Il y a longtemps, sur un immense plateau de glace immaculée marchait une horde humaine. Je les distinguais à peine. Les rayons jaunes du matin coloraient la horde. On aurait dit une traînée de sable provenant d’un désert lointain. C’est en m’approchant que je reconnus les miens, mes ancêtres. Tête baissée, ils allaient à contre vent.
La neige qui tombait les blanchissait, les rayons blonds les jaunissaient. Des lambeaux de fourrure claquaient sur leur peau rougie de froid. Ils coupaient le vent glacé qui s’acharnait contre eux. On aurait dit des spectres fuyant la mort en poursuivant des odeurs qu’ils croyaient discerner dans l’attaque des bourrasques. De ma hauteur, je voyais bien une tache sombre au loin, devant eux, un marais peut-être encore chaud.
Un couple prenait du retard. La femme était grosse de promesses. L’homme la soutenait. Elle s’accroupit ou peut-être, s’effondra. L’homme avait un andouiller de renne qui lui servait de couteau. Il coupa des blocs de neige dense et dressa une petite hutte autour d’elle avec une habileté d’insecte. L’iglou de fortune disparut dans le blizzard.

Peinture de Pierre Lussier
À l’intérieur, l’homme avait déroulé sur le plancher de neige, une vieille peau de cervidé. Il couvrit la femme d’une autre peau, celle-là, souple et ambrée, la fourrure du côté de la femme pour la couvrir d’un doux rayonnement de chaleur. Accroupi comme elle et devant elle, il glissa ses mains et ses bras sous la fourrure, la frictionna, la réchauffa, l’enveloppa.
Ils étaient si vulnérables. Autour d’eux, le froid était dur de glace, un instant de nudité dans ce vent glacé et ils étaient morts. La femme portait dans son ventre un bébé qui allait naître dans ce froid mortel. Sans les mains chaudes de l’homme et leurs meilleures fourrures, elle serait morte en couche dans l’implacable indifférence des vastitudes gelées. Elle chanta des ayayas rythmés et déchirants. Ils se balancèrent au rythme des contractions, dans une lente ondulation. Une forme d’accouplement doux qui préparait l’ouverture.
Dehors, le soleil sortait des brumes. Des filaments bleutés, comme des aurores boréales caressaient la petite hutte de neige. L’homme sentit l’ardeur du soleil, ses mains se chargèrent de tendresse. Ses gestes sur la peau de la femme se mirent à rayonner une chaleur vivifiante. Des larmes coulèrent sur ses joues. Sous sa tendresse, la femme se détendit, son visage s’illumina. Ce court moment rassembla toutes ses dernières forces. Ses contractions l’enveloppèrent comme un géant formé d’un seul muscle. Elle hurla de douleur.
Elle accoucha dans les mains de l’homme. Leurs têtes tombèrent un moment sur l’épaule de l’autre. L’homme recueillit le bébé sur sa poitrine pour l’animer de sa propre vie et que la femme reprenne son souffle, ses forces et sa chaleur. Le bébé prit de difficiles respirations dans l’haleine de son père, toussa et cracha un mucus jaune que l’homme aspira de sa bouche et recracha. Ensuite, le petit lança un cri strident de vie.
Alors, l’homme donna le bébé à sa mère. Il coupa le cordon de ses dents. Le placenta arriva à son tour. Ils se le partagèrent comme un fruit sacré. Ensuite, l’homme s’assit jambes ouvertes. Elle s’assit adossée sur sa poitrine et allaita le petit. Des larmes coulaient de nouveau sur les joues de l’homme. La mère continua son chant qui apaisa le nourrisson et peut-être aussi l’homme. Le bébé s’endormit. L’homme resta éveillé, guettant les bruits du monde. Il décida de prendre la femme et l’enfant sous son aile. Il eut l’impression d’être soulevé.
Dehors, le soleil, maintenant vertical, réchauffait l’iglou de fortune en glissant ses rayons entre les blocs de neige. Le vent arrêta de siffler et s’agenouilla pour écouter les murmures de la femme à son enfant.
La horde avait suivi des odeurs. Ils étaient arrivés à la tache sombre dans une cuvette brune qu’une brume couvrait. Le ventre de boue fumait. Un film d’huile sur l’eau de surface jouait avec les couleurs de l’arc-en-ciel.
Attachés à de grandes cordes de cuir tressées, deux hommes se jetèrent dans la vasière. Dans une étrange nage palmée, ils arrivèrent à une patte de jeune mammouth qui émergeait. Ils y attachèrent une autre corde qu’on leur avait lancée, celle-là de l’épaisseur d’un bras d’enfant. Revenus au bord glacé, les nageurs se ressoudèrent à la horde. Telle une grande bête aux forces rythmées, ils tiraient l’animal. Les femmes lançaient des gémissements gutturaux qui leur donnaient un seul cœur battant de toutes leurs forces liées.
Le ciel se remplit de spasmes. Le soleil s’inclina en rougissant comme s’il voulait les aider de ses rayons. L’air devenait souple et presque chaud. La carcasse du jeune mammouth approcha. Lorsqu’elle bascula sur la boue gelée de la rive, la horde tomba d’épuisement et se tut un moment. Approchant de l’horizon, les tentacules du soleil s’étaient teintées de feu comme pour assécher la horde humaine. Autour d’eux, la neige brasillait.
Ils encerclèrent le jeune mammouth, l’ouvrirent, séparèrent les chairs pourries des morceaux encore vifs et saignants. Ils en avaient chacun une bonne quantité dans des poches de fourrure. La brunante se fit douce et calme.
La lune arriva à point nommé. Ses reflets dansaient sur la neige. Je ne sais par quel instinct, toutes pistes étant effacées, ils revinrent sur leurs pas en ligne presque droite. Ils arrivèrent au couple qu’ils n’avaient jamais oublié. Et là, ils construisirent une grande hutte de neige en creusant sous leurs pieds pour former des blocs qu’ils plaçaient au-dessus de leur tête. Ils allumèrent des brindilles et des copeaux avec un arc à feu. De ce premier feu, ils enflammèrent des cordes végétales qui trempaient dans une graisse au creux d’une pierre creuse.
Le couple les rejoignit dans la grande hutte de neige et tous les yeux se tournèrent vers le bébé qui se mit à pleurer. La nuit les enveloppa d’un édredon d’étoiles. Rassemblés et recueillis, ils mangèrent tous ensemble. Ils prenaient un gros morceau, en coupaient un bout, passaient le gros morceau au suivant. Ils chauffaient les bouts sur la lampe à graisse. Chacun y alla selon son appétit. Tous mangèrent, aucun ne fut oublié.







