Lutter contre la pauvreté, la misogynie et la destruction écologique un seul combat

avec la participation d’A.T.D.-Quart-monde et la pensée de Joseph Wresinski

Notre 23eséminaire (2018)se tiendra au
Domaine Floravie, 100, route Santerre, Rimouski (le Bic)
du vendredi 10 août à 19h au dimanche 12 août à 15h

Mon coeur est un caillou

Mon cœur est dans ce caillou, sculpture de Philippe Barbier à l’ONU,  Palais des Droits de l’Homme, Genève, 1999, pour les 10 ans de la Convention des Droits de l’enfant.

Invitation

Bonjour,

Il est facile de démontrer que la justice, l’équité, l’égalité homme-femme, la démocratie participative et le respect de la nature peuvent seuls assurer la paix et, par elle, un bonheur réaliste : si la grande majorité des gens trouvent les décisions justes, il faudra peu de polices et de violence pour les faire respecter; si personne n’est vraiment pauvre ou exagérément riche, il y a peu de vols ou de crimes; si tous les citoyens sont suffisamment éduqués et participent aux décisions indépendamment de leur sexe, il y aura peu de révoltes; si l’on ne détruit pas la nature, elle nous donne l’air, l’eau, la nourriture dont nous avons besoin, et il n’est pas nécessaire de faire la guerre pour accéder aux ressources. Le secret de la paix n’est donc pas un secret, un enfant de sept ans peut nous le chuchoter à l’oreille.

Alors pourquoi nos systèmes politiques et économiques semblent-ils favoriser ou justifier l’inégalité sociale, la misogynie et la surexploitation de la nature? De quel déséquilibre intérieur sommes-nous atteints pour qu’il nous soit si difficile d’arriver à la paix et à l’harmonie avec la nature?La lutte contre la pauvreté, la misogynie et la destruction de la nature est essentiellement un seul combat, et probablement d’abord un combat contre ce déséquilibre.

Alorsce déséquilibre est-il propre à la conscience humaine ou contraire à elle?

À ce sujet, il semble y avoir deux écoles de pensée :

  • L’une croit qu’il suffit de compenser pour les injustices, les iniquités, les dérapages contre la nature parce que l’on ne peut pas s’attaquer au « système » lui-même : le déséquilibre de l’être humain ferait partie de sa nature.L’être humain serait fondamentalement violent et dominateur.
  • L’autre école pense qu’il est tout à fait possible de changer les rapports humains en profondeur et ainsi, éradiquer l’injustice sociale, la misogynie et la destruction de la nature, car la conscience humaine serait fondamentalement tournée vers la justice et l’harmonie avec la nature.

Le message évangélique, du moins à son départ, apparaît de la deuxième école, ainsi que le bouddhisme, le Tao-Te-King, la philosophie de Gandhi, et d’autres. Néanmoins la majorité des religions et même des idéologies matérialistes laissent sous-entendre que l’homme serait fondamentalement violent, alors ils entretiennent et parfois justifient les rapports de domination, et ne proposent que des méthodes compensatoires ou d’atténuation.

Inspiré de plusieurs sources, en 1957, le père Joseph Wresinski crée avec les gens d’un bidonville, un mouvement laïque international pour l’éradication de la grande pauvreté, c’est la naissance d’ATD-Quart-Monde. Il croit que l’être humain est fondamentalement bon et que sa conscience est tournée vers la recherche de l’harmonie. Nous réfléchirons avec lui sur le combat à mener pour retrouver notre équilibre et enrayer la grande pauvreté, la misogynie et la destruction de la nature.

Nous recevrons quelques volontaires et militants du mouvement. Cinq membres du Mouvement international ATD Quart-Monde viendront nous assister : Geneviève Defraigne Tardieu – chargée des relations internationales du Mouvement, Bruno Tardieu, chargé du centre international Joseph Wresinski de mémoire et de recherche, Susie Devins, déléguée pour la région Amérique du Nord, Caroline Moreau d’ATD Quart Monde et Martin Couture de la ferme Berthe Rousseau.

Ils co-animeront avec nos animateurs habituels : Hélène Fortier, Isabelle Fortier, Jacques Perron, Katy Roy, Yvon Rivard.

L’horaire proposé :

Vendredi de 19:00 h à 21:00h Rencontre d’ouverture : formulation de la question à débattre durant le séminaire, présentation des questions d’ateliers et inscriptions aux ateliers.

Co-animation Jean Bédard, Geneviève et Bruno Tardieu

Samedi de 9:00 h à 12:00h Travail d’ateliers en cinq groupes.

Co animé.

Samedi PM Période libre pour profiter de la nature
Samedi de 19:00 h à 21:00h Extraits du film « Joseph l’insoumis » (le fondateur d’ATD Quart-Monde) et soirée de réflexion ouverte sur le thème.
Dimanche de 9:00 h à 12:00h Retour sur les ateliers et première synthèse
Dimanche de 1 :30 à 15:00h Synthèse

 

Questions d’atelier

Pauvreté et Féminisme
L’expérience d’ATD Quart Monde avec les mouvements féministes tend à montrer que les femmes en situation de pauvreté n’y sont pas assez prises en compte. Les souffrances et les résistances des femmes qui vivent dans la grande pauvreté changent-elles la nature du combat féministe ? Que peuvent-elles apporter de spécifique ? Peuvent-elles aider à relier les diverses formes de la « résistance » ?

Pauvreté et communauté
(Re)faire société et (re)faire communauté en ne laissant personne derrière: comment une communauté perméable, ouverte aux personnes issues de différents milieux, nourrit-elle la solidarité, en passant par une transformation de soi ?

Pauvreté et écologie
L’écologie est-elle une question de riches ? Risque-t-elle d’être une nouvelle norme (une nouvelle morale) imposée aux populations pauvres et pays « en voie de développement » ? Quels sont les obstacles et possibilités pour que l’expérience et l’intelligence des populations très pauvres aident à trouver un chemin face à la destruction de l’humanité et de la planète ?

Peur et violence, le remède
La question du séminaire, c’est finalement le scandale de la violence. Bernanos pensait que la peur de la mort amène les gens à se tuer. Comment surmonter cette peur ? Par une conception de la vie qui inclut la mort, par une sorte de rêve éveillé qui rend les gens conscients de participer à une œuvre commune qui n’a pas de fin… C’est sans doute pourquoi Bernanos a écrit que « les pauvres ont plus besoin de rêve que de pain ». Croyez-vous que le monde a surtout besoin de rêve ? Et de quelle sorte de rêve?

Pauvreté et béatitude
Croyants, athées ou agnostiques s’entendent presque toujours sur la beauté et la vérité du Sermon sur la montagne dans lequel Jésus dit : « Heureux les pauvres…! ». Que faut-il entendre par là ? Qu’est-ce à dire ?

Table des matières

Les six textes qui suivent ne sont pas des actes du séminaire, mais un guide de réflexion pour se préparer au séminaire :

  1. Notre déséquilibre, ce texte tente de poser la question dans toute sa globalité et suggère des hypothèses de réponses ;
  2. Sur la piste de Wresinski pour unir nos combats, ce texte fait le lien entre la pensée et l’œuvre du père Joseph Wresinski et la question du séminaire ;
  3. L’intelligence consciente, ce texte approfondit les notions de sujet et d’objet qui, mal comprises, mènent à toute violence (pauvreté, misogynie, destruction écologique) ;
  4. La résistance par la vie écologique, ce texte propose une piste de réponse concrète parmi bien d’autres ;
  5. Le père Joseph Wresinskiest un texte du père Wresinski, un exemple bien choisi de sa pensée et de son œuvre.
  6. La peur et le goût de la mort, un texte de Yvon Rivard, qui rappelle que la violence contre l’homme, la femme, la terre, est mue par la peur de la mort.

 

Notre déséquilibre

 

Agir en maître

Quel est le lien entre ces trois formes de la violence : la pauvreté, la misogynie, la maltraitance de la nature?

Ces formes de violence proviendraient d’un déséquilibre propre aux sociétés fondées sur l’idée de domination, dominariqui veut dire agir en maître, se percevoir au-dessus du monde, c’est-à-dire :

  • être capable de voir objectivement ce qu’est le monde;
  • être en mesure de le juger;
  • être en droit de le corriger pour le rendre conforme à ce qu’on attend de lui.

Dominarifait partie de la culture romaine, c’est la position du Pater familia : sous prétexte de protection, il a non seulement le droit de dominer, il en a le devoir.

À la base, la domination n’apparaît pas dangereuse, elle est seulement la « posture » du devoir de protection. Pour protéger, je dois monter en haut, projeter un regard en surplomb, regarder comme si le reste du monde était en plaine. Il s’agit d’abord de croire cette position possible, d’imaginer qu’il soit possible de se détacherdes êtres vivants, de voir la réalité telle qu’elle est, de la connaître suffisamment pour intervenir sur elle, et d’imaginer qu’elle devrait exister pour répondre à ce que l’on croit être nos besoins.

Il faut faire comme sij’avais un statut autre que celui d’objet, un statut par lequel le reste du monde n’est qu’objet : objet de mon regard, objet de ma pensée, objet de mes connaissances, objet de ma volonté, objet de mes actions.

C’est une « posture », aujourd’hui si généralisée, qu’on croit qu’elle est l’essence même de la conscience, mais c’est une conscience avortée, une conscience qui s’est arrêtée à mi-chemin.

Il est vrai que toute réflexion consciente suppose un deuxième niveau de pensée, une pensée sur nos perceptions, une pensée sur notre pensée, et donc un certain détachement de la chaîne des causes et des effets, mais la conscience continue de savoir que cette « posture » est un jeu. Dans les faits, je continue d’être plongé dans le même monde, le seul monde, celui des arbres, celui des chevaux, celui des autres personnes humaines.

La conscience nous transforme en sujet qui a pour propre de tout transformer en objet, mais ce sujet garde en tête qu’il reste lui-même un objet parmi les objets de la réalité et que donc, les objets de la réalité sont eux aussi des sujets jusqu’à preuve du contraire.

Bref, la conscience est d’essence réciproque, elle ne dira pas unilatéralement : « Je suis sujet, donc tu es objet. » Elle dira plutôt : « Je suis sujet-objet, donc tu es sujet-objet. »

Pour dominer, il faut que la conscience ait perdu la trace qui la relie elle-même à la réalité et donc, la trace qui relie la réalité à la conscience. Bref, pour dominer, il faut considérer que la dualité entre le sujet et l’objet a un statut « ontologique », qu’il s’agit d’une différence d’être, d’une différence par laquelle le sujet a plus d’être que l’objet, qu’il a des droits et des devoirs sur lui. Pourtant, le sujet et l’objet ne sont que des catégories de l’entendement, dans la réalité, il n’y a que des réalités. Si rien ne prouve qu’un arbre est un sujet, rien ne prouve qu’il ne l’est pas.

Voici mon hypothèse :

Arrêtée à mi-conscience, l’intelligence prend l’autre pour objet, ce qui amène la surexploitation du travail et donc la pauvreté, l’exploitation des femmes et donc la misogynie, et la surexploitation de la nature et donc la maltraitance des écosystèmes.

Les instruments de la domination

C’est alors que cette domination de position et de différence de statut dans les êtres (entre les êtres sujets et les êtres objets) s’instrumente pour exercer son devoir de « protection ». Pour s’assurer de dominer, l’homme développe trois moyens : la force de la violence (la dissuasion), la capacité d’acheter du travail grâce à des richesses (la rétribution), la capacité de tronquer l’information, de « l’organiser » en vue d’obtenir des comportements définis (la manipulation).

Toute la structure sociale va se hiérarchiser entre dominants et dominés autour du processus de compétition, de sélection, d’exclusion, de désignation d’ennemis et de désignation de boucs émissaires.

On doit réaliser que le fait qu’une grande majorité de personnes travaillent pour une minuscule minorité est vraiment étonnant. Imaginons que vous et moi arrivons sur une planète quelconque. Toutes les familles sont occupées à cultiver ce dont elles ont besoin, au sens propre et au sens figuré. Je me retourne vers vous et je vous dis : « Regardez-moi bien aller, dans quelque temps, tout le monde que vous voyez ici travaillera non pas pour leur famille, mais pour moi afin que je sois beaucoup plus riche qu’eux, et eux, ils se contenteront de mes restants. » Vous ririez de moi en me demandant quel est mon pouvoir magique ! Car, pourquoi presque tout le monde travaillerait pour l’enrichissement de presque personne !

Et pourtant, des hommes ont réussi à réaliser ce tour de force sur terre. Par quel miracle ?

Si je veux y arriver, je dois d’abord créer un premier déséquilibre des forces. M’accaparer d’une certaine quantité d’armes et, ensuite, promettre à des hommes que s’ils viennent piller avec moi, ils s’enrichiront des ressources qui sont là. Ainsi commence le développement des empires…

Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi développer des cosmologies de la soumission, soit en imaginant des dieux tout puissants, soit en imaginant des mécanismes physiques ou biologiques tout puissants. Ici, religions de la soumission ou déterminisme matérialiste sont identiques, ce sont des cosmologies de la soumission. À ce moment-là, c’est la nature elle-même, je veux dire tout le cosmos, qui apparaît au-dessus de tout. Les éléments physiques, les organismes vivants, les animaux, les hommes sont tous déterminés par la mécanique impersonnelle du monde matériel ou soumis à un dieu tout puissant.

Qu’importe ! Qu’elle soit religieuse ou matérialiste, la domination exige une cosmologie de la soumission, une justification de la soumission. Elle seule peut induire l’idée que l’enrichissement de quelques-uns au détriment de presque tous est une bonne chose.

Cela permet d’inscrire et de prescrire des rituels de soumission, soit des rituels religieux, mais surtout des rituels de travail et des rituels de consommation, obéir aux conditionnements et à la publicité pour augmenter les profits du petit nombre.

Nous ne sommes probablement pas plus « dominateurs » que nos ancêtres romains ou égyptiens, mais nous avons des moyens bien plus grands de transformer ce déséquilibre en dégâts sociaux et écologiques. Nous sommes même probablement aux limites des dégâts. Nous devons comprendre la nature de notre déséquilibre, c’est désormais une question de survie.

L’obsession de domination est-elle essentielle ou culturelle?

La tradition judéo-chrétienne nous dit que l’être humain a été créé bon, juste, en harmonie avec la nature, mais il s’est perverti lui-même. Dans sa nature profonde, l’être humain est équilibré, il s’est perdu par sa faute, il peut donc retrouver sa véritable nature. Son déséquilibre n’est pas irréversible, il n’est pas essentiel, au contraire, sa conscience le ramène inévitablement vers l’équilibre, c’est-à-dire la justice, l’équité, l’écologie.

La tradition grecque de Platon et le Bouddhisme nous disent que l’âme est bonne, mais la matière brouille non pas son essence, mais sa vue, et ensuite, sa vue brouillée, c’est-à-dire son ignorance, déséquilibre ses comportements. En se spiritualisant (pour ces traditions, cela signifie arriver à surmonter la matière pour bien voir, pour voir au-delà), l’être humain peut retrouver son essence juste, équitable, harmonieuse.

Bien que les grandes traditions soient plutôt pessimistes sur les ténèbres qui entourent l’étincelle de l’âme, elles ne disent pas que nous sommes condamnés à notre propre violence, bien au contraire : la violence est un « péché », c’est-à-dire qu’elle fait mal au cœur à voir tant elle est contre notre nature.

Mais aujourd’hui, nous sommes surtout habités par le biologisme, l’idéologie par laquelle nous justifions nos comportements par des déterminants biologiques. Pour le biologisme, notre folie serait génétique.

Le biologisme laisse entendre que la difficulté pour l’homme consiste à sortir d’une relation de prédationqu’il applique, hélas, sur lui-même, à sa propre espèce, et aussi à toute la nature qu’il traite comme une réserve de « ressources » pour répondre à ses besoins.

Dans la prédation, l’autre est objetet cet objet est destiné à être assimilé à soi. C’est une relation de consommation, une relation d’un sujet qui s’approprie un objet pour l’utiliseret ensuite pour le jeter. 

On pourrait croire que cette relation qui consiste à « consommer » l’autre et la nature fait partie de notre nature biologique. Ce serait une fatalité. Nous serions des prédateurs cannibales pour toujours.

Mais ce n’est pas ce que l’anthropologie nous dit.

Pour compenser le dangereux déséquilibre psychique de la prédation, les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont eu le réflexe d’attribuer une âme aux plantes, aux animaux, à la terre, à la mer afin d’en faire des sujets. Une spiritualité première.

Dans leur vision du monde, le rapport mangé et être mangé ne voulait pas dire que les âmes s’assimilaient les unes aux autres comme des gouttes d’eau dans l’océan, au contraire, elles s’ajoutaient les unes aux autres, si bien que la personne et le cosmos entier évoluaient par conjonctiondes âmes. Tout cela favorisait le respect, les relations sujet à sujet et le caractère sacré des êtres vivants.

C’est lorsqu’est arrivé un déséquilibre des forces que la situation a changé.

Tant que les êtres humains étaient également désarmés entre eux et vis-à-vis de la nature, ils collaboraient. Et c’est même grâce à cette collaboration qu’ils ont réussi à traverser au moins un million d’années.

Mais avec l’agriculture du grain (une valeur que l’on peut engranger, capitaliser) et avec la domestication des animaux de pâturage et des animaux de travail, les tribus accumulaient des biens et amélioraient leur sort. En même temps, cette accumulation a libéré du temps pour le développement technique, entre autres la technologie du bronze et du fer.

Les armes en métal en association avec le cheval d’attaque ont entraîné un grave déséquilibre des forces.

Il devenait alors tentant de tout simplement piller les tribus productrices.

Les sociétés pilleuses se sont développées. Les seigneurs de guerre (seigneurs de pillage) sont devenus rois, puis empereurs, comme Alexandre le Grand.

Un empire est toujours une organisation plus ou moins sophistiquée de pillages systématiques et permanents des énergies physiques, humaines, techniques. Avec les empires, qu’ils soient politiques ou économiques, les relations sujet-objet sont devenues la norme.

Utiliser et jeter, cela s’appliquait aux peuples conquis, aux animaux, aux terres, bref, à tout ce que l’on possédait, et du même souffle, le mariage ressemblait à un contrat d’achat, de possession semblable à celui qui liait le maître à l’esclave. Bref, beaucoup de sociétés se sont mises à traiter les femmes, les autres hommes et la nature comme de simples outils à exploiter et à jeter.

Le paradoxe de la violence

Devant des sociétés fondées sur la domination se dresse le paradoxe de la violence. Les sociétés misogynes, utilisatrices des êtres humains comme simples outils, et destructrices de l’environnement sont conquérantes par nature car elles consomment plus qu’elles ne produisent; par ailleurs, l’inégalité sociale qui est leur condition d’existence engendre des révoltes dans leur propre population qu’elles doivent neutraliser par la violence. De telles sociétés combattent sans cesse à la fois un ennemi extérieur et un ennemi interne (boucs émissaires).

Devant la violence, soit qu’on se défende, soit qu’on se laisse assimiler. Pour se défendre, il est nécessaire d’exercer une même violence qui nous rend semblables à l’ennemi. Pour se soumettre, il est nécessaire de collaborer avec lui.

De ce fait, se défendre ou se soumettre n’opposent pas d’obstacle à l’universalisation des rapports de violence.

Il s’ensuit que les cultures fondées sur la domination occupent maintenant presque toute la place et que les autres cultures, sauf exception, ont été éradiquées ou assimilées.

Cela est vrai dans l’univers politique mais cela est vrai aussi dans l’univers économique. Aujourd’hui, l’impérialisme économique l’emporte mille fois sur l’impérialisme politique, nous devenons tous des travailleurs consommateurs clivés, c’est-à-dire qu’en nous, le consommateur est indifférent à la situation du travailleur.

La seule issue est celle de la résistance, mais la résistance demande une très grande force morale. Elle n’a d’efficacité concrète que par son pouvoir de solidariser des consciences.

Bref, il est vrai que biologiquement l’être humain est un prédateur, mais normalement, un prédateur collaborateur. C’est avec le déséquilibre des moyens d’exercer la force, qu’il est devenu son propre prédateur et celui de la nature.

Ce n’est pas son essence, c’est l’état culturel des sociétés dominatrices.

Mais aujourd’hui, les moyens d’exploitation de ses semblables et de surexploitation de la nature l’acculent au mur : soit qu’il apprenne à les maîtriser, soit qu’il disparaisse.

Sur la piste de Wresinski pour unir nos combats

Geneviève et Bruno Tardieu

Merci à Jean de nous avoir réunis ici à la suite du colloque Ce que la misère donne à repenser avec Joseph Wresinski, et d’avoir voulu que Wresinski éclaire la question « lutter contre la pauvreté, la misogynie et la destruction écologique un seul combat ? ».

C’est pour nous une question plus qu’une affirmation.  Il faut regarder cette question et voir comment et en quoi, dans les faits, il n’y a pas toujours de convergence et comment la créer.

Nous n’avons pas de doute sur le fait que les mouvements écologistes et féministes sont indispensables et justes. Mais pour avoir été au quotidien avec Wresinski il y a des années, nous avons appris de lui, qu’il lui arrivait d’interpeller des mouvements justes, non pas pour les critiquer mais pour les pousser à aller plus loin. Je prendrais comme exemple celui des mouvements « non-violents ». Wresinski  a accueilli de nombreux objecteurs de consciences, au sein du Mouvement ATD Quart Monde. Mais il leur disait : vous serez crédibles si vous ne vous contentez pas de pratiquer la non-violence entre vous, mais si vous l’exercez au cœur même de la violence de la misère.

En fait, les combats qui ne sont pas inclusifs courent le risque de se retourner contre les plus fragiles : l’écologie ou le féminisme risquent de devenir de nouvelles normes dans lesquelles les plus pauvres seraient à nouveau en faute –  ils seraient ceux qui polluent le plus, ceux qui sont arriérés dans la libération de la femme.  Ces pièges existent bien, ils divisent nos combats. Un atelier traitera de le « Pauvreté et du Féminisme », un autre de « pauvreté et d’écologie ».

L’option fondamentale de Wresinski ce n’est pas de créer un mouvement des pauvres, mais de questionner tous les combats pour la justice jusqu’à ce qu’ils incluent les plus pauvres. Les plus pauvres permettent aux combats d’aller jusqu’au bout.  Wresinski a eu ces paroles fortes : « Les pauvres sont les créateurs, la source même de tous les idéaux de l’humanité, car c’est à travers l’injustice que l’humanité a découvert la justice, à travers la haine, l’amour, à travers la tyrannie, l’égalité de tous les hommes[1] »

Bruno et moi allons développer des points clés de l’introduction de Jean qui sont éclairés et approfondis par la pensée de Wresinski :

  • Comment devenir sujet quand on a grandi dans la misère, que je développerai.
  • Comment changer la relation entre les plus pauvres et les autres, que Bruno développera.

Devenir sujet : ( passer de coupable à victime et de victime à résistant)

Comment-est-ce possible, lorsqu’on a grandi dans la misère et qu’on a été chosifié par elle, de devenir sujet de sa propre vie ? Marie Jahrling, une des premières personnes de la misère devenue militante au côté de Joseph Wresinski, dès les débuts d’ATD Quart Monde dans le camp des sans-logis de Noisy le Grand, est intervenue au colloque de Cerisy la Salle « ce que la misère donne à repenser. » C’est à ce que colloque que Jean est venu, que nous nous sommes rencontrés et qu’il nous a invités à construire avec lui ce séminaire que nous vivons aujourd’hui.

Marie énonce le chemin suivant pour devenir sujet. Il faut déjà se défaire de sa culpabilité, « comprendre petit à petit qu’on n’est pas coupables mais victimes des injustices et des discriminations, » dit-elle. Puis Il faut réussir à « se reconnaitre non seulement comme victime mais encore comme résistante ».    Je vais développer ces trois phases.

Les personnes qui vivent dans la grande pauvreté, non seulement souffrent des conditions de vie difficiles, mais également du poids de la culpabilité de leur condition.  Tout est fait pour les rendre responsables de leur situation et donc coupables de leurs souffrances. Le jugement porté par les autres est totalement intériorisé au point qu’il est très difficile de s’en défaire.

Nelly Schenker, une militante Quart Monde de Suisse a écrit l’histoire de sa vie. Je la laisse parler :

« Ma mère et moi n’étions tolérées qu’à la cave. Je partageais un lit avec ma mère. Parce que j’ai été une enfant illégitime, j’ai été une enfant de trop. J’entendais toujours dire qu’il n’y avait pas d’argent pour ma mère et moi. Pourtant, je la voyais toujours travailler. Elle allait en forêt ramasser du bois pour cuisiner et pour le chauffage. Ma mère faisait également la lessive pour toute la maison. Après l’école maternelle, j’ai été séparée de ma mère et placée dans plusieurs institutions.  (….)

Alors petit à petit je me suis liée à ce Mouvement et au Père Joseph Wresinski, qui a déjà connu la misère quand il était enfant, Je me suis souvent demandée : « Comment cela se fait qu’il connaisse notre histoire, celle de ma mère et de moi, sans nous connaître ? » Il a été le premier à me dire: « Vous avez le droit d’exister sur cette terre. [2]»

Comme le dirait Jean, à l’encontre de la cosmologie de la soumission, on construit un univers de dialogue et de participation.  Il s’agit avant tout de permettre aux personnes de se libérer de la culpabilité de la misère.

« Tu ne veux pas avoir honte en racontant ta vie à une autre personne. Alors, il vaut mieux se taire. Raconter sa vraie histoire, cela fait peur. Tu n’es pas certain que l’autre va te croire. Ou qu’il se dise : « Elle était bien en psychiatrie ? » Et les préjugés sont alors vite de retour. Avec ta véritable histoire, tu peux être vu comme un moins que rien. Tu voudrais alors toujours être quelqu’un d’autre. Tu es dans un grand doute. [3]»

Dans des relations à égalités, des relations de confiance et de réciprocité, de liberté, il est possible de faire comprendre et ressentir que c’est la misère elle-même qui est une violence, une violence imposée qui frappe et qui détruit.  Et au sentiment de culpabilité se substitue, la conscience d’être victime d’injustices.

Wrésinski a d’abord vécu, éprouvé dans son corps et son esprit que la misère est une violation des droits humains puis il a démontré ceci et l’a fait reconnaitre dans les instances internationales au Conseil des Droits de l’homme de l’ONU à Genève. Il a fallu 30 ans de combat pour arriver à cela. Il a montré l’indivisibilité des droits et l’interdépendance des droits. La misère est à la fois la cause et la conséquence de la violation des droits humains.

Il est profondément émancipateur pour une personne qui vit dans la pauvreté de savoir qu’elle a des droits et qu’elle est sujet de droits, qu’elle peut les faire valoir et qu’elle est porteuse comme tous les êtres humains d’une dignité inaliénable.

Si la reconnaissance de l’injustice permet de gagner le sentiment d’être victime, et permet de sortir du sentiment de culpabilité, ceci n’est qu’une première étape vers la libération.

Wrésinski a été beaucoup plus loin puisqu’il a construit une cosmologie dans laquelle le plus pauvre est le centre. C’est de lui que vient la source des idéaux de l’humanité. Wrésinski transforme totalement les rapports sociaux et il demande aux plus pauvres de contribuer, d’exister en offrant ce qu’ils sont aux autres. Il les crédite par exemple de savoirs liés à leur expérience de la pauvreté. À l’Université populaire Quart Monde, les personnes qui vivent dans la pauvreté prennent  conscience de la richesse de leur expérience. Elles apprennent à transformer leur savoir de vie en une véritable réflexion sur le monde qui est indispensable à la lutte contre la pauvreté.   Wrésinski refuse la fatalité de la misère, il refuse la culpabilité de ceux qui la vivent, et il refuse également le gâchis de l’expérience et de l’intelligence de ceux –ci . Alors que les plus pauvres sont le plus souvent jugés incapables de penser, c’est précisément à leur capacité à penser qu’il s’adresse.  À leur capacité de poser les grands actes de l’existence. C’est penser, c’est croire, c’est aimer, c’est méditer.

Wrésinski crédite aussi chaque personne qui vit dans la grande pauvreté de capacité de résistance. Souvent invisible aux yeux de l’extérieur, ou bien niée, ou bien encore qui ne peut totalement porter ses fruits, pourtant elle existe. Vivre dans la grande pauvreté, c’est résister jour après jour à la violence, c’est vivre et poursuivre contre vents et marées, c’est exister pour ses enfants, pour un conjoint, un ami… Etre reconnu comme résistant, c’est être reconnu comme acteur de sa propre vie.

Mais l’ultime réparation dans le combat contre la misère c’est être en capacité de se battre pour les autres.  La communauté que représente le mouvement ATD Quart monde offre un espace pour que les personnes qui vivent la pauvreté deviennent des militants de leur propre cause et militants pour autrui.

Nelly dit pour conclure son texte : « J’ai découvert avec le Mouvement que je ne suis pas coupable, mais victime de l’injustice, qui a droit à une réparation. Mais je suis plus qu’une victime. Je suis une militante de la justice et de l’amour. Et la seule réparation qui compte, c’est que les lois et les comportements changent enfin, et le regard sur nous[4]. »

La vraie libération, c’est devenir acteur de la construction d’un monde où l’exclusion et la violence de la misère n’existeraient plus. Cette construction du monde ne peut se faire que dans des relations de réciprocité.

Pour finir, je voudrais citer une jeune philosophe qui a lu les écrits de Nelly Shenker et qui en a été profondément inspirée, et ensemble elles ont construit une intervention deux voix à l’Institut de France le 4 Juin dernier. Voici ce que dit Evelyne de Mevius.

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ». On sait aussi que dans les faits, c’est parfaitement inexact. On peut alors interpréter cet article dans sa visée téléologique, c’est-à-dire comme indiquant ce à quoi doivent tendre les relations humaines, à savoir considérer chaque homme comme libre et l’égal de soi en dignité et en droits. Qu’est-ce que cela implique ? Que la liberté n’est alors plus seulement un fondement de départ, « inscrite dans le cœur de chaque homme », mais également une essence à réaliser[5]. Réaliser cette liberté revient à agir dans le monde, à participer à sa course. Toute personne, en tant qu’elle est libre, est libre de poser des actes dans le monde. Mais encore faut-il qu’elle en soit capable ! Matériellement, bien sûr, mais aussi, et peut-être surtout, qu’elle s’en sente capable. Nelly Schenker a, dans son livre, une formule admirable qui récapitule, à mon sens, cette seconde condition. Elle écrit : « Pour qu’une personne puisse faire entendre sa voix, elle doit exister dans la pensée des autres »[6]. C’est parce que j’existe dans la pensée des autres, d’au moins un autre, que non seulement je peux parler, mais que je suis entendu(e). C’est cette existence pour au moins un autre qui a, écrit-elle, « réveillé ses capacités »[7]

Passer d’une relation de sujet à objet à une relation de sujet à sujet.

La question de la relation est centrale pour Joseph Wresinski. C’est lui qui a permis de passer du paradigme de la  pauvreté comme manque, à celui de la pauvreté comme exclusion sociale[8].  Dans le premier cas il faut combler, dans le deuxième cas il faut changer le mode de relations. Le premier nom des volontaires permanents d’ATD Quart Monde est celui de travailleurs aux relations humaines, accompagnés par un institut de recherche et de formation aux relations humaines.

Jean parle de la relation sujet /objet sous diverses formes :  la prédation, de l’exploitation, la domination. Il en existe d’autres que Joseph Wresinski a bien mis en lumière, pour les avoir subies lui-même : c’est la relation de bienfaiteur à obligé, c’est l’humiliation de celui à qui on donne toujours sans rien attendre de lui. Le mépris fait qu’on n’est même plus exploité, on est ignoré.  La différence entre pauvreté et misère est là : ne plus compter pour rien, au point que même sa souffrance est ignorée par les autres. C’est la mort sociale. Le paradigme d’exploitation ne recouvre pas ces formes de relations.

Je vous le disais, le Père Joseph Wresinski parle d’expérience. Dès 5 ans il doit aller chercher la soupe chez les sœurs tôt le matin pour sa famille, les poings serrés de rage au fond des poches. Il disait aussi « ma mère n’avait que des bienfaiteurs, elle n’avait pas d’amis. » Il voit sa mère sans cesse accepter les vieux vêtements et dire merci. Il lui demande : « Mais pourquoi acceptes tu encore ça, on en a plein des vieux vêtements donnés », et elle répond : « Tu sais, si on leur refuse, si un jour on a besoin d’eux, ils nous diront non [9]». « J’ai vu des amas de linge venir chez nous dont nous ne savions que faire, parce que ma mère ne se sentait pas libre de dire : « Nous n’en n’avons pas besoin »[10]

Ainsi se développe ce qu’il appelait la parole assujettie – il faut plaire et se plier au bienfaiteur. Il n’y a plus de liberté de parole. Plaire au bienfaiteur, à l’enquêteur, à l’assistante sociale, qui tous ont du coup une connaissance fausse de la misère.

Et  Joseph, enfant, remarque que ces gens de la bonne bourgeoisie qui viennent chez eux pour donner, quand ils le croisent au centre-ville, ne leur disent même pas bonjour. Ils ne sont qu’objets de charité, ignorés en tant que personnes.

Plus grave, « Dans mon enfance quand on nous donnait quelque chose on nous disait : « Garde-le bien pour toi, tu es pauvre, ne partage pas.  Quand on donnait quelque chose à sa mère « on veillait bien à ce qu’elle ne le donne pas, qu’elle en fasse bon usage. [11]» Le don devient contrôle.   C’est, dit le Père Joseph, ce qui divise profondément les pauvres, et « qui fait qu’il voit l’autre comme un rival, quelqu’un qui va recevoir à notre place et qui est un danger[12] » Le pauvre est comme empêché voire interdit de donner. Cet empêchement d’être dans le cercle du donner-recevoir-rendre fait « que le pauvre devient l’instrument des forces religieuses, politiques et économiques d’une société. [13]»

Dans un texte de 1968, le Père Joseph énonce que cette forme de relation n’est pas seulement injuste, elle est violence, elle atteint profondément les personnes. Ce texte « La violence faite au pauvre » décrit la « violence de l’indifférence et du mépris » et montre que c’est cela qui crée la misère « car elle conduit inexorablement à l’exclusion, au rejet d’une personne par les autres personnes[14]. »

Entre 2008 et 2012, donc 20 ans après la mort de Wresinski, le Mouvement ATD Quart Monde a constaté que le monde se durcissait avec les pauvres —  leur disant ouvertement qu’ils étaient des poids pour la société, inutiles,  surnuméraires. Il a décidé de reprendre ce texte de Wresinski et d’approfondir la question de la misère comme violence.

Nous avons mené une grande recherche participative mondiale pour comprendre avec les personnes en situation de pauvreté  cette réalité de la misère comme une violence.  Plus de 1000 personnes dans 25 pays. Les gens ne voulaient d’abord pas parler de la violence qu’ils subissent. Ils craignaient de le faire. Puis petit à petit, parce que le Père Joseph avait osé lui-même en parler, les gens sont sortis du silence, ils ont  décrit la violence du mépris, la violence physique, (6 millions de morts de faim chaque année)   la violence du tri (on va aider les meilleurs d’entre vous) qui divise encore plus, la violence de la stigmatisation (« vous êtes des profiteurs, tricheurs … ») et finalement la violence la pire : celle qui consiste à ce qu’on pense, qu’on parle et qu’on décide tout à votre place, pour vous, vos enfants, votre quartier, votre pays si c’est un pays pauvre. Les personnes vivant la pauvreté et participant à cette recherche ont pu énoncer :  « Tout ce que vous faites ou pensez pour nous,  sans nous, se retourne contre nous.[15] »

Nous avons pu comprendre avec elles et avec des anthropologues co chercheurs, que la misère, comme d’autres formes de grande violence, mène au silence. Et elle finit par passer inaperçue. Les victimes de violences sexuelles se taisent de peur qu’on ne les croie pas. Geneviève de Gaulle, qui était présidente d’ATD Quart Monde, résistante et rescapée des camps de concentration, a vécu pour elle-même puis reconnu dans les plus pauvres ce même déni d’humanité qui fait taire. Elle portait le même silence en elle. Elle n’a pu écrire sur son expérience dans les camps qu’à la toute fin de sa vie.

Nous avons pu repérer les stratégies de silence. Et aussi, nous avons compris à quel point les gens mettent toute leur énergie à créer la paix.

La violence est une relation éminemment réciproque. La seule réponse à la violence, dit le Père Joseph, est la violence. Mais on peut répondre par ce qu’il appelle « la violence de l’amour ».  L’amour déraisonnable, où on se met en dépendance comme le dit Jean, dépendance des êtres vivants, dit-il. Mais Wresinski dit qi’il faut se mettre en dépendance du plus pauvre pour qu’enfin il puisse ne plus être ignoré, sortir de la relation de recevoir pour enfin donner. C’est ce que font les volontaires d’ATD Quart Monde et d’autres, faire communauté de vie avec les plus pauvres pour recevoir d’eux. Pour petit à petit rétablir le donner-recevoir- rendre, la réciprocité de la vie. Un atelier « Pauvreté et Communauté » permettra d’approfondir ce thème.

Le Père Joseph nous disait de faire des plus pauvres nos maitres, nos maitres à penser. Pour sortir du don poison à sens unique où la personne pauvre n’est vue que comme receveur, ceux qui ne sont pas pauvres doivent se mettre en position de receveurs. Receveurs de leurs pensées, de leurs questions, de leurs résistances, de leurs gestes. Et tous les jours, les volontaires d’ATD notent ce que leurs maitres disent.  Il s’agit de rétablir la réciprocité non pas en argent, mais en savoir, en connaissance, en spiritualité et en sagesse.

L’expérience de se voir dénier l’humanité donne aux plus pauvres des questions existentielles, des savoirs, des profondeurs, des sagesses qui ont toujours été ignorées, gâchées.

Nous avons tant butté sur les préjugés et théories sur les pauvres (par exemple ils sont heureux comme ça, ils sont libres, ils n’ont que des besoins matériels etc…) que nous avons été entrainés dans l’effort de repenser le monde avec eux, et même de repenser la manière de construire le savoir pour qu’ils puissent apporter le leur. Le savoir universitaire est précieux mais incomplet, alors qu’il se croit complet, disait le Père Joseph en 1983[16]au Groupe pauvreté du Congrès mondial de sociologie qu’il animait. De là est sorti ce défi de construire une connaissance ensemble, non pas les uns sur les autres, mais co construite, en croisant nos savoirs. C’est une clé du monde de demain. Les plus pauvres ont contribué à établir une nouvelle épistémologie, le Croisement des Savoirs,  qui mobilise aujourd’hui des grands instituts de recherche. Ils détiennent une clé dont parle Edgar Morin : ils comprennent les incompréhensions.

La réciprocité est une clé, elle peut se généraliser.  « La fin de l’exclusion, disait le Père Joseph, c’est quand chacun peut donner le meilleur de lui-même. »

Sur la couverture de ce document se trouve la photo d’une sculpture de Philippe Barbier qui symbolise cette idée. Il s’agit d’un grand mobile qui se trouve au Palais des Droits de l’Homme à Genève depuis le 20 Novembre 1999, 20 ans de la Convention internationale des Droits de l’Enfant. Elle a été offerte par une délégation d’enfants de la misère venus du monde entier. Pour marquer cet anniversaire, nous avions invité les enfants avec qui nous étions engagés au quotidien à donner une petite pierre et  un message pour les droits des enfants.  Roger a donné une pierre de l’endroit où il pose sa tête pour dormir, dehors, à Ouagadougou. Son message était « mon cœur est dans ce caillou » parce qu’il voulait l’offrir à tous les enfants du monde. C’est le titre de la sculpture. Des dizaines de milliers d’enfants ont fait ce geste. Et Philippe en a fait cet étonnant mobile.

Oui, chacun doit pouvoir apporter sa pierre et son message.

Reste à créer au jour le jour, comme dans ce mobile, l’équilibre magnifique, précaire, léger des contributions de chacun.

Nous dédions cette conférence à Philippe, qui aurait dû être avec nous aujourd’hui. Il a beaucoup préparé ce séminaire avec nous, passionné de l’unité des luttes et surtout des humains. Il voyait cela comme un art. Il a créé jusqu’au bout de sa vie, le 1er Juillet dernier.

Inventer l’harmonie de la vie avec ce que la nature et les personnes offrent de meilleur; faire que nul ne soit empêché d’offrir ce meilleur; c’est peut-être ce qui unifiera nos combats.

L’intelligence consciente

 Il n’est pas dans la nature de l’être humain de devenir son propre prédateur, mais c’est certainement dans sa nature de s’adapterà ses propres pouvoirs exagérés qui amplifient son déséquilibre écologique au point de menacer son existence.

Mais rien n’est perdu. Il n’est pas dans la nature de l’être humain de chercher sa propre destruction. Il s’agit d’un problème d’adaptation à une intelligence des moyens qui dépasse aujourd’hui totalement notre intelligence des finalités.

Bref, nous avons beaucoup trop de techniques pour le trop faible développement de notre conscience collective. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », disait Rabelais. Et on pourrait ajouter que ruine de l’âme veut dire ruine de la justice, de l’équité homme-femme et des écosystèmes, autrement dit : pauvreté, misogynie et maltraitance de la nature.

Lutter contre ces trois fléaux est un seul combat parce que ce sont trois symptômes d’un même mal : technique sans conscience n’est qu’absurdité et violence.

Prenons le temps d’approfondir cette hypothèse.

De grands philosophes comme Teilhard de Chardin et d’autres ont espéré que le regroupement et la concentration des intelligences facilitent, comme se formant au-dessus d’eux, le développement d’une sorte de cerveau collectif réflexif. Les cellules ont fini par apprendre à collaborer pour devenir des mammifères adaptatifs, pourrions-nous faire de même, devenir une collectivité plus intelligente et consciente, une collectivité capable d’apprendre, de cesser de reproduire la même violence, de changer ses modes de réaction? L’arrivée du web pourrait se comparer à la myéline qui relie les neurones du cerveau. C’est un grand rêve!

Mais à quelles conditions ce rêve peut-il devenir une réalité?

Jusqu’à maintenant, nous constatons tout le contraire, nos êtres collectifs semblent fonctionner sans même prendre conscience des conséquences de leurs actions. Ils sont non adaptatifs. Comment changer cela?

Qu’est-ce que l’intelligence?

Pour réfléchir à ce que pourrait être une « humanité » intelligente, il faut d’abord s’entendre sur ce qu’est l’intelligence. Nous définirons deux niveaux d’intelligence, je dis bien deux niveaux car le premier peut exister seul, il est une base, mais le deuxième ne peut pas exister sans le premier, il exige une réflexion sur le premier, cependant, il est bien plus qu’une réflexion.

On nomme habituellement « intelligence des moyens » le premier niveau, et « intelligence des finalités », le deuxième niveau.

Je me contenterai ici, de définir uniquement ces deux niveaux d’intelligence et ensuite j’aborderai les deux grands défis de l’intelligence que sont l’absurde et la violence, ces deux paradoxes générateurs de la misère, du mépris des femmes et de négligence grave vis-à-vis de la nature. Ce qui m’amènera à dire qu’une collectivité intelligente est une collectivité qui réussit à échapper à ces deux paradoxes et par le fait même, à arriver à la société juste et écologique dont nous rêvons.

L’intelligence des moyens

Dans l’évolution de la vie sur terre, l’intelligence des moyens s’est sans doute développée pour des raisons de survie, d’adaptation et d’évolution. Que faire dans une situation donnée pour échapper à la mort, s’adapter et continuer l’odyssée de la vie ?

Le but est prédéfiniet jamais remis en question : l’animal, comme toute intelligence des moyens, n’est pas programmé pour remettre en question le but, et cela indépendamment de sa puissance de penser.

Cependant, il peut y avoir plusieurs buts hiérarchisés par ordre de priorités. Dans le cas de la vie, le but est au moins double : la survie de l’espèce et la survie de l’individu. Ces deux buts entrent parfois en compétition, par exemple, au péril de sa vie individuelle, un animal peut tenter de se reproduire, défendre un territoire, protéger son bébé.

La hiérarchie des buts est prédéfinie : l’espèce au-dessus de l’individu. Lorsqu’un animal est en face de choix, il hésite sur la manière de respecter cette hiérarchie, mais il ne la remet pas en question.

Qu’elle soit biologique ou non,l’intelligence des moyens peut donc être définie par la capacité de trouver des moyens pour atteindre des buts prédéfinis hiérarchisés entre eux, c’est sa limite.

Cependant, les situations réelles ajoutent rapidement de la complexité, car un but peut souvent entrer en compétition avec lui-même : par exemple, la survie à court terme vis-à-vis de la survie à long terme. À ma ferme, une jeune chèvre a donné naissance à deux chevreaux. Elle en a adopté un et rejeté l’autre. J’ai voulu la traire pour donner de son lait au petit rejeté, mais la mère n’avait pas assez de lait. Sans doute qu’elle a préféré la survie à long terme en se disant : il vaut mieux un vivant que deux morts.

Complétons notre définition : L’intelligence des moyens est la capacité de trouver des moyens pour atteindre des buts prédéfinis mais hiérarchisés tout en évitant que ces buts entrent en contradiction entre eux.

La complexité de la réalité ne fait pas que rendre difficile les choix lorsque la situation demande de prendre en compte la hiérarchie des buts et leurs contradictions éventuelles, elle rend difficile le choix entre les meilleurs moyens. Aux difficultés liées aux buts s’ajoutent très rapidement des difficultés liées aux critèresservant à décider des moyens, par exemple : l’économie d’énergie, la vitesse d’exécution, la capacité de transmission des moyens, l’optimisation des résultats… Par exemple, dans une chasse précise à l’intérieur d’une séquence de plusieurs chasses, un tigre doit choisir s’il attaque ou pas. Parmi les difficultés de son choix, il y a la contrainte de l’énergie dont il dispose. S’il rate six ou sept fois sa poursuite, il n’aura pas assez d’énergie pour réussir la huitième tentative et il mourra de faim. Il doit juger s’il s’est approché suffisamment de sa proie pour l’attraper avec la quantité d’énergie dont il dispose. Son choix est délicat et décisif.

Notre définition se développe : l’intelligence des moyens est la capacité de trouver des moyens pour atteindre des buts prédéfinis et hiérarchisés tout en évitant que ces buts entrent en contradiction entre eux,et cela dans une situation réelle, en utilisant des critères déterminants.

C’est ici qu’arrive la notion de problèmes :  il y a des centaines de moyens possibles pour arriver à des buts, mais dans un cas concret, il n’y a qu’un ou deux moyens d’atteindre les buts tout en évitant que ces buts entrent en contradiction.

L’intelligence des moyens est ici une intelligence de résolutions de problèmes.

L’intelligence des moyens doit rester en contact avec la situation réelle qui est presque toujours extrêmement complexe, si complexe que l’intelligence fonctionnelle n’a pas d’autre alternative que l’essai, l’erreur et la correction de l’erreur, donc l’apprentissage. Pour cela, elle doit pouvoir évaluer les conséquences de ses choix en fonction des critères de réussite et de la hiérarchie des buts.

L’information devient ici très importante. L’intelligence des moyens doit recueillir l’information du monde extérieur, l’information du monde intérieur, utiliser ces informations pour apprendre à résoudre des problèmes.

Dans la réalité, la difficulté de l’information, c’est qu’elle est pour ainsi dire infinie, il faut la sélectionner sévèrement selon des critères propres à l’information : fiabilité, pertinence, simplicité d’utilisation…

Revenons à notre définition de l’intelligence des moyens :

C’est une intelligence capable derésoudre des problèmes liés aux moyens nécessaires pour atteindre des buts hiérarchisés en évitant les contradictions internes et en respectant des critères de réussite.

Pour ce faire, elle doit capter, filtrer, intégrer les informations vraies et pertinentes.

Elle améliore ses méthodes de résolution de problèmes par apprentissages.

Quelle que soit la supériorité d’une intelligence des moyens, elle reste toujours dans ce cadre.

L’enjeu d’un deuxième niveau d’intelligence

Une des raisons sans doute qui fait que l’intelligence des moyens d’un ordinateur est facilement supérieure à celle d’un être humain, c’est que l’ordinateur n’éprouve aucune difficulté à rester dans ce cadre, alors qu’au contraire, pour l’être humain doué d’un autre niveau d’intelligence, rester dans ce cadre est insupportable pour au moins deux raisons :

  • L’intelligence humaine comme l’intelligence animale sont orientées vers des buts prédéfinis par deux moyens biophysiologiques qui s’appellent le plaisir et son opposé, la douleur. Le plaisir et la fuite de la douleur deviennent facilement des buts en eux-mêmes. Une intelligence animale peut confondre les moyens avec les buts, ce que ne ferait pas une intelligence artificielle.
  • La deuxième raison est beaucoup plus décisive, l’intelligence des moyens estelle-même un moyenet rien d’autre. Or l’être humain refuse constamment de n’être qu’un moyen. Et pourquoi ? C’est qu’il est doué d’un deuxième niveau d’intelligence qui remet en question les finalitéset qui se perçoit lui-même être une finalité.

Quel est l’enjeu de la remise en question des finalités ?

Lorsqu’un but est défini, par exemple la survie de l’espèce ou la survie de l’individu, cela laisse entendre que l’être intelligent qui a à résoudre le problème est lui-même un moyen par rapport à ces deux buts : par exemple, la survie de l’individu est le moyen pour réaliser la survie de l’espèce, et la survie de l’espèce est un moyen pour réaliser la survie de la vie en général, et tout de suite on se pose la question : la vie est le moyen de quoi ? Et, tout à coup, on est au bout, on arrive difficilement à imaginer des réponses possibles.

Le deuxième niveau d’intelligence voit qu’une intelligence des moyens (le premier niveau) est une réalité qui, elle-même, est un moyen. De ce fait, elle nous entraîne à fouiller la hiérarchie des buts, elle peut l’inverser, affirmer l’individu au-dessus de l’espèce ; elle peut aussi réfléchir aux buts en passant d’un but secondaire à un but de plus en plus prioritaire, et arriver à une ligne d’horizon au-delà de laquelle elle tente d’imaginer un but ultime, et espérer qu’il existe. Mais s’il n’existe pas, tout n’est que moyens et il n’y a pas de but qui soit réellement un but.

La capacité de voirl’intelligence des moyens, elle-même plongée dans le monde des moyens, pousse l’intelligence à la recherche d’un but ultime. On ne sait rien de ce but sinon qu’on va le reconnaître, si et seulement si, il n’est pas qu’un moyen. Il faut une finalité qui ne soit pas qu’un moyen.

Bref, il existe une intelligence des finalités, c’est-à-dire une intelligence consciente qui vit dans le paradoxe de la finalité ultime : si elle n’existe pas tout n’est que moyens et il n’y a pas réellement de finalité, mais si elle existe, elle est, au moins pour une dimension de son être, au-delà de l’horizon des moyens. La finalité ultime se reflète dans les buts et leur hiérarchisation mais elle n’est pas entièrement contenue dans ses buts, quelque chose est hors cadre.

Par exemple, prenons une chaîne de buts hiérarchisés : la survie de l’individu pour que l’espèce puisse survivre pour que la famille des espèces puisse survivre afin que la diversité des êtres vivants puisse survivre car c’est le meilleur moyen pour que la vie survive afin que… Afin que quoi ?  Une fois dépassé le but « la vie », qui est ici l’horizon de la chaîne des buts, nous entrons dans un monde où il faut trouver un but qui ne soit pas seulement un moyen.

« Je vis pour vivre » est une tautologie qui indique bien que l’intelligence des finalités est sur le rebord d’un horizon vertigineux qu’elle ne sait pas traverser, et qui pourtant doit exister, sinon, c’est l’impasse logique et existentielle.

Dans leurs « pourquoi », les enfants vont d’une réponse à une autre jusqu’à ce que l’adulte rende les armes. En effet, si tout est moyen, alors les moyens ne sont pas des moyens puisqu’ils n’ont pas de réelles finalités.

Tel est l’enjeu du deuxième niveau d’intelligence, cet enjeu est loin d’être théorique et abstrait, il est capital. Sans une certaine solution, nécessairement insatisfaisante pour l’intelligence de premier niveau, la souffrance existentielle du deuxième niveau d’intelligence la poussera à s’autodétruire.

Approfondissons cette forme de l’intelligence, que plusieurs trouvent embarrassante et qui, pourtant, est essentielle même pour l’atteinte des premiers buts que sont, pour nous, la survie de notre individualité et celle de notre espèce.

L’intelligence des finalités

L’intelligence des finalités a deux caractéristiques :

  • elle refuse d’être limitée au statut de moyen ;
  • elle remet en question les finalités imposées en recherchant une finalité qui donne un sens à tous les moyens et donc, à tout ce qui existe.

Lorsqu’on joue aux échecs, l’intelligence des moyens ne s’arrêtera pas de jouer en posant une question telle que : C’est utile à quoi ce jeu ? Pourrions-nous faire quelque chose de plus salutaire ? Au contraire, l’intelligence des finalités ne peut pas s’empêcher de se poser de telles questions.

La raison de cela, c’est que l’intelligence des moyens ne se voit pas, elle ne se voit ni comme objet de pensée, ni comme sujet de pensée, elle « processe » de l’information pour résoudre des problèmes afin d’atteindre des buts. C’est tout.

L’intelligence des finalités est consciente, c’est-à-dire que :

  1. pour elle, l’intelligence des moyens est un objetde sa pensée, elle peut l’analyser, en voir les limites, en faire la critique, etc. ;
  2. elle se perçoit auteur de l’intelligence des moyens, et donc sujetde cette pensée, en ce sens que c’est elle qui la produit, la critique, améliore sa performance, etc. ;
  3. elle perçoit ce sujet, qui est elle-même, comme une réalitéqui existe parmi les autres réalités, mais qui a un statut particulier parce qu’elle est à la fois objet de pensée et sujet de sa pensée;
  4. elle se sent attachéeà sa propre réalité, et elle sait qu’elle peut continuer d’appartenir à la réalité ou de cesser de lui appartenir (disparaître du réel).

L’intelligence des finalités ou l’intelligence consciente est par le fait même « éthique ». « Éthique » ne veut pas dire qu’elle cherche les meilleurs moyens pour respecter une idée du bien qui serait un but. Cela n’est pas de l’intelligence éthique, c’est de la morale codée, programmée. La morale codée consiste à suivre des règles pour atteindre un but prédéfini considéré « bien ». Elle est donc de l’ordre des moyens. Une intelligence des moyens peut très bien être « morale » en ce sens.

L’intelligence éthique, au contraire de la morale codée, remet en question les finalités, réfléchit aux finalités, à leur hiérarchie, à leurs contradictions. Par exemple : quelle est la finalité de la vie humaine ? Est-ce la connaissance ?  L’exaltation artistique ? La joie intérieure ?

Une finalité n’est pas un but.Un but est quelque chose qu’on peut atteindre, mesurer, vérifier. L’intelligence des moyens a besoin de buts prédéfinis, par exemple : la survie est un but vérifiable, on peut vérifier que l’individu n’est pas mort, que l’espèce comporte assez de reproducteurs pour se perpétuer… Le but entre dans un système fermé, la finalité est ouverte.Elle n’est pas n’importe quoi, mais on ne peut pas la réaliser complètement, et surtout, elle peut prendre toutes sortes de formes et même des formes imprévisibles. Par exemple, la beauté peut être une finalité : on peut toujours découvrir une beauté plus grande, mais surtout deux beautés qu’on jugerait équivalentes pourraient ne pas se ressembler du tout. En plus, on peut parfois, par hasard, déboucher sur quelque chose et découvrir a posteriori, que c’est beau. La justice, l’équilibre, l’amour, l’épanouissement peuvent devenir des finalités.

Les finalités se complémentarisent plus qu’elles ne se hiérarchisent, mais elles conduisent nécessairement au paradoxe de la finalité ultime : si je trouve la finalité ultime, tout le reste n’est que moyens ; si je ne la trouve pas, c’est encore pire, parce qu’alors les moyens ne sont que les moyens de rien.

Le paradoxe de la finalité ultime se présente sous deux formes : le paradoxe de l’absurde et le paradoxe de la violence.

Le paradoxe de l’absurde.

Imaginons une ville. Remplaçons chacun des citadins par un petit véhicule parfaitement autonome. Appelons-le toto. Chaque matin, les totos se rendent au travail, exécutent tout ce qu’une intelligence des moyens peut faire et le soir, ils reviennent à la maison pour faire le plein d’électricité. Cette ville ne comporte donc que des moyens qui visent des buts, elle n’a aucune finalité, et aucun être qui l’habite n’est, en lui-même, une finalité. C’est une ville complètement absurde et pourtant elle tourne sans la moindre anicroche tel un manège bien huilé.

Imaginons une ville absolument parfaite, les buts sont tous atteints. Il s’ensuit que les « processeurs de buts », c’est-à-dire les intelligences de moyens, sont inutiles, n’ont aucun sens. Cette ville aussi est absurde. Si elle avait des finalitésplutôt que des buts (fermés par définition), jamais elle ne pourrait arriver à la perfection, jamais elle ne pourrait se boucler sur elle-même au point de rendre toutes les intelligences de premier niveau complètement révolues.

Pour sortir de l’absurdité, nous devons

  • concevoir des finalités(ouvertes par définition) ;
  • ressentir une finalité ultimeau-delà de l’horizon de nos limites ;
  • percevoir l’existence d’êtres qui soient à la fois des finalités et des moyens;
  • percevoirque nous-mêmes, nous sommes finalité.

L’intelligence consciente ne peut pas fonctionner dans l’absurde, elle préfère disparaître plutôt que d’y vivre. Un but comme la survie de l’individu ou la survie de l’espèce n’est pas une finalité (le but ferme le système, se boucle sur lui-même) et une intelligence consciente ne voudrait pas n’être que le moyen de ce but.

Le paradoxe de la violence.

Le paradoxe de l’absurde en entraîne un autre. Devenir soi-même une finalité, en réduisant tous les autres à l’état de moyens, constitue une variante du paradoxe de l’absurde, car alors l’un est une finalité et les autres sont des moyens, et en plus, l’un se considère être une finalité ultime alors que celle-ci est, par définition, hors horizon. C’est comme si on avait une ville avec un seul citoyen et tous les autres ne seraient que des totos. L’intelligence des finalités se perçoit forcément comme une finalité, elle se prend pour une finalité,mais elle ne doit pas se prendre pour une finalité ultime.

Le plus souvent, cependant, la personne n’osera pas se proposer finalité ultime, elle préférera mettre de l’avant une finalité ultime qu’elle contrôle, c’est-à-dire qu’elle définit : un dieu, un message, une connaissance, une vérité transformée en buts vérifiables, une morale codée… Tout cela peut être religieux ou laïc, c’est la même chose, dieu ou profit, doctrine ou loi, l’idée même d’en avoir fini avec la métaphysique, tout cela revient au même, il s’agit de fermer le système sur lui-même pour qu’il soit sous le contrôle d’un petit nombre.

Mais par quel miracle une personne pourrait-elle convaincre les autres qu’elle est une finalité ultime, ou qu’elle connaît la finalité ultime, qu’elle peut même la transformer en buts clairement définis ?

On ne peut pas arriver à ce résultat sans la violence, sinon pourquoi les autres se contenteraient-ils du statut de totos ?

Revenons ici sur notre définition de la violence.La violence ici, c’est l’ensemble des moyens de dissuasion, de rétribution et de manipulation qui amènent les autres à agir pour un but auquel ils ne contribueraient pas s’ils étaient bien informés et pleinement conscients.Par exemple, personne ne voudrait être le moyen d’enrichir quelques personnes au détriment de la grande majorité s’il était pleinement informé, s’il avait les moyens de faire autrement, et s’il était conscient de tous les buts implicites inavoués.

La violence a ceci de particulier, c’est que pour y échapper, on doit exercer soi-même une violence au moins équivalente à celle que l’on combat. Autrement, on lui est soumis. La neutralité est impossible. Mais dans les deux cas, la violence globale augmente : dans le premier cas, j’ai ajouté ma violence au total de la violence ; dans le deuxième cas, je suis devenu l’un de ses complices. C’est pourquoi la violence est comme un cercle vicieux qui grossit.

Son seul antidote, c’est la résistance, mais elle suppose l’intelligence des finalités, l’intelligence consciente et un vouloir vivre acharné qui viennent du sentiment d’une finalité ultime. Elle suppose aussi, ne plus avoir peur de la mort et cela, sans dénier le mystère radical de la mort.

On doit remarquer que le sentiment d’absurdité contribue à la violence car elle démoralise les résistants. Et réciproquement, la violence accentue gravement le sentiment d’absurdité jusqu’à la nausée. Ainsi l’absurde et la violence se renforcent l’un l’autre, sans compter qu’ensemble, ils vont pousser les collectivités vers des gouvernements totalitaires (religieux ou laics) qui vont dicter une finalité fermée, en réalité un but, afin de donner une illusion de sécurité, et cela aggrave la situation jusqu’à pousser l’humanité à des guerres totales.

L’être humain : un sujet-finalité

L’être humain ne peut être qu’un sujet conscient qui soit, non pas « la » finalité ultime, mais une finalité et aussi un moyen.

S’il se constitue la finalité ultime, ou s’il détermine un but comme étant la finalité ultime, ou, ce qui revient au même, s’il déclare l’inexistence d’une finalité ultime, dans les trois cas, celui du totalitarisme individuel, du totalitarisme religieux ou du totalitarisme matérialiste, il n’y a plus de finalité ultime, ou si vous voulez, la finalité ultime a été ramenée à l’intérieur de l’horizon et le système de pensée est clos sur lui-même. On tombe dans l’absurde.

Prenons une chaîne de finalités : survivre pour continuer la vie afin d’ajouter à la diversité des espèces pour augmenter la complexité et la beauté pour… Au bout de la chaîne, j’arrive rapidement à un moment où je ne sais plus, mais je sais que si je m’arrête quelque part, par exemple, la finalité « beauté », forcément je me demanderai : la beauté, c’est beau, mais ça mène à quoi ? Pourquoi faut-il tout ce cosmos, tout ce monde, toutes ces difficultés pour grossir une sorte œuvre d’art cosmique immense ?

Je dois absolument imaginer une finalité au-delà, mais justement, elle est au-delà. Sans une finalité au-delà, j’aboutis à des tautologies comme la vie pour la vie, la beauté pour la beauté. Ces tautologies se résument à celle-ci : exister pour exister.

Une finalité ultime donne du sens parce qu’elle échappe à cette tautologie, elle doit être à la fois au-delà de notre intelligence et pourtant intérieure à sa capacité de sentir, bref, elle doit être spirituelle, non pas parce qu’elle est abstraite ou immatérielle, au contraire, parce qu’elle est concrète et complètement incarnée dans la matière, mais elle nous habite sans que nous puissions l’enfermer.

L’existence d’une finalité ultime ne fait pas de doute, sans elle, la pensée consciente s’effondre dans l’absurde, mais cette existence ne peut être que ressentie, jamais attrapée. C’est une existence poétique en bout de frontière, là où rien ne peut être enfermé dans des concepts et des mots, mais simplement suggérée par des images musicales rythmées.

Pour échapper à l’absurde, il est nécessaire d’entrevoir une finalité qui nous échappe, qui est comme au-delà de notre propre intelligence des finalités et pourtant ressentie par elle. Mais, et le « mais » est décisif, je ne peux être un simple moyen pour cette finalité, il faut que je sois, moi-même, une finalité.

Ici, être une finalité veut dire que je suis un goûteur, je goûte la finalité. Par exemple, si la beauté ne produisait pas une joie que je goûte, elle ne pourrait pas être une finalité. Mais je ne dois pas être le seul goûteur.

Nous arrivons à ce que Teilhard de Chardin appelait la Noosphère : au-delà de la biosphère, il imaginait la sphère de toutes les intelligences conscientes participant à la chaîne des finalités dont la vie est le premier maillon, la beauté, le deuxième, la spiritualité ouverte, le troisième.

Dans la Noosphère, toutes les intelligences conscientes participent dela finalité ultime, en ce sens qu’elles en font partie, elles la goûtent avec tous les goûteurs, comme s’ils formaient une seule réalité avec la finalité ultime (ils sont comme les cellules d’une grand organisme ouvert).

Mais ils participent aussi à la finalité, en ce sens qu’ils sont créateurs eux-aussi, personnellement et collectivement, de l’œuvre d’art universel qui, elle, ne se ferme jamais sur elle-même.

Après avoir réfléchi à l’intelligence, on peut maintenant se poser la question : que serait une humanité collectivement intelligente ?

Une humanité intelligente

Une humanité intelligente serait une humanité qui échappe au paradoxe de l’absurde et au paradoxe de la violence parce qu’elle se nourrit de finalités, et parmi ces finalités, chacun des êtres humains qui vibre du sentiment de participer à quelque chose qui élargit son être.

On peut y arriver

  • en inspirant nos collectivités, en leur chuchotant des finalités à l’oreille par la philosophie, les arts, la spiritualité ;
  • par la participation des intelligences conscientes aux orientations et aux décisions des collectivités ;
  • en apprenant de nos actions par l’évaluation des résultats de nos actions en fonction des buts, mais aussi en fonction des finalités.

En somme, inspirer, démocratiser et apprendre collectivement.

Quel est le rôle de l’intelligence artificielle dans tout cela ? Relier, instrumenter et ne jamais mystifier l’intelligence consciente par des prouesses techniques.

La résistance par la vie écologique

 

La difficulté de la résistance

Reste que sortir des relations de prédation, de consommation et de possession constitue un défi de taille.

Les relations de possession sont fondamentalement des relations de sujet à objet.Le gros avantage, c’est que l’objet n’a pas un mot à dire, j’en ai le contrôle total. Le gros désavantage, c’est que cela engendre nécessairement l’injustice, l’iniquité, la misogynie, la non-participation, la surexploitation des personnes et de la nature, bref tout ce qui fomente les révoltes et les répressions, les guerres et les contre-guerres, les désastres écologiques et le combat pour les ressources, en somme, toutes les formes de violence.

Mais en réalité, la relation sujet-objet est beaucoup moins satisfaisante que la relation sujet-sujet. Dans la relation amoureuse et même dans la relation d’amitié, un sujet veut aimer un sujet et être aimé par lui, il veut la réciprocité, il accepte d’être un moyen, mais il veut être une finalité, et l’amour lui-même demande une finalité ultime, sinon il devient un système fermé qui s’étouffe lui-même.

La relation égalitaire et réciproque est beaucoup plus satisfaisante, mais éminemment plus difficile.

Les difficultés sont doubles.

  1. Du point de vue intellectuel, découvrir la subjectivité de l’autre constitue un défi. Dès l’époque classique, on s’est demandé, par exemple, comment savoir si on a affaire à un automate de forme humanoïde ou à un sujet humain. Réponse : seul le sujet peut remettre en question les finalités pour lesquelles on l’utilise. Le sujet résiste à l’idée de n’être qu’un moyen. Il faut donc prévoir avec lui une relation susceptible d’ébranler nos valeurs. Seule une intelligence de deuxième niveau peut y arriver. La conscience ne peut se permettre de rester à mi-chemin.
  2. Sur le plan affectif, découvrir que l’autre vit des émotions qui lui sont propres suppose être capable de suspendre tous les processus de projection de nos propres émotions sur l’autre, ce qui exige une réflexion sur soi en plus d’un acte d’empathie.

La découverte des relations de sujet à sujet est en fait, la découverte de notre dimension spirituelle.

Spirituel veut dire ici, minimalement :

  • percevoir la différence entre la petitesse de nos connaissances objectives et la grandeur de la réalité ;
  • percevoir la différence entre un objet de pensée et un sujet vivant ;
  • percevoir une finalité ultime sans pouvoir la nommer autrement que de façon poétique.

Ces perceptions de la conscience mènent nécessairement au respect et à l’amour, à la reconnaissance du caractère sacré de ce qui vit.

Le « malheur » de l’homme, c’est qu’ildoit faire un saut de réflexion spirituelle pour découvrir l’amour, c’est-à-dire le bonheur des relations de sujet à sujet,des relations nécessairement égalitaires et réciproques non seulement entre êtres humains, mais aussi avec la nature.

La vie écologique

L’écologie, dès qu’elle comporte des sujets pensants, n’est plus simplement l’équilibre évolutif d’êtres vivants interdépendants, c’est certainement cela, mais c’est aussi l’évolution d’une fraternité de sujetsdevenus conscients et responsablesdu monde dans lequel ils sont plongés dans l’effort philosophique, scientifique et artistique d’une finalité qui nous dépasse.

L’écologie ne consiste donc pas seulement à réduire notre empreinte carbone sur l’environnement, c’est d’abord savoir s’insérer dans un écosystème, par exemple une ferme, ou une forêt, ou un parc, ou un village pourparticiperà sa santé et à sa beauté afin de retrouver le bonheur de vivre.

C’est une démarche affectivevers une relation de sujet à sujet. Il s’agit de s’approcher d’un petit bout de paysage, d’entrer dedans, de voir ce qui se passe, de demander aux plantes, aux animaux, à tous les vivants : « Est-ce que tout va bien ? Auriez-vous besoin de quelque chose ? Est-ce que je peux vous être utile ? »

Ensuite, écouter, écouterlongtemps, leur beauté et leur harmonie. Observez le travail qu’eux font sur moi pour soulager mes inquiétudes, mes tourments, me soigner, m’équilibrer, me nourrir, purifier mon eau, purifier mon air. Et lorsqu’on croit pouvoir faciliter leur vie, donner un peu de son travail.

C’est cette réciprocité qui permet l’action opérantede l’écologie,l’environnement prend soin de moi, et moi, j’essaie de prendre soin de lui.

Du point de vue de la consommation, la vie écologique signifie au moins deux choses :

  1. Diminuer notre dépendance alimentaire envers les systèmes industriels et le transport polluant;
  2. Se mettre sous la dépendance de la pluie, du sol, des plantes et d’une petite communauté humaine.

Ensuite s’ouvre la relation réciproque entre nous et la beauté, et c’est alors que l’écologie devient un chemin d’enracinement et d’harmonie.

Il y a une écologie matérialiste qui semble dire : tout n’est qu’un instrument d’un écosystème qui n’a pas de finalité. Mais si tout est un moyen et qu’il n’y a pas de finalité, cela veut dire que tout est absurde. Jamais l’intelligence consciente ne va accepter ni d’être simplement un moyen, ni de vivre dans une réalité absurde. L’écologie matérialiste équivaut à penser que seuls peuvent survivre des écosystèmes sans intelligence consciente.C’est penser que la conscience est un accident de parcours appelé à disparaître. C’est surtout mal juger de la conscience qui permet de comprendre les processus de la vie pour y participer et non pour s’en exclure.

Si on accepte d’inclure la conscience dans les écosystèmes, alors rien n’est que l’instrument d’un autre, tout a une valeur pour elle-même et en elle-même, même une chèvre, même une laitue.

C’est, me semble-t-il, le seul moyen de sortir de l’absurde.On sort de l’absurde par une philosophie de la participation où l’on entrevoit une finalité ultime et où on se perçoit soi-même et les autres comme des participants decette finalité (être une partie d’un grand mouvement de dépassement de soi) et àcette finalité (ressentir la joie de contribuer à sa création et à son développement).

Utiliser-jeter rend le monde absurde. Un instrument n’est pas lui-même une fin, il n’a pas de valeur en lui-même, en d’autres termes, en lui-même, il est absurde. L’instrument n’a de valeur que pour le sujet qui l’utilise, mais alors, il faut que ce sujet soit une fin, que son bonheur soit une fin.

Si les travailleurs travaillent pour des êtres qui eux-mêmes travaillent pour que ça tourne en s’accélérant, alors comment ne pas ressentir l’absurdité du monde!

Pour sortir de l’absurde,il faut qu’il y ait quelque part, quelqu’un qui ressente quelque chose qui vaut la peine,et ce ne peut être qu’un sujet, en réalité, ce ne peut être que tous les sujets sensibles et vivants, car sinon, il y aurait des profiteurs, et un profiteur ne peut pas être une fin qui rend sensés le travail et la vie humaine.

Quoi que l’on fasse, à partir du moment où l’être humain devient un moyen dans un roulement de moyens qui n’ont pas pour finalité le bonheur de tous et de chacun, mais l’accélération et l’augmentation des moyens, alors un sentiment d’absurdité menace tout l’édifice.

En réalité, pour qu’il y ait du sens, il faut que l’action des sujets serve à l’épanouissement de tous les sujets dans la perspective d’une finalité ouverte nécessairement ultime. Alors rien n’est absurde, tout ce qui existe a du sens.

La question de « tous les sujets » ne peut pas s’arrêter aux seuls êtres humains, parce que si tout le cosmos n’est qu’un objet, il n’a pas de finalité. Nous aurions du sens, nous, les humains, dans un univers qui n’a pas de sens! Cela n’a pas de sens!

On ne peut pas expérimenter le sens de la vie tant que l’on a le sentiment d’exister en dehors de la communauté de tous les vivants, et la communauté de tous les vivants doit elle-même être vue comme un sujet, car sinon, nous sommes dans une cosmologie de la soumission et non dans un univers du dialogue et de la participation.

L’univers doit être vu comme une grande communauté d’êtres interdépendants qui participent à un grand mouvement d’évolution vers la connaissance de soi, la création de la diversité et de la beauté.

C’est ici que la vie écologique entre en jeu.

Notre conscience de sujet ressemble à une boussole, enfermée dans une boîte de métal, une boussole n’indique rien du tout; placée dans le champ magnétique de la terre, elle indique la direction sud-nord.

C’est dans la communauté de tous les vivants que nous pouvons découvrir que nous sommes une fin qui a pour fin l’épanouissement de tous dans un tout qui a du sens.

C’est dans une communauté écologique que l’on peut le mieux expérimenter la sortie progressive du monde absurde, l’entrée progressive dans un monde de sens.

Une fois installés dans la vie écologique, un énorme sentiment d’exister gonfle nos poumons. À chaque découverte d’un insecte, d’une plante, d’un petit mammifère, on est ébranlés, émerveillés.

Je crois que c’est la motivation ultime : la vie est belle, elle a un sens, elle n’est pas absurde parce que c’est beau et que des milliards de sujets pensants peuvent s’en réjouir.

Ce qui est absurde, c’est de détruire la vie.

Père Joseph WRESINSKI

 Entretiens entre le Père Joseph Wresinski et Gilles Anouil

 Le Centurion, Paris,1983. Collection « Les interviews ».ISBN 2.227.32032.X

Ce livre d’interview du Père Joseph Wresinski avec Gilles Anouil, journaliste et professeur de science politique, est précédé d’un texte autobiographique et d’une brève description de l’aventure d’ATD Quart Monde. Ces deux textes ont été écrits par le Père Joseph en 1983 à la demande de l’éditeur pour permettre au lecteur de comprendre qui parle.

Ce sont ces deux textes qui se suivent que nous choisissons d’offrir en référence aux participants au 28ème séminaire de philosophie proposé par Jean Bédard au domaine de Floravie, Rimouski, du 10 au 12 Aout : « Lutter contre la pauvreté, la misogynie et la destruction écologique, un seul combat avec la participation d’A.T.D.-Quart-monde et la pensée de Joseph Wresinski »

Petit garçon dans le cercle infernal des violences

Au plus loin que je remonte dans mon enfance, ce dont je me souviens c’est d’une longue salle d’hôpital, et de ma mère criant après la religieuse qui nous surveillait. Car, petit garçon rachitique, j’avais été hospitalisé pour que l’on me redresse les jambes.

Ce jour-là, je dis à maman que les Sœurs m’avaient privé du colis apporté le dimanche précédent. Maman, qui avait dû se donner du mal pour rassembler ces quelques friandises, se mit en colère. Séance tenante, elle m’arracha aux mains des religieuses et me ramena à la maison.

Depuis, je suis resté les jambes arquées, et durant toute ma jeunesse, j’ai dû subir le ridicule et les moqueries que m’attirait cette déformation, la gêne aussi de boiter légèrement, surtout durant mon adolescence.

Ainsi, le tout premier contact avec autrui, dont je garde le souvenir, est celui d’une injustice et d’un préjudice qui devraient marquer mon corps pour la vie. Sans doute, est-ce pour cela que me sont devenus intolérables ces nez qui coulent, ces jambes torses, ces jeunes corps déjà griffés qui m’entourent aujourd’hui dans les cités d’urgence, les taudis, les slums.

Ma mère criant après la sœur, cela ne  m’avait pas surpris. Les cris, j’en avais l’habitude. A la maison, papa criait tout le temps. Il frappait mon frère aîné, au désespoir de ma mère, car c’était toujours à la tête qu’il portait ses coups. Il injuriait aussi maman et nous vivions sans cesse dans la peur.

Ce n’est que bien plus tard, à l’âge d’homme, en partageant la vie d’autres hommes comme lui, d’autres familles comme la nôtre, que j’ai compris que mon père était un homme humilié. Il souffrait d’avoir manqué sa vie : il portait en lui la honte de ne pouvoir donner sécurité et bonheur aux siens.

Le mal de la misère est là. Un homme ne peut pas vivre ainsi humilié sans réagir. Et l’homme pauvre, aujourd’hui comme hier, réagit de la même façon violente.

Cependant, pour le petit garçon que j’étais, c’était m’introduire dans le cercle infernal de la violence. La violence était la manière de répondre à l’obstacle, aux difficultés de toutes sortes et de tous les jours. Et sans que j’en prenne conscience, elle devenait pour moi, tout comme pour mon père, la manière de me laver des humiliations sans nombre que nous faisait subir notre extrême pauvreté.

Ce qui me surprend toujours, malgré les années écoulées, c’est que mes parents ne parlaient que d’argent. Eux qui n’en avaient pas, se disputaient presque sans relâche à cause de lui. Quand quelque argent entrait au foyer, ils se querellaient sur la manière de le dépenser.

Plus tard, quand maman sera seule, ce sera toujours d’argent qu’elle nous parlera. Et quand elle parlera des personnes que nous aurons l’occasion de fréquenter, ce sera toujours pour dire qu’elles sont riches. Des prêtres de la paroisse, elle dira : « ils sont riches. » Même la petite épicière du quartier sera riche à ses yeux. Non pas que maman soit jalouse. Mais lorsque les êtres ont faim et sont dans le besoin, ne compte que ce qui peut combler le manque. Il en est toujours ainsi, et dans les zones grises qui entourent nos villes, les intérêts, les disputes, les échanges se ramènent toujours à des questions d’argent.

Dans ce combat pour la nourriture, je fus engagé dès mon tout jeune âge. J’avais quatre ans et c’était moi qui conduisais la chèvre dans les bas prés. Cette chèvre qui nous nourrissait, ma petite sœur nouveau-née et nous autres enfants. En la conduisant, je passais devant le grand portail du couvent du Bon Pasteur[17], où une religieuse parfois m’adressait la parole. Un jour, elle me demanda si je voulais servir la messe tous les matins. Ce jour-là, je fus embauché pour la première fois. Car c’était bien d’embauche qu’il s’agissait pour moi. En répondant à la messe, j’aurais droit chaque matin à un grand bol de café au lait, avec du pain, de la confiture, et les jours de fête, du beurre. En plus, on me donnerait deux francs par semaine. Ce sont ces deux francs qui m’ont décidé.

C’est ainsi que je commençai à prendre en charge la famille, avant l’âge de cinq ans. Chaque matin, pendant près de onze ans, maman m’appela pour la messe de sept heures. Il fallait au moins dix minutes pour courir jusqu’à la chapelle, derrière les grands murs du couvent. L’hiver, j’avais froid, j’avais peur dans le noir. Mais qu’il vente ou qu’il pleuve, tassé en moi-même, noyé de sommeil, mais aussi parfois criant de rage, je longeais la grande rue Saint-Jacques, je descendais la rue Brault, déserte et hostile, vers les prés, et j’allais servir la messe chez les Sœurs pour que quarante sous soient donnés à maman. Je ne crois pas avoir jamais manqué à ce rendez-vous matinal et il me semble que toute mon  enfance se soit bâtie autour de lui.

Il fallait que maman ait bien faim pour nous, pour accepter de me jeter ainsi, petit garçon, dans la rue tous les jours. Il fallait aussi que j’aie conscience de son désarroi, pour accepter cette servitude sans m’aigrir le cœur, ni injurier Dieu.

Bientôt d’ailleurs, je dus refaire le même chemin, aller et retour, à midi.  Puisque nous étions les plus pauvres du quartier, rien d’étonnant à ce qu’à la sortie de l’école, je me précipite à nouveau au couvent, cette fois-ci pour ramener dans les gamelles ou des boîtes de conserve un repas fait de ce que mangeaient les religieuses. Pois cassés, lentilles, pommes de terre, parfois quelques morceaux de viande, voilà ce que me donnaient les Sœurs Madeleine, sans oublier l’immense pain qui faisait l’essentiel de nos repas familiaux.

Ainsi, toutes les journées de ma jeunesse furent conduites par la vie des religieuses du Bon Pasteur, par leur prière et leur nourriture, pour que, chez nous, l’on n’ait pas faim.

J’y pense parfois en observant aujourd’hui les enfants grimpant sur des décharges ou suivant la charrette de leur père, en route pour vider quelque cave ou grenier. Eux font la biffe, récupèrent des métaux; moi je servais la messe, j’attendais notre nourriture à la porte du couvent. Aujourd’hui comme alors, l’enfant pauvre n’a pas d’enfance, les responsabilités lui viennent dès qu’il tient debout sur ses jambes.

Sans doute pourtant, comme les enfants pauvres d’aujourd’hui, il m’arrivait de jouer et de rire. Sans doute, me créais-je mes coins à moi, mes cachettes, mes circuits inattendus, dans ce vieux quartier d’Angers où avec les copains j’imaginais des labyrinthes. Mais il y avait ce circuit du couvent qu’il fallait faire tous les jours, chemin de la honte de mon enfance, qui a effacé dans ma mémoire ce qu’il peut y avoir eu de consolant.

Chemins de la honte, il y en avait d’ailleurs d’autres, toujours liés au besoin harcelant de nourriture. Je me vois, petit garçon, rapporter chez l’épicière la bouteille d’huile de noix que j’avais fait remplir pour cinquante centimes. Si elle n’était pas pleine jusqu’à ras bord du bouchon, maman me renvoyait faire rajouter quelques gouttes : combat perpétuel et humiliant des pauvres gens pour manger à leur faim.

Plus tard, il fallait ramener à la boucherie les morceaux de viande de cheval trop durs. Car à sept ans, j’avais trouvé un autre emploi : je faisais les courses de Marie-Louise, la bouchère, qui en retour me donnait pour deux francs de viande de cheval presque tous les jours. Maman exigeait que cette viande soit fraîche et tendre. Elle n’hésitait pas à me renvoyer au besoin pour réclamer, preuve en main, meilleure qualité pour la table familiale.

En revanche de la honte, nous étions forts et je faisais payer inconsciemment à coups de poings la servitude écrasante d’avoir à nourrir ma famille. Je me souviens, à six ans, avoir écrasé un petit adversaire à coups de poings, dans la haie.

Lorsque ma mère vint trouver la religieuse de l’école maternelle, pour savoir si je pouvais entrer à la grande école ; « bien sûr, dit la sœur, envoyez-le là-bas, ici, il les bat tous. »

Ainsi, dès la petite enfance, se liaient manque d’argent, honte et violence.

Je ne me souviens pas d’être rentré de l’école pour trouver maman joyeuse à la maison. Délaissée, elle ne se consolait pas de porter seule le poids de quatre enfants. Puis c’était les nouvelles de mon père, et surtout l’argent qu’il devait envoyer, qui n’arrivaient pas. C’était le gaz à payer, le charbon de l’hiver, le poêle à changer….

Il faisait presque toujours froid chez nous. L’ancienne forge que nous habitions était pleine de courants d’air. L’air s’infiltrait par-dessous les portes, à travers les cloisons. L’une de ces cloisons était faite de caisses couvertes de papier d’emballage. Lorsque le papier craquait, l’air nous fouettait.

Il faisait froid aussi parce que tous les appartements au-dessus du nôtre étaient reliés par le même conduit de cheminée. Ce conduit était souvent bouché, et lorsque nous faisions du feu, Thérèse, la fille du tailleur, descendait pour injurier ma mère, car la fumée  s’infiltrait chez elle. Pour ne pas avoir d’histoires, maman retirait alors de la cuisinière les morceaux de charbon que  nous avions cherchés sur les terrils de l’usine à gaz. Ces morceaux de charbon que nous avions eu tant de mal à trier, et qui, par leur pauvreté, semblaient accentuer, plutôt que combattre, le froid qui régnait dans la maison.

Comment expliquer cette passivité de ma mère, que je retrouve  aujourd’hui dans tant de mamans que je rencontre dans les lieux de misère ? Sa crainte de se mettre mal avec les voisins, sans doute provenait-elle de la fatigue, mais plus encore de la peur. Maman se savait étrangère et ne cessera jamais de craindre qu’on puisse la renvoyer dans son pays d’Espagne, que la police vienne nous saisir pour Dieu sait quelle raison. Tout comme les mamans des cités d’urgence craignent toujours que l’on vienne leur faire quelque mal.

Quant à Thérèse, la fille du tailleur, qui venait l’offenser, j’étais tout jeune encore le jour où je pris le tisonnier et le brandis devant elle en criant. Je ne sais pas ce que je lui dis dans ma colère d’enfant, mais depuis lors notre pauvre feu put continuer à couver dans cette vieille cuisinière dont le foyer était crevé et dont nous bouchions sans cesse les fentes avec de l’argile ramassée dans les prés voisins.

Ma mère se plaignait souvent aux autres de tout ce qui la rongeait, de moi, des soucis que je lui donnais, de mon retard à l’école, de ce que je mouillais mon lit. Et c’était encore un poids de honte sur mes épaules, car tout le quartier le savait. Les pauvres ne cachent pas leurs plaies. Ils n’ont pas en réserve la force de dissimuler les difficultés d’une existence qui les épuise.

Pourtant, c’est grâce à ma mère que je fus présenté au certificat d’études. Nous étions peu nombreux, dans l’école libre, à ne pas payer notre instruction  et nous étions les derniers de la classe. Aussi, lors des examens de fin d’études, le directeur ne voulut pas prendre le risque de me présenter. Il n’avait pas présenté mon frère aîné et ma mère ne s’en était pas offusquée. Cependant, lorsque ce fut mon tour, elle ne se résigna point aussi facilement. Elle savait que ne n’étais pas bête, elle savait que j’avais trop de responsabilités sur les épaules, trop de souffrances aussi et que je percevais trop profondément les injustices. Pour nous qui recevions la charité, mais jamais notre dû, les injustices étaient le lot de chaque jour. Ma mère n’a pas voulu qu’il m’en soit rajouté une de plus. C’est elle qui me fit inscrire et me présenta au certificat d’études.

Aujourd’hui seulement, je sais les réserves d’indignation et de courage qu’il fallait à ma mère pour défendre ainsi ses enfants. Elle m’a défendu encore, le dos au mur, obstinément, lorsque les dames patronnesses de la paroisse conçurent l’idée de me faire placer chez les Orphelins d’Auteuil[18]. Projet apparemment raisonnable et combien humiliant pour des enfants nés dans la pauvreté comme pour leur mère, que de vouloir les faire élever en marge des autres.

Dans un de ces sursauts de dignité que je lui connaissais bien, ma mère refusa. Elle préféra renoncer à la bienveillance des œuvres paroissiales.

En marge des autres, nous l’étions pourtant déjà. Trop pauvres, nous étions les « mis à part » du quartier populaire, liés à l’ensemble par l’aumône, non par l’amitié.

Nous n’étions pas les seuls. Je me souviens de la mère ivrogne et de son fils naturel. En rentrant le soir, il trouvait sa maman étalée dans la cuisine; il la traînait jusqu’à son lit et la couchait. Parfois, il venait chez nous et maman l’asseyait à notre table, pour partager pain et soupe.

Il y avait aussi la sorcière. Elle ne voulait pas que les chiens s’arrêtent sous sa fenêtre. Nous, les enfants nous nous servions de son mur comme urinoir et elle nous invectivait. Nous l’aimions bien; c’est pour cela que nous l’embêtions. Nous n’aurions pas embêté le boucher Rétif, ni le menuisier Cesbron. Ils étaient les grands du quartier; ils n’étaient pas de notre monde.

Un jour, la sorcière fut trouvée morte de faim dans son taudis. Pendant quinze jours, personne ne s’était soucié d’elle. Ce soir-là, maman pleura, car cela eût pu nous arriver. « Qui donc se serait soucié de nous, disait-elle, je mourrai comme cela. »

Est-ce d’elle que j’ai appris à me battre, non plus par vengeance de l’humiliation mais pour libérer un peuple d’exclus ?

Un jour, un des grands garçons de l’école – il s’appelait Siché – se prit de fureur contre un gamin  plus faible que lui. Il l’accula au pied du mur des w.c. et le frappa à coups de poings et de pieds. Que s’est-il passé en moi ? Je me suis jeté sur lui, je l’ai frappé à mon tour à coups de pieds et de poings. Je lui ai griffé le visage, jusqu’à ce que le maître vienne le tirer de là de force.

Pourquoi avoir fait cela ? Ce gamin malingre n’était rien pour moi, qu’avais-je à le défendre ? C’est pourtant lui qui est demeuré dans ma mémoire et non pas la punition que j’encourus. Je fus renvoyé de l’école, mais de tout ce qui suivit cette bagarre, je me souviens à peine. Ce qui demeure dans ma mémoire comme un tournant, c’est ce gosse qui se faisait battre par un Siché tellement plus fort que lui. Ce fut, il me semble, le point de départ d’un combat où sans doute je serai perdant, mais que, têtu, je continuerai tout au long de ma vie.

Devenir combattant pour les exclus n’est pourtant pas si simple, car on ne se fait pas militant pour des individus épars : une mère ivrogne, une sorcière, un gosse malingre, par-ci, par-là. Il a fallu que je les rencontre en un peuple, il a fallu que je me découvre faisant partie de ce peuple, que je me retrouve à l’âge adulte dans ces gosses des cités dépotoirs autour de nos villes, dans ces jeunes sans travail et qui pleurent de rage. Ils perpétuent la misère de mon enfance et me disent la pérennité d’un peuple en haillons.

Il est en notre pouvoir de mettre en échec cette pérennité. La misère n’existera plus demain si nous acceptons d’aider ces jeunes à prendre conscience de leur peuple, à transformer leur violence en combat lucide, à s’armer d’amour, d’espoir et de savoir, pour mener à sa fin la lutte de l’ignorance, de la faim, de l’aumône et de l’exclusion.

Cela ne sera pas simplement affaire de gouvernement, ce sera aussi affaire d’hommes acceptant de marcher avec les exclus, de lier leur vie à leur vie, parfois de tout quitter pour partager leur sort.

Nous n’avions rien que nos personnes à offrir

Voici maintenant comment le Père Joseph exprime en quelques mots les raisons du Mouvement ATD Quart Monde.

Nous ne sommes pas des créateurs, seulement des héritiers. D’autres ont ébauché, dans l’Eglise contemporaine, en France et dans le monde, des mouvements de rencontres des pauvres, du peuple des exclus. Des hommes comme l’Abbé Henri Godin*, le Père Depierre*, l’Abbé Pierre* ont ouvert des portes, pénétré dans le monde de la misère. Nous sommes placés au sein d’un courant spirituel, d’intelligence du cœur plus que d’idées, qui a rencontré les pauvres, les gens de la misère. Mouvement de lutte pour la paix, lutte pour le pain, combat pour la justice, ces combats et actions se rejoignent en quelque point dans le souci de l’homme le plus méprisé. Nous ne sommes pas des créateurs, bien que la misère nous y entraîne, peut-être sommes-nous des innovateurs.

Où se trouve notre originalité ? Quand le Mouvement Aide à Toute Détresse Quart Monde a commencé, la société était sûre d’elle; tout le monde pensait que le progrès lié à l’assistance allait supprimer la misère de façon automatique et inéluctable, on était sûr de la victoire. Dans ce contexte, comment, à tous les niveaux, pouvait-on croire à ce que nous disions de la misère ? Voilà la difficulté majeure à laquelle nous nous heurtions. C’est dans ce contexte que l’Abbé Pierre a mis en relief la réalité des plus souffrants; ATD Quart Monde l’a fixée sur la famille. C’était audacieux en ce temps où la société commençait à se désintéresser de la famille; les services sociaux comme les pouvoirs publics n’ont d’ailleurs toujours pas compris notre insistance sur la famille. Pourquoi y tenions-nous si fort ? La famille est le seul refuge pour l’homme quand tout manque; là seulement, il y a encore quelqu’un pour l’accueillir ; là seulement il est encore quelqu’un. Dans la famille, il trouve son identité. Les siens, ses enfants, son épouse, sa compagne … constituent pour lui son ultime aire de liberté. Même si leurs enfants leur sont arrachés, l’homme et la femme se réfèrent toujours aux êtres qu’ils ont procréés. En insistant sur cette réalité de la famille, nous passions pour des hommes du passé et nous en avons beaucoup souffert sans toutefois nous laisser ébranler.

Ce qui fut déterminant dans le Mouvement depuis l’origine, c’est que nous n’avions rien que nos personnes à offrir. Nous n’étions propriétaires de rien, nous n’étions pas une organisation d’HLM[19], ni des travailleurs sociaux relevant d’un service. Nous n’avions à offrir que nos poitrines, le cœur qui battait en celles-ci. Notre extrême dénuement, notre total manque de moyens nous ont permis d’être acceptés par les familles les plus défavorisées. Nous n’avions aucun espoir, point de pouvoir politique ni social, point davantage l’appui ou la garantie d’une confession religieuse. Nous venions mains nues, pieds nus, au cœur de la misère. Nous n’avions à offrir que ce que nous étions, des femmes et des hommes, décidés à consacrer leur vie à combattre avec ceux qui se trouvaient rejetés dans la misère. L’homme, la promotion de l’homme étaient notre seul objectif. Ces familles qui vivaient dans l’extrême pauvreté, nous avons voulu dès le départ qu’elles soient les défenseurs de leurs frères.  Nous partions de loin, sans relations, liés à la condition du plus complet dénuement des familles. Un nombre important de celles-ci n’avaient connu que l’indigence, l’ignorance, la maladie, le chômage, et de toute manière, le rejet et l’exclusion. Nous voulions que leur militantisme soit la caution pour que la société les réintroduise en elle comme responsables d’elles-mêmes, de leurs enfants, de leur vie, de leur parole. Ce militantisme avait pour but de rendre témoignage des possibilités de tout homme : aucun homme n’est jamais en fin de course. Si les plus pauvres pouvaient vivre dans une certaine convivialité et solidarité, malgré la misère qui les cernait de partout, si les sous-prolétaires étaient en mesure d’affirmer que la consommation, le profit pouvaient ne pas être les uniques moteurs de la vie, de la société, c’était un nouveau monde qui était ainsi proposé à tout homme, un changement radical de perspective. Nous proposions une autre forme de relation, une autre fin pour nos combats.

Que de difficultés devant un tel projet ! Elles venaient de ce que la société riche, cossue, ne voulait ou ne pouvait plus voir la misère, prétendant l’avoir détruite. Nous avons été obligés d’être les témoins de ce que nous entendions, de ce que nous voyions, de ce que nous vivions. Il ne suffisait pas de proclamer ce témoignage avec son cœur; il fallait qu’il soit accessible à l’entendement des hommes de ce temps. Cette nécessité a conduit le Mouvement à créer l’Institut de Recherche. Nous avons affirmé preuves en main : non seulement les plus pauvres existent toujours; ils sont là parmi nous, mais ils sont les témoins, par ce que vous leur faites vivre, de toutes les entorses que vous portez à vos propres convictions, déclarations, idéaux. La création de l’Institut de Recherche[20]a été un acte politique au sens plein du mot; il a dénoncé sur preuve et il a proposé. Il a aussi prouvé que la population pouvait en même temps rassembler des hommes de tous milieux pour une juste cause afin de permettre aux plus défavorisés d’assumer leurs responsabilités. Il a démontré qu’il était tout à fait contraire au  Droit d’empêcher ces familles de prendre leur responsabilité familiale, sociale, politique et religieuse.

Un autre point qu’il faut souligner est qu’en face de cette société riche qui cherchait à faire l’impasse sur la misère, le Mouvement a choisi dès le départ d’être interconfessionnel, interpolitique… non pas aconfessionnel, apolitique; ce qui est tout différent . J’avais expérimenté la chance qu’ont les catholiques, et les croyants en général; l’éducation qu’ils ont reçue les conduit à aimer autrui. En rencontrant nombre d’institutions incapables, malgré leur désir de lutter pour la libération des plus pauvres, je pensais qu’il nous fallait offrir à tous les hommes la chance que nous avions, nous croyants. Pour moi, il s’agissait d’un droit de justice de permettre à n’importe quel homme, quelles que soient sa foi, ses idées, sa culture, de pouvoir descendre au plus bas de l’échelle sociale. Il est difficile d’imaginer combien cela est malaisé pour ceux qui n’ont pas le privilège de vivre dans les sphères où nous vivons, nous qui appartenons à une Eglise. Tout homme doit pouvoir faire de la famille la plus pauvre un pôle de rencontre, un agent de libération des autres hommes, une famille qui sauve ses frères. Nous avons du mal à comprendre la souffrance face à la misère de ceux qui n’ont pas connu dès le plus jeune âge ce regard tourné vers les autres, vers le plus misérable, celui dont le Christ a épousé en totalité et sans réserve la condition. En cela aussi nous ne nous rendons pas toujours compte de ce que nous devons à l’Eglise.

La première volontaire française athée n’a toujours, face à la misère, que la justice et sa profonde humanité. L’échec des familles la ronge et la détruit. Elle ne peut aller au-delà, elle ne peut accepter l’échec, parce qu’il n’y a pas pour elle un au-delà de l’échec. Si je dis que l’inter-confessionnalité est un acte de justice  pour ceux qui n’ont pas reçu la chance d’avoir été élevés avec le regard tourné vers les autres, il n’y a dans ce propos aucune suffisance. Dans tous les hommes existe une part de tendresse, qui a besoin d’être mise en lumière, en action, et cette tendresse doit être éduquée dès le plus jeune âge. L’acte de miséricorde qu’est le besoin de partager avec l’autre, de se faire autrui en souffrant profondément, en portant en soi ce que l’autre souffre, en changeant cette souffrance en espoir, c’est le fait d’une éducation ou d’une conversion.

Dans le Mouvement, nous nous attachons à l’homme en direct, sans l’intermédiaire d’un service, d’un appareil. Quand on n’est pas limité et enfermé dans une organisation, on peut vivre un projet de société qui dépend de l’autre, de celui avec qui on veut partager. Alors, vous pouvez mettre la famille la plus pauvre au cœur du monde, au centre du monde. Faire de l’homme le plus démuni le centre, c’est embrasser toute l’humanité dans un seul homme; ce n’est pas retenir le regard, ni en réduire la vision, c’est jeter celui-ci aux frontières de l’amour; or l’amour n’a pas de frontières, il ne s’enferme pas, il ne se maîtrise pas, il est toujours folie.

D’emblée, il faut faire la jonction audacieuse entre le plus pauvre et Jésus- Christ : ils ne font qu’un. D’emblée, on ne peut renier aucun homme, qu’il soit riche ou pauvre, qu’il soit responsable de sa situation de misère ou qu’il la subisse. En Amour, il n’y a pas de frontières. Tous font partie de la même humanité, tous sont voués au même destin.

Arrivé enfin au Camp de Noisy-le-Grand[21], je me suis dit : ces familles de la misère ne s’en sortiront jamais seules;  je leur ferai monter les marches de l’Elysée[22], du Vatican, de l’ONU, des grandes organisations internationales. Il faut qu’elles deviennent des partenaires à part entière. Ridicule imagination, penseront certains, née sur ce plateau aride au milieu de l’été 1956 ! Le Christ au Golgotha regardant le monde, affirmait l’avoir vaincu. Tout homme qui met l’homme le plus pauvre au centre de sa vision ne peut pas ne pas tout voir, ne pas englober tous les hommes, il ne peut laisser aucun homme de côté. En quelque sorte lui aussi peut affirmer avoir vaincu le monde.

La peur  et le goût de la mort

Article de Yvon Rivard publié dans la revue Liberté, 2016

Les livres, comme les êtres qui nous ont marqué jadis, lorsque nous nous cherchions passionnément, le temps peu à peu les efface.   Nous ne leur tournons pas consciemment le dos ni n’osons   leur reprocher ceci ou cela, mais nous nous éloignons   de ce qu’ils nous ont donné, comme si nous avions plus ou moins honte d’avoir tant reçu d’eux ou que nous voulions échapper à la part de nous-mêmes qu’ils nous ont révélée.  C’est ainsi que je n’ai jamais relu Bernanos, auquel j’avais pourtant consacré trois ans de ma vie et un livre à l’époque où la plupart de mes contemporains débarquaient à Paris pour y  apprendre à lire, à écrire et à penser avec les maitres de la « French theory ». Je ne me suis jamais vraiment étonné d’un tel anachronisme, semblable à celui de Rodolphe Duguay qui au début du siècle vient à Paris étudier l’art du paysage ou moment le paysage s’évanouit dans l’abstraction des lignes et des couleurs.  Que cherchais-je donc dans Bernanos   alors que la France   sortait à peine de sa révolution avortée de mai 68, congédiait le général de Gaulle, décrétait la mort de l’auteur et l’interdiction d’interdire?   D’abord attiré par le polémiste   qui   analysait et dénonçait  toutes les formes de violence  qui pourrissaient l’Europe, du fascisme au totalitarisme en passant par la lâcheté de la bourgoisie qu’elle soit de gauche ou de droite, je m’étais tourné  peu à peu vers le romancier qui   ne se détournait pas complétement  des batailles  de l’essayiste, mais   trouvait désormais  ses armes les plus efficaces dans la vie quotidienne  telle que vécue par  ses héros de la paix que sont les pauvres et les  saints.  Pendant trois ans, j’aurai appris de Bernanos à démêler le réel et l’imaginaire, à me méfier des mots et des idées qui ne s’enracinent pas dans la durée, dans l’amour du temps, mais cela ne m’aura pas empêché de croire, comme mon époque, à la valeur absolue du langage, à l’autonomie de l’œuvre, etc .  Le vaccin bernanosien contre l’imposture de l’auto-engendrement aura mis du temps à  agir, il aura fallu  que  « le mensonge romantique »   se brise contre « la vérité romanesque »  pour que  j’aperçoive à nouveau  ce que je cherchais dans Bernanos, à savoir « que les grands romanciers,  comme l’écrit René Girard, traversent l’espace littéraire  que définit Maurice Blanchot  mais ils n’y demeurent pas . Ils s’élancent au-delà de cet espace vers l’infini d’une mort libératrice. »

Je n’ai pas relu Bernanos mais le retrouve ici et là  sur ma route  au hasard des questions que je me pose  depuis quelques années, comme celles de l’engagement social et des abus de pouvoir, et des lectures  qui balisent ma route, comme   celles de Girard,  P. Vadeboncoeur, G. Roy, H.Broch  et  S. Weil.  Quand Liberté m’a invité à relire Les grands cimetières sous la lune, qui est  encore d’actualité 80 ans plus tard,  je me suis réjouis  que certains intellectuels et écrivains redécouvrent Bernanos à travers  ses essais et  écrits de combats, comme  Lydie Salvayre dans son roman Pas pleurer, tout en souhaitant  qu’on relise ses romans  sans lesquels les saintes colères et les analyses les plus lucides , si nécessaires soient-elles, ne peuvent répondre à la seule question qui traverse toute son œuvre : d’où vient le mal, comment peut-on en venir à tuer, à massacrer  les pauvres, les  paysans , les petites gens  qu’on prétend libérer  de ceux qui les oppressent  ou protéger  de ceux qui  les libèrent? Comment expliquer les guerres passées et actuelles,   les massacres  de  la Syrie, de Gaza, la folie sanguinaire de l’État islamique?

Tous les spécialistes (historiens, politologues, économistes… )  y vont de leurs explications, qui dans le meilleur des cas   échappent à la propagande, mais elles s’avèrent toujours insuffisantes, car «  les faits historiques, écrit Octavio Paz  dans Une planète etquatre ou cinq mondes, requièrent toujours des explications  plurielles,  le principe de causalité, considéré aujourd’hui avec réserve- y compris en physique et dans les sciences naturelles- a toujours été  difficilement applicable au domaine de l’histoire ».  Sans nier la multiplicité des causes à l’origine de tel ou tel fait, certains intellectuels, témoins de l’histoire,  osent  formuler  l’hypothèse d’une cause  première  du mal, un peu comme les scientifiques  cherchent une loi susceptible de rendre compte du plus grand nombre de phénomènes.  Évidemment ces sauts dans l’invisible sont aussitôt disqualifiés par les esprits rationnels, plus efficaces à ramasser les morts qu’à  défendre les vivants.   Toute l’œuvre de Bernanos, comme celle de Weil, consiste non pas à sauter par-dessus l’histoire mais à la comprendre en descendant  au fond de l’être humain, là où tout se joue. Je crois que la liberté dont ils ont fait preuve tout au long de leur vie s’enracine dans cette possibilité de libérer la pensée  du diktat du relatif, en la jetant dans le mystère  de l’univers.  Si on les lit encore aujourd’hui, s’ils comptent parmi les rares intellectuels qui ont  su lire l’histoire, dans des périodes troubles comme la guerre d’Espagne,  sans se laisser aveugler  par  les religions, les idéologies et  les philosophies,  c’est qu’en toute circonstance  ils obéissaient à  leur conscience et non  à quelque autorité que ce soit, qu’ils  jugeaient de tout à partir de  la valeur absolue de la personne humaine, la recherche de la vérité et de la justice. Ceux qui  s’interdisent de lire Bernanos sous prétexte qu’il était chrétien  et monarchiste, admirateur de Drumont et Péguy, ne peuvent comprendre que  Bernanos est fidèle à des valeurs et non à un parti  et que ce sont ces valeurs  qui lui ont permis de  voir dans la déspiritualisation de l’Europe la démission des démocraties, la montée des fascismes et l’avènement de « l’animal économique ».  Comme l’écrit Camus : «  Bernanos est un écrivain deux fois trahi. Si les hommes de droite le répudient pour avoir écrit que les assassinats de Franco lui soulevaient le cœur, les partis de gauche l’acclament quand il ne veut pas l’être  par eux. Car Bernanos est monarchiste. Il l’est comme Péguy le fut et comme peu d’hommes savent l’être. Il garde à la fois l’amour du vrai peuple  et le dégoût des formes démocratiques. Il faut croire que cela peut se concilier. »

«  L’attitude de Bernanos le catholique et de Simone Weil  la socialiste, écrit Paz,  nous donne en partage  une double leçon. En premier lieu, aussi élevés qu’ils soient, les buts de la cause que nous défendons ne peuvent être séparés des moyens que nous utilisons ; la fin n’est pas et ne peut être  notre seul critère moral. En second lieu, s’il est vrai que dénoncer les atrocités commises par notre parti est difficile, très difficile, c’est pourtant le premier devoir  d’un intellectuel. » Bernanos, qui vivait à Palma de Majorque,  a  vu et décrit  l’épuration  menée par les nationalistes  comme la « Terreur inséparable des révolutions du désordre (…) qui  atteint la racine de l’âme ». Weil, qui avait rejoint les républicains à Barcelone, croyant participer  « à une guerre de paysans contre les propriétaires terriens et un clergé complice des propriétaires »,    ne  s’est jamais remise  d’avoir  assisté  à l’exécution   d’un jeune phalangiste  de quinze ans , après que « le chef  de la colonne lui eut  exposé pendant une heure les beautés de l’idéal anarchiste ». Elle écrit à Bernanos: « L’essentiel, c’est l’attitude à l’égard du meurtre […] Je n’ai jamais  vu personne  exprimer même dans l’intimité de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désappropriation à l’égard du sang  inutilement versé. Vous parlez de la peur. Oui, la peur a  une part dans ces tueries ; mais là où j’étais je ne lui ai pas vu la part que vous lui attribuez.[…] J’ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d’être humains  en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n’est rien de plus naturel que de tuer.[…]Il y a là  une ivresse à laquelle il est impossible de résister sans une force d’âme qu’il me faut croire exceptionnelle car je ne l’ai rencontrée nulle part […]Je ne connais personne, hors vous seul,  qui à ma connaissance, ait baigné dans l’atmosphère de la guerre  espagnole  et y ait résisté. » On comprend que jusqu’à sa mort Bernanos ait conservé cette lettre  dans son portefeuille, car il trouvait en Simone Weil ,    malgré  leur apparent désaccord sur la cause de l’ivresse sanguinaire,  une  alliée qui mettait  «  le bien public, le bien des hommes » au-dessus des partis .

Paz donne raison à Simone Weil : « Le mal, dit-il, est la déshumanisation. L’abattoir et le camp de concentration sont des institutions toujours précédées  d’une opération intellectuelle qui consiste à dépouiller l’autre de son humanité, pour pouvoir l’asservir et l’exterminer comme un animal ». Tout ceci est indéniable, mais  ne répond pas à la question:   comment une telle opération de déshumanisation est-elle possible ? Si l’explication de la peur semblait un peu courte à Weil  et à Paz, c’est  qu’ils n’ont pas vu  ou oublié que la peur  dont parle Bernanos n’est pas la seule peur  d’un ennemi réel ou pressenti,  mais bien  la peur de la mort  elle-même qu’éprouvent  les vivants même en temps de paix.  Peut-être qu’ « on ne massacre jamais que par peur, la haine n’est qu’un alibi », mais « la peur, la vraie peur, est un délire furieux […]et  si elle forme avec la haine   un des composés psychologiques les plus stables  qui soient » ,  c’est «  que le pressentiment de la mort commande notre vie affective ». Autrement dit, tout ce que nous faisons,  bien ou mal,  procède de notre relation à la mort. Quand la  peur de la mort, qui est  aussi naturelle que la mort  elle-même,  n’est pas surmontée, elle se change en une haine  de la vie qui   tôt ou tard  nous sera retirée. Comment accorder de la valeur à ce qui  est mortel, pourquoi  supporter  toutes les misères  humaines qui  s’accumulent  et culminent  dans  la mort? Pourquoi aimer, souffrir, créer   pour en arriver là, pourquoi   travailler à se construire   si c’est pour être réduit à rien, vouloir construire un monde habitable  si tout est appelé à disparaître?

Dans Le Journal d’un curé de campagne, ily a cette scène centrale où la châtelaine, murée dans la haine depuis la mort de son jeune fils,  rejette sa propre fille   dont le  jeune curé craint qu’elle en vienne à se suicider. La mère lui dit qu’il n’ y a rien à craindre, car sa fille «  a horriblement peur de la mort»: «  Madame, ai-je dit, ce sont ces gens-là qui se tuent. Le vide fascine ceux qui  n’osent pas le regarder en face, ils s’y jettent par crainte d’y tomber. »  De même qu’on ne peut regarder Dieu en face, qu’il faut  le chercher   dans ce qui est,  le mieux qu’on puisse faire c’est  de voir la mort  à l’œuvre dans la vie même  de l’univers  dont nous  faisons partie : «  L’héroïsme à ma mesure, écrit le curé , est de ne pas en avoir et , puisque la force me manque, je voudrais maintenant que ma mort  fût petite, aussi petite que possible, qu’elle ne se distinguât pas  des autres événements de ma vie. »  Affronter la mort, se révolter contre elle,  c’est  vouloir lui opposer  la puissance  que donnent les armes, la richesse, la force  et  croire  ainsi affirmer  sa liberté  en (se) donnant la mort, liberté  illusoire, car «  la mort , écrit Rilke, est  la face de la vie  détournée de nous, ni éclairée par nous »,  et que la seule liberté  qui nous échoit est de  « réaliser la plus grande conscience de notre existence,  qui est chez  elle dans les deux domaines  illimités, par l’une et par l’autre inépuisablement nourrie ». Weil , dans ses Cahiers ,  reconnaît  finalement  que c’est la peur  de la mort qui donne le goût de la mort : «  Si on sait  de toute son âme qu’on est mortel et qu’on l’accepte de toute son âme , on ne tue pas ( sinon, à supposer  que ce soit possible ,  sous la contrainte de la justice ».  Accepter d’être mortel, c’est  reconnaître que «  l’âme  est une chose analogue à la matière, qu’elle n’a pas à devenir de l’eau, qu’elle est de l’eau ; ce que nous croyons  être notre moi est un produit fugitif et aussi automatique des circonstances extérieures que la forme d’une vague de la mer. » C’est pourquoi, écrit-elle,  «  consentir à l’existence de l’univers est notre fonction » et que la seule façon de  surmonter la peur de mourir, c’est   d’aimer et cultiver   la vie jusqu’à   ce que s’abolisse l’abime entre  nous et l’univers.  Après que la châtelaine   a pardonné à Dieu la mort de son fils,  il semblait au curé  « qu’une main mystérieuse   venait d’ouvrir  une brèche dans on ne sait quelle muraille invisible , et la paix rentrait  de toutes parts, prenait  majestueusement son niveau, une paix inconnue de la terre, la douce paix des morts, ainsi qu’une eau profonde » .

Bernanos a une prédilection pour le verbe rentrer qui décrit  ce mouvement par lequel  le dehors et le dedans, le fini et l’infini s’interpénètrent  pour former un seul royaume. Miron, dans Les outils du poète, affirme que son «   aliénation délirante » procédait du fait qu’il « n’était pas flushavec la réalité, qu’il ne coïncidait pas avec la réalité ». Bernanos aime lui aussi l’idée qu’il faut être deplain-pied avec le monde, que la vie, dont la peur ou le désir de ceci ou cela nous détournent,  reprend son niveau, et que  l’être humain  n’est pleinement lui-même qu’ouvert à tout ce qui  l’entoure, l’excède. C’est ainsi qu’il prend soin de noter qu’il   commence   Les grands cimetières   « par un doux hiver palmesan, tout plein du suc des amandiers en fleurs, juteux comme un fruit d’automne » ,  va au café  «  parce qu’il ne saurait  se passer longtemps du visage et  de la voix humaine », pense  à  sa pauvre vie qui ne l’a jamais déçu , car « la vie n’apporte aucune désillusion »,  la vie ne déçoit que ceux  dont «  l’âme fonctionne mal , n’élimine pas  les toxines »  et  qui ne peuvent  voir « que le malheur de l’homme est la merveille de l’univers », que  mourir c’est rentrer chez soi : «  La route est longue encore , je ne m’arrêterai pas avant que se referme sur moi la douce nuit que j’attends– ô réconciliatrice , ô secourable., ô sereine ! »

Même souci chez Bernanos et Weil   de combattre la violence qui toujours est négation de la mort, en opposant aux riches, « hommes avides  qui recherchent moins la possession que la puissance », qui  cachent le temps  dans l’argent pour  mieux le brûler,   le peuple des pauvres dans lequel se  retrouvent  tous les hommes  qu’aucun savoir ou pouvoir  n’a détourné   de   la condition   humaine,  du malheur  assumé de l’homme qui est   la merveille de l’univers.  «  Faire entrer le temps dans mon âme  comme une croix, comme des clous » ,  comme l’écrit Weil,   est ce qui permet  de supporter le vertige de l’être et de résister  à la mystique de la force, à l’ivresse sanguinaire  que ce  vertige engendre. Bernanos croyait que ce sont les saints qui gagnent les guerres, car «  aussi longtemps que les hommes  vivent très près  de la terre, comme formés et façonnés par elle, leur expérience n’est que les mérites accumulés de l’humble effort de chaque jour. Elle est une espèce de sainteté naturelle […] qui s’inspire d’un détachement sans amertume, d’une simple et solennelle acceptation ».

[1]  Voir site www.joseph-wresinski.orgIl s’agit du texte d’une affiche.

[2]Nelly Schenker, communication au colloque ce que la misère donne à penser, Institut de France le 4 Juin 2018

[3]Nelly Schenker Op. Cit.

[4]Nelly Schenker,  Op. Cit.

[5]« La véritable libération donnera aux exclus les moyens d’être libres, sans devenir oppresseurs à leur tour » (Joseph Wresinski,Les pauvres sont l’Église, op. cit., p. 102).

[6]Nelly Schenker, Une longue, longue attente, op. cit., p. 248.

[7]Ibid., p. 127 : « Cela donne un sens à ma vie de faire partie d’une telle communauté. Ce sont de tels événements concrets qui m’ont permis de devenir la personne que je suis aujourd’hui. D’une manière ou d’une autre cela a réveillé mes capacités. »

[8]Jules Klanfer, « exclusion sociale » Cahiers Science et Service, vol.2 Bureau de recherche sociale, ATD, Paris 1965

[9]Joseph Wresinski, Les Pauvres sont l’Eglise, Le centurion, Paris, 1983

[10]Joseph Wresinski « Le Partage » 27 Décembre 1966. Archives du centre de mémoire et de recherche Joseph Wresinski. Joseph-wresinski.org

[11]Joseph Wresinski op.cit.

[12]Joseph Wreisnski op.cit.

[13]Joseph Wresinski op.cit.

[14]Joseph Wresinski, La Violence faite aux Pauvresin Igloo N° 39-40 Janv. Fev. Mars. Avril 1968.

[15]ATD Quart Monde, La misère est violence, rompre le silence, chercher la paix. Ed Quart Monde, Paris 2012

[16]Joseph Wresinski, La pensée des plus pauvres dans une connaissance qui mène au combat, conférence à l’Unesco dans Refuser la Misère, une pensée née de l’Action. Le Cerf/Edition Quart Monde Paris 2007, p 51-66

[17]Sœurs du Bon Pasteur  : congrégation de religieuses contemplatives proches des femmes et des enfants atteints par la grande pauvreté ou blessés par les circonstances de la vie. Leur maison mère était située rue Brault à Angers, non loin de là où habitait la famille du Père Joseph Wresinski. Les « sœurs Madeleine » avaient pour vocation première d’accueillir au sein de la communauté du Bon Pasteur les jeunes femmes abandonnées, malades ou prostituées.

 

[18]Œuvre des apprentis orphelins d’Auteuil, fondée en 1866 par l’abbé Roussel pour accueillir les enfants abandonnés et leur donner une éducation leur permettant ensuite de gagner leur vie.

[19]HLM : Habitation à loyer modéré. Logements sociaux gérés par les offices publics d’HLM, dénommés « Offices Publics de l’Habitat » à partir de novembre 2008.

[20]Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines (IRFRH). Succédant en 1966 au Bureau de Recherches Sociales (créé en 1960), l’Institut de Recherche a pour objectif d’élaborer une connaissance rigoureuse de la situation des plus pauvres et des changements que ceux-ci suggèrent d’entreprendre pour le respect de leur dignité et la défense des Droits de l’Homme

[21]Le Père Joseph Wresinski est envoyé par son évêque au camp de Noisy-le-Grand où il s’installe la 14 juillet 1956. Il y fonde en 1957 l’association « Aide à Toute Détresse » (ATD) qui deviendra en 1968 le « Mouvement ATD Quart Monde » puis en 1974 le « Mouvement International ATD Quart Monde ».

[22]Des délégations du Mouvement ATD Quart Monde ont été reçues par des Présidents de la République, des Secrétaires généraux de l’ONU ainsi que par le Pape Jean-Paul II.

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Lutter contre la pauvreté, la misogynie et la destruction écologique, un seul combat

Ce texte est pour vous inviter à une rencontre philosophique et aussi vous proposer une activité de sensibilisation à cette rencontre pour celles et ceux qui le désirent.

Le séminaire

Lutter contre la pauvreté, la misogynie et la destruction écologique
un seul combat
avec la participation d’A.T.D.-Quart-monde et la pensée de Joseph Wresinski

Thème :Lutter contre la pauvreté, la misogynie et la destruction écologique un seul combat. Avec la participation d’A.T.D.-Quart-monde et la pensée de Joseph Wresinski

Date et lieu : Domaine Floravie, 100, route Santerre, Rimouski (le Bic) du vendredi 10 août à 19h au dimanche 12 août à 15h

Question :

Il est facile de démontrer que la justice, l’équité, l’égalité homme-femme, la démocratie participative et le respect de la nature peuvent seuls assurer la paix et, par elle, un bonheur réaliste : si la grande majorité des gens trouvent les décisions justes, il faudra peu de polices et de violence pour les faire respecter; si personne n’est vraiment pauvre ou trop riche, il y a peu de vol ou de crime; si tous les citoyens sont suffisamment éduqués et participent aux décisions indépendamment de leur sexe, il y aura peu de révolte; si l’on ne détruit pas la nature, elle nous donne l’air, l’eau, la nourriture dont nous avons besoin, et il n’est pas nécessaire de faire la guerre pour accéder aux ressources. Le secret de la paix n’est donc pas un secret, un enfant de sept ans peut nous le chuchoter à l’oreille.

Alors pourquoi nos systèmes politiques et économiques semblent-ils favoriser ou justifier l’inégalité sociale, la misogynie et la surexploitation de la nature? De quel déséquilibre intérieur sommes-nous atteints pour qu’il nous soit si difficile d’arriver à la paix et à l’harmonie avec la nature? La lutte contre la pauvreté, la misogynie et la destruction de la nature est essentiellement un seul combat, et probablement d’abord un combat contre ce déséquilibre. Mais ce déséquilibre est-il propre à la conscience humaine ou contraire à elle? Surtout, comment réussir à sortir des cercles vicieux de la violence que sont la pauvreté, la misogynie et la destruction de la nature ?

Nous recevrons quelques volontaires et militants du mouvement. Cinq membres du Mouvement international ATD Quart-Monde viendront nous assister : Geneviève Defraigne Tardieu – chargée des relations internationales du Mouvement, Bruno Tardieu, chargé du centre international Joseph Wresinski de mémoire et de recherche, Susie Devins, déléguée pour la région Amérique du Nord, Philippe et Françoise Barbier, co-responsables d’ATD Quart Monde au Canada. Ils co-animeront avec nos animateurs habituels : Hélène Fortier, Isabelle Fortier, Jacques Perron, Katy Roy.

L’horaire proposé :

Vendredi de 19:00 h à 21:00h Rencontre d’ouverture : formulation de la question à débattre durant le séminaire, présentation des questions d’ateliers et inscriptions aux ateliers.

Co-animation Jean Bédard, Geneviève et Bruno Tardieu

Samedi de 9:00 h à 12:00h Travail d’ateliers en cinq groupes.

Co animé.

Samedi PM Période libre pour profiter de la nature
Samedi de 19:00 h à 21:00h Soirée artistique et de réflexion ouverte sur le thème.
Dimanche de 9:00 h à 12:00h Retour sur les ateliers et première synthèse
Dimanche de 1 :30 à 15:00h Synthèse

Conditions :

Un cahier de réflexion sera donné sur place. Pour payer les frais de location, de photocopies, le courrier, etc., nous demandons une contribution de 40$ payable à l’inscription au nom de Marie-Hélène Langlais. Vous pourrez lire le texte d’accompagnement avant même le séminaire. Il sera sur le site sageterre.orgenviron 15 jours avant le séminaire.

Il faut s’inscrire avant le 15 juillet. Le nombre de places est limité à 80 en raison du permis accordé au Domaine Floravie. Les premières inscriptions payées ont préséance. Les personnes inscrites, mais en surplus, seront avisées par téléphone ou courriel.  Les personnes non avisées pourront considérer leur inscription retenue.

Le Domaine Floravie nous accueille encore cet été. Une pointe de paradis à quelques pas de Sageterre. On peut loger là (cabines ou chalets). S’adresser à 418 736-4000 ou au 1 855 736-5755, www.domainefloravie.com, info@domainefloravie.com.

Mon épouse, Marie-Hélène Langlais (responsable de l’organisation du séminaire), et moi-même serons heureux de vous accueillir.  Pour plus d’information, vous pouvez la rejoindre au 418-736-5859 ou par courriel : jphbedard@globetrotter.net.

 

Le pré-séminaire

Réfléchir via le théâtre de l’opprimé

Du 9 et 10 août 2018

Sageterre travaille en collaboration avec Isabelle Fortier, fondatrice d’Égo/Éco, depuis 2016 en offrant des retraites arrimant mode de vie écologique, intériorité et création artistiquepour inspirer et stimuler les acteurs de changement. Les séjours permettent aux participants à la fois de réfléchir aux enjeux environnementaux tout en faisant un cheminement personnel.

Cette année nous vous offrons l’occasion de vivre un atelier Égo/Éco pour réfléchir autrement en explorant notre question philosophique via le Théâtre de l’Oppriméd’Augusto Boal.

« Le Théâtre de l’Opprimé » souhaite aider à lutter contre toutes les formes d’oppressions pouvant exister dans les sociétés humaines. Plus encore, il entend réveiller l’esprit de contestation indispensable à une société organisée.  Le but est de sauvegarder, développer et redimensionner la vocation humaine, en faisant de l’activité théâtrale un outil efficace pour la compréhension et la recherche de solutions à des problèmes sociaux et personnels.  Le théâtre de l’opprimé est un système d’exercices physiques, de jeux esthétiques, de techniques d’images et d’improvisations spéciales. Aucune expérience requise.

Informations pratiques :

Horaire : Jeudi 9 août de 14h à 17h et vendredi 10 août de 9h30 à 12h30 et de 14h à 16h.

Nourriture et hébergement : Vous pourrez aller manger au village ou apporter votre lunch. Vous êtes responsable de trouver votre hébergement mais il si vous êtes équipé, il est possible de planter votre tente sur la ferme de Jean Bédard.

Prix: 120$

Égo/Éco offre des bourses par souci d’inclusion pour les personnes dont le prix serait trop élevé pour leur moyen financier. Vous pourrez contactez info@egoeco.ca

Inscription : Vous pourrez vous inscrire en ajoutant votre paiement à celui du Séminaire de Jean Bédard

Pour plus d’informations : Contactez Isabelle Fortier à info@egoeco.caou http://www.egoeco.ca

 

 

Feuille d’inscription(Chèque global au nom de Marie-Hélène Langlais) à l’adresse :
2456 rte 132 est #1, Rimouski, G0L 1B0

Prénom, nom__________________________________________________

Adresse_______________________________________________________

_______________Téléphone______________Courriel : __________

Nombre d’inscriptions au séminaire_____ Paiement (40$ par personne)       ______

Don au Jardin Philosophique Sageterre                                                        ______

Inscription à l’atelier pré-séminaire : Réfléchir via le théâtre de l’opprimé    ______

Total                                                                                                 ________________

 

 

Projets Sageterre

Actuellement, plusieurs projets ont cours à Sageterre, tous en lien avec notre mission écologique au sens biologique et humain du terme.

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Le refuge, responsable Nadège

Un poulailler d’une trentaine de poules pondeuses pour nourrir la famille d’abord et pour vendre les surplus. C’est un refuge parce que les premières poules qui y sont arrivées semblaient venir d’une zone de guerre tant elles étaient déplumées.

Maître Canard, responsable Ghislain

Maître Canard est une canarderienovatrice dédiée à l’élevage de canards de chair unique au Québec. Maître Canard vous offre la chance de déguster un produit de qualité supérieure issue d’espèces patrimoniales dans l’objectif de favoriser une agriculture de proximité, de respecter les traditions agricoles québécoises et ce, pour le plaisir des restaurateurs et particuliers intéressés par une expérience culinaire responsable, authentique et recherchée.

Le jardin de la Rivière Hattée, responsable Sabrina

Un jardin et une serre d’été essentiellement pour l’autosuffisance. Mais attention, ce jardin est beau, bien soigné, et étonnamment productif.

Le Jardin des Confidences, responsable Magalie et Boban

Un jardin et une serre d’été essentiellement pour l’autosuffisance, en mettant l’accent sur les tomates et des transformations culinaires pour soi et les siens. Il s’y dégage une intimité qui soigne le cœur autant que le corps.

Kiwi et compagnie, responsable Claire

Kiwi & Cieest un projet-plantule (un nouveau-né) agricole. Ancré dans la « parcelle du nord » à Sageterre, il aura à terme plusieurs vocations qui se dessinent petit à petit. L’essentiel étant les bonnes choses, les choses goûteuses, les belles choses, et les choses qui sentent bon. Un lieu de cultures, un lieu de plaisir le long du chemin.

Poulailler collectif, responsable Mélodie

Une vingtaine de poules pondeuses pour un petit groupe de familles associées pour en prendre soin. L’essentiel ici, c’est l’art de tenter de faire mieux que les poules en matière de collaboration.

Forêt nourricière, responsable Mélodie

Un verger de design permaculture (pommiers, pruniers, cerisiers…) en association avec des arbustes fruitiers et des légumes de potager visant l’autosuffisance.

Les poules du Bic, responsables Carl et Ève

Pour les œufs et la chair.

Espèces d’épices, responsable Tony

Le but du projet est de mettre à disposition des épices produites localement, selon un mode respectueux de l’environnement.

 

Les grands jardins philosophiques, co-responsable Carl et Ève en association avec Jean et Marie-Hélène

Un grand potager principalement de légumes de conservation pour l’autosuffisance et pour desservir la communauté locale.

Égo-Eco, responsable Isabelle

Égo/Éco offre des moments pour prendre du recul et s’inspirer en plein cœur de la nature. Des ateliers et des séjours arrimant mode de vie écologique, agriculture biologique et création artistique pour explorer notre connexion à la nature, se donner un élan et clarifier le rôle qu’on veut jouer dans le développement d’une société durable.

Poil, plume, plaisir, responsable Alexandra et Fred

Des lapins pour le plaisir de les voir grandir, mener une bonne vie, nourrir et nous réchauffer de leur fourrure. Des poules différentes pour la couleur des plumes et parfois, leurs œufs. Et un beau jardin pour transformer les fumiers compostés en légumes.

Éthique des relations humaines

Comme dans toute communauté humaine, les relations forment sans doute le défi le plus déterminant. Ici, je voudrais simplement esquisser ce que je crois souhaitable à partir de discussions qui ont eu lieu à Sageterre.

Jacques-Sageterre Juillet 2012 (32)

Le but d’une éthique des relations entre nous qui formons une petite communauté d’intention, c’est de cultiver un climat de confiancede façon à favoriser le développement de chacun, le développement de chaque projet, et le développement de Sageterre dans son ensemble.

Cela devrait se traduire par :

  • l’ambiancejoyeuse, légère, tolérante de nos rencontres, ce qui n’est pas incompatible avec une franchise non violente;
  • notre capacité à nous dirigervers la mission de Sageterre et vers la réussite des projets;
  • le caractère « organique » du développement de Sageterre et des projets;
  • les bénéficeshumains et matériels de notre collaboration et de nos projets;
  • notre capacité d’ouvertureet de communication avec le voisinage qui nous entoure et la communauté dans laquelle nous sommes;
  • l’approfondissement de « l’esprit » propre à un projet comme le nôtre qui vise l’écologie dans toutes ses dimensions.

 

Comment envisager l’ambiance? Lorsque la confiance est là, on s’exprime plus librement parce qu’on ne craint pas

  • que nos paroles soient réinterprétées et ensuite retournées contre nous, au contraire, on s’attend à des questions qui nous aideront à nous faire comprendre;
  • que si une parole est gauche ou inappropriée, elle ne suscite pas un cercle vicieux de ressentiments, au contraire, la personne visée parlera honnêtement de ses sentiments sans prêter à l’autre des intentions mauvaises;
  • de recevoir des accusations, mais on est capable de recevoir une critique positive…

De plus, la confiance se bâtit sur :

  • Le respect et même l’affection des uns des autres;
  • L’honnêteté sans brutalité;
  • Le fait que les actes seront, le plus possible, cohérents avec les paroles;
  • Une tolérance qui réagit sainement devant ce qui pourrait apparaître intolérable;
  • Un refus de la violence, combattue par une capacité à exprimer son désaccord et même sa colère sans violence;
  • Une bonne ténacité et résilience permet persister malgré les difficultés relationnelles.

 

Comment envisager la fonction de direction? Lorsqu’un groupe est capable de se diriger, c’est qu’il est capable d’atteindre des buts sans perdre de vue les personnes, de réaliser des bénéfices humains et matériels sans perdre de vue l’ensemble des besoins humains et des besoins écologiques du milieu.

Cela suppose :

  • Être capables de réfléchir collectivement sur tous les intrants et les aboutissants avant de prendre une décision;
  • Être capables de matérialiser les décisions par une solide cohérence des actions;
  • Être capables de couvrir toutes les responsabilités par une bonne répartition des rôles;
  • Être capables de reconnaître les zones de responsabilité de chacun et de les respecter;
  • D’assumer chacun nos responsabilités propres tout en étant aptes à percevoir les responsabilités des autres, et aussi celles de l’ensemble;
  • Être capables d’évaluer les résultats humains, écologiques, et aussi les bénéfices concrets des actions.

 

Comment envisager le caractère organique du développement de Sageterre et de ses projets? Le caractère organique d’une organisation collective se remarque parce que :

  • Les relations sont boulées, elles ne restent pas suspendues sur des frustrations, des non-dits, des questions non répondues, etc. ;
  • Les relations ne sont jamais désincarnées, les systèmes relationnels ne sont jamais fermés, mais toujours perçus dans un environnement plus large où le milieu biologique et physique est concerné, ainsi que le milieu social;
  • La notion de « totalité » est toujours présente (le tout n’est pas seulement la somme des parties et de leurs relations);
  • La solidarité et l’entraide entre les personne se fait naturellement.

 

Comment envisager les bénéfices humains et matériels de notre collaboration et de nos projets? Il est très facile de perdre de vue la grande satisfaction de respirer parce que l’air est toujours présent; de même dans un couple ou une communauté, les bénéfices constants et continu peuvent facilement être oubliés au détriment de certains bénéfices que l’on voudrait augmenter.

Pour envisager les bénéfices de façon équilibrée, il est bon de :

  • Fêter ce que nous sommes, ce que nous nous apportons les uns aux autres;
  • Évaluer les acquis avant d’envisager les gains recherchés;
  • Regarder les résultats dans toutes leurs dimensions (écologiques, humaines, économiques…);
  • Évaluer le positif avant d’évaluer le négatif;
  • Ne pas personnaliser ce qui ne va pas;
  • Faire preuve de reconnaissance…

 

Comment envisager notre capacité d’ouverture et de communication avec le voisinage qui nous entoure? Les gens des alentours devraient se sentir bienvenus chez nous tout en respectant certaines règles nécessaires au bon voisinage. Il devrait être nombreux à s’intéresser à ce que nous faisons. Pour réaliser cela, on pourrait :

  • Être à l’écoute de ce que l’on dit et rectifier les fausses rumeurs ou informations;
  • Donner de l’information en utilisant une grande variété de médias;
  • Inviter les gens à certaines de nos activités…

 

Comment envisager l’approfondissement de « l’esprit » propre à un projet comme le nôtre qui vise l’écologie dans toutes ses dimensions? La vie artistique et philosophique d’une petite communauté comme la nôtre est sans doute le meilleur véhicule de son esprit.

  • Ajouter une petite touche originale et artistique à nos projets et à la manière de les faire connaître;
  • Faire connaître nos motivations profondes, ce qui nous fait vibrer dans nos projets et dans nos réalisations;
  • Ne pas craindre d’exprimer la « philosophie » qui nous anime…

 

Ce ne sont là que quelques points, un petit noyau qui devra être complété.

Revenons à nos bébés

Aubergine a accouché la première. Jeune chèvre, c’est aussi sa première portée. Elle est brune, le papa est Boer, donc blanc à tête brune, mais il a un gène de Boer brun, alors elle a accouché d’un premier bébé complètement brun, un mâle, déjà debout en train de tété au moment ou un deuxième était en train de sortir. Il tomba dans la paille, s’agita rapidement, au bout de plusieurs essais, se leva debout bravement. Il était donc très viable et plein de volonté de vivre. Il me montra son petit derrière, et je vis que « il » était « elle ». Les enfants l’appelèrent Avril puisqu’ils avaient appelé son frère Mars.

Marie-Hélène et Avril

Avril se mit en voie de chercher une tétine. Mars ne lui cédait évidemment pas sa place. Mais pire, Aubergine la tassa du pied. Maman rejetait sa fille. Je me suis dit, le temps arrangera les choses. Cependant, je voulais voir Avril prendre son indispensable première tétée avant de sortir de l’étable et me reposer. La courageuse Avril découvrit enfin le ventre de sa mère, suivant les odeurs, elle se faufila jusqu’à la tétine, mais reçut de terribles coups de patte de sa mère, et même une tentative de piétinement mortelle.

Je voulus téléphoner immédiatement à la Protection de la jeunesse, mais, à la ferme, le travailleur social, c’est moi. J’ai deux autres chèvres. L’une venait, elle aussi d’accoucher. Je n’étais pas prêt d’aller me reposer! Elle venait de mettre au monde un gros garçon très vigoureux. Je tentai une adoption. Elle refusa violemment. Je n’avais plus le choix, en tant que travailleur social j’étais en devoir de subsidiarité. « Subsidiarité », ce grand mot au fondement du travail social, est en fait un « devoir naturel » qui existe dans toutes les populations, et même chez les oies sauvages ou autres espèces intelligentes; il se rapporte au fait social que le « prochain » (celui qui se trouve proche) est, par le seul fait d’être proche, le « subsidiaire » de l’autre. Il s’agit d’un cas spécifique du « devoir de secourir », qui ajoute au secours, la subsidiarité, c’est-à-dire le remplacement de la mère, du père, d’un frère, d’une sœur, d’un proche, ou même de la personne elle-même qui faillit au devoir de secours, quelle qu’en soit la raison. C’est normalement un instinct social. Cet instinct donne un énorme avantage de survie et d’adaptation à une espèce donnée.

Mon épouse est « dangereusement » habitée par cet instinct de subsidiarité. Moi, j’en suis dépourvu. Mais je suis formé en philosophie et en travail social, je n’ai pas le choix : sous peine de voir s’écrouler mon bonheur sous le poids de l’incohérence entre mes valeurs et mes actes, je dois secourir, mais surtout, en tant que travailleur social, je dois chercher un subsidiaire meilleur que moi. Sauf qu’aucune chèvre ne voulait se dévouer et que mon épouse est trop occupée par la subsidiarité humaine (dite intra-spécifique).

J’ai donné et je donne encore le biberon à Avril, des caresses et de l’affection. Mon épouse le fait aussi lorsque je dois m’absenter. En réalité, à la ferme, tout le monde adore donner le biberon à Avril car elle tète avec l’énergie du désespoir, qui est en fait, comme tout le monde le sait, constitue l’énergie de l’espoir.

Je me demande si ce mot « subsidiarité », mot laïque, biologique et social qui remplace l’ancienne expression « amour du prochain » nous a rendus meilleurs! Je me demande surtout si l’affectivité peut se développer sans ce genre de relation, dans laquelle, pour un moment, nous sommes le relais essentiel dans la survie d’un autre temporairement vulnérable!

En tout cas, à chaque fois que je donne la tétée à mon bébé, je sens mon cœur fondre d’amour, et c’est un bonheur que je souhaite à tout le monde.

L’écologie un art de vivre

J’ai donné cette conférence quelques fois, accompagnée d’une présentation. Les nombres entre parenthèses correspondent aux éléments projetés sur écran.

(1)Bien avant de fonder Sageterre avec mon épouse, un problème philosophique m’habitait. Je suis né dans un quartier pauvre et violent de Montréal. Le problème était partout autour de moi et il habitait mon enfance.

Sageterre est, pour moi, une expérience de solution possible.DSC00409

(2)Voici le problème : il est facile de démontrer que la justice, l’équité, l’égalité homme-femme, la démocratie participative et le respect de la nature peuvent seuls assurer la paix et, par elle, le bonheur :

  • Si la grande majorité des gens trouvent les lois et les décisions justes, il faudra peu de polices et de prisons pour les faire respecter.
  • Si personne n’est vraiment pauvre ou trop riche, il n’y a pas d’envie, donc très peu de vols ou de crimes.
  • Si tout le monde est suffisamment éduqué et participe aux décisions indépendamment de leur sexe, il y a peu de contestation et de révolte.
  • Si l’on ne détruit pas la nature, elle nous donne l’air, l’eau, la nourriture dont nous avons besoin, et il n’est pas nécessaire de se faire la guerre pour accéder aux ressources.

Le secret de la paix n’est pas un secret, un enfant de sept ans peut le comprendre. Avec la paix, le bonheur.

(3) Alors pourquoi nos systèmes politiques et économiques semblent-ils organisés pour engendrer et pour justifier l’inégalité, l’iniquité et la surexploitation de la nature?

Et pourquoi presque tout le monde laisse-t-il faire ?

Bref, l’être humain est-il pris de folie ? Quelle est la nature de notre déséquilibre intérieur ?

Nous ne sommes probablement pas plus « déséquilibrés » que nos ancêtres, mais nous avons des moyens bien plus grands de transformer nos déséquilibres intérieurs en dégâts sociaux ou écologiques. Nos techniques sont comme des amplificateurs de nos distorsions intérieures.

Nous sommes, semble-t-il, aux limites d’une accélération des moyens et des dégâts.

(4)Nous devons comprendrela nature de notre déséquilibre intérieur. Est-il essentiel ou culturel?

Le courant américain et conservateur du « réalisme politique » laisse entendre que nous sommes foncièrement violent, dominateur, et même prédateur et qu’il faut donc faire avec et non chercher à changer notre essence « biologique ».

La tradition judéo-chrétienne nous dit que l’être humain a été créé bon, juste, en harmonie avec la nature, mais il s’est perverti lui-même. Dans sa nature profonde, l’être humain est équilibré, il s’est perdu par sa faute, il peut donc retrouver sa véritable nature. Son déséquilibre n’est pas irréversible, il n’est pas essentiel, au contraire, sa conscience le ramène inévitablement vers l’équilibre, c’est-à-dire la justice, l’équité, l’écologie.

La tradition grecque de Platon et le Bouddhisme nous disent que l’âme est bonne, mais la matière brouille non pas son essence, mais sa vue, et ensuite, sa vue brouillée, c’est-à-dire son ignorance, déséquilibre ses comportements. En se spiritualisant (dans ces traditions, cela signifie arriver à surmonter la matière pour bien voir), l’être humain peut retrouver son essence juste, équitable, harmonieuse.

(5) Bien que les grandes traditions soient plutôt pessimistes, elles ne disent pas que nous sommes condamnés à notre propre violence. Au contraire, notre conscience serait un bon guide.

Mais aujourd’hui, nous sommes surtout habités par le « biologisme » du « réalisme politique » et d’un certain scientisme matérialiste, l’idéologie par laquelle nous justifions nos comportements par des supposés déterminants biologiques : notre folie serait génétique.

(6)Le « biologisme » laisse entendre que la difficulté pour l’homme consiste à sortir d’une relation de prédation qu’il applique, hélas, sur lui-même, à sa propre espèce, et aussi à toute la nature qu’il traite comme une réserve de « ressources » pour répondre à ses besoins.

(7)Dans la prédation, l’autre est objetet cet objet est destiné à être assimilé à soi. C’est une relation de consommation, une relation d’un sujet qui s’approprie un objet pour l’utiliser
et ensuite pour le jeter.

(8)On pourrait croire que cette relation qui consiste à « consommer » l’autre et la nature fait partie de notre nature biologique. Ce serait une fatalité. Nous serions des prédateurs pour toujours.

(9)Mais ce n’est pas ce que l’anthropologie nous dit.

Pour compenser le dangereux déséquilibre psychique de la prédation, les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont eu le réflexe d’attribuer une âme aux plantes, aux animaux, à la terre, à la mer afin d’en faire des sujets. Une spiritualité première.

Dans leur vision du monde, le rapport mangé et être mangé ne voulait pas dire que les âmes s’assimilaient les unes aux autres comme des gouttes d’eau dans l’océan, au contraire, elles s’ajoutaient les unes aux autres, si bien que la personne et le cosmos entier évoluaient par conjonctiondes âmes. Tout cela favorisait le respect, les relations sujet à sujet et le caractère sacré des êtres vivants.

(10)C’est lorsque est arrivé un déséquilibre des forces que la situation a changé.

Tant que les êtres humains étaient également désarmés entre eux et vis-à-vis de la nature, ils collaboraient. Et c’est même grâce à cette collaboration qu’ils ont réussi à traverser au moins un million d’années.

Mais avec l’agriculture du grain (une valeur que l’on peut engranger, capitaliser) et avec la domestication des animaux de pâturage et des animaux de travail, les tribus accumulaient des biens et amélioraient leur sort. En même temps, cette accumulation a libéré du temps pour le développement technique, entre autres la technologie du bronze et du fer.

Les armes en métal en association avec le cheval d’attaqueont entraîné un grave déséquilibre des forces.

Il devenait alors tentant de tout simplement pillerles tribus productrices qui avaient accumulé du bétail, du blé et bien d’autres choses. Les sociétés pilleuses se sont développées. Les seigneurs de guerre (seigneurs de pillage) sont devenus rois, puis empereurs, comme Alexandre le Grand, et enfin, entrepreneur comme Monsanto.

(11) Un empire est toujours une organisation plus ou moins sophistiquée de pillages systématiques et permanents des énergies physiques, humaines, techniques.Avec les empires, qu’ils soient politiques ou économiques, les relations sujet-objet sont devenues la norme.

Utiliser et jeter, cela s’appliquait aux peuples conquis, aux animaux, aux terres, bref, à tout ce que l’on possédait, et du même souffle, le mariage ressemblait à un contrat d’achat, de possession semblable à celui qui liait le maître à l’esclave. Bref, beaucoup de sociétés se sont mises à traiter les femmes, les autres hommes (étrangers surtout) et la nature comme de simples outils à exploiter et à jeter.

Devant de telles sociétés se dresse le paradoxe de la violence. Les sociétés misogynes, utilisatrices des êtres humains comme simples outils, et destructrices de l’environnement sont

  • conquérantes par nature car elles consomment plus qu’elles ne produisent, c’est leur violence centrifuge;
  • par ailleurs, l’inégalité sociale qui est leur condition d’existence engendre des révoltes dans leur propre population qu’elles doivent neutraliser par une violence centripète.

(12)Devant la violence, soit qu’on se défende, soit qu’on se laisse assimiler. Pour se défendre, il est nécessaire d’exercer une même violence qui nous rend semblables à l’ennemi.

De ce fait, se défendre ou ne pas se défendre n’opposent pas d’obstacle à l’universalisation des rapports de prédation, d’utilisation et de destruction de la nature.

Il s’ensuit que les cultures fondées sur la domination occupent maintenant presque toute la place et que les autres cultures, sauf exception, ont été éradiquées ou assimilées.

(13)Cela est vrai dans l’univers politique mais cela est vrai aussi dans l’univers économique. La seule issue est celle de la résistance pacifique qui demande une très grande force morale.

C’est cette troisième attitude que nous tentons de développer à Sageterre : une toute petite communauté de résistance parmi un nombre considérable d’actions de solidarité pour la justice, l’équité, l’égalité homme-femme, la réelle démocratie et l’écologie.

(14)Bref, il est vrai que biologiquement l’être humain est un prédateur, mais normalement, un prédateur collaborateur.

C’est avec le déséquilibre des moyens d’exercer la force, qu’il est devenu son propre prédateur et celui de la nature.

Ce n’est pas son essence, c’est l’état culturel des sociétés dominatrices.

Mais aujourd’hui, ses moyens d’exploitation de ses semblables et de surexploitation de la nature sont si grands, que soit qu’il apprenne à les maîtriser, soit qu’il perde sa capacité d’adaptation et disparaisse comme espèce parasitaire incontrôlable.

(15) Ce n’est pas dans sa nature d’être son propre prédateur, mais c’est certainement dans sa nature de s’adapterà ses propres pouvoirs exagérés qui amplifient son déséquilibre intérieur au point de menacer son existence.

Rien n’est perdu. Il n’est pas dans la nature de l’être humain de chercher sa propre destruction. Il s’agit d’un problème d’adaptation à une intelligence des moyens qui dépasse aujourd’hui totalement notre intelligence des finalités. Bref nous avons beaucoup trop de techniques pour le trop faible développement de notre conscience collective.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme (Rabelais). Et on pourrait ajouter que ruine de l’âme est ruine de la justice, de l’équité et des écosystèmes : la ruine de la paix.

(16)Reste que sortir des relations de prédations, de consommation et de possession constitue un défi de taille.

Les relations de possession sont fondamentalement des relations de sujet à objet.Le gros avantage, c’est que l’objet n’a pas un mot à dire, j’en ai le contrôle total. Le gros désavantage c’est que cela engendre nécessairement l’injustice, l’iniquité, la misogynie, la non-participation, la surexploitation des personnes et de la nature, bref tout ce qui fomente les révoltes et les répressions, les guerres et les contre-guerres, les désastres écologiques et le combat pour les ressources, en somme, toutes les formes de violence.

Certainement, la relation sujet-objet est beaucoup moins satisfaisante que la relation sujet-sujet. Dans la relation amoureuse et même dans la relation d’amitié, un sujet veut aimer un sujet et être aimé par lui.

La relation égalitaire et réciproque est beaucoup plus satisfaisante, mais éminemment plus difficile.

(17) Les difficultés sont doubles.

  • Du point de vue intellectuel, découvrir la subjectivité de l’autre constitue un défi. Dès l’époque classique, on s’est demandé, par exemple, comment savoir si on a affaire à un automate de forme humanoïde ou à un sujet humain. Réponse : seul le sujet peut remettre en question les finalités pour lesquelles on l’utilise. Le sujet résiste à l’idée de n’être qu’un moyen. Il faut donc prévoir avec lui une relation susceptible d’ébranler nos valeurs. Seule une intelligence de deuxième niveau peut y arriver. On peut jouer aux échecs avec un ordinateur, on perdra sans doute, mais jamais l’ordinateur ne demandera : « Au fait, pourquoi on perd notre temps à jouer aux échecs, on n’aurait pas mieux à faire? »
  • Sur le plan affectif, découvrir que l’autre vit des émotions qui lui sont propres suppose être capable de suspendre tous les processus de projection de nos propres émotions sur l’autre, ce qui exige une réflexion sur soi en plus d’un acte d’empathie.

(18)La découverte des relations de sujet à sujet est en fait, la découverte de notre dimension spirituelle. Spirituel veut dire ici, minimalement, percevoir la différence entre la petitesse de nos connaissances objectives et la grandeur de la réalité, percevoir la différence entre un objet de pensée et un sujet vivant.

Cette perception mène nécessairement au respect et à l’amour, à la reconnaissance du caractère sacré de ce qui vit.

(9) En deuxième conclusion : le malheur de l’homme, c’est qu’ildoit faire un saut de réflexion spirituelle pour découvrir l’amour, c’est-à-dire le bonheur des relations de sujet à sujet, des relations nécessairement égalitaires et réciproques.

Lorsque, mon épouse et moi avons compris le problème, nous avons voulu faire quelque chose.

(20) Pour nous, l’écologie, dès qu’elle comporte des sujets pensants, n’est plus simplement l’équilibre évolutif d’êtres vivants interdépendants, c’est certainement cela, mais c’est aussi l’évolution d’une fraternité de sujetsdevenus conscients et responsablesdu monde dans lequel ils sont plongés.

L’écologie ne consiste donc pas seulement à réduire notre empreinte carbone sur l’environnement, c’est d’abord savoir s’insérer dans un écosystème, par exemple une ferme, ou une forêt, ou un parc, pour participerà sa santé et à sa beauté afin de retrouver le bonheur de vivre.

C’est une démarche affectivevers une relation de sujet à sujet. Il s’agit de s’approcher d’un petit bout de paysage, d’entrer dedans, de voir ce qui se passe, de demander aux plantes, aux animaux, à tous les vivants : « Est-ce que tout va bien ? Auriez-vous besoin de quelque chose ? Est-ce que je peux vous être utile ? »

Ensuite, écoutez, écoutezlongtemps, leur beauté et leur harmonie. Observez le travail qu’eux font sur moi pour soulager mes inquiétudes, mes tourments, me soigner, m’équilibrer, me nourrir, purifier mon eau, purifier mon air. Et lorsqu’on croit pouvoir faciliter leur vie, donner un peu de son travail.

C’est cette réciprocité qui permet l’action opérantede l’écologie,l’environnement prend soin de moi, et moi, j’essaie de prendre soin de lui.

(21) C’est avec cette intention qu’en 2004, mon épouse, Marie-Hélène et moi, avons décidé de relancer une ferme à l’abandon avec l’aide de jeunes gens.

Avec eux, nous l’avons appelée : Sageterre.

Cela signifiait deux choses :

  1. Diminuer notre dépendance alimentaire envers les systèmes industriels et le transport polluant.
  2. Se mettre sous la dépendance de la pluie, du sol, des plantes et d’une petite communauté humaine.

Ensuite s’ouvre la relation réciproque entre nous et la beauté, et c’est alors que l’écologie devient un chemin d’enracinement et d’harmonie. C’est la vie écologique.

Pour ma part, j’ai lutté toute ma vie de philosophe contre les rapports de prédation et de consommation, cette habitude d’utiliser et jeter qui contamine nos rapports hommes-femmes, employeurs-employés, chefs-subalternes, humains-nature.

(22)Aujourd’hui, je voudrais dire un petit mot à propos de cela qui est, je crois, le cœur de Sageterre : rien n’est l’instrument d’un autre, tout a une valeur pour elle-même et en elle-même, même une chèvre, même une laitue.

C’est, me semble-t-il, le seul moyen de sortir de l’absurde.

(23) Rien n’est plus pathétique que de laisser nos enfants, nos adolescents et nos jeunes se dépêtrer dans une vision du monde absurde qu’on laisse pénétrer en eux par tous les professeurs de désespoir de ce monde et l’univers virtuel de nos mythes magiques ou matérialistes.

Utiliser-jeter rend le monde absurde.

Un instrument n’est pas lui-même une fin, il n’a pas de valeur en lui-même, en d’autres termes, en lui-même, il est absurde. L’instrument n’a de valeur que pour le sujet qui l’utilise, mais alors, il faut que ce sujet soit une fin, que son bonheur soit une fin.

Imaginons une société de voitures qui transportent des voitures, personne nulle part pour savoir où aller, que des moyens qui sont des moyens pour des moyens. C’est l’image parfaite de l’absurdité.

Alors si les travailleurs travaillent pour des êtres qui eux-mêmes travaillent pour que ça tourne en s’accélérant, alors comment ne pas ressentir l’absurdité du monde!

(24) Pour sortir de l’absurde,il faut qu’il y ait quelque part, quelqu’un qui ressente quelque chose qui vaut la peine,et ce ne peut être qu’un sujet, en réalité, ce ne peut être que tous les sujets sensibles et vivants, car sinon, il y aurait des profiteurs, et un profiteur ne peut pas être une fin qui rend sensés le travail et la vie humaine.

D’ailleurs ce travail d’une grande majorité pour une minuscule minorité est inexplicable. Imaginons que vous et moi arrivons sur une planète quelconque. Toutes les familles sont occupées à cultiver ce dont elles ont besoin, au sens propre et au sens figuré.

Je vous dis : regardez-moi bien aller. Dans moins d’un an, tout le monde que vous voyez ici travaillera non pas pour leur famille, mais pour moi afin que je sois beaucoup plus riche qu’eux, et eux, ils se contenteront de mes restants.

Vous ririez de moi en me demandant quel est mon pouvoir magique! Car pourquoi presque tout le monde travaillerait pour l’enrichissement de presque personne!

Et pourtant, des hommes ont réussi à réaliser ce tour de magie sur terre. Par quel miracle?

Je l’ai dit : je dois créer un premier déséquilibre des forces. M’accaparer d’une certaine quantité d’armes et promettre à des hommes que s’ils viennent piller avec moi les ressources qui sont là, ils s’enrichiront. Et commence le développement des empires…

Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi développer des cosmologies de la soumission, soit en imaginant des dieux tout puissants, soit en imaginant des mécanismes physiques ou biologiques tout puissants, c’est pareil. Ici, religions de la soumission ou déterminisme matérialiste, c’est identique : des cosmologies de la soumission.

À ce moment-là, c’est la nature elle-même, je veux dire tout le cosmos qui apparaît au-dessus de tout. Les éléments physiques, les organismes vivants, les animaux, les hommes sont tous déterminés par la mécanique impersonnelle du monde matériel ou soumis à un dieu tout puissant.

(25) Qu’importe qu’elle soit religieuse ou matérialiste, il faut une vision cosmique de la soumission. Elle seule peut justifier une organisation sociale où l’enrichissement de quelques-uns est une motivation suffisante pour le reste des autres.

Cela permet d’inscrire et de prescrire des rituels de soumission, soit des rituels religieux, mais surtout des rituels de travail et des rituels de consommation, obéir aux conditionnements et à la publicité pour augmenter les profits du petit nombre.

(26) Cependant, quoi que l’on fasse, à partir du moment où l’être humain devient un moyen dans un roulement de moyens qui n’ont pas pour finalité le bonheur de tous et de chacun, mais l’accélération et l’augmentation des moyens, alors un sentiment d’absurdité menace tout l’édifice.

En réalité, pour qu’il y ait du sens, il faut que l’action des sujets serve l’épanouissement de tous les sujets. Alors rien n’est absurde, tout ce qui existe a du sens.

Mais la question de « tous les sujets » ne peut pas s’arrêter aux seuls êtres humains, parce que si tout le cosmos n’est qu’un objet, il n’a pas de finalité. Nous aurions du sens, nous, les humains, dans un univers qui n’a pas de sens! Cela n’a pas de sens!

(27) On ne peut pas expérimenter le sens de la vie tant que l’on a le sentiment d’exister en dehors de la communauté de tous les vivants, et la communauté de tous les vivants doit elle-même être vue comme un sujet, car sinon, nous sommes dans une cosmologie de la soumission et non dans un univers du dialogue et de la participation.

L’univers doit être vu comme une grande communauté d’êtres interdépendants qui participent à un grand mouvement d’évolution vers la connaissance de soi, la création de la diversité et de la beauté.

C’est ici que la vie écologique entre en jeu.

Notre conscience de sujet ressemble à une boussole, enfermée dans une boîte de métal, une boussole n’indique rien du tout; placée dans le champ magnétique de la terre, elle indique la direction sud-nord.

(27) C’est dans la communauté de tous les vivants que nous pouvons découvrir que nous sommes une fin qui a pour fin l’épanouissement de tous dans un tout qui a du sens.

C’est dans une communauté écologique que l’on peut le mieux expérimenter la sortie progressive du monde absurde, l’entrée progressive dans un monde de sens.

Une fois installés dans la vie écologique, un énorme sentiment d’exister gonfle nos poumons. À chaque découverte d’un insecte, d’une plante, d’un petit mammifère, on est ébranlés, émerveillés.

Je crois que c’est la motivation ultime : la vie est belle, elle a un sens, elle n’est pas absurde parce que c’est beau et que des milliards de sujets pensants peuvent s’en réjouir.

Ce qui est absurde, c’est de détruire la vie.

J’ai écrit Le Journal d’un réfugié de campagnepour témoigner qu’il est possible et même souhaitable de se réfugier dans un art de vivre à la fois bon pour l’esprit et bon pour la planète.

Dans ce journal, je parle en mon nom personnel. Je n’engagerai personne d’autre que moi, mais tout moi. Il s’agit d’un cahier d’expériences.

L’expérience humaine est toujours à la fois scientifique, philosophique, artistique, concrète et spirituelle, sinon, elle n’est pas humaine.

L’expérience réelle est toujours une rencontre totale.

Conférences

Conférences de Jean Bédard

 

Titre : L’écologie, un art de vivre

Samedi le 21 avril de 13 :30h à 15 :30h

Au Centre Soha

961 Rachel Est

Montréal

Inscription : https://www.facebook.com/events/207001806549944/

Ou se rendre sur place.

Titre : Le Journal d’un réfugié de campagne

Dimanche le 22 avril de 9 :30h à 13h

Dans le cadre des dimanches philo de la Compagnie des philosophes

À La maison Gisèle-Auprix-St-Germain (salle Ste-Élisabeth)

150 rue Grant,

Vieux Longueuil

Inscription et information : La Compagnie des philosophes : 450 670-8775    www.cdesphilosophes.org  (courriel : philosophes@me.com)

Céline Fernbach celine.fernbach@gmail.com (2)

Argumentaire des conférences

Le dérèglement climatique, l’extinction des espèces, la montée des gouvernements autoritaires et violents, tout cela nous inquiète à juste titre. Le bonheur ne peut pas venir d’un retranchement sur soi, car nous sommes interdépendants. Il nous faut trouver le chemin de l’harmonie avec soi et la nature, ainsi que le chemin de la démocratie et de la justice sociale.

« Je cherche donc la voie des bienheureux qui ont trouvé assez de paix en eux pour vivre simplement, émus de beauté. Il ne s’agit pas de vivre à l’âge de pierre, mais de composer avec la nature une œuvre collective, une écologie de la participation. La troisième voie. »

L’écologie est surtout un art de vivre, un art de prendre soin de la vie pour qu’elle prenne soin de nous, une manière de jardiner dans tous les éléments du cœur et de la terre.

« Je vais donc partager ma pratique, mes gaucheries, mes criantes erreurs d’ignorance sur le sentier que je prends chaque matin pour aller de la maison à l’étable, puis au jardin, en tentant de sortir de mes idées de gloire et de mes déceptions de vieux snoreau. Je promets seulement d’être sincère et d’aller jusqu’au bout. »

 

Jean Bédard est philosophe, écrivain et fondateur de la ferme Sageterre.com

 

Notre déséquilibre

Nous ne sommes pas plus fous que nos ancêtres, mais nous avons des moyens bien plus grands de transformer nos déséquilibres intérieurs en dégâts sociaux ou écologiques. Nous sommes aux limites d’une accélération des moyens et des dégâts. Nous devons comprendre la nature de notre déséquilibre intérieur.

Guichet du savoir Dali

Ce qui semble en cause, c’est la difficulté pour l’homme de sortir d’une relation de prédation.Dans la prédation, l’autre est objet et cet objet est destiné à être assimilé, à devenir le corps du prédateur, à faire partie de lui. Un processus d’assimilation à soi. C’est une relation fondamentalement inégalitaire et non réciproque, une relation de « consommation », la relation d’un sujet qui s’approprie un objet, qui l’utilise pour ses propres besoins et le jette ensuite.

Pour compenser le dangereux déséquilibre psychique de la prédation, les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont eu le réflexe d’attribuer une âme aux plantes, aux animaux, à la terre, à la mer afin d’en faire des sujets. Une spiritualité première. Dans leur vision du monde, le rapport mangé et être mangé ne voulait pas dire que les âmes s’assimilaient les unes aux autres comme des gouttes d’eau dans l’océan, au contraire, elles s’ajoutaient les unes aux autres, si bien que la personne et le cosmos entier évoluaient par conjonctiondes âmes. Tout cela favorisait le respect, les relations sujet à sujet et le caractère sacré des êtres vivants.

Avec l’agriculture du grain (une valeur que l’on peut engranger, capitaliser) et avec la domestication des animaux de pâturage et des animaux de travail, les tribus accumulaient des biens et amélioraient leur sort. En même temps, cette accumulation a libéré du temps pour le développement technique, entre autres la technologie du bronze et du fer. Les armes en métal en association avec le cheval d’attaque ont entraîné un déséquilibre des forces. Il devenait tentant de tout simplement pillerles tribus productrices. Les sociétés pilleuses se sont développées. Les seigneurs de guerre (de pillage) sont devenus rois, puis des empereurs.

Un empire est toujours une organisation plus ou moins sophistiquée de pillages systématiques et permanents des énergies physiques, humaines, techniques. Avec les empires, qu’ils soient politiques ou économiques, les relations sujet-objet sont devenues la norme. Utiliser et jeter, cela s’appliquait aux peuples conquis, aux animaux, aux terres, bref, à tout ce que l’on possédait, et du même souffle, le mariage ressemblait à un contrat d’achat, semblable à celui qui liait le maître à l’esclave. Bref, beaucoup de sociétés se sont mises à traiter les femmes, les autres hommes et la nature comme de simples outils à exploiter.

Devant de telles sociétés se dresse le paradoxe de la violence. Les sociétés misogynes, utilisatrices des êtres humains comme simples outils et destructrices de l’environnement sont conquérantes par nature car elles consomment plus qu’elles ne produisent et engendrent une révolte dans leur propre population qu’elles doivent canaliser en guerres. Devant elles, soit que l’on se défende, soit que l’on se laisse assimiler. Pour se défendre, il est nécessaire d’exercer une même violence qui nous rend semblable. De ce fait, se défendre ou ne pas se défendre n’oppose pas d’obstacle à l’universalisation des rapports de prédation, d’utilisation et de destruction de la nature. Cela est vrai dans l’univers politique mais cela est vrai aussi dans l’univers économique. La seule issue est celle de la résistance qui demande une très grande force morale. C’est cette troisième attitude que nous tentons de développer à Sageterre : une toute petite communauté de résistance parmi un nombre considérable d’actions de solidarité pour la justice, l’équité, la réelle démocratie et l’écologie.

Le problème humain

Bien avant de fonder Sageterre avec mon épouse, un problème philosophique m’habitait. Je suis né dans un quartier pauvre et violent de Montréal. Le problème était devant moi. Mon quartier matérialisait le problème. Enfant, ce problème m’habitait déjà. Sageterre est, pour moi, une expérience de solution possible.

Tour de Babel

Voici le problème : il est facile de démontrer que la justice, l’équité, l’égalité homme-femme, la démocratie participative et le respect de la nature peuvent seuls assurer la paix et, par elle, le bonheur :

  • Si la grande majorité des gens trouvent les décisions justes, il faudra peu de polices et de violence pour les faire respecter.
  • Si personne n’est vraiment pauvre ou trop riche, il n’y a pas d’envie, très peu de vols ou de crimes.
  • Si tout le monde est suffisamment éduqué et participe aux décisions indépendamment de leur sexe, il y a peu de contestation et de révolte.
  • Si l’on ne détruit pas la nature, elle nous donne l’air, l’eau, la nourriture dont nous avons besoin, et il n’est pas nécessaire de se faire la guerre pour accéder aux ressources.

Le secret de la paix n’est pas un secret, un enfant de sept ans peut le comprendre. Avec la paix, le bonheur.

Alors pourquoi nos systèmes politiques et économiques ainsi que nos lois sont-ils organisés pour engendrer et pour justifier l’injustice, l’inégalité, la pauvreté, le désengagement politique et la surexploitation de la nature ? Et pourquoi presque tout le monde laisse faire ?

Bref, l’être humain est-il fou ? Existe-t-il un gène de folie dans notre espèce ? En termes philosophiques : quel est la nature de notre déséquilibre intérieur ?

Démocratie et identité

Tout ce que j’ai dit sur la démocratie ne suffit pas. J’en suis profondément convaincu, aucune démocratie n’atteindra le but si elle n’est pas mobilisée par quelque chose qui la dépasse, quelque chose qui puisse constituer pour elle une finalité plus grande que l’intérêt de l’individu, et même plus grande que l’intérêt d’un pays, car la liberté n’existe pas pour s’affirmer elle-même mais pour réaliser quelque chose qui la dépasse. C’est cette aspiration qui constitue le nerf principal de l’identité d’une culture. Toute culture n’existe que pour se dépasser elle-même afin d’accomplir un rêve qui embrasse non seulement l’humanité mais tout le vivant.

Hommage à la trinité

Vitrail de Kim En Joong

L’identité fonctionne à peu près ainsi : plus la conscience s’approche des principes universels de la vie qui semblent identiques pour tous les êtres vivants, plus elle devient elle-même originale et capable d’associations. Cela fonctionne comme les branches d’un arbre : mieux la branche est greffée au tronc commun, plus elle se différencie des autres.

Il s’ensuit que l’identité se forme dans la tension entre l’enracinement dans les principes universels de la vie et l’extraordinaire besoin de chacun de former sa propre différence afin d’apporter sa propre créativité.

Au contraire de ce que l’on croit, l’identité est davantage la capacité à intégrer les différences par approfondissement de l’universel, que la capacité de se conserver identique à elle-même sur une longue période.

Cela veut dire : mieux comprendre l’humanité pour mieux unir les différences humaines. Mais intégrer les différences pourquoi ? Pour se dépasser. Si la vie a choisi qu’un animal arrive à la conscience, ce n’est pas pour son intérêt à lui seul, cet animal n’est pas responsable que de lui-même, il devient responsable de tout le vivant. Il est capable de détruire donc, il doit construire avec la vie et non contre elle. Et c’est cela le fondement de notre identité : faire front commun avec la vie, pour faire de la planète un être collectif douée d’une raison spirituelle (spirituel veut dire : ouvert à quelque chose qui ne peut jamais se refermer).

Devant nous, voilà ce qu’il y a à faire : réaliser une démocratie planétaire qui donne une identité proprement spirituelle à toute la vie sur terre, qui célèbre la vie en exerçant sa pleine créativité.