Les empires ont grandi en force et en moyens, en techniques et en armes. L’écart entre les porteurs de souffrance et les porteurs de triomphe est devenu abyssal. Ici et là, quelques mouvements révolutionnaires ont engendré des débuts de démocratie, mais aucune n’a dépassé le stade de l’exploitation de la majorité au bénéfice de la minorité. La plupart des révolutions ont tourné au bain de sang et au totalitarisme. De son côté, la nature surexploitée est de plus en plus fiévreuse. Les feux de forêt, la fonte des glaces et du pergélisol, le ralentissement des courants de régulation océanique accélèrent le dérèglement du climat et le dérèglement des esprits. La santé mentale chute, l’angoisse monte. Le territoire des animaux diminue, donc les épidémies augmentent.

Peinture de Pierre Lussier
La dernière phase est enclenchée. Les empires visent désormais à éradiquer la sensibilité, la compassion, la féminité. L’homme de métal froid, robotisé devient l’étalon de la virilité.
Nous étions au début de la guerre totale contre la compassion et toutes les formes de la pitié. Dans ce monde, il y avait encore des villages et des petites villes tranquilles. Dans l’une d’elles, un garçon courait en tenant un avion de bois au bout de ses bras. De cette façon, il élevait son imagination au-dessus des villes et des campagnes. Il voulait absolument devenir pilote, conduire son appareil et s’élever tout en haut, très haut. Pour élever ses yeux d’abord, pour voir ce qui se cache sous les détails éclatants de la ville, voir sa ville entière dans un seul coup d’œil, la regarder dans les yeux et, enfin, apercevoir son visage. Puis, quitter la ville, élargir la portée de son regard, effleurer l’espace comme on caresse la joue d’une jeune fille. Voir les campagnes. Sont-elles heureuses? Il pourrait descendre en piqué, en rase-mottes et voir l’humeur des gens. Y a-t-il des villages joyeux, des fêtes un peu folles, des paysannes aux corsages fleuris, des jupes volages au vent?
Encouragé par sa mère, il devint pilote. Il poussait la manette à plein moteur, il se laissait tirer par la force des hélices qui tournaient à vitesse folle. Il était accroché au fuselage par des courroies de sécurité. La tête à peine sortie des épaules de la carlingue, protégé par un casque en cuir coussiné et de grosses lunettes de protection, il ne pouvait regarder la terre qu’au loin dans la brume près de l’horizon… À moins de retourner l’avion juste pour le plaisir d’avoir le ciel pour plancher et la terre pour toiture. Goûter la sensation de rouler sur le ciel comme on roule sur un pavé doux et spongieux. Son existence n’était qu’un jeu pour apprendre à ne pas tomber, à se fier à ses ailes. C’est comme le bonheur lui-même, il n’est pas rigide, il ressemble au bon air des montagnes, il prend les couleurs que lui donne le soleil, il a la texture d’une chanson. Il prenait la vie sans la gravité, il cueillait les formes et les couleurs sans prendre leur poids, comme sur le lac, les pylônes et les fils électriques viennent s’y amuser, mais sans la pesanteur qui les ferait couler. Pur acte de réflexion.
Le jeune homme réfléchissait. Il liait les villes entre elles en transportant des enveloppes timbrées et des paquets qu’il n’avait pas le droit d’ouvrir. Il transmettait des mots d’amour, des chuchotements qu’on ne veut pas que les autres entendent, des objets de commerce justes ou injustes, des contrats gagnants ou perdants, des directives favorables ou défavorables… Il répandait les dernières nouvelles heureuses ou malheureuses, des romans optimistes ou désespérants… Il tissait des liens entre les hommes et les femmes, entre les membres d’une même famille, entre les villes lointaines, entre États amis ou ennemis, entre les cultures compatibles ou incompatibles. Il était l’ouvrier d’une immense toile postale qui tentait d’unir le monde. Qui dit vrai, qui dit faux? Qui unit, qui divise?
En dessous, les villes enfumaient les matins sereins; les campagnes fleurissaient les midis lumineux; au couchant, les grandes forêts prenaient la couleur des olives; la nuit, les déserts ondulaient sous les étoiles étincelantes; à l’aube, le bleu océan se balançait sur l’azur jaunissant. Il croisait le rêve et la réalité, il les tissait, car ils sont longs les chemins du ciel, qui n’ont pas d’ornières ni de frontières. Tout ce qu’il lisait et c’était beaucoup, il avait le loisir de le méditer, de le démêler et d’y réfléchir.
Dans les distances interminables où son corps se pétrifiait de froid et de douleur, il perdait le sens de la mort qui guide généralement les hommes sur le fil fragile de la vie qui va de peur en peur. Il allait si loin, si longtemps, qu’il en devenait ivre de rêve et de méditation. On aurait dit un moine délivré. En bas, la vie était si petite, délicate, pauvre et éphémère qu’il en oubliait son importance. La mort n’est que le reflet de la vie. Il migrait de plus en plus dans les espaces qui relient les étoiles par des ficelles de lumière. Il en perdait la volonté d’arriver quelque part. Et pourtant, il n’était pas oiseau, il volait trop haut pour attraper des moustiques, il fallait descendre manger, étirer son corps ankylosé et peut-être, danser avec une fille qui ne pensait pas à dormir.
À chaque escale, même dans les bourgs perdus au milieu d’un désert, il y avait toujours au moins une fille qui souriait à l’odeur de sa veste de cuir, à son visage hardi encore ivre d’espace, à son air de vivre au-dessus du monde, à son nez pointé dans l’orgueil du ciel, à son désir si légitime de s’envoyer en l’air… Et c’était toujours un peu le même pilote, il n’avait pas besoin d’être identique au pilote de la semaine dernière, elle s’attachait à lui comme à l’autre, pour les unir tous et souder l’équipe. Pour lui, c’était une seule fille immense qui couvrait des continents entiers avec sa jupe de soie et son corsage élastique. Les colibris relient les plantes à fleurs, les plantes à fleurs relient les colibris, la valse des amours dans les grands espaces. Elle et eux connaissaient le langage universel du désir et du plaisir, des sons doux chantés à l’oreille, de la nostalgie des corps soudés, des larmes qu’on verse dans la jouissance et dans le départ.
Solitude tout de même. Cette société de pilotes-courriers formait un espoir immense : relier l’humanité. Ce n’était que des filaments fragiles dans les grands vents de la solitude, mais ils transformaient la mosaïque des nations en un seul peuple dépendant du ciel comme un bébé dépend de sa mère. Voir les villes de haut les unit, les voir d’en bas les sépare. Ainsi va le regard.
Pris d’amour, de rêve et d’espérance, il n’avait pas encore vu la bête à deux gueules, l’une fasciste, l’autre supposément communiste qui se disputait le monde et l’humanité et, pourtant, les armées avaient commencé à se déchaîner, en bas, là-bas, pas si loin. Il avait tout entendu à la radio. Cela avait tournicoté dans sa tête comme dans un nid de guêpes. Tout était là dans le désordre, mais quelque chose en lui ne voulait ni voir ni savoir. Il était pourtant un lecteur assidu de philosophie, d’économie, de politique, d’essais savants et de poésies lucides. Ses copains le traitaient « d’intellectuel », insulte suprême. Il installait sa cigarette en équilibre sur le coin de sa bouche, il avalait sa bière comme on avale un verre d’eau, il zyeutait les filles qui zyeutaient les pilotes… Rien à faire, il tranchait sur ses frères dès qu’il parlait. Il se sentait étranger partout, il était un nombre infime, peut-être même le dernier des nombres premiers.
Par une nuit trop tranquille où les étoiles en profitaient pour scintiller et danser pendant que la lune convolait avec le soleil de l’autre côté du globe, il aperçut à travers des éclats qui jaillissaient sur terre comme des feux d’artifice effrayants de la couleur du sang. Sur un long parcours au-dessus de la mer, par une longue et lente action de sa pensée, il reconstitua tout le casse-tête, et l’image de la bête à deux gueules qui se partage la carcasse de l’humanité agonisante devint plus clair que le jour.
Cette nuit-là, alors que le désert se reposait tranquille et presque infini sous les ailes de son avion, lui, le pilote libre, volage et sans peur, entra dans une zone de dépression intérieure, de turbulences et d’orages … bien réels qui secoua son avion au point qu’il dut atterrir d’urgence au milieu d’un désert sans autre nourriture qu’une petite boîte de supplément nutritif et une gourde d’eau. L’avion se cassa en deux, mais lui, ne subit que des contusions. Il pouvait marcher, et même à bons pas.
Dans sa grande marche pour rejoindre le tissu humain, il monta la montagne de la soif, il la grimpa jusqu’au seuil de l’agonie. Une nuit, le ciel clair et plus transparent qu’un lac de montagne se mit à se veiner comme la peau d’une vieille indienne. Il allait céder à la mort, il fut mû par un emportement d’amour pour l’enfant, là-bas, qui l’appelait. Il tendit la main…
En réalité, il percevait avec une clarté étonnante ce qu’il en était du sort de tous les enfants du monde. Ce n’était pas une prétention. Celui qui se promène sur la rue et voit une grande école en feu n’est pas coupable du feu, il n’est certainement pas capable d’éteindre le feu à lui seul. Mais s’il est le seul à voir le feu, il est, à ce moment précis, le seul responsable de tous les enfants de cette école sans exception, ainsi que du personnel et même du directeur qui dans son bureau ne voit rien. Voilà ce qu’il éprouva dans son cœur languissant.
Dans les faits, il y avait effectivement un enfant devant lui. Le petit garçon aux cheveux crépus cria en ouvrant les bras au ciel. La caravane de Bédouins s’arrêta et le retira de la mort. Après une longue convalescence, il s’enrôla pilote de guerre dans un rassemblement d’êtres humains qui croyaient encore possible d’empêcher le pire. Incorporé dans une petite équipe de pilotes d’avions-chasseurs légers et rapides, il fonçait tête baissée contre la peur et la torpeur, le plus loin possible en territoire ennemi. Là, il plongeait, rasait les villes industrielles, les dépôts d’armements, les aéroports militaires, les ports de guerre. Il prenait photo sur photo afin de documenter le terrain et de planifier les attaques. Que lui importait la mort! Il luttait pour la survie de ce qui lui était le plus cher.
Le monstre ne se limitait pas à quelques fous paranoïaques, l’homme irresponsable participait du crime. Il laissait passer les trains de la mort. Cela le désespérait. Mais le père, qui tient la main de son enfant dans une maison en feu, a-t-il droit au désespoir? À quel moment doit-il abandonner sa course, se retourner vers son enfant et lui dire : « Tout est perdu, nous allons brûler »? À quel niveau de certitude doit-il accéder avant d’affirmer : « L’univers entier est perdu, nous retournons tous au néant »?
Plusieurs fois, le pilote est revenu avec un moteur en feu, un train d’atterrissage abîmé, une aile cassée, une jambe fracturée, il faisait un atterrissage en culbute, se retrouvait à l’hôpital… Le médecin réparait son corps, l’infirmière, son cœur, et il repartait. Un jour, l’inévitable arriva, il fut gravement blessé, il se perdit dans les brumes d’un long coma hachuré de rêves et d’éclats de lumière blanche. Dans ce hiatus du temps, il vit à nouveau le monstre à deux gueules. La guerre contre lui ne pouvait pas être gagnée par les armes seules, car elle était une maladie, un décrochage de la réalité, un délire collectif. À vouloir l’abattre comme s’il s’agissait du fait de quelques psychopathes, on participait à l’illusion d’en finir avec lui dès sa défaite militaire. De toute façon, à son réveil, le pilote était trop mal en point pour conduire un avion, il décida d’écrire pour convaincre ses sœurs et ses frères de la nécessité de retrouver chacun notre sensibilité et notre responsabilité.
Il se mit à raconter que le ciel là-haut était beau. Si nous le laissions faire, si la nuit, nous nous couchions le plus souvent possible à la belle étoile, il nous imprégnerait de sa paix, de sa lumière, de sa confiance, de sa sérénité. Il se mit à raconter que les champs, les arbres, les fleurs, les filles, les enfants étaient magnifiques et prêts à inventer un nouveau monde. Si on les laissait faire, si on tombait à genoux le plus souvent possible dans un jardin, ils nous imprégneraient de leur générosité, de leur sollicitude et de leurs couleurs. Il fallait tous apprendre à piloter notre avion, lui donner de l’espace, voir de plus haut, voir l’envers du monde à l’envers qui nous tient dans sa gravité, devenir responsables de ce qui se passe contre nous et contre la vie.
Tant que nous confondons ce qu’il y a dans notre imagination avec ce qu’il y a devant nos yeux, nous sommes un danger public. Allez, trouvez une seule chose ordinaire et apportez-la moi. Ah! cette pierre! Allons au laboratoire. Elle nous raconte l’histoire de la terre, la physique des vibrations les plus infimes, l’intérieur des étoiles où se forment les métaux… Nous n’aurons jamais assez de vie pour transformer en connaissances ses mystères. Tant que nous croyons vraies les étiquettes que l’on met sur le dos des choses et des gens, nous sommes un danger public. Tant que nous flottons dans nos propres nuages sans toucher ni au ciel ni à la terre, il vaut mieux ne pas jouer avec les boutons rouges de dame Nature.
Il ne parlait ni de haut ni à voix haute, il ne faisait pas la morale, il racontait simplement ses longs pèlerinages en avion, seul, dans le silence, dans l’humilité qu’engendre la grandeur du firmament. Il écrivait les courtes histoires de ses rencontres amoureuses et amicales dans des villages ou des villes qui n’étaient jamais que des petits points dans un grand voyage sans fin…
On lui disait que c’était vraiment très beau ce qu’il écrivait. On se grisait de ses romans dans l’autobus qui menait aux entreprises de munitions. Cela diminuait sensiblement le nombre de cigarettes qu’il fallait fumer aux pauses pour supporter les longues journées à remplir de poudre à canon les obus de la défense.
Alors, il décida de s’adresser directement aux enfants.
« Chères petites princesses et petits princes, bienvenus au royaume des planètes minuscules qui tournent en rond, qui sont vraiment drôles, vraiment folles et même pathétiques. Avant de partir dans ce voyage, j’ai deux conseils pour vous : méfiez-vous des serpents, surtout lorsqu’ils ont l’air d’un gros chapeau parce qu’ils ont avalé un éléphant qui, maintenant, ne voyant plus rien, pourrait vous écraser les orteils. Ensuite, ne vous contentez pas d’un mouton dessiné sur une boîte de carton, car les vrais moutons ne sont pas ceux qu’on dessine, mais ceux qui broutent l’herbe, ceux-là sont vraiment amusants. On pourrait aussi écrire sur une boîte « vermine hautement dangereuse », alors qu’il y a dedans un petit chien blanc tout frisé. On pourrait alors brûler la boîte sans même l’ouvrir.
Après ces conseils, il accompagna les enfants dans une visite de planètes toujours trop petites pour prendre son envol. Après ce tour des principales manières de tourner en rond dans des mondes minuscules, l’enfant pouvait revenir sur terre et rencontrer son pilote préféré. Avec un certain effort et un peu d’entêtement, il pourra l’empêcher de perdre son temps à vouloir réparer un avion qui, de toute façon, est trop lourd pour le vrai voyage. Une fois libéré de cette tâche vraiment secondaire, le pilote sera disponible pour une réelle rencontre.
« Il suffit d’approcher délicatement le nez au-dessus d’une odeur qui nous attire et, tout à coup, on est lié de vie à vie avec une fleur. On n’est plus perdu, on est soudain quelque part, c’est-à-dire près d’un être qui nous veut près de lui. Celui qui n’a jamais rencontré qui que ce soit est forcément perdu, puisqu’il ne vit nulle part où il y a quelqu’un. Tant qu’une fleur n’est qu’une tache de couleur dans un grand champ qui n’est personne, c’est comme si elle n’existait pas. Et nous-mêmes, nous n’existons pas, car rien n’est assez beau pour nous donner l’existence. Nous commençons à vivre hors des boîtes de carton le jour de notre première rencontre guidée par le pilote.
« Lorsqu’un lien nous donne la sensation d’exister, je t’assure qu’on en prend soin. Ce n’est pas toujours une peau de velours. Si c’est un chaton, il a des griffes, si c’est une rose, elle a des épines, si c’est un ami, il a une langue et des secrets, la valeur se mesure à la douleur qu’on s’inflige mutuellement avec nos armes et nos boucliers. C’est comme l’amour entre deux porcs épics, trop proches, ça pique, trop loin, ça glace. On s’approche, on s’éloigne comme les deux manchons d’un accordéon. C’est la musique de la vie, la mélodie du bonheur. »
Il avait dit ce qu’il avait à dire. Cela lui permit de retrouver ses forces mentales et psychiques. Il retourna auprès de son équipe de pilotes-espions. Il était dans le ciel, lorsqu’on mitrailla son avion et qu’il put enfin s’envoler de ses propres ailes.








