Au-delà d’une pandémie, misères et lumières d’une civilisation, Jean Bédard

Revenons sur la convergence des grands problèmes de l’heure :

  • L’érosion des démocraties, la tentation du totalitarisme, l’accaparement des richesses par quelques milliardaires, l’endettement extraordinaire des personnes et des États (et la dépendance aux capitaux qui s’ensuit) montrent bien l’existence de mécanismes sous-jacents d’automatisation et de déshumanisation de l’économie. L’être humain n’est plus la finalité de son travail. L’économie est devenue une machine spéculative qui accumule les profits simplement parce que c’est sa structure de fonctionnement.
  • L’extrême pauvreté qui en résulte favorise l’explosion démographique qui elle-même devient une des causes de la pauvreté et de la détérioration de l’environnement.
  • La montée des capitaux, devenue une fin en soi, permet aux grandes fortunes d’acheter tous les moyens de son augmentation, la science comprise, et principalement l’agronomie pour engendrer la dépendance alimentaire et la pharmacomédecine pour exploiter l’anxiété de la mort. Cela interdit le principe de prudence, et la science au service du capital se met à jouer avec le feu, à prendre des risques sur le dos de la vie humaine et de l’environnement. Il s’ensuit des maladies liées à un environnement et des épidémies de virus de plus en plus résistant;
  • Le totalitarisme religieux unit les pouvoirs politique, économique à la religion. Dans une société totalitaire laïque, c’est la science (en réalité, le scientisme) qui s’est autoproclamée seule porteuse de vérité, aussi elle exerce dans le totalitarisme laïque la même fonction que la religion dans le totalitarisme religieux. L’effet le plus destructeur pour la culture, c’est que la « vérité » cesse d’être une valeur, elle devient un moyen politique, et donc, tout fondement s’effondre dans la culture, cela produit une généralisation de l’angoisse, en bref, l’anomie
  • Comme l’économie spéculative ne peut que s’accélérer, comme l’angoisse ne peut qu’augmenter, la surconsommation engendre une crise climatique en accélération. C’est comme avoir quitté le mode pilotage pour se retrouver dans le mode train sans frein : un train ne peut aller que de plus en plus vite sur des rails déjà construits avant lui. Lorsque le climat atteindra le seuil de la désorganisation climatique, il sera lui-même en mode irréversible.

L’économie spéculative fonctionne automatiquement. Elle engendre des monstres de richesses qui monopolisent tous les moyens du pouvoir. C’est ainsi que les hommes de pouvoir (supportés par les hommes serviles) ont engendré la machine qui, elle-même, les engendre. C’est comme si un ballon gonflable avait trouvé le moyen de construire une machine pour se gonfler, et toute l’organisation sociale est mobilisée pour la faire fonctionner. Il ne peut s’ensuivre que des excès et des éclatements, des catastrophes.

Il n’y a donc pas plusieurs problèmes graves, mais un seul : l’automatisation d’une économie spéculative qui ne sait que croître tel un cancer. Cette vision classique est assez juste, mais elle déresponsabilise l’homme de pouvoir autant que les hommes serviles.

Cette machine n’a que l’apparence de l’automatisme, c’est en fait de l’obéissance synchronisée, c’est-à-dire un énorme refoulement de conscience.

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Ce refoulement de l’axe de la conscience est nécessaire à l’aveuglement qui lui-même est nécessaire au fonctionnement mécanique de l’économie, sinon, l’être humain verrait les conséquences, et changerait les structures auxquelles il s’assujettit lui-même. Pour rester malade, non seulement, il est nécessaire d’« attraper » la maladie, mais il faut aussi avoir systématiquement rejeté tous les médicaments, d’où l’expulsion de toute sagesse du débat.

Rappelons que l’homme de pouvoir est « désaxé », il a perdu l’axe de la conscience. L’axe de la conscience relie la complexité effarante des valeurs ressenties à la complexité extraordinaire de la réalité, c’est donc un axe adaptatif; alors que l’axe du pouvoir relie l’idée d’un bien (un idéal) à l’idée d’un monde (une vision des choses) ce qui le rend aveugle à la réalité des conséquences.

Le philosophe Jan Patočka a cherché à comprendre l’extraordinaire violence du système nazi, celui tout aussi cruel du système soviétique et, plus sournois encore, celui du système capitaliste devenu spéculatif et transcendant. Il a voulu approfondir le mécanisme du refoulement de la conscience.

Ce qui finit par se concentrer dans le refoulement de la conscience, c’est la haine de soi activée par la peur du vide intérieur projetée dans l’idée de la mort. Cette peur et cette haine poussent inconsciemment l’homme de pouvoir vers le rituel orgiaque de sa propre élimination.

À quoi donc assistons-nous, sinon à la mondialisation d’un gargantuesque rituel orgiaque consistant à débrider la folie collective angoissée avant l’autosacrifice de sa propre substance spirituelle!

Un rituel orgiaque est une grande fête des perversions : pédophilie, viols, pornographie, banquets effrénés, beuveries, drogues, consommation de tout, élimination de tout référent moral. Une grande débauche pendant qu’on accumule les combustibles du bûcher où se termineront les derniers élans de l’ivresse.

C’est en cela que l’homme de pouvoir ressemble au Phénix dans sa légende originelle. L’homme de pouvoir recherche sa propre disparition en participant inconsciemment à la naissance de l’homme nouveau, de l’homme conscient. Il assassine les Socrate, les Bouddha, les Jésus, les Lao Tseu, les Gandhi, l’axe de la conscience et de l’adaptation. Mais en les sacrifiant, il les sacralise, et sans le vouloir, il les fait rayonner et vibrer dans le cœur de l’espérance humaine. Inconsciemment, et à sa grande surprise, il réchauffe l’œuf d’une fraternité comme Rome jadis a réchauffé l’œuf du communautarisme inconditionnel des premiers Chrétiens.

Mais c’est en cassant l’œuf (la structure) au bon moment que le poussin naît. Et c’est sur ce nœud que toutes les révolutions se sont cassé le nez.

Il nous reste donc à comprendre pourquoi les révolutions ont jusqu’à maintenant échoué, et qu’à chaque fois, le pouvoir s’est concentré en prenant des formes souvent pires.

Ensuite, nous serons prêts à réfléchir aux pistes de libération :

  1. ne jamais se soumettre, ce qui implique une autonomie intérieure;
  2. ne jamais lutter par la violence ou la manipulation, mais uniquement en faisant appel à la conscience;
  3. briser le clivage homme–femme ;
  4. préparer une résistance à long terme où on peut vivre l’écologie et l’autonomie;
  5. cibler d’abord la lutte à la pauvreté comme moyen de changer la structure économique;
  6. mobiliser vers la démocratie;
  7. entrer pleinement dans la métamorphose spirituelle.

Nous reviendrons sur chacun de ces points.

Le pouvoir ou la gestion bureaucratique d’une pandémie, Jean Bédard

Si je veux mieux comprendre le totalitarisme de l’homme de pouvoir, c’est que son visage n’a généralement rien de sanguinaire, son piège n’a rien d’épeurant, il est même plutôt séduisant. Peu à peu, on se retrouve dedans sans même s’en rendre compte. Après, après seulement, on voit des choses étranges et même inhumaines comme séparer des vieillards de tout réconfort. Sans le côté séduisant du totalitarisme, il n’y aurait jamais eu de génocides, de tortures systématiques, de mourants laissés seuls.

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Son arme principale, c’est la bureaucratie, parce que si vous enlevez toute qualité aux êtres vivants comme aux choses, il vous reste des nombres. Et avouez que des nombres, c’est plus facile à manipuler que des arbres, des oiseaux ou des personnes. Des nombres, on peut les mettre en colonnes ou en paquets, les déposer dans des tiroirs, et même les faire disparaître; des nombres, ça ne parle pas, ne crie pas, c’est incroyablement silencieux, c’est l’objet politique par excellence.

Beaucoup de philosophes ont étudié le totalitarisme dans son pire, une fois fanatisé, par exemple chez les nazis. Ils ont fait remarquer qu’un chef nazi pouvait aimer la musique la plus sublime, adorer ses enfants, faire preuve de sensibilité artistique remarquable, de curiosité scientifique, de génie même… En réalité, c’est le contraire qui est l’exception : seul un idéaliste peut devenir froid comme la pierre et mécanique comme un protocole de soins.

Le propre de l’homme de pouvoir est justement de tenter d’appliquer une idée parfaite et grandiose (évidemment la sienne) à un monde qu’il juge nécessaire de faire progresser. Si les chefs nazis n’avaient pas été sûrs de la valeur suprême de « l’ordre social de l’État national », ils n’auraient pu torturer tant de gens. Si les grands seigneurs du pétrole ne vivaient pas dans des tours de verre absolument convaincus de faire tourner le monde vers la croissance et le progrès, ils ne feraient pas mijoter la terre dans une grande marmite à gaz. Ils peuvent refouler à l’infini leur sensibilité humaine parce qu’ils sont mobilisés par une idée immense et des nombres extraordinaires. On peut même faire de la « vie » une idée sublime, et la placer si haut, qu’en bas, les êtres vivants sont oubliés et en perdent la vie.

Ce qu’il faut absolument comprendre pour changer les choses, c’est que les hommes de pouvoir ne connaissent qu’un axe : l’axe de l’idée magnifique et de l’objet abstrait, par exemple leur idée de « démocratie » appliquée à leur idée « d’Afghanistan », ou leur idée de la « vie » appliquée à leur idée des « personnes à protéger ».

Ils ne sont pas forcément méchants, ce sont même de bonnes personnes, il faut arrêter de leur prêter des mauvaises intentions, leurs intentions sont presque toujours bonnes et même généreuses. Le problème n’est pas là, mais dans un aplatissement de l’esprit, dans une abstraction de la réalité qui désensibilise.

Ils sont simplement incapables de percevoir le deuxième axe qui travaille dans la vie concrète, l’axe de l’adaptation : la tension entre les aspirations vitales ressenties par la conscience et la complexité extraordinaire du réel. Ce deuxième axe représente la tension entre l’empathie (ce que soi-même et les autres ressentent) et les conséquences (ce que le réel nous reflète de nos actions).

Louis Lavelle faisait remarquer que le sage laisse multiplier les valeurs, car les valeurs n’ont de valeur que dans la diversité et l’adaptation à la réalité sinon, c’est une puissance de destruction proprement « sur-humaine », c’est-à-dire placée au-dessus des êtres humains concrets. Et qu’est-ce qu’un être humain concret? C’est quelqu’un qui ressent la joie et la souffrance, qui pense, parle et décide, qui ne peut pas être un objet politique, mais un sujet politique, bref un être proprement embêtant. On ne peut pas dire de lui : « Il a bâti le Québec, il mérite qu’on le protège… », ce n’est pas un être du passé, à 90 ans, il est en train de bâtir le Québec et il mérite qu’on l’écoute.

S’il y a une valeur première, elle est primaire : la vie doit l’emporter sur l’idée de la vie, et tout idéal doit être corrigé par la multiplicité et la subordination à la réalité des conséquences. Sinon la morale et l’éthique ne sont pas la vie en marche, mais des nombres émoussant la sensibilité.

Oui, il y a l’axe abstrait entre par exemple les idées de justice que chacun peut avoir et une vision simplifiée du social, du culturel, de l’économique, mais il y a aussi l’axe concret entre l’aspiration pour la justice telle que ressentie dans nos relations avec le réel et la complexité bien réelle des relations humaines. L’artiste, par exemple, n’a pas une idée du beau qu’il tente d’appliquer sur du papier vierge pour faire sensation, si tel était le cas, son tableau ou son texte serait un concept, pas une œuvre d’art. L’artiste tente plutôt de refléter la tension entre la multiplicité des beautés et la multiplicité des réalités.

L’indissociabilité du lien entre les deux axes :

  1. l’axe de la conscience qui relie le cœur et la réalité;
  2. l’axe de l’intelligence abstraite qui relie l’idée d’un but à l’idée d’une chose…

… cette capacité bidimensionnelle de l’esprit humain inhibe les conduites inhumaines en renforçant la sensibilité des consciences. C’est pourquoi le début du totalitarisme arrive lorsque la pensée devient unidimensionnelle ou, si vous voulez, bureaucratique.

Pour atteindre à la violence, il ne faut pas nécessairement être méchant, il faut simplement avoir perdu le premier axe, il faut être désaxé.  Seul l’homme qui a perdu l’axe du concret peut vouloir le bien pour un autre plutôt qu’avec lui.

Qu’est-ce qu’une conduite bureaucratique cruelle : c’est tuer moralement et spirituellement des êtres de conscience sous prétexte de sauver leur nombre.

Heidegger disait qu’un tel homme avait perdu le chemin de l’être (l’axe de la conscience et de l’être), pour se fixer sur des idées et des représentations. Étrangement, pendant qu’Heidegger parlait si conceptuellement du « chemin de l’être », il participait au jeu du système nazi. Ce n’est pas ce qu’il a écrit qui l’a rendu complice, mais la façon dont il l’a écrit. Il a étouffé en lui la poésie (le lien cœur-monde) dans un langage défiguré par l’abstraction. Le poète Rainer Maria Rilke n’a peut-être pas dit autre chose qu’Heidegger, mais il l’a dit avec sa chair et son sang pour des hommes et des femmes de chair et de sang.

Le pouvoir et la conscience, Jean Bédard

L’homme de pouvoir peut avoir plusieurs visages : le clown, le psychopathe, le saint guerrier, le séducteur, le justicier, le révolutionnaire, le capitaliste et même l’anarchiste, mais il sait toujours que sans les armes, sans l’argent, sans le pouvoir de la manipulation, c’est lui qui serait dans la foule : serviteur, travailleur, esclave, mendiant.  Cela, il ne l’oublie jamais. «Si je ne suis pas en haut, je suis en bas; si je n’écrase pas, je suis écrasé.»

Dictateur

Il faut le distinguer des personnes à qui l’on accorde une autorité morale parce que, elle, elle nous retourne à notre propre conscience. Ces personnes-là, c’est autre chose, elles n’assujettissent pas, elles favorisent l’intériorité qui mène à la connaissance et à la conscience, les deux préalables à l’émergence d’une démocratie non dénaturée. Elles ne voient pas le monde comme une compétition sans merci, mais comme la lente montée de la conscience maîtrisant progressivement la force.

L’homme de pouvoir, lui, sabote toujours la conscience, y compris la sienne. Il a même développé l’art de la division intérieure, sorte de clivage interne. Guillaume de Paris, le moine inquisiteur qui a conduit Marguerite Porète au bûcher, l’a fait pour son « bien » à elle, convaincu de lui donner une chance pour le Paradis en lui faisant vivre l’enfer sur terre. Sans jamais douter de la supériorité de sa vision, il s’est substitué à sa conscience à elle, Marguerite. Il a agi comme s’il connaissait quelque chose au-dessus de la conscience, comme s’il existait une surpuissance au-dessus de toute conscience.

Élever une surpuissance au-dessus de la conscience constitue peut-être la seule erreur capable d’entraver l’évolution de l’humanité, le reste n’est qu’erreurs utiles. Car alors on projette dans cette surpuissance une légitimation de la dénonciation, de la séquestration, de la torture, du meurtre et autres tentatives pour détruire la conscience… Et si cette surpuissance n’est pas un dieu, ce sera la raison d’État ou la nécessité des profits…

On le voit, on l’expérimente, la conscience d’un groupe, d’une foule, d’un peuple est fortement en retard et tourne souvent en rond. La conscience s’infiltre dans les personnes qui, elles, peuvent influencer des groupes. D’ailleurs, c’est la conscience qui transforme l’individu (un élément indivis d’un ensemble) en personne (responsable de soi).

C’est pourquoi la démocratie ne doit jamais être considérée comme le règne des individus statistiquement dénombrés, la démocratie est une aspiration de la conscience, elle est l’émergence de personnes habitées par leur conscience défendant le droit de vivre, de s’exprimer, de renverser tout ce que l’on tente de mettre au-dessus des consciences. C’est pourquoi la base de la démocratie est l’éducation à l’exercice responsable de la liberté, elle est la liberté de conscience active contre les doctrines.

Dans une véritable démocratie naissante, le pouvoir collectif s’arrête là où la vie physique et morale des personnes réelle commence. Pourquoi? Parce que la première chose que ressent la conscience, c’est que la vie concrète d’un seul être vaut plus que la plus belle idée. Une collectivité peut se défendre contre un individu destructeur, mais doit lui laisser la vie et respecter sa conscience.

Mais la conscience est une intelligence adaptative, un voir au-dessus des moyens, une intelligence des finalités telles la beauté (mais pas une « Beauté » définie d’avance), la vérité (mais pas une « Vérité » définie d’avance), la justice (mais pas une « Justice » définie d’avance). La conscience ne peut imposer une forme particulière de justice qui soit au-dessus d’elle-même, sinon elle se détruit elle-même en se mettant au service d’une idée alors qu’elle est le regard sensible sur la réalité.

Et si une société ne sait plus faire la différence entre les idées et la réalité, alors cette société est dangereuse pour elle-même et pour les autres.

Médecine, misogynie et Santé publique

Pourquoi, dans la longue histoire de la santé, les femmes se sont généralement occupées de prendre soin de la santé et les hommes, de lutter contre la maladie? Encore aujourd’hui, renforcer la santé par une saine nutrition, les décoctions, les huiles essentielles, l’hygiène, les soins corporels, la naturopathie sont des affaires de femmes, et, par le fait même est regardé de haut par l’industrie médicale. Alors que la chirurgie, les médicaments, la lutte chimique contre le cancer, les hautes voltiges de la technologie médicale, l’hyperspécialisation, tout cela est historiquement masculin et affaire de gros sous.

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On l’a remarqué, l’approche traditionnellement féminine centrée sur la santé est holistique, c’est-à-dire qu’elle tient compte de l’indivisibilité du corps, du cœur et de l’esprit. Pour elle, un système vivant ne peut pas être divisé en systèmes indépendants comme c’est le cas dans un mécanisme. Dans une mécanique, les pièces sont séparables et remplaçables et il n’y a pas de principe de santé globale.

L’approche holistique de tradition féminine et l’approche mécaniste de tradition masculine ne peuvent pas avancer vers la connaissance avec les mêmes méthodes scientifiques (la même épistémologie).

Les sciences mécanistes masculines se développent en isolant des causes linéaires : ceci produit cela. Comme elles étudient ce qu’elles supposent un mécanisme, c’est exactement la bonne méthode. Et comme c’est la méthode développée à la période classique (XVIIe siècle), c’est la méthode reconnue. Évidemment, la réalité biologique force de plus en plus à multiplier sans cesse les causes et les effets, à les placer en réseaux, cela complique; la science classique devient multifactorielle, alors, on tente de compenser par de puissants ordinateurs (la bio-informatique). Mais on reste dans le même paradigme. On sent qu’une révolution biologique est en cours, mais elle n’a pas encore changé les méthodes officielles.

En revanche, les sciences holistiques sont forcées de réinventer, et pour le moment, elles n’ont pas de méthode reconnue parce qu’elles font face à des êtres vivants dans toute leur complexité. Néanmoins, par empirisme, par études documentées de cas, par observations minutieuses, elles avancent, mais elles avancent autrement.

La théorie de base de l’approche holistique est beaucoup plus probable (l’être vivant n’est pas une machine), mais elle a un sérieux problème de méthode et de financement. La théorie de base de l’approche mécaniste est très peu probable, mais possède des méthodes reconnues et n’a pas de problème de financement.

C’est pourquoi la complémentarité des deux approches est pour le moment la meilleure solution. Hélas! David et Goliath n’ont pas l’habitude de collaborer.

J’ai travaillé en santé publique quelques années, j’ai remarqué qu’on y pratiquait les deux approches, mais dans deux écoles souvent rivales. Par exemple, l’approche mécaniste (qui lutte contre la maladie) imagine immédiatement la distanciation sociale (séparer les systèmes). L’approche holistique (influencée par le travail social) ne peut imaginer un moyen unique et, d’ailleurs, impraticable à long terme (l’être humain est un être biopsychosocial). De plus, les organisations sociales et économiques fonctionnent elles-mêmes comme des systèmes vivants et non comme des machines avec un bouton « arrêt » et « redémarrage ». Rappelons que l’approche mécaniste est unidimensionnelle et donc, ne tiendra pas vraiment compte des « effets collatéraux », elle ne les évaluera même pas.

L’approche holistique cherchera des moyens favorisant la santé, proposera des protections adaptées, socialement et économiquement viables (masques, gants et lavage des mains, distanciation lorsque c’est possible…), cherchera à diminuer le stress (qui affaiblit immédiatement le système immunitaire), favorisera l’exercice en plein air, la musique, la lecture, les arts; elle tiendra compte de la pauvreté, de l’isolement de certains, pensera aux conséquences sous tous les aspects… Le monde politique trouvera cela trop compliqué parce que cela demande à tout le monde de réfléchir à tous les niveaux de responsabilité. Mais justement, il vaut peut-être mieux que tout le monde pense plutôt qu’un petit cercle fermé.

Allons un peu plus loin. L’approche médicale mécaniste est très influencée d’une part, par l’approche statistique et d’autre part, par son grand besoin de capitaux qui la rend très dépendante des industriels.

Pensons aux médicaments, aux vaccins, l’approche pharmacologique n’est pas uniquement scientifique, rares sont les médicaments dont nous connaissons la totalité des « mécanismes » agissants. En général, après un travail de biochimie qui serait trop long à vérifier dans tous les détails, on se lance dans l’étude statistique des effets bénéfiques et d’un certain nombre « d’effets secondaires ».

Pour avancer, elle se limite au principe de précaution[1] plutôt que de s’imposer le principe de prudence[2] qui ralentirait fortement sa démarche. À moyen terme, cela n’est pas sans danger pour les êtres humains et pour l’environnement.

Liée à la pratique de la pharmacie, la nécessité de grands investissements qu’impose sa double approche (biochimique et statistique) entraîne la recherche non pas nécessairement vers le plus grand bien pour le plus grand nombre de personnes, mais vers des profits suffisants pour satisfaire les investisseurs. Et ici, on ne parle pas de petits enjeux économiques, mais de milliards.

En Santé publique, les statistiques jouent un rôle clef, mais ici, c’est surtout la « tentation » politique qui peut déformer la science. Lorsqu’on a le cancer, on devient tout à coup très dépendant vis-à-vis de l’oncologie pharmaceutique; lorsqu’une société est en pleine pandémie, elle devient très dépendante vis-à-vis de la Santé publique. Or comme je le disais, la Santé publique n’est pas une science campée ni du côté mécaniste ni du côté holistique, elle est polarisée. Cependant, dans le contexte politique actuel, l’approche mécaniste et statistique, essentiellement unidimensionnelle, prend facilement le devant.

Le dirigeant politique se cache volontiers derrière la Santé publique lorsque le risque est élevé (« C’est la science qui le dit »), et la Santé publique tombe facilement dans le panneau. Alors que la science n’a rien à décider et n’est certainement pas équipée pour le faire, on la voit soudain, ordonner.

La réalité est nécessairement holistique et très complexe. Pourtant, les dirigeants ont presque tous joué comme s’ils faisaient une partie de billes alors qu’ils devaient jouer à une sorte de jeu d’échecs, je veux dire à un jeu hautement complexe. Comme des amateurs, ils ne semblaient jamais être capables de prévoir le coup suivant. Par exemple, le sens commun disait que le confinement complet sur plus de deux semaines allait engendrer des conséquences majeures pouvant dépasser les effets bénéfiques. Ils n’étaient évidemment pas préparés, mais justement, dès le départ, il fallait réunir un grand conseil de crise avec multiples regards différents afin de travailler à quelque chose de praticable et ce, pour ne pas tomber dans une approche simpliste toujours dépassée par les événements.

[1] Malgré l’absence de certitudes dues à un manque de connaissances techniques, scientifiques ou économiques, il convient d’agir tout en prenantdes mesures anticipatives de gestion de risques. Il appartient alors aux autres de prouver que nous avions tort.

[2] N’agir qu’à partir du moment où on a un degré de certitude suffisant pour pouvoir répondre de nos actions. Il appartient alors à nous-mêmes de prouver que nous avions raison.

Pandémie et totalitarisme, Jean Bédard

Devant une catastrophe, la tendance est au totalitarisme. Nous l’avons dit. Mais je ne parlais pas forcément du totalitarisme religieux, ni du totalitarisme communiste, il y en a d’autres. On combat le totalitarisme par la séparation des pouvoirs, et toute réunification des pouvoirs conduit au totalitarisme.

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Le pouvoir de l’argent est aujourd’hui fortement intriqué à celui de la science, surtout en pharmaceutique et en médecine. Or, dans nos cultures, ces branches de la science si fortement enchevêtrées avec les capitaux consacrés à la recherche ont aujourd’hui énormément de puissance car nous avons peur de la mort comme jamais. Et lors d’une pandémie, ce pouvoir a tendance à fusionner avec le politique, si bien qu’on entend des présidents, des premiers ministres, des maires dire qu’ils suivent les ordres de la Santé publique qui tout à coup n’est plus une science qui cherche à connaître les faits, mais un acteur politique qui dicte des règles du jeu qui parfois contreviennent aux plus élémentaires droits de la personne. Et que dire, si par malheur! un quidam trouvait un remède contre le covid-19 qui ne rapporte rien à la Big Pharma. Pour le pouvoir de « l’argent-scientifique », une maladie est une source potentielle de profit.

Remarquez que j’aime la science peut-être même anormalement, mais justement, lorsque la science se retrouve à la merci du financier, je fulmine et m’inquiète sérieusement de notre sort.

Ce totalitarisme politico-scientifico-financier, tout le monde le voit et le comprend facilement. Je veux ici, dans ce blogue, simplement poser la question : pourquoi cela passe si naturellement, presque sans rouspétance; pourquoi le totalitarisme s’infiltre si facilement en temps de crise alors que c’est généralement lui qui, involontairement, crée les crises?

Pourquoi jouer constamment au jeu du dominant et du dominé, alors que la coopération entre des pouvoirs séparés est toujours plus favorable et adaptative aux situations réelles?

Le premier à convaincre du caractère morbide de la domination et de son corolaire, le totalitarisme, est évidemment l’homme de pouvoir lui-même. Sa conscience lui fait voir sa dépendance, mais plus il sent cette dépendance, plus il la maudit, et la retourne queue sur tête. Tout à coup, ce sont les autres qui sont dépendants. Exemple : « Ce sont les petits travailleurs qui dépendent de moi, proclame le PDG, c’est moi qui crée de l’emploi ». Mais en réalité, il n’est que le résultat de leur travail.

Pour arriver à ce renversement complet, l’homme de pouvoir projette dans la nature sa propre attitude, il imagine que le règne animal est basé sur la « loi du plus fort ». Il a des arguments de son côté : « Si j’ai des armes, de l’argent et des moyens de manipulation, je peux dire : fais ceci, et on le fait. » Il ne s’agit donc pas de loi naturelle, car les animaux n’ont pas de mitraillettes et de canons, ils ne sont pas tous d’égale force, mais il n’y a pas de différence si excessive qu’un seul peut en tuer mille autres en quelques minutes.  Les armes renversent les jeux de dépendance. L’individu dépend évidemment de la communauté, mais s’il a des armes, c’est tout à coup la communauté qui dépend de l’individu. »

Quand j’étais dans la vingtaine, j’ai été moniteur dans un camp de vacances pour jeunes délinquants. Un jeune a réussi à déjouer la surveillance, à voler une carabine, et il est revenu au camp. Il nous a dirigés plusieurs heures avant l’intervention de la police.

L’argument est persuasif. La violence des armes a effectivement le pouvoir de renverser le jeu de la dépendance. L’argent peut faire la même chose, car beaucoup sont prêts à abandonner leur indépendance pour un salaire, surtout si on leur a enlevé tous les autres moyens de subvenir à leurs besoins. De même, le beau parleur peut faire beaucoup avec de belles promesses surtout s’il s’accapare du micro et enterre la critique. Et que dire de celui qui s’accapare des connaissances et des moyens de connaissance? Que dire de celui qui peut utiliser ou peut-être manipuler la science pour arriver à ses fins?

La « Loi du plus fort » est l’invention de l’homme armé de mitraillettes, d’argent, de pouvoir médiatique, et qui s’est accaparé en plus du pouvoir de la science (de la connaissance), mais cette loi n’est pas naturelle et elle n’est pas sans faille.

Dans la nature, une telle loi serait si peu adaptative que l’espèce qui la pratiquerait disparaîtrait rapidement. Il est vrai que chez beaucoup d’herbivores, les mâles se concurrencent sur le terrain de la force physique, mais ce sont les femelles qui orientent et déterminent les décisions familiales et celles du troupeau. Les mâles développent principalement le vecteur de la force physique alors que les femelles développent le vecteur de l’intelligence adaptative. Il ne viendrait pas à l’idée d’un troupeau de chèvres de laisser les décisions du troupeau au « mâle dominant ». Le « mâle dominant » va gagner un pouvoir de reproduction mais pas un pouvoir de décisions. Les femelles sont assez nombreuses pour se ficher de la « puissance » du mâle, elles ne sont pas folles, elles gèrent elles-mêmes leur survie et celle de leurs progénitures. Ce que je dis ici n’est valide que pour plusieurs espèces, mais cela démontre que la « loi du plus fort » n’est pas « la » loi de la nature.

Cependant chez l’être humain, l’arme se développe outre mesure et vient renverser les rapports de dépendance et de collaboration. Cette disproportion entre le missile téléguidé et le rebelle qui n’a que ses poings, on la retrouve entre le milliardaire et celui qui gagne à peine sa subsistance, entre les vedettes de Tout le monde en parle et la femme sans domicile fixe, entre le grand spécialiste de médecine et l’analphabète. Et si ces quatre puissances s’unissent, la disproportion est presque absolue.

Et dans ce cas là, il n’y a plus qu’un seul pouvoir d’opposition : la capacité des désarmés à se solidariser en surmontant la peur des armes, l’indifférence face à l’argent, la capacité critique vis-à-vis des beaux-parleurs et l’intelligence contre la science achetée. Seule la désobéissance pacifique solidaire peut renverser les choses, sinon, c’est la compétition pour les armes les plus puissantes dans un jeu de conquêtes, de guerres et de puissances économiques.

Pour éviter cette solidarité des désarmés, l’homme de pouvoir divise : récompense les uns, punit les autres; favorise les obéissants, défavorise les hésitants; distribue les privilèges, élimine les opposants. La société se fracture entre extrêmement riches et extrêmement pauvres. Mais du même souffle, il tend à unir les quatre pouvoirs dans sa main, c’est ce qu’on appelle le totalitarisme. Et s’il produit l’insécurité dans les populations, il règne seul.

Que cela soit devenu notre histoire humaine me bouleverse, mais ce qui m’importe, c’est l’autre histoire humaine, celle qui s’accumule chez les laissés pour compte, dans les décombres, les marges, les campagnes abandonnées, cette histoire qui va bientôt sortir de terre à mesure que les dinosaures s’enfonceront dans leurs bêtises. C’est là où je veux vous amener.

Le fondement paternel de la domination, Jean Bédard

Je dois revenir sur le fondement paternel et misogyne de la domination, car presque tous les commentaires en font une sorte de lutte des sexes où il y a des bons et des méchants, des gagnants et des perdants. Mais penser ainsi, c’est déjà être plongé dans l’imaginaire et dans la culture de la domination.

La misogynie est essentiellement culturelle, mais pas dans un sens nationaliste de culture, elle appartient à une grande famille culturelle née dans des conditions particulières il y a vraiment très longtemps, les cultures de conquête, cultures qui sont devenues hégémoniques justement parce que conquérantes. Dans cette misogynie culturelle, tout le monde est perdant : les femmes parce qu’elles sont assujetties; les hommes parce qu’ils sont poussés à jouer les gros bras sur la scène politique, économique, militaire; les enfants parce qu’ils sont éduqués aux jeux de rôles. Rien de cela n’est favorable à l’épanouissement des personnes, ni des familles, ni des groupes, ni des peuples. Tout le monde est perdant.

J’ai parlé de l’homme de pouvoir, et j’en parle encore parce que la culture misogyne est fortement « genrée » et éduque les hommes à ce jeu, ceux qui ne veulent pas jouer sont ostracisés.

J’ai fait une aquarelle qu’on trouvera peut-être choquante, c’est mon émotion, mais lorsqu’on regarde la misogynie de par l’histoire et de par le monde, c’est tellement plus grave que l’iniquité salariale.

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J’ai dit que le discours de l’homme de pouvoir ressemble à ceci : Je suis un sujet décideur, tu es un objet décidé. Il s’agit en premier lieu d’un clivage entre « je » et « tu », un clivage qui dépersonnalise « je » (moi) autant que « tu » (l’autre) :

  • le « tu », c’est-à-dire l’utilisé, parce qu’il est réduit à l’état d’instrument;
  • le « je », c’est-à-dire l’utilisateur, parce qu’il est enfermé dans un jeu de domination sans pardon.

Gabriel et moi avons fait remarquer que le capitalisme spéculatif qui est le nôtre et qui est constitutif des cultures de domination n’a qu’une seule « valeur » : le « profit ». Mais que veut dire ce mot? Il veut surtout dire ne pas faire profiter, ne pas répartir les revenus de production ni au profit des travailleurs, ni au profit des consommateurs, ni au profit du bien commun, mais uniquement au profit des investisseurs. Il s’ensuit que malgré toutes les bonnes intentions, les entreprises sont orientées vers « le bien » des investisseurs, car ceux-ci ont le pouvoir d’investir ailleurs en une fraction de seconde. L’investisseur n’a pas d’appartenance à une industrie, mais uniquement au profit. Il n’a jamais à rendre compte du bien ou du mal que fait l’entreprise dans laquelle il investit, mais uniquement de la croissance des profits (14%, 24% bravo, et oublions comment se sont faits ces profits excessifs).

C’est le jeu, un point c’est tout, la règle de base du « Monopoli » économique. Ce n’est pas une affaire de bonne volonté, mais la dépossession complète de l’économie qui cesse d’être une affaire d’échanges pour répondre à des besoins réels personnels ou collectifs, mais un jeu structuré qui exige de créer des faux besoins auxquels il faudra répondre par des fausses réponses dans le but d’engendrer des « profits » en croissance débridée. C’est cela que Gabriel, avec d’autres économistes, appellent le capitalisme spéculatif. Et je suis d’accord.

Mais pourquoi se déposséder, se dépouiller de nos valeurs pour n’être plus que des instruments et des compétiteurs dans un jeu à une seule « valeur », si c’en est une? Pourquoi une telle amputation? Car enfin, il s’agit de notre humanité, je veux dire de notre capacité à percevoir des valeurs multiples et à les pratiquer économiquement, socialement et politiquement.

Voilà pour moi une grande question : Pourquoi acceptons-nous d’être dépouillés de ce qui fait notre humanité pour devenir des instruments aux mains de quelques dominants (eux-mêmes dominés par ce jeu)? Même nos gouvernements supposément démocratiques et donc, en principe indépendants de la spéculation économique, sont prisonniers de ce jeu par leur endettement.

C’est en étudiant l’histoire universelle de la misogynie que j’ai trouvé un début de réponse. Cette réponse est un peu psychanalytique, mais éclaire quelques soubassements qu’il faut affronter. Nous abandonnons notre humanité, sujet de valeur, pour entrer dans le monde de la non-valeur (« le profit »), parce que notre humanité nous angoisse, et elle nous angoisse parce qu’elle s’enracine dans le féminin.

Je m’explique. Avant d’être des « je », des sujets de valeurs, plus précisément, avant notre naissance physique, nous étions dans quatre ventres : le ventre d’une femme, le ventre d’une famille, le ventre d’une communauté et le ventre de la nature. Nous étions donc dans un « nous » et nous n’étions pas encore différenciés de ce nous.

Avant même notre naissance, un couple s’est mis à parler de nous sans pouvoir dire « il » ou « elle ». À l’accouchement, nous sommes devenus des « tu » sexués. Et c’est beaucoup plus tard que nous sommes devenus des « je » distincts. C’est en disant « tu » que nous devenons « je ». Nous devrions donc conjuguer les verbes ainsi : nous nous aimons, tu m’aimes, je t’aime. « Je » ne devrait pas être la première personne, mais la troisième.

Cependant, se voir ainsi, troisième, donne le vertige, car c’est reconnaître notre dépendance absolue vis-à-vis de tous ces ventres : la nature, la communauté, la famille et notre mère. Alors, on a appris à commencer par « je » et à imaginer que tout le reste est un tas d’objets à notre disposition dont certains sont utiles, d’autres ne sont que des déchets.

Évidemment, cela se passe avant la naissance de notre conscience et de notre identité propre, je veux dire avant l’appropriation de notre être vulnérable plongé dans l’interdépendance vis-à-vis de tous les vivants et principalement vis-à-vis du féminin.

Dans les bras de sa maman, le bébé est un gouffre de besoins, c’est la mère qui est une réserve de ressources. Dans sa première année, « je » est d’abord un immense vide qui ne peut vivre qu’en se remplissant du lait de sa mère. Ce sentiment ne peut être supporté que si l’amour subsiste.

Il est tentant de renverser complètement les rôles, de dire : « je » suis la ressource et « tu » dépends de moi. Ainsi naît l’attitude de la domination. Tout à coup, le « maître » qui dépend complètement des femmes, des paysans et des serviteurs qui le nourrissent, renverse la situation, réussit à croire que ce sont les autres qui dépendent de lui.

C’est pourquoi je pense que la domination est toujours à la fois misogyne, anti-paysanne et dévastatrice de la nature. Elle est surtout et toujours l’hypnose de la conscience, car la conscience est l’incapacité de se cacher à soi-même la vérité de sa dépendance.

À quoi ça sert de vieillir?

Attention mon enfant ! Du respect pour ton grand-père ! Devenir vieux, c’est long. Il faut travailler fort, creuser les traits, boursoufler les paupières, allonger les oreilles, voûter le dos, tout faire au marteau et au ciseau. Toujours creuser, vider, enlever, pour découvrir le trésor et finalement le donner. Tu verras, c’est plus difficile que tu ne le crois. Tu serais mieux de commencer tout de suite.

— Mais à quoi ça sert, grand-père?

— Ça sert à jouir de ne plus servir à rien pour enfin prendre le temps d’aimer des petits bonshommes comme toi.

Vieillir, quelle responsabilité! Se retrouver éclaireur, être regardé comme la finalité même de la vie. Car c’est bien cela être vieux, c’est être la fin de la vie. Chaque enfant, chaque adulte se dit en regardant un vieux : « Quoi! je vais devenir ça! »

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Cacher ce vieillard que je ne saurais voir.

Par quel fondement ce que nous deviendrons, c’est-à-dire vieux, peut-il être le flambeau qui fait vivre plutôt que le visage qu’il faut cacher? Voilà ma question en ce moment.

Et si le fondement n’était pas de l’argent! Et si le fondement était le mouvement organisateur, l’élargissement créateur, l’onde de la vie prenant de plus en plus de légèreté pour prendre de plus en plus de liberté!

Pour bien vieillir, il faut peut-être se réhabituer aux vagues, aux courants, aux mouvements de l’utérus créateur, réapprendre à être inutile, et donc à faire partie d’un tout qui jouit de lui-même juste parce qu’il est beau et grandiose. On dit que nous sommes de la poussière d’étoiles. C’est faux. Nous sommes une organisation de poussière d’étoiles, nous sommes partie prenante du mouvement organisateur qui ne pense qu’à se diversifier comme une œuvre musicale, à se complexifier comme une œuvre littéraire, à s’unifier comme une œuvre sculpturale, à s’approfondir comme un cœur d’artiste…

Bref, une vieille personne approche enfin de la fin de cette sorte de mort où nous ne sommes utiles qu’à faire quelque chose. Elle termine cette étape pour commencer réellement à vivre de vie, d’amour, de joie d’appartenance à quelque chose de grand, de si grand qu’il n’a pas de but puisqu’il est le but. C’est comme l’affranchissement de l’esclavage de l’utilité. Les vieux ne sont insupportables qu’à ceux qui n’aiment que la machine à faire des piastres.

Donc, ne jetez pas les vieux aux ordures de la solitude, car c’est de nous, de notre histoire, de notre essence qu’il s’agit.

Plusieurs anthropologues affirment que la misogynie est née le jour où des hommes de bonne volonté se sont dit : « On va protéger nos femmes. » Car protéger, comme protéger une voiture, c’est décider pour elle, contrôler son environnement, la « stationner » là où on juge qu’elle sera sans danger… Bref, c’est la traiter en chose. On peut aussi décider pour cette personne que sa santé consiste à tout faire pour ne pas qu’elle meure, quitte à la tuer de solitude. Une personne ne doit jamais être objet de protection, mais sujet de sa vie.

La santé, ce n’est pourtant pas l’absence de maladie, ni la pleine forme de nos vingt ans, la santé, c’est l’onde organisatrice, l’intelligence et la direction de la vie dans notre corps. Sa finalité n’est pas de lutter contre la mort, sa finalité est de créer en nous et à travers nous une œuvre toujours plus vibrante et plus profonde. C’est pourquoi les vieux sont la beauté du monde. Et si dans une culture, ils ne représentent pas la beauté du monde, c’est que cette culture n’est pas belle du tout.

Évidemment, avec le vieillissement, la santé travaille dans une organisation biologique qui se complique, bafouille, et même dérape… Mais elle fait de son mieux. Son devoir n’est pas de nous condamner à la réclusion éternelle sur terre. L’univers est grand. Elle veut nous libérer. Elle a ses manières. On peut aider la santé, mais s’acharner contre elle ne fait qu’augmenter le degré et la durée des souffrances physiques et morales.

La mort que nous n’aimons pas, disait le poète Rilke, c’est celle qui nous prend avant que notre propre mort soit mûre en nous. (…) Car nous ne sommes que l’écorce, que la feuille, mais le fruit, c’est la grande mort que chacun porte en soi.

Une mort réussie est l’aboutissement d’une intense maturation. La mort mûrit mieux si elle est enveloppée avec amour plutôt que refoulée et combattue comme l’ennemi numéro un.

Vous comprenez que je parle de la mort comme l’essence même de la vie qui nous emporte plus loin que le monde où tout le monde panique devant un virus alors même qu’ils ne font pas grand-chose pour assainir l’environnement. Vous ne voudriez tout de même pas vivre toujours et à jamais dans cette machine à utiliser et puis jeter!

Vous voulez changer le monde! Vous allez commencer à le changer lorsque, vieux et arthritiques vous vous installerez sur un banc de parc pour regarder les enfants jouer, et que vous en éprouverez un plaisir fou. Alors un des petits vous regardera heureux, et il se dira : « C’est pas tous les jours facile, mais à la fin on est heureux ».

La vie travaille de l’intérieur, elle travaille contre la gravité pour élever un arbre vers le soleil, pour faire bondir une chèvre de montagne, pour dresser debout un grand singe des steppes, un homo sapiens, afin qu’il regarde au-dessus de l’herbe, qu’il scrute l’horizon, qu’il découvre le monde. En chacun d’entre nous, la vie a lutté contre la pesanteur. Et il faudrait maintenant céder, se laisser exclure, accepter d’être mis à part ! Il faudrait prouver par nos démissions, nos acceptations, nos résignations que le seul but de l’existence ce n’est pas d’être, mais d’avoir ! Non, sortons légions pour crier notre droit de vivre entourés. La vieillesse, c’est l’esprit de la vie au moment du décollage, le grand geste d’aimer les bras ouverts, le grand cri de la confiance dans toute sa maturité. Enfermer cela, c’est tuer l’espérance elle-même.

Il appartient à chacun de juger du moment de son envol. Priver une personne de la possibilité d’achever sa vie terrestre au moment voulu pour un bon décollage entourée des personnes aimées, cela est de la pure cruauté. Personne, pas même la plus pure bureaucratie des bonnes intentions, ne doit interférer sur l’élan intérieur de l’acte suprême de notre liberté : partir dans un acte d’amour.

Mais enfin, quel est le fruit de la vieillesse, le fruit que nos ancêtres considéraient sacré et qui maintenant fait hausser les épaules ? Quand, par exemple, vous regardez une vieille personne, le regard hagard et pourtant scrutateur comme si elle cherchait quelqu’un à qui se confier à travers tous ceux qui ont cessé de circuler autour d’elle… N’avez-vous pas le sentiment qu’il se passe, ici, une sorte de tragédie…

Imaginez un verger cultivé avec grand soin durant 87 ans, il est chargé de fruits. Les gens s’affairent autour, mais personne ne cueille quoi que ce soit. Et pourtant, partout on se meurt d’une sorte de faim obscure, d’un désordre de vivre le cœur déboussolé.

D’un côté les fruits, de l’autre les affamés, entre les deux, le pont effondré de l’héritage. Alors, qu’est-ce que j’ai à donner qui pourrait faire vivre d’amour et d’espérance ? Qui viendra cueillir, ne serait-ce qu’un souffle de ma vieillesse?

Qu’est-ce que la vieillesse?

C’est la concentration du fruit, son déballage : on arrache les pelures, on presse à froid pour produire l’huile essentielle… On veut extraire l’ultime substance du sentiment total… C’est la préparation au grand déménagement, vous n’avez droit qu’à une petite valise que vous voulez donner, parce que c’est en la donnant que vous pouvez découvrir sa valeur. Voici mon héritage de force morale et de joie de vivre : je te le confie parce qu’il est l’ultime fruit de ma vie. Si tu le prends, tu sauras ce que vaut une vie humaine et moi, je saurai ce que vaut la mienne.

C’est la rencontre intime. Qu’est-ce qu’une rencontre intime ? Deux personnes : l’une déjà dépouillée, l’autre qui le sera un jour.

Vieillie à point, la personne est préparée à cette rencontre parce qu’elle n’a plus rien à regretter, à justifier, à pardonner, à excuser. Elle n’a rien à perdre, tout lui a été enlevé sauf ce qu’elle est, sauf ce qu’elle vaut et qu’elle connaîtra si l’amour traverse la rencontre intime. Aimer, c’est ressentir le plaisir de recevoir l’être humain qui est là devant moi. C’est reconnaître sa valeur.

Si nous savons vieillir, nous savons porter et faire mûrir, telle une femme enceinte, l’enfant qui se prépare pour le grand voyage. Cet enfant, c’est le sentiment synthèse, le sentiment total. Ce n’est plus un tas d’émotions éparses, juxtaposées à un tas d’idées mélangées, c’est la synthèse de toute une vie. Un tel sentiment est aussi complexe et indécomposable que L’Hymne à la Joie, de Beethoven. C’est une œuvre d’art à l’état d’être vivant.

Savoir vieillir, c’est savoir se rassembler en un seul grand sentiment exprimé en une seule expression faciale. C’est offrir le visage de ce que nous sommes.

Mais il faut au vieillard un ami intime, une fille ou un fils intime, qui ait acquis la plus grande des vertus : la soif d’un sentiment nu et intégral. Quel que soit ce sentiment, il acquiert la conscience de sa valeur dans l’intimité d’une relation vraie.

Aucune jeunesse ne peut s’en passer. Si, dans une culture, les vieillards ne savent plus donner ce fruit, si la jeunesse ne sait plus le recevoir, alors cette culture est pour ainsi dire moribonde. Comment peut-on parler de culture, alors que l’acte même qui la fait exister n’est plus le rituel sacré de la naissance des êtres à l’ultime fin de leur vie ?

Qu’est-ce qu’une culture ? C’est ce qui oriente le sens de l’existence en liant les générations entre elles.

Faire de la mort, la mort du lien entre les générations, c’est tuer la culture.

J’ai résumé ici quelques propos de mon petit livre : Se soigner du cancer sans se faire tuer, j’aurais pu aussi l’intituler : Se soigner du Covid-19 sans se faire tuer.

 

L’homme de pouvoir, Jean Bédard

J’ai dit que la cause de la grande déchirure entre l’être humain et la nature dont il dépend est à rechercher dans l’origine des civilisations conquérantes. On reconnaît ces civilisations parce qu’elles sont misogynes, esclavagistes et convaincues de leur supériorité. Qu’elles soient d’Orient ou d’Occident, elles fonctionnent par le même moteur à deux mouvements : la domination et la soumission. Les deux ont un point commun, ils sont programmés et conditionnés l’un par l’autre, aussi indispensables l’un que l’autre à leur tragique déconnexion vis-à-vis des impératifs de la nature dont ils dépendent. Du plus haut au plus bas, toute la cité semble obéir, non pas comme dans une fourmilière qui reste adaptative, mais comme dans un concasseur, incapable de faire autre chose que dévorer ce qui l’entoure.

Le chevalier de la mort

 

Réfléchissons un moment à la dynamique des automatismes du système.

Je l’ai dit, un moteur à deux mouvements, deux pistons comme dans un moteur à combustion, mais pour faire tourner une seule roue qui n’est capable que d’une seule chose : la « conquête », puisque cette roue a pour propre de consommer toujours plus que ce que ses ressources peuvent produire.

Cette conquête avance sur trois fronts :

  1. l’exploitation des femmes;
  2. l’exploitation des pauvres;
  3. l’exploitation des « ressources naturelles ».

Derrière cela, il y a une attitude et aussi, la création d’une loi. Nous en parlerons bientôt.

Il est capital de remarquer qu’il n’y a pas l’épidémie, pas la marginalisation des femmes, pas le clivage social jetant une partie de l’humanité dans la plus grande misère, pas la crise alimentaire, pas l’extinction des espèces animales et végétales, pas la désorganisation climatique, pas l’acidification des océans… Il n’y a jamais un risque isolé, une crise, un drame, une tragédie, une catastrophe, c’est toujours tout cela en même temps, mais organisé en système symptômes.

Ce qui veut dire qu’il n’y a qu’une seule maladie, et c’est notre maladie, la maladie de l’homme : la peur de lui-même. Et il a raison d’avoir peur de lui-même cet homme, il n’a pas d’autres ennemis. Par le fait même, nous sommes tous embarqués dans un seul mouvement thérapeutique, dans un seul mouvement d’amour pour notre conscience tourmentée. Nous devons chacun et tous ensemble apaiser nos peurs, sortir de notre schizophrénie et atterrir sur terre.

Aucun des rêves que nous composerons sans tenir compte de notre nature et de la nature ne pourra prendre vie sans tourner à la ruine. Et cela est une très bonne affaire, car justement notre bonheur commence avec cette reconnaissance : nous devons composer avec la nature et avec nos angoisses. Arrêter de fuir, tel un animal en panique. Apprendre à nous installer, ici, dès maintenant, dans la vie de notre corps, de notre cœur et de notre terre.

 

Les pensionnats pour vieux, Jean Bédard

Étrange! tous devaient se confiner pour protéger les aînés du COVID-19; deux mois plus tard, dans quelles conditions les a-t-on laissés mourir! Pourtant, rien n’était aussi prévisible.

On se demande souvent : pourquoi est-ce que les prévisions du simple bon sens, l’information à propos de réalités qui sautent aux yeux, la sensibilisation aux souffrances les plus immédiates rejoignent-elles toujours les mêmes cercles de personnes, comme si les autres, souvent aux commandes, appartenaient à un autre monde ? Ce clivage social rend extrêmement difficile la solidarité informée qui devrait être le moteur de nos démocraties.

Dans les années 1950, lorsqu’on faisait l’autopsie du nazisme, beaucoup de philosophes éclaireurs ont étudié cette question, car elle est à l’origine des grandes catastrophes : les aveugles conduisent les aveugles, et ceux qui crient « Le navire fonce droit sur le glacier » ne sont entendus que par une minorité qui n’arrive pas à renverser la vapeur. Parmi eux, Hermann Broch a marqué mon imaginaire en distinguant l’éclaireur de l’hypnotiseur.

  1. Le premier fait appel à la conscience et à l’intelligence, à la complexité d’une situation réelle et à l’effort mental pour la comprendre; l’autre endort la conscience et la pousse vers l’insouciance : « Tout va bien aller », « Suivez-nous, on sait où on s’en va »;
  2. Le premier fait appel à la responsabilité, à l’adaptation, à l’action et à des changements profonds; l’autre raconte que tout se passe comme prévu, qu’il n’y a qu’à faire comme tout le monde;
  3. Le premier doute puisqu’il pense; l’autre est sûr de lui puisqu’il ne pense pas;
  4. Le premier demande de sacrifier des privilèges, des habitudes, des facilités pour entraîner des changements profonds; l’autre ne met jamais en doute l’équité de ces privilèges;
  5. Le premier n’a pas droit aux haut-parleurs, le deuxième a bien assez de succès pour s’y hisser.

Il semble que seul un grand choc peut réveiller un somnambule.

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Ce clivage social nécessaire au fonctionnement des cultures fondées sur la domination (et donc sur de graves inégalités sociales) était contré dans les cultures adaptatives par la non-exclusion des femmes, des enfants et des aînés dans les discussions et les décisions, au contraire, ces trois groupes formaient des cercles particulièrement écoutés. Une des causes du drame actuel des personnes âgées c’est qu’on veut à tout prix les protéger comme si elles étaient inaptes.

Nous devons nous rendre au palais des hypnotiseurs, prendre leur micro, et parler même si nous sommes vieux, arthritiques, cancéreux ou hypersensibles.

Gabriel nous a parlé du « capitalisme mondialisé », donc celui de la Chine comme celui des États-Unis. Si nous avons compris son argumentaire, le code d’entrée dans ce mode de relation, c’est« utilisez, jetez », c’est-à-dire marchandisez tout. Il nous a parlé des légumes qui, devenus marchandises, sont enlevés de la bouche de ceux qui ont faim pour les jeter dans les poubelles de ceux qui sont amplement rassasiés. Et moi, je crains que, nous, les personnes âgées, soyons les dindons de cette manière de faire. Non seulement nous sommes exclus, mais on nous encourage fortement à quitter nos familles et nos communautés pour aller se faire vider les poches dans un grand pensionnat où nous sommes traités comme des mineurs afin de mourir sans héritage ni matériel ni spirituel. J’appelle à un redressement de nos derniers nerfs pour changer cette situation. Nous devons, autant que les enfants et les adolescents, entrer dans l’arène politique, faire partie des Grands-mères en colère.

Jean Giono écrit dans Solitude de la pitié : « Viens, suis-moi. J’ai ici ma vigne et mon vin… Tu as vu l’amour de mon chien? Ça ne te fait pas réfléchir, ça? Viens, venez tous, il n’y aura de bonheur pour vous que le jour où les grands arbres crèveront les rues, où le poids des lianes fera crouler l’obélisque et courber la tour Eiffel; où devant les guichets du Louvre, on n’entendra plus que le léger bruit des cosses mûres qui s’ouvrent et des graines sauvages qui tombent; le jour où, des cavernes du métro, des sangliers éblouis sortiront en tremblant de la queue. »

Voilà une belle peinture de notre avenir lorsque nos consciences sortiront de leur hypnose.

 

La marchandisation des produits agricoles, Gabriel Leblanc

S’il est de ces sujets qui font actuellement beaucoup jaser, l’autonomie alimentaire est certes du compte. Et pour cause! La pandémie qui sévit présentement nous force en quelque sorte à réfléchir à la façon dont nous nous organisons socialement. Maintes limites du système socio-économique sont exhibées de façon crue, telles que le traitement que nous accordons à nos aînés, nos modes d’approvisionnement en marchandises diverses, les conditions salariales médiocres des travailleurs essentiels, etc. Alors que notre dépendance à la production alimentaire globalisée s’affiche remarquablement, l’insécurité alimentaire latente se révèle. Or, des questionnements légitimes s’imposent : comment ne plus être à la merci du système mondialisé de l’alimentation? Comment pouvons-nous assurer collectivement que tous et chacun soient nourris en qualité et en quantité suffisantes, même en temps de crise?

Ce blogue constitue le premier d’une série de trois et se propose d’analyser les conséquences d’une alimentation « marchandisée », c’est-à-dire soumise aux « lois » du marché. Cette analyse est réalisée dans le but de proposer des pistes de solutions concrètes, attaquant de front les conséquences indues d’une alimentation propulsée par le système de production agro-industrielle que l’on subit aujourd’hui.

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Agriculture locale

De tous les articles, textes et réflexions que j’ai consultés, peu nombreux sont ceux qui s’aventurent à reconnaître les limites du système agroalimentaire actuel. Pourtant, comprendre comment nous sommes nourris, en pointer les failles et se mettre en garde contre les aberrations qui caractérisent le système de production agro-industrielle sont autant de pistes qui nous permettraient d’imaginer des solutions véritablement saines et porteuses d’une transformation sociale.

Pour ce faire, il convient de décortiquer le système agro-alimentaire et de comprendre comment il induit à l’aliment son caractère de marchandise. À partir de là, il nous sera possible de mieux comprendre comment les accès économique et physique à la nourriture sont restreints par certaines forces du marché (blogue 1). De plus, réfléchir l’alimentation autrement demandera de se poser cette importante question : collectivement, voulons-nous faire de l’alimentation un droit ou un privilège (blogue 2)? Finalement, je tenterai de proposer, depuis l’analyse réalisée, des solutions qui répondent à tous les enjeux identifiés (blogue 3).

Analyse théorique de la valeur des aliments

Avant d’aboutir dans les mains du mangeur, la nourriture transite par toute une série d’intermédiaires spécialisés du secteur agro-alimentaire, qui correspond aux différents « maillons » de cette « chaîne » d’approvisionnement alimentaire (allant de la semence jusqu’à la table du consommateur). Par exemple, entre le producteur et le consommateur, on retrouve actuellement ces différents maillons : les banques, les entreprises agrochimiques, d’autres fournisseurs d’intrants, les semenciers, les grossistes, les transformateurs, les détaillants et j’en passe.

On pourrait également concevoir le système agro-industriel comme une usine où chacun des départements représente les différentes entreprises qui constituent la chaîne d’approvisionnement. Un système alimentaire où le niveau d’industrialisation est nul connecterait directement le producteur au consommateur : l’aliment est récolté du champ et distribué ensuite au consommateur. Plus on augmente le niveau d’industrialisation – donc plus on ajoute d’intermédiaires entre les sphères productrices et consommatrices – plus on tend vers une industrialisation marquée, vers un système qui prend les apparences d’une usine. Le terme « agriculture industrielle », quant à lui, renvoie à l’état actuel de la chaîne d’approvisionnement. Il faut donc voir l’industrialisation de l’agriculture comme un processus en action, et non pas comme un fait accompli, immuable : un système agro-alimentaire peut être plus ou moins industrialisé.

La compréhension des implications d’une telle chaîne, par laquelle circule l’aliment, est nécessaire pour envisager de proposer des solutions transformatrices, donc des réponses qui ne reproduiraient pas les contraintes d’accès imposées par l’aliment « marchandisé ».

D’emblée, tous ces intermédiaires infligent à l’aliment l’addition d’une certaine valeur monétaire, qui se calcule essentiellement par la quantité de travail nécessaire à chacune des étapes de sa production, puis par les autres coûts « fixes » de production y étant liés (frais d’entretien des bâtiments, électricité, carburants, etc.) : par exemple, pour qu’un aliment puisse être acheminé chez le grossiste, il faut d’abord qu’il soit cueilli du champ et transporté vers le réfrigérateur de conservation; qu’ensuite, il soit entassé dans des caisses et déplacé dans une remorque; que celle-ci soit conduite jusqu’à l’entrepôt d’un redistributeur alimentaire, traversant parfois des distances immenses et irresponsables; que cette livraison soit reçue par un commis. Les coûts nécessaires à l’aliment pour qu’il puisse parcourir chacune de ces étapes correspondent à autant de valeurs qu’on ajoute à son prix final. À cela, et c’est sans doute l’élément focal de l’analyse actuelle, s’adjoignent aussi des valeurs qui correspondent aux marges de profit que les patrons accaparent à chacune des étapes de la production – afin que fructifient les différentes entreprises qui composent la chaîne. Cette valeur est communément appelée plus-value et est largement détaillée sur le web et dans certains ouvrages.

À toutes les fois que l’aliment traverse un maillon, donc qu’il passe aux mains d’une entreprise, celle-ci lui induit une « valeur ajoutée » qui se justifie par la quantité de travail nécessaire au processus et par les autres coûts de production. Et au bout de la chaîne, lorsque l’aliment repose sur la tablette d’un supermarché, le coût affiché sur l’étiquette reflète ces additions de profit. Ce qui est alors payé n’est pas l’aliment en tant que tel, c’est-à-dire que ce n’est pas la valeur de l’aliment abstraite du travail nécessaire à sa production : le prix ne représente pas la valeur nutritive de l’aliment, mais plutôt tous ces profits que la chaîne d’approvisionnement – en contexte d’agriculture industrialisée – inflige à cet aliment. Or, on paye à l’entreprise d’agrotoxiques, à la banque, au grossiste, au transporteur, au détaillant – autant de maillons qui composent la chaîne – la part des profits qu’ils ont réclamée à chacune de étapes de la production.

Cette explication, approfondie dans un certain niveau de détail, illustre comment l’aliment est considéré comme « simple » marchandise. De fait, la nourriture voyage d’une main à l’autre en raison de son caractère marchand : sa circulation dans la chaîne d’approvisionnement est conditionnée par le profit qu’elle engendre, du producteur jusqu’au consommateur.

L’accessibilité : une notion essentielle

Plus le prix d’un aliment est élevé, moins son accès est généralisé : il s’agit d’une règle élémentaire s’appliquant effectivement à n’importe quelle marchandise. En ce sens, la valeur marchande est discriminante puisque sa variation (à la baisse ou à la hausse) détermine le nombre de personnes y ayant accès. Les campagnes d’achat local, auxquelles je dois au moins attribuer le mérite de ramener l’attention vers les producteurs locaux, peuvent ainsi être considérées préjudiciables, car tous ne bénéficient pas du même accès à ce type généralement plus coûteux d’alimentation. Or, réfléchir l’alimentation locale doit nécessairement s’accompagner de mécanismes servant à prévenir que celle-ci ne soit accessible qu’à une partie de la population.

L’accessibilité de l’aliment, étroitement liée à son caractère marchand, est donc fondamentale à la réflexion et à l’institution d’un système agro-alimentaire capable de nourrir tout le monde, nonobstant son appartenance à un statut social particulier. Réfléchir les solutions à l’autonomie alimentaire, c’est-à-dire miser sur la production et la consommation locales, c’est d’abord s’assurer que tous les individus puissent avoir accès aux aliments produits, sans quoi nous ne sommes pas, à proprement parler, dans la résolution véritable du problème. Ne pas régler ces enjeux d’accès perpétuerait d’autres enjeux déjà existants, et l’insécurité alimentaire (ce qu’on cherche à régler!) demeurerait tout aussi présente. En d’autres mots, les mêmes personnes qui la subissent actuellement resteraient, une fois de plus, les grandes délaissées.

Il est cependant nécessaire de distinguer entre deux formes d’accessibilité : l’accès économique et l’accès physique.

L’accès économique correspond à la capacité financière d’une personne à se procurer un aliment : un individu moins nanti devra nécessairement se contenter d’une alimentation plus limitée en termes de quantité ou la compromettre avec des denrées moins nutritives, engendrant des problèmes au niveau de sa santé. Travailler à limiter les contraintes de l’accès économique permettrait, par exemple, d’assurer à tout le monde une part équitable de nourriture, autant du point de vue de la quantité que de la qualité.

L’accès physique, quant à lui, est à la capacité qu’une personne a de se rendre en un lieu où des aliments frais et nutritifs sont disponibles. Actuellement, par exemple, plusieurs quartiers ou villages n’offrent pas de services alimentaires propices à une nutrition suffisante. On qualifie d’ailleurs ce phénomène de « déserts alimentaires », un fait bien documenté. Dans ce contexte, l’accès au transport devient un enjeu dans l’accès à la nourriture. Une personne sans moyen de locomotion voit donc ses choix alimentaires restreints par l’accès physique. De même, plus les lieux d’approvisionnement sont loin, plus l’accès physique est diminué.

Ces deux formes d’accès se trouvent effectivement au cœur du problème alimentaire d’aujourd’hui et doivent nécessairement être abordés (et réglés!) pour que puisse naître une autonomie alimentaire véritable, capable de nourrir tout le monde. De plus, elles doivent être comprises conjointement puisqu’elles s’expliquent mutuellement : si l’aliment est vendu au plus offrant, le supermarché s’installe où il le trouve. La valeur marchande de l’aliment dicte à la fois qui pourra se le procurer (accès économique) et où s’installeront les marchés d’alimentation (accès physique). Or, les problèmes d’accès économique et physique doivent être combattus simultanément, et cela n’est réalisable qu’en concentrant les efforts sur la source du problème : la marchandisation de l’aliment.

L’initiative gouvernementale et sa débarque probable

Les solutions collectivement imaginées doivent nécessairement prendre en compte ces faits, sans quoi seront perpétuées les conséquences insensées du système agro-industriel d’aujourd’hui.

Dernièrement, le gouvernement annonçait d’un ton optimiste qu’il allait financer une entreprise montérégienne – la Ferme d’Hiver – pour qu’elle développe une expertise dans la production d’aliments « québécois » en serres durant la période hivernale. Fière d’une technologique inaccessible pour vous et moi, l’entreprise promet une culture en étages de fraises, bouleversant quelque peu cette idée de « manger saison ». Une bonne nouvelle? J’en suis peu certain. En fait, mon ambivalence repose sur ces interrogations : qui pourra se permettre d’acheter les fraises d’hiver de cette entreprise? Seront-t-elles économiquement accessibles pour l’ensemble de la population? Il vaut effectivement d’essayer certaines pratiques – produire en hiver est un défi, même si plusieurs fermes le font déjà! – mais s’assurer que les produits qui en découlent soient accessibles à tous doit s’imposer en amont de la réflexion.

Si le pari actuel du gouvernement est de miser sur une production locale d’aliments à haute valeur ajoutée, de façon telle que seule une partie privilégiée de la population puisse se les permettre, nous serons loin d’être sur la route de la sécurité alimentaire. En finançant quelques entreprises spécialisées (les gros joueurs), on provoque en quelque sorte une offre alimentaire limitée, en plus de compromettre la vitalité des fermes à plus petites échelles. Cela risque d’induire une surenchère pour l’obtention de ces produits. Et une autonomie alimentaire assurée uniquement pour les plus favorisés n’a rien d’une « autonomie » à proprement parler : c’est un privilège accentué. Car ces gens, ces presque deux millions de demandes d’aide alimentaire faites chaque mois au Québec (vérifiez ces chiffres, ils sont exacts!), seront les grands exclus d’un système local d’alimentation, accentuant les disparités entre les riches et les pauvres et exacerbant les tensions sociales. Réfléchir avec sagesse plutôt qu’avec promptitude, voilà ce qui permet d’éviter des solutions qui mettraient de côté les mêmes personnes encore, qui n’apporteraient qu’une réponse incomplète, voire absente, au problème qu’on cherche à régler!

Puis, il vaut aussi de se demander vers où ces personnes exclues d’une alimentation « autonome », incapables de payer le prix fort en raison d’iniquités socio-historiques, devront se tourner pour être nourries. Certes, c’est vers le système agro-industriel mondialisé qu’elles devront regarder, puisqu’il est, dans un contexte marchand laissé aux soubresauts d’un capitalisme prédateur, le seul capable de produire des quantités faramineuses de nourriture à coût artificiellement bas en raison d’économies d’échelles. Et cela se réalise au détriment évident de l’écologie et d’une main d’œuvre exploitée. Le risque est donc grand d’instituer un système alimentaire à « deux vitesses », où d’un bord, les plus riches se gaveront d’une nourriture locale, nutritive et écologique, gardant active cette idée sournoise que « faire sa part » demande nécessairement d’être privilégié, et où de l’autre, les plus pauvres se contenteront d’aliments importés, de piètre qualité et néfastes d’un point de vue environnemental.

La réflexion se poursuivra dans mon prochain blogue et portera plus spécifiquement sur les notions de droits opposées à celles de privilèges. Évidemment, pour renverser la tendance actuelle, des choix sociaux s’imposent : nous avons voulu universaliser le système de santé, serait-il envisageable d’en faire de même pour l’alimentation?