Le problème actuel de l’identité

Je voudrais revenir sur le problème de l’identité et son contexte. Ensuite je pourrai m’orienter vers une discussion sur les solutions possibles.

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Peinture de Pierre Lussier

Le passé peut-il détruire l’avenir? S’il n’est plus qu’un réflexe, oui! Nous pouvons alors nous comporter comme le cheval qui a si peur des marais qui ont englouti ses ancêtres, que devant une flaque d’eau luisante, il peut sursauter de côté et tomber en bas d’une falaise. Cependant, celui qui apprend de son passé, s’équipe pour l’avenir. Bref, il ne faut surtout pas laisser le passé diriger l’avenir, et pour cela il vaut mieux le connaître pour s’en dégager. À défaut de connaître son histoire et d’en être critique, on est pris en otage par lui, on est jeté dans des répétitions inadaptées et souvent destructrices, on peut prendre une flaque d’eau pour un gouffre mortel.

Mais justement, connaître et se faire critique est un acte de conscience et d’intelligence, c’est utiliser le passé non pour récidiver, mais pour faire mieux. La conscience et l’intelligence sont les puissances transformatrices qui nous permettent de nous déplacer sereinement du passé vers l’avenir. Si l’identité est quelque chose, elle n’est pas notre passé garant de notre avenir, elle est notre perspicacité éclairée ouvrant les chemins de l’avenir. La peur est généralement un vieux réflexe vis-à-vis de quelque chose qui est arrivé il y a parfois longtemps. La prudence est un travail de réflexion. La peur engendre des comportements le plus souvent inadaptés et dangereux, la prudence au contraire nous protège contre les réels dangers, ceux qui arrivent devant nous. L’identité d’un peuple n’est pas fondée sur la génétique de la fatalité et de la paranoïa, mais sur une compréhension éclairée des problèmes actuels.

Comme on le dit au Québec, il faut se mettre les yeux en face des trous, ce qui veut dire regarder en marchant en avant plutôt qu’à reculons, ne pas se cacher le réel par la réminiscence de la flaque d’eau.

Plusieurs phénomènes mondiaux entraînent des déplacements forcés et massifs de populations :

  • La pollution, les inondations, le dérèglement climatique;
  • L’extrême pauvreté de certaines populations surexploitées ou traitées comme un simple réservoir de main d’œuvre à bon marché;
  • Mais aussi des mouvements politiques de fermeture sur soi qui entraînent des guerres, des guerres civiles notamment, et plus globalement le rejet violent de minorités culturelles ou religieuses.

Ces trois types de menaces engendrent une souffrance, une misère, un vide éducatif qui donnent la peur de disparaître. Et lorsqu’une population vit dans la peur et l’extrême pauvreté, elle se reproduit à l’excès. UNESCO estime que 90% des 3 milliards de personnes qui devraient s’ajouter à la population d’ici 2050 naîtront dans des conditions de misère et de rejet. De tels gonflements de population localisés dans les pays en voie de développement causent eux-mêmes des mouvements migratoires massifs qui font peur. Et cette peur augmente le rejet et la pauvreté. C’est un cercle vicieux.

Il serait pourtant facile de réduire ces déséquilibres démographiques par plus de sécurité politique et alimentaire, par plus d’éducation surtout pour les filles, par des conditions de travail plus humaines et par des contraceptifs disponibles. Mais au contraire, presque toujours nous ajoutons au stress et à la crainte, ce qui entraîne inévitablement la surnatalité.

Pour les populations qui fuient la pollution, la misère ou la violence, il ne s’agit pas de choisir un pays qu’ils aiment, mais de sauver leurs vies et celles de leurs familles. Cela veut dire que des cultures se retrouvent maintenant dans l’obligation de vivre avec d’autres sans s’être mutuellement choisies. Lorsqu’il y a un naufrage, le paquebot le plus proche secourt les gens et ensuite, on apprend tant bien que mal à vivre ensemble. Le Québec n’échappe pas à ce phénomène même s’il en est relativement épargné. Et s’il fallait refouler ces personnes à la mer, elles ne pourraient que revenir avec toute la force du désespoir. Soit qu’on s’attaque aux causes de ces migrations, soit qu’on accepte de partager l’espace et la richesse de notre navire. Mais les causes… Elles sont énormes… Elles remettent en question tout le système économique et la complicité politique qui maintiennent ce système fondé sur le déséquilibre social et la défaillance démocratique.

Devant un tel défi, on sent nos gouvernements et même les Nations Unies presque complètement impuissants à diminuer le nombre de naufrages ou à s’attaquer, même vaguement, aux causes, c’est-à-dire diminuer l’inégalité sociale, combattre l’extrême pauvreté, le manque d’éducation, des défaillances démocratiques qui engendrent les guerres civiles, le fanatisme, les épurations ethniques, la crise climatique. Naufrage des uns et impuissance des autres entraînent un sentiment d’insécurité qui justement favorise la fermeture sur soi qui entraîne un durcissement de l’intolérance, le fanatisme, et même des entreprises d’épuration ethnique ou religieuse, tout ce qui ne fait qu’augmenter le problème.

L’insécurité accélère la tendance des États-nations à se fermer sur elles-mêmes. C’est justement une des grandes causes de migrations massives de réfugiés qui ajoutera, elle-même, à l’insécurité. Mais comment rester décontractés lorsqu’on se sent menacés? Comment passer de la peur à l’action éclairée? L’insécurité nous ramène sur nous-mêmes, nous referme, au moment même où nous aurions le plus besoin de notre sérénité psychique pour voir correctement ce qui se passe et agir correctement. Alors comment apprendre à faire face à une situation réelle mais nouvelle et, par le fait même, stressante? Comment ouvrir les yeux, les oreilles, mais aussi le cœur et l’esprit devant une réalité inquiétante qui a tendance à enclencher, chez nous, des réflexes de peur, de replis parfois aussi dangereux que le problème lui-même? Comment rester adaptatif lorsqu’une situation potentiellement dangereuse nous assaille?

Culturellement, nous le savons trop bien, notre identité nationale ne pourra plus jamais reposer sur un contenu précis, défini et nettement délimité. Dit autrement, nos habitudes, je veux dire la banque de solutions que nous avons développée dans le passé, la banque d’explications que nous avons élaborée autrefois, et même nos vieilles visions du monde qui donnaient du sens à nos vies, cela ne suffit plus, cela n’est pas assez, cela ne nous permet pas d’inventer des solutions nouvelles vis-à-vis des problèmes nouveaux.  Le monde change trop vite sous tous les aspects : scientifique, technique, social, économique, politique, religieux…  Ce sont des changements qui ont un impact chez nous, mais qui sont essentiellement mondiaux. Ils sollicitent nos capacités d’adaptation à l’heure même où ils augmentent notre inquiétude.

C’est ici que deux conceptions de l’identité culturelle s’affrontent :

  • l’identité fermée (mais peut-on ici parler d’identité?) qui repose sur des valeurs fermées, la mémoire et la tradition, le réflexe de chercher dans le passé ce qui pourrait faire face à l’avenir;
  • l’identité ouverte qui repose davantage sur l’intelligence que sur la mémoire et qui peut inventer des solutions nouvelles pour résoudre des problèmes nouveaux.

C’est le philosophe Henri Bergson[1] qui a le mieux développé cette idée que pour traverser l’avenir, nous devons avancer avec des valeurs ouvertes, car sinon nous augmentons nous-mêmes les conséquences qui viennent justement de nos inadaptations qui, elles-mêmes, sont dues à nos valeurs fermées. Le propre d’une valeur fermée, c’est de limiter nos capacités d’adaptation, de nous enfermer dans le cercle vicieux qui consiste à faire plus de ce qui, justement, produit le problème.

Qu’est-ce qu’une valeur fermée?

C’est une valeur qui sert à plier quelqu’un à quelque chose, elle vise à conformer la population à des modèles de comportements définis d’avance. Un exemple : la valeur de la beauté. Si cette valeur sert à plier des personnes à un modèle de beauté précis, c’est une valeur fermée. Si on construit un modèle de beauté qui sert à hiérarchiser les personnes du plus beau au plus laid, à les sélectionner, à exclure les personnes supposément laides, alors on a affaire à une valeur fermée. La beauté en soi n’est certainement pas une valeur fermée, mais on en a fait une valeur fermée en définissant un ou des modèles précis, des normes de beauté, une forme définie avec laquelle on peut facilement juger, condamner et bannir. Avec de tels modèles, on pourrait facilement instituer une loi sur la beauté, les vieux iraient en institution, les édentés seraient condamnés aux dentistes, les estropiés, à la chirurgie plastique…

Toutes les valeurs peuvent être transformées en valeurs fermées qui visent à identifier ceux qui sont avec nous et ceux qui sont contre nous, ceux qui sont les fidèles et ceux qui sont les infidèles, ceux qui sont des nôtres et ceux qui sont des étrangers. Le racisme, le sexisme, le fanatisme religieux, le fanatisme laïque à la Staline ou à la Mao Tse Toung, le fascisme sont des phénomènes sociaux de retranchement sur les valeurs fermées. Mais même l’économie de surconsommation suppose des valeurs fermées, des valeurs fermées économiques : il faut que tu possèdes toutes ces choses et même cette surabondance pour être en haut du modèle de réussite qui se mesure par des symboles de richesse : grosse auto, grosse maison, petite femme…

En fait, on ne peut pas contrôler les comportements de qui que ce soit sans utiliser des valeurs fermées, car contrôler, dominer, assujettir, c’est plier quelqu’un à quelque chose, c’est plier quelqu’un à une forme définie que je peux reconnaître facilement (juste à feuilleter les revues populaires). Une valeur fermée permet de comparer des personnes ou des comportements à des modèles et à les juger selon leur distance aux modèles. Si l’entreprise est réussie, je peux constater que cette personne est un bon citoyen, un bon fidèle, un bon membre de la communauté, un vrai Français, ou un vrai Québécois. Cela permet de récompenser ou de punir. Même l’humanité peut devenir une valeur fermée. Lorsque c’est le cas, je peux dire qui est humain et qui ne l’est pas, qui a des droits et qui n’en a pas, qui doit être respecté et qui doit être tué.

Les valeurs ouvertes ont pour propre de ne pas être définissables par des caractéristiques déterminées d’avance. Elles ne sont pas fabriquées pour classer les personnes, les regrouper et faire des statistiques. Reprenons l’exemple de la beauté. Au Moyen Âge, Pieter Brueghel l’Ancien s’est mis à peindre des vieilles paysannes, des infirmes, des misérables et soudain, on a commencé à les voir beau. C’était nouveau : par sa peinture, il nous faisait découvrir leur beauté, non par comparaison à un modèle, mais par une sorte d’illumination intérieure qu’il faut bien appeler « beauté » car elle engendre une tendresse et une joie subtile qu’on recherche ensuite comme du miel.

Une valeur ouverte n’a pas de forme, n’est pas facilement repérable, mais elle nous ouvre les yeux sur ce que nous n’avons pas encore vraiment vu. C’est une valeur développementale. Un parent, par exemple, peut avoir des valeurs développementales pour son enfant, alors il n’a pas une idée, une image de ce qu’il voudrait pour son enfant, il n’a pas d’attentes particulières, il veut simplement qu’il se développe le mieux possible et il reconnaîtra, à mesure, l’intelligence propre, la beauté propre, l’identité singulière de son enfant.

On peut faire un traité des valeurs fermées, on peut construire sur elles des lois, des règlements, en faire une charte, mais on ne peut pas faire cela avec des valeurs ouvertes. Quand on regarde avec des valeurs fermées, on a des attentes précises et on compare. Ce type de valeur produit une satisfaction de conformité. Avec une valeur ouverte, on ne s’attend pas à quelque chose de précis, mais elle nous surprend dans l’expérience elle-même, comme un éclair soudain de lucidité. Les valeurs fermées sont des objets de mémoire. On peut facilement se les rappeler. Tout le monde se souviendra de leur forme, on peut les décrire, on peut les découper, les juxtaposer. Elles donnent du sens, oui, mais à l’intérieur d’une vision du monde déterminée. Elles sont sujettes à des slogans qui feront immédiatement image chez ceux qui partagent ces valeurs. Les valeurs ouvertes, de leur côté, se développent par le plaisir de la découverte elle-même, elles vivent dans l’expérience directe avec la réalité. Elles se révèlent dans la rencontre et non pas avant elle. Elles ne sont pas des préjugés, mais des dévoilements.

Les valeurs fermées sont juxtaposables, elles n’ont pas besoin d’être cohérentes, au contraire elles vivent dans des compartiments disjoints les uns des autres, on peut se conformer à telle valeur religieuse à tel moment donné de la journée et à son contraire à tel autre moment. Les valeurs ouvertes, elles, sont des élans de l’intelligence, elles servent à l’invention de nouveaux comportements, de nouvelles attitudes, elles sont essentiellement adaptatives. Elles sont intégratives aussi. Elles servent à intégrer de nouvelles personnes, de nouvelles connaissances, elles s’intègrent les unes aux autres pour former une cohérence non pas de forme, mais d’esprit, d’entendement, de compréhension. Elles donnent du sens, oui, mais pas à l’intérieur d’un système de pensée, elles donnent du sens vis-à-vis de l’expérience de la réalité mouvante et changeante.

L’identité culturelle fermée repose sur des valeurs fermées et l’identité culturelle ouverte repose sur des valeurs ouvertes. Mais peut-on parler d’identité fermée? C’est une contradiction en soi.

[1] Surtout dans : Les deux sources de la morale et de la religion, PUF, 1932.

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L’identité, le moteur de l’émancipation

Nous l’avons dit, l’identité n’est pas un fait accompli, on ne possède pas une identité comme on possède une maison, ni même comme on dispose de souvenirs dans notre mémoire. L’identité est une option qu’on met en action en chamboulant les préjugés que nous entretenons sur nous-mêmes ou que les autres nous renvoient. Posséder une forte identité se remarque par l’indifférence de la personne à son image sociale ou même à l’image qu’elle se fait d’elle-même, elle se surprend elle-même : « Je ne savais pas que j’étais capable de cela. »

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L’identité n’est pas nécessaire et même, elle est de trop. Dans le merveilleux monde des roulements à billes, on n’en veut pas, l’identité est une bille qui ne sait pas tourner en rond. C’est un soldat qui discute, un ouvrier qui prend une initiative, un professeur qui éveille des étudiants, un enfant qui questionne, un peuple qui ne se laisse pas facilement ensorcelé par des charlatans… Par définition, une identité n’est pas manipulable.

Comme l’identité ne fait pas l’affaire des manipulateurs, ils nous proposent toujours une contre-identité fondée sur le préjugé universel de l’identité du contenu et du contenant. Quel est ce préjugé? Si l’emballage est un emballage de chocolat, si le contenu a le goût du chocolat, vous dites : « C’est du chocolat ». Voilà bien « l’identité » d’un objet. Mais elle ne s’applique pas au sujet, car le propre d’un sujet, c’est de disposer d’une source créatrice dont le développement fait exploser régulièrement les emballages et même les contenus.

Le discours manipulateur commence toujours comme ceci : « Nous les québécois, nous croyons que…, nous pensons que…, nous voulons que… » Un discours « emballant » qui s’arme habituellement de statistiques, laissant sous-entendre que la « moyenne arithmétique » constitue le contenu. En réalité, l’identité, si identité il y a, va s’affirmer par la qualité de personnes qui ne seront pas « emballées ».

Le vrai combat

En somme, ce n’est pas face à la nature qu’il faut lutter, mais face à la contre-nature, face à l’illusion d’être extra-naturel. C’est en luttant contre les forces qui tentent de nous conditionner que nous ferons notre identité.

68 Les lambeaux de l'hiver 41x30cm - Copie - Copie

Peinture de Pierre Lussier

Dans presque toutes les religions, il y a eu de puissants courants de désincarnation qui ne sont pas disparus avec la laïcisation des sociétés, au contraire, le scientisme et le sentiment de puissance technologique continuent de nous donner l’illusion de pouvoir dominer la nature comme si nous étions à l’extérieur d’elle. Pourtant, à l’origine, presque toutes les religions placent la nature en Dieu et Dieu dans la nature, sa transcendance ne le situe pas dehors, mais dedans, et même infiniment dedans, si bien que le salut ne consiste pas à se sauver hors de la nature mais à en prendre soin comme de soi-même.

En réalité, on forge son identité en luttant avec la nature pour contribuer à son harmonie. Et c’est surtout en luttant contre les conditionnements sociaux à contre-nature, que l’on peut arriver à une adaptation réelle avec notre nature et avec la nature.

C’est vrai aussi pour l’identité d’un peuple : c’est en luttant contre ses conditionnements qu’un peuple se forge une identité. Actuellement, l’économie fondée sur celui qui fait le plus de profits au détriment des autres finalités qui devraient mobiliser le travail et la consommation, cette économie centrée sur l’intérêt de quelques-uns plutôt que sur l’intérêt de l’ensemble constitue sans doute la plus puissante machine à conditionner les femmes et les hommes, à les illusionner sur le supposé caractère mécanique de la réalité.

Dans les sociétés laïques, le conditionnement économique l’emporte de beaucoup sur le conditionnement religieux. Cette étrange forme du capitalisme dépense des fortunes à nous programmer à coups de publicité. Mais c’est bien plus, la structure physique qu’elle engendre (routes, immeubles, organisation géographique…), la structure bureaucratique dont elle a besoin (normes de toutes sortes qui la favorisent au détriment des petites entreprises), la rhétorique et le vocabulaire qu’elle impose (par exemple : dire qu’un tel magna de la finance « crée des emplois » alors que ce sont les travailleurs qui engendrent sa richesse à lui), l’art qu’elle s’approprie (entre autres le cinéma), tout cela est si puissant, passe par tous les écrans possibles… Comment lutter contre une telle contre-nature?

Néanmoins, comment parler d’identité si nous ne luttons pas contre ce monstre?

Le propre de ce nouveau dieu, c’est qu’il est si omniprésent que nous ne le voyons pas, un peu comme l’Église du Moyen Âge. Très peu de personnes au Moyen Âge se percevaient conditionnées par la religion, elle était comme l’air qu’on respire. Aujourd’hui, l’économie du « plus de profits pour quelques-uns » agit de même avec des moyens encore plus extrêmes.

Nous nous forgerons une identité comme peuple en luttant contre un tel envahissement. Nous ne sommes pas envahis par des étrangers, mais par des milliards d’écrans programmés pour nous programmer, nous donner l’illusion que dehors, les arbres ne sont que des décorations.

Le conflit identitaire contre la nature

Nous l’avons dit et cela saute aux yeux, l’identité, tel un petit écosystème dans un plus grand écosystème, s’enracine dans une source première qui lui donne vie, naissance, possibilité de se distinguer. Tout dans l’univers est comme un jeu de poupées russes, nous sommes toujours intérieurs à quelque chose et quelque chose nous est intérieur. Tous les intérieurs sont reliés à tous les extérieurs par des échanges, et ce n’est pas sans conflits. Toujours nous dépendons de ce qui est extérieur (air, eau, nourriture…). En réalité, il n’y a pas d’accouchement absolu, on acquiert un tout petit peu d’autonomie, mais on reste intérieur au ventre de la nature. Notre autonomie ne consiste pas à se passer de ce qui est extérieur, mais à mieux gérer ce qui est intérieur, nos besoins, nos désirs, nos volontés…

55 Prélude pour un matin d'hiver 38 x 25,5 cm

Peinture de Pierre Lussier

Nous sommes un peu comme un enfant-fœtus qui chercherait à acquérir de l’indépendance, mais qui serait condamné à rester éternellement dans le ventre de sa mère. On imagine le conflit. La préadolescente tente de se désidentifier vis-à-vis de sa mère la nature, mais elle reste dans la poche utérine. Elle pourrait se révolter, s’enrager, attaquer sa mère, mais elle dépend absolument d’elle, et finalement, c’est elle qui en pâtit.

Il ne lui reste qu’une seule voix : s’imaginer le monde autrement, s’imaginer que son âme vient de l’esprit, mais que son corps et toute la nature dont le corps dépend viennent de la matière. Alors, elle pourrait lutter contre ses « instincts », ses « désirs », ses inclinations naturelles, faire semblant qu’elle n’a pas besoin de rien et abattre les arbres, harnacher les rivières, construire des villes de béton, polluer l’air, souiller l’eau, trafiquer la génétique des saumons, s’enfermer dans un monde virtuel… Néanmoins, dehors, l’utérus qui la contient dépérit et c’est elle qui en souffrira au premier degré. Ici, toutes les fuites sont imaginaires.

En réalité, l’enfant ne peut lutter qu’avec la nature, jamais contre elle.

Il en de même pour une identité culturelle, elle peut s’imaginer que son identité est indépendante de ses comportements sur la nature, qu’elle subsistera intacte même si la nature dépérir. Évidemment, il ne s’agit pas alors d’une identité puisque le propre d’une identité consiste à traverser le temps par adaptation avec la réalité dont elle dépend, mais ce sentiment d’autonomie, même s’il est évidemment illusoire, lui sert de refuge. Ce refuge qu’elle nomme son identité n’est peut-être rien d’autre que l’entêtement de la peur.

Les deux origines

Tout dans le cosmos est une sorte de greffon et possède au moins deux origines :

  • Les racines, le tronc, la vie, l’énergie, l’information de base viennent toujours directement ou indirectement du cosmos lui-même. La galaxie est une partie du cosmos qui s’est spécifiée. Un système solaire est une partie de la galaxie qui s’est précisée. La planète est une partie du système solaire qui s’est contractée. La vie sur terre est une partie de la planète qui s’est hautement organisée. La branche d’un arbre tire sa vie et sa singularité du tronc commun de toutes les branches. Chaque être vivant est une composante singulière de la vie…
  • Chaque élément greffé au tout, chaque greffon, et nous sommes tous des greffons, a quelque chose en lui-même qui lui permet d’acquérir sa particularité. Et c’est extraordinaire. Pour un grain de neige, c’est souvent une poussière microscopique. Pour une feuille d’arbre, c’est un détail qui va interagir avec tout le reste, amplifiant ainsi des différences parfois minuscules.

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Peinture de Pierre Lussier

Il en est de même pour l’identité : elle origine du mystère de la totalité et du mystère de son intériorité. Plus elle semble reliée à l’universalité, plus elle a ce qu’il faut pour échapper à l’homogénéité. Son enracinement ne fait que l’aider à se distinguer. On est loin d’imaginer que plus on est Chinois, plus on est semblable à tous les Chinois. Bien au contraire, un chinois profondément enraciné dans son histoire, dans son territoire, dans son corps, à toutes les chances de se montrer original, différent de tous les autres Chinois.

Pour une grande part, nous sommes déjà faits, nous sommes de la poussière d’étoile organisé. Mais à partir du moment où émerge la conscience de soi, nous participons à notre existence. Avec des matériaux qui sont aussi courants que les conditionnements d’une société, nous pouvons devenir un être vraiment créatif, hors du commun.

Saisir cela, c’est un peu terrifiant, on aimerait bien que ce soit faux, on aimerait bien être victimes des circonstances de notre vie et de nos gènes. Mais, au fond de nous-mêmes, nous savons que nous sommes responsables de nous-mêmes, et que prisonniers, attachés, enfermés, nous avons encore la possibilité d’exercer notre liberté de pensée et d’esprit. En tout cas, d’autres l’ont fait, parfois même dans des situations terrifiantes.

Cela n’est peut-être pas possible pour un peuple qui n’a pas de conscience de soi, c’est-à-dire qui ne ressent plus son territoire, les écosystèmes de son territoire, les animaux, les plantes, les arbres, comme son corps. Mais cela s’est déjà produit, il y a eu des peuples qui ont fait corps avec leur corps au point d’avoir une conscience de soi aigüe. C’est donc possible. On peut acquérir une identité véritable, même si on est un peuple nombreux, mais on ne peut pas le faire en se traitant soi-même comme un moyen plutôt que comme une finalité, comme un réservoir de ressources plutôt que comme une source vitale qui ne demande qu’à s’épanouir.

Si vous allez dans une épicerie de grande surface, peut-être qu’il y a des « étrangers » qui vous servent et qui ne sont pas de la même culture ou de la même couleur, mais ils ont un pouvoir d’adaptation, un pouvoir de greffe. Ils ne seront jamais homogènes, et on saura s’ils se sont intégrés lorsqu’ils seront pleinement créatifs. Mais regardez sur les tablettes, qu’y a-t-il de notre territoire, de notre pays, de la fierté de nos paysans?

L’identité et la découverte de l’autre

L’identité survient lorsqu’on se dit : « C’est bien moi. Je me reconnais et je suis légitime. J’assume la pleine responsabilité de moi-même. Oui ! Je me veux. »

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Et si c’est bien moi, l’autre, fusse-t-il le plus misérable des hommes, sera mon égal. Ce postulat est inévitable. Pourquoi ?

C’est seulement en me faisant moi, identité, acte de conscience créatrice, que je découvre l’identité de l’autre. C’est seulement en m’attachant à moi que je m’attache à l’autre. C’est parce que l’identité n’est pas les autres, qu’elle peut les comprendre, compatir, vibrer avec eux.

La raison est double :

  • Par le négatif. Si je ne me suis pas encore appropriée une conscience de moi-même, de mon être particulier, de mon identité, je ne peux pas concevoir qu’il y ait d’autres êtres, des êtres différents. Je ne fais que projeter mon contenu en eux. Soit qu’il me ressemble, je les accepte comme identiques à moi, soit qu’ils ne me ressemblent pas, je les rejette d’instinct. Mais ni dans un cas ni dans l’autre, je ne leur reconnais une existence propre, puisque je n’en ai pas. Un moi qui n’a pas d’identité n’a pas de « super-ego », d’égo qui le détache et qui lui permet de dire : « Les autres ne sont pas moi, mais ils existent autant que moi, différents de moi, ayant une identité propre et égale en valeur ».
  • Par le positif. Si je me suis appropriée une conscience de moi-même, je connais ma dignité propre, ma valeur propre, et cette valeur vient du fait que c’est en m’enracinant dans une même humanité que je me suis fait singulier comme la branche de l’arbre qui devient singulière d’autant qu’elle est greffée au tronc commun. Je suis dans l’estime chaque fois que je rencontre un être humain, puisque lui aussi puise son originalité dans ce qui nous est commun : l’humanité. Cette humanité, c’est de pouvoir, à chaque instant, se commencer soi-même nouveau, original, créatif.

Il en va du bonheur des autres que je m’installe à demeure dans mon exigence de devenir tout ce que je peux être.

S’il y a une identité dans un peuple, elle se remarque dans la reconnaissance des autres identités, dans la reconnaissance de leur égalité dans la différence.

L’identité de l’acte et de la substance

Un petit peu de métaphysique…

2016-Ciel d'été

Peinture de Pierre Lussier

Habituellement on considère qu’il faut être pour agir. Il faut exister d’abord pour agir ensuite. Mais toutes les fois qu’on pense avec deux seuls concepts (ici, l’être et l’acte), la route est forcément bloquée. En physique, la science a été obligée de constater qu’il y a des réalités qui ne sont pas encore de l’être, mais presque des actes, c’est le monde des potentialités, des virtualités, des possibilités. Un monde bien réel, on peut le décrire, le mesurer, relier ses éléments entre eux et avec le reste du monde, et pourtant, il n’appartient pas encore aux faits accomplis. En psychologie aussi on a des réalités comme la volonté qui n’existe que dans ses actes et non avant ses actes, sinon quelqu’un pourrait justifier sa passivité en disant « je n’ai pas de volonté », mais justement, la volonté n’est pas un objet qu’on possède ou pas, mais une réalité qu’on fait. On pourrait donner bien des exemples pour démontrer qu’il est nécessaire d’imaginer entre l’être et l’acte, des potentialités.

Le statut métaphysique de l’identité est précisément entre l’être et l’acte, c’est une potentialité. Sans l’acte, l’identité n’existe pas, sinon comme potentialité. C’est pourquoi il est légitime de dire que c’est l’acte, ici, qui fait l’être, que c’est en exerçant sa conscience créatrice que l’identité se forme. D’une certaine manière, l’identité n’est créée par rien d’autre qu’elle-même, et pourtant, elle fait son être avec tous les matériaux qui sont là autour d’elle dans le fleuve de la causalité. L’architecte tire son plan de lui-même, mais il utilise ensuite tous les matériaux habituels pour les recomposer selon son plan. Dans le cas de l’identité, c’est beaucoup plus complexe, mais il y a tout de même un acte créateur qui est à la base de son devenir.

C’est pourquoi il y a dans l’identité une fierté de se tirer soi-même de soi-même. C’est une fierté bien différente de la fierté d’avoir été le plus fort. Il y a surtout de la dignité dans l’identité, car comment se sentir digne si l’on a été fait par les autres, par les événements, par les déterminations physiques, biologiques, sociologiques, économiques…

Si l’identité collective existe, c’est la réunion de plusieurs qui arrivent à produire ensemble ce qu’ils n’arriveraient pas à produire individuellement. Est-ce que le Québec produit (culturellement ou autrement), actuellement, ce que personne d’autre ne peut produire ? Tel est le test de notre identité. Quelque chose à être plutôt que quelque chose qui a été.

Identité et adaptation

Résumons ici ce que nous avons dit jusqu’à maintenant pour aller un peu plus loin la semaine prochaine.

L’identité a pour noyau la conscience créatrice dans la mesure où cette conscience se reconnaît et se choisit, car s’il n’y avait pas de conscience créatrice, comment une personne, un peuple, un pays pourraient se considérer originaux, ils ne seraient que flux de causes et d’effets. Il y a plusieurs dimensions à la conscience, mais l’identité demande une dimension créatrice qui se reconnaît, s’apprécie et se veut. La stérilité, c’est-à-dire le fait de dire : « J’ai été… » ou « Nous avons été… », « … mais maintenant, nous répétons nos anciens comportements au nom de nos valeurs traditionnelles », cela ne peut pas être l’identité, car rien dans un tel retranchement n’est nouveau ou générateur de distinction, d’adaptation et d’originalité. Lorsqu’un tel retranchement se retourne contre la nécessité de s’adapter à une situation concrète nouvelle, non seulement nous ne sommes plus dans une identité en marche, mais nous élevons contre elle une contre-identité qui va la combattre.

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Peinture de Pierre Lussier

Dans le langage ultra conservateur, on appelle à tort « identité » ce qui, en fait, est une contre-identité. Certes, il est nécessaire de bien s’enraciner pour bondir et avancer, mais s’enraciner n’est pas se décalquer, c’est plutôt tirer le meilleur de son passé, faire synthèse, et repartir en abandonnant ce qui nous a nui jusqu’à maintenant. Plus que cela, nos racines doivent reposer surtout dans une connaissance du présent, dans une identification adéquate des défis présents, ce qui demande un regard qui n’est pas obstrué par des idéologies. Au contraire, il est nécessaire d’affronter crûment les faits.

C’est en créant et en s’adaptant que l’identité se donne vie à elle-même, produit un esprit qui lui est propre, un mouvement, un style.

Son premier obstacle est sans doute le paradoxe de l’absurdité : « le monde est absurde et donc je ne m’attache pas à moi-même pour ne pas souffrir ». Mais cela entraîne justement l’absurde, car en ne me choisissant pas, je laisse passer sur moi le fleuve des causes et des effets, et cela est vraiment absurde. Comme dans L’Étranger de Camus, je dois sortir de ce piège et arriver sur la plage, la mer, les arbres, le ciel étoilé. L’identité se forge en sortant du cercle vicieux de l’absurde. L’identité se manifeste dans son acte « d’arriver sur terre », là où la beauté et la grandeur de la nature, dont nous dépendons tous, nous poussent à agir pour en entretenir l’équilibre et s’y faire une place confortable.

L’identité est la densité de mon attachement à moi-même. Si, par exemple, le Québec avait une identité forte, il serait attaché à lui-même, alors, combien il prendrait soin de la santé de l’air, des forêts, des rivières, des fleuves, de tout son corps! S’est-il choisi lui-même, ou se laisse-t-il passer sur le corps par l’immense tsunami des profits financiers particuliers qui l’étouffent jusqu’à ne plus reconnaître son bien commun?

Lorsque la densité de l’identité atteint un point suffisant, je ne me reconnais ni dans une forme, ni dans un contenu, ni dans un contenant; je me reconnais dans ma source créatrice même.

Le Petit Prince et la contre identité

Quelque chose en moi n’avale pas, ne digère pas les fausses justifications, les idéologies, les entourloupettes pour justifier ce que ma conscience ressent comme criminel. Dans les grandes traditions, on parle de « l’enfant », mais ce n’est pas un « enfant » qui reste immature, au contraire, cet enfant avance en sagesse, mais sa sagesse ne consiste pas à intérioriser les justifications sociales de l’exclusion (qui se terminent habituellement par la désignation de boucs émissaires canalisant la fureur et les frustrations accumulées d’un peuple).

98 Fol abandon 23 x 23 cm

Peinture de Pierre Lussier

Parce que « l’enfant » représente « la sensibilité morale » qui reste pure (insensible aux idéologies), Saint-Exupéry donna à « l’enfant » le caractère du Petit Prince. Le Petit Prince représente le noyau créatif et incorruptible de l’identité. L’identité est comme le fruit autour du noyau, un fruit qui se développe dans la mesure où la personne, la culture, le peuple, le pays se réfèrent à leur noyau créatif plutôt qu’à des traditions justifiant l’exclusion des uns au profit des autres.

Autour du noyau créatif, l’identité se développe en cohérence avec lui. Cependant, il y a toujours une partie de nous-mêmes qui est emportée dans le trafic des autos et du métro, du travail et de la consommation, des valeurs sociales et des justifications économiques ou idéologiques. Malgré mon identité, je deviens aussi un peu tout le monde, un peu n’importe qui dans le flot du monde. Une contre-identité grossit en surface et peut finir par étouffer l’identité.

L’identité fonctionne toujours avec ce que Bergson appelle des valeurs ouvertes, des valeurs d’inclusion. Par exemple, la beauté ouverte inclut même les personnes comme moi qui commencent à être pas mal amochées par le temps. L’identité peut y arriver car elle est la conscience qui se reconnaît elle-même, qui se choisit elle-même. Elle a un fondement créatif, et c’est essentiel. Sans créativité, les valeurs n’ont pas « d’esprit » ni de pouvoir d’adaptation, elles n’ont que la lettre (la définition, la loi), elles ne peuvent donc pas être des « valeurs ouvertes ».

La contre-identité se forme forcément à coups de valeurs fermées, de valeurs d’exclusion (valeurs qui servent à juger les personnes, puis à exclure). Pourquoi ? Comme la contre-identité est sans fondement, sans référence créatrice, sans intériorité, ni intimité, elle est essentiellement insécurisée, inquiète, angoissée. Alors, elle se définit par des contenus fixes qui ne font appel à aucune créativité ni à aucune adaptation. Ce sont des idéologies, des valeurs qui définissent d’avance et dans l’abstrait, le bien et le mal…

Globalement on pourra dire d’une personne, d’une culture, d’un peuple, d’un pays qu’ils sont vivants tant qu’ils n’ont pas abandonné le Petit Prince, tant qu’une valeur intrinsèque est accordée aux émotions du Petit Prince, à son indignation. Lorsque l’enfant dit : « Ne tuez pas, ne dites pas des méchancetés, n’attaquez pas l’innocence de nos cœurs, ne nous souillez pas », je ne dis pas : « Il exagère ».

Dans l’ensemble, les scientisme et la culture ambiante laissent entendre que « l’identité » à laquelle je réfère ici n’existe pas. Qu’il n’y a rien dans une personne et encore moins dans un peuple, que des conditionnements et des déterminations, des jeux de causalités. Dire cela, c’est justement exclure l’essentiel de l’existence humaine : la conscience créative.

L’identité, le refus de la violence

Seule l’identité peut donner du sens, car en dehors de l’identité, tout suit son cours dans le fleuve des causes et des effets. En soi, le fleuve des causes et des effets n’a pas de sens, ne va pas quelque part, n’a pas d’intention, puisqu’il n’a pas de liberté. Si aucune conscience ne l’observe avec un regard critique en se disant : « Cela pourrait être autrement », le fleuve coule, un point c’est tout. Il est un ensemble de faits liés les uns aux autres.

76 La vague 22,5 x 23 cm

Peinture de Pierre Lussier

L’identité garde intacte « l’enfant » intérieur qui ressent que la guerre, l’extrême pauvreté, l’exclusion sociale ne sont jamais banales, acceptables, justifiables. Nous avons bien l’impression que ce qui peut donner un sens aux événements est précisément « l’enfant » qui trouve qu’ils n’en ont pas. Pourquoi l’enfant? Parce qu’il n’a pas encore assimilé les distorsions cognitives et culturelles qui donnent un semblant de justification aux pires atrocités. L’identité est l’éternel « l’enfant » qui ne s’habitue pas aux folies du monde.

Si vous me suivez bien, l’identité d’une culture, par exemple, n’est pas l’ensemble des idéologies qui rendent acceptables des crimes collectifs comme des guerres, la surexploitation de populations, un génocide, le rejet d’un groupe de personnes, au contraire, c’est la conscience qui s’objecte à toutes fausses justifications.

C’est parce que « l’enfant » recherche de toutes ses forces le sens, qu’il découvre que sa vie est plongée dans un monde de comportements qui n’en ont pas vraiment. L’identité est atterrée parce qu’autour d’elle on tue, on viole, on frappe, on humilie. L’identité n’avale pas, ne digère pas, ni les violences ni les sornettes pour expliquer les violences. Elle réagit à ce qui, pour un enfant, apparaît absurde. La partie de soi qui n’a pas avalé les fausses justifications reste intacte et veut agir.

Je crois qu’à ce stade, on a bien compris que dans le langage courant, la notion d’identité sert, hélas, assez souvent à justifier la violence. Certains vont jusqu’à affirmer, au nom de l’identité, que le rejet de l’étranger est une nécessité de sauvegarde, que si l’on a telle valeur, cela justifie tel ou tel acte pourtant barbare. Une telle attitude prouve, au contraire, que cette culture, cette religion, ce pays, ce gouvernement, cette nationalité n’ont aucune identité, ils s’auto-justifient pour continuer leurs pensées et leurs habitudes violentes.

Néanmoins, une identité consciente d’elle-même sait se défendre, sauf qu’elle le fera en inventant, en découvrant des chemins qui dépassent le jeu des réactions primaires.

L’identité est créatrice, elle ouvre des solutions justes, là où les habitudes ne sont pas justes.