Dans la plaine, des chariots à bœufs, des moutons, des chèvres et des familles avançaient, vraiment très lentement, dans la lenteur d’environ un défrichement par siècle. Ils allaient ainsi, car leurs haches en jadéite coupaient les arbres, leurs caprins mangeaient les arbustes, leurs ovins dévoraient l’herbe, leurs cultures de graminées finissaient par épuiser le sol. Au bout de trois ou quatre générations, il fallait partir. Le peuple ne s’élargissait ni en population ni en territoire, mais il laissait une longue trace que la forêt recouvrait derrière eux. C’était un peuple orienté. Guidés par les étoiles, ils louvoyaient vers le Nord en contournant lacs et montagnes. Ils installaient des monolithes pour marquer leur route. Ils recouvraient les dépouilles de leurs chefs sous d’énormes tumulus. Ils sanctuarisaient ainsi leur mémoire.
Autour d’eux, des hommes errants, apeurés par leurs pouvoirs magiques, fuyaient de chaque côté de leur avancée et ne refermaient leur passage qu’après le retour des forêts. Les pierres debout, ils ne les touchaient pas, ils ne s’en approchaient même pas. Elles étaient sacrées. « Magique est ce peuple, se disaient les hommes errants et sans doute redoutables, s’ils sont capables de transporter et dresser de telles pierres, c’est qu’ils ont découvert le moyen de former un seul corps de géant. »
Ils vivaient en familles dans de chaudes maisons de bois. Les troncs les plus longs et les plus droits servaient de rails, les rondins roulaient sous de lourds traîneaux qui transportaient les pierres sacrées. Ils fabriquaient aussi des araires de bois à pointe de jadéite. Tirées par des bovins, elles ouvraient la terre. Ils semaient le grain dans des sillons. Des graminées, des plantes nourricières et des plantes médicinales poussaient dans les champs. Ils mangeaient chaque jour, sans souci de famine, sans peur de se retrouver seul. Ils gravaient des signes sur les pierres dressées. Les ancêtres suivaient. Ils étaient un peuple solidaire.
Ils formaient effectivement un seul corps, la tête était le chef, le cœur était les prêtres, les yeux étaient les géographes et les astrologues, les nerfs étaient les messagers, les membres étaient les corps de métier. Les prêtres, les sculpteurs et les transporteurs de rochers installaient les pierres sacrées selon des règles de proportion trois, quatre, cinq[1]. Le corps des constructeurs bâtissait les maisons, le temple et, dans le temple, la chambre du chef. Le corps des paysans nourrissait le peuple. Le corps des guérisseurs le soignait. Le chef était choisi au hasard parmi les célibataires qui rayonnaient la paix et la joie. De partout, on pouvait sentir cette joie qui travaillait, qui déboisait, qui chantait, qui construisait, qui cultivait. Les graveurs martelaient les pierres sacrées pour qu’elles parlent en toute mémoire de cause. Inutile d’avoir des armes, la présence d’une totalité pareille impose le respect.

Peinture de Pierre Lussier
Un jour, sans crier gare, une femme du clan des guérisseuses quitta le champ, n’entendit pas la voix du surveillant et se dirigea, sans autorisation, vers le cercle des prêtres, le traversa sans regarder ni à gauche ni à droite, et entra dans le cénacle du chef. On voulut l’arrêter, mais le chef leva la main pour l’entendre. Elle était vraiment très belle!
— Oui, parle, dit le chef. Tu es désignée pour soigner le peuple, n’est-ce pas! Tu t’appelles Kasatia, fille de Zabulon, tu étais aux champs ce matin à ramasser des plantes médicinales.
— Tu me connais, tu as de bons rapporteurs, mais est-ce que tu m’entends? Entends-tu les milliers de doigts, d’orteils, de pieds, de mains qui forment ton corps ? Est-ce que tu entends les souffrances, les déceptions, les espérances?
— Dis-les moi!
— C’est qu’il y en a beaucoup.
— Voilà la difficulté! Tout est ordonné depuis des siècles et il a fallu des siècles pour trouver cet ordre qui nous permet de manger chaque jour. J’ai peu de commandements à faire connaître, car l’ordre général est devenu coutume. Si j’ai un ordre à donner, il est unique, il n’est pas difficile à retenir, il se transmet facilement de messager en messager. Mais si chaque membre du peuple se met à me demander quelque chose pour lui-même, ce sont mille messages souvent contradictoires qui m’arriveront. La descente d’un commandement est simple, la remontée des besoins, qui saura l’unir en quelques mots?
— Tu as raison, parler à la place du peuple, qui le pourrait? Mais d’un autre côté, si ma tête n’entendait pas ma main, mon pied, mes jambes, mon ventre, chaque partie même infime de mon corps, je ne pourrais vivre plus d’un instant…
— Comme cela paraît impossible mais nécessaire, nous devons essayer. Viens à mes côtés. J’écouterai ton cœur, l’oreille sur ta poitrine.
Il avait fait sa demande d’union en dérogation à des siècles de tradition où le chef devait être un célibataire et il l’avait faite sans demander l’avis des prêtres. Un prêtre se leva promptement et parla :
— Le chef nous demande d’ajouter la femme à l’homme. Le risque est grand. Qui peut garder sa droiture dans l’émergence de mille attentes? Nous, les hommes, nous aimons les lignes droites et les certitudes, mais aller en ligne droite alors que la vie est pleine de courbes, n’est-ce pas encore plus dangereux?
Un autre prêtre voulut intervenir, mais se tut.
Le tumulus du sud n’était pas si loin derrière eux, ils y allèrent tous, tout le peuple, et le mariage fut célébré en haut de la sépulture de l’ancêtre. Ce fut la fête. Après la fête, on entendit le doux gémissement des couples chargés de l’espoir d’être entendus.
Deux millénaires allongèrent la grande voie des monolithes. La tradition du mariage des chefs pour donner une épouse au peuple avait apporté un surplus de vitalité, d’harmonie, de joie et de lumière. Cependant, dans l’histoire humaine, la grâce de la fin n’est jamais si loin de la grâce du commencement. Le peuple orienté était arrivé aux grandes mers de la fonte des glaces. L’horizon était d’un blanc aveuglant et l’avenir, d’un noir évident.
Placés en haut du tumulus de la génération précédente, le Chef et l’Épouse appelèrent le peuple :
Le Chef – Derrière nous, on peut voir les myriades de pierres dressées qui marquent le chemin de notre histoire. – Il lança un regard à l’est. – Je me rappelle à toi, homme de l’avenir. N’oublie pas qu’un peuple est comme un corps, chaque cellule est responsable de l’entièreté du corps. Comme nous, tu arriveras un jour à la croisée des chemins. Comme nous, ta route sera barrée par les conséquences de tes décisions. Arrive alors la nécessité de trouver un principe nouveau. – Il regarda son peuple en bas du tumulus. – Si j’ai parlé aux peuples de l’avenir, c’est pour que vous sachiez, mes sœurs, mes frères, que nous sommes à l’heure de l’épreuve. Nos décisions d’aujourd’hui doivent éclairer les peuples de demain. Notre futur sera leur passé.
L’Épouse — Il y a trois mille ans que Kasatia, la première épouse, est partie avec son conjoint vers le royaume des libérés. Nous avons besoin de son esprit plus que jamais, car l’homme aime l’espace, la femme aime le temps. L’homme avance dans l’espace, la femme avance dans le temps. Devant nous s’étendent les mers du nord et, de l’autre côté, l’énorme glacier polaire s’effondre par la chaleur des courants marins du sud. Des inondations commencent déjà à submerger nos villages. Notre défi est énorme. Pour reculer, il faudrait chasser les tribus errantes. Ce serait entamer le règne des guerres. Une honte qui nous hanterait bien au-delà de la mort. Il nous faut construire de grandes barges, naviguer, suivre les courants, bref, il nous faut nous séparer. Arriver par petits groupes sur une île, une presqu’île, une baie, une anse et là, construire un village, apprendre à traverser le temps sans détruire l’espace.
Lorsque les grandes barges de bois furent prêtes, l’épouse, le chef, leur famille, les familles de leurs frères et de leurs sœurs, une famille de prêtres et une famille de chaque corps de métier partirent avec des vivres, leurs animaux, leurs semences, leurs outils de jadéite et une grande pierre sacrée.
Les autres firent de même.
Les barges de l’épouse et du chef dérivèrent selon une destinée choisie par la puissance des courants et les contradictions de la vie. Ils se nourrirent de poissons, de dauphins, d’oiseaux de mer pour économiser leurs réserves. Ils eurent soif, ils eurent faim, ils eurent froid, ils connurent les souffrances et les peines des hordes errantes. Ils furent surtout désorientés. Ils arrivèrent à une grande île haute et entourée de falaises escarpées. Ils trouvèrent là, de grosses et grandes pierres couchées. Ils en dressèrent deux, une de chaque côté de celle qu’ils avaient amenée et déjà installée. Ils bâtirent leur village à la manière d’un petit peuple uni et solidaire.
Il n’y avait pas assez d’espace pour les moutons, les chèvres et l’agriculture. Ils ne gardèrent que quelques animaux pour la reproduction et pour engraisser les champs. Il n’y avait pas beaucoup d’arbres pour faire de solides cabanes capables de résister au froid. Ils durent utiliser les pierres extraites de leurs potagers. La terre était argileuse et difficile à travailler, mais les choux y trouvaient leur compte. Ils durent apprendre à pêcher et à chasser avec plus d’efficacité. Ces apprentissages désorganisèrent les corps de métiers. Peu à peu les familles y allèrent selon leurs habiletés. Malgré tous leurs efforts, les hivers étaient souvent mortels, il y avait trop peu à partager.
Certaines familles devinrent habiles à faire des harpons, des barques légères et à chasser les mammifères marins. Quelques familles d’éleveurs réussissaient à traverser l’hiver grâce à leurs animaux. D’autres cultivaient des légumes qu’ils conservaient tant bien que mal dans des caveaux. Chaque famille survivait selon ses talents, sa débrouillardise et les chances que lui laissait la vie. Le chef et son épouse n’avaient ni le temps de conseiller ni le temps de consoler. Ils avaient eux-mêmes perdu deux de leurs quatre filles, mortes de fièvre par manque de presque tout.
Chacun y allait pour sa famille. Mais comment empêcher une mère abandonnée, affamée et incapable de nourrir son bébé, de s’approcher d’une famille en survie et lui demander de sauver, non pas elle, mais son petit? Après trois tentatives infructueuses auprès des familles qui avaient encore des réserves, elle alla chez le chef et l’épouse. Le Chef implora son épouse de refuser, car cela voulait dire accepter la mort de l’un d’eux!
— Non! répondit-elle, viens, entre avec ton nourrisson, nous allons partager tout ce que nous avons, nos espoirs, nos désespoirs et nos souffrances. Je préfère que nous mourions tous ensemble s’il le faut, plutôt que vivre comme si nous étions des membres séparés, des cœurs divisés, des fragments détachés et sans valeur les uns pour les autres.
L’hiver ne faiblit pas. Ils moururent un par un ainsi que d’autres familles. Seules les familles qui avaient des réserves et qui ne les partagèrent pas survécurent. Quelque chose était entré dans le peuple des pierres debout, une sorte de glace autour du cœur. Les survivants étaient les moins solidaires, les plus repliés sur eux-mêmes.
Le chef cessa de s’alimenter pour donner des jours de vie à ses deux filles. Il mourut le premier. L’Épouse était toujours la dernière à manger et fut pourtant la dernière à mourir. Elle s’obstinait à reconduire chacun à la rampe d’envol et même sa fille aînée qui ne voulait pas la quitter. Pour chaque personne, elle chanta. Il était étonnant de voir ce corps décharné vibrer de tous ses os, tel un ensemble de flûtes dressées contre le destin.
Lorsque la dernière se fut envolée, elle alla se coucher au pied de la stèle centrale et eut encore la force de chuchoter à la pierre :
« Oh Pierre sacrée! Garde notre souvenir. Si nous ne savons plus mourir dans le partage, nous ne saurons jamais vivre grâce au partage. On commence par choisir qui meurt et qui vit, ensuite on tue pour vivre soi-même, et finalement, on tue pour voler de simples parures.
Après un long silence :
« J’aurais pu être toi qui regardes tes ancêtres en haussant les épaules et, du même mouvement, détournes le regard de tes petits-enfants. Moi aussi, j’aurais pu me morceler, me mutiler, me couper pour vivre un hiver de plus. Mais je ne l’ai pas fait, j’ai choisi de devenir un souffle que tu peux entendre en plaçant ton oreille sur une de nos pierres dressées. Oui, nous sommes disparus, mais c’est parce que vous arriviez.»
[1] Dans un triangle rectangle, l’hypoténuse correspond à la racine carré du carré d’un côté plus le carré de l’autre côté, si un côté = 3 (au carré 9) et l’autre = 4 (au carré 16), l’hypoténuse = 5 (racine carré de 25). Ces nombres naturels facilitent les calculs, il suffit d’établir une mesure qu’on définit selon le besoin.







