Méditation du samedi: Être révélé à soi-même et aux autres

Être révélé à soi-même et aux autres

L’importante pandémie que nous vivons nous accule au pied non pas d’un mur, mais d’une charnière, la charnière entre « ma » liberté individuelle et « notre » compassion pour les autres. Le gond de cette charnière est évidemment notre degré de confiance en ceux qui décident de ce qu’il faut sacrifier de « ma » liberté pour la santé et la vie des autres, et en amont, notre degré de confiance en la démocratie. 

En réalité, il ne s’agit pas de sacrifier ma liberté, mais d’en consacrer une partie au secours direct ou indirect des autres. L’être humain ne peut supporter longtemps la simple passivité devant des drames qu’il appartiendrait à d’autres de résoudre. On voudrait contribuer activement à prendre soin de ceux qui souffrent, ou de ceux qui aident, ou de ceux qui meurent; on voudrait vacciner, désinfecter une école, accompagner un élève en difficulté; on voudrait sourire à quelqu’un par la fenêtre, exercer notre humanité, aimer. C’est pourquoi le seul confinement pur et simple est insupportable, il faut aussi agir. Mais que faire sans nuire? Avec de l’imagination, on libère des petits gestes, on se désemprisonne, et de petites étincelles de bonheur illuminent notre journée. 

Il y a aussi le côté plus sombre de l’être humain : la peur qui engendre l’égocentrisme et l’égocentrisme qui engendre la peur, une peur qu’on finit par se cacher à soi-même, à refouler dangereusement, et tout à coup on se révolte contre un cache-nez qui protège surtout les autres. À cet égard, le plus dangereux est peut-être l’insurrection de ce genre d’égotisme contre les institutions démocratiques qui nous contraignent (et n’ont peut-être pas toujours l’art de susciter notre confiance). Nous risquons d’être à la merci de bandes agressives qui ont perdu toute sensibilité vis-à-vis de biens communs comme la paix sociale, la sécurité dans les rues, la santé, la compassion, l’humanité… Les renversements antidémocratiques ont presque toujours leur origine dans des leaders narcissiques qui canalisent cette peur transformée en haine pour se hausser au-dessus de toute morale. Heureusement, nous ne sommes pas aux États-Unis, nos « asociaux » ne sont pas encore aussi bien armés et aussi bien endoctrinés.

Dans son roman Le Hussard sur le toit, Jean Giono nous fait voir des personnages plongés dans une épidémie de choléra hors contrôle. Par la force des événements, chacun découvre ses propres entrailles sociales, psychologiques et spirituelles. Certains sont surpris par leur attitude de peur qui les retranche sur eux-mêmes, les mette en fuite ou leur cale la tête dans le sable. D’autres sont déçus de leur chacun-pour-soi qui les étouffe et augmente leur angoisse. D’autres, au contraire, s’étonnent d’aller au secours des malades, des mourants, des enfants errants… Quelle belle occasion de savoir là où on est rendu dans notre évolution humaine! Mais justement, sommes-nous rendus à nous voir?

Non seulement, la pandémie peut nous révéler à nous-mêmes si nous avons le courage de nous regarder avec franchise et humour, mais surtout, elle nous révèle aux autres, elle démasque les cœurs. Ici autour de moi, j’ai découvert une voisine de mon âge que je ne connaissais pas et qui se révèle un ange au courage de géant. Chaque jour, elle part prendre soin de son mari gravement Alzheimer et survivant dans un CHSLD qui n’arrive pas à suffire à la tâche.

Important communiqué de Sageterre

Bonjour aux amis de Sageterre, aux généreux donateurs, au Conseil des fiduciaires, au Conseil d’administration de l’OBNL Sageterre, à toute la communauté de vie Sageterre,

Hier, le 21 décembre 2020 au solstice d’hiver, au moment de la grande conjugaison de Saturne et Jupiter, au minimum de la lumière solaire et au maximum de lumière de nos consciences, après un voyage éclair à Sherbrooke chez une notaire spécialisée, nous sommes entrés fatigués dans une maison qui ne nous appartenait plus, sur une terre qui ne nous appartenait plus, mais appartenaient désormais, non à des personnes, mais à une mission administrée collectivement par un Conseil des fiduciaires qui voit à sa gérance à travers un OBNL selon un modèle de gouvernance participatif qui vient tout juste de terminer son élaboration et qui sera entériné très bientôt par toute la communauté.

Nous nous sommes couchés allégés de nos principales possessions dans la maison de tout le monde et réconfortés par la fidélité de ceux qui nous entourent et qui prennent maintenant charge d’un patrimoine libéré et consacré. 

Nous voilà à l’image de l’éco-humanité qui émerge et prend progressivement conscience qu’elle est responsable d’une planète dont elle n’est absolument pas propriétaire, mais simplement locataire avec tant d’autres espèces. Donc, elle est en devoir de la préserver, de l’améliorer, de l’assister dans son évolution avec et pour la communauté de tous les vivants. Puisse toute cupidité quitter l’être humain! Puisse la responsabilité remplacer l’appropriation pour des profits si peu profitables et si mal partagés!

Marie-Hélène et moi avons constitué un patrimoine libre de toute dette formée d’une ferme et d’une maison à logements : le travail et l’économie de toute une vie. Le 16 septembre 2019 nous avons constitué une Fiducie d’Utilité Sociale Agricole (FUSA). Il a fallu ensuite presque une année et demi de démarche laborieuse, d’un marathon à tortueux obstacles, pour donner ce patrimoine à cette Fiducie. C’est que nos lois ne sont pas faites pour donner, mais pour vendre à profit. Tout don est suspect.

Le coût total de la démarche : 17700,57$

Service de Protec-terre          850,00  $ 
Me Julie Lebreux (notaire)            97,73  $ 
Me Julie Lebreux (notaire)       4 689,83  $ 
Voyage à Granby          400,00  $ 
Évaluation de l’immeuble          919,80  $ 
Me Audrey St-Gelais (notaire)          700,00  $ 
Me Audrey St-Gelais (notaire)       2 125,30  $ 
Me Lise Marquis (notaire)       2 982,41  $ 
Voyage à Sherbrooke          250,00  $ 
Droit de mutation de la terre          872,50  $ 
Double droit de mutation de la maison à logements       3 813,00  $ 
Total     17 700,57  $ 

Merci à nos donateurs, car pour ajouter à toutes les synchronicités, le montant recueilli couvre tout juste les dépenses.

Voilà l’avantage d’une FUSA : parce qu’il est clair de toute dette, parce qu’il est affecté à une mission sociale désintéressée, ce patrimoine est désormais insaisissable. Cinq fiduciaires administrent la ferme sans pouvoir la vendre, la mettre à risque, l’hypothéquer ou modifier sa mission, et ce, à perpétuité. Sageterre est maintenant un bien commun administré en vue du bien commun.

Elle rassemble une communauté de vie, des personnes, des familles qui sont maintenant responsables d’un patrimoine d’une grande valeur et d’une grande beauté en vue d’une mission écologique. Et Marie-Hélène et moi sommes aujourd’hui parmi eux, avec eux, pour apporter nos forces vieillissantes à un projet de transformation intérieure grâce à un ensemble d’engagements paysans, militants, éducatifs, sociaux en vue de participer à l’émergence d’une éco-humanité qui saura faire de même avec le patrimoine Terre. 

Notre solidarité est ouverte, notre constitution nous engage à être constamment traversés par des personnes nouvelles, des pensées nouvelles, des motivations renouvelées, des énergies ajoutées, des projets novateurs, alors bienvenus chez vous à Sageterre.

Bientôt notre modèle de gouvernance pourra être publié. Je crois que vous verrez qu’il est possible d’être gouvernés par des consciences en alerte fraternelle plutôt que par un collectif d’intérêts égocentriques. En tout cas c’est notre pari.

Merci à Protec-terre, merci à la fondation Écho-logie, merci à nos donateurs, merci à ceux qui nous ont supportés, merci à tant de gens et tant de fidélité.

Marie-Hélène Langlais et Jean Bédard

Ce ne sera pas une transition, mais une transformation

Je suis à transformer mes blogues sur l’émergence d’une éco-humanité pour en faire un petit essai, quelque chose qu’on transporte dans une poche comme un petit guide Michelin et qui peut éclairer notre route vers un monde viable. Voici, pour ceux qui ont suivi un peu cette démarche, une conclusion possible de cet essai. 

Peinture de Pierre Lussier

 

Comment cela se passera-t-il?

L’être humain ne trouve pas de solutions tant que le problème n’est pas affectif, c’est-à-dire tant que le problème ne l’affecte pas gravement et personnellement, le plaçant, non seulement en danger de mort, mais surtout en danger de vie, en danger de vivre pleinement, consciemment, fraternellement, ou si voulez, en danger de bonheur. Le bonheur, sa grande peur, parce qu’il suppose l’épanouissement de tout son être y compris le volcan de potentialités qui nous habite tous et qui peut nous transformer en sages ou en fous.

Voyez-vous, l’être humain est plus sujet qu’objet, et c’est assez effrayant. Un objet, on peut le tenir, le palper, l’acheter, le vendre, le mesurer, lui fixer une valeur. Sur ce terrain, un gramme d’or est pas mal plus stable que soixante-dix kilogrammes d’un être humain qui peut disparaître du jour au lendemain.

Bref, si vous êtes un sujet, et espérons que vous l’êtes, en tant qu’objet vous ne valez pas autant qu’une voiture de luxe, mais vous vous éprouvez vous-même, vous ressentez valoir plus que tout, car si vous n’êtes pas là, pleinement présent, pleinement conscient, la voiture de luxe, vous ne la voyez même pas. Vous vous palpez : os et chair ne valent pas cher, mais vous ressentez votre vide intérieur; il a beau être vide, surgissent de lui les sentiments, les pensées, les actions, les œuvres qui transforment le monde et qui donnent de la valeur à tout. Tant que vous faites sortir de vous-même ce que vous pouvez être, ne serait-ce que l’angoisse de vivre, vous êtes, vous jouissez de l’existence, mais que cette source vitale s’affaisse, s’assombrisse, devienne absolument passive, votre vide devient soudain semblable au néant. 

Bienvenu dans la réalité humaine. Vous êtes comme moi, rien et pourtant tout, alors que tous les objets autour de vous sont tout et pourtant rien. Cela veut dire que nous nous ressentons vivre et être, ce sentiment, toutes les cultures le signifient par les mots du bonheur : ressentir l’acte de sa propre existence. Dans un seul moment, oui, tout peut s’écrouler, car ce n’est qu’un sentiment, et pourtant tout renaît de cette source, de notre sang, de nos amours. À quoi servirait de gagner le monde entier, si nous n’étions pas conscients de le posséder? 

D’une manière, nous dépendons de nous-mêmes : cessons toute attention à quoi que ce soit, et nous disparaissons dans le brouillard de notre esprit, car nous sommes chacun un sujet. Mais ce sujet est néanmoins un objet dans le monde des objets, un objet vivant et donc inflammable, écrasable et décomposable, un objet qui dépend de l’air, de l’eau, de la température, de la nourriture, de tout. Comme sujet nous dépendons de nous-mêmes, d’un jaillissement d’attention, de conscience, de pensée, d’actions; comme objet nous dépendons de l’équilibre infiniment précaire d’une petite boule bleue tourbillonnant par miracle à la bonne distance d’une gigantesque bombe à fusion nucléaire appelée Soleil.

En somme, prendre conscience de soi, c’est un peu affolant, et pourtant, il est impossible d’imaginer que l’être humain retrouve son équilibre sans franchir cette étape. La clef d’un changement de mentalité est forcément mentale.

Voici le nœud : bonheur et angoisse oscillent dans le même cratère, l’un pour féconder la terre des valeurs de son espérance, l’autre pour exploser jusqu’à la stratosphère. La cendre retombe pour reverdir la terre, la poussière de nos obsessions décroche de la réalité pour nous envelopper dans son effet de serre. Nous sommes des volcans : des intérieurs qui propulsent à l’extérieur des forces vitales et des forces mortelles. Impossible de séparer les deux. Le plus faux des chemins, et peut-être le seul faux chemin consiste à vouloir séparer le désir du bonheur et l’angoisse de la mort. Cette division consiste en une sorte de mort de l’âme par écartellement. Mais le bonheur créateur qui surgit de l’angoisse, ce genre de bonheur don l’expression est l’art, la science, la philosophie, la spiritualité, voilà la voie de tout volcan qui aspire à devenir une montagne de paix. Pour cela, il faut aller au front, s’affronter soi-même en affrontant le réel. Rien de moins, mais rien de plus.

Cependant, lorsqu’il est en danger de bonheur, en danger d’épanouissement créateur et donc en danger de chute dans son cœur, l’être humain a tendance à paniquer comme lorsqu’on ressent que tout peut changer dans une seule rencontre amoureuse : car l’amour rend fort autant qu’il rend dépendant, il est la conscience de soi embarquée dans le réel du corps et de l’autre.

S’il tombe en état de panique, l’être humain n’examinera pas son esprit, au contraire, il le fuira et le combattra jusqu’au bout, il prendra des mesures pour continuer son entreprise de destruction de lui-même. Par la panique, il perd presque toute capacité de réfléchir. Il a beau s’entourer d’objets en or, en porcelaine ou en marbre, il a beau voyager en première classe à la vitesse du son, il peut boire et manger à en crever, se vautrer dans les antidépresseurs, consommer tous les viscères de la terre, il est tout aussi vide après qu’auparavant. Ne pouvant caresser en lui que de possibles actes d’autocréation qu’il n’a pas le courage de réaliser, il implose d’accablement. 

Mais plus les uns paniqueront, plus les autres s’éveilleront, car, que nous le voulions ou nom, nous sommes solidaires d’une même planète. La désolation que les uns produisent pousse les autres vers de solides réflexes de compensation. Ce que la partie paniquée du monde détruit, l’autre la reconstruit tout autrement. Ce que l’inconscience jette dans le four, la conscience le retire. On peut dire que l’un y va plus fort que l’autre, sûrement! Mais l’autre a de l’avenir : le premier se sera épuisé de folie alors que l’autre continuera son aventure heureuse.

Oui, l’angoisse du bonheur et de la mort forme une très forte et très dangereuse polarisation : certains misent sur la migration dans l’univers virtuel, l’artificialité, le transhumanisme; d’autres achèteront les plus gros pick-up, des yachts fabuleux, des bunkers pour tenir jusqu’à la fin des temps. Cependant, le meilleur surgit toujours à la table d’à côté où se posent les questions de base : « Qu’est-ce que vivre? Qu’est-ce qu’aimer? Comment vivre ensemble, avec la communauté de tous les vivants? » Dès que la conscience se développe, et son développement est irréversible, s’accroît forcément le goût de l’épanouissement de soi, des autres, de la nature, le goût de la vie. Cette croissance se forme à même la chute.

Cette voie n’est pas une route, ni un sentier, ni une bifurcation, ni un lâcher-prise, mais une nécessité autant qu’un engagement libre. L’humanité n’est pas un état de fait, mais une option, oui, une option, mais une option nécessaire à la continuation de notre route. Il faut transformer la pression du négatif en actions de vie. Chaque goutte de pétrole doit devenir une feuille d’arbre, chaque peur du lendemain doit devenir le geste d’aujourd’hui.

Il y aura assurément un nouveau monde, une nouvelle façon de fleurir, car la conscience ne nous quittera jamais puisqu’elle est la vie en marche. Cependant comme toujours, cette révolution sortira de la contradiction et cette contradiction rend l’avenir imprévisible. Il ne s’agit d’ailleurs pas de prévoir, 2050, c’est déjà trop tard, il s’agit de participer, non pas en s’agitant comme une poule à qui on a coupé la tête, mais comme des personnes un peu abasourdies après un cauchemar et qui reprennent peu à peu leur esprit.

L’Ogre tombera par manque de nourriture (il arrivera bien un temps où nous ferons la grève de le nourrir), le Petit Poucet revient déjà, caillou après caillou, dans sa patrie : la vie. 

L’humanité entre dans sa première révolution. 

La révolution néolithique des peuples conquérants n’était pas une révolution, mais un clivage entre le paysan et une société esclavagiste, un clivage interne à chaque société, mais aussi un état de guerre entre les sociétés, et surtout, c’était un clivage entre l’être humain et la nature. S’en est suivie une grande histoire de massacres et de conquêtes, de désertification, de génocides, de pauvreté et de désolation. À l’intérieur de cette histoire, combien de révolutions ont avorté ne réussissant pas à former une humanité unifiée et harmonisée avec la nature. Sans doute était-ce notre parcours d’apprentissage, mais aujourd’hui, le soleil s’acharne de l’intérieur et de l’extérieur pour achever la grande germination de la conscience, il ne relâchera pas son effort, car il tient à nous bien plus que nous tenons à nous-mêmes.

Nous y arriverons, car nous avons la nature pour alliée, elle nous talonne comme pour se débarrasser d’un parasite qui abuse de son statut, mais elle nous pousse en même temps vers plus de conscience, comme toujours elle utilise la nécessité pour engendrer de la liberté, et quand nous serons libres, nous ferons un monde viable.

La réconciliation sociale

Comprendre la violence, son origine, les souffrances, les frustrations, la colère qu’elle transporte est sans doute la meilleure attitude de départ. Mais elle peut facilement devenir elle-même une grande violence, car ne pas se protéger, ne pas protéger l’intégrité de l’organisation, ne pas protéger les victimes réelles ou potentielles équivaut à une complicité qui donne de l’élan à la violence. Plus gravement encore, la bonté, la compassion, les qualités humaines stimulent souvent l’agresseur, car cela ajoute à sa culpabilité inconsciente, surtout si cette bonté est teintée de lâcheté.

Rembrandt

Sur l’autre versant, il est évident que jeter de la violence sur de la violence mène à une escalade qui culmine au pire, rejeter l’agresseur ne rend service à personne. On doit tout faire pour l’accompagner dans ses prises de conscience jusqu’à une réconciliation.

Une agression n’est pas un simple conflit entre deux personnes qui ont toutes les deux leurs torts. Dans une agression, on a dépassé les petites insultes réciproques, on a dépassé une limite, il y a eu un coup de force, une trahison de la confiance unilatérale, qui a sans doute ses justifications, mais qui a entraîné une rupture de symétrie : l’un est l’agresseur, l’autre est l’agressé. Traiter l’agression à la manière d’un conflit, c’est ajouter à l’agression de l’agressé puisqu’on le traite de la même manière que l’agresseur, comme s’il avait, lui aussi à se justifier.

La réconciliation passe forcément par le cheminement de l’agresseur vers des prises de conscience, ou bien il n’y a pas de réconciliation. L’agresseur doit reconnaître ses torts, les souffrances qu’il a infligées, les conséquences de ses actes. S’il en reste à la justification, s’il n’arrive pas à prendre le point de vue de l’autre, on n’arrivera à rien. Pardonner à qui n’est pas sincèrement contrit et prêt à réparer ses torts est un acte de violence contre soi (ou contre la victime si ce n’est pas nous), contre les autres victimes lorsqu’il y en a d’autres, peut-être même contre la conscience de l’agresseur lui-même puisqu’on facilite son enfermement. Évidemment, ici, je ne parle pas du pardon intérieur qui consiste à se réconcilier avec soi-même, à se laver du tort, à se libérer de la colère, à passer à autre chose. Cela est une démarche personnelle. Ici je parle de la réconciliation relationnelle après agression.

Après la reconnaissance des torts, le processus de réparation et, seulement après le processus de réparation, le processus de réconciliation. Toutes ces étapes doivent être franchies, principalement pour libérer l’agresseur du poids inconscient de son agression et aussi parce que toute agression à une dimension sociale puisque la communauté condamne les agressions. Si, malgré les efforts de la communauté et des victimes, on n’y arrive pas, alors il faut se protéger.

La victime aussi doit faire une démarche, non pour reconnaître ses torts à elle, car cela pourrait l’amener à justifier la violence de l’autre, mais pour s’apaiser elle-même, car toute agression fait entrer une sorte de poison de la colère dont il faut se libérer.  Et aussi, pour examiner s’il n’y a pas en elle une incapacité d’autodéfense bienveillante qui contribue à la violence des autres vis-à-vis d’elle, car on attaque plus facilement les personnes timorées et craintives parce que sans défense (c’est mon cas, mais de moins en moins). Comment puis-je apprendre à mieux me défendre par bienveillance, sans devenir agresseur ? Se défendre par bienveillance pour soi, mais aussi pour les autres, car ce n’est jamais une marque d’amour de confondre faiblesse et bonté, le mieux pour les autres est toujours d’enseigner le respect de soi en se respectant soi-même.

Rien de pire que d’imaginer que les cheminements de l’agresseur et de l’agressé sont symétriques et parallèles. Ce sont deux démarches différentes.

Lorsque la réconciliation ne peut se faire parce que l’agresseur n’a pas fait les prises de conscience nécessaires, on doit marquer qu’il y a eu une rupture et qu’elle n’a pas été réparée, c’est-à-dire que l’agression non reconnue a engendré une rupture de confiance non restaurée. On doit signifier à la personne qu’on prend acte de cette rupture et que donc, pour notre part, le lien est coupé. On n’exclut pas la personne, on dit à la personne qu’elle s’est exclue. Je ne trouve pas de voie plus bienveillante, plus aimante pour l’agresseur qui ne mérite jamais l’indifférence, et pour l’agressé qui ne mérite jamais d’être traité en complice de l’agression qu’il a subie.

Cette démarche m’apparaît la meilleure, surtout si on considère que l’agresseur et l’agressé ne sont pas des catégories de personnes, mais des pôles d’un événement particulier ou d’une série d’événements. L’agresseur est bien souvent une personne qui a été agressée, peut-être à répétition, qui ne sait pas trop se faire respecter et se défendre, qui refoule faute de parler au bon moment à la bonne personne, qui a accumulé des frustrations et qui explose à un moment (ce qui m’est arrivé plus d’une fois dans ma jeunesse). Alors, condamner l’agression (et non l’agresseur), indiquer que collectivement ce comportement est inacceptable, c’est lui rendre service, c’est aussi dire que lorsqu’il a été agressé dans le passé, il n’était pas coupable, il n’a pas à avoir honte d’avoir été agressé. C’est pourquoi, il faut tenter une réelle réconciliation lorsque c’est possibles et affirmer la rupture de confiance lorsque ce n’est pas possible.

Violence et émancipation

Tant qu’une équipe de chiens de traîneau tire vers un but, il y a peu de violence. Le problème, c’est lorsqu’on arrive quelque part. On se dépose un moment, et ensuite, rien n’est réglé des frustrations, des rancœurs, des projections et le retournement contre les meneurs est presque assuré.

Nécessairement une entreprise est initiée par une ou deux personnes (rarement trois) qui ont « fait autorité » autour d’eux, attirant ainsi, par leurs nobles intentions, un petit groupe. Par la suite, ils sont partis à l’aventure. 

« Faire autorité » n’a rien à voir avec manipuler, manœuvrer, rechercher des privilèges, acheter l’adhésion, menacer pour obtenir une collaboration, toutes les techniques de la domination, au contraire, ces manières minent la crédibilité et empêchent justement de « faire autorité ». Plus on cherche à dominer, moins on fait autorité. Cependant, il faut bien reconnaître que plus les fondateurs ont été inspirants, plus leurs idéaux ont engendré d’enthousiasme et d’attentes, plus la colère de projection sera grande le jour de l’émancipation; non pas parce qu’ils ont été des tyrans, mais parce qu’ils paraissent difficiles à égaler, mais faciles à envier. Et ce jour arrivera dès que l’entreprise sera sur un plateau ou dans une période fragile de transition.

Ce retournement contre les fondateurs est classique. Il commence par qui a le plus besoin de s’émanciper (émanciper signifie littéralement « tuer son père », mais ce peut aussi bien signifier « tuer sa mère »). La projection des blessures d’enfance sur la « figure d’autorité » est banale. Greffées à cette projection s’enrôlent toutes les frustrations du voyage, mais aussi celles de toute une vie.

Il y a autant de frustrations dans une vie qu’il y a d’attentes. Avoir des attentes, c’est préparer l’amertume et cultiver la rancœur. Hélas, la bonne volonté des fondateurs, leur sincérité, leur enthousiasme, leur énergie ont stimulé les attentes. Il est inévitable que ces attentes se fracasseront sur la réalité : les fondateurs sont humains et le monde qui nous entoure est chargé de contraintes.

 Si vous allez voir un film avec une liste d’attentes, vous risquez la déception. Pourquoi l’auteur aurait-il voulu répondre à vos attentes? On sait que l’évaluation de la satisfaction est principalement fonction des attentes. Si un professeur, par exemple, a une réputation très positive, la satisfaction pourrait être faible parce qu’il sera très difficile pour lui d’être à la hauteur des attentes. Un service d’urgence hospitalier où le temps d’attente est très longue depuis très longtemps a tellement diminué les attentes que l’usager sera satisfait s’il obtient un service en moins de quatre heures.

Les fondateurs d’un mouvement sont de bonnes proies parce qu’ils sont facilement idéalisés comme des bons parents. Cette projection jouera contre eux pour une raison supplémentaire. Viendra le temps de l’émancipation. Après l’émerveillement du début, il y aura un temps où la personne s’épanouira, et ensuite, elle voudra se sortir du giron paternel ou maternel pour tester ses propres ailes. Et comme elle se sentira inconsciemment coupable de s’envoler, elle jettera son fiel avant de partir. Si elle ne sort pas du groupe, la situation sera pire, car elle ne pourra s’émanciper qu’en écrasant ce qui « fait autorité » chez les fondateurs pour tenter de dominer le groupe.

Dans un groupe d’intention, un autre piège s’ajoute. Les plus grandes haines viennent du principe de « chiralité » (la main droite est chirale à la main gauche, c’est-à-dire symétrique, mais inverse dans une direction), c’est l’effet miroir, tout semble pareil entre les deux mains ou entre un visage et son reflet dans un miroir, mais il y a une inversion que l’on ne perçoit pas toujours, mais qui nous jette dans l’angoisse identitaire. On pourrait dire, par exemple, que le catholicisme et le protestantisme sont chiraux, tellement proches que la différence apparaît abstraite, mais c’est justement ce qui a justifié la première guerre totale (l’épouvantable guerre de Trente Ans). L’Islam chiite et l’Islam sunnite sont probablement chiraux. Le croyant convaincu et l’incroyant tout aussi convaincu sont chiraux. Et tant d’autres exemples.  Plus on est semblables, plus l’effet de symétrie est insupportable. Dans un couple chiral, l’amour  peut se transformer en haine en un seul instant critique. Dans leurs constructions sociales, le masculin et le féminin ont quelque chose de chiral. Dans une communauté d’intention, il est fort à parier qu’on retrouve des personnes chirales vis-à-vis des fondateurs.

L’angoisse identitaire est alors exacerbée comme chez des jumeaux physiquement identiques, mais de caractères divergents. Qui suis-je devant mon miroir? Moi ou lui? Il me faut tuer un des deux. Le grave problème, c’est que si je tue l’autre, c’est un peu moi que je tue. Il n’y a pas d’autre moyen que de quitter le monde de l’image de soi pour entrer dans la source de soi. Passage très difficile. Et pourtant, c’est le passage obligé.

Dans les théories de la psychodynamique qui étudie le développement psychique, c’est probablement le passage le plus difficile. Rares sont les adultes qui ont franchi cette étape d’une identité fondée sur « je ne suis pas toi » à l’identité fondée sur « tu es mon frère ou ma soeur ». C’est sans doute pourquoi nos sociétés sont si violentes.

La sagesse de l’amour

La philosophie est l’amour (philo) de la sagesse (sophie), mais l’art de la gouvernance est une sagesse de l’amour puisqu’elle met deux principes de l’avant :

  • Les personnes et la qualité de leurs relations passent avant les résultats, car sinon on aura des résultats qui n’intéresseront personne;
  • Les finalités passent avant les moyens, car sinon, on aura des résultats inutiles, insensés ou même nuisibles.

Cependant, l’être humain est un être en développement. Il commence égocentrique pour former un premier embryon d’identité et progressivement, il s’ouvre pour enrichir cette identité. Mais aussi, on l’oublie parfois, il commence autant altruiste qu’égocentrique; combien de petits enfants sont protecteurs de leurs parents ou de leurs frères ou sœurs, souvent au détriment d’eux-mêmes. Le développement de l’équilibre entre « grossir son ego » ou « disparaître par altruisme » peut être lent et l’issu est loin d’être certain. Généralement la peur de soi et le besoin de l’autre se combattent.

Avant un minimum de maturité, l’amour est une maladie à trois virus :

  1. Premier virus : Narcisse recherche son image dans l’autre, l’attraction résulte d’une recherche de miroir. La personne tend à se vouloir dans l’autre, à rendre l’autre le plus semblable à soi ou le plus semblable à ce qui la comblerait de satisfaction, à ce qui répondrait à ses attentes ou à ses critères. Par ce virus, l’amour de moi-même est mal servi, car plus j’arrive à ma fin, plus je suis seul devant mon miroir. L’autre n’existe plus, il est derrière l’image que je veux. Cette forme de l’amour bloque mon développement et celui de l’autre. En réalité, il s’agit d’une peur de soi, car soi est une source, donc un inconnu qui ne peut se révéler que dans ce qui est autre comme la musique se révèle dans le silence. Le paradoxe du miroir, c’est que je suis une source créative, mais dans le miroir, je ne suis qu’une image. Une image est palpable et sécurisante, une source est angoissante, c’est un appel à la libération.
  2. Deuxième virus : Chronos avale ses enfants. Ici, on est attiré par une proie, quelqu’un qui peut devenir nous-mêmes par digestion et assimilation. L’un veut avaler l’autre, le faire disparaître dans son « ego ». Je n’aurai de valeur à mes propres yeux que si j’arrive à le faire mien. Mais une fois la domination faite, je suis infiniment seul, je n’ai même pas de miroir. 
  3. Troisième virus : le héros martyr se donne pour sauver l’autre. L’attraction se fait alors sur une base visant à disparaître dans l’autre. Je suis attiré par celui qui pourrait me sacrifier pour son salut. Au fond, il s’agit encore d’une peur de soi, mais ici, elle nous amène à vouloir nous identifier à un autre, à fusionner et à disparaître en lui et qu’ainsi, il cesse de souffrir ou d’être torturé par l’alcool, la dépression, la volonté de puissance… Dans cette maladie de l’amour, l’autre est en réalité mal servie, car si j’arrive à ma fin, il sera seul, pris avec un « lui-même » qui lui colle à la peau comme une plaie.

La peur de soi pousse l’amour immature vers ces trois maladies : le narcissisme, l’égoïsme assimilateur et l’altruisme de l’autosacrifice. Ces trois virus ne sont pas seulement les principaux destructeurs de couple, mais aussi, ceux du groupe.

Pourtant, l’amour porte une sagesse tout autre. Une fois la peur de soi apaiséel’amour recherche l’égalité et la réciprocité.

  • L’égalité permet d’éviter de m’instituer prédateur de l’autre ou d’instituer l’autre, prédateur de moi; au contraire, je recherche l’autre parce qu’il est autre, ce qui me motive à éviter de l’engloutir ou de me faire engloutir par lui;
  • La réciprocité permet d’éviter l’effet miroir, de découvrir l’autre, de partager le plaisir mutuel de se rencontrer. Parfois, c’est moi qui parle et toi qui écoutes, parfois c’est le contraire; parfois c’est moi qui cherche à te faire plaisir, parfois c’est toi; parfois c’est moi qui porte la plus grande charge, parfois c’est toi; parfois c’est moi qui éprouve du plaisir à ton succès, parfois c’est toi par rapport au mien… Donc notre égocentrisme sain et notre altruisme sain (sans peur de soi) trouvent un équilibre favorable au développement mutuel.

Cette sagesse de l’amour dont l’attraction sert à nous relier pour nous faire évoluer dans notre créativité est si simple et si évidente qu’elle nous fera défaut d’une manière ou d’une autre. C’est parce que tout le monde pressent que l’égalité et la réciprocité mènent au développement de soi et des autres que personne ne les pratique; sinon, on arriverait à la source de soi, or la source de soi constitue la peur fondamentale, l’angoisse première

Vaincre cette angoisse, c’est l’équivalent de passer d’image de soi à créateur de soi. C’est beaucoup. Mais justement, on peut y arriver, on doit y arriver si l’on veut entrer dans la sagesse de l’amour, que ce soit en couple ou en groupe. C’est comme traverser le mur du son. 

Ce sera un immense travail : équilibrer nos relations pour ne pas détruire ou se faire détruire. Pourtant tant que cet équilibre ne trouve pas sa place, la mission d’un groupe qui veut « changer le monde » n’avancera guère et, peut-être même, aggravera la situation du monde.

Prenons l’exemple des religions en tant qu’institution de conservation des valeurs. Elles ont généralement commencé par une grande soif d’amour. C’est bien. Mais la sagesse suit rarement, car la peur de soi vient tout déformer. Généralement, les religions utilisent le piège de l’altruisme pour rendre tout le monde semblable. Dit autrement, elles se servent d’un égocentrisme de colonisateur pour rendre les fidèles altruistes au point de servir cet égocentrisme même. 

On critique beaucoup les religions sur ce point, mais très souvent on pratique des idéologies qui procèdent du même principe : utiliser les trois virus de l’amour pour boucler l’évolution humaine dans une ritualisation de la conservation de soi : la peur pour guide plutôt que l’amour.

Pourtant, le bonheur consiste à briser le mur du son pour se féconder mutuellement dans nos forces créatrices les plus différentes et les plus mystérieuses.

L’arc-en-ciel des visions

Une éco-communauté n’est pas un groupe qui vise uniquement le développement personnel de ses membres, auquel cas, elle ne serait pas une éco-communauté, mais un « groupe de vie ». L’écologie procède d’une logique différente, le groupe : 

  • est conscient d’appartenir à un écosystème global (biologique, social, culturel, politique, économique…) en sérieuse difficulté
  • il vise l’équilibre de tout l’écosystème, sa durée, son adaptation, son évolution vers plus de diversité, plus de complexité et plus de sens afin que tous les vivants qui y participent trouvent leur place et se développent au mieux;
  • il pratique une logique systémique ouverte sur des systèmes plus grands, plus englobants, avec lesquels il a des rapports vitaux (systèmes de contraintes, d’opportunités, de sens). 

Une éco-communauté naît donc avec le sentiment d’une mission interne et externe d’amélioration des conditions de développement pour chacun et pour l’ensemble de la communauté environnante. Cette mission générale, elle la précisera, elle la spécifiera, elle la particularisera selon son intention et cela se reflétera dans sa constitution et dans sa mission.

Peinture de Pierre Lussier

Malgré cela, chacun de ses membres aura une vision particulière de cette constitution et de cette mission, l’un rêvera d’une communauté de partage où le développement psychospirituel constitue le moteur, l’autre mettra l’accent sur le militantisme, un autre, sur l’autosuffisance alimentaire, un autre, sur la protection de zones écologiques… À cela s’ajoutera la complexité des idéologies (système d’idées qui se nourrit lui-même parce qu’il n’est ni relié aux faits par la science, ni relié à une discussion critique par l’ouverture, ni relié à une expérience intérieure authentique par la spiritualité).

Devant cela, on peut éprouver la tentation de rechercher un dénominateur commun. Sur cette route, on risque d’arriver au plus petit dénominateur commun, ce qui pourrait se traduire en une sorte d’homogénéisation des perspectives. Je ne crois pas que ce soit une stratégie particulièrement écologique. Le propre de l’écologie est la diversité, mais une diversité en interactions ouvertes, en dialogues pratiques reliés à des enjeux concrets de survie, d’adaptation, d’évolution et de recherche de sens.

Le « plus grand multiple créatif » est une route plus difficile, il s’agit de s’engager dans une mission commune en profitant de la fécondité d’une diversité de visions en dialogue ouvert les unes avec les autres et aussi en résonnance avec l’ensemble de la communauté des vivants qui forment l’éco-communauté. L’accent n’est plus mis seulement sur la valeur des visions, mais sur la valeur des relations. Non pas que les visions sont peu importantes, au contraire, elles sont si importantes qu’elles méritent de vivre et de se développer dans une écologie de relations acceptantes, valorisantes, respectueuses et capables de complémentarité.

Une équipe intelligente

Dans la théorie des intelligences multiples, on remarque une différence entre l’habileté interpersonnelle et l’habileté intrapersonnelle.

Les « interpersonnels » se sentent bien dans une équipe, aiment interagir en groupe, développent leur créativité en présence des autres, découvrent même leur intériorité dans leurs contacts sociaux, entrent en méditation plus facilement en groupes, parlent facilement d’eux-mêmes dans un groupe.

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Les « intrapersonnels » se connaissent en s’étudiant eux-mêmes, ont besoin de solitude pour se concentrer, développent leur créativité en plongeant en eux-mêmes, aiment la communication intime de la lecture, sont capables d’intimité à deux, ne participeraient pas facilement à des rituels de groupe, méditent dans leur chambre lorsqu’ils sont certains que personne ne les observe.

Les premiers veulent que tout soit fait en équipe, des décisions jusqu’à l’exécution. Si une communauté ne fait pas attention, elle risque d’exclure les « intrapersonnels » ou de les placer dans une position dans laquelle ils n’apportent pas le meilleur d’eux-mêmes. C’est dans leur relation à soi et dans des relations à deux que les intrapersonnels révolutionnent la vie d’équipe.

L’intelligence logique et mathématique, l’intelligence linguistique, l’intelligence kinesthésique, l’intelligence naturaliste, l’intelligence visuelle et spatiale, l’intelligence auditive, l’intelligence musicale, l’intelligence philosophique, il y a une multitude d’intelligences et chacune doit se sentir compétente et utile. Les groupes intelligents sont capables de donner à chaque intelligence les conditions de leur meilleure expression. C’est donc un erreur de croire qu’un groupe arrive au maximum de son intelligence lorsque tout se passe en groupe.

Si on veut développer l’intelligence de groupe, on doit tenir compte des types d’intelligence et permettre à chacun d’enrichir le groupe en l’aidant à trouver ses propres conditions de créativité. L’un pourrait jouer de la musique pendant que quelques-uns discutent et que d’autres travaillent dans leur chambre. 

La fraternité

Le Tout qui nous enveloppe est aussi la source de tout l’univers. Du point de vue scientifique, c’est le Big-Bang devenu notre univers toujours en évolution. Pour le philosophe ce n’est ni une chose, ni un objet, ni une mécanique, ni un programme, c’est l’Acte total auquel nous participons, la Source primordiale logique, mathématique, organisatrice de différence, de complexité, de conscience et de sens. Cet Acte total nous est présent dans son entier indivisible, mais il s’est aussi réparti en petites totalités particulières. Chaque « moi » est un peu comme une cellule de notre corps : chaque cellule contient tous les gènes, chaque cellule peut devenir tout un corps, pourtant chaque cellule est une partie du corps.

Peinture de Pierre Lussier

La fraternité n’est pas seulement le fait que nous sommes tous « enfants du Tout », elle est aussi le fait que nous sommes chacun le Tout en potentialité, donc, nous sommes, chacun, « géniteur » d’une totalité en marche : la noosphère, la sphère des consciences. La personne qui est à côté de moi n’est pas seulement une partie du réel, elle est aussi tout le réel en voie de réalisation. La personne à côté de moi possède en elle la possibilité de comprendre les mathématiques qui sont à l’œuvre dans la totalité du réel, elle est capable d’exprimer à sa manière la musique des sphères, d’engendrer une culture entière, d’imaginer une philosophie qui s’échappe de l’absurde, de guérir une civilisation malade de surcroissance…

Nous sommes chacun le bien commun tout entier, la société de demain, l’avenir du monde, le reflet de la vérité… 

C’est ce qui permet la communion. Sans cette communion, comment pourrions-nous communiquer ensemble et nous comprendre? Nous n’aurions aucune expérience commune. Nous serions des étrangers enfermés chacun dans un silo de subjectivité. Mais non, nous sommes tous potentiellement Tout, donc nous possédons, à l’état de « désir d’être », toutes les mathématiques, la philosophie, la musique, la science, le langage, l’esprit du réel, l’élan de réalisation exprimé dans l’évolution, c’est pourquoi nous pouvons communier à une même source et par cela, communiquer entre nous et nous comprendre malgré tout. Je comprends la musique de Bach parce que, lui comme moi, nous communions à la musique totale.

Chaque personne apporte son éclairage particulier, devient le visage spécifique de ce que nous sommes tous ensemble. La puissance créatrice et transformatrice d’un groupe ne vient pas de son nombre, mais de la puissance de sa fraternité, si petite soit-elle.

Voici une histoire de fraternité…

Une chenille achève sa saison. Certaines cellules en elle se mettent à se multiplier en apparence de façon anarchique. Elles portent toujours le même code génétique, mais elles ont modulé différemment l’expression des gènes par des changements qu’on appelle « épigénétiques » (des changements touchant la structure de la chromatine qui ressemble à une énorme montagne de protéines agissant comme des interrupteurs, fermant et ouvrant les possibilités génétiques). Ces cellules qui s’activent différemment sont appelées cellules « imaginatives » parce qu’elles vibrent à une fréquence différente. Elle se développent par petits paquets un peu partout dans la chenille. Au début, le système immunitaire de la chenille les identifie comme des corps étrangers et lutte contre elles. Elles en prennent pour leur rhume, mais résistent.

Peu à peu, le système immunitaire ne sait plus où donner de la tête. Les petits paquets de cellules se soudent ensemble, c’est la métamorphose : la chenille devient papillon. 

Ce n’était pas un cancer, c’était la naissance d’un nouveau voyageur de l’espace, un papillon.

C’est le principe de l’éco-communauté : une fraternité au cœur de la métamorphose collective qui donnera naissance à l’éco-humanité.

Planification participative

La gouvernance participative ne va pas de planification en planification vers des buts supposément prévisibles. Si on a bien compris les philosophies de la participation, le futur ne se construit pas, il se cultive. S’il y a planification, elle est développementale, elle vise à cultiver, à placer dans des conditions de développement tout un écosystème (les autres et moi-même compris).

Dans une telle gouvernance, on peut dire que la participation est la démarche par laquelle les « moi » portent témoignage d’eux-mêmes, trouvent une place dans le monde où ils réussissent à exprimer des valeurs, et cette démarche permet aux « moi » de se former et de se créer eux-mêmes en prenant de la valeur parce qu’ils donnent aux autres de la valeur. Rappelons que le mot « moi », ici, signifie ce qui ne vient pas des autres, mais surgit de ma source intérieure la plus intime.

Concrètement qu’est-ce que cela veut dire?

Si un parent planifie le futur de son enfant en se formant une image du futur pour ensuite tenter de sculpter le parcours de son enfant jusqu’à la pleine réalisation de ce futur, il court à sa perte et à la perte de son enfant. Cela est vrai même pour soi-même. Lorsqu’une personne s’imagine son propre futur et ensuite planifie sa formation, ses activités, sa vie pour atteindre ce futur, elle court au-devant de grandes déceptions, et de déceptions plus grandes encore si elle réussit, car alors, elle ne sera que ce qu’elle a prévu. C’est comme tenter d’écrire un roman en suivant un plan, au bout du compte ce n’est plus un roman, mais un déroulement. Heureusement, presque toujours, les faits briseront la coquille et la vie est un roman.

La valeur est ressentie par la conscience, elle vit dans le sujet, c’est son milieu vital. Hors du sujet, la valeur n’est plus qu’un squelette. La valeur n’est jamais un objet, pas même un objet de pensée. Lorsqu’on fait de la valeur un objet, on la trahit, elle n’est plus qu’une forme, une sorte de vêtement prêt-à-porter, un cadavre de valeur. Elle est aussi dangereuse que le fascisme, elle est l’instrument du fascisme. On donne à la valeur des noms, mais la valeur est toujours un verbe : on ne dit pas voici « la justice », non, on se cogne sur l’injustice, on se scandalise, on se fâche, on change les choses; on ne dit pas voici « la vérité », non, on dénonce le mensonge, on fustige l’hypocrisie, on y met toute sa sincérité.

Qui a déjà jardiné connaît le défi de la planification participative. Faire un jardin est très complexe : il faut penser nourrir le sol, faire la rotation des plates-bandes, le compagnonnage des plantes, le taux de fertilité des semences, et tant d’autres choses. Le jardinier est bien obligé de planifier, mais cela ne se passera pas comme prévu et cet imprévu, il le prévoit. Il arrive forcément que plusieurs facteurs changent la donne. Tout ne se joue pas à l’heure de la planification. Au contraire, il faut composer à mesure que le jardin se développe dans la réalité du sol et de la météo, sans compter sur les humeurs du jardinier lui-même, sa fatigue, ses réserves d’énergie, ses états d’âme. Quoi qu’il arrive, il faudra donner aux plantes et à soi-même les meilleures conditions possible de développement. Car si je perds la santé, qui s’occupera du jardin? Si le jardin ne donne rien, comment pourrai-je garder la santé?

C’est ce que j’appelle, ici, la planification développementale. Quel que soit le but, quelle que soit la vision, quelle que soit la planification nécessaire, la finalité restera le développement de tous les êtres impliqués.

Une planification devient agile, adaptative, c’est-à-dire capable de s’ajuster entre des sentiments de valeurs qui sont toujours à définir dans l’action et une réalité qui est toujours une aventure active, jamais une programmation. 

On ne peut pas comparer la vie humaine à un sentier de forêt, ni à une course au trésor, mais à un groupe de pêcheurs en pleine mer. L’équipage veut d’abord vivre, manger, boire, éviter les tempêtes, pour cela elle peut bien se diriger vers des lieux qu’elle espère plus paisibles, mais elle doit vivre en mer, rendre la mer plus poissonneuse, trouver le moyen de dessaler son eau et surtout apprendre à vivre ensemble. 

Bref, il importe d’abord de rendre le voyage viable et si possible agréable, car le voyage est l’essentiel, l’au-delà du voyage, le paradis souhaité, tant mieux si on peut le trouver, mais il ne faut pas périr pour l’atteindre. 

La valeur primordiale est le goût de vivre. Les valeurs secondes touchent à l’amélioration des conditions de vie et cela comprend l’art de vivre ensemble. L’essentiel de la vie spirituelle est là. Projeter les valeurs spirituelles dans une image dessinée sur une carte, une île dessinée tranquille, c’est déjà diviser la Totalité entre l’idée et la réalité, c’est donc déjà une forme de meurtre de la spiritualité, une « religion » dans le mauvais sens du terme. Et pourtant, combien d’entreprises périssent en mer par un acharnement à rejoindre une île au trésor?

La vie de l’esprit, la spiritualité, c’est la conscience de son égalité et de sa distinction dans la Totalité du réel. Il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire en Dieu, mais de faire ou de ne pas faire l’expérience humaine d’appartenir à une Totalité bien réelle qui nous veut actives dans sa création.