Avram, le patriarche, marchait droit devant, les pieds brûlants, les yeux pleurant, le turban défait par un vent cinglant. Il avait pour seul guide un halo blafard et rougeâtre qui s’appesantissait sur l’horizon comme une boule de charbon incandescent. Peut-être là-bas, à l’ouest, un rocher replié pourrait protéger son clan des bourrasques de la nuit. Derrière lui, parmi les moutons et les chèvres : ses frères, leurs femmes, leurs enfants, les enfants de leurs enfants, les neveux, les nièces, les ânes chargés de tentes, les chèvres, les moutons, les serviteurs chargés des vivres, et plus loin, fermant la marche, sa femme assise sur un baudet tiré par sa servante. Après eux, la solitude du désert. Ils formaient une longue traînée chassée comme des mouches : « Partez, allez plus loin, c’est encore trop proche », disait le roi.
Partis au petit matin, Avram et les siens espéraient une nuit fraîche et tranquille pour y installer les tentes, boire et manger. Mais la nuit tranquille semblait reculer derrière le soleil, alors que la tempête s’acharnait contre eux. Il pria : « C’est ma faute, ma très grande faute, prends pitié, oh toi, l’Éternel! » Mais il ne trouvait aucune faute dans les fouillis de sa mémoire. Il avait respecté tous les rituels et toutes les coutumes dans le menu détail.
À cette époque, on savait fabriquer des araires lamés de bronze pour cultiver l’épeautre et d’autres grains conservés dans des silos de pierre. Alors, pourquoi ne pas marteler aussi des épées, des pointes de flèche, des roues cerclées de métal et construire des chariots renforcés tirés par quatre chevaux terrifiants ? Et ensuite, piller les récoltes et vivre des autres. Ce n’était pas assez. Qui savait relier ces armes effarantes à des promesses de butins, de vin et de femmes pouvait lever une armée, s’élever au rang de seigneur et abaisser un grand nombre de capturés au rang d’esclaves.

Peinture de Pierre Lussier
Avec de tels esclaves, un roi avait mille pieds, mille mains, des muscles pour sa volonté et des forces pour son pouvoir. Il ne lui manquait qu’une idée circonscrite, ni trop petite, ni trop grande. Pourquoi ne pas construire une tour : lui dessus, les autres, par ordre décroissant jusqu’aux captifs. Les plus bas pour soutenir les plus hauts, les plus hauts pour assujettir les plus bas. À partir de là, il pouvait conquérir des oasis, élever une cité, dresser une colonne de marbre, y faire graver la loi du haut et du bas et déclarer : « Ceci est à moi, ceci est moi, vous êtes les membres de mon corps des pieds à mon cou. »
Ce que les rois pouvaient faire, ils l’avaient fait. Il y avait maintenant un roi pour chaque oasis et d’autres à chaque tournant d’un fleuve. Les grands royaumes avaient des murs, les petits royaumes payaient le tribut aux grands royaumes. Au-delà des murs, les rois membrés de sujets, d’esclaves et de condamnés irriguaient un grand cercle d’arbustes et d’herbes à louer à des éleveurs. Ils leur proposaient un bon prix d’abord. Ensuite le prix augmentait pour les écraser. Après tout, une chèvre ou un mouton est une sorte de silo à concentrer le grain sur ses quatre pattes. Avec eux, on pouvait nourrir ou affamer selon qu’il fallait motiver ou dissuader.
Le prix que le roi fixait au droit de vivre est comme le poids qu’on met sur le dos d’un âne pour qu’il ait le droit d’aller boire au puits : à l’aide d’un fouet, on peut contracter ses muscles, la force répulsive; l’espoir de l’eau le motive à agir, la force attractive; s’il a encore la force de se retourner contre son maître, il suffit d’ajouter au droit de vivre, le poids de vivre. Un bon roi fixe un prix juste, la récompense juste, la punition juste, le poids juste. Tel est le fondement de la justice, de l’ordre et de l’efficacité. Ensuite, l’or, la couronne, le trône, la hauteur des tours, la grandeur du temple, la beauté des vêtements, la splendeur des dieux prouvaient sa puissance.
Pour les clans d’éleveurs, il fallait dépendre d’un roi ou dépendre du désert. Le désert étant impitoyable, les éleveurs finissaient par payer annuellement le droit de faire paître leurs moutons et de les vendre au marché. Pour le roi, il fallait dépendre des éleveurs ou dépendre de la famine si le grain venait à manquer. Comme la famine est impitoyable, les rois finissaient par signer un bail avec un clan d’éleveurs. L’animal mange pour faire vivre. Les bergers faisaient vivre le roi. Le roi vendait le droit de vivre aux bergers. Dangereuse égalité de dépendance, dangereuse interdépendance!
Pour rompre cette égalité, le roi resserre lentement son étau sur le clan des éleveurs. Pour cela, il doit grossir en armes, et pour grossir en armes, il doit piller plus loin et grossir en étendue. Le roi ressemble à un jeune éléphant en nécessité d’élargir les murs de sa cage, sinon, il meurt écrasé dans son enceinte. Quelle horrible vie! Le clan des bergers peut le faire plier, car il peut partir, vivre de ses bêtes, se suffire à lui-même dans la mesure où il connaît le désert, les sources souterraines, les buissonnaies aux racines profondes. Il n’a pas besoin de grossir, il peut même rapetisser pour faire plier un roi.
Avram était allé menacer le roi de partir pour faire baisser le prix du loyer. Le roi ne l’avait pas cru : préférer le désert à un léger haussement de loyer! Le roi aurait sans doute gagné si Avram n’avait pas entendu une Voix descendue du ciel, une Voix tonnante comme les éclairs d’une tempête. La Voix disait de partir. Elle promettait des oasis et même un pays d’herbe, avec des vallées et des collines vertes. La Voix ridiculisa le pouvoir des idoles d’or ou de bronze, simples objets inertes et des rois de chair et d’os qu’on peut tuer d’un seul coup de poignard. Elle réclama pour Elle seule le pouvoir de créer ou d’anéantir. Si elle disait « cheval », les chevaux peuplaient la terre. Si elle disait calamité, la mort emportait qui elle voulait.
Alors, Avram, libéré de la peur des idoles et des rois, guidé par les promesses de la Voix, alla menacer le roi de partir. Le roi éclata de rire.
— Pars en chantant. Tu reviendras en pleurant.
De retour chez lui, Avram raconta à son épouse son projet, elle eut terriblement peur et voulut le dissuader. Il ne put que répondre :
— La Voix est forte comme le tonnerre et claire comme le soleil.
— La voix qui t’a parlé est peut-être sonnante à tes oreilles, mais elle est invisible comme un rêve. Les idoles, on les voit et on les touche, les rois ont des oreilles partout et des épées au-dessus de nos têtes.
— La Voix savait que tu demanderais une preuve, elle a dit : « Ta femme enfantera. » Je lui ai dit : « Elle est stérile et trop âgée. » Elle a répondu : « Couche avec elle, tu verras. »
Il lui fallut beaucoup de temps pour rassurer son épouse. À la fin, Avram l’emporta dans son rêve et dans sa jouissance. Elle déborda de semence. Elle le sentit, cette fois serait la bonne, déjà, ses deux seins se gonflaient d’orgueil.
Avram obéit à la Voix et partit en emportant dans son aventure tout son monde, ses animaux et un terrible poids de responsabilité.
Après des jours et des nuits, ils n’avaient plus d’eau. Les puits qu’ils rencontraient avaient été remplis de sable et couverts de pierres. Les rois avaient les bras longs. Ils se nourrissaient des animaux qui mouraient. Avram tomba à genoux et cria dans le désert. Un renard feula dans le lointain.
Le lendemain, l’oasis promise apparut dans sa splendeur et dans sa substance. Elle était comme une pierre précieuse dans le creux des dunes : l’étang opale, les dattiers de jade, l’herbe émeraude… Les yeux cueillaient déjà les fruits. Le clan y pénétra et s’en grisa comme d’un vin. La fraîcheur des abaissements, l’ombre, les grottes dans les rochers, les frissons du vent qui faisaient onduler l’herbe… C’était grand, c’était beau, c’était trop beau.
Ils s’y installèrent. La lumière filtrée par l’humidité des palmiers tirait l’herbe vers le ciel et les larmes de joie abreuvaient les racines. La nuit, la fraîcheur de la lune stimulait les réjouissances, les fêtes et les accouplements. La femme d’Avram accoucha d’un fils. La Voix rendait ses promesses.
Cependant, la conjonction du bonheur et des hommes n’est pas inscrite dans la matière du monde. Elle dépendait de leur obéissance à leur invisible Roi des rois : un seul péché pouvait tout renverser. Inquiétant était ce dieu créateur plus juge que père ou mère. Il n’édictait pas ses lois assez clairement, il laissait des flous. On pouvait pécher par mégarde. Alors, Avram nomma des prêtres pour interpréter la Volonté divine.
Durant ce temps, quelque part pas très loin, des familles, fatiguées de leur roi, avaient volé des armes, des chameaux et des chariots et s’étaient enfuies dans le désert. Ils avaient entendu des tambours, des chants, des cris de joie… Ils s’étaient recouverts de silence et avaient levé leurs yeux au-dessus des dunes. Ils avaient vu des femmes se baigner, des agneaux se faire griller sur le feu, des fruits lourds et mûrs pendre des dattiers. Ils étaient nombreux et nettement mieux armés. Ils voulurent prendre.
Avram dut leur laisser des filles et de jeunes garçons, une grande partie du troupeau, et fuir. Le désert fut encore plus cruel que la première fois. Ils avaient perdu le tiers de leur nombre lorsqu’ils trouvèrent enfin un royaume plutôt bien défendu où rayonnait un lac de cristal au milieu d’un peuple de palmiers. Et là, plus forte que jamais, la Voix tonna dans les oreilles de son serviteur :
— Avram, prends cette oasis, je te le donne.
— Mais comment? demanda-t-il.
— Que tous les hommes se rassemblent, couteaux à la main. Attaquez les soldats cette nuit même, je les remplirai de vin, ils seront ivres sur le sein des femmes. Tuez-les tous, aussi vite que vous égorgez les moutons et prenez leurs armes, le roi sera obligé d’accepter vos conditions.
Ce fut un terrible massacre. À la fin, le roi proposa à Avram de former lui-même la garde, ainsi il pourra assurer la défense du royaume tout en engraissant et vendant ses bêtes.
Il consulta sa Voix. Elle lui chuchota à l’oreille :
— Accepte, mais profite de la nuit qui vient pour tuer le roi et prendre sa place, sinon, il trouvera le moyen de se venger. Et moi, le vrai Dieu, je régnerai avec toi sur un grand peuple pour des générations et des générations. Ta femme sera vêtue comme une reine et transportée sur un lit à brancards.
Il en parla à sa femme. Elle lui répondit :
— Ta Voix est de bon conseil. Obéis, tue-le, et fais-moi reine.
L’entendant, Avram reconnut en elle l’haleine de la cupidité, et en lui-même, l’ivresse de la puissance. Son cœur s’enfonça dans le doute. Quelque chose en lui luttait contre la Voix, mais pas à force égale, non, comme la plainte d’un enfant lutte contre les éclairs d’une tempête.
Il quitta le cercle des tentes, marcha longuement sans regarder où il allait. Il usa ses forces à marcher sur les angoisses qui entouraient l’oasis. Il était fiévreux de doutes, écartelé entre un murmure inaudible et la Voix tonnante. À un moment, sans trop le remarquer, il s’arrêta dans une lueur de la lune où le silence, lentement, réussit à enterrer l’écho de la Voix, et même, l’angoisse de la désobéissance. Il s’assit sous cette robe de la lune qu’aucune voix, ni même un son ne pouvait pénétrer. Son corps s’apaisa et tout se tut en lui.
Il resta là, dans cet état étrange. Sous la robe de la lune, le temps s’était suspendu. On aurait dit un filet de filaments bleus. Pourtant, tout changeait autour de lui. Chaque brin d’herbe devenait lumineux. À côté de lui, sur une bouse séchée, une fleur brillait sans le moindre frémissement. Des œuvres extraordinaires… Rien de ce qu’il voyait, absolument rien n’était que ce qu’il voyait, tout était illuminé, même un grain de sable avait son propre visage. Rien ne doutait de sa propre beauté. Le brouillard avait été aspiré par la lune. La paix était là dans la substance du monde. Il s’enveloppa de cette paix qui tombait de la lune par lueurs bleutées.
Mû par l’aspiration de la lune, il se leva. Debout dans le silence, il comprit d’un seul coup que la Voix ne venait pas de la paix, elle n’était que le cri de ses os, le hurlement de ses ancêtres bafoués et humiliés, un amoncellement de rancœurs et d’envies, de colères et de vengeances. Ce n’était pas la Vie, c’était la peur devenue colère. La vie n’avait aucun souci vis-à-vis de la mort et ne se troublait de rien, elle portait tout, non comme un poids, mais comme une élévation, sinon l’herbe serait aplatie, les fleurs écrasées, les arbres affaissés, les oiseaux à plat ventre contre terre, les hommes prosternés comme des esclaves devant un roi.
C’est dans ce silence que devait surgir désormais le principe de sa conduite.
Il alla voir le roi :
— J’accepte ta proposition, mais à une condition : nous ferons un grand trou et nous cacherons les armes. Nous n’en aurons plus besoin. La justice engendre la paix comme l’amour engendre l’enfant.
— Qu’est-ce que la justice? demanda le roi.
— Chaque brin d’herbe est un trésor. Une fleur est aussi belle qu’un champ de fleurs, un oiseau est aussi beau qu’une volée d’oiseaux, un enfant est aussi attachant qu’un village entier. Si nous n’estimons pas la valeur de notre meilleur ami, le peuple entier n’est rien. Personne ne mourra de faim tant qu’il reste un pain. La justice ne consiste pas à seulement donner à chacun sa part, mais à donner à chacun la même considération qu’à tous, car tout l’univers est implanté dans la plus petite de ses parties. Le soleil ne se donne pas par fragments, il se donne tout entier à chaque instant et c’est par cela qu’il ne s’affaiblit jamais.
— Tu rêves Avram, tu es complètement ivre comme un jouvenceau suçant le mamelon de sa fiancée. L’homme est une chèvre. La beauté, il la dévore feuille après feuille. L’homme est un troupeau dévoreur, là où il passe, un désert se forme. Tu oublies les pilleurs armés jusqu’aux dents.
— Lorsqu’ils viendront, nous leur dirons qu’ils peuvent prendre nos vies, mais qu’ils ne recevront pas une goutte de notre travail. Les femmes se donneront la mort avant d’être violées. Car que vaut la vie, si nous ne valons rien, si nous ne sommes que la chair de leur volonté ? Qu’ils enterrent eux-mêmes nos cadavres dans une fosse, qu’ils bêchent la terre avec leurs épées et surveillent les moutons avec leurs cris de guerre !
— Tu as le regard sûr et droit, Avram. Tu as raison. Je te prends pour véridique. À toi la responsabilité de nous garder solidaires, car solidaires, nous pouvons vaincre sans armes.
Le lendemain on trouva Avram mort sur l’épaule de son épouse, sans la moindre trace de violence, mais une coulisse de salive noire coulait sur sa joue. Elle, caressant ses cheveux, souriait : elle sera reine au côté du roi. La descendance de son fils couvrira la terre.







