Nomades des glaces

Il y a longtemps, sur un immense plateau de glace immaculée marchait une horde humaine. Je les distinguais à peine. Les rayons jaunes du matin coloraient la horde. On aurait dit une traînée de sable provenant d’un désert lointain. C’est en m’approchant que je reconnus les miens, mes ancêtres. Tête baissée, ils allaient à contre vent.

La neige qui tombait les blanchissait, les rayons blonds les jaunissaient. Des lambeaux de fourrure claquaient sur leur peau rougie de froid. Ils coupaient le vent glacé qui s’acharnait contre eux. On aurait dit des spectres fuyant la mort en poursuivant des odeurs qu’ils croyaient discerner dans l’attaque des bourrasques. De ma hauteur, je voyais bien une tache sombre au loin, devant eux, un marais peut-être encore chaud.

Un couple prenait du retard. La femme était grosse de promesses. L’homme la soutenait. Elle s’accroupit ou peut-être, s’effondra. L’homme avait un andouiller de renne qui lui servait de couteau. Il coupa des blocs de neige dense et dressa une petite hutte autour d’elle avec une habileté d’insecte. L’iglou de fortune disparut dans le blizzard.

Peinture de Pierre Lussier

À l’intérieur, l’homme avait déroulé sur le plancher de neige, une vieille peau de cervidé. Il couvrit la femme d’une autre peau, celle-là, souple et ambrée, la fourrure du côté de la femme pour la couvrir d’un doux rayonnement de chaleur. Accroupi comme elle et devant elle, il glissa ses mains et ses bras sous la fourrure, la frictionna, la réchauffa, l’enveloppa.

Ils étaient si vulnérables. Autour d’eux, le froid était dur de glace, un instant de nudité dans ce vent glacé et ils étaient morts. La femme portait dans son ventre un bébé qui allait naître dans ce froid mortel. Sans les mains chaudes de l’homme et leurs meilleures fourrures, elle serait morte en couche dans l’implacable indifférence des vastitudes gelées. Elle chanta des ayayas rythmés et déchirants. Ils se balancèrent au rythme des contractions, dans une lente ondulation. Une forme d’accouplement doux qui préparait l’ouverture.

Dehors, le soleil sortait des brumes. Des filaments bleutés, comme des aurores boréales caressaient la petite hutte de neige. L’homme sentit l’ardeur du soleil, ses mains se chargèrent de tendresse. Ses gestes sur la peau de la femme se mirent à rayonner une chaleur vivifiante. Des larmes coulèrent sur ses joues. Sous sa tendresse, la femme se détendit, son visage s’illumina. Ce court moment rassembla toutes ses dernières forces. Ses contractions l’enveloppèrent comme un géant formé d’un seul muscle. Elle hurla de douleur.

Elle accoucha dans les mains de l’homme. Leurs têtes tombèrent un moment sur l’épaule de l’autre. L’homme recueillit le bébé sur sa poitrine pour l’animer de sa propre vie et que la femme reprenne son souffle, ses forces et sa chaleur. Le bébé prit de difficiles respirations dans l’haleine de son père, toussa et cracha un mucus jaune que l’homme aspira de sa bouche et recracha. Ensuite, le petit lança un cri strident de vie.

Alors, l’homme donna le bébé à sa mère. Il coupa le cordon de ses dents. Le placenta arriva à son tour. Ils se le partagèrent comme un fruit sacré. Ensuite, l’homme s’assit jambes ouvertes. Elle s’assit adossée sur sa poitrine et allaita le petit. Des larmes coulaient de nouveau sur les joues de l’homme. La mère continua son chant qui apaisa le nourrisson et peut-être aussi l’homme. Le bébé s’endormit. L’homme resta éveillé, guettant les bruits du monde. Il décida de prendre la femme et l’enfant sous son aile. Il eut l’impression d’être soulevé.

Dehors, le soleil, maintenant vertical, réchauffait l’iglou de fortune en glissant ses rayons entre les blocs de neige. Le vent arrêta de siffler et s’agenouilla pour écouter les murmures de la femme à son enfant.

La horde avait suivi des odeurs. Ils étaient arrivés à la tache sombre dans une cuvette brune qu’une brume couvrait. Le ventre de boue fumait. Un film d’huile sur l’eau de surface jouait avec les couleurs de l’arc-en-ciel. 

Attachés à de grandes cordes de cuir tressées, deux hommes se jetèrent dans la vasière. Dans une étrange nage palmée, ils arrivèrent à une patte de jeune mammouth qui émergeait. Ils y attachèrent une autre corde qu’on leur avait lancée, celle-là de l’épaisseur d’un bras d’enfant. Revenus au bord glacé, les nageurs se ressoudèrent à la horde. Telle une grande bête aux forces rythmées, ils tiraient l’animal. Les femmes lançaient des gémissements gutturaux qui leur donnaient un seul cœur battant de toutes leurs forces liées.

Le ciel se remplit de spasmes. Le soleil s’inclina en rougissant comme s’il voulait les aider de ses rayons. L’air devenait souple et presque chaud. La carcasse du jeune mammouth approcha. Lorsqu’elle bascula sur la boue gelée de la rive, la horde tomba d’épuisement et se tut un moment. Approchant de l’horizon, les tentacules du soleil s’étaient teintées de feu comme pour assécher la horde humaine. Autour d’eux, la neige brasillait.

Ils encerclèrent le jeune mammouth, l’ouvrirent, séparèrent les chairs pourries des morceaux encore vifs et saignants. Ils en avaient chacun une bonne quantité dans des poches de fourrure. La brunante se fit douce et calme. 

La lune arriva à point nommé. Ses reflets dansaient sur la neige. Je ne sais par quel instinct, toutes pistes étant effacées, ils revinrent sur leurs pas en ligne presque droite. Ils arrivèrent au couple qu’ils n’avaient jamais oublié. Et là, ils construisirent une grande hutte de neige en creusant sous leurs pieds pour former des blocs qu’ils plaçaient au-dessus de leur tête. Ils allumèrent des brindilles et des copeaux avec un arc à feu. De ce premier feu, ils enflammèrent des cordes végétales qui trempaient dans une graisse au creux d’une pierre creuse. 

Le couple les rejoignit dans la grande hutte de neige et tous les yeux se tournèrent vers le bébé qui se mit à pleurer. La nuit les enveloppa d’un édredon d’étoiles. Rassemblés et recueillis, ils mangèrent tous ensemble. Ils prenaient un gros morceau, en coupaient un bout, passaient le gros morceau au suivant. Ils chauffaient les bouts sur la lampe à graisse. Chacun y alla selon son appétit. Tous mangèrent, aucun ne fut oublié.

L’Odyssée de la conscience

Commence ici une nouvelle série de blogues sous le titre
L’Odyssée de la conscience dont voici
L’introduction.

Qui sommes-nous?

Nous naissons plus fragiles que l’oisillon. Nous naissons sur la surface rocheuse d’une planète tellurique, sous un ciel d’étoiles qui ressemble à un gouffre sans fond. Homo sapiens, celui qui se sait. Celui qui connaît son gouffre. Celui qui sait ne rien savoir sinon que tout est disproportionné. Celui qui ressent l’angoisse de savoir qu’il existe telle une étincelle dans le silence froid des infinis; celui qui doit se coller aux autres pour ne pas être dévoré par les fauves et qui doit se souder à ses semblables pour trouver sa nourriture et vivre encore un moment. Entre le spectacle des immensités affolantes et la nécessité de jouer sa vie et celle des autres, Homo sapiens se sait infiniment fragile dans son instant éphémère.

À partir de là, commence notre aventure de la conscience qu’il faut démêler de l’aventure de notre panique, infiniment compréhensible celle-là. Plus homo sapiens est assujetti aux paniques collectives qui tournent aux pires exactions contre lui-même et contre la Vie, plus il prend conscience qu’il est la Conscience en voie d’éveil (comme le dit si bien Bouddha).

J’ai tenté de dépouiller cette histoire pour en montrer l’ossature en quelques étapes qui font, de notre époque, la fin de la deuxième ère et le commencement de la troisième, déjà longuement préparée. L’ère avant les empires a laissé le sédiment le plus fertile, celui qui revient à la surface par les peuples premiers. L’ère des empires apparaît comme un grand pressoir qui a révélé notre immense potentiel de sagesse, d’œuvres artistiques, de connaissances scientifiques, de transcendance de soi : l’assise de l’ère qui vient. 

La conscience a jeté ses petits cailloux dans la rivière agitée de ses propres tourments. Tout semble désespéré, mais seul est désespéré le sort des empires. Voilà qu’apparaissent en surface, là juste devant nous, les monticules sur lesquels nous pouvons marcher allègrement.

Jusqu’à maintenant, les gros chiffres, les grandes probabilités, les monstruosités n’ont été que les prémices des tout petits nombres. Les commencements ont toujours été infiniment petits et surtout, infiniment improbables : des torrents d’étoiles pour réaliser un merle. Aujourd’hui, lorsqu’il chante l’aube, il nous soulève et tout devient lumineux.

Peinture de Pierre Lussier

L’hymne à la femme insoumise

Hier, la fête nationale de la Saint-Jean-Baptiste. Devant une assemblée réunie devant le Parlement du Québec, mon épouse et moi avons déclamé l’hymne qui suit. Le Parti Présence Québec nous avait invités avec d’autres artistes à chanter l’espoir et la beauté. Nous n’avons pas chanté, heureusement pour tout le monde, mais voici le texte prononcé. C’est le dernier blogue avant une pause de blogues pour l’été. De retour fin août, début septembre. Bon été!

(Voix de Jean)

À quoi devons-nous résister de tout notre cœur? 
Au désespoir qui engendre l’impuissance.

Depuis des millénaires, les peuples conquérants surexploitent la nature, abusent de leurs semblables et méprisent le féminin. Toujours les trois ensemble : dominer la nature, les autres, les femmes. S’élever en rabaissant. 

Ils ont aujourd’hui de tels moyens qu’ils achèvent leur propre fin. Nous bâtirons le monde nouveau sur leurs cendres.

Mon épouse et moi avons décidé de vivre du côté de la résistance. Nous avons fondé la ferme collective d’utilité sociale Sageterre. C’est elle qui lira mon Hymne à la femme insoumise, car elle l’incarne plus que personne.

(Voix de Marie-Hélène)

Je suis la femme derrière l’histoire,
   celle qu’on a piétinée comme un territoire de chasse.

Ils sont venus des grands plateaux.
Ils sont descendus dans la poussière des chevaux.
Ils ont violé, pillé, massacré.
Ils se sont recouverts de fierté 
pour cacher le sang sur leurs vêtements.

Il est fini le temps des soumissions,
   de la femme à genoux.
   Je suis debout.
Il est fini le temps de la peur,
   de la femme écrasée.
Je suis la résistance sans haine.

Renversons l’histoire :
Là où les armes tonnent et les privilèges corrompent,
agissons comme l’eau d’un torrent : 
   indifférents aux profits injustes, aux menaces et aux canons,
   lavons les chemins de nos cœurs,
   arrêtons d’avoir peur et de désirer leur chaîne en or,
   libérons nos chants d’amour.

Terminée l’ère des patriarches,
   fini le temps des tout-puissants.
   Il n’était pas nécessaire de nous piétiner.

Maintenant que je suis dans la vallée,
mon cœur prend le peuple par le plus bas :
   il prend le pays par le paysan,
   le village, par l’exclu, 
   la ville, par l’immigrant.

Je suis femme, porteuse de vie,
   porteuse d’eau, porteuse d’enfants,
   porteuse de douleurs, porteuse d’espoir.
Plus jamais porteuse de soumission.

Terminée l’ère des patriarches,
   fini le temps des tout-puissants.
   Il n’était pas nécessaire de nous piétiner.

Je suis combattante par amour,
   car mes enfants, toi le trompeur, tu les envoies au front
   de tes guerres contre la terre pour ton seul enrichissement.
   Ils ont fait le deuil d’une maison, d’un potager,
   et du temps pour leurs enfants.

Je suis la Vie, j’ai pris le flambeau.
   Je ne t’ai pas estimé digne de vengeance. 
J’avais trop à refaire le monde que tu incendies.

Je suis vieille maintenant,
   pourtant mère porteuse de la vie nouvelle.

(Voix de Jean)

La grand-mère est morte, creusée par le combat. 
   Au-dessus de sa tombe,
   le vieux pommier couché derrière l’église soupire encore.
Les paysans l’entourent pour prendre ses conseils.

Sur une branche fragile qui ose encore un geste vers le ciel, 
   les enfants s’assoient pour regarder au loin dans la plaine.
Ils repartent avec un petit bonheur mû par la beauté :
   une avance d’amour pour leur longue traversée d’un pays pillé.

Le bonheur, le plus difficile des métiers, le métier qui donne vie :
   décomposer la rancune, recomposer la confiance.

(Voix de Marie-Hélène)

Je ne serai en aucun temps feuille au vent,
   servile et obéissante. 
On ne brisera jamais
   mon métier et mes fils à tisser des liens.
La mort ne peut rien contre moi.
Je veille sur toi femme de combat,
   et sur l’homme à tes côtés qui ne craint pas le féminin.

(Voix de Jean)

Lorsque la grand-mère combattante a tout donné sans autre attente
   que nourrir le pommier derrière l’église,
   les anges du ciel, comme pris d’une attraction irrésistible,
   sont descendus sur terre s’agenouiller à ses côtés. 

Ils ont recueilli l’essence de sa beauté, la moelle de ses combats,
   ils l’ont enfoui dans chaque cœur d’enfant. 
Ce n’était pas assez, il y en avait encore,
   ils en ont gavé les cœurs ébranlés
   par les crimes des conquérants.

Alors, quand ils sont revenus,
   dans la poussière de leurs chevaux,
   ils se sont épuisés à donner des ordres.
Nous étions sourds à leurs cris et à leurs armes.

(Voix de Marie-Hélène)

Terminée l’ère des patriarches,
   fini le temps des tout-puissants.
   Il n’était pas nécessaire de nous piétiner.

Le grand Requiem qu’a chanté Mozart,
   c’était notre messe, à nous, les femmes de la résistance.
Aujourd’hui, commence un monde nouveau sur le socle
de celles qui ont aimé sans peur et sans regret.
La guerre finit toujours par mourir dans les ruines.
L’amour inévitablement nourrit l’Arbre de vie.

Le Droit

On ne peut pas demander à la force de protéger ce qui lui enlèverait ses forces. Les droits n’ont d’existence que par le devoir de chaque conscience de voir et d’agir. Seule une solidarité de personnes pacifiques[1] peut les instituer, les animer et les garder vivants. Nous en avons parlé, le paradoxe du Droit vient de ce qu’une partie significative de la collectivité doit parvenir à placer la réalité au-dessus des idéologies.

La réalité, ce sont les individus, les personnes, les plantes, les animaux, tout ce qui vit. Les personnes qui vivent dans la réalité voient clairement que le bien qu’elles font engendre aussi du mal qu’elles ne veulent pas faire. Elles ne peuvent pas séparer les personnes, les collectivités et la communauté des vivants. Une idéologie est un système d’idées en autojustification de lui-même et déconnecté de ses avenants et de ses aboutissements, si bien que celui qui lui reste fidèle est sûr de faire le bien même en détruisant le monde tout autour de lui. 

Une société ne peut pas devenir une société de Droit tant qu’une part de la collectivité n’est pas arrivée à discriminer le réel de l’idéel, la valeur des êtres des valeurs de contrôle, c’est-à-dire tant qu’elle n’est pas capable de séparer le vital du mortel. C’est pourquoi le premier combat pour la démocratie se fait sur le front des consciences. 

La civilisation s’est enfermée idéologiquement dans deux impasses : l’idéalisme de la liberté « spirituelle » indépendante de la nature et le déterminisme qui nous assujettit totalement aux lois physiques et biologiques de la nature. Et plus étrange encore, ces deux principes, pourtant contradictoires, agissent ensemble pour nous paralyser. Nous serions impuissants puisque déterminés par la matière, et pourtant, surpuissants par la technologie!

Le chasseur-cueilleur ne pouvait survivre qu’entre les deux: sans dominer la nature ni se laisser dominer par elle. Il ne pouvait que se faufiler entre les deux, miser sur son intelligence pour composer avec l’intelligence de la nature. Il fallait même qu’il compose avec les siens pour penser et agir de façon coordonnée. Il n’avait pas le loisir de s’imaginer capable de déterminer la nature ni d’être déterminé par elle.  

Peinture de Pierre Lussier

Or, qu’est-ce que l’intelligence? Elle est ce qui ne peut être ni déterminée ni déterminante (dans les deux cas, elle serait mécanique). Entre le chasseur-cueilleur et la nature, la tension exigeait de se percevoir dans un rapport d’intelligence à intelligence. Dès qu’on regarde le moindre brin d’herbe, un moustique ou un cheval, nous sommes nécessairement saisis par l’intelligence qui se manifeste si clairement dans la nature et qui tend pourtant à lui échapper, comme pour faire un pas de plus vers la liberté. Ce n’est pas une intelligence centrée sur la connaissance, mais centrée sur la création, le dépassement de soi. Avec notre part d’intelligence, nous arrivons à comprendre quelques principes de la vie. Il y a une parenté d’esprit entre nous et la nature. Comment pourrait-il en être autrement? 

Alors, puisque nous comprenons des petits bouts de la réalité, nous pouvons nous donner le droit et même le devoir de participer à l’aventure de l’évolution. Nous pouvons légitimement tendre avec elle, vers plus de liberté et moins de souffrance. À partir du moment où nous découvrons quelques principes pouvant soulager la souffrance, nous devons le faire, dans la mesure de nos moyens et avec toute la prudence qu’impose notre ignorance.

Le Droit naît du devoir et le devoir naît de la conscience compassionnelle. Ce Droit devient un devoir parce que nous pouvons saisir le sens et le non-sens de la souffrance. Sans la souffrance pour nous avertir, on n’arrêterait pas de se blesser et parfois, mortellement. Une fois qu’on a compris l’avertissement de la souffrance, il n’est plus utile de la laisser nous dominer.

Bref, nous avons une intelligence de l’intelligence de la vie qui nous permet de participer au sens de la vie parce que nous pouvons comprendre le non-sens des excès de la souffrance et de la brutalité de la mort des individus. Voilà le chemin infiniment mince du Droit. 

Le Droit (comme la justice, la vérité, la beauté…) est indéfinissable positivement, mais il se définit dès que nous avançons dans la compassion et dans la compréhension du sens et du non-sens de la vie. Le babouin veut soulager la souffrance de son petit, il est compatissant; mais il n’arrive pas à saisir le sens et le non-sens de la souffrance; il ne voit pas de quelle manière il peut aller dans le sens de l’évolutionpour faire un pas en avant, et atténuer la souffrance. Cependant, dans sa conscience encore brumeuse, il fait de son mieux. On peut tergiverser longtemps sur le Droit, mais si nous nous plaçons dans la vie comme un animal qui est en mesure de ressentir et même de saisir quelque chose des principes de la vie, le Droit d’y participer devient le devoir d’y participer. 


[1] Pacifique veut dire : sans utiliser les forces de dissuasion, de rétribution et de manipulation

La démocratie en marche

Nous avons élevé au-dessus de nos têtes une machinerie économique si tentaculaire et puissante qu’elle échappe au contrôle humain. Au contraire, c’est elle, maintenant, qui contrôle le social et le politique. Et pour aggraver les choses, cette machinerie fournit les forces dissuasives, rétributives et manipulatrices à ceux qui sont déjà « dopés » par elle. Pour reprendre le contrôle de l’économie, il faudra un grand élan de la collectivité pour changer sa programmation. Comment y arriver?

Comme le font tous les écosystèmes, nous devons composer avec les deux mouvements de la vie : 

  • l’un vers la diversité, la différence, la complexification, l’originalité; 
  • l’autre vers les groupes de protection des valeurs définies et partagées qui solidarisent.

La conscience morale arrive d’abord chez les personnes comme l’aboutissement du premier mouvement. Le collectif va le plus souvent en sens contraire : il résiste aux initiatives des personnes. Souvent, « solidaire » signifie « penser et faire pareil aux autres ». La démocratie est l’aspiration des personnes à s’affranchir, c’est-à-dire à affronter la solitude, l’angoisse que suscite la distance nécessaire vis-à-vis du collectif pour arriver à la conscience morale et à la liberté. La liberté suppose évidemment l’affranchissement vis-à-vis des mécanismes de pensée qui fournissent un faux sentiment de sécurité collective. 

C’est pourquoi la base du Droit est la protection des individus en pleine mutation vers l’originalité, la liberté, la personnalisation. Le Droit vise à protéger les acteurs de changement, les personnes d’initiatives. Le Droit est d’abord le droit de vivre différemment, de penser différemment, de s’exprimer différemment, pourvu que la liberté des uns n’entre pas en contradiction avec celle des autres, mais au contraire la favorise.

La démocratie est la recherche de l’équilibre entre les deux mouvements de la vie : la tendance à une solidarité d’homogénéité et la tendance à l’originalité des personnes. Il n’y a pas de démocratie tant qu’un groupe de personnes n’accorde pas aux personnes le droit à la distinction, à la différence, à la dignité et à la reconnaissance de leurs valeurs intrinsèques. 

Peinture de Pierre Lussier

Cet équilibre entre la personne et la collectivité est fondé :

  • sur notre relation de dépendance avec la nature (car elle seule rend possible notre survie à long terme); 
  • et sur l’orientation de la nature qui tend vers l’intelligence et la conscience pour une vie avec moins de souffrance et plus d’harmonie, une vie heureuse où l’être humain est sa propre finalité comme personne et comme collectivité. 

Cet équilibre est forcément un devoir moral. Tant que nous pensons que nous avons des droits, nous sommes enfermés dans la situation de victimes. Nous sommes alors dans la soumission à la collectivité (dominée actuellement par la force). On reconnaît la tyrannie lorsque la personne affranchie est marginalisée, criminalisée, condamnée à la torture et à la mort. C’est l’obsession du tyran, le tyran ne pense qu’à tuer les personnes, mais la personnalisation nous appelle, car elle est le commencement de l’humanité. La collectivité doit arriver à permettre la naissance des personnes, mais elle ne peut y arriver sans que des personnes y mettent toute leur énergie. 

Les personnes affranchies ne peuvent convaincre que par deux qualités : 

  • l’absence d’utilisation de la dissuasion, de la rétribution et de la manipulation; 
  • et l’attraction de leur être original, moral, cohérent et sincère par l’intérêt qu’elle porte pour chacun et pour tous.

La naissance de la démocratie

La démocratie est d’abord une espérance qui repose sur l’inaliénable vocation des personnes humaines à prendre en charge leur destin tant individuel que collectif. Elle arrive au monde par le moteur de deux sentiments : l’indignation et l’espéranceJe suis scandalisé par l’état du monde, nous allons changer les choses.

Le mouvement vers la démocratie commence par le rapatriement de l’autorité morale pour la replacer en soi-même. C’est la naissance de la personne, l’accouchement de soi. La conscience personnelle s’émancipe des directives familiales et s’affranchit de la mécanique collective. Dans l’histoire de la pensée, il aura fallu un très grand effort pour fonder la liberté de conscience et d’action sur une vision cohérente de l’être humain[1]. L’être humain repose sur ce fondement : si je laisse les forces extérieures étouffer ma valeur intrinsèque (ma capacité de me constituer moi-même), je n’aurai de valeur que mon utilité dans la mécanique du monde. C’est l’« in-dignation » : le refus de perdre sa dignité, c’est-à-dire sa valeur en soi.

Une personne[2] qui est devenue une autorité pour elle-même acquiert progressivement des qualités humaines et relationnelles telles que l’écoute, l’honnêteté avec soi et les autres, la cohérence, l’empathie, la compassion, le souci du bien commun… Ses qualités augmentent sa crédibilité et sa fiabilité morale. L’utilisation de la force vient justement d’un manque de qualité morale : ne pouvant pas convaincre en faisant appel à l’intelligence et à la conscience, la force utilise la dissuasion, la rétribution et la manipulation.

La démocratie ne peut pas se développer dans une relation entre un harangueur de foule et un peuple subjugué. La démocratie se développe dans des discussions ouvertes, à l’intérieur de groupes capables de critiques vis-à-vis d’eux-mêmes, vis-à-vis de l’information, vis-à-vis des forces sociales, économiques, politiques et capables de se parler en toute franchise dans une agora à l’air libre. Un courant d’information, de réflexion et de décision doit passer entre les personnes jusqu’aux quartiers, aux villages, aux cités, aux régions, en prenant au niveau le plus local toutes les décisions qui peuvent l’être, pour s’élargir lorsque cela est nécessaire à des niveaux plus globaux. Le local et le global doivent se rejoindre, mais le maximum de décisions doivent être décidées au niveau local. 

Par ailleurs, la démocratie n’arrive pas au monde sur un drap blanc. Un monde est là. Ce monde vit sous le mode des rapports de force. Et ces rapports de force ont été intériorisés. Tout le système social, économique, politique est à l’intérieur de nous. Nous sommes forcément le premier terrain de la révolution. Lorsqu’après bien des luttes contre nos petits tyrans intérieurs et, sans jamais nourrir celui des autres, allant d’agora en agora, jusqu’aux États généraux[3], un peuple hautement diversifié se donne une constitution plus ou moins démocratique. Il tente simplement de résoudre le conflit entre la force et le Droit

Ce peuple n’est ni national, ni religieux, ni ethnique, il est humain; il vise à réduire la part des rapports de force vis-à-vis des rapports égalitaires. À l’heure où nous en sommes, toutes les négociations menant à une constitution se font sous le pouvoir des monarques de l’économie, des rois de l’information et des barons de l’armement. Les représentants des États généraux sont choisis en fonction de leur classe sociale et de leur pouvoir. Les constitutions ne franchissent qu’un petit pas à la fois vers la démocratie. Aucun État n’y est actuellement arrivé, tant s’en faut.

La constitution avancera de révolution en révolution. Révolution ne veut surtout pas dire revenir en arrière, mais se diriger vers plus de justice, d’équité et de participation. Il y aura des reculs parfois désespérants, des plongeons dans de nouvelles souffrances susceptibles de provoquer l’indignation, qui agira vraiment lorsqu’il y aura une impression de ne plus avoir rien à perdre. On est alors au plus bas fort de l’indignation. C’est là que des personnes qui ont dépassé la peur engendrent l’espérance, souvent au prix de leur vie.

Voici quelques éléments d’une démocratie :

  • l’éducation de tous à l’exercice responsable de la liberté pour que chacun soit le moins manipulable possible;
  • la libre expression : le devoir d’exprimer nos indignations et nos espérances pour induire l’évolution vers la démocratie;
  • la liberté d’association : le devoir de se regrouper pour faire avancer le Droit, c’est-à-dire la justice, l’équité, le respect de la vie, etc. (ce qui veut dire la lutte contre les milices privées armées);
  • le devoir de grève et de boycottage pour infléchir la courbe de l’injustice économique;
  • la déconcentration, la décentralisation et la séparation des pouvoirs (législatifs, exécutifs, éducatifs, sanitaires, judiciaires, religieux, économiques, informationnels) ;
  • le devoir de développer des réseaux d’information indépendants les plus fiables possibles et le devoir de dénoncer la désinformation;
  • l’inclusion de tous les êtres humains dans la participation sociale aux agoras de discussions, et donc, le devoir de lutter contre l’exclusion;
  • la justice et l’équité sociale, car il n’est jamais possible d’assurer la paix lorsque des individus sont maltraités économiquement ou autrement;
  • le respect de la nature et des lois de l’écologie, car nous dépendons tous de la nature;
  • la sortie du capitalisme de la croissance illimitée;
  • des élections libres et représentatives de la diversité, non pas pour la délégation de nos responsabilités, mais pour maintenir le dialogue.

Une société démocratique s’assure qu’aucune loi ne contrevienne à ces principes mais, au contraire, que toutes les lois y contribuent. La démocratie est une lutte perpétuelle. Les rapports de force cherchent sans cesse à utiliser les appareils démocratiques pour faire reculer les démocraties. Dans les situations d’attaques militaires fortement armées où la force est maître, les démocraties sont particulièrement vulnérables, car elles sont lentes à s’unir. Néanmoins, seules les solidarités de Droit peuvent faire plier les armes.

À l’heure où les démocraties nationales sont sous la tutelle des pouvoirs économiques internationaux, à l’heure où il serait nécessaire de bâtir une démocratie internationale ultra décentralisée, il nous faut un grand sursaut révolutionnaire.


[1] Cela s’est fait principalement au Moyen Âge (contre Averroès par Thomas d’Aquin) pour culminer chez Comenius (XVIIe siècle) et se consolider avec Louis Lavelle (XXe siècle).

[2] J’insiste, il ne faut jamais rechercher les infinis dans l’abstrait, l’abstrait résulte d’un processus de réduction par séparation, définition, schématisation. La réalité est infinie au microscope, au télescope, dans ses liaisons, dans sa complexité, etc. Les désirs sont des ailes qui n’ont de prise que dans l’air, l’eau, la terre. Le spirituel est dans la matière du monde qui est l’intelligence en évolution.

[3] États généraux : Grande assemblée visant à débattre en profondeur d’un sujet d’importance pour arriver à une constitution.

Prémices de la solidarité

Lorsqu’on écoute les spécialistes de géopolitique se disputer dans leurs analyses, la logique nous dit : « Le Droit vise la justice et l’égalité et donc les conditions de la paix mais, dès que le plus armé se voit perdre, il dégaine. » On ne peut espérer vivre en paix que dans l’équilibre des forces… 

On l’a tellement dit. Mais l’équilibre des forces ne peut être qu’une croissance des forces jusqu’à l’apocalypse. Que manque-t-il aux équations de la géopolitique pour passer de l’escalade des forces à la société de Droit? Il manque nous. Nous sommes précisément la donnée qui entravera l’escalade des armes et du capital. Tant que nous restons des engrenages dynamiques, nous faisons tourner la machine. 

Quand arrive le moment où il est trop tard pour avoir peur? Lorsqu’on n’a plus rien à perdre. Par exemple, si nous sommes au cœur d’une grande maison et que le feu a commencé un peu partout, il arrive un moment où la fuite est impossible. Nous sommes enfermés dans la maison en feu. Alors oui, nous mettrons toutes nos forces à éteindre le feu, même avec des moyens dérisoires. C’est à ce moment-là qu’il est trop tard pour avoir peur, mais encore trop tôt pour paniquer. Nous en sommes là.

Voilà pourquoi je marche sereinement avec ma petite communauté d’écoagriculteurs sur notre terre arrachée à la propriété par le miracle de la solidarité. Nous serons bientôt beaucoup, nous devenons de moins en moins timorés et de plus en plus audacieux.

Je vais ici paraphraser Dietrich Bonhoeffer car, après avoir participé à la meilleure tentative d’assassinat d’Hitler, dans son couloir de la mort, il nous a donné en héritage une éthique de la désobéissance :

  • La grande mascarade des armes et des gros sous nous a spoliés de notre devoir d’exercer notre humanité. Mais ce n’est qu’une mascarade.
  • La peur de mal faire ne doit pas nous empêcher d’agir de notre mieux. 
  • Notre temps de vie sur terre est notre bien le plus précieux, nous devons sortir du tombeau de l’inertie. Il vaut mieux vivre moins longtemps que de ne pas vivre du tout.
  • Discerner dans la cohue celui qui veut me détruire tient de l’évidence : il me propose la vie facile. 
  • Ne jamais fuir le débat public. Ne jamais fermer ni les yeux, ni les oreilles, ni la bouche devant l’injustice. 
  • La compassion n’est pas seulement une grande émotion, elle est le goût de vivre pleinement en devenant nous-mêmes l’eau contre le feu, la paix contre la violence.

Marguerite Porète proposait cette image : L’homme qui marche sur la rue en sifflotant son bonheur le regard dans le ciel, lorsque son pied heurte violemment une pierre, oublie sa rêvasserie et prend à deux mains son pied plein de douleur et il fait tout pour soulager sa souffrance. Ainsi commence la résistance : chaque être humain est mon pied qui souffre. 

Le bonheur n’est pas une marchandise qu’on achète et qui nous est livrée  directement à notre cage par Amazon. Le bonheur résulte d’un arc électrique entre mon cœur et la souffrance, lorsque la souffrance d’autrui me fait mal au point qu’il m’est impossible de réprimer mon besoin de faire quelque chose.

Jean-Sébatien Bach n’arrivait pas à gagner sa vie dans les églises. Il joua sa musique dans un café populaire et souleva des centaines de consciences. Il était mû par l’arc électrique de la compassion entre sa propre souffrance et la souffrance d’autrui. Il n’était plus capable de les dissocier.

On dépose le bébé dans les bras de sa mère. Elle regarde ses petits doigts, ses petites mains, ses petits pieds, son nez, tous ses détails, ses yeux qui la transpercent… Il a tout au complet… Il est tellement réel… La mère en devient réelle… Elle est là, elle existe parce qu’il existe, il existe parce qu’elle existe… Elle regarde autour d’elle : les rideaux ruissellent de réalité, les tiges de fleurs, le pot en céramique, le mur jaune, la poussière dans les rayons solaires, la mouche qui zonzonne autour du bébé, tout est si tangible… Elle a l’impression d’avoir flotté jusqu’à maintenant dans une sorte de brume. L’accouchement l’a enfoncée dans sa propre chair, dans la matière du matelas, dans l’air plâtré de la chambre, dans le monde plein de détails, le monde vrai, celui qu’elle n’aurait jamais pu imaginer, celui qui était là dans sa petite enfance lorsqu’elle caressait son chat et qu’il ronronnait… L’accouchement a été plutôt interminable, intense et déchirant. Ensuite, elle a ouvert les yeux, ébahie, comme si elle-même venait de sortir des brumes et d’entrer dans la réalité… L’accouchement de soi et la naissance de l’autre sont un seul acte.

Cette femme vient d’entrer dans l’existence où les êtres acquièrent leur valeur l’un par l’autre dans la joie qui les réunit. Le seul moyen de ne pas naître pleinement consiste à rester séparé du reste du monde, comme si soi pouvait acquérir plus d’importance que ce qui nous donne la vie.

Changer le monde

Pour arriver au Droit, il est nécessaire qu’une partie importante de la population perde la faculté d’obéir aux armes, aux salaires et à la manipulation. C’est cela le Droit, le devoir de rendre viable le monde en rayonnant le Droit dans les ténèbres. 

Au nom de quoi, de qui? En mon nom propre et même très propre, car je suis saisi de douleur devant la souffrance du monde, individus et collectivités, les deux inséparables. Le Droit n’est jamais donné, il ne vient pas de l’État ni d’aucun gouvernement. Il faut l’enraciner par actes d’amour, avec l’ardeur d’une mère qui se jette dans le feu pour sauver son enfant. Le Droit monte les marches par cette partie de la population qui transcende la mort par amour et non par fanatisme. Ah! comme j’aimerais être des leurs, moi qui vis sur une belle petite ferme collective n’ayant pour seul ennemi que mon propre caractère timoré ! Néanmoins, je me prépare.

L’amour, la compassion me donnent le devoir de désobéir, mais pas le droit de me faire obéir par la force. Je peux éclairer le passage, je peux convaincre par raison, par émotion, par exemplarité, mais je ne peux pas pousser dans le dos de la conscience à coup de menaces ou de privilèges. Car la peur et la cupidité ne doivent surtout pas devenir les assises de la nouvelle humanité. De plus, la conscience n’a pas de dos, elle marche par désir et par attractions vers les ouvertures, par aspiration pour ce qui n’est pas petit comme une doctrine, un slogan, une idée fixe. Les mésanges atterrissent sur ma main pour quelques grains, mais s’échappent dès que je veux les attraper. Ensuite elles me font des acrobaties pour montrer qu’on ne pourra jamais les mettre en cage car alors, elles mourraient en faisant la grève de leur beauté.

Le devoir de désobéissance comme fondement du Droit est à peu près la proposition de Socrate. Sauf que Socrate, une fois emprisonné, a décidé d’obéir à une loi injuste qui lui commandait de s’empoisonner lui-même. Pourquoi? Dans la prison où il attendait de recevoir la ciguë qu’il devait boire, on l’a acculé à une alternative : fuir ou mourir. Fuir en s’exilant était pour lui la pire façon d’obéir car en fuyant, il aurait abandonné le combat, il aurait donné à voir que la force gagne toujours. Alors qu’en mourant, il faisait à sa tête, il montrait clairement que la force ne peut que tuer. Et cela a ouvert le chemin des mésanges et des hirondelles, que d’autres allaient emprunter.

Jésus aussi a choisi de se rendre à Jérusalem, sachant qu’il allait être assassiné pour son combat contre la force et pour le Droit. Il était prêt à payer le prix. N’a-t-il pas dit à Pilate : « Ce n’est pas toi qui prends ma vie, c’est moi qui la donne. » Marguerite Porète aussi décida d’aller à Paris, sachant qu’elle serait brûlée vive. Alexeï Navalny est retourné en Russie pour souffrir et mourir empoisonné. Et tant d’autres.

L’exemple qui m’a remué profondément vient d’une jeune fille : le 30 octobre 1944, au camp d’extermination de Bergen-Belson, sous la lumière bleue des phares, après des années de privations toujours de plus en plus extrêmes, Anne Frank, adolescente, à qui on a arraché tous les vêtements, se présente rasée de la tête aux pieds, décharnée à l’extrême, ravagée par la galle et le typhus, elle s’avance pour affronter le regard et le jugement du chef de camp, Joseph Mengele. Elle le couvre de son regard droit, digne, sans la moindre peur, sans la moindre haine. Il lui fait un signe d’aller à gauche, la mort lente, alors que la plupart étaient jugés bons pour la chambre à gaz, le suprême soulagement. C’est ce qu’elle désirait, tant elle voulait accompagner sa sœur mourante jusqu’à la dernière fin.

Au mois de mars suivant, Margot, sa sœur aînée, victime, elle aussi, du typhus, rentre en convulsion et rend son âme à Dieu. À genoux sur le sol boueux, Anne tient sa tête entre ses mains et reçoit son dernier souffle. Une survivante témoin, Rossje Pinkhof l’entend dire : « Margot va bien dormir, je n’aurai plus besoin de me débattre pour lui apporter des rognures. Je suis si bien, une belle chaleur m’entoure. Je peux m’envoler enfin. » « Elle semblait si heureuse », raconte Rossje. Anne rendit son âme au Ciel quelques heures plus tard. Ce bonheur du dernier moment, voilà le remède qui me donne à espérer. 

« … elle était maintenant comme un scintillement qui oriente, qui flotte en avant, le sourire d’une étoile qui montre la route, haussée par la main de l’enfant, élevée pour qu’elle éclaire, elle était le souffle exhalé, comme un souvenir béni arrivant de l’intimité la plus intime… »[1]


[1] La mort de Virgile, Hermann Broch, page 408.

Solidariser la communauté

Il y a quelque chose qu’on ne comprend pas suffisamment : les armes obligent les armes, la force oblige la force. Si quelqu’un vous attaque avec l’intention ferme de vous tuer, il vous force à n’avoir qu’un but : vous défendre de toutes vos forces. L’escalade est inévitable, la trajectoire devient étroite comme une obsession. La guerre impose au temps, qui toujours s’ouvre vers la diversité des finalités, de converger vers un but unique : vaincre. Arrive un temps où la force est telle qu’elle se détruit elle-même en détruisant partout autour d’elle-même. L’accalmie des guerres et l’équilibre des forces reviennent pour un temps. La paix n’est jamais plus qu’un rêve.

Pour arriver à la paix, l’étape critique jamais encore atteinte, c’est le passage de la force au Droit[1].

La dernière guerre mondiale fut horrible et se termina par deux bombes atomiques. Devant cette surpuissance, il fallait éviter une troisième guerre mondiale, atomique, finale. Les vainqueurs ont alors voulu placer le Droit au-dessus de la force pour éviter l’apocalypse. Ce fut la création des Nations-Unies. Mais, en même temps, ces mêmes vainqueurs voulaient profiter de leur victoire si chèrement payée pour renforcer leur pouvoir, ils se sont partagé le monde pour continuer l’impérialisme sous forme économique, politique et militaire. Ils se sont assurés du contrôle des Nations-Unies par deux moyens : un droit de veto tout en gardant pour eux leurs forces militaires.

Les Nations-Unies sont donc nées assujetties et impuissantes. Depuis, c’est la guerre froide mondiale (le passage de la colonisation politique à la colonisation économique et culturelle). Elle a fait plus de victimes que la Deuxième Guerre. Cependant, si les nations s’étaient désarmées, pour ne garder qu’une force policière, si elles avaient confié leurs armes aux Nations-Unies, il aurait fallu, du même souffle, prémunir ce gouvernement mondial contre tout abus de la force. Et c’est là que ce serait joué l’énorme défi de placer le Droit au-dessus de la force

C’est pourtant ce passage qu’il nous faut franchir, car nos armes, nos industries, nos systèmes d’information, tous les automatismes et les mécanismes de nos sociétés en perte grave d’intelligence et d’humanisme sont surpuissants. Ce problème a été nettement clarifié par Jan Patočka : soit que le Droit prenne la maîtrise des mécanismes de la force, soit que nous allions aux pires malheurs. Si nous ne réussissons pas ce passage, un autre animal, moins obsessif, réussira un jour, là où nous aurons échoué. Je miserais sur les mésanges.

L’évolution cherche à se préserver de la force en atomisant les forces, en diversifiant les espèces, en variant les niches d’alimentation, en « forçant » les espèces à miser sur l’intelligence collaborative, sur une intelligence capable de dépasser l’intérêt immédiat, comme ces singes qui cueillent en laissant sciemment des fruits pour la régénérescence… Tout le contraire des sociétés humaines qui misent sur la concentration des forces, le maximum de puissance industrielle et technologique, de force militaire et le minimum d’intelligence réduite au mimétisme… 

Exemple, l’IA est un formidable outil de calcul pouvant appuyer l’intelligence naturelle. Un complémentaire. Sa force consiste à puiser dans d’énormes banques de données. Sa faiblesse : ne jamais toucher la réalité avec ses infinis[2]. Lorsqu’elle nous remplace, elle nous plonge avec elle dans le digéré, le schématisé, l’atomisé, le filtré. La réduction de la réduction. Les lièvres et les lapins mangent leurs propres excréments encore complexes, mais jamais plus d’une fois. Pourquoi développer des outils formidables si c’est pour nous en servir contre nous?

Peinture de Pierre Lussier

Teilhard de Chardin a engendré une espérance en disant que l’évolution ne pouvait que gagner, car elle nous transcende et nous sommes embarqués en elle et non, elle en nous. Nous allons forcément muter vers l’intelligence réflexive et la conscience des conséquences, puisque nous ne pouvons pas nous en sortir autrement. Sans doute, mais les extinctions d’espèces sont courantes dans l’évolution, les dinosaures régnaient, ils n’ont pas survécu (sauf les oiseaux) à un cataclysme qui a forcé l’évolution à miser sur la sobriété, la petitesse, la souplesse et l’intelligence.

Nous sommes devant une alternative : maîtriser les forces technologiques, industrielles, financières, militaires, ou plonger dans la désorganisation du climat, de l’humanité et de la vie. Maîtriser la force, cela veut dire l’assujettir au Droit. Comment arriver à une société de Droit?

Les armes ont un point faible, elles ne peuvent que détruire et tuer, elles ne peuvent pas obliger. Elles sont dissuasives et non attractives. Lorsque les conquistadors sont arrivés en Amérique, ils ont voulu réduire la population autochtone à l’esclavage. Mais la majorité des autochtones préféraient mourir plutôt qu’obéir. Les Espagnols ont dû faire venir des esclaves d’Afrique.

La force ne peut rien contre l’indépendance de la pensée. Quelqu’un peut penser qu’obéir est pire que mourir. Par l’obéissance, je disparais, par la fidélité à ma conscience, j’entre dans la communion du temps et de la vie.

Pour assujettir la force et placer le Droit au-dessus d’elle, le pont à traverser est le passage de l’imitation sécurisante à l’action libre et intelligente. Il faut alors s’affronter soi-même.[3]

La force engendre une relation entre ceux qui disposent des moyens de se faire obéir et ceux qui refusent de traverser le pont. La force agit sur les deux côtés : 

  • grossir les moyens de la dissuasion, de la rétribution et de la manipulation;
  • affaiblir l’intelligence critique et la conscience morale. 

Nous devons nous infiltrer entre les deux. 


[1] Je mets la majuscule pour montrer que cet ‘idéal’, comme les autres idéaux telles la vérité, la justice, la beauté, etc., ne sont pas définissables positivement, mais leurs négatifs sont immédiatement reconnus par la conscience. Par exemple, on ne peut pas définir la Justice, mais l’injustice saute aux yeux. Une idéologie repose sur le fait de définir précisément un ‘idéal’ jusqu’à en faire un système fermé. Ce que l’on peut identifier, c’est l’injustice, l’inégalité, l’iniquité, l’exclusion, etc., mais pas le Droit. 

[2] La réalité est infinie en détails, en liens, en potentialités, en dynamisme, en mouvement. Elle va vers l’infini de la diversité, de la complexité, des associations possibles, des étages de complexités nombreuses. Elle poursuit multiples finalités en arborescence. Elle est toujours liée aux conséquences de ses actions. Elle est décisive pour la vie et pour la mort.

[3] Dans le livre II des Chemins de résistanceL’Odyssée de la conscience, j’approfondirai ce thème.