiter ou de définir.
  4. Pour que l’Absolu soit absolu, il doit pouvoir toutes les possibilités et donc tous les infinis dans le respect des contraintes logiques, mathématiques, et de réalisation. Donc dans le respect de l’inexistence du néant.
  5. Il n’y a pas d’ensemble infini qui ne soit pas aussi un système ouvert, c’est-à-dire un dynamisme structuré dans le dynamisme infini de l’Absolu. S’il n’était pas structuré, il ne réaliserait pas des possibilités. Réaliser, c’est suivre un processus logique, un processus organisateur si conséquent que la pensée se rend consistante, visible, palpable, stable, pour ainsi dire « matérielle ».
  6. L’Absolu doit avoir pour qualité non pas des qualités particulières, mais la qualité de créer, non pas à partir de rien, mais à partir de la pensée, non pas en dehors de la pensée, mais dans la pensée
  7. Aucun infini ne peut épuiser les possibilités de l’Absolu et un infini répond à un autre infini comme l’infini des nombres pairs répond à l’infini des nombres impairs.
  8. On doit donc imaginer l’Absolu comme une Source absolue en acte de réaliser sa pensée. Cela lui donne une étrange identité, une sorte de débordement de créativité, que les anciens (comme Albert le Grand) appelaient exubérance (littéralement : sortir des mamelles) ou joie ou sublimation. 
  9. L’absolu est ineffable, en ce sens qu’il peut se faire connaître relativement à travers ses expressions (les réalisations), mais ces expressions ne sont pas lui, l’Absolu transcende tous les infinis et même l’ensemble infini des infinis, car il est source y compris source de lui-même.
  10. L’absolu est libéré d’une identité définie et définissable pour être créatif. Une création peut suggérer l’identité de l’Absolu, mais pas la limiter ou la définir. Donner un nom ou une identité particulière à l’Absolu, c’est le trahir.
  11. Pour tous les êtres en réalisation, l’Absolu est une présence, car la présence est la manifestation la plus large d’une pensée attentive tout en marquant le fait qu’elle n’est pas seulement cette manifestation, qu’elle n’est pas absolument là, qu’elle se retient d’envahir ses réalisations, qu’elle laisse de la place à des alter egos. 
  12. L’absolu est inénarrable. Un cosmos qui en fait la narration n’empêche pas un autre cosmos de qualité différente d’en faire une autre narration. Mais deux cosmos ne pourraient pas être absolument séparés ni absolument identiques, car cela supposerait le néant.

De ces conditions logiques découlent des tensions. Tension veut dire au moins deux pôles relatifs, c’est-à-dire à la fois séparés et reliés qui ne peuvent ni fusionner ni se diviser complètement. Une tension produit une dynamique.

  • La tension entre la Source absolu ineffable et ses réalisations relatives. Cette tension vient de la nécessité de ne jamais « tomber » dans une identité définie, « je suis ceci », ni dans une non-identité absolue « je ne suis rien ».
  • La tension entre l’absolu et son identité est « amour », c’est-à-dire recherche de s’identifier dans l’impossibilité de s’identifier. D’où la nécessité des alter egos, des semblables différents. L’amour n’est jamais seulement une relation à soi, il est toujours une relation à soi pour sortir de soi, pour procréer un autre que soi, créateur lui aussi, mais créateur relié à soi.

De ces tensions, ou si vous voulez de l’amour, découlent des conséquences :

  1. Le potentiel, le virtuel, la réalisation, le réalisé et leurs conséquences forme le cosmos
  2. Tout y est à la fois créé et créatif.
  3. Les possibles ne peuvent se réaliser d’un seul jet. Ils s’impliquent les uns les autres dans un certain ordre de causalité. Cependant cet ordre de causalité laisse place à l’adaptation inventive et à l’initiative imparfaite et tâtonnante.
  4. Des relations entre le potentiel, le virtuel, la réalisation, le réalisé et ses conséquences découle le réalisable devenu possible grâce au déjà réalisé. Par exemple, la réalisation d’une musique suppose des transporteurs d’ondes sonores. La réalisation cosmique n’est donc pas seulement comme un rayonnement venant d’une seule source, mais comme une multiplication de sources qui participent à l’ensemble
  5. Le cosmos comporte donc une imprévisibilité qui peut se traduire par une part de hasard, une part d’aléatoire, une part de probabilités, dans le champ des causalités systémiques (jamais seulement linéaires), dans l’atmosphère d’une Présence totale et d’une finalité ouverte et multiple. Rien ne peut échapper absolument à l’Absolu.
  6. Un cosmos exprime nécessairement une identité particulière, il comporte des qualités propres. C’est un infini spécifique et reconnaissable. 

Bref, il faut tout réaliser non seulement dans un processus, mais dans des processus évolutifs. Ce qui va donner certaines caractéristiques à l’information.

L’amour de l’art

On a dit que la beauté sauvera le monde, mais le désir de la beauté pourrait le perdre. La beauté est logique, mathématique et musicale, mais le désir de la beauté est irrationnel, passionnel et ténébreux, il est fait de privation, de frustration et d’une irrépressible quête de ce qui nous est refusé.

Le désir de beauté annonce l’amour, et l’amour demande à exister, sinon, il ne serait pas l’amour, il ne serait qu’une suite d’effets. L’humanité commence avec le refus d’appartenir à la causalité, pour s’adonner à la création. Entre les deux, transportée par la passion et l’angoisse de l’incertitude, elle risque le tout pour le tout.

Marchons de la logique à l’art en essayant de montrer que les lois vitales de la nature sauveront sans doute la possibilité de l’humanité, mais que l’humanité n’a pas de salut extérieur à elle-même. L’humanité arrive au monde personne par personne, choix par choix, œuvre d’art par œuvre art.

Dans ces méditations nous franchirons:

La logique
L’information
La dialectique des ombres
La quantique
Le temps
La participation
L’humanité angoissée
Le destin de l’humanité
La fonction de l’art

Vitrail de Chagall

Les montagnes afghanes

Yvon Rivard écrit sur son Facebook  :

Sur la route des grandes sagesses est le roman de Jean Bédard le plus accompli. D’abord parce qu’il s’inscrit dans une longue tradition romanesque du « miroir que l’on promène le long du chemin » (Stendhal). Chemin au sens physique d’un espace habité, traversé par des personnages. Cet espace ici, c’est le désert, la montagne, la vallée, les villes, chaque lieu étant décrit avec précision et beauté, mais surtout associé subtilement à chacune des sagesses ou folies qui s’y enracine. Chemin au sens spirituel du terme, chemin de vie, et, ici, le lecteur de roman est bien servi puisque l’histoire du héros traverse tous ces grands chemins que l’humanité a empruntés pour trouver la sagesse. Enfin, ce roman est parfaitement accompli en ce qu’il parvient à ce que René Girard appelle « la vérité romanesque » qui apparait au héros une fois qu’il a traversé tous les « mensonges romantiques », qu’il a renoncé au désir de tout comprendre, de se distinguer des autres. Tout le roman est ponctué de ces « moments of being », moments de paix et d’accord avec le monde, de consentement à l’être qui nous permet de vivre et de mourir en s’insérant dans tout ce qui nous entoure et nous dépasse. La dernière page de ce roman est l’une des plus belles fins romanesques que je connaisse. Mais pour l’apprécier, il faut cheminer avec Jaïre, sa fille, un âne, dernière version de la sainte trinité selon Jean Bédard. »

Sur la route des grandes sagesse, une citation :

Les pics perçaient le ciel bleu, le vent sifflait dans la vallée du Kalam. Se jetant de haut, des cascades roulaient dans leurs chevelures blanches, de grands charognards guettaient en tourbillonnant dans l’azur, des bouquetins sautaient d’une saillie à une autre sur des falaises vertigineuses. Dans ce paysage, les quatre ânes et les deux moines déplaçaient leurs petites pattes pour avancer vers on ne sait quoi d’invisible. Comment expliquer aux montagnes où l’on va, et pourquoi c’est ailleurs ? N’est-il pas remarquable que le repas est entièrement servi, qu’il y en a bien assez pour tout le monde ! N’est-il pas majestueux ce banquet, et même beaucoup trop grand, et si total qu’on ne peut en couper un seul morceau, il faut tout avaler d’un coup !

Le 16 septembre, le roman sera lancé à la librairie Pauline à Montréal. Plus de détails bientôt.

La plus grande volupté

Sur la route des grandes sagesse, quelques citations :

Cet appel de la nature (désir sexuel), il pouvait se l’avouer, il ne pouvait d’ailleurs que se l’avouer, c’était un aiguillon. Mais une autre volupté montait aussi, beaucoup plus subtile, sucrée et amère, un mélange trop parfait qui devient incontrôlable, auquel on s’abandonne à tout coup, une volupté infiniment secrète et intime qui est la concupiscence absolue, la sève de Satan : la volupté de ne pas avoir le choix, la volupté d’appartenir à un autre et de n’avoir plus qu’à suivre le courant, s’abandonner à l’acte demandé sans lui résister d’aucune façon; la volupté de perdre sa volonté, la volupté de la chute dans le monde des choses, car les choses justement n’ont pas de volonté, et parce qu’elles n’ont pas de volonté, elles existent complètement. Tous les grands prophètes ont senti cette jouissance, n’être plus qu’un instrument de Dieu ou de Satan, qu’importe, devenir une roche qui tombe. Cette délectation ultime, Yaïr ne pouvait pas la reconnaître, mais elle grouillait en lui, elle gagnait sur lui : le plaisir universel de l’obéissance aveugle.

Dire : « Je t’appartiens », et être justifié de tous les crimes, c’est la plus grande griserie de l’homme, elle est universelle, elle est la nourriture de Satan.

La Torah : une loi pour sauver qui?

Sur la route des grandes sagesse, quelques citations :

Ton père ne te l’a pas dit, je suis aussi Juif que toi et pas né de la dernière tempête de sable. La Torah raconte toujours une chose et son contraire, c’est sa force et sa valeur, car une vérité unique est un poison mortel, à un invité, il faut toujours servir une vérité avec son antidote. La Torah raconte comment Dieu sauve l’homme, je veux bien, mais elle raconte surtout comment l’homme sauve Dieu qui, sans cesse, reporte ses promesses à plus tard. Comment sauver l’honneur d’un dieu qui ne livre pas la marchandise, qui reporte ses récompenses aux calandres grecques ? Et pour sauver Yahvé, ce peuple est prêt à tous les sacrifices, se faisant l’esclave d’une Loi aux mille détails insupportables.

« Vivre notre vie humaine », pas une vie moins qu’humaine, pas une vie plus qu’humaine, mais une vie simplement et résolument humaine. Tout à coup, cela sembla dire tout le commandement, toute la Torah, tout l’espoir.

Le pouvoir et la violence

Sur la route des grandes sagesse, quelques citations :

La base du pouvoir n’est ni dans les armes ni dans l’argent, mais dans la croyance de tous en un seul…

— Je veux partir, Maïmon. Je veux quitter la Judée et même la Galilée. Je veux prendre la route jusqu’à Srinagar, le grand carrefour, je veux trouver le livre qui nous guérira de l’esclavage, et si je ne le trouve pas, je serai au moins loin d’ici. Ce que j’ai entendu à Jérusalem, je ne peux plus le supporter. Les prêtres écrasent les olives dans une première pression, les Romains, dans une deuxième et bientôt, les Zélotes et tous les révoltés mâcheront la dernière pulpe en crachant les noyaux sur nous.

Comment faire l’ordre chez les hommes et le maintenir sans engendrer un désordre finalement pire que celui que l’on combat ? Telle est la question à laquelle doit répondre une loi.

— Par quel miracle posez-vous une telle question, vous le satrape, le roi ?

— Disons que je suis fatigué.

— Tant que l’homme voit la nature comme une sorte de désordre, il n’y aura pas d’ordre.

— Yaïr, j’ai longuement réfléchi à ta question (dit Maïmon). Comment arrêter le cycle de la violence? Mais mon ami, pourquoi as-tu accepté une si grande violence dans ta propre maison ?  

Yaïr fut abasourdi par cette gifle qu’il n’attendait pas. Pourtant, il ne comprit pas immédiatement l’allusion. Il dut prendre un moment de silence pour réfléchir… Sa femme dévorant sa fille comme une mante religieuse, et lui, muet comme un poisson. Lorsqu’il saisit ce que voulait dire Maïmon, il se justifia : 

— Je ne voyais rien… 

— Tu veux dire que tu voulais ne rien voir. C’est cela qu’il faut maintenant combattre. Tu dois apprendre à voir crûment, à ouïr crûment, à sentir crûment, à lire crûment, car finalement, c’est cela la Torah : ne pas fuir, se tenir comme un cerf dans le sillon de la vérité…

Une rivière de sang n’est pas une rivière d’eau, se disait-il, un soleil qui brûle n’est pas un soleil qui réchauffe, un champ d’épines n’est pas un champ de blé; un jour les femmes refuseront de procréer, un jour il faudra faire autre chose que s’entretuer, un jour nous aurons appris à vivre.

Vérité et violence

La violence cache la vérité pour qu’elle ne nous ouvre pas les yeux.

Sur la route des grandes sagesses, quelques citations :

« Un lecteur adhère plus facilement à une vérité lorsqu’elle s’offre à lui sans dent, comme un nouveau-né. »

« Tant que nous ne tuons pas au nom d’une Loi, cette Loi est la meilleure. »

« Chez les commerçants de livres, la sagesse ne consiste pas à avoir une bonne idée, mais à en avoir plusieurs, et si possible, contraires les unes aux autres. Ainsi, les conversations sont plus passionnées, mais les actions, moins violentes. »

« Tout argument qu’on peut construire d’un côté de sa tête, l’autre côté peut aussi bien le déconstruire. On avance vers la vérité non avec la tête, mais à tâtons, avec le bout de ses doigts. »

Le beau piège

Revenons à l’amour, que l’on nomme « désir de beauté », l’élan vers la beauté…

Le désir est une étrange chose, il rend beau… même une pieuvre. Mais… ce qu’il en faut du chemin pour désirer embrasser par une pieuvre et se faire enlacer par elle! Il faut avoir observé l’animal, ses réflexes, son intelligence, ses combats… Il faut l’avoir vu aimer ses œufs, mourir d’épuisement pour que ses petits prennent la suite des choses; il faut avoir assez côtoyé ses forces et ses faiblesses, sa vulnérabilité et sa puissance pour que tous nos préjugés se soient effondrés. Et là, le regard nu, on voit l’élasticité et la sensualité de la pieuvre, et on craque pour elle.

C’est plus difficile avec un chat, car dans sa relation millénaire avec l’être humain, le chat a fini par s’imposer « beau » même si c’est un tueur d’oiseaux et menace plusieurs de leurs espèces. Les préjugés sur la beauté sont plus tenaces que ceux sur la laideur. On peut même trouver beau un être humain qui abuse royalement de sa beauté. En veston d’apparat, belle cravate, fier de lui, ce peut-être l’homme qui surexploite mille ouvriers en condition de misère, ça peut être une star qui sert de mannequin à un président sans scrupule… Le mensonge se sert de tous les préjugés pour travestir des monstres et les rendre charmant, alors que les « ennemis du peuple » sont désignés laids et crapuleux même s’ils luttent pour leur vie et leur dignité.

Alors comment faire confiance à nos désirs de beauté, à nos amours aveugles? 

Heureusement, un jour, il y a inévitablement la rencontre de la vérité. C’est une des fonctions de l’art : dépouiller, faire voir le vrai beau.

Exemple : Otto Dix, un allemand peintre de guerre, au lieu de glorifier les tueries, la victoire, le courage, l’honneur, il en a montré l’horreur. Ses peintures sont insupportables. On dirait des pieuvres. La beauté n’est plus dans la peinture, elle est dans le peintre qui prend des risques énormes pour déciller son peuple. Il en a payé le prix. Ensuite, on regarde à nouveau cette chair broyée, on se met à voir au-delà des ventres déchirés, on se met à vouloir que cela n’existe plus jamais. Et plus tard encore, si on regarde toujours, on voit des hommes, des pères, des amants d’une grande beauté… Sous l’horreur, leur tendresse mutuelle, leur beauté souillée, leur magnifique humanité crucifiée. 

Ce désir d’accomplir la beauté plutôt que d’idolâtrer des beautés de parades, ce désir, c’est lui qui va nous sauver. La beauté ne sauvera pas le monde, mais la conscience va sauver la beauté.