Troisième extrait de la conférence de Prigogine, Temps à devenir

« Pour comprendre la signification d’une telle affirmation [le temps est une succession d’inattendus], il faut se reporter à un élément essentiel de la physique et même de la conception occidentale des sciences, qui est la notion de Loi de la nature. Considérons par exemple la Loi de Newton, la loi la plus simple, la plus fondamentale, qui a servi de modèle à toutes les lois qui ont suivi et qui dit que la force est proportionnelle à l’accélération.»

Prigogine 2

« Une fois que l’on connaît cette loi, on est en face des deux éléments dont parle Hawking dans un contexte plus moderne: la certitude et le caractère intemporel. La certitude, parce que si vous connaissez les conditions initiales, vous pouvez prédire ce qui va arriver ou ce qui est arrivé dans le passé et, comme il s’agit de l’accélération, c’est-à-dire d’une dérivée seconde dans le temps [l’accélération est la vitesse à laquelle la vitesse augmente, par exemple, après cent mètres la vitesse a doublée], il n’y a pas de différence entre futur et passé; pour nous, il y a une différence, mais pour la Loi de Newton, il n’y en a pas. Donc du moment que vous êtes dans la conception de la mécanique classique, donc newtonienne, il n’y a pas de différence entre le passé et le futur. Il y a donc là deux idées: la certitude et l’idée de symétrie entre futur et passé [le passé n’est que du futur qui a passé], donc une conception essentiellement statique [la bobine de film existe avant que le film se déroule]. À tout moment, tout est déjà là en puissance. »

 

Pourtant, en physique, la durée de Liapounov (ou horizon de Liapounov) définit la limite au-delà de laquelle toute prédiction initiale d’un système dynamique donné devient impossible, et ce, même dans les applications des équations de Newton. Exemple : l’horizon de prédictibilité de l’orbite de Pluton est de 20 millions d’années; l’orbite de Mars est seulement de 1.5 million d’années. Lorsqu’un système est plus complexe telle une oscillation chimique chaotique, l’horizon de prédictibilité est de 5,4 minutes; celle d’une turbulence hydraulique chaotique est de 2 secondes. Au-delà de cet horizon mesurable, il y a plusieurs solutions possibles dont on peut calculer les probabilités. Alors, que dire de nos prédictions climatiques sur plus de cent ans! Il est plus que probable qu’à un certain degré de réchauffement planétaire, le climat devient chaotique (déréglé) et que l’horizon de Liapounov soit soudain très court. L’adaptation au changement climatique pourrait alors être très difficile.

Deuxième extrait de la conférence de Prigogine: Temps à devenir

« Que veut transmettre Hawking au-delà des trous noirs et du Big Bang? Eh bien! je pense qu’il y a deux messages. Tout d’abord, que nous cherchons à atteindre la certitude, et que nous sommes près de l’atteindre. Nous retrouvons la même affirmation, à la fois dans le livre de Hawking et ailleurs, selon laquelle quand nous découvrirons la théorie finale complète, elle sera un jour compréhensible à tous. Nous aurons alors la réponse à la question de l’origine de l’univers. Ce sera le triomphe ultime de la raison humaine. À ce moment, nous connaîtrons la « pensée de Dieu »!

Prigogine

« C’est le premier message: nous allons atteindre la certitude, et cela même bientôt. La seconde idée, assez proche, c’est que le temps en tant que déroulement successif naturel n’existe pas. L’univers est, mais ne «devient» pas [il déroule simplement son être]. L’apparente flèche du temps est donc une illusion qu’il faut dépasser, éliminer. Cette idée revient comme un leitmotiv dans le livre de Hawking, mais aussi dans les paroles des commentateurs. Ainsi, John Wheeler, un physicien célèbre, affirme que l’idée la plus simple sur la cosmologie, la plus naturelle, c’est que l’univers naît très petit, puis grandit, puis rapetisse, puis passe par le «Big Crasch», va renaître et ainsi de suite indéfiniment [comme une roue qui tourne en passant par les mêmes étapes]. Qu’est-ce que le temps, alors? Le temps comme succession, comme irréversibilité [et donc comme créativité et imprévisibilité] serait une illusion. On recommence, on recommence… Et je dois dire que Roger Penrose dans ses commentaires va encore plus loin, puisqu’il — et là c’est le summum — nous dit que le futur pourrait influencer le passé et que, peut-être que si nous renaissions un jour, nous renaîtrions dans la peau de quelqu’un qui a vécu avant nous. Je ne me propose pas de faire de commentaires là-dessus parce que je veux garder un certain sérieux, mais, enfin, tout cela tend à dire: «Le temps est illusion. L’univers est. [L’univers est un peu comme un film qui se déroule et que l’on peut rembobiner. On peut décider de partir le film à n’importe quel moment. On peut aller au début, on peut aller à la fin. Il suffit de connaître les équations qui sont sous-jacentes au film.]»

« À mon sens, c’est une conception paradoxale [parce que pour faire cela, se promener un peu partout dans le film, il faut ne pas être dans le film, mais être dans la salle des monteurs de films, ceux qui examinent, étudient, coupent, collent, font du montage. Or, comment réconcilier le fait d’être dans le film et hors du film ?]

« Comment se fait-il qu’on soit arrivé à une telle conception, qui pourtant est en opposition complète avec notre expérience de l’existence [où nous agissons sur le film en étant dans le film, ce qui devrait nous amener à penser que nous sommes en plein tournage et que donc le film n’est pas fait d’avance]? Notre expérience de l’existence est basée sur le temps, sur la différence entre le passé [qui est fait] et le futur [qui est à faire, du moins dans une certaine mesure]. C’est notre dimension existentielle par excellence. Nous devenons, nous ne sommes pas [déjà enroulés, prêts pour le déroulement du programme]. Nous devenons quand nous sommes enfants, nous devenons quand nous sommes adultes, nous devenons au cours de toute notre vie, nous devenons! Et partout autour de nous, le temps, en tant que succession [d’inattendus], joue un rôle. Tout à l’opposé de cette affirmation de Hawking selon laquelle l’univers ne devient pas, l’univers est [comme la pellicule d’un film est avant que le film se déroule]. »

 

Il faut bien voir le problème. Prigogine ne veut pas nous entraîner dans la question du temps psychologique et de la liberté, mais dans celle du temps physique, chimique et biologique.

Ce temps :

  1. Se mesure par les 9 192 631 770 oscillations par seconde de l’atome de césium.
  2. Cette mesure sert dans les équations de la relativité. Cependant, dans ces équations, cette pulsation est contractile et dilatable parce que toutes les objets sont reliés par des informations (la lumière et la gravité, par exemple) qui voyagent à une vitesse plafond absolue, celle de la lumière, et que donc l’espace et le temps sont forcément relatifs. Plus on s’approche de la vitesse de la lumière, plus les secondes s’étirent au point que l’horloge arrête d’avancer lorsqu’on atteint la vitesse plafond, cependant, il ne cesse d’avancer que pour cet objet, pas pour les objets qui vont à des vitesses différentes par rapport à lui. Si on compare l’horloge interne des objets qui ont voyagé à des vitesses très différentes, elles indiquent que ceux qui vont plus vite traversent moins de temps. Ici le temps est réversible, il n’a pas de flèche, il peut en théorie avancer et reculer sans que cela change quelque chose aux équations de la relativité.
  3. Les objets s’échangent constamment de l’énergie et on remarque, que de ce fait, ils montrent des signes de désorganisation à mesure qu’ils traversent le temps, ce que la thermodynamique appelle « entropie », ici le temps avance vers la désorganisation et le vieillissement, il suit une flèche en direction de la « mort ».
  4. L’univers est un flux d’énergie, il tient constamment les organisations à une certaine distance de l’équilibre, à ce moment-là, les organisations se complexifient spontanément, augmentent en information. Ici le temps avance vers l’organisation, il suit une flèche en direction de la « vie », la complexification. C’est la découverte de Prigogine appelé auto-organisation, sur laquelle nous allons revenir.

Dans cette conférence Prigogine se questionne : est-ce là quatre sortes de temps de nature différente? Cela n’aurait pas de sens, alors comment ces quatre « propriétés » du temps s’articulent-elles ensemble? La pulsation, le lien, la dilution de l’information, les sauts d’organisation vers la complexité, ces quatre « propriétés » doivent bien fonctionner ensemble d’une façon ou d’une autre!

Bien qu’il s’agisse d’une question purement scientifique, elle a un énorme impact existentiel sur nous, car nous sommes plongés dans ce temps, et psychologiquement, ce n’est pas pareil de vivre dans un temps qui nous entraîne inévitablement et avec certitude vers la désorganisation et le froid absolu ou vivre dans un temps qui se désorganise pour mieux s’organiser sans jamais que l’on ne soit certain de ce qui adviendra.

Notre condition humaine n’est pas la mort, mais l’aventure.

Le temps à devenir (Extrait 1)

Ce titre ne vient pas de moi, mais d’Ilia Prigogine, prix Nobel, que j’ai rencontré, avec qui j’ai publié, et avec qui j’ai gardé un lien jusqu’à sa mort.

Prigogine

Ce savant est reconnu pour avoir réalisé la troisième révolution scientifique du XXème siècle : après (1) la théorie de la relativité générale, (2) la théorie quantique, Prigogine est l’architecte de (3) la théorie de l’auto-organisation. Aucune de ces révolutions n’a vraiment rejoint nos écoles et notre culture courante, sinon un aspect de la relativité générale qui, couplé avec un aspect de la théorie de la thermodynamique (Boltzmann 1884, toute diffusion d’énergie entraîne inévitablement une perte d’information) laissent supposer que l’univers et donc tout ce qu’il comprend se dirige soit vers la mort dans le grand froid (big Freeze) soit vers la mort dans l’implosion finale (big crash). Une fois dans la culture courante, cette hypothèse est devenue une étrange certitude, car les deux théories sont en parfaite contradiction : pour la relativité, le temps n’a pas de direction, on peut aussi bien avancer que reculer; pour la thermodynamique, le temps se dirige vers le « vieillissement », la désorganisation progressive. Bref, on insinue à l’école et dans les médias (1) que la science moderne peut prédire l’avenir sur des milliards d’années et (2) qu’il est nécessairement fatal. Cette croyance est maintenant aussi ancrée dans notre culture qu’autrefois la notion de ciel et d’enfer, elle forme même la base de notre pessimisme général : l’avenir n’a pas de futur.

L’impact psychologique, sociologique, politique, économique de cette croyance étouffe littéralement la conscience écologique qui cherche à se lever pour dire : « Prenons soin de la vie, il n’est pas certain que l’univers soit programmé pour s’autodétruire ». On fait comme si la révolution scientifique de Prigogine n’existait pas. Pourtant, elle devrait nous faire sursauter. En effet, elle met fin à deux croyances à la base de notre pessimiste latent : (1) tout est prédictible et (2) tout mène à la mort.

Dans les prochains blogues qui vont se succéder, je voudrais vous partager une de ses conférences : Temps à devenir. Il a fait cette conférence suite à la présentation du livre de Stephan Hawking : L’histoire du temps. Je me permettrai d’introduire entre crochets [ …] quelques notes explicatives pour éclairer certains passages techniques, et quelques remarques en italique sur la signification philosophique de sa conférence.

On peut se procurer l’original de la conférence aux éditions Fides, dans la collection Les grandes conférences, sous le titre Temps à devenir. »

Premier extrait de la conférence de Prigogine, Temps à devenir

« … Je voudrais insister sur le fait qu’on ait souvent des idées un peu étroites sur la créativité. Tout le monde sait bien que, après la mort de Mozart, il n’y aura pas un second «Don Juan»; après la mort de Michel-Ange, il n’y aura pas une seconde chapelle Sixtine. Mais on pense quelquefois que la science est un processus presque automatique: par exemple, s’il n’y avait pas eu Einstein, il y aurait eu quelqu’un d’autre qui aurait découvert la relativité générale. Il n’y a rien de moins certain! Au contraire, je pense que s’il n’y avait pas eu Einstein, nous n’aurions peut-être pas la relativité sous sa forme actuelle. Je crois que, spécialement, vous voyez dans l’œuvre de Hawking cette créativité, cet effort pour atteindre une certaine forme de vérité, c’est certainement très émouvant. Je suis d’accord avec Paul Valéry, quand il écrit qu’il est très difficile de distinguer la créativité scientifique de la créativité artistique. Il me semble que pour le théoricien, pour le créateur en musique, dans les arts, en littérature, la créativité est associée à ce qui « résiste ». On essaie d’aller, comme disait Valéry, du désordre de l’esprit à l’ordre, vers un certain ordre. Que l’ordre s’appelle les Demoiselles d’Avignon, les Montres molles de Dali, que cet ordre s’appelle le Rayonnement des trous noirs de Hawking importe peu.

« L’esprit qui préside à la créativité, c’est toujours de réunir des choses qui apparemment sont différentes et d’en faire une synthèse. Dans le cas du Rayonnement des trous noirs de Hawking, il s’agissait de faire une synthèse très vaste, puisque ce rayonnement résulte à la fois de la relativité, de la mécanique quantique et de la mécanique statistique. C’est une magnifique synthèse! »

La créativité n’est pas simplement la découverte. Même en science, quelque chose vient de l’auteur et le morceau de réalité qu’il a « découvert », auquel il a donné une forme particulière, reste enfoui dans son réseau de liens avec la totalité. Par le fait même, ce morceau de réalité reste si incroyablement complexe qu’il faudra probablement le « redécouvrir » encore bien des fois différemment pour le comprendre.