Les royaumes d’une très grande steppe traversée de montagnes, de lacs, de fleuves, de rivières avaient tous été vassalisés par une dynastie d’empereurs rusés et très puissants. Ah! ce qu’il en a fallu de chevaux de guerres, d’armes de fer et d’enfer. Par la victoire, l’empereur soumit des milliers d’esclaves. Par les esclaves, il fit d’immenses travaux d’irrigation, des murs infranchissables, des palais colossaux, des armes encore plus meurtrières… Par de telles armes, il captura d’autres esclaves, pour un autre cycle de croissance.
Rien ne l’arrête, plus l’empire est glorieux, plus les rois vassaux veulent se l’approprier. Il faut donc s’armer davantage et, pour cela, ajouter des tributaires et augmenter le tribut. Cela ne suffit pas encore, il est nécessaire d’assujettir aussi l’imaginaire, car c’est dans ce pays invisible et imprévisible que vivent l’espérance de la liberté et l’énergie de la révolte. L’empereur eut l’idée de rassembler les meilleurs esprits. Avec les meilleurs esprits : l’invention du calcul, de l’écriture, des parchemins, de la fonction publique, de la messagerie… Par eux : l’accumulation d’informations, de connaissances, de manuscrits. Voilà les intellectuels partis pour les mers de l’imaginaire. Grâce à eux : les lois, les règlements, les décrets, les comptes, les dettes, les jugements, les condamnations, la science, les techniques, les écoles… Les voici qu’ils se guerroient entre eux.
Mais ce n’est pas encore assez. Quelqu’un pourrait voir! Quelqu’un pourrait poser des questions sur la frivolité de leurs questions! Pourquoi devrions-nous consacrer nos vies à grossir? Un canard trop gras ne peut voler, un éléphant trop lourd s’épuise, un arbre au panache trop grand se fend en deux. L’empire doit conquérir l’infini, prendre possession de l’infini, l’encadrer et le clore sur lui-même dans une finalité attractive, esthétique.

Peinture de Pierre Lussier
Pour ce faire, les conseillers de l’empereur inventèrent les amphithéâtres et les spectacles. L’amphithéâtre enclôt le corps, le spectacle enclôt l’esprit. Au théâtre, l’acteur devient seigneur, roi, valet, esclave. Le spectateur traverse chacun des rôles, il s’identifie aux rôles par l’intermédiaire de personnages. Avec le temps, il s’identifie à l’ensemble, ainsi naît le peuple. Si bien que porter atteinte à la tête ou au cœur, c’est porter atteinte à l’intégrité du corps. En conséquence : tous pour l’empereur et l’empereur couronné pour tous.
Mais la gloire n’a de sens que par une finalité transcendante capable d’absorber l’infini de tous les infinis et de l’enclore. Il faut une finalité qui justifie le sacrifice humain pour une gloire surhumaine, éternelle. Aux grandes fêtes, des adolescents, des vierges, des enfants choisis pour leur beauté, habillés d’un blanc immaculé arrivent en processions, montent dans la joie et la lumière au sommet d’une majestueuse pyramide et là, ils sont sacrifiés pour atteindre la gloire des gloires, celle de l’Empire divin.
Mais qui sera le dépositaire ultime de tous ces secrets de l’empire qu’une conscience peut voir d’un seul coup d’œil dans un seul instant de lucidité? Qui sera le gardien de la porte, cette porte que l’on nomme la mort? Qui maîtrise cette porte? Celui qui l’a franchie peut définir la mort et la fonction de l’éternité. Il possède alors le pouvoir de la plus grande punition et de la plus grande récompense.
Cette tâche avait été confiée à Tano, le sage parmi les sages. Il vivait au cœur de la grande bibliothèque où se rassemblaient les archives, les informations, la mémoire, la science, l’art, les livres sacrés du mystère de la mort… Il s’assurait que personne ne sorte la tête hors de la connaissance du bien et du mal, du beau et du laid, du vrai et du faux, de la punition ou de la récompense éternelles, de l’art de la métamorphose, de la métempsychose et de l’illumination finale. Le mur au-delà de tous les murs. Tous devaient rester à l’intérieur de cette dernière enceinte.
L’empereur, évidemment, sait que Tano sait, mais il sait aussi qu’il n’ouvrira jamais la porte, car, derrière cette porte, se trouve le secret des secrets. Or Tano, enfant, l’avait entrevu. Jamais il n’oserait franchir le pas de l’expérience absolu. Qui oserait affronter l’inconnaissance? L’homme est petit, ses yeux fins, bridés et scrutateurs, son sourire séducteur, sa mémoire colossale, son intelligence ardente. Il devançait les questions, sa banque de réponses était considérable. Il était le geôlier des questions. Lui et l’empereur connaissaient la grande faille: tout l’empire tient dans la préférence supposée des hommes pour la sécurité plutôt que pour la liberté, pour le connu plutôt que pour l’inconnu, pour le défini plutôt que pour l’infini, pour la peur plutôt que pour l’angoisse.
La liberté est facile à mettre en pièces. Qui, dans la réalité des déserts, des steppes, des hautes montagnes, des jungles et des forêts, pourrait préférer la nature à la civilisation? Or, autour de l’empire, au-delà des murs et des lois, des théâtres et des spectacles, il existe des barbares et des sauvages. Leur misère et leurs souffrances sont les gardiens de l’esclavage. Qui se jetterait dans une jungle ou un désert pour éviter un travail de subsistance assurée?
L’empereur ordonna à Tano d’aller s’enquérir de la vie des sauvages et des barbares au-delà des murs. Il lui adjoint des soldats intrépides, des guides de grande expérience, des scientifiques, des artistes… Il fallait dessiner et raconter le malheur insupportable des hommes naturels qui affrontent le grand inconnu dont ils dépendent absolument. Ils s’équipèrent de chameaux et voyagèrent des jours avant d’arriver à la porte nord-ouest de l’immense empire. Courageusement, ils la traversèrent.
Une année durant, ils explorèrent les vastes régions hors les murs. Ils furent témoins de guerres entre barbares, d’anciens révolutionnaires qui dirigeaient d’une main de fer des petits royaumes qui ressemblaient à des enfers. Quelques familles fuyaient les barbares. Ces sauvages étaient nus, décharnés, misérables, souvent lépreux ou infestés de vermines.
Tano et ses hommes avaient décidé de revenir à la maison. Tout n’était que désordre et souffrance dans l’immense zone qu’ils avaient traversée, ils l’avaient cartographiée, traduite en récits éloquents, en dessins terrifiants et en pièces de théâtre tragique.
C’était sans compter le ciel bleu du désert et les rares éclairs qui se produisent lorsque la nuit glacée frappe la dernière brûlure du jour. Au dernier campement, alors qu’ils étaient aux portes de l’empire, Tano se réveilla en sursaut. Tout le monde dormait, le ciel était noir de nuit et diamanté d’étoiles. L’éclair avait été si bref, tout était resté intact, sauf la mémoire de Tano qui s’était déchirée en même temps que la toile de sa tente.
Il sortit par la déchirure. Sans raison aucune, l’angoisse l’étouffa. Ses voies respiratoires s’étaient gonflées comme dans une crise aiguë d’allergie. Il avait déjà connu des nuits en sueurs, au milieu d’une question sans réponse, mais là, il n’y avait ni question ni réponse, juste l’étranglement de l’angoisse. Il courut au hasard, espérant trouver un filet d’air. Dans sa précipitation aveugle, son pied heurta une pierre. Dans la douleur, il expira son dernier restant d’air. Une tache blanche se forma dans ses yeux et dans la tache apparut une charogne mangée par les vers et les asticots : sa maman. Le ventre qui lui avait donné la vie. Oui! un instant, petit garçon, il avait vu sa mère avant que son père ne bouche sa vue de sa main. Elle s’était perdue dans un simple boisé, un petit coin de nature oublié. Dans la panique, elle avait dû heurter une branche. Elle s’était retrouvée coincée dans une crevasse. On l’avait cherchée des jours…
À ce moment-là, bien malgré lui, l’air entra, puis sortit… et recommença… Cela se faisait de soi-même. Perdu dans l’infini, à la merci de l’air, son esprit oscillait entre l’angoisse et l’énorme besoin d’être enserré dans les bras de sa mère. L’aube s’était levée derrière Tano et brillait, orange, à travers un vieux figuier.
Tano alla rejoindre ses hommes et discuta. Il voulait aller au sud en direction des hautes montagnes aux sommets enneigés.
— Mais pourquoi? demanda le chef d’escorte.
— Je veux en finir, je veux savoir le fin mot à propos des sauvages. Nous n’en avons rencontré aucun qui n’était pas victime des barbares, aucun qui affrontait la nature nue sans les distorsions de la cruauté humaine.
L’escorte refusa, ils avaient les dessins, les témoignages, les histoires, cela leur suffisait. Néanmoins, six hommes se rangèrent lentement de son côté, car des étincelles surgissaient des yeux de Tano. Tano et ses fidèles, assis sur leurs chameaux avec leurs victuailles et leur matériel, se dirigèrent vers le sud. Tano leur avait demandé de laisser toutes leurs armes à ceux qui s’en retournaient, telle était leur meilleure sécurité. À défaut de nombre, il valait mieux paraître sans défense et sans richesse.
Assis sur leurs chameaux, ils marchèrent plusieurs jours. Puis, ils virent des fumées qui semblaient venir d’un haut plateau au pied d’un mont qui sortait la tête des nuages. Ils se laissèrent guider, traversèrent une grande forêt de pins, trouvèrent un chemin, le suivirent. Ils montèrent la sente sinueuse jusqu’au plateau. La piste était couverte d’empreintes de pieds nus et de sabots d’ânes. En haut, il y avait là des cabanes de bois assez bien faites, avec des petites ouvertures à volet et des portes basses de couleurs différentes. Les gens du hameau se rassemblèrent autour d’eux. Des dizaines de visages, enfants, femmes, hommes, vieillards les regardaient avec une grande curiosité et sans aucun signe de méfiance.
Par gestes, Tano leur expliqua qu’ils voyageaient pour connaître de nouveaux lieux, de nouvelles manières de vivre. La tribu trouva tout naturel que les étrangers n’aient aucune autre intention, eux-mêmes étaient contents, peut-être allaient-ils entendre parler de peuples lointains, de plantes merveilleuses, d’animaux étonnants comme leurs chameaux, par exemple.
Rapidement, chaque homme du petit équipage de Tano fut accueilli séparément par une famille. Ces gens parlaient entre eux avec très peu de mots. Comme des enfants en manque de vocabulaire, ils montraient du doigt une chose, ils faisaient un geste pour la relier à autre chose. Les gestes tenaient lieu de verbes, c’est-à-dire de liens. Leur visage était incroyablement expressif. Ils se servaient de tout ce qui les entourait comme d’un vocabulaire. Tano comprit que ce langage d’enfants silencieux leur permettait d’écouter la forêt, une nécessité de survie. Chaque membre de la petite troupe de sept apprit ce langage plutôt facile à comprendre, mais pas si facile à utiliser. Lorsque Tano s’essayait, ses gaucheries faisaient rire et cela permit aux autres de se lancer.
Les habitudes, les tâches, les mœurs, ils les découvrirent en les regardant vivre. Une vie simple mais laborieuse, il était facile de s’y habituer. Cette adaptation n’aurait pas été aussi rapide sans l’intérêt qu’éprouvaient pour eux certaines jeunes femmes qui n’étaient pas encore liées à un homme. Les rapprochements se firent naturellement. C’était d’autant facile que la femme restait dans sa famille avec son nouvel amoureux aussi longtemps que le couple ne semblait pas tout à fait confiant en son bonheur. Ensuite, ils pouvaient se construire une hutte à quelque distance de la famille. Sur les six hommes qui accompagnaient Tano, trois repartirent mécontents avec les chameaux et des vivres. Tano et les trois autres remettaient sans cesse leur départ. La douceur de leur femme, ses rires et son humeur plaisante les attachaient l’un à l’autre. Les femmes n’avaient pas besoin de se rebeller, puisqu’elles ne se soumettaient jamais.
Comme chacun savait tout ce qu’il y avait à faire : les coutumes, les soirées de musique et de danse, le travail aux potagers, la cueillette des fruits, la chasse du petit gibier, les visiteurs n’avaient qu’à observer et apprendre.
Lors d’une grande fête, au cœur de la nuit, Tano et la délicieuse veuve devenue sa compagne, aidés de la pleine lune, montèrent en haut d’un surplomb d’où on voyait le ciel et la terre s’étendre jusqu’à toucher leurs lèvres sur la ligne de l’horizon. Sur la dalle de pierre luisante où ils étaient, la femme s’éloigna de lui et parla par gestes comme elle en avait l’habitude. Elle y mit cependant une solennité particulière, comme pour livrer une intimité qu’elle avait cachée jusque-là. Du regard ou de la main, en avançant le pied ou en se retournant, elle pointait quelque chose, ajoutait un geste, prononçait parfois une syllabe et composait son poème. Tano répondait plus gauchement, mais se faisait comprendre.
À un moment, elle exprima :
— Le marais là-bas qui reflète la lune, c’est aussi mon ventre. Le ruisseau entouré de grands pins qu’alimentent les neiges fondantes de la montagne, c’est mon sexe. Tout ce grand territoire que tu vois, c’est moi, ma chair, mes ouvertures, mon sang…
Elle continua sa danse expressive en utilisant tout ce qui était autour d’elle et d’abord ce qui était en bas, dans une vaste vallée. Les rayons de lune se mirent de la partie pour parler eux aussi. Les oiseaux commencèrent à chanter et les montagnes à sortir de l’ombre.
— Si les oiseaux ne chantaient pas, continua-t-elle, si leurs chants ne se répandaient pas dans la vallée, tout resterait noir…
En élevant les bras pour montrer le ciel, elle pivota sur elle-même avec la grâce d’une flamme et referma ses mains sur sa poitrine comme pour dire : si je n’étais pas tout, je ne serais rien.
Il tenta de répliquer :
— Tu es belle comme la lune .
— Que veut dire « comme »? demanda-t-elle. Je ne comprends pas ce signe!
Soudain, il se rendit compte qu’il avait dit quelque chose d’insensé. Comparer, c’était tenter de relier quelque chose à autre chose par une seule ressemblance tout en laissant entendre que les deux choses étaient radicalement différentes. « Tu es belle comme la lune » veut dire : tu n’as rien à voir avec la lune, sauf pour la beauté : une énorme séparation pour une minuscule liaison.
Comprenant ce que vivait Tano, elle continua :
— Lorsque je souffre, les oiseaux chantent, lorsqu’un âne souffre, c’est moi qui chante. Tout résonne dans le même tambour. Sinon, comment la souffrance pourrait-elle trouver la joie?
Elle fit rouler ses mains sur son ventre pour qu’il voie qu’il avait rondi. À ce moment-là, Tano comprit que l’empire n’était qu’un monde enfermé, il découvrit la joie et écrivit le premier chant de la Terre.







