La route des Monolithes

Dans la plaine, des chariots à bœufs, des moutons, des chèvres et des familles avançaient, vraiment très lentement, dans la lenteur d’environ un défrichement par siècle. Ils allaient ainsi, car leurs haches en jadéite coupaient les arbres, leurs caprins mangeaient les arbustes, leurs ovins dévoraient l’herbe, leurs cultures de graminées finissaient par épuiser le sol. Au bout de trois ou quatre générations, il fallait partir. Le peuple ne s’élargissait ni en population ni en territoire, mais il laissait une longue trace que la forêt recouvrait derrière eux. C’était un peuple orienté. Guidés par les étoiles, ils louvoyaient vers le Nord en contournant lacs et montagnes. Ils installaient des monolithes pour marquer leur route. Ils recouvraient les dépouilles de leurs chefs sous d’énormes tumulus. Ils sanctuarisaient ainsi leur mémoire.

Autour d’eux, des hommes errants, apeurés par leurs pouvoirs magiques, fuyaient de chaque côté de leur avancée et ne refermaient leur passage qu’après le retour des forêts. Les pierres debout, ils ne les touchaient pas, ils ne s’en approchaient même pas. Elles étaient sacrées. « Magique est ce peuple, se disaient les hommes errants et sans doute redoutables, s’ils sont capables de transporter et dresser de telles pierres, c’est qu’ils ont découvert le moyen de former un seul corps de géant. »

Ils vivaient en familles dans de chaudes maisons de bois. Les troncs les plus longs et les plus droits servaient de rails, les rondins roulaient sous de lourds traîneaux qui transportaient les pierres sacrées.  Ils fabriquaient aussi des araires de bois à pointe de jadéite. Tirées par des bovins, elles ouvraient la terre. Ils semaient le grain dans des sillons. Des graminées, des plantes nourricières et des plantes médicinales poussaient dans les champs. Ils mangeaient chaque jour, sans souci de famine, sans peur de se retrouver seul. Ils gravaient des signes sur les pierres dressées. Les ancêtres suivaient. Ils étaient un peuple solidaire. 

Ils formaient effectivement un seul corps, la tête était le chef, le cœur était les prêtres, les yeux étaient les géographes et les astrologues, les nerfs étaient les messagers, les membres étaient les corps de métier. Les prêtres, les sculpteurs et les transporteurs de rochers installaient les pierres sacrées selon des règles de proportion trois, quatre, cinq[1]. Le corps des constructeurs bâtissait les maisons, le temple et, dans le temple, la chambre du chef. Le corps des paysans nourrissait le peuple. Le corps des guérisseurs le soignait. Le chef était choisi au hasard parmi les célibataires qui rayonnaient la paix et la joie. De partout, on pouvait sentir cette joie qui travaillait, qui déboisait, qui chantait, qui construisait, qui cultivait. Les graveurs martelaient les pierres sacrées pour qu’elles parlent en toute mémoire de cause. Inutile d’avoir des armes, la présence d’une totalité pareille impose le respect.

Peinture de Pierre Lussier

Un jour, sans crier gare, une femme du clan des guérisseuses quitta le champ, n’entendit pas la voix du surveillant et se dirigea, sans autorisation, vers le cercle des prêtres, le traversa sans regarder ni à gauche ni à droite, et entra dans le cénacle du chef. On voulut l’arrêter, mais le chef leva la main pour l’entendre. Elle était vraiment très belle! 

— Oui, parle, dit le chef. Tu es désignée pour soigner le peuple, n’est-ce pas! Tu t’appelles Kasatia, fille de Zabulon, tu étais aux champs ce matin à ramasser des plantes médicinales.

— Tu me connais, tu as de bons rapporteurs, mais est-ce que tu m’entends? Entends-tu les milliers de doigts, d’orteils, de pieds, de mains qui forment ton corps ? Est-ce que tu entends les souffrances, les déceptions, les espérances?

— Dis-les moi!

— C’est qu’il y en a beaucoup.

— Voilà la difficulté! Tout est ordonné depuis des siècles et il a fallu des siècles pour trouver cet ordre qui nous permet de manger chaque jour. J’ai peu de commandements à faire connaître, car l’ordre général est devenu coutume. Si j’ai un ordre à donner, il est unique, il n’est pas difficile à retenir, il se transmet facilement de messager en messager. Mais si chaque membre du peuple se met à me demander quelque chose pour lui-même, ce sont mille messages souvent contradictoires qui m’arriveront. La descente d’un commandement est simple, la remontée des besoins, qui saura l’unir en quelques mots? 

— Tu as raison, parler à la place du peuple, qui le pourrait? Mais d’un autre côté, si ma tête n’entendait pas ma main, mon pied, mes jambes, mon ventre, chaque partie même infime de mon corps, je ne pourrais vivre plus d’un instant…

— Comme cela paraît impossible mais nécessaire, nous devons essayer. Viens à mes côtés. J’écouterai ton cœur, l’oreille sur ta poitrine.

Il avait fait sa demande d’union en dérogation à des siècles de tradition où le chef devait être un célibataire et il l’avait faite sans demander l’avis des prêtres. Un prêtre se leva promptement et parla :

— Le chef nous demande d’ajouter la femme à l’homme. Le risque est grand. Qui peut garder sa droiture dans l’émergence de mille attentes? Nous, les hommes, nous aimons les lignes droites et les certitudes, mais aller en ligne droite alors que la vie est pleine de courbes, n’est-ce pas encore plus dangereux?

Un autre prêtre voulut intervenir, mais se tut.

Le tumulus du sud n’était pas si loin derrière eux, ils y allèrent tous, tout le peuple, et le mariage fut célébré en haut de la sépulture de l’ancêtre. Ce fut la fête. Après la fête, on entendit le doux gémissement des couples chargés de l’espoir d’être entendus.

Deux millénaires allongèrent la grande voie des monolithes. La tradition du mariage des chefs pour donner une épouse au peuple avait apporté un surplus de vitalité, d’harmonie, de joie et de lumière. Cependant, dans l’histoire humaine, la grâce de la fin n’est jamais si loin de la grâce du commencement. Le peuple orienté était arrivé aux grandes mers de la fonte des glaces. L’horizon était d’un blanc aveuglant et l’avenir, d’un noir évident. 

Placés en haut du tumulus de la génération précédente, le Chef et l’Épouse appelèrent le peuple :

Le Chef – Derrière nous, on peut voir les myriades de pierres dressées qui marquent le chemin de notre histoire. – Il lança un regard à l’est. – Je me rappelle à toi, homme de l’avenir. N’oublie pas qu’un peuple est comme un corps, chaque cellule est responsable de l’entièreté du corps. Comme nous, tu arriveras un jour à la croisée des chemins. Comme nous, ta route sera barrée par les conséquences de tes décisions. Arrive alors la nécessité de trouver un principe nouveau. – Il regarda son peuple en bas du tumulus. – Si j’ai parlé aux peuples de l’avenir, c’est pour que vous sachiez, mes sœurs, mes frères, que nous sommes à l’heure de l’épreuve. Nos décisions d’aujourd’hui doivent éclairer les peuples de demain. Notre futur sera leur passé.

L’Épouse — Il y a trois mille ans que Kasatia, la première épouse, est partie avec son conjoint vers le royaume des libérés. Nous avons besoin de son esprit plus que jamais, car l’homme aime l’espace, la femme aime le temps. L’homme avance dans l’espace, la femme avance dans le temps. Devant nous s’étendent les mers du nord et, de l’autre côté, l’énorme glacier polaire s’effondre par la chaleur des courants marins du sud. Des inondations commencent déjà à submerger nos villages. Notre défi est énorme. Pour reculer, il faudrait chasser les tribus errantes. Ce serait entamer le règne des guerres. Une honte qui nous hanterait bien au-delà de la mort. Il nous faut construire de grandes barges, naviguer, suivre les courants, bref, il nous faut nous séparer. Arriver par petits groupes sur une île, une presqu’île, une baie, une anse et là, construire un village, apprendre à traverser le temps sans détruire l’espace.

Lorsque les grandes barges de bois furent prêtes, l’épouse, le chef, leur famille, les familles de leurs frères et de leurs sœurs, une famille de prêtres et une famille de chaque corps de métier partirent avec des vivres, leurs animaux, leurs semences, leurs outils de jadéite et une grande pierre sacrée.

Les autres firent de même.

Les barges de l’épouse et du chef dérivèrent selon une destinée choisie par la puissance des courants et les contradictions de la vie. Ils se nourrirent de poissons, de dauphins, d’oiseaux de mer pour économiser leurs réserves. Ils eurent soif, ils eurent faim, ils eurent froid, ils connurent les souffrances et les peines des hordes errantes. Ils furent surtout désorientés. Ils arrivèrent à une grande île haute et entourée de falaises escarpées. Ils trouvèrent là, de grosses et grandes pierres couchées. Ils en dressèrent deux, une de chaque côté de celle qu’ils avaient amenée et déjà installée. Ils bâtirent leur village à la manière d’un petit peuple uni et solidaire.

Il n’y avait pas assez d’espace pour les moutons, les chèvres et l’agriculture. Ils ne gardèrent que quelques animaux pour la reproduction et pour engraisser les champs. Il n’y avait pas beaucoup d’arbres pour faire de solides cabanes capables de résister au froid. Ils durent utiliser les pierres extraites de leurs potagers. La terre était argileuse et difficile à travailler, mais les choux y trouvaient leur compte. Ils durent apprendre à pêcher et à chasser avec plus d’efficacité. Ces apprentissages désorganisèrent les corps de métiers. Peu à peu les familles y allèrent selon leurs habiletés. Malgré tous leurs efforts, les hivers étaient souvent mortels, il y avait trop peu à partager. 

Certaines familles devinrent habiles à faire des harpons, des barques légères et à chasser les mammifères marins. Quelques familles d’éleveurs réussissaient à traverser l’hiver grâce à leurs animaux. D’autres cultivaient des légumes qu’ils conservaient tant bien que mal dans des caveaux. Chaque famille survivait selon ses talents, sa débrouillardise et les chances que lui laissait la vie. Le chef et son épouse n’avaient ni le temps de conseiller ni le temps de consoler. Ils avaient eux-mêmes perdu deux de leurs quatre filles, mortes de fièvre par manque de presque tout. 

Chacun y allait pour sa famille. Mais comment empêcher une mère abandonnée, affamée et incapable de nourrir son bébé, de s’approcher d’une famille en survie et lui demander de sauver, non pas elle, mais son petit? Après trois tentatives infructueuses auprès des familles qui avaient encore des réserves, elle alla chez le chef et l’épouse. Le Chef implora son épouse de refuser, car cela voulait dire accepter la mort de l’un d’eux!

— Non! répondit-elle, viens, entre avec ton nourrisson, nous allons partager tout ce que nous avons, nos espoirs, nos désespoirs et nos souffrances. Je préfère que nous mourions tous ensemble s’il le faut, plutôt que vivre comme si nous étions des membres séparés, des cœurs divisés, des fragments détachés et sans valeur les uns pour les autres.

L’hiver ne faiblit pas. Ils moururent un par un ainsi que d’autres familles. Seules les familles qui avaient des réserves et qui ne les partagèrent pas survécurent. Quelque chose était entré dans le peuple des pierres debout, une sorte de glace autour du cœur. Les survivants étaient les moins solidaires, les plus repliés sur eux-mêmes.

Le chef cessa de s’alimenter pour donner des jours de vie à ses deux filles. Il mourut le premier. L’Épouse était toujours la dernière à manger et fut pourtant la dernière à mourir. Elle s’obstinait à reconduire chacun à la rampe d’envol et même sa fille aînée qui ne voulait pas la quitter. Pour chaque personne, elle chanta. Il était étonnant de voir ce corps décharné vibrer de tous ses os, tel un ensemble de flûtes dressées contre le destin. 

Lorsque la dernière se fut envolée, elle alla se coucher au pied de la stèle centrale et eut encore la force de chuchoter à la pierre :

« Oh Pierre sacrée! Garde notre souvenir. Si nous ne savons plus mourir dans le partage, nous ne saurons jamais vivre grâce au partage. On commence par choisir qui meurt et qui vit, ensuite on tue pour vivre soi-même, et finalement, on tue pour voler de simples parures.

Après un long silence :

 « J’aurais pu être toi qui regardes tes ancêtres en haussant les épaules et, du même mouvement, détournes le regard de tes petits-enfants. Moi aussi, j’aurais pu me morceler, me mutiler, me couper pour vivre un hiver de plus. Mais je ne l’ai pas fait, j’ai choisi de devenir un souffle que tu peux entendre en plaçant ton oreille sur une de nos pierres dressées. Oui, nous sommes disparus, mais c’est parce que vous arriviez.»


[1] Dans un triangle rectangle, l’hypoténuse correspond à la racine carré du carré d’un côté plus le carré de l’autre côté, si un côté = 3 (au carré 9) et l’autre = 4 (au carré 16), l’hypoténuse = 5 (racine carré de 25). Ces nombres naturels facilitent les calculs, il suffit d’établir une mesure qu’on définit selon le besoin.

Libéré de bourgade

Une courte muraille entourait et protégeait la bourgade. Autour des murs, des champs en cercle donnaient l’épeautre, les légumes, les fruits, le miel, la joie. Un fleuve irriguait ces terres fertiles. Au centre de la bourgade, une fontaine jaillissait, les femmes s’y regroupaient. Tels les oiseaux du matin, elles racontaient les histoires de leur bonheur. Des huttes de boue séchée au dôme blanchi de chaux protégeaient les familles contre les midis cuisants.

Quelques clans s’étaient solidarisés pour reculer la nature sauvage afin de boire et de manger chaque jour sans être menacés par les bêtes sauvages ou envahis par les arbustes épineux. Pour coordonner ce regroupement, des joutes où les mains ne devaient jamais quitter l’adversaire décidaient du chef. 

Gamesh avait gagné la dernière lutte. Il vivait dans la tour, y montait souvent et surveillait de haut. Comme les tâches étaient déterminées et que tous étaient à leurs affaires, il tournait en rond en lançant parfois des regards sévères pour faire sentir sa présence. Ses tours de garde s’enroulaient autour de sa vie tels des serpents d’ennui. Le matin ressemblait au soir, les nuits reflétaient les mêmes étoiles, les jours se miraient les uns dans les autres, le temps se morfondait dans un espace trop étroit…

Personne ne contestait la bienveillance de l’ordonnateur qui, lui, ne faisait qu’assurer le mouvement collectif telle une pesée entraînant un balancier. Il s’enfonçait dans un mal de l’âme, car tout allait bien dans le bourg. Parfois, il empruntait une femme et la remettait le lendemain à son mari, mais il ne s’attachait à personne, car son cœur descendait dans la nuit. Un enfant était-il né d’une de ces « déliaisons »? Comment savoir? Les femmes avaient leur époux. Néanmoins, une rumeur circula un temps. Une femme aurait eu une fille alors qu’un mari était au loin.

Peinture de Pierre Lussier

Certains soirs, Inana, une veuve, partait silencieusement en direction du désert, plus précisément, vers le mont de pierres nues ombré de figuiers tortueux au nord du village. On n’y allait pas, car un bloc de ciel était tombé là-bas. À l’aurore, Inana, encore couverte d’ombres, revenait à pas vifs.

Gamesh l’aperçut. Il fit demander la femme et la questionna sur ce qu’elle allait faire si loin, sans peur et sans compagnon.

— Vous ne savez pas! Certaines nuits sans lune ou couvertes de brume, l’homme sauvage revient au mont des figuiers. Il m’attend.

— On en parle parfois. Comment est-il?

— Fort comme le soleil, habile comme le singe.

— J’irai avec toi, je le combattrai.

— Prie pour ta vie, répliqua la femme.

Gamesh éclata de rire.

Par une nuit sans lune et sans brume, il suivit la femme. Sous les étoiles, le sable étincelait devant eux pour ouvrir leur chemin. Le bloc de ciel tombé luisait, tel un guide. Avant même d’arriver à la colline, l’homme était là, debout, jambes légèrement écartées de la largeur de ses épaules, sa silhouette noire se détachant de la grisaille. Il semblait enraciné comme un sycomore dans un grand cercle d’assurance.

Physiquement, les deux hommes étaient de même grandeur, de même poids, de même proportion. Selon l’habitude, la femme lia les mains d’Enki, l’homme sauvage, avec une courroie de cuir longue comme sa jambe et large comme sa main, et fit de même pour Gamesh. Chacun des pugilistes passa sa courroie derrière les épaules de l’autre. Selon la coutume, celui qui réussirait à projeter son adversaire par terre, les deux épaules imprimées sur le sable, gagnait. L’homme qui perdait cessait de boire et de manger, s’évaporait sous les feux du désert. Son esprit devait veiller sur le vainqueur et ajouter sa force à la sienne.

La joute commença, le temps tournait autour d’eux en lançant des airs de défi. Les yeux s’enfonçaient dans les yeux, y trouvaient des forces nouvelles. Les corps tremblaient de tous leurs muscles, mais aucun n’arrivait à déséquilibrer l’autre, ni même à l’affaiblir. À jouer toute la nuit de tous leurs muscles devant la femme qui les excitait par sa danse, ils furent tous les trois liés d’amour. 

Au matin, les deux hommes se mirent à osciller, parfois d’un côté à l’autre, parfois d’en avant à en arrière. L’un donnait la force à l’autre et réciproquement. Aucun des deux ne savait qui avait commencé le jeu, l’un s’arquait, l’autre se penchait dans un rythme parfaitement synchronisé qui s’amplifiait. Le sol lui-même se mit à vibrer. Leur puissance combinée atteignit un niveau terrifiant. Les pieds étaient ancrés profondément dans le sable et servaient de pivot. À un moment, les deux courroies cédèrent en même temps et les colosses furent projetés l’un par-dessus l’autre, dans un grand éclat de rire.

Inana les prit tous les deux dans son cerceau. Ils ne faisaient plus qu’un seul corps, un seul spasme, une seule jouissance, une seule envolée dans les sphères de l’amour. Une fois assouvis, ni Gamesh ni la femme ne voulurent revenir à la bourgade, car Enki, l’homme sauvage, n’y était pas autorisé. 

Enki connaissait les sources cachées, les buissons nourriciers, les insectes comestibles, les petits rongeurs qui courent sous le sable. Ils apprirent ensemble à ouvrir les portes mystérieuses de la liberté et à pénétrer dans les abîmes de l’incertitude. Il y eut des jours et des nuits, il y eut des plaisirs et des épreuves, des joies et des angoisses. Ils connurent la faim, la soif, les attaques de fauves, les chasses infructueuses, les dards du soleil, mais aussi les repas délectables, les matinées lascives, les rêves éclatés… Ils s’aimaient et ne formaient plus qu’un seul arbre aux branches enlacées.

Chaque fois que Gamesh croisait les yeux de Inana, son cœur fondait de douceur, il serait mort de toutes les morts pour la garder près de lui. Chaque fois qu’il croisait les yeux d’Enki, il frémissait de vigueur, il serait mort de toutes les morts pour le garder près de lui. Enki vivait la même chose avec ses deux amis. Inana les réunissait et se comblait d’eux autant que la lune se gave de Saturne et de Jupiter.

Après un jour particulièrement brûlant suivi d’une nuit particulièrement glacée, Enki fut terrassé, comme ça, sans cause apparente, sinon la fièvre. Il s’écroula. Sa jambe gauche enfla, sa chair s’ouvrit, le sang sembla bouillir, cela se répandit sur l’autre jambe, puis les bras. Tout le corps y passa. Au bout de cinq jours, les vers et les asticots commencèrent à nettoyer ses os. Bientôt, le squelette reposa dans les bras d’Inana. Toutes ses larmes, ses seins, son ventre, ses gémissements restèrent impuissants. Elle resta là, inerte, telle une écaille d’huître enveloppant une pierre précieuse.

Gamesh lui tendit la main, elle lança un hurlement affreux. Le lendemain, elle était inerte, desséchée sur les os d’Enki.

— Prends-moi! hurla Gamesh au Soleil en ouvrant les bras.

Mais l’astre continua sa course, sans broncher. La nuit, pas une seule étoile ne versa une larme. Sec était le ciel, sec était le sable, secs étaient ses yeux. Gamesh maudit sa vie, ainsi que la force et la résistance de son corps. Il marcha jusqu’à la colline. Il se tapa la tête sur la pierre tombée du ciel. Le sang glissa pour l’apaiser. Un silence de mort l’emmura dans son propre esprit. Acharné, son cœur battait encore et encore. Il n’était plus que mépris pour la vie, on aurait dit un oiseau brisé vomissant sa mère de lui avoir donné la vie.

Il entendit une plainte au fond de son âme : « Oh, Soleil, ta cruauté est sans borne. Chaque vie que tu donnes à aimer, tu la reprends! Que valent la lune, les étoiles, la terre et tout ton spectacle de candélabres si tu dévores ceux qui te doivent la vie? Pourquoi m’as-tu donné un cœur? Dévore-moi qu’on en finisse! » Il s’assit au pied d’un figuier pour attendre la mort. Les jours passèrent aussi insultants les uns que les autres.

Une jeune femme le vit du haut de la tour, elle eut pitié. Elle lui apporta de l’eau fraîche. Il n’avait plus la force de boire. De son doigt mouillé, elle fit entrer l’eau dans sa bouche. Par réflexe, il tétait comme un bébé au mamelon de sa mère. Quelques jours plus tard, elle put le nourrir d’une bouillie de figues qu’elle mâchait dans sa bouche pour le lui donner comme un oiseau nourrit son oisillon. Il reprit des forces. Un jour, il ouvrit les yeux. Le visage de la jeune femme sortit du brouillard et l’enveloppa. Il vécut encore quelques années autour d’elle comme un enfant autour de sa maman.

Puis la mort approcha. Il se sentit vieux, fatigué, saturé de jours. Alors la jeune femme le fixa :

— Je suis ta fille, dit-elle, à ton tour de me donner mon dû.

Son cœur fit un bond.

— Maintenant que s’achève mon jour, tu te dénonces!

Elle resta silencieuse, attendant son dû sans broncher.

— Les vagues sur la mer montent et s’effondrent, dit-il enfin, les arbres se dressent et tombent, les oiseaux viennent picorer dans notre main et s’envolent, on dirait les notes fugaces qui s’entraînent les unes les autres. Qui peut empoigner quoi que ce soit? Tout est musique. Qu’importe. Je le vois bien aujourd’hui, la beauté, on ne peut que l’entendre. Les notes passent, mais je suis l’oreille qui écoute. Je t’emporte.

Migrants du feu

Le soleil s’était traîné toute la journée dans la brume et l’humidité. Une épaisseur brunâtre avait refoulé les chasseurs dans leur caverne. Au-dessus de la brume, la nuit allait s’endormir sur le monde, noire et luisante, comme la gueule d’un tigre. Pour refouler les fauves, le clan d’une trentaine d’adultes et une dizaine d’enfants avait allumé un grand feu à l’entrée. La lune arriva finalement triomphante, elle dispersa les brumes et lança un jet de lumière à travers le feu. Les rayons rebondirent et dansèrent sur les parois de granite. Une danse d’ancêtres et de bêtes fantômes illumina la grotte.

Au fond de la cavité, de longues dents calcaires brillaient. On ne s’y aventurait pas, c’était un lieu tabou. Chaque dent menaçait de transpercer le transgresseur. Personne n’y allait… sauf une femme balafrée par un ours qui l’avait épargné. On avait peur d’elle. Elle amenait avec elle un homme qui ne la craignait pas. 

On ne s’éloignait pas du feu, ni du groupe, ni du shaman. Il donna le signal. Tous ceux qui le pouvaient, même les petits et les vieux, se mirent à mimer les ombres de l’au-delà que le feu colorait. Un petit groupe frappait le rythme sur des pierres à musique. Langoureuses et contorsionnées, agitées et ensorcelantes, leurs danses les emportaient.

J’avais l’impression d’assister à un étrange dialogue. Ou peut-être une dispute ou un combat qui pouvait à tout moment tourner en leur faveur ou en leur défaveur. Les uns se courbaient comme l’herbe, d’autres se dressaient comme l’arbre, quelques-uns paraissaient s’envoler comme l’aigle. Sur le grand mur de granite, les flammes projetaient des spectres que la lune tentait de calmer. Personne ne savait qui ils étaient : des ancêtres, des bêtes à crocs, des bêtes à sabots, des esprits de l’au-delà? 

« Plus fort », criaient les pierres à musique. « Parlez ou partez! hurlait le shaman. »  « Guidez-nous ou tuez-nous, ajoutaient les femmes. » « Nous mourrons de faim, terminaient les autres. »

Je le voyais bien, les chasseurs étaient plongés dans le combat contre la faim et contre la mort. Déjà les bébés s’endormaient sans pleurer sur la poitrine tarie de leur mère, d’autres étaient squelettiques et incapables de danser. Cela faisait des mois qu’ils chassaient et cueillaient autour de cette grotte. Tout allait bien, sauf depuis un mois. Malgré leurs appels, aucun troupeau ne s’approchait. Ils avaient les oreilles pleines de la musique des buffles et l’âme encore assoiffée d’espoir. Pendant que la faim dansait dans leurs ventres, les bêtes tueuses approchaient de la caverne pour profiter de leur faiblesse.

Pour le shaman, il fallait tasser les ombres contre le mur et les intimider, ensuite les forcer à parler. Pourquoi les carnassiers avaient-ils tant besoin de leurs chairs collées sur leurs os? Pourquoi les buffles les fuyaient-ils? Ils leur feraient une fête, ils les mangeraient avec respect, ils les imprimeraient sur le roc avec leurs souffles, leur salive, l’ocre jaune, l’ocre rouge qui ne s’effacent jamais. Ils leur donneraient une vie nouvelle, une vie arrêtée, sans misère ni souffrance.

Le shaman interprétait les signes. Les lueurs tournoyaient sur les parois de la caverne, formaient et déformaient des êtres fugaces, tantôt terrifiants, tantôt joueurs. Venant des profondeurs, des soupirs chuchotaient… 

Il n’était pas si tard lorsque le shaman fut en état d’interpréter les signes. Il s’imposa. Alors qu’il haranguait les spectres pour leur soutirer leurs secrets, à l’écart et dans le silence, la femme balafrée, aidée de son homme, aspirait dans sa bouche les poudres sacrées. De son souffle puissant et mouillé de salive, elle colora sur le roc l’empreinte de sa propre main implorante, puis celles de trois enfants affamés qui s’étaient approchés. « Sauvez les enfants, prenez-moi, mais sauvez les enfants », chanta-t-elle à un moment. Un petit groupe alla la chasser du pied. Elle se retira silencieusement, les trois enfants la suivirent. 

Autour du shaman qui s’était enfin tu, le clan attendait. Une femme, le dos courbé, la main sur la hanche, s’approcha. Elle avait dansé jusqu’à l’évanouissement, elle se mit à mimer un rituel codé qui indiquait la direction et la distance d’un troupeau de buffles. L’espoir entra dans le clan. Demain, ils allaient manger. Des larmes d’espoir coulaient sur les joues. Les enfants, qui s’étaient couchés sur leur faim, se levèrent et s’approchèrent de leurs parents. La lune se retira derrière les arbres, le feu se coucha sur la cendre. Les familles s’apaisèrent sur leur lit de fourrure. 

Dehors, derrière l’horizon, pas très loin où s’était retirée la lune, des filaments bleutés balayèrent le ciel. Cela avait duré un instant. Des rêves pénétrèrent dans les oreilles et les bouches entrouvertes. Des rêves de festin dans les estomacs vides, mais aussi d’autres rêves, mystérieux ceux-là, se glissèrent entre les dents de calcaire pour aller se fondre dans le noir. La femme balafrée attendait dans cette obscurité avec les trois enfants. L’homme qui l’aimait alla la rejoindre. À l’abri, sous les lueurs des dents de calcaire, le couple se caressait. Ils s’étreignirent silencieusement jusqu’aux derniers spasmes. Puis s’endormirent paisiblement, les enfants se glissèrent dans leur chaleur. Ils formaient une sorte de nid qui luisait dans la nuit. 

À l’heure des oiseaux, discrètement, le couple se leva, sortit du fond de la grotte et se dirigea vers des touffes d’herbes séchées et couchées qu’ils avaient observées la veille. Ils étaient certains qu’aucun du clan n’avait marché de ce côté. Se fiant à leur sens plutôt qu’à leur espérance, ils se mirent à quatre pattes. Ils tentaient d’attraper des odeurs. Ils y allaient systématiquement. À un moment, la femme crut sentir une piste. L’homme s’approcha d’elle, ils suivirent les filets ténus de l’odeur. Le dessin de leur passage dans l’herbe formait deux sillons de serpents. Ils avaient éteint le tapage de leur esprit et transportaient un dôme de silence sur leur chemin.

Le soleil était jaune et vif, lorsque le clan se réveilla et s’approcha du shaman pour recevoir les instructions de chasse. Sauf les femmes gestantes et celles qui allaitaient, les petits enfants qui ne savaient pas courir et les personnes âgées ou trop faibles, ils partirent tous ensemble en suivant la piste indiquée par la danse rituelle de la femme et les instructions du chef.

De son côté, le couple dissident avait découvert les excréments frais d’un petit cervidé et des traces de sabots. Lentement, prudemment, silencieusement, ils avançaient à quatre pattes, d’indice en indice. Ils étaient dans un état de tension de tout leur corps. Ils glissaient aussi lentement que des escargots, attentifs à ne faire ni craquer une branche ni froisser un buisson. Tous leurs sens étaient à l’affût. Il ne fallait pas que la faim les poussât hors de cet état d’attention.

Alors que le soleil approchait du zénith, les odeurs étaient devenues évidentes, et les traces, flagrantes. Avec des précautions infinies, la femme sortit sa tête hirsute des herbes hautes et sèches. Elle aperçut une petite famille de daims. Mais comment approcher suffisamment pour en atteindre plusieurs de leurs flèches? Le risque était trop élevé et la nourriture, trop rare. Il ne fallait pas manquer cette chance et n’en tuer qu’un ou deux. Le clan mourait de faim.

La femme resta pour suivre les daims à bonne distance. L’homme s’en retourna à la recherche du clan pour encercler les animaux, les prendre tous et partager. Il le trouva, mais le shaman et les chasseurs entrèrent en colère contre l’homme, ils devinrent menaçants. Il dut s’en retourner seul. Avec d’infinies précautions, il arriva à la brunante, par revers, face à la famille de daims. Sa compagne aperçut son arc dépasser l’herbe, elle comprit. Le vent arrivait de côté, si bien que leurs odeurs ne parvenaient pas aux animaux. La femme avait entrecroisé des branches souples pour former une sorte de piège. Il fallait agir dans un silence parfait, c’est-à-dire dans l’infinie lenteur de la concentration de tous leurs corps et de tous leurs sens. Puis, déclencher l’attaque.

Comme prévu, les daims s’engouffrèrent dans le piège. Ils purent en tuer cinq. Ils revinrent de nuit, épuisés, à la grotte. Ils avaient traîné un mâle, deux femelles et un petit qui n’avait pas voulu quitter sa mère agonisante. Ils avaient caché les deux autres sous un monticule de pierres.  Ils allaient partager, tout le clan fêterait ensemble, les enfants allaient vivre encore. Ils allaient comprendre, il ne fallait plus se cacher derrière un seul et le gonfler d’orgueil jusqu’à ce qu’il perde la vue, l’odorat et l’ouïe, mais y aller chacun avec tous leurs sens et leur esprit.

Après avoir mangé, tandis que tous dormaient, on entendit des cris de douleur intense venant du fond de la caverne. Au petit matin, alors que le clan n’était plus qu’une grande bête évanouie, le couple dissident mais vainqueur sortit lentement de la caverne avec deux femmes, un homme et trois enfants. La femme balafrée traînait sa jambe, son homme l’aidait de son mieux malgré un bras qui pendait inerte. Ils avaient été sauvagement battus.

Ils allaient fonder ensemble une autre communauté, différente celle-là.

Peinture de Pierre Lussier

Nomades des glaces

Il y a longtemps, sur un immense plateau de glace immaculée marchait une horde humaine. Je les distinguais à peine. Les rayons jaunes du matin coloraient la horde. On aurait dit une traînée de sable provenant d’un désert lointain. C’est en m’approchant que je reconnus les miens, mes ancêtres. Tête baissée, ils allaient à contre vent.

La neige qui tombait les blanchissait, les rayons blonds les jaunissaient. Des lambeaux de fourrure claquaient sur leur peau rougie de froid. Ils coupaient le vent glacé qui s’acharnait contre eux. On aurait dit des spectres fuyant la mort en poursuivant des odeurs qu’ils croyaient discerner dans l’attaque des bourrasques. De ma hauteur, je voyais bien une tache sombre au loin, devant eux, un marais peut-être encore chaud.

Un couple prenait du retard. La femme était grosse de promesses. L’homme la soutenait. Elle s’accroupit ou peut-être, s’effondra. L’homme avait un andouiller de renne qui lui servait de couteau. Il coupa des blocs de neige dense et dressa une petite hutte autour d’elle avec une habileté d’insecte. L’iglou de fortune disparut dans le blizzard.

Peinture de Pierre Lussier

À l’intérieur, l’homme avait déroulé sur le plancher de neige, une vieille peau de cervidé. Il couvrit la femme d’une autre peau, celle-là, souple et ambrée, la fourrure du côté de la femme pour la couvrir d’un doux rayonnement de chaleur. Accroupi comme elle et devant elle, il glissa ses mains et ses bras sous la fourrure, la frictionna, la réchauffa, l’enveloppa.

Ils étaient si vulnérables. Autour d’eux, le froid était dur de glace, un instant de nudité dans ce vent glacé et ils étaient morts. La femme portait dans son ventre un bébé qui allait naître dans ce froid mortel. Sans les mains chaudes de l’homme et leurs meilleures fourrures, elle serait morte en couche dans l’implacable indifférence des vastitudes gelées. Elle chanta des ayayas rythmés et déchirants. Ils se balancèrent au rythme des contractions, dans une lente ondulation. Une forme d’accouplement doux qui préparait l’ouverture.

Dehors, le soleil sortait des brumes. Des filaments bleutés, comme des aurores boréales caressaient la petite hutte de neige. L’homme sentit l’ardeur du soleil, ses mains se chargèrent de tendresse. Ses gestes sur la peau de la femme se mirent à rayonner une chaleur vivifiante. Des larmes coulèrent sur ses joues. Sous sa tendresse, la femme se détendit, son visage s’illumina. Ce court moment rassembla toutes ses dernières forces. Ses contractions l’enveloppèrent comme un géant formé d’un seul muscle. Elle hurla de douleur.

Elle accoucha dans les mains de l’homme. Leurs têtes tombèrent un moment sur l’épaule de l’autre. L’homme recueillit le bébé sur sa poitrine pour l’animer de sa propre vie et que la femme reprenne son souffle, ses forces et sa chaleur. Le bébé prit de difficiles respirations dans l’haleine de son père, toussa et cracha un mucus jaune que l’homme aspira de sa bouche et recracha. Ensuite, le petit lança un cri strident de vie.

Alors, l’homme donna le bébé à sa mère. Il coupa le cordon de ses dents. Le placenta arriva à son tour. Ils se le partagèrent comme un fruit sacré. Ensuite, l’homme s’assit jambes ouvertes. Elle s’assit adossée sur sa poitrine et allaita le petit. Des larmes coulaient de nouveau sur les joues de l’homme. La mère continua son chant qui apaisa le nourrisson et peut-être aussi l’homme. Le bébé s’endormit. L’homme resta éveillé, guettant les bruits du monde. Il décida de prendre la femme et l’enfant sous son aile. Il eut l’impression d’être soulevé.

Dehors, le soleil, maintenant vertical, réchauffait l’iglou de fortune en glissant ses rayons entre les blocs de neige. Le vent arrêta de siffler et s’agenouilla pour écouter les murmures de la femme à son enfant.

La horde avait suivi des odeurs. Ils étaient arrivés à la tache sombre dans une cuvette brune qu’une brume couvrait. Le ventre de boue fumait. Un film d’huile sur l’eau de surface jouait avec les couleurs de l’arc-en-ciel. 

Attachés à de grandes cordes de cuir tressées, deux hommes se jetèrent dans la vasière. Dans une étrange nage palmée, ils arrivèrent à une patte de jeune mammouth qui émergeait. Ils y attachèrent une autre corde qu’on leur avait lancée, celle-là de l’épaisseur d’un bras d’enfant. Revenus au bord glacé, les nageurs se ressoudèrent à la horde. Telle une grande bête aux forces rythmées, ils tiraient l’animal. Les femmes lançaient des gémissements gutturaux qui leur donnaient un seul cœur battant de toutes leurs forces liées.

Le ciel se remplit de spasmes. Le soleil s’inclina en rougissant comme s’il voulait les aider de ses rayons. L’air devenait souple et presque chaud. La carcasse du jeune mammouth approcha. Lorsqu’elle bascula sur la boue gelée de la rive, la horde tomba d’épuisement et se tut un moment. Approchant de l’horizon, les tentacules du soleil s’étaient teintées de feu comme pour assécher la horde humaine. Autour d’eux, la neige brasillait.

Ils encerclèrent le jeune mammouth, l’ouvrirent, séparèrent les chairs pourries des morceaux encore vifs et saignants. Ils en avaient chacun une bonne quantité dans des poches de fourrure. La brunante se fit douce et calme. 

La lune arriva à point nommé. Ses reflets dansaient sur la neige. Je ne sais par quel instinct, toutes pistes étant effacées, ils revinrent sur leurs pas en ligne presque droite. Ils arrivèrent au couple qu’ils n’avaient jamais oublié. Et là, ils construisirent une grande hutte de neige en creusant sous leurs pieds pour former des blocs qu’ils plaçaient au-dessus de leur tête. Ils allumèrent des brindilles et des copeaux avec un arc à feu. De ce premier feu, ils enflammèrent des cordes végétales qui trempaient dans une graisse au creux d’une pierre creuse. 

Le couple les rejoignit dans la grande hutte de neige et tous les yeux se tournèrent vers le bébé qui se mit à pleurer. La nuit les enveloppa d’un édredon d’étoiles. Rassemblés et recueillis, ils mangèrent tous ensemble. Ils prenaient un gros morceau, en coupaient un bout, passaient le gros morceau au suivant. Ils chauffaient les bouts sur la lampe à graisse. Chacun y alla selon son appétit. Tous mangèrent, aucun ne fut oublié.

L’Odyssée de la conscience

Commence ici une nouvelle série de blogues sous le titre
L’Odyssée de la conscience dont voici
L’introduction.

Qui sommes-nous?

Nous naissons plus fragiles que l’oisillon. Nous naissons sur la surface rocheuse d’une planète tellurique, sous un ciel d’étoiles qui ressemble à un gouffre sans fond. Homo sapiens, celui qui se sait. Celui qui connaît son gouffre. Celui qui sait ne rien savoir sinon que tout est disproportionné. Celui qui ressent l’angoisse de savoir qu’il existe telle une étincelle dans le silence froid des infinis; celui qui doit se coller aux autres pour ne pas être dévoré par les fauves et qui doit se souder à ses semblables pour trouver sa nourriture et vivre encore un moment. Entre le spectacle des immensités affolantes et la nécessité de jouer sa vie et celle des autres, Homo sapiens se sait infiniment fragile dans son instant éphémère.

À partir de là, commence notre aventure de la conscience qu’il faut démêler de l’aventure de notre panique, infiniment compréhensible celle-là. Plus homo sapiens est assujetti aux paniques collectives qui tournent aux pires exactions contre lui-même et contre la Vie, plus il prend conscience qu’il est la Conscience en voie d’éveil (comme le dit si bien Bouddha).

J’ai tenté de dépouiller cette histoire pour en montrer l’ossature en quelques étapes qui font, de notre époque, la fin de la deuxième ère et le commencement de la troisième, déjà longuement préparée. L’ère avant les empires a laissé le sédiment le plus fertile, celui qui revient à la surface par les peuples premiers. L’ère des empires apparaît comme un grand pressoir qui a révélé notre immense potentiel de sagesse, d’œuvres artistiques, de connaissances scientifiques, de transcendance de soi : l’assise de l’ère qui vient. 

La conscience a jeté ses petits cailloux dans la rivière agitée de ses propres tourments. Tout semble désespéré, mais seul est désespéré le sort des empires. Voilà qu’apparaissent en surface, là juste devant nous, les monticules sur lesquels nous pouvons marcher allègrement.

Jusqu’à maintenant, les gros chiffres, les grandes probabilités, les monstruosités n’ont été que les prémices des tout petits nombres. Les commencements ont toujours été infiniment petits et surtout, infiniment improbables : des torrents d’étoiles pour réaliser un merle. Aujourd’hui, lorsqu’il chante l’aube, il nous soulève et tout devient lumineux.

Peinture de Pierre Lussier

L’hymne à la femme insoumise

Hier, la fête nationale de la Saint-Jean-Baptiste. Devant une assemblée réunie devant le Parlement du Québec, mon épouse et moi avons déclamé l’hymne qui suit. Le Parti Présence Québec nous avait invités avec d’autres artistes à chanter l’espoir et la beauté. Nous n’avons pas chanté, heureusement pour tout le monde, mais voici le texte prononcé. C’est le dernier blogue avant une pause de blogues pour l’été. De retour fin août, début septembre. Bon été!

(Voix de Jean)

À quoi devons-nous résister de tout notre cœur? 
Au désespoir qui engendre l’impuissance.

Depuis des millénaires, les peuples conquérants surexploitent la nature, abusent de leurs semblables et méprisent le féminin. Toujours les trois ensemble : dominer la nature, les autres, les femmes. S’élever en rabaissant. 

Ils ont aujourd’hui de tels moyens qu’ils achèvent leur propre fin. Nous bâtirons le monde nouveau sur leurs cendres.

Mon épouse et moi avons décidé de vivre du côté de la résistance. Nous avons fondé la ferme collective d’utilité sociale Sageterre. C’est elle qui lira mon Hymne à la femme insoumise, car elle l’incarne plus que personne.

(Voix de Marie-Hélène)

Je suis la femme derrière l’histoire,
   celle qu’on a piétinée comme un territoire de chasse.

Ils sont venus des grands plateaux.
Ils sont descendus dans la poussière des chevaux.
Ils ont violé, pillé, massacré.
Ils se sont recouverts de fierté 
pour cacher le sang sur leurs vêtements.

Il est fini le temps des soumissions,
   de la femme à genoux.
   Je suis debout.
Il est fini le temps de la peur,
   de la femme écrasée.
Je suis la résistance sans haine.

Renversons l’histoire :
Là où les armes tonnent et les privilèges corrompent,
agissons comme l’eau d’un torrent : 
   indifférents aux profits injustes, aux menaces et aux canons,
   lavons les chemins de nos cœurs,
   arrêtons d’avoir peur et de désirer leur chaîne en or,
   libérons nos chants d’amour.

Terminée l’ère des patriarches,
   fini le temps des tout-puissants.
   Il n’était pas nécessaire de nous piétiner.

Maintenant que je suis dans la vallée,
mon cœur prend le peuple par le plus bas :
   il prend le pays par le paysan,
   le village, par l’exclu, 
   la ville, par l’immigrant.

Je suis femme, porteuse de vie,
   porteuse d’eau, porteuse d’enfants,
   porteuse de douleurs, porteuse d’espoir.
Plus jamais porteuse de soumission.

Terminée l’ère des patriarches,
   fini le temps des tout-puissants.
   Il n’était pas nécessaire de nous piétiner.

Je suis combattante par amour,
   car mes enfants, toi le trompeur, tu les envoies au front
   de tes guerres contre la terre pour ton seul enrichissement.
   Ils ont fait le deuil d’une maison, d’un potager,
   et du temps pour leurs enfants.

Je suis la Vie, j’ai pris le flambeau.
   Je ne t’ai pas estimé digne de vengeance. 
J’avais trop à refaire le monde que tu incendies.

Je suis vieille maintenant,
   pourtant mère porteuse de la vie nouvelle.

(Voix de Jean)

La grand-mère est morte, creusée par le combat. 
   Au-dessus de sa tombe,
   le vieux pommier couché derrière l’église soupire encore.
Les paysans l’entourent pour prendre ses conseils.

Sur une branche fragile qui ose encore un geste vers le ciel, 
   les enfants s’assoient pour regarder au loin dans la plaine.
Ils repartent avec un petit bonheur mû par la beauté :
   une avance d’amour pour leur longue traversée d’un pays pillé.

Le bonheur, le plus difficile des métiers, le métier qui donne vie :
   décomposer la rancune, recomposer la confiance.

(Voix de Marie-Hélène)

Je ne serai en aucun temps feuille au vent,
   servile et obéissante. 
On ne brisera jamais
   mon métier et mes fils à tisser des liens.
La mort ne peut rien contre moi.
Je veille sur toi femme de combat,
   et sur l’homme à tes côtés qui ne craint pas le féminin.

(Voix de Jean)

Lorsque la grand-mère combattante a tout donné sans autre attente
   que nourrir le pommier derrière l’église,
   les anges du ciel, comme pris d’une attraction irrésistible,
   sont descendus sur terre s’agenouiller à ses côtés. 

Ils ont recueilli l’essence de sa beauté, la moelle de ses combats,
   ils l’ont enfoui dans chaque cœur d’enfant. 
Ce n’était pas assez, il y en avait encore,
   ils en ont gavé les cœurs ébranlés
   par les crimes des conquérants.

Alors, quand ils sont revenus,
   dans la poussière de leurs chevaux,
   ils se sont épuisés à donner des ordres.
Nous étions sourds à leurs cris et à leurs armes.

(Voix de Marie-Hélène)

Terminée l’ère des patriarches,
   fini le temps des tout-puissants.
   Il n’était pas nécessaire de nous piétiner.

Le grand Requiem qu’a chanté Mozart,
   c’était notre messe, à nous, les femmes de la résistance.
Aujourd’hui, commence un monde nouveau sur le socle
de celles qui ont aimé sans peur et sans regret.
La guerre finit toujours par mourir dans les ruines.
L’amour inévitablement nourrit l’Arbre de vie.

Le Droit

On ne peut pas demander à la force de protéger ce qui lui enlèverait ses forces. Les droits n’ont d’existence que par le devoir de chaque conscience de voir et d’agir. Seule une solidarité de personnes pacifiques[1] peut les instituer, les animer et les garder vivants. Nous en avons parlé, le paradoxe du Droit vient de ce qu’une partie significative de la collectivité doit parvenir à placer la réalité au-dessus des idéologies.

La réalité, ce sont les individus, les personnes, les plantes, les animaux, tout ce qui vit. Les personnes qui vivent dans la réalité voient clairement que le bien qu’elles font engendre aussi du mal qu’elles ne veulent pas faire. Elles ne peuvent pas séparer les personnes, les collectivités et la communauté des vivants. Une idéologie est un système d’idées en autojustification de lui-même et déconnecté de ses avenants et de ses aboutissements, si bien que celui qui lui reste fidèle est sûr de faire le bien même en détruisant le monde tout autour de lui. 

Une société ne peut pas devenir une société de Droit tant qu’une part de la collectivité n’est pas arrivée à discriminer le réel de l’idéel, la valeur des êtres des valeurs de contrôle, c’est-à-dire tant qu’elle n’est pas capable de séparer le vital du mortel. C’est pourquoi le premier combat pour la démocratie se fait sur le front des consciences. 

La civilisation s’est enfermée idéologiquement dans deux impasses : l’idéalisme de la liberté « spirituelle » indépendante de la nature et le déterminisme qui nous assujettit totalement aux lois physiques et biologiques de la nature. Et plus étrange encore, ces deux principes, pourtant contradictoires, agissent ensemble pour nous paralyser. Nous serions impuissants puisque déterminés par la matière, et pourtant, surpuissants par la technologie!

Le chasseur-cueilleur ne pouvait survivre qu’entre les deux: sans dominer la nature ni se laisser dominer par elle. Il ne pouvait que se faufiler entre les deux, miser sur son intelligence pour composer avec l’intelligence de la nature. Il fallait même qu’il compose avec les siens pour penser et agir de façon coordonnée. Il n’avait pas le loisir de s’imaginer capable de déterminer la nature ni d’être déterminé par elle.  

Peinture de Pierre Lussier

Or, qu’est-ce que l’intelligence? Elle est ce qui ne peut être ni déterminée ni déterminante (dans les deux cas, elle serait mécanique). Entre le chasseur-cueilleur et la nature, la tension exigeait de se percevoir dans un rapport d’intelligence à intelligence. Dès qu’on regarde le moindre brin d’herbe, un moustique ou un cheval, nous sommes nécessairement saisis par l’intelligence qui se manifeste si clairement dans la nature et qui tend pourtant à lui échapper, comme pour faire un pas de plus vers la liberté. Ce n’est pas une intelligence centrée sur la connaissance, mais centrée sur la création, le dépassement de soi. Avec notre part d’intelligence, nous arrivons à comprendre quelques principes de la vie. Il y a une parenté d’esprit entre nous et la nature. Comment pourrait-il en être autrement? 

Alors, puisque nous comprenons des petits bouts de la réalité, nous pouvons nous donner le droit et même le devoir de participer à l’aventure de l’évolution. Nous pouvons légitimement tendre avec elle, vers plus de liberté et moins de souffrance. À partir du moment où nous découvrons quelques principes pouvant soulager la souffrance, nous devons le faire, dans la mesure de nos moyens et avec toute la prudence qu’impose notre ignorance.

Le Droit naît du devoir et le devoir naît de la conscience compassionnelle. Ce Droit devient un devoir parce que nous pouvons saisir le sens et le non-sens de la souffrance. Sans la souffrance pour nous avertir, on n’arrêterait pas de se blesser et parfois, mortellement. Une fois qu’on a compris l’avertissement de la souffrance, il n’est plus utile de la laisser nous dominer.

Bref, nous avons une intelligence de l’intelligence de la vie qui nous permet de participer au sens de la vie parce que nous pouvons comprendre le non-sens des excès de la souffrance et de la brutalité de la mort des individus. Voilà le chemin infiniment mince du Droit. 

Le Droit (comme la justice, la vérité, la beauté…) est indéfinissable positivement, mais il se définit dès que nous avançons dans la compassion et dans la compréhension du sens et du non-sens de la vie. Le babouin veut soulager la souffrance de son petit, il est compatissant; mais il n’arrive pas à saisir le sens et le non-sens de la souffrance; il ne voit pas de quelle manière il peut aller dans le sens de l’évolutionpour faire un pas en avant, et atténuer la souffrance. Cependant, dans sa conscience encore brumeuse, il fait de son mieux. On peut tergiverser longtemps sur le Droit, mais si nous nous plaçons dans la vie comme un animal qui est en mesure de ressentir et même de saisir quelque chose des principes de la vie, le Droit d’y participer devient le devoir d’y participer. 


[1] Pacifique veut dire : sans utiliser les forces de dissuasion, de rétribution et de manipulation

La démocratie en marche

Nous avons élevé au-dessus de nos têtes une machinerie économique si tentaculaire et puissante qu’elle échappe au contrôle humain. Au contraire, c’est elle, maintenant, qui contrôle le social et le politique. Et pour aggraver les choses, cette machinerie fournit les forces dissuasives, rétributives et manipulatrices à ceux qui sont déjà « dopés » par elle. Pour reprendre le contrôle de l’économie, il faudra un grand élan de la collectivité pour changer sa programmation. Comment y arriver?

Comme le font tous les écosystèmes, nous devons composer avec les deux mouvements de la vie : 

  • l’un vers la diversité, la différence, la complexification, l’originalité; 
  • l’autre vers les groupes de protection des valeurs définies et partagées qui solidarisent.

La conscience morale arrive d’abord chez les personnes comme l’aboutissement du premier mouvement. Le collectif va le plus souvent en sens contraire : il résiste aux initiatives des personnes. Souvent, « solidaire » signifie « penser et faire pareil aux autres ». La démocratie est l’aspiration des personnes à s’affranchir, c’est-à-dire à affronter la solitude, l’angoisse que suscite la distance nécessaire vis-à-vis du collectif pour arriver à la conscience morale et à la liberté. La liberté suppose évidemment l’affranchissement vis-à-vis des mécanismes de pensée qui fournissent un faux sentiment de sécurité collective. 

C’est pourquoi la base du Droit est la protection des individus en pleine mutation vers l’originalité, la liberté, la personnalisation. Le Droit vise à protéger les acteurs de changement, les personnes d’initiatives. Le Droit est d’abord le droit de vivre différemment, de penser différemment, de s’exprimer différemment, pourvu que la liberté des uns n’entre pas en contradiction avec celle des autres, mais au contraire la favorise.

La démocratie est la recherche de l’équilibre entre les deux mouvements de la vie : la tendance à une solidarité d’homogénéité et la tendance à l’originalité des personnes. Il n’y a pas de démocratie tant qu’un groupe de personnes n’accorde pas aux personnes le droit à la distinction, à la différence, à la dignité et à la reconnaissance de leurs valeurs intrinsèques. 

Peinture de Pierre Lussier

Cet équilibre entre la personne et la collectivité est fondé :

  • sur notre relation de dépendance avec la nature (car elle seule rend possible notre survie à long terme); 
  • et sur l’orientation de la nature qui tend vers l’intelligence et la conscience pour une vie avec moins de souffrance et plus d’harmonie, une vie heureuse où l’être humain est sa propre finalité comme personne et comme collectivité. 

Cet équilibre est forcément un devoir moral. Tant que nous pensons que nous avons des droits, nous sommes enfermés dans la situation de victimes. Nous sommes alors dans la soumission à la collectivité (dominée actuellement par la force). On reconnaît la tyrannie lorsque la personne affranchie est marginalisée, criminalisée, condamnée à la torture et à la mort. C’est l’obsession du tyran, le tyran ne pense qu’à tuer les personnes, mais la personnalisation nous appelle, car elle est le commencement de l’humanité. La collectivité doit arriver à permettre la naissance des personnes, mais elle ne peut y arriver sans que des personnes y mettent toute leur énergie. 

Les personnes affranchies ne peuvent convaincre que par deux qualités : 

  • l’absence d’utilisation de la dissuasion, de la rétribution et de la manipulation; 
  • et l’attraction de leur être original, moral, cohérent et sincère par l’intérêt qu’elle porte pour chacun et pour tous.

La naissance de la démocratie

La démocratie est d’abord une espérance qui repose sur l’inaliénable vocation des personnes humaines à prendre en charge leur destin tant individuel que collectif. Elle arrive au monde par le moteur de deux sentiments : l’indignation et l’espéranceJe suis scandalisé par l’état du monde, nous allons changer les choses.

Le mouvement vers la démocratie commence par le rapatriement de l’autorité morale pour la replacer en soi-même. C’est la naissance de la personne, l’accouchement de soi. La conscience personnelle s’émancipe des directives familiales et s’affranchit de la mécanique collective. Dans l’histoire de la pensée, il aura fallu un très grand effort pour fonder la liberté de conscience et d’action sur une vision cohérente de l’être humain[1]. L’être humain repose sur ce fondement : si je laisse les forces extérieures étouffer ma valeur intrinsèque (ma capacité de me constituer moi-même), je n’aurai de valeur que mon utilité dans la mécanique du monde. C’est l’« in-dignation » : le refus de perdre sa dignité, c’est-à-dire sa valeur en soi.

Une personne[2] qui est devenue une autorité pour elle-même acquiert progressivement des qualités humaines et relationnelles telles que l’écoute, l’honnêteté avec soi et les autres, la cohérence, l’empathie, la compassion, le souci du bien commun… Ses qualités augmentent sa crédibilité et sa fiabilité morale. L’utilisation de la force vient justement d’un manque de qualité morale : ne pouvant pas convaincre en faisant appel à l’intelligence et à la conscience, la force utilise la dissuasion, la rétribution et la manipulation.

La démocratie ne peut pas se développer dans une relation entre un harangueur de foule et un peuple subjugué. La démocratie se développe dans des discussions ouvertes, à l’intérieur de groupes capables de critiques vis-à-vis d’eux-mêmes, vis-à-vis de l’information, vis-à-vis des forces sociales, économiques, politiques et capables de se parler en toute franchise dans une agora à l’air libre. Un courant d’information, de réflexion et de décision doit passer entre les personnes jusqu’aux quartiers, aux villages, aux cités, aux régions, en prenant au niveau le plus local toutes les décisions qui peuvent l’être, pour s’élargir lorsque cela est nécessaire à des niveaux plus globaux. Le local et le global doivent se rejoindre, mais le maximum de décisions doivent être décidées au niveau local. 

Par ailleurs, la démocratie n’arrive pas au monde sur un drap blanc. Un monde est là. Ce monde vit sous le mode des rapports de force. Et ces rapports de force ont été intériorisés. Tout le système social, économique, politique est à l’intérieur de nous. Nous sommes forcément le premier terrain de la révolution. Lorsqu’après bien des luttes contre nos petits tyrans intérieurs et, sans jamais nourrir celui des autres, allant d’agora en agora, jusqu’aux États généraux[3], un peuple hautement diversifié se donne une constitution plus ou moins démocratique. Il tente simplement de résoudre le conflit entre la force et le Droit

Ce peuple n’est ni national, ni religieux, ni ethnique, il est humain; il vise à réduire la part des rapports de force vis-à-vis des rapports égalitaires. À l’heure où nous en sommes, toutes les négociations menant à une constitution se font sous le pouvoir des monarques de l’économie, des rois de l’information et des barons de l’armement. Les représentants des États généraux sont choisis en fonction de leur classe sociale et de leur pouvoir. Les constitutions ne franchissent qu’un petit pas à la fois vers la démocratie. Aucun État n’y est actuellement arrivé, tant s’en faut.

La constitution avancera de révolution en révolution. Révolution ne veut surtout pas dire revenir en arrière, mais se diriger vers plus de justice, d’équité et de participation. Il y aura des reculs parfois désespérants, des plongeons dans de nouvelles souffrances susceptibles de provoquer l’indignation, qui agira vraiment lorsqu’il y aura une impression de ne plus avoir rien à perdre. On est alors au plus bas fort de l’indignation. C’est là que des personnes qui ont dépassé la peur engendrent l’espérance, souvent au prix de leur vie.

Voici quelques éléments d’une démocratie :

  • l’éducation de tous à l’exercice responsable de la liberté pour que chacun soit le moins manipulable possible;
  • la libre expression : le devoir d’exprimer nos indignations et nos espérances pour induire l’évolution vers la démocratie;
  • la liberté d’association : le devoir de se regrouper pour faire avancer le Droit, c’est-à-dire la justice, l’équité, le respect de la vie, etc. (ce qui veut dire la lutte contre les milices privées armées);
  • le devoir de grève et de boycottage pour infléchir la courbe de l’injustice économique;
  • la déconcentration, la décentralisation et la séparation des pouvoirs (législatifs, exécutifs, éducatifs, sanitaires, judiciaires, religieux, économiques, informationnels) ;
  • le devoir de développer des réseaux d’information indépendants les plus fiables possibles et le devoir de dénoncer la désinformation;
  • l’inclusion de tous les êtres humains dans la participation sociale aux agoras de discussions, et donc, le devoir de lutter contre l’exclusion;
  • la justice et l’équité sociale, car il n’est jamais possible d’assurer la paix lorsque des individus sont maltraités économiquement ou autrement;
  • le respect de la nature et des lois de l’écologie, car nous dépendons tous de la nature;
  • la sortie du capitalisme de la croissance illimitée;
  • des élections libres et représentatives de la diversité, non pas pour la délégation de nos responsabilités, mais pour maintenir le dialogue.

Une société démocratique s’assure qu’aucune loi ne contrevienne à ces principes mais, au contraire, que toutes les lois y contribuent. La démocratie est une lutte perpétuelle. Les rapports de force cherchent sans cesse à utiliser les appareils démocratiques pour faire reculer les démocraties. Dans les situations d’attaques militaires fortement armées où la force est maître, les démocraties sont particulièrement vulnérables, car elles sont lentes à s’unir. Néanmoins, seules les solidarités de Droit peuvent faire plier les armes.

À l’heure où les démocraties nationales sont sous la tutelle des pouvoirs économiques internationaux, à l’heure où il serait nécessaire de bâtir une démocratie internationale ultra décentralisée, il nous faut un grand sursaut révolutionnaire.


[1] Cela s’est fait principalement au Moyen Âge (contre Averroès par Thomas d’Aquin) pour culminer chez Comenius (XVIIe siècle) et se consolider avec Louis Lavelle (XXe siècle).

[2] J’insiste, il ne faut jamais rechercher les infinis dans l’abstrait, l’abstrait résulte d’un processus de réduction par séparation, définition, schématisation. La réalité est infinie au microscope, au télescope, dans ses liaisons, dans sa complexité, etc. Les désirs sont des ailes qui n’ont de prise que dans l’air, l’eau, la terre. Le spirituel est dans la matière du monde qui est l’intelligence en évolution.

[3] États généraux : Grande assemblée visant à débattre en profondeur d’un sujet d’importance pour arriver à une constitution.