Les empires toujours empirent. Ils utilisent des machines à explosion. Ils tuent à grande distance. Ils ont des armures étincelantes, des chevaux rugissants, des mousquets hurlants, des boulets assourdissants. On les entend de loin. Ils construisent des caravelles, des trois-mâts à gros tonnages, des quatre-mâts aux lourds canons. Ils traversent l’océan par armada. Ils vont à la conquête des terres vierges et sauvages, des mondes arriérés qui ne connaissaient ni foi, ni loi, ni roi.
« Ces misérables là-bas, se disent-ils en eux-mêmes, n’ont ni culture, ni écriture, ni religion, ni musique, ni potence. Ils vivent soumis à la nature, sans honneur ni grandeur. Nous venons les sortir de leur misère, leur enseigner l’humanité et la civilisation. Nous prendrons leur or, leurs pierres précieuses, leurs forces, leur vie, ils ne savent qu’en faire. Nous transformerons les forêts dont ils ne font rien en navires puissants, en églises impressionnantes, en forteresses imprenables. De ces espaces pleins d’animaux qui dévorent tout, nous ferons des champs pour nos bovins et des palais pour nos suzerains… »
Ils arrivaient par centaines, plantaient leurs croix et leurs drapeaux, proclamaient le droit de propriété, le devoir de dominer les forêts, les lacs, les rivières, les bêtes et les sauvages. « Nous venons sans peur dans ces contrées peuplées de démons, de sorciers et de péchés, au risque de notre vie et pour le salut de leur âme… »
Plus au nord, là où la glace recouvre les lacs chaque hiver, là où la neige oblige les mocassins et les raquettes, un coureur des bois échangeait des fusils, des chaudrons, des briquets pour des tas de fourrures; un peu de travail contre une saison entière de trappes. Il voyait autrement : « Avec un fusil, le pauvre sauvage va rapporter plus de fourrures. Il rattrapera ses pertes… » Bon! Oui! Il le savait : les heures que lui-même gagnait par son commerce injuste, il les perdait à la compagnie qui lui en payait un prix injuste. Dans cette chaîne de dupes et de cupides, c’est toujours le dernier qui empoche. Je serai seigneur du nord.

Peinture de Pierre Lussier
Dès le printemps, le coureur des bois filait en canot sur des terres inconnues et risquait la mort pour gagner sa vie. Il y allait seul pour être en avant de ses concurrents, ouvrir de nouvelles voies. Beaucoup de coureurs des bois manquaient un saut de rapides et se noyaient, d’autres se faisaient attacher à leur canot et lancer dans une chute sans merci. Lui, nageait mieux qu’un castor, avait des canines qui coupaient n’importe quel lien. On l’appelait Laloutre.
Chaque village sauvage était totalement émerveillé par ce qu’il apportait. Des fusils, des chaudrons, des couteaux, des briquets, des haches … Laloutre montait seul la rivière avec un canot légèrement chargé de camelotes, il la descendait en lourd rabaska avironné par des autochtones sympathiques. Dans chaque bourgade, il y avait au moins une fille qui le regardait comme un shaman. Il finissait par lui céder un seau de fer blanc. Il l’aimait. Le jour du départ, il raidissait ses mâchoires et coupait le lien en serrant les dents.
Un jour, alors qu’il se laissait tiré par les marées du grand fleuve qui traversait le pays afin de rejoindre l’estuaire dans son canot plein de merveilles, il entra dans les turbulences d’un fiord qui s’y jetait. Il fit plusieurs têtes à queue et termina sa course tout étourdi, l’arrière de son canot planté dans le sable. Il entendit de grands rires. Le village qu’il recherchait était là, dans le ricanement. On lui avait dit : « Va là-bas, un fiord qui pointe presque plein nord ouvre la porte aux meilleures fourrures. Tu trouveras un chemin, un pays, des langues, des richesses… Ou tu deviendras maître du nord ou tu ne reviendras pas du tout! »
Il ne connaissait pas la langue du village où il s’était échoué. Cela faisait une semaine qu’il communiquait par signes et mimiques, debout au centre du cercle des palabres sans rien vendre. Une jeune femme orpheline et sa sœur aînée handicapée ne manquaient aucune des séances. La cadette s’appelait Aga, riait aux larmes pendant que sa sœur Tête-de-bois, presque naine, chuchotait tout ce qu’elle comprenait à sa poupée. Malgré son âge, peut-être vingt ans ou plus, la petite avait le physique d’une enfant de douze ans, sa tête un peu grosse et pas très jolie ressemblait à la tête de bois de sa poupée qu’elle ne quittait jamais.
Deux sœurs de tempérament contraire : on aurait dit que la cadette avait devancé sa sœur en âge pour lui voler toute la gaieté des jours nouveaux, si bien qu’il n’en restait plus pour sa sœur, une drôle de petite fille enfermée dans son secret. Le jour, la petite semblait perdue, errait entre les tentes, le regard dans le ciel, comme si elle cherchait quelque chose qui n’existe pas ou qui n’existait plus. On ne lui prêtait ni avenir, ni esprit, ni volonté. On la traitait un peu comme un fétiche, quelque chose de sacré parce que parfois, elle disait des paroles de sagesse qui semblaient venir de l’au-delà.
Leur père avait été le harponneur du village. Une chasse collective en canots légers où les risques allaient grandissant des canots rabatteurs jusqu’au canot du harponneur. Sa femme, très habile, manœuvrait le canot et lui, à l’avant, tenait le harpon. Un jour, il avait senti la mort. Il avait sculpté une très jolie tête de poupée. La mère avait confectionné le corps avec une peau de cuir souple et des bourrures de mousse séchée. Le jour de la dernière chasse, il faisait froid, ils étaient tous habillés de fourrure. Un béluga avait surgi en frôlant le canot. Le chasseur pensa à la mort, perdit l’équilibre et bascula dans l’eau. L’épouse lui tendit l’aviron, il l’attrapa, mais cela fit chavirer le canot. Ils coulèrent tous les deux comme des pierres.
Lorsque Laloutre faisait ses charades devant le village réuni, Tête-de-bois racontait tout ce qu’elle comprenait à sa poupée. Les oreilles fines d’Aga écoutaient les chuchotements de sa sœur avec une attention d’autant soutenue qu’elle trouvait l’étranger vraiment drôle et excitant avec ses mimiques et ses muscles qui dansaient sur sa poitrine, son ventre et couraient dans son dos. Un soir, autour du feu, Aga se leva et traduisit d’un seul trait tout ce que l’homme avait dit depuis son arrivée. Laloutre fut impressionné d’autant que la fille était belle, solide d’épaule et bien faite. Ce jour-là, le coureur lui demanda si elle voulait l’accompagner au nord du fiord pour faire fortune. La nuit même, ils signèrent de sèves et de plaisir, leur pacte intime. Au matin, ils ne pouvaient plus se passer l’un de l’autre. Cette fois, les canines du coureur ne pourraient pas couper si facilement la corde. Dès le matin, tout le monde s’en aperçut. On les regardait avec de grands sourires de compassion.
Dès le départ, l’expédition exigea tout de lui et tout d’elle. Le courant qu’il fallait remonter était puissant. Il nécessitait tous leurs muscles pour avancer en utilisant les retours de courant près des berges et toute leur attention pour éviter les écueils et les tourbillons. Cette concentration et cette donation les rapprochèrent encore plus que la jouissance de leurs corps enlacés dans les nuits étoilées.
Tête-de-bois, plus seule que jamais, buvait tout le contenu de ce monde nouveau : les insectes qui patinaient sur l’eau, les moustiques qui s’agitaient avant de se gaver de sang sur le dos de Laloutre, les mouches qui se faisaient avaler par les truites, cette manière de la nature de s’avaler elle-même avec tant de délices. Elle voyait que cela était bon, elle imaginait le grand Gourmand qui avait avalé ses parents et les redonnait plus vivants que jamais dans son Grand Esprit. Elle se sentait invulnérable avec une maman et un papa toujours présents et libres comme le vent.
Les amoureux ne lui accordaient aucune attention, sinon pour s’assurer qu’elle était bien avec les bagages au centre du canot, tel un porte-bonheur. Ils ne s’imaginaient même pas qu’il puisse exister un être comme elle, qui s’occupe seulement de contenir ce qui vit autour d’elle. Le soir, lorsqu’ils ramassaient le bois pour le feu, elle cueillait des champignons, des racines, des noisettes, des fruits. La nature entière semblait tourner autour d’elle, juste pour le plaisir d’être avalée par ses yeux perçants. Au crépuscule, le couple ne manquait de rien pour ajouter aux poissons grillés qu’ils avaient pêchés. Lorsqu’ils arrivèrent enfin au grand lac, Tête-de-bois leur avait sauvé plusieurs fois la vie en pointant un écueil, en indiquant un remous, en devinant un dangereux courant de fond. Ni Aga ni Laloutre n’y faisaient attention.
Autour du grand lac, il y avait des villages absolument satisfaits de leur vie. Ils n’en connaissaient d’ailleurs aucune autre. La vie leur apportait tout ce dont ils ont besoin, souffrances comprises. Y a-t-il d’autres manières de vivre que d’avaler ce qui vient à nous et de le digérer pour en faire notre corps solide et notre esprit lucide? Qui voudrait ralentir la circulation des vivants dans le Grand Esprit, un moment dans la matière du monde et un moment dans son Esprit!
Laloutre, sa femme et l’éternel enfant étaient bien reçus à chaque village. On leur donnait à manger, il y en avait en abondance… La seule différence venait de la considération qu’on avait pour l’enfant à grosse tête. Les autochtones la traitaient comme une cigale. Sa voix chantait à leurs oreilles. Les cigales annoncent les grands départs. Tête-de-bois trouva chez eux, l’amour. Par cet amour, elle apprit la langue des tribus du lac en un temps record. Mais plus elle comprenait leur langue, plus elle comprenait les intentions de Laloutre.
Une nuit, la lune, pleine et luisante, se mit à frémir. Des ligaments violets presque invisibles rayonnaient dans toutes les directions. Le lendemain, Tête de bois se mit à traduire directement les paroles du coureur des bois. Elle n’avait qu’à serrer sa poupée sur sa poitrine pour ne plus craindre de dire la vérité. Elle traduisait, c’est du moins ce que pensait Laloutre, en réalité, elle racontait aux autochtones ce qu’elle comprenait et non ce qu’elle entendait. Et lorsque les autochtones répondaient, elle rapportait à Laloutre et à sa sœur ce qu’ils devraient entendre. Cela ressemblait à quelque chose comme :
— Le coureur vient vous apporter des couteaux qui tranchent comme les vôtres, mais sont aiguisables; des fusils qui tuent comme vos flèches, mais à plus grande distance; des chaudrons qui peuvent remplacer vos fours en glaise, mais peuvent aussi brûler la nourriture; des seaux plus lourds que les vôtres, mais plus durables; des briquets qui allument le feu plus rapidement, mais qui s’usent… Ensuite vous aurez besoin de poudre et de balles pour vos fusils, de pierres à feu pour vos briquets, la pierre à aiguiser pour vos couteaux, vous ne saurez plus tailler le silex, ni allumer un feu par vous-mêmes… Vous serez dépendants de lui… Il vous dira d’arrêter de perdre votre temps à pêcher, à cueillir des fruits minuscules. Il vous promettra d’apporter de la graisse, de la farine, du sel et du sucre pour des hivers entiers. Vous n’aurez plus besoin de faire autre chose que trapper, et ce sera facile avec des pièges de fer. Il vous fournira tout le reste en échange de peaux bien préparées. Un seul métier. Alors, vous allez entrer dans une course folle pour plus de fourrures et vous recevrez toujours moins en retour. Vous allez entrer en guerre, tribu contre tribu, clan contre clan, pour agrandir vos territoires de trappe. Dans quelque temps, vous ne saurez même plus pourquoi vous vivez et pourquoi vous mourez.
Le village entier souriait. Ils voyaient bien que le pauvre coureur des bois en arrachait pour vivre. Un ancien parla et la petite interpréta :
— Si la manière de vivre de ton peuple est si formidable, pourquoi te désâmes-tu à remonter le fiord en transportant ce tas de merveilles qui, selon toi, rend la vie facile? Pourquoi ne les gardes-tu pas pour toi, ces merveilles, afin de pêcher et de chasser tout ce dont tu as besoin pour vivre? Et si cela économise du temps, pourquoi cours-tu tout le temps, plutôt que te la couler douce autour du feu comme nous le faisons chaque soir? Ne serais-tu pas comme le porteur d’eau qui transporte l’eau du lac pour la jeter dans la rivière sans jamais en boire ?
Laloutre répondit :
— Oh! vous avez tout ce qu’il vous faut, c’est l’été et l’abondance. Mais l’hiver, que faites-vous? Vous mourez! Vos tribus ne croissent pas. À peine si vos enfants arrivent à remplacer vos morts…
Une vieille femme se leva et s’approcha. Tête-de-bois traduisit :
— Si les castors avaient augmenté d’une génération à l’autre, les forêts auraient disparu et les castors aussi. Lorsque les renards sont trop nombreux, les lièvres ne suffisent plus à les nourrir. La vie tourne, l’empêcheras-tu de tourner ? Veux-tu qu’on arrache la peau à toutes les bêtes de la forêt pour que nos descendants soient nus et mourant de faim? Où vivent ceux qui meurent de froid au point de vouloir écorcher tous nos animaux à fourrure? Leur misère est donc si grande! N’es-tu pas en train de nous apporter cette misère ?
— Mais les couteaux que j’apporte, les fusils, vous sauveront bien des souffrances…
— Oh! répondit la vieille femme, tu peux bien tenter toute ta vie d’éloigner la souffrance comme on effarouche des oiseaux. Mais après un moment, tu ne supporteras même plus le bourdonnement d’un moustique dans ta cabane de bois. Ta vie te sera insupportable parce que tu ne sauras plus souffrir. Si nous perdons l’art de dégréer la souffrance, comment allons-nous la transformer en joie ?
— Mais avec quelles armes repousserez-vous notre peuple qui grossit plus vite que toutes les bêtes de la forêt?
La vieille femme resta silencieuse un long moment :
— Oui, j’ai entendu parler des nuages de sauterelles qui dévorent des prairies entières. Cela ne dure qu’un moment comme tout ce qui est excessif. À la fin, il nous faudra tous, toi comme moi, réapprendre à vivre en « tournant en rond », comme tu dis.
Le canot de Laloutre resta plein de ses merveilles. Aga comprit avant lui la trahison de sa sœur. Sur le coup, elle se fâcha et la rabroua vertement. Ensuite, elle commença à douter de son amant. Un jour, elle lui lança un regard sceptique. Laloutre comprit qu’il était maintenant seul dans ce monde sauvage fermé à tout ce qu’il représentait.
Un énorme gouffre s’ouvrit sous ses pieds. Il eut la vague impression d’appartenir à une culture en plein délire. Il n’arrivait plus à ravaler cette vague impression. C’était impossible. La civilisation indienne, la civilisation chinoise, la civilisation hindoue, la civilisation perse, la civilisation égyptienne, la civilisation grecque, la civilisation romaine, la civilisation chrétienne, la civilisation arabe, un même principe, un même délire mortel! Il revoyait les grandes villes qu’il avait visitées dans son enfance et sa jeunesse. Non! c’était impossible. La grandeur des palais prouvait la valeur des cultures. L’immortalité du marbre établissait l’immortalité des civilisations. La disparition des sauvages démontrait leur infériorité. Plus il repoussait le doute, plus il se recroquevillait dans son ventre comme un serpent. Si, tout à coup, ces misérables sauvages avaient raison, alors, son père, sa mère, sa famille, sa ville, son pays, son continent, sa race n’étaient qu’un maelstrom dévastateur! Plutôt que de tomber dans le gouffre, il entra dans une rage existentielle comme si, ne pouvant plus reculer, il devait foncer comme le bison.
Dans son agitation, il s’approcha d’Aga et de sa sœur. Malgré elle, Tête-de-bois lui sourit de pitié en serrant sa poupée contre sa poitrine. Il explosa, lui arracha sa poupée, lui écrasa sa tête d’un coup de pierre, et la lança dans le lac. Tête-de-bois courut et plongea dans la rivière pour sauver sa poupée. Aga voulut sauver sa sœur, plongea elle aussi. Le courant les emporta.
Lui, se jeta dans son canot et redescendit le fiord sans se retourner. Il ne pensait plus qu’à retrouver les siens et à semer les goélands qui piaillaient autour de sa tête.







