Le soleil s’était traîné toute la journée dans la brume et l’humidité. Une épaisseur brunâtre avait refoulé les chasseurs dans leur caverne. Au-dessus de la brume, la nuit allait s’endormir sur le monde, noire et luisante, comme la gueule d’un tigre. Pour refouler les fauves, le clan d’une trentaine d’adultes et une dizaine d’enfants avait allumé un grand feu à l’entrée. La lune arriva finalement triomphante, elle dispersa les brumes et lança un jet de lumière à travers le feu. Les rayons rebondirent et dansèrent sur les parois de granite. Une danse d’ancêtres et de bêtes fantômes illumina la grotte.
Au fond de la cavité, de longues dents calcaires brillaient. On ne s’y aventurait pas, c’était un lieu tabou. Chaque dent menaçait de transpercer le transgresseur. Personne n’y allait… sauf une femme balafrée par un ours qui l’avait épargné. On avait peur d’elle. Elle amenait avec elle un homme qui ne la craignait pas.
On ne s’éloignait pas du feu, ni du groupe, ni du shaman. Il donna le signal. Tous ceux qui le pouvaient, même les petits et les vieux, se mirent à mimer les ombres de l’au-delà que le feu colorait. Un petit groupe frappait le rythme sur des pierres à musique. Langoureuses et contorsionnées, agitées et ensorcelantes, leurs danses les emportaient.
J’avais l’impression d’assister à un étrange dialogue. Ou peut-être une dispute ou un combat qui pouvait à tout moment tourner en leur faveur ou en leur défaveur. Les uns se courbaient comme l’herbe, d’autres se dressaient comme l’arbre, quelques-uns paraissaient s’envoler comme l’aigle. Sur le grand mur de granite, les flammes projetaient des spectres que la lune tentait de calmer. Personne ne savait qui ils étaient : des ancêtres, des bêtes à crocs, des bêtes à sabots, des esprits de l’au-delà?
« Plus fort », criaient les pierres à musique. « Parlez ou partez! hurlait le shaman. » « Guidez-nous ou tuez-nous, ajoutaient les femmes. » « Nous mourrons de faim, terminaient les autres. »
Je le voyais bien, les chasseurs étaient plongés dans le combat contre la faim et contre la mort. Déjà les bébés s’endormaient sans pleurer sur la poitrine tarie de leur mère, d’autres étaient squelettiques et incapables de danser. Cela faisait des mois qu’ils chassaient et cueillaient autour de cette grotte. Tout allait bien, sauf depuis un mois. Malgré leurs appels, aucun troupeau ne s’approchait. Ils avaient les oreilles pleines de la musique des buffles et l’âme encore assoiffée d’espoir. Pendant que la faim dansait dans leurs ventres, les bêtes tueuses approchaient de la caverne pour profiter de leur faiblesse.
Pour le shaman, il fallait tasser les ombres contre le mur et les intimider, ensuite les forcer à parler. Pourquoi les carnassiers avaient-ils tant besoin de leurs chairs collées sur leurs os? Pourquoi les buffles les fuyaient-ils? Ils leur feraient une fête, ils les mangeraient avec respect, ils les imprimeraient sur le roc avec leurs souffles, leur salive, l’ocre jaune, l’ocre rouge qui ne s’effacent jamais. Ils leur donneraient une vie nouvelle, une vie arrêtée, sans misère ni souffrance.
Le shaman interprétait les signes. Les lueurs tournoyaient sur les parois de la caverne, formaient et déformaient des êtres fugaces, tantôt terrifiants, tantôt joueurs. Venant des profondeurs, des soupirs chuchotaient…
Il n’était pas si tard lorsque le shaman fut en état d’interpréter les signes. Il s’imposa. Alors qu’il haranguait les spectres pour leur soutirer leurs secrets, à l’écart et dans le silence, la femme balafrée, aidée de son homme, aspirait dans sa bouche les poudres sacrées. De son souffle puissant et mouillé de salive, elle colora sur le roc l’empreinte de sa propre main implorante, puis celles de trois enfants affamés qui s’étaient approchés. « Sauvez les enfants, prenez-moi, mais sauvez les enfants », chanta-t-elle à un moment. Un petit groupe alla la chasser du pied. Elle se retira silencieusement, les trois enfants la suivirent.
Autour du shaman qui s’était enfin tu, le clan attendait. Une femme, le dos courbé, la main sur la hanche, s’approcha. Elle avait dansé jusqu’à l’évanouissement, elle se mit à mimer un rituel codé qui indiquait la direction et la distance d’un troupeau de buffles. L’espoir entra dans le clan. Demain, ils allaient manger. Des larmes d’espoir coulaient sur les joues. Les enfants, qui s’étaient couchés sur leur faim, se levèrent et s’approchèrent de leurs parents. La lune se retira derrière les arbres, le feu se coucha sur la cendre. Les familles s’apaisèrent sur leur lit de fourrure.
Dehors, derrière l’horizon, pas très loin où s’était retirée la lune, des filaments bleutés balayèrent le ciel. Cela avait duré un instant. Des rêves pénétrèrent dans les oreilles et les bouches entrouvertes. Des rêves de festin dans les estomacs vides, mais aussi d’autres rêves, mystérieux ceux-là, se glissèrent entre les dents de calcaire pour aller se fondre dans le noir. La femme balafrée attendait dans cette obscurité avec les trois enfants. L’homme qui l’aimait alla la rejoindre. À l’abri, sous les lueurs des dents de calcaire, le couple se caressait. Ils s’étreignirent silencieusement jusqu’aux derniers spasmes. Puis s’endormirent paisiblement, les enfants se glissèrent dans leur chaleur. Ils formaient une sorte de nid qui luisait dans la nuit.
À l’heure des oiseaux, discrètement, le couple se leva, sortit du fond de la grotte et se dirigea vers des touffes d’herbes séchées et couchées qu’ils avaient observées la veille. Ils étaient certains qu’aucun du clan n’avait marché de ce côté. Se fiant à leur sens plutôt qu’à leur espérance, ils se mirent à quatre pattes. Ils tentaient d’attraper des odeurs. Ils y allaient systématiquement. À un moment, la femme crut sentir une piste. L’homme s’approcha d’elle, ils suivirent les filets ténus de l’odeur. Le dessin de leur passage dans l’herbe formait deux sillons de serpents. Ils avaient éteint le tapage de leur esprit et transportaient un dôme de silence sur leur chemin.
Le soleil était jaune et vif, lorsque le clan se réveilla et s’approcha du shaman pour recevoir les instructions de chasse. Sauf les femmes gestantes et celles qui allaitaient, les petits enfants qui ne savaient pas courir et les personnes âgées ou trop faibles, ils partirent tous ensemble en suivant la piste indiquée par la danse rituelle de la femme et les instructions du chef.
De son côté, le couple dissident avait découvert les excréments frais d’un petit cervidé et des traces de sabots. Lentement, prudemment, silencieusement, ils avançaient à quatre pattes, d’indice en indice. Ils étaient dans un état de tension de tout leur corps. Ils glissaient aussi lentement que des escargots, attentifs à ne faire ni craquer une branche ni froisser un buisson. Tous leurs sens étaient à l’affût. Il ne fallait pas que la faim les poussât hors de cet état d’attention.
Alors que le soleil approchait du zénith, les odeurs étaient devenues évidentes, et les traces, flagrantes. Avec des précautions infinies, la femme sortit sa tête hirsute des herbes hautes et sèches. Elle aperçut une petite famille de daims. Mais comment approcher suffisamment pour en atteindre plusieurs de leurs flèches? Le risque était trop élevé et la nourriture, trop rare. Il ne fallait pas manquer cette chance et n’en tuer qu’un ou deux. Le clan mourait de faim.
La femme resta pour suivre les daims à bonne distance. L’homme s’en retourna à la recherche du clan pour encercler les animaux, les prendre tous et partager. Il le trouva, mais le shaman et les chasseurs entrèrent en colère contre l’homme, ils devinrent menaçants. Il dut s’en retourner seul. Avec d’infinies précautions, il arriva à la brunante, par revers, face à la famille de daims. Sa compagne aperçut son arc dépasser l’herbe, elle comprit. Le vent arrivait de côté, si bien que leurs odeurs ne parvenaient pas aux animaux. La femme avait entrecroisé des branches souples pour former une sorte de piège. Il fallait agir dans un silence parfait, c’est-à-dire dans l’infinie lenteur de la concentration de tous leurs corps et de tous leurs sens. Puis, déclencher l’attaque.
Comme prévu, les daims s’engouffrèrent dans le piège. Ils purent en tuer cinq. Ils revinrent de nuit, épuisés, à la grotte. Ils avaient traîné un mâle, deux femelles et un petit qui n’avait pas voulu quitter sa mère agonisante. Ils avaient caché les deux autres sous un monticule de pierres. Ils allaient partager, tout le clan fêterait ensemble, les enfants allaient vivre encore. Ils allaient comprendre, il ne fallait plus se cacher derrière un seul et le gonfler d’orgueil jusqu’à ce qu’il perde la vue, l’odorat et l’ouïe, mais y aller chacun avec tous leurs sens et leur esprit.
Après avoir mangé, tandis que tous dormaient, on entendit des cris de douleur intense venant du fond de la caverne. Au petit matin, alors que le clan n’était plus qu’une grande bête évanouie, le couple dissident mais vainqueur sortit lentement de la caverne avec deux femmes, un homme et trois enfants. La femme balafrée traînait sa jambe, son homme l’aidait de son mieux malgré un bras qui pendait inerte. Ils avaient été sauvagement battus.
Ils allaient fonder ensemble une autre communauté, différente celle-là.








