Le pouvoir et la violence

Sur la route des grandes sagesse, quelques citations :

La base du pouvoir n’est ni dans les armes ni dans l’argent, mais dans la croyance de tous en un seul…

— Je veux partir, Maïmon. Je veux quitter la Judée et même la Galilée. Je veux prendre la route jusqu’à Srinagar, le grand carrefour, je veux trouver le livre qui nous guérira de l’esclavage, et si je ne le trouve pas, je serai au moins loin d’ici. Ce que j’ai entendu à Jérusalem, je ne peux plus le supporter. Les prêtres écrasent les olives dans une première pression, les Romains, dans une deuxième et bientôt, les Zélotes et tous les révoltés mâcheront la dernière pulpe en crachant les noyaux sur nous.

Comment faire l’ordre chez les hommes et le maintenir sans engendrer un désordre finalement pire que celui que l’on combat ? Telle est la question à laquelle doit répondre une loi.

— Par quel miracle posez-vous une telle question, vous le satrape, le roi ?

— Disons que je suis fatigué.

— Tant que l’homme voit la nature comme une sorte de désordre, il n’y aura pas d’ordre.

— Yaïr, j’ai longuement réfléchi à ta question (dit Maïmon). Comment arrêter le cycle de la violence? Mais mon ami, pourquoi as-tu accepté une si grande violence dans ta propre maison ?  

Yaïr fut abasourdi par cette gifle qu’il n’attendait pas. Pourtant, il ne comprit pas immédiatement l’allusion. Il dut prendre un moment de silence pour réfléchir… Sa femme dévorant sa fille comme une mante religieuse, et lui, muet comme un poisson. Lorsqu’il saisit ce que voulait dire Maïmon, il se justifia : 

— Je ne voyais rien… 

— Tu veux dire que tu voulais ne rien voir. C’est cela qu’il faut maintenant combattre. Tu dois apprendre à voir crûment, à ouïr crûment, à sentir crûment, à lire crûment, car finalement, c’est cela la Torah : ne pas fuir, se tenir comme un cerf dans le sillon de la vérité…

Une rivière de sang n’est pas une rivière d’eau, se disait-il, un soleil qui brûle n’est pas un soleil qui réchauffe, un champ d’épines n’est pas un champ de blé; un jour les femmes refuseront de procréer, un jour il faudra faire autre chose que s’entretuer, un jour nous aurons appris à vivre.

Vérité et violence

La violence cache la vérité pour qu’elle ne nous ouvre pas les yeux.

Sur la route des grandes sagesses, quelques citations :

« Un lecteur adhère plus facilement à une vérité lorsqu’elle s’offre à lui sans dent, comme un nouveau-né. »

« Tant que nous ne tuons pas au nom d’une Loi, cette Loi est la meilleure. »

« Chez les commerçants de livres, la sagesse ne consiste pas à avoir une bonne idée, mais à en avoir plusieurs, et si possible, contraires les unes aux autres. Ainsi, les conversations sont plus passionnées, mais les actions, moins violentes. »

« Tout argument qu’on peut construire d’un côté de sa tête, l’autre côté peut aussi bien le déconstruire. On avance vers la vérité non avec la tête, mais à tâtons, avec le bout de ses doigts. »

Le beau piège

Revenons à l’amour, que l’on nomme « désir de beauté », l’élan vers la beauté…

Le désir est une étrange chose, il rend beau… même une pieuvre. Mais… ce qu’il en faut du chemin pour désirer embrasser par une pieuvre et se faire enlacer par elle! Il faut avoir observé l’animal, ses réflexes, son intelligence, ses combats… Il faut l’avoir vu aimer ses œufs, mourir d’épuisement pour que ses petits prennent la suite des choses; il faut avoir assez côtoyé ses forces et ses faiblesses, sa vulnérabilité et sa puissance pour que tous nos préjugés se soient effondrés. Et là, le regard nu, on voit l’élasticité et la sensualité de la pieuvre, et on craque pour elle.

C’est plus difficile avec un chat, car dans sa relation millénaire avec l’être humain, le chat a fini par s’imposer « beau » même si c’est un tueur d’oiseaux et menace plusieurs de leurs espèces. Les préjugés sur la beauté sont plus tenaces que ceux sur la laideur. On peut même trouver beau un être humain qui abuse royalement de sa beauté. En veston d’apparat, belle cravate, fier de lui, ce peut-être l’homme qui surexploite mille ouvriers en condition de misère, ça peut être une star qui sert de mannequin à un président sans scrupule… Le mensonge se sert de tous les préjugés pour travestir des monstres et les rendre charmant, alors que les « ennemis du peuple » sont désignés laids et crapuleux même s’ils luttent pour leur vie et leur dignité.

Alors comment faire confiance à nos désirs de beauté, à nos amours aveugles? 

Heureusement, un jour, il y a inévitablement la rencontre de la vérité. C’est une des fonctions de l’art : dépouiller, faire voir le vrai beau.

Exemple : Otto Dix, un allemand peintre de guerre, au lieu de glorifier les tueries, la victoire, le courage, l’honneur, il en a montré l’horreur. Ses peintures sont insupportables. On dirait des pieuvres. La beauté n’est plus dans la peinture, elle est dans le peintre qui prend des risques énormes pour déciller son peuple. Il en a payé le prix. Ensuite, on regarde à nouveau cette chair broyée, on se met à voir au-delà des ventres déchirés, on se met à vouloir que cela n’existe plus jamais. Et plus tard encore, si on regarde toujours, on voit des hommes, des pères, des amants d’une grande beauté… Sous l’horreur, leur tendresse mutuelle, leur beauté souillée, leur magnifique humanité crucifiée. 

Ce désir d’accomplir la beauté plutôt que d’idolâtrer des beautés de parades, ce désir, c’est lui qui va nous sauver. La beauté ne sauvera pas le monde, mais la conscience va sauver la beauté.

L’art: le pivot du regard

Nous marchions, Marie et moi, à marée basse, sur la grève de Baie-des-Sables. Du coin de l’œil, je vois une petite pierre rose dont la forme épouse parfaitement une cassure dans une grosse pierre blanche. Ma tête a pivoté. Celle de Marie a suivi. Nous étions intrigués : la mer ne pouvait pas avoir réalisé cette étonnante complémentarité. Un peu plus loin, nous apercevons un bois de mer en forme d’arc suspendu à trois ou quatre centimètres d’un rocher dont il épouse parfaitement la forme. Nous étions saisis d’étonnement par la simplicité et la beauté de ce bâton en lévitation, en réalité suspendu à l’aide d’un petit galet couleur du sable. Assez loin en arrière-plan, une sorte de chien de bois de mer apparaissait trotter joyeusement sur un cran de roche presque parfaitement horizontal. Un artiste était passé par là et nous avait arrachés au désordre apparent que la mer (autre artiste) engendre sur la grève.

Une œuvre d’art se caractérise par le verbe « réaliser », faire réel, comme dans l’expression : « Je réalise que je ne suis pas seul », ou comme dans l’expression « Il s’est réalisé en matérialisant un sentiment qui nous a touchés », ou encore dans l’expression : « En réalisant cette peinture, il a rendu mon désarroi plus réel.

  • L’œuvre d’art est un pivot, elle nous sort de nos vagues mentales. Elle nous approche de la conscience du réel. Nous devenons plus réels. Tout à coup nous réalisons que nous sommes là, à un endroit précis, à un moment précis, cloués par un éclat d’intelligence incongru.
  • Par elle, nous réalisons que deux intelligences communiquent par l’intermédiaire de la réalité. L’intelligence d’une personne a ajouté de la signification à l’intelligence d’un lieu. Il y a eu une relation entre le rêve et la réalité. Un être singulier a singularisé une rencontré entre sa vastitude intérieure et la vastitude extérieure d’un moment du monde. Deux infinis se sont singularisés et ont donc augmenté en réalité, cela veut dire passer du général au particulier, de l’infini à l’individuel, de l’universel au personnel. La grève de Baie-des-Sables est infinie, car il a fallu toute l’intelligence du cosmos pour la réaliser (la faire réelle). L’âme humaine est infinie, car elle possède un vide intérieur non pas plein de quelque chose, mais comblée par le manque de quelque chose, par un désir de se compromettre (ajouter de la valeur, de la signification) dans le monde d’où elle a émergé.
  • Une œuvre est réalisée : la petite pierre sur la grosse pierre épouse trop parfaitement sa forme, c’est forcément la réalisation d’un « animal » qui veut changer le monde. Il ne voulait pas laisser les choses intactes, il a exprimé perceptiblement son intention de participer au mouvement du monde qui lui a donné son existence.
  • L’auteur s’est réalisé en réalisant l’œuvre, il est sorti du monde de ses besoins, il ne voyait plus la plage comme une ressource pour ses besoins, il n’était pas à la recherche d’une pierre précieuse, d’un trésor, ni de nourriture, ni d’un breuvage. Il était détaché et disponible, il voulait ajouter à ce que la mer réalisait vague par vague en toute gratuité. On l’oublie, mais la nécessité n’est pas seule à opérer le monde. Si la nécessité était seule à opérer le monde, le cosmos serait aussi simpliste qu’un ensemble de blocs Lego. Le cosmos est un processus de complexification à l’infini, il prépare des significations que notre intelligence cherche naturellement à compléter parce qu’elle est habitée par un désir de significations et de valeurs.
  • L’auteur d’une œuvre d’art veut réaliser une relation avec d’autres personnes, il espère qu’un badaud pivotera de la tête ou des oreilles, qu’il sera disponible. Il ne veut pas un dialogue face à face, mais un dialogue médiatisé par une œuvre, car deux présences face à face se perdent dans leur propre image… Il espère que la personne pivotera de la passivité à la participation, qu’elle ajoutera son grain de sel, car si le sel ne sale pas, avec quoi salerons-nous le banquet offert par la mer et la terre! Il restera fade et nous disparaîtrons dans l’indifférence.

En résumé, l’œuvre d’art est une réalisation, c’est-à-dire un enfoncement particulier dans le réel qui toujours tresse ensemble l’immense universel avec le minime apparent du singulier refusant d’être soit une idée générale, soit une singularité fermée sur elle-même : ni nirvana, ni samsara. Il s’agit de réaliser une œuvre qui nous réalise en rendant le monde plus réel, plus chargé de vérité. Il s’agit d’une transfusion d’intelligences créatrices qui démontrent que la beauté n’a pas de but, sa finalité fondamentale consiste à s’échapper, à croître, à s’engendrer différente, à se produire, à se dépasser, se partitionner pour engendrer de la participation, à se déstabiliser, à sortir de l’infini indéterminé, à sortir de l’infinie détermination, à déjouer tous les programmes, à ne jamais se clore dans une fatalité, à tout faire pour qu’aucun but ne se referme sur son origine. Et pourquoi cette échappée? Parce que sinon, la jouissance aurait une fin.

Le mal est le confinement du bien, le mensonge est l’emprisonnement d’une vérité dans une forme, la violence est le cantonnement de la vitalité. La beauté est leur élargissement. Aucun être n’est condamné à lui-même, tout s’arrache de soi, car le sommeil revient sans cesse nous réintégrer dans la grande famille du monde qui, justement bouillonne d’une exubérance incommensurable dont nous sommes les germes. Toujours retomber, toujours s’échapper, toujours vivre.

La puissance de l’angoisse

J’ai parlé d’une clef pour accéder à la culture, en fait, c’est une serrure (une inversion de la clef). Cette serrure est formée de questions engageantes cachées au fond de nos inquiétudes. Sans question, pas de culture.

On doit comprendre que dans le cadre de la vie réelle, le jeu des questions et des réponses n’a rien à voir avec un salon littéraire. Tout, ici, sur terre est question de vie ou de mort. Ensuite, aucune réponse ne viendra saturer l’intelligence. « Eurêka! j’ai trouvé. Nous sommes sauvés » ou son contraire : « Ne cherchez plus, nous sommes perdus. » Cela n’existe pas. Toute réponse qui contient une onde de vérité transforme la question, et celle-ci s’enfonce toujours un peu plus dans les chairs de la vérité, c’est-à-dire la réalité. 

La conscience est un tube digestif, elle travaille toujours de deux manières : éliminer le faux et faire sien le vrai. Refoulez une des deux dimensions et vous dérapez soit dans un « délire de vérité » soit dans un « délire d’absence de vérité ».

Pourquoi n’y a-t-il pas de réponse sans déchet? Pourquoi faut-il toujours digérer, adapter le vrai et éliminer l’inadapté? 

Le propre de la pensée est de participer à la pensée comme le propre de la vie est de participer à la vie! Mais la vie pense autant que la pensée vit. Il n’y a pas sur un côté la pensée humaine et sur l’autre côté « des choses » qui n’auraient rien à voir avec la pensée. Je pense parce que la vie pense à travers moi, mais la vie pense aussi en dehors de moi, elle me transcende. La vérité est une relation entre la vie qui pense au-delà de moi et la vie qui pense en moi. Les deux se reconnaissent, mais à travers une réalité qui n’est ni la pensée unique de l’un, ni la pensée unique de l’autre, mais leur relation. Et c’est dans leur relation que se forme le réel.

Le propre de la vie, c’est que sa finalité n’est pas d’atteindre un but, mais d’ouvrir des chemins de relations créatrices, des chemins de beauté. La vie est exubérante, ex pour surplus, uber pour mamelle. La vie est une joie créative qui bouscule ses propres fondements dans une évolution de dépassement de soi. La vie arrache l’espace-temps-énergie-information aux fins qui mettraient fin à la vie. Il ne peut donc pas y avoir un commencement absolu ni une fin absolue. La vie est la dynamique de l’éternité. La culture ne doit donc pas être considérée comme un trésor à conserver, mais comme un voyage. La vie avance Sur la route des grandes sagesses (titre de mon prochain roman), elle est une caravane dans le désert, une lumière dans les ténèbres, une sagesse dans la tyrannie.

 

Le vide culturel

Est-ce qu’un de vos enfants, ou de vos petits-enfants, vous a déjà posé la question : « Le monde est-il fou, ou est-ce moi qui rêve? » S’il s’agissait d’un moment de vérité, d’une question vitale, vous avez sans doute reculé. Vous ne pouviez ni fuir ni répondre sans réfléchir. Cette situation m’est arrivé un peu avant mon diagnostic de cancer métastasique. Ça m’a sauvé de la chute égocentrique que peut provoquer la maladie. Dans un premier temps, je me suis rendu compte que cette jeune fille de dix-huit ans était victime d’un vide éducatif grave. Très intelligente, elle avait tout assimilé ce qu’on lui avait enseigné, elle était promise à un merveilleux avenir professionnel. Mais on l’avait laissé sans culture : ni culture mathématique, ni culture scientifique, ni culture artistique, ni culture historique, ni culture philosophique, ni culture spirituelle. Elle n’avait assimilé que les formalismes de toutes les disciplines, formalisme du français, formalisme des mathématiques, idées à la mode en art, chronologie de dates historiques, préjugés laïques sur les religions, etc. Mais pas de culture.

C’est d’abord en pensant à cela que j’ai commencé à écrire mon roman : Sur la route des grandes sagesses. Je voulais ouvrir un peu le toit pour que le soleil commence à caresser ses jeunes feuilles. Cependant, la culture demande une clef, sinon, le soleil n’entre pas, cette clef, c’est une question vitale. Sans questions scientifiques capables de paralyser un prof., pas de culture scientifique; sans questions mathématiques ébranlantes, pas de culture mathématique; sans questions vitales, pas de culture du tout. L’éducation doit libérer la cage des oiseaux qui grouillent dans chaque élève, sinon, ne sortiront de quinze années d’étude que des automates risquant le suicide à chaque sursaut de leur conscience. L’écriture de ce nouveau roman a été pour moi, un retour aux fondements. Comment se fait-il que nous puissions aimer la vie en proportion de nos inquiétudes libérées au grand jour? Dans l’ordre de la psychologie, nommer nos angoisses, les partager avec une personne qui peut les ressentir, c’est le début de la guérison. De même pour l’esprit, ouvrir nos questions en pleine lumière permet de commencer. Déjà une sorte de joie résonne, car une vraie question est un désir, un début de plaisir. Comme un arbre sorti d’une caverne et transplanté à ciel ouvert, le désir-question peut boire la lumière de l’esprit. Ensuite, découvrir que cette question a été ressentie par des femmes et des hommes depuis le début du monde, nous solidarise à l’humanité. Les racines s’allongent, les feuilles s’ouvrent, la pensée découvre qu’il n’y a jamais de réponses-bouchons, mais uniquement des réponses-fenêtres menant à d’autres questions plus raffinées, plus nourrissantes. L’esprit prend vie. Il découvre que l’univers qui l’entoure a été fabriqué pour qu’on en jouisse physiquement, intellectuellement et spirituellement.

Des liens pour vivre

Conférence donnée pour le Parvis de Québec

Durant la pandémie, beaucoup ont souffert d’une absence de présences érodant leurs lienssociaux. Certains en sont tombés malades, quelques-uns en sont morts, parfois, complètement seuls. C’est une forme de cruauté qu’il ne faut pas banaliser sous peine de déshumanisation.

C’est toujours inquiétant d’assister à une institutionnalisation de différentes formes de cruauté. C’est souvent parce que l’on perd de vue des besoins fondamentaux au détriment de d’autres, tout à coup devenus des priorités trop absolues. La pensée unidimensionnelle est généralement la cause de ce dérapage. Mais aujourd’hui, je voudrais parler de la joie de rétablir, reconstruire, renforcer nos liens vitaux avec nos semblables. Refaire le tissu de nos amours et de nos amitiés.

Je vais tenter de définir ce qu’est un lien social, ce qui nous amènera à prendre conscience de l’importance de la présence, car la présence est la matrice de ce qui donne de la valeur aux personnes, et sans un sentiment de valeur, on perd le sentiment d’exister, d’être, de vivre, on perd le goût de vivre, alors on meurt. Mais par la présence, tout peut s’inverser, et on peut passer de la mort à la vie.

Le 25 août, je vais lancer mon plus important roman : Sur la route des grandes sagesses. L’histoire se passe sur la route de la Soie, de Jérusalem à l’Himalaya vers l’an 30. Le lecteur va y croiser des tyrans, mais surtout des sages, par exemple, Jésus. Ce qui est miraculeux, ce n’est pas qu’une force du Ciel puisse guérir un aveugle : le Ciel fabrique des galaxies, des trous noirs, des planètes invraisemblables, alors guérir un aveugle, c’est rien. Ce qui est miraculeux, c’est qu’une présence, une simple présence, si tout à coup elle est totale, relie un être à un autre si complètement, le lien procure une telle confiance, une telle joie, qu’un vieillard à moitié paralysé peut se mettre à danser. Voilà un petit morceau de l’Évangile.

Alors qu’est-ce qu’un lien ?

Un lien est une fibre multiple et non un fil unique. Il est fait d’odeurs, de couleurs, de goûts, de chaleur, de touchers, d’une atmosphère sensible, de contextes aussi : une cuisine, un parc, un lac, une plage… Ce que l’on peut connaître d’un lien est très limité, en principe, si une infinité de messages biochimiques s’échangent entre deux arbres, pourquoi y en aurait-il moins entre deux êtres humains ?

Cette fibre se forme par des rencontres entre deux présences particulières dans le mystère d’une présence totale.

Ce genre de lien est vital à l’être humain de sa naissance jusqu’à trois ou quatre jours après sa mort, et même dans certaines traditions, c’est ce lien qui permet au mort de continuer à vivre. 

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je suis comme un escaladeur grimpant une falaise vertigineuse : sans corde de sécurité reliée à un partenaire fiable, c’est la chute dans mes gouffres intérieurs. Je peux m’y asseoir un temps pour mieux rebondir, mais trop longtemps, je risque la dépression.

Seule une pensée unidimensionnelle peut perdre de vue ce besoin vital de l’être humain.

Une intelligence à large faisceau est nécessaire pour se sortir d’un problème sans en créer un autre. Une intelligence à large faisceau réunit la sagesse de l’histoire à l’ensemble des sciences humaines, elle réunit les sciences humaines à l’ensemble des sciences médicales, et elle regarde les grandes nécessités et les grandes finalités de la vie. Une pensée à large faisceau réagit avant l’attaque.

Dans le cas d’une pandémie aussi prévisible que la crise écologique dont elle est une des conséquences, la pensée unidimensionnelle isole, comme d’habitude, le problème spécifique du problème global.

Face au COVID-19, nous avons mis de l’avant des politiques nationales étroites pour un problème mondial indivisible, dans un monde de conflits idéologiques exacerbés! Il faut bien le reconnaître, c’était comme tenter de faire une chirurgie de l’œil sur un grand malade avec des gants de boxe.

La stratégie d’éradication par isolement des foyers de contamination a nettement échoué. Trop lente et trop timide. Il restait à mettre sur pied des stratégies de ralentissementd’immunisation et de prévention.

Une stratégie de ralentissement comme celle qu’on a tenté de faire au Québec suppose des moyens qui soient socialement, humainement et économiquement viables sur deux ou  trois années. Isoler les voies de transmission est préférable à isoler les personnes. Par exemple, en cas de maladie transmise sexuellement, décréter la continence est beaucoup moins efficace que de distribuer des préservatifs.

Je m’en tiens là. Je ne critique personne, je constate simplement que nous fonçons devant nos problèmes de civilisation toujours avec la même vision unidimensionnelle qui crée ces problèmes. 

Nous devrons, très bientôt, collectivement, dépasser ces réflexes…

  • qui ne sont jamais scientifiques, car ils ne font pas appel à toutes les sciences, mais seulement à quelques-unes et dans le contexte où elles sont financées non pas pour le bien commun mais pour le profit de quelques-uns; 
  • qui ne sont jamais sages, car ils ne considèrent ni le passé pour en tirer des leçons ni l’avenir pour le protéger; 
  • qui ne sont jamais sensés, car ils ne recherchent ni les causes ni les finalités.

On y arrivera. J’ai personnellement la conviction que la conscience est le moteur de notre humanisation. Pourquoi? Parce qu’elle est la seule composante de notre intelligence capable de présider à un nécessaire élargissement de nos esprits… afin de nous mobiliser vers desactions diversifiées, synchronisées et adaptées… dans le cadre d’une démocratie toujours à reconstruire et à développer.

Revenons sur ce qu’est un lien.

Raphaël, 16 ans, secondaire quatre, raconte à sa grand-mère, mon épouse : « Je n’arrive pas à apprendre quelque chose avec la formule à distance. Je vois le professeur, mais lui, ne me voit pas. »

Ce téléphone de Raphaël m’a bouleversé. L’acte de « voir » serait, pour lui, l’acte pédagogique de base de tout enseignement. 

Je me suis rappelé que mon fils ne pouvait absolument pas réviser ses leçons et faire ses devoirs si je n’étais pas près de lui, à jeter un œil bienveillant, comme pour lui dire : « Tu es important à mes yeux. »

Approfondissons la notion de lien, comme dans l’expression « lien d’attachement », qui est un pléonasme, vu qu’un lien, c’est une bonne corde qui attache des êtres bien réels ensemble.

Un regard bienveillant galvanise l’attention parce qu’il donne une valeur, un sentiment d’existence. Avoir une place dans l’existence d’autrui incite à vouloir se faire une place utile dans l’existence des autres, donc motive à l’étude et au travail.

On parle de regard, mais ce que Raphaël voulait exprimer plus impérativement, c’est la présence, qui est, hélas! devenue un mode de relation parmi d’autres avec le mot « présentiel », comme s’il y avait des façons interchangeables d’être présent : présentielle en serait une, mais virtuelle, distanciée, masquée, synchrone, différée, enregistrée, médiatisée, délocalisée, en seraient d’autres.

Or le mot présence vise justement le fait d’être un être total non dé-coupable et que c’est comme cela qu’il faut se présenter à l’autre; être et non paraître ou apparaître telle une image sur un écran. Dans la présence, il s’agit justement de ne pas devenir une image et une trame sonore, mais au contraire d’être tout là, indivisible, « indécoupable ». Avez-vous remarqué qu’on dit d’un condamné qu’il est coupable! Ce qui veut dire qu’on peut le couper, avec une guillotine par exemple!

Mais une présence n’est pas « coupable », on ne peut pas la couper en morceaux. Pourquoi? Parce que nous sommes un, parce qu’un lien vrai nous engage forcément en entier. Sinon, on perd le sentiment d’exister. 

Approfondissons ce qu’est un lien, une corde, un attachement entre deux présences entières.

Imaginons qu’on attache deux personnes solidement par une corde, si ces deux personnes s’éloignent l’une de l’autre, cela leur fait mal. Une sensation d’arrachement Séparez un bébé de sa maman, attendez… et vous allez entendre le cri déchirant de sa douleur. Enlevez-moi mon épouse chérie, attendez, et vous allez recevoir un téléphone. Un jour, une adolescente de 13 ans est venue me voir, j’étais intervenant à son école, elle me lance : « Je ne retournerai pas chez moi. Je pense qu’il faudra au moins trois ou quatre jours, peut-être une semaine, avant que l’école reçoive un téléphone de mes parents. » Et ce fut le cas.

S’éloigner inflige une certaine peine, s’approcher apporte un certain plaisir, c’est le premier signe d’un lien.

Un lien est réciproque ou ce n’est pas un lien. Si en s’approchant ou en s’éloignant une des deux personnes reste indifférente, la corde est détachée, il n’y a pas de lien ou il n’y a plus de lien.

Un lien mesure la valeur que deux êtres s’accordent mutuellement. Encore là, remarquer le verbe « ac-corder », en-corder une valeur à une personne! 

Accorder une valeur à une personne, c’est l’incarner dans le réel. Une valeur qui n’est pas reliée par une corde incassable à une personne réelle, devient schizophrène. Alors on peut tuer au nom d’une valeur, parce que cette valeur est une abstraction.

Un lien encorde une valeur à un être.

Si je vais voir mon grand-père parce que j’ai pitié de lui, et que j’ai plus de plaisir à le quitter qu’à m’en approcher, j’envoie nettement à mon grand-père le message qu’il n’a pas beaucoup de valeur à mes yeux, que je ne « l’encorde » pas à ce qui a de la valeur pour moi.

Un lien social est un état de présence réciproque qui accorde une valeur qu’on peut mesurer par le plaisir du rapprochement et le déplaisir de l’éloignement. 

Le temps est aussi une mesure. Si j’accorde cinq minutes de présence-plaisir à mon grand-père, je lui dis : « Tu vaux 5 minutes. » C’est déjà pas si mal. Évidemment toute présence entraîne une saturation, mais être saturé en moins de trente secondes, ce n’est pas bon signe. 

La présence donne une valeur parce qu’elle a un prix. Si c’est aussi facile qu’un ZOOM chez soi, en robe de chambre dans son salon en mangeant un sandwich, c’est plutôt minime. Un « j’aime » sur Facebook prend une demi-seconde!

Résumons, un lien social est une corde attachée réciproquement dont le plaisir du rapprochement et la douleur de l’éloignement, le prix et le temps de la présence totale nourrissent la valeur accordée à l’autre.

Si je ne vaux rien pour personne, je n’ai plus de raison d’exister, je n’ai même plus le sentiment d’exister.

Allons plus loin dans notre définition de lien :

Comme une corde d’escalade, un lien possède plusieurs brins, les meilleurs liens en ont huit ou neuf :

  1. La valeur de peine se mesure par le nombre de personnes qui se donneraient la peine de venir vers moi pour faire quelque chose d’un peu exigeant.
  2. La valeur de plaisir se mesure par le nombre de personnes qui éprouvent du plaisir à me rencontrer.
  3. La valeur d’utilité se mesure par le nombre de personnes à qui je suis utile.
  4. La valeur marchande : quel salaire me donne-t-on pour mon travail?
  5. La valeur d’influence : combien de personnes sont inspirées ou influencées par moi?
  6. La valeur de mémoire : qui se souvient de moi? Qui se souviendra de moi après ma mort? Et pour combien de temps?
  7. La valeur d’appartenance : qu’est-ce que je représente dans un groupe?
  8. La valeur du plus grand amour : existe-t-il au moins une personne qui me préfère aux autres?
  9. La valeur d’être : suite à une maladie, un accident ou le vieillissement, si je perdais ma beauté, mes talents, mon intelligence, ma mémoire, ma santé, s’il me restait uniquement mon être, qui m’accorderait encore de la valeur?

La relation se mesure par le nombre de fibres qu’elle tisse et la valeur de ces fibres. Évidemment, ici, je parle de l’amour de ceux qui sont proches, mon prochain, mon conjoint, mon copain, mon petit chien, en présence totale.

La valeur qu’a pour nous une personne, c’est l’amour que nous lui portons. Et plus nous aimons, plus nous sentons donner, créer de l’existence.

La valeur que nous attribue une personne, c’est l’amour qu’elle nous porte. Et plus nous sommes aimés, plus nous sentons avoir de l’existence.

Il y a une correspondance directe entre : présence, relation, réciprocité, lien, valeurs, amour, existence, être.

La présence est la première condition pour entrer en relation, car elle est un réel engagement : j’ai pris la peine de venir, je t’accorde du temps, je suis totalement là dans mon corps, mes sens, mon cœur, ma conscience, mon intelligence…

La présence est forcément réciproque, si je suis présent mais que tu n’es pas présent, nécessairement nous ne sommes pas présents.

Si nous sommes présents, une relation s’établit ou se renforce.

La relation va faire naître ou enrichir un lien, un attachement, et cela va nous donner de la valeur l’un à l’autre.

Or la valeur, pour un être humain, c’est ce qui lui permet de vivre, sans cela il meurt. La valeur est le sang de l’âme. Une personne convaincue de ne valoir rien est une personne en sursis.

C’est pourquoi confiner est périlleux à long terme. On doit alors vivre sur nos réserves de valeur. On perd de la valeur. Mais il n’y a pas que la pandémie qui nous a confinés. Nous sommes embarqués dans le confinement depuis l’invention de l’individu. Personne n’est un individu, personne ne vient de la division d’une société en individus.

Dans son roman À quatre voix, Tagor (Prix Nobel de littérature) fait dire à un sage : « De même que le changeur fait tinter chaque pièce de monnaie pour éprouver sa valeur, de même la vie nous éprouve. À ceux qui valent quelque chose, il n’est pas permis de trouver la moindre ouverture par où s’échapper de la responsabilité de prendre soin des autres. » La valeur demande d’être éprouvée et d’éprouver des émotions et des sentiments.

Comment aimer être éprouvés par des situations qui me font éprouver la difficulté, le plaisir, la douleur, le deuil, l’engagement…? On n’aime pas être éprouvés, mais on aime avoir été éprouvés, parce que cela prouve notre valeur.

Si un être aimé nous donne de la valeur, aimer nous prouve notre valeur.

C’est pourquoi être aimé a besoin d’être complété par aimer, ce lien nous rend responsables de la rose qui nous a séduits et de tout le rosier ardent qu’est la Vie. Responsables, pas coupables!

Tagor ajoute cette prière : « Que seulement je fasse de ma vie une chose simple et droite, pareille à une flûte de roseau pour que tu puisses me remplir de musique et la diffuser à ceux qui m’entourent. »

La flûte devient une corde lorsque le souffle la traverse pour lui donner sa musique et qu’elle s’accroche aux oreilles préparées pour elle, sinon, c’est un morceau de bois.

Pour cela, la flûte doit jouer le rôle de cordon ombilical entre la conscience vibrante et le monde chargé de besoins vitaux. N’est-ce pas le rôle de la musique d’être le cordon ombilical entre l’individu, les autres et la nature comme le démontrent le chant des oiseaux et celui des baleines? 

On doit se l’avouer, si on prenait au sérieux le cordon ombilical, nous ne serions pas nombrilistes, le nombril est un lien coupé, ne l’oublions pas. 

C’est lorsque nous serons chers les uns pour les autres, que nous transformerons les pandémies en épidémie de guérisons allant vers ceux qui souffrent pour que jamais personne ne meure seule et que les vieillards atteints de démence dansent avec les enfants abandonnés aux ordinateurs.

Sur la route des grandes sagesses

Sur la route des grandes sagesses, tel est le titre de mon prochain roman, chez Leméac. Il arrivera en librairie le 25 août. J’ai conçu ce roman et soigné mon cancer dans un seul et même acte.

On sait aujourd’hui qu’une transformation radicale du microbiote de l’intestin modifie l’environnement d’une tumeur de telle sorte que sa résistance au système immunitaire peut enfin céder. Alors, nos lymphocytes NK et T digèrent l’accumulation anarchique de cellules à l’instinct colonisateur, incapables de coopérer avec les autres et refusant de mourir pour le bien commun. C’est encore à tâtons que les thérapies du microbiote se font de pair avec la recherche de vaccins contre certains cancers. Pour ma part, j’ai changé mon microbiote grâce à une cure radicale qui semblait avoir fonctionné pour d’autres. Un coup de dés! Peut-être, mais je suis vivant et en pleine forme. Aucun processus d’analyse ne pourra faire aussi bien qu’une société de bactéries pour nous aider à reprendre la route de la santé. Nous possédons dix fois plus de bactéries que de cellules. Elles ont accumulé la sagesse de milliards d’années, elles nous accompagnent depuis nos propres débuts pour nous rendre malades et pour nous guérir afin de renforcer nos capacités adaptatives.

De même, on ne pourra soigner notre humanité, actuellement tourmenté par de tenaces idéologies, sans plonger dans le mystère de notre « l’intestin » collectif, c’est-à-dire notre histoire. L’histoire est un organe vivant d’adaptations aux conditions de l’environnement, de dissolution des dictatures qui ne sont jamais adaptatives, de réorganisation de nos capacités de collaboration, de digestion des malheurs pour en tirer des leçons… L’histoire est vivante, elle est le contraire des archives. Les archives sont nécessaires pour comparer le digéré avec le non digéré, mais seul notre macrobiote vivant (notre conscience totale) dans notre intestin culturel (l’histoire) peut nous guérir. L’histoire est une rumination de ce qui ne passe pas, de ce qui est tuant; c’est un processus filtrant : vomir nos réflexes de soumission et assumer nos responsabilités, c’est un processus digestifs de transformation. Pour plonger dans l’histoire, il est nécessaire de savoir reconnaître la vie de la mort, la santé de la maladie. Tant qu’on prendra nos tumeurs pour de grandes civilisations, nos Napoléons pour des héros, on ne se laissera pas travailler par l’histoire, on continuera à la manipuler pour la gloire de nos cancers. Dans mon roman, j’ai tenté de laisser l’histoire faire son travail d’humanisation.

Amour d’hélicoptère

J’ai dit que l’amour, c’est-à-dire la beauté en action ou l’acte de la beauté, nous libère de l’absurde. Le désir est le carburant de ce mouvement d’hélicoptère (helikos=spirale=esprit; ptère=aile) parce qu’il relie le désir et le désiré dans l’acte créateur. Mais si la grande hélice ne tourne pas dans une densité de fluide suffisante qui transcende l’hélicoptère, si elle n’a pas de prise à la fois dans la résistance du réel total et dans l’appel de la conscience plénière, rien ne bouge. Tant qu’on n’a pas découvert la beauté d’un être spécifique dans la beauté de l’être universel, l’amour tourne à vide et s’effondre sur lui-même. Pour découvrir la beauté, il faut rejoindre un être riche en dignité et pauvre en illusions, comme un minuscule colibri qui lutte contre le vent afin de planter son bec dans une corolle, comme un itinérant qui se bat pour préserver son intégrité…

Pour y arriver, il faut s’échapper de l’idéal sans le perdre, le rejoindre dans les limites d’un être en chair et en os. Si on ne voit que sa perfection ou que ses imperfections, on replonge dans nos schémas. L’amour commence où l’illusion s’effondre parce que la sincérité surgit et la vérité affranchit. C’est pourquoi l’amour nous met à l’épreuve.

Un attachement dégrisé peut devenir un lien, je veux dire un engagement réciproque fiable : Nous irons ensemble vers la beauté que nous découvrons mutuellement dans nos « pauvretés ». L’autre est reconnu parce qu’il a une valeur unique à nos yeux et non seulement parce que j’ai de l’amour à donner. C’est alors que l’hélice mord dans la densité de l’air et qu’on peut sortir du cinéma des amours d’un jour. À ce moment-là, le désir change l’être désiré et l’être désiré change l’être désirant. L’amour transforme.

Aimer un être à la fois, cultiver quelques liens réciproques fiables, se débattre dans les éléments concrets du monde permet de rejoindre l’universel bien mieux que d’aimer en général tous les êtres qu’on ne connaîtra jamais.

Beauté participative

Vous pouvez lire: Agroécologie et transition juste au Québec, dans la revue Relations, no 813, été 2021, on y parle de Sageterre.

Rembrandt laissait dans ses œuvres de grandes masses sombres et informes aux couleurs chamarrées pour que le spectateur complète inconsciemment son travail. Lorsque nous rencontrons dans la nature un attrait, à notre insu, l’œil efface des détails que nous jugeons de trop, il lisse les formes, ajuste les couleurs et l’harmonie… Il nous faut retravailler la réalité pour voir la beauté comme si nos désirs devaient y participer. En art, l’excès d’esthétisme (trop complet, trop suffisant) produit un décrochage. Nous avons le sentiment que le tableau ne nous concerne pas, parce qu’il ne nous engage pas. 

Rembrandt, La fuite en Égypte

Il n’y a pas de beauté là où il n’y a pas de sens, il n’y a pas de sens sans notre participation à l’œuvre commune. Le sens d’une création vient d’une relation entre un moyen utile et une fin envoûtante. Si le moyen n’est pas utile à la fin parce que la fin est déjà parfaite, ce moyen et cette fin sont tous les deux absurdes. Imaginez que vous faites travailler un maçon pendant soixante ans et à la fin, vous ouvrez un rideau et lui découvrez le château complet et parfait qui était là dès le début. Vous l’invitez : « Viens, entre dans mon paradis, je l’ai fait, car tu n’es décidément pas à ma hauteur! » Ce genre de créateur, ce genre de paradis, nous n’en voulons pas, ils ne sont bons qu’à assujettir les consciences créatrices, ce sont des religions de soumission. En logique, lorsqu’on arrive à un tel résultat absurde, cela ne signifie pas que la réalité est absurde, mais que nous nous sommes trompés. Car une réalité incohérente ne peut pas tenir le coup dans l’être. C’est la base même de la science. 

La logique d’une création est la suivante : si le moyen ne produit pas la finalité parce que la finalité est déjà préexistante et n’a pas besoin de lui, alors le moyen et la finalité sont tous les deux absurdes. Donc deux absolus sont exclus : l’Être et le néant. Il faut trouver une finalité qui engage les moyens qui, eux-mêmes, transforment la finalité. Seul un créateur participé est admissible. 

Soulever la chaise sur laquelle on est assis ne fonctionne pas, pourtant l’hélicoptère y arrive, car son mouvement dépasse ses propres limites : il participe de la même réalité que l’air (principe d’unité) et participe à une différentiation de pression qui le soulève (principe d’action). Dans le cosmos, l’hélicoptère des psychismes créateurs que nous sommes, c’est la beauté. En effet, la beauté est une participation du désir dans l’évolution du désiré, et réciproquement. Dit autrement, l’amour (la réciprocité du désir et du désiré) est le génie de la beauté, il nous libère de l’absurde, il donne un sens à notre conscience participative.