Phénix, L’homme de feu, blogue 1

1.    Présentation du projet

Les feux de forêt, l’acidification des océans, la fonte du pergélisol accélèrent le réchauffement qui nous conduit au moment où il faudra bien retomber sur notre humanité. À force d’accumuler les conséquences, on finira bien par les voir.

Phénix v3

Dans ma carrière de travailleur social, j’ai souvent remarqué que la violence familiale est une théâtralisation d’une violence intérieure et que l’homme qui l’exerce ne se contente jamais de petits malheurs, il accélérera et aggravera les dégâts jusqu’à ce que les conséquences lui retombent dessus comme une masse de plomb. Hélas! Il éclabousse bien plus que lui-même. C’est le prix à payer pour qu’il puisse revenir à son humanité. La violence planétaire est du même ressort.

Tout se passe comme si la composante inconsciente qui engendre le malheur met sous pression la composante consciente qui souhaite le bonheur. On aimerait que ce soit autrement, mais il semble que l’humanité naît de l’inhumanité.

Un exemple : les démocraties dans leur état actuel s’enfoncent dans un paradoxe évident : une minorité unie comme un bloc de ciment parce qu’elle ne pense pas prend nécessairement le pouvoir sur une majorité désunie parce qu’elle réfléchit encore sur ce qu’il faut faire. Les États-Unis de Donald Trump en sont la démonstration troublante. Cette faille dans nos démocraties ira probablement jusqu’à casser l’idée obsolète et plutôt abstraite de « nation » et permettre l’émergence d’une démocratie planétaire seule capable de contenir l’enflure économique qui détruit notre environnement.

J’ai dit que la violence est une théâtralisation du déchirement entre l’inconscience de nos actions et la conscience de nos adaptations. Le théâtre est né en Grèce pour aider les consciences à voir les conséquences des actions politiques : une théâtralisation verbale pour désamorcer la théâtralisation politique afin de prévenir une tragédie réelle par une tragédie symbolique. C’est sans doute une des missions de l’écrivain.

L’archétype du théâtre est, ici, le Phénix, légende égyptienne reprise sous les empires grecs et ensuite sous les empires romains. Quand le Phénix, un oiseau à la gorge d’or, à la houppe fière, aux griffes d’aigle sentait venir sa fin, il construisait un nid de branches aromatiques et y mettait le feu. Il battait des ailes pour attiser les flammes, la fumée le grisait, et il se consumait dans une ivresse de fureur. Une fois réduit en cendres, son rejeton sortait de l’œuf, tout frais, tout fragile, obligé d’user d’intelligence, parce qu’enfin conscient d’être vulnérable, dépendant de tout son environnement, fragile et mortel.

Le Phénix économico-politique qui enfume nos villes et dérègle notre climat peut-être vu comme la théâtralisation d’une fureur qui nous dévore afin d’enfanter notre humanité collective.

Je voudrais faire avancer cette idée afin que nos moments de désespoir nous poussent dans le dos vers une porte de sortie que nous pouvons prendre ensemble avant que le pire n’arrive.

Je m’associe à un militant conséquent et pratiquant qui est actif dans la FUSA Sageterre pour avancer dans cette direction. Il comprend l’économie et la politique de l’environnement, il a les mains dans la terre et se promène pieds nus dans un jardin qui dérive vers un avenir possible. Il s’appelle Gabriel Leblanc.

Nous n’avons pas d’autre plan que de marcher librement côte à côte.

Projets à Sageterre

Ancrée dans son milieu depuis 2004, la ferme Sageterre est devenue une Fiducie d’Utilité Sociale Agricole en 2019, ce qui signifie qu’elle n’est la propriété de personne, mais appartient à perpétuité à une mission écologique d’Utilité Sociale Agricole.

Elle est organisée en collectif de projets regroupés, coordonnés non pas en coopérative de producteurs mais en Organisme à But Non Lucratif (OBNL), car bien au-delà de la production agricole, chaque projet a une visée de transformation sociale en vue de contribuer à la naissance d’une culture écologiquement responsable.

Située dans la beauté de l’estuaire du Saint-Laurent sur la route 132 (le 2456) entre Bic et Rimouski, nous partageons 30 hectares de belle terre, de marais et de forêts.

Nous sommes à la recherche de projets qui pourraient agrandir notre groupe. Ce peut être des projets agricoles (maraîcher, verger, forêt nourricière…), des projets éducatifs ou sociaux visant l’écologie humaine ou la conscientisation à l’écologie.

Une fois le projet accepté, nous signons des baux à long terme selon la nature du projet. Le projet peut ainsi être pérennisé parce que la ferme est maintenant insaisissable à perpétuité et consacrée à sa mission sans pouvoir en être détournée.

Nous sommes aussi à la recherche de personnes qui voudraient parrainer un de nos milieux sensibles. Nous avons cinq milieux sensibles : un pan de montagne donnant sur une falaise qui surplombe le bord de mer, une petite forêt qui protège une partie de la rivière Hâtée de l’érosion, une petite forêt qui longe le chemin de fer et deux petits marais. Il s’agit de nous aider à protéger ces milieux sensibles en versant une contribution à chaque année, ce qui fait de la marraine ou du parrain un membre ami de la ferme.

Pour plus d’informations communiquez avec Marie-Hélène Langlais tel : 418-736-5859 ou mariehelenelanglais@outlook.fr

Photo aérienne de la ferme (basse résolution) 

Voici les projets actuellement actifs :

  1. Espèces d’épices, responsable Tony. Le but du projet est de mettre à disposition des épices produites localement sous tunnels, selon un mode respectueux de l’environnement.
  2. Les grands potagers De la dérive, Gabriel, Charles-Antoine, Alexandre, en corporation à but non lucratif, développent un grand jardin potager qui vise à vendre à un prix accessible à tout le monde des légumes cultivés naturellement.
  3. Égo-Eco, responsable Isabelle. Égo/Éco offre des moments pour prendre du recul et s’inspirer en plein cœur de la nature. Des ateliers et des séjours arrimant mode de vie écologique, agriculture écologique et création artistique pour explorer notre connexion à la nature, se donner un élan et clarifier le rôle qu’on veut jouer dans le développement d’une société durable.
  4. Le jardin de la Rivière Hâtée, responsable Sabrina. Un jardin essentiellement pour l’autosuffisance. Mais attention, ce jardin est beau, bien soigné, et étonnamment productif.
  5. Serre et Jardin de l’infirmière, responsable Karine, une petite serre récupérée d’un dur hiver, de jolis petits coins de culture pour agrémenter les cuisines collectives, et surtout un service partout à Sageterre pour aider, embellir, soigner les bobos et conseiller sur la santé.
  6. Le Jardin des Confidences, responsable Magali et Boban. Un jardin et une serre d’été essentiellement pour l’autosuffisance et les petits fruits, en mettant l’accent sur les tomates et des transformations culinaires pour soi et les siens. Il s’y dégage une intimité qui soigne le cœur autant que le corps.
  7. Kiwi et compagnie, responsable Claire. Kiwi & Cie est un projet-plantule (un nouveau-né) agricole. Ancré dans la « parcelle du nord » à Sageterre, il aura à terme plusieurs vocations qui se dessinent petit à petit. L’essentiel étant les bonnes choses, les choses goûteuses, les belles choses, et les choses qui sentent bon. Un lieu de cultures, un lieu de plaisir le long du chemin.
  8. Le verger d’Ariane : Verger de pommiers et de poiriers autour d’un potager.
  9. Les jardins de Marie-Hélène, Jean et leur jument Katmae, des jardins d’autosuffisance et du foin.
  10. Le Refuge, poulailler de Marie-Hélène, une vingtaine de poules pondeuses pour l’autosuffisance et pour vendre les surplus.
  11. Les petits cochons, une association de quelques personnes qui engraissent pour eux-mêmes des cochons.

Projet en chantier

  • La forêt nourricière de Maxime. Sa mission: Inspirer, propager et partager des écosystèmes nourriciers ayant un impact positif sur l’écologique pour plusieurs générations. La parcelle sera consacrée à la production agroalimentaire et à la conservation dans une approche de permaculture avec un rôle éducatif.

Se soigner du cancer sans se faire tuer, Courte présentation

Jean Bédard, Se soigner du cancer sans se faire tuer, Leméac, 2020

Courte présentation

Se soigner du cancer……..       sans se fait tuer, les deux côtés de notre responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes : se soigner, le devoir de soin; ne pas se faire tuer, le devoir de protection.

Commençons par le devoir de protection : sans se faire tuer, ce n’est pas pour provoquer, mais alerter.

Le sous-bois

Dessin de Pierre Lussier

Premièrement : je vais dire quelque chose qui pourrait paraître étrange, quand j’ai reçu mon diagnostique de cancer du colon avec métastase au foie, après le choc, une fois apaisé, je me suis senti presque aussi à laisse de décéder du cancer que de vieillir à petit feu.

Décéder du cancer, oui, mais pas être tué par le cancer.

En français, on dit décéder d’une maladie et être tué par un accident. Décéder est un processus; se faire tuer est une rupture soudaine. Une subtilité de la langue qui a pour moi une énorme signification.

On décède suite à un processus suffisant pour voir venir, accepter la métamorphose, donner le fruit de notre vie à ceux qu’on aime et s’abandonner à l’inconnu.

Cela ressemble à un accouchement et à une donation. Se faire tuer, c’est plutôt une césarienne à froid. Si possible, je veux m’en protéger.

Deuxièmement : dès mes premiers pas dans les corridors avec ma jaquette et mon étiquette de « cancer phase 4 », j’ai senti qu’on ne voulait tellement pas que je meure qu’on pouvait prendre des risques élevés. Cela me faisait terriblement peur.

C’est peut-être à cause de mon grand cousin. Tout petit, je n’étais pas une chose. Je prenais l’avion avec mon ami, on partait pour l’Afrique. Le ciel ne nous faisait pas peur. On attaquait des lions. Mais un jour, mon grand cousin est arrivé d’un coup sec, il m’a attrapé, m’a lancé au plafond, m’a rattrapé, m’a relancé jusqu’à ce que je panique. Je hurlais.

Il me transformait en chose. Une chose, on peut l’échapper, on peut le casser.

Si vous avez un grave accident, on vous prend en charge, c’est normal, vous suivez toutes les étapes d’un protocole, on n’a pas le temps de faire autrement. Vite, il faut sauver la vie de cet homme.

Mais je n’ai pas été frappé par une voiture. Je n’étais pas sans connaissance. Je devais rester vigilant. Éviter à tout prix d’être transformé en chose.

Le système de santé n’est pas organisé pour accompagner la transformation ultime et le don du fruit. Voilà, j’ai expliqué mon devoir de vigilance. Cela dit, le devoir le plus grand consiste à me soigner.

Ce livre n’est pas un guide de survie ni l’énoncé d’un expert, pour un médecin, ce livre est l’autre côté du miroir : le cri du cœur d’un être  qui a le devoir de préserver son pouvoir de décider pour lui-même.

Se soigner, pour moi, c’est profiter des moments les plus décisifs de ma vie pour agrandir mon humanité.

Cela est possible à trois conditions :

  1. préserver mon intégrité physique, morale et spirituelle;
  2. ne pas me laisser dérouter vers une finalité qui n’en est pas une : prolonger notre vie sur terre à tout prix;
  3. garder le cap : humaniser ce qui m’arrive et ce qui arrive aux autres.

Tant que nous pouvons humaniser ce qui nous arrive et ce qui arrive aux autres, nous sommes vivants et en santé quelle que soit notre maladie. C’est pourquoi, dans sa préface, la Dr. Nicole Archambault écrit : « La collaboration entre deux êtres (le soignant et le soigné) conscients de leur humanité commune reste la clef du succès ». Se soigner est un travail de collaboration à l’intérieur de liens de confiance pour gagner en santé.

 

Gagner en santé c’est pour le corps être capable de métaboliser l’eau, l’oxygène, la nourriture en actions efficaces. Mais pourquoi? Pour jouir de la beauté, discerner le sens dans le non-sens, rendre le monde meilleur, augmenter en valeur et produire son fruit.

La santé est donc un moyen et une fin. C’est la ligne directrice de ce petit livre. Il parcourt quatre étapes :

  1. Le choc et tout le parcours émotif vers la sérénité qui est sans doute la première condition de santé;
  2. Le choix, car vivre c’est choisir. On ne choisit pas ce qui nous arrive, mais on choisit la manière d’y faire face. Il faut démystifier toute la dramatique du choix : « Fais attention, si tu te trompes, tu peux en mourir… » Sauf qu’on ne saura jamais si on s’est trompé parce qu’on ne saura jamais ce qui se serait réellement passé sur les autres routes. C’est la condition humaine, et elle est si inexorable qu’on doit faire des statistiques pour faire semblant de connaître le résultat de nos choix. Cependant dans tous les cas, sur toutes les routes, on peut devenir meilleur en humanité.
  3. L’ébranlement vers les exigences de la santé. Prendre en main sa santé physique, intellectuelle et spirituelle, c’est toute une aventure. Mais je suis convaincu que rien n’est plus favorable à la santé que le sentiment d’assumer toutes nos responsabilités à cet égard. C’est le plus grand acte d’amour pour soi et pour les autres.
  4. La transformation : la dimension spirituelle de la vie qui consiste à produire son fruit, à le donner et à faire confiance au grand inconnu.

 

Se soigner du cancer sans se faire tuer

J’ai le plaisir de vous inviter au lancement de mon dernier né:
Se soigner du cancer sans se faire tuer

à la COOP Alina,
99, rue Saint-Germain O, Rimouski,
jeudi le 30 janvier à 17 heures
formule 5 à 7 commandité par la COOP Alina.

Suite à une courte présentation, une grande place sera laissée à vos questions, car la santé nous intéresse tous et le défi du cancer particulièrement.

Image pour la couverture JPEG

Dessin de Pierre Lussier.

Yvon Rivard présente le livre ainsi: Lorsqu’il reçoit le diagnostic d’un cancer agressif et qu’il se voit proposer l’avenue médicale traditionnelle sous « peine de mort », Jean Bédard entreprend une profonde réflexion sur le sens de la vie. Il refuse donc la chimiothérapie et se tourne vers une thérapie naturelle (soutenir la santé plutôt que combattre la maladie), sans être sûr du résultat, mais persuadé qu’il ne peut échouer, car de toute façon la finalité de la vie « ne consiste pas à échapper aux moments décisifs de notre existence mais à les traverser sans se perdre ». Il faut lire ce livre pour vivre et mourir dans la dignité, pour apprendre à voyager léger, pour découvrir que les pertes associées à la maladie et au vieillissement nous rendent pour ainsi dire prêts au grand saut dans l’inconnu.
Jean Bédard est philosophe, romancier et fondateur de la ferme Sageterre. On lui doit notamment des romans consacrés à des figures spirituelles marquantes de l’Occident (Maître Eckart, Marguerite Porète, Comenius), une trilogie amérindienne, et des essais sur l’écologie et le pouvoir.

Haïkus

J’ai reçu un merveilleux petit cadeau de Noël que je voudrais vous partager.

Il s’agit de haïkus d’André Boyd

Il les a écrits en pensant à moi, dit-il.

Mais rien n’est évidemment plus universel que « moi »!

Le sous-bois

Dessin de Pierre Lussier

une main dans la terre
l’autre dans les étoiles
il mesure l’âme du monde

 

les ailes du papillon
brassent l’air
dans son cerveau

 

il connecte
la terre aux étoiles
une herbe pousse

 

quelques poules
s’épatent
de son silence

 

il s’accroche
la nature humaine
d’une deuxième peau

 

il est là
comme toujours
sans te connaître

 

il écrit
le souffle du vent
te parle à l’oreille

 

au hasard du vent
il parcourt l’histoire du monde
allongé dans son rêve

 

l’horizon en fuite
une poussée vigoureuse
vers la brumeuse inconnue

 

entre la lenteur de la terre
et la vitesse de la lumière
son bonheur

 

alimenté
le soleil traverse l’espace
parle avec les plantes

 

il regarde le ciel
les nuages vagabonds
qu’en est-il après

 

le regard vers la terre
la poussière l’accompagne
comme une étoile

 

ses yeux
comme le cri des corneilles
attentifs à tout

 

il réfléchit et
une corneille laisse tomber
sa crotte sur un sapin

 

à midi son ombre
oubliée dans la cuisine
le cherche

 

pleine de vigueur
l’étrange solution
du groupe

 

a perte de vue
savourant
l’espace entre ses côtes

 

J’en profite pour vous dire je lancerai  Se soigner du cancer sans se faire tuer  dimanche, le 19 janvier à 14 heures à la Librairie Pauline, 2653, rue Masson (angle 2e Avenue), Montréal.

 

Douzième et dernier extrait de la conférence de Prigogine, Temps à devenir

« Dans cette conception [où le temps est irréversible puisqu’il implique la complexité, des probabilités, la désorganisation et l’organisation], le futur de l’univers est quelque chose d’essentiellement incertain [tout comme le passé a été incertain]. L’univers commence par une énorme instabilité. Dans le livre de Hawking, on ne nous donne que le choix entre différentes morts : la mort par refroidissement, suite de l’expansion spatiale. L’autre forme de mort, c’est la contraction et une température énorme qui vont tuer toute organisation. Ces prédictions sont tout aussi incertaines que les prédictions que je pourrais vous faire en parlant du monde humain tel qu’il sera dans mille ans!

Prigogine

« Le monde n’est pas comme une pomme tombée d’un arbre et qui ne peut que pourrir. Le monde reste attaché à l’arbre qui l’a produit et nous ne savons pas quel sera le futur de l’univers. Les prédictions de mort qui se trouvent presque dans tous les livres de cosmologie sont des croyances et surtout la croyance en la certitude.

« Il est temps de conclure en disant que l’existence de la flèche du temps, que nous rencontrons aujourd’hui à tous les niveaux de la physique et de la chimie, indique que les lois de la physique ne peuvent pas correspondre à la certitude en la symétrie entre futur et passé [que suppose la prévision de la trajectoire de l’univers]. Au lieu d’exprimer ce qui est certain, ces nouvelles lois expriment ce qui est possible. Au début de l’univers, l’univers était comme un enfant, un enfant qui peut devenir un dentiste, un chauffeur de taxi, un joaillier, un avocat, mais pas tout à la fois.

« Ainsi, l’univers « devient ». Comme l’homme, la nature devient. La position de la Lune, demain à sept heures, n’est pas un événement parce qu’elle est déjà déterminée par les Lois de Newton aujourd’hui; mais la rencontre de ce soir est un événement qui pouvait se produire et qui pouvait ne pas se produire. La nouvelle formulation des lois de la nature rend possibles des événements. Et c’est ce mélange d’événements et de régularités qui est caractéristique de l’univers; et j’ai toujours pensé qu’un modèle de l’univers, c’est peut-être une fugue de Bach ou une sonate de Mozart. Dans une sonate de Mozart, vous avez des règles. Mais les règles ne suffisent pas. Il y a des événements inattendus. Il y a quelque chose qui dépasse les règles et c’est cela qui caractérise l’œuvre d’art. J’ai essayé de vous expliquer la manière dont il me semble qu’on peut voir aujourd’hui l’univers.

« Nous ne sommes pas sur le point d’aboutir à ces théories liées qu’on pourrait résumer dans une seule équation. Pourtant c’est là une idée qui est très fréquente aujourd’hui: voyez le livre de St Weinberg, Dreams of a Final Theory, ou le livre de L. Lederman, God’s Particule. Je crois au contraire que nous sommes au début d’une nouvelle aventure de la raison, au début d’une science qui permet d’éviter l’aliénation issue du dualisme cartésien.

« Dans cette perspective, il y a beaucoup de futurs, le futur n’est pas donné, le futur est une des possibilités impliquées par le présent. Ainsi, comme l’avait si joliment écrit Valéry, « le futur devient construction », et c’est une construction à laquelle chacun de nous peut participer. Merci! »

 

Dans la situation climatique où nous sommes, cela veut dire que nous avons probablement poussé le système climatique loin de l’équilibre et engendré une situation chaologique globale. La grande difficulté pour les générations animales et humaines qui devront assumer les conséquences de nos actions sera sans doute l’adaptation à des changements très rapides qui peuvent aller dans plusieurs directions différentes. Et dès maintenant, la conscience n’a pas joué son dernier mot puisque les réactions de déni et les réactions de changement vont probablement se polariser : il peut s’en suivre des changements rapides dans le pire comme dans le meilleur. Cependant, la vie a forcément une longueur d’avance sur la mort et la conscience, une coudée d’avance sur la bêtise, alors comme dans certaines tragédies, la chute et la montée pourraient se croiser dans l’escalier des valeurs.

Onzième extrait de la conférence de Prigogine, Temps à devenir

De manière plus précise, Poincaré a montré que la non-intégrabilité était due à des phénomènes de résonnance qui conduisent alors à des divergences. Le détail n’a pas d’importance, mais ce qui est intéressant, c’est que les résultats de Poincaré ont montré que les équations de Newton n’étaient pas suffisantes pour résoudre un problème dynamique [l’horizon de prédictibilité de Liapounov est limité]. Que même si vous avez les équations, les solutions restent ambiguës [au-delà de l’horizon de Liapounov, les solutions sont multiples]. C’est dans de tels systèmes que s’introduisent les notions de probabilité et donc d’irréversibilité [dès qu’il y a probabilité, comme lorsqu’on joue aux dés, un résultat, par exemple obtenir un 2, ne permet pas de revenir aux causes puisque les mêmes causes peuvent entraîner des résultats différents].

Liapounov

« [Lorsqu’il y a irréversibilité, le temps est orienté dans une direction, il y a une flèche du temps] par exemple, si je considère le verre d’eau qui est devant moi, je puis me poser la question: dans quel sens le verre d’eau vieillit-il [se désorganise-t-il pour engendrer des réorganisations]? Les molécules d’eau ne vieillissent sûrement pas à l’échelle du temps qui m’intéresse. Mais les molécules se rencontrent, créent des corrélations, les corrélations doubles deviennent des corrélations triples et ainsi de suite. Cela continue indéfiniment. Il y a un flux de corrélations. Il y a donc des phénomènes ordonnés dans le temps qui se passent dans ce système. Par des simulations numériques, vous pouvez voir comment apparaissent les corrélations binaires, les corrélations ternaires, des corrélations impliquant de plus en plus de particules. C’est un peu comme deux personnes qui se rencontrent et qui se parlent. Une fois qu’elles ont parlé, il reste quelque chose, même quand elles s’en vont, le message se répand. Chacun de nous est au centre d’un réseau de « corrélations ». Une fois que vous dépassez les systèmes simples, les systèmes répétitifs, comme le pendule ou le mouvement périodique de la Terre autour du Soleil, vous arrivez à des situations dans lesquelles il n’y a plus de certitude, mais des situations dans lesquelles il y a une flèche du temps. Alors, la perspective devient tout à fait différente. Et l’idée qu’on peut se faire de la cosmologie est aussi tout à fait différente [la mort, c’est-à-dire la désorganisation d’un système, par exemple, n’est plus une certitude].

« La tentative de Hawking était, comme je le disais, de spatialiser le temps. Mais on peut voir les choses d’une manière tout à fait différente. On peut plutôt essayer de temporaliser l’espace, de voir quels sont les phénomènes irréversibles qui peuvent donner naissance à l’espace-temps. C’est la direction dans laquelle nous avons travaillé. L’idée, finalement, c’est qu’il faut regarder ce qui se passe aujourd’hui, étudier les phénomènes irréversibles qui se passent aujourd’hui pour comprendre par exemple comment le phénomène irréversible fondamental au début de l’univers a peut-être pu se passer. Évidemment, il y a des circonstances particulières.

« C’est peut-être le phénomène le plus irréversible qui soit parce qu’enfin comment pouvons-nous imaginer le début de l’univers? Un aspect essentiel est le passage de particules virtuelles à des particules réelles. Dans le livre de Hawking, vous avez vu ce que sont les particules « virtuelles » [par exemple, à chaque infime fraction de seconde une particule de matière et une particule d’antimatière se séparent puis refusionnent pour disparaître dans l’espace-temps]. Les particules virtuelles sont des particules qui se créent par paires, qui vivent un certain temps et puis se recombinent par suite du principe d’incertitude d’Heisenberg [le principe d’incertitude désigne toute inégalité mathématique (par exemple la position d’un objet et sa vitesse] affirmant qu’il existe une limite fondamentale à la précision à partir de laquelle il est impossible de connaître simultanément deux inégalités]. Les particules « réelles », au contraire, présentent un caractère d’indépendance (évidemment relative). Donc, la création de l’univers correspond avant tout à une création de « possibilités » [plutôt qu’à une création de choses ou d’objets indépendants les uns des autres], créant à la fois des phénomènes désordonnés et en même temps des phénomènes hautement organisés.

« Les phénomènes irréversibles ont toujours ces deux aspects, la tendance vers le désordre et la tendance vers l’ordre. Et nous trouvons ces deux aspects dans l’univers. Nous trouvons à la fois le fameux rayonnement résiduel qui contient du désordonné et en même temps les particules élémentaires, tel le proton, qui sont comme des forteresses qui ont été construites pour durer. François Jacob s’est demandé quel est le rêve d’une cellule biologique: c’est de se multiplier. Quel est le rêve d’une particule élémentaire? C’est probablement de durer. Mais pour durer, il faut des structures extraordinairement complexes dont la complexité est comparable à la complexité des molécules biologiques. Ce double aspect de désordre et d’ordre apparaît dès le début de l’univers. [Un atome très simple comme l’hydrogène est simple et stable parce qu’il est très complexe.]

Donc le prix de l’univers, c’est un prix entropique [un désordre progressif. Mais le gain, c’est l’ordre évolutif]. Je vous ai parlé tantôt de phénomènes qui se produisent loin de l’équilibre. À un certain moment, des tourbillons ou des horloges chimiques se produisent. Évidemment, l’énergie est conservée. Il n’y a pas de violation de la conservation de l’énergie, mais il y a un prix entropique, l’entropie augmente [mais aussi, on remarque des gains de complexification]. Ainsi, matière et entropie sont des concepts étroitement liés. »

 

Cela signifie, entre autres, que le passé, je veux dire l’ensemble de toutes les traces que le passé a laissées sur la réalité actuelle ne peut pas être déroulé comme si le film suivait un scénario unique. Oui, il y a un seul passé réalisé, mais on ne peut pas déduire pour autant qu’il était unilatéralement déterminé par des causes. Comme lorsqu’on joue aux dés, une fois le jeu terminé on décrit une série unique de résultats, et pourtant, il y a bien eu plusieurs passés possibles. Les jeux n’étaient pas faits. Au contraire, tout concourait à multiplier les possibilités. Le fait que le passé soit unique dans les traces de la réalité actuelle ne dit pas qu’il était unique au moment où il se jouait. Cette idée de l’unicité du passé est une illusion qui se construit à mesure que le temps passe et qu’il est retenu dans des traces que l’on appelle « mémoire ». Je ne parle pas ici de la mémoire psychologique des cerveaux, je parle des traces du passage du temps sur les ondes lumineuses, les ondes gravitationnelles, les relations entre les éléments, l’état de la matière, l’état des roches, etc.

Dixième extrait de la conférence de Prigogine, Temps à devenir

« Que sont les systèmes complexes? Il y en a essentiellement de deux types. Les systèmes complexes les plus simples, ce sont les systèmes « chaotiques ». Je vais vous donner un exemple simple de système chaotique : ce n’est pas un exemple physique, mais je prends l’exemple le plus simple qui soit, « l’application de Bernoulli », un système de nombres. Vous prenez un nombre entre 0 et 1 et vous le multipliez par deux, toutes les secondes. Et vous enlevez toujours la partie qui dépasse l’unité. Donc vous prenez, supposons 0,13, puis 0,26, 0,52, 0,04, etc. C’est une loi extrêmement simple, linéaire. Eh bien! si vous suivez les trajectoires, vous voyez qu’au bout d’un petit temps, le processus conduit à des trajectoires tout à fait différentes. Le problème de la prédiction n’est pas soluble au niveau des trajectoires. Donc, voilà un problème dont vous connaissez l’équation de mouvement, ici un peu simplifiée, et qui pourtant n’a pas une solution unique. La notion de trajectoire, qui est la notion fondamentale de la physique newtonienne, échoue ici. Par contre, si vous considérez, non pas une seule trajectoire dans cet exemple, mais une distribution de trajectoires, une probabilité de trajectoires, et que vous itérez, la probabilité devient de plus en plus simple, de plus en plus régulière, et au bout de quelques itérations, vous tendez vers le résultat final qui est une distribution uniforme des solutions probables. Donc, alors que le problème n’est pas soluble au niveau des trajectoires, il est soluble au niveau des fonctions de probabilité; il n’est soluble qu’au moment où vous considérez les ensembles des trajectoires et la notion d’irréversibilité n’apparaît pas au niveau d’une trajectoire, mais apparaît au niveau de l’ensemble des trajectoires possibles.

Prigogine

C’est un peu comme l’histoire des sociétés; l’histoire des sociétés n’apparaît pas au niveau d’un individu. Considérons la société égyptienne, ou la société grecque: je pense qu’il n’y a personne de plus intelligent aujourd’hui que Platon ou Aristote, mais c’est la société dans son ensemble qui évolue, ce sont les relations entre les hommes qui changent. Et quand je dis que je vieillis, ce ne sont pas les molécules qui vieillissent; ce sont les relations entre ces molécules qui changent. Donc je ne dois pas essayer de réduire le monde à une trajectoire ou, en mécanique quantique, à une fonction d’onde, mais je dois considérer l’ensemble des trajectoires, la probabilité des trajectoires pour comprendre le problème de l’évolution.

« Et c’est la même chose — je ne veux pas entrer dans trop de détails — pour les systèmes non intégrables. Qu’est-ce que ça signifie un système non intégrable? C’est un système — et c’est Poincaré il y a une centaine d’années qui a introduit le premier cette division — que vous ne pouvez par aucune transformation rendre semblable à un système de particules indépendantes. Il reste toujours des interactions entre les particules. Si tous les systèmes étaient intégrables, il n’y aurait pas de cohérence, il n’y aurait pas de vie, il n’y aurait pas de chimie, il y aurait des mécanismes.

 

Ici, il ne faut pas seulement comprendre que les éléments interagissent les uns avec les autres, mais qu’il y a des corrélations à longue portée comme s’il y avait un signal de coordination qui rejoignait tous les éléments en même temps. Cela donne naissance à l’idée d’une totalité qui ne se réduit pas à l’ensemble des interactions entre les éléments.

Neuvième extrait de la conférence de Prigogine, Temps à devenir

« Et les raisons pour lesquelles se produit ce changement radical d’attitudes [l’acceptation de l’apparition d’événements à travers des lois définies] sont inattendues. La première, c’est la découverte du rôle constructif du temps depuis une trentaine d’années [depuis les années 60 puisque la conférence date de 1994]. On a en effet découvert que lorsque vous allez loin de l’équilibre, par exemple en considérant une réaction chimique, que vous l’empêchez d’arriver à l’équilibre [par exemple, en maintenant l’arrivée continue de chaleur], se produisent des phénomènes extraordinaires que personne n’aurait cru possibles; par exemple, des horloges chimiques. Une horloge chimique, qu’est-ce que c’est? Prenons un exemple: vous avez des molécules, qui de rouges peuvent devenir bleues. Comment imaginez-vous voir ce phénomène? Si vous pensez que les molécules vont au hasard, vous allez avoir des flashs de bleu, puis des flashs de rouge. Mais il se produit, loin de l’équilibre, dans d’importantes classes de réactions chimiques, des phénomènes rythmiques organisés. Tout devient bleu, puis tout devient rouge, puis tout devient bleu, c’est dire qu’une cohérence [effet qui arrive en même temps sur la totalité du système] naît, qui n’existe que loin de l’équilibre. Si vous vous rapprochez de l’équilibre, vous voyez le phénomène rythmique organisé disparaître et retomber dans le hasard. [La notion d’équilibre signifie qu’un système peut osciller autour d’un état fixe. L’exemple de l’hélicoptère en position stationnaire nous montre que l’objet peut être en équilibre dynamique bien qu’il bouge et cherche constamment à se stabiliser. Mais on peut étudier des états d’équilibre dynamique non pas fondés sur un objet fixe, mais fondés sur leurs interactions comme des molécules qui danseraient pour garder une organisation d’ensemble (par exemple, le mouvement de l’eau d’une rivière autour d’une pierre). C’est un exemple de systèmes fondés sur le non-équilibre. Pour qu’un tel système retrouve son équilibre, il faudrait que la rivière cesse de couler. De tels systèmes sont des systèmes ouverts qui reçoivent de l’énergie de l’extérieur (le courant de la rivière). Les systèmes du vivant sont dans ce cas. De tels systèmes peuvent connaître des émergences d’ordre. Si par exemple, au lieu d’une eau courante, on a une eau parfaitement dormante, mais sous laquelle on installe une plaque chauffante, les molécules vont tourbillonner verticalement, danser comme des derviches tourneurs, mais à certains moments, elles formeront dans leur ensemble, des chorégraphies parfaitement organisées totalement étonnantes. C’est là que l’horloge chimique devient différente de l’horloge atomique, au lieu de mesurer la stabilité du temps, elle mesure l’orientation du temps.]

Prigogine 2

« Donc, loin de l’équilibre se produisent des phénomènes ordonnés qui n’existent pas près de l’équilibre. Si vous chauffez un liquide par en dessous, il se produit des tourbillons dans lesquels des milliards de milliards de molécules se suivent l’une l’autre. De même, un être vivant, vous le savez bien, est un ensemble de rythmes, tels le rythme cardiaque, le rythme hormonal, le rythme des ondes cérébrales, de divisions cellulaires, etc. Tous ces rythmes ne sont possibles que parce que l’être vivant est loin de l’équilibre.

« Le non-équilibre, ce n’est pas du tout les tasses qui se cassent; le non-équilibre, c’est la voie la plus extraordinaire que la nature ait inventée pour coordonner les phénomènes, pour rendre des phénomènes complexes possibles [faire en sorte qu’ils passent d’improbables à probables]. Donc, loin d’être simplement un effet du hasard, les phénomènes de non-équilibre sont notre accès vers la complexité. Et des concepts comme l’auto-organisation loin de l’équilibre, ou de structure dissipative, sont aujourd’hui des lieux communs qui sont appliqués dans des domaines nombreux, non seulement de la physique, de la chimie et de la biologie, mais aussi de la sociologie, de l’économie, et jusqu’à l’anthropologie et la linguistique. »

 

« Pour comprendre ce que cela signifie, il suffit, et je donne cet exemple : une ville par opposition à un cristal. Un cristal, c’est une structure ordonnée d’équilibre. Le cristal une fois formé, il faut le laisser tranquille sinon il peut fondre, il peut casser, mais la ville, il ne faut pas la laisser tranquille. Il faut qu’elle réagisse avec ce qui l’entoure. Et c’est cette réaction avec ce qui l’entoure qui va lui donner sa permanente figure de changement. La ville est différente suivant que c’est une forteresse, un centre religieux, un centre commercial, suivant ses interactions avec le monde extérieur. Et ce sont ces interactions avec le monde extérieur qui lui donnent sa stabilité et sa signification. Et au fond, je me dis que ce que j’ai trouvé, il y a une trentaine d’années, ces structures dissipatives, c’est une idée banale dans le domaine social et dans le domaine économique; mais, curieusement, on n’avait pas remarqué que la même chose existe au niveau de la physique et de la chimie. Que là aussi, le « loin de l’équilibre » produit de la complexité. Et s’il n’y avait pas le loin de l’équilibre, il n’y aurait pas de vie, il n’y aurait pas de cohérence. [La vie se produit grâce à un flux régulier de chaleur provenant du soleil et qui force les atomes et les molécules à danser comme des derviches pour tout à coup constituer des danses organisées ahurissantes, comme un cheval par exemple.] Loin de l’équilibre, les équations de la chimie, comme ceux de la sociologie, sont non linéaires [les conditions de départ ne suffisent pas à prédire les conditions d’arrivée]. Près de l’équilibre, on peut linéariser; il y a alors une seule solution; loin de l’équilibre, avec les mêmes conditions limites, vous avez beaucoup de solutions et c’est cela qui conduit à l’auto-organisation des molécules et des êtres vivants.

« L’idée d’auto-organisation, c’est que le système, par suite de son histoire, se meut suivant des chemins différents traversant des états différents. Et quand vous êtes dans un « état », c’est parce qu’il y a eu des événements précédents [et non des causes précédentes] qui vous y ont amenés. Si le Québec est dans telle et telle situation sociale et économique, c’est parce qu’il y a toute une série d’états, d’événements précédents qui l’ont conduit à cet état et, au fond, les différentes civilisations du monde, c’est comme des bifurcations à partir des mêmes états de départ.

« Donc, ce rôle constructif du temps aujourd’hui ne peut pas être mis en doute. Les phénomènes irréversibles, loin d’être simplement des apparences ou des choses triviales, comme le chemin vers le désordre, ont au contraire un rôle constructif extraordinaire. Évidemment, l’idée que l’irréversibilité, en contradiction avec les lois de la physique classique, serait due à nos erreurs, à notre mauvaise interprétation de ces lois, devient intenable. Aussi longtemps que la flèche du temps était considéré comme un phénomène secondaire, banal, c’était possible de l’imaginer; mais maintenant que nous voyons que c’est crucial, essentiel pour comprendre la position de la vie, la position de l’homme, alors, il devient impossible de dire que la flèche du temps est le résultat de nos erreurs.

« Cette situation était déjà claire il y a vingt ou trente ans. Malheureusement, la science est un ensemble de domaines très vastes et les chercheurs qui s’occupent de cosmologie ne connaissent pas souvent la physique des phénomènes de non-équilibre; et sans doute d’habitude, ceux qui s’occupent de physique de non-équilibre connaissent peu la cosmologie. Il y a là un manque de communication à l’intérieur du monde des scientifiques.

Mais les problèmes qui m’ont préoccupé au cours des dix ou quinze dernières années sont alors nécessairement les problèmes liant le fondement de la physique à l’existence de cette flèche du temps constructive, qui est à la base de cette « Évolution créatrice » dont parlait Bergson. Et là, quelle est la solution possible? Il n’y a pas de doute qu’il y a des cas où il n’y a pas de flèche du temps, où Newton a raison. La question est de savoir s’il a toujours raison. Est-ce que tous les systèmes dynamiques sont des systèmes dans lesquels la flèche du temps n’apparaît pas ?

Une des grandes surprises de ce siècle fut la découverte de systèmes dynamiques dans lesquels apparaît une flèche du temps. Ces systèmes dynamiques sont les systèmes instables, chaotiques, je m’excuse ici du jargon, des systèmes non intégrables de Poincaré [en simplifiant, des systèmes non prédictibles par une équation linéaire]. Et je veux citer une phrase, qui m’avait fort impressionné, d’un des grands mécaniciens de la physique de notre temps, le théoricien Sir James Lighthil, qui écrivait, il y a quelques années : « Ici, il me faut m’arrêter et parler au nom de la grande fraternité de praticiens de la mécanique. Nous sommes très conscients aujourd’hui de l’enthousiasme dans laquelle nous laissaient nos prédécesseurs pour la réussite merveilleuse de la mécanique newtonienne, cet enthousiasme les amenait à des généralisations dans le domaine de la prédictibilité, que nous savons désormais fausses. Nous voulons collectivement présenter nos excuses pour avoir induit en erreur le public cultivé en répandant, à propos du déterminisme par des systèmes qui satisfont aux lois newtoniennes du mouvement, des idées, mais qui se sont, après 1960, révélées incorrectes. »

Donc, à côté de la révolution quantique et de la révolution de la relativité, il y a une troisième révolution peut-être aussi importante, et c’est la révolution liée à la branche la plus ancienne de la physique, la dynamique, qui, maintenant, s’écarte de l’idéal de certitude et d’intemporalité.

« Je crois qu’il y a quelque chose d’absolument unique dans cette déclaration parce que, souvent, un physicien, un mathématicien doit s’excuser d’avoir fait des affirmations qu’après il doit renier. Mais entendre un des grands physiciens-mathématiciens de notre temps s’excuser d’avoir induit en erreur le public pendant trois siècles, et cela non pas sur un détail, sur quelque point particulier qui finalement n’intéresse que le spécialiste, mais sur une chose essentielle, le déterminisme, c’est cela qui rend cette déclaration extraordinaire! Il se crée donc là un fossé. Nous sommes loin de l’idéal de certitude, d’omniscience, dont vous a entretenu le livre de Hawking. Au contraire, nous arrivons à l’affirmation que le déterminisme est de portée limitée dans les systèmes dynamiques complexes [loin de l’équilibre]. »

 

Je pense qu’il faut prendre un moment pour méditer sur ce non-déterminisme. En physique, en chimie, en biologie cela ne fait pas appel à un quelconque mystère de la liberté. C’est plutôt comme si on avait prévu qu’il y ait de l’imprévu, et pas n’importe quel imprévu, un imprévu en complexification. Cependant, en haut de l’échelle biologique de la complexité, la liberté apparaît, non pas comme une absence de contraintes, mais au contraire, comme une augmentation des contraintes qui arrachent soudain des actes de liberté à un esprit qui perçoit sa propre complexité en même temps que sa propre ignorance.

Huitième extrait de la conférence de Prigogine: Temps à devenir

« Dans le mouvement de la Terre autour du Soleil, la direction du temps joue un rôle significatif uniquement à long terme; presque tout dépend des conditions initiales [mais si on regarde à plus long terme, on voit apparaître la flèche du temps dans les mouvements chaotiques et probabilistes des planètes autour du soleil ]. À ce niveau-là de la physique, on peut imaginer un univers sans direction du temps. On pouvait imaginer que le pendule est un symbole de l’univers. Pour quelqu’un qui vient des sciences du complexe, comme un chimiste, c’est beaucoup plus difficile à concevoir parce que n’importe quelle réaction chimique, comme n’importe quel processus évolutif biologique, implique une direction du temps. Donc, imaginer un univers sans temps est quelque chose de presque inconcevable du point de vue des phénomènes qui nous entourent, bien entendu, les physiciens le savent.

2017-12-23 09.01.34

« Alors, comment répondent-ils? Ils répondent par le principe anthropique [le monde est comme cela, parce que s’il n’était pas fait pour qu’on puisse exister, nous les êtres conscients, nous ne le saurions pas] ou bien ils répondent en disant: « Ah oui! mais la chimie, ce sont des phénomènes beaucoup plus compliqués; la biologie, ce sont des phénomènes encore beaucoup plus compliqués, donc vous ne savez pas leur appliquer les lois fondamentales. Vous devez faire des approximations, et ce sont ces approximations qui vous conduisent à percevoir une flèche du temps. » Mais cela, je n’ai jamais pu le croire, parce que, si c’était comme cela, nous serions par nos approximations les « pères du temps » et l’existence même de la vie serait due à nos erreurs. Or, je crois que ça c’est très difficile à imaginer, que nous soyons responsables de la vie, alors que nous sommes le résultat de l’évolution biologique. Donc, « l’histoire du temps », telle qu’il me semble, s’est faite au cours de ce siècle, et elle est très différente de l’histoire du temps telle que vous la voyez décrite dans le livre de Hawking. Il me semble que l’histoire du temps au cours de ce siècle comprend d’abord la résurgence du problème du temps et aussi les premiers essais pour répondre à l’interrogation du temps. Pourquoi résurgence? D’abord, dès le XIXe siècle, le problème du temps s’est posé. Nous [les scientifiques] ne sommes conscients du paradoxe du temps que depuis les travaux de Boltzmann, Boltzmann était fort influencé par Darwin et Boltzmann était le premier physicien à penser à une conception évolutive de l’univers comme généralisation de la conception darwinienne. Mais on a reproché à Boltzmann que ce qu’il disait était en contradiction avec les lois réversibles de Newton. Et Boltzmann, alors qu’au point de départ, était convaincu qu’il avait raison, qu’il y avait une flèche du temps dans l’univers, a accepté l’objection, et a décidé de rester fidèle à la conception newtonienne. Il était très malheureux; quand vous lisez ses travaux, vous voyez qu’il devient de plus en plus hésitant. Je compare toujours Boltzmann à un homme qui aime deux femmes à la fois et qui n’arrive pas à se décider. Et au fond il était persuadé en même temps de la conception évolutive de l’univers et de la validité des lois de Newton. Comment concilier l’un et l’autre? Au fond, c’était une contradiction qu’il n’a jamais pu résoudre et qui probablement a joué un rôle dans son suicide [Le 5 septembre 1906, Boltzmann se suicide. Sa fille Elsa le trouve pendu dans sa chambre d’hôtel. Il n’a laissé aucune note explicative de son geste.]

Donc, c’est depuis ce moment-là, il y a cent ans, que nous savons qu’il y a là un paradoxe, qu’il y a là un problème. Kant ne le savait pas; Laplace ne le savait pas. Et quand Boltzmann a reculé et qu’il a dit : « Bien, il n’y a pas de direction intrinsèque du temps, c’est vrai, ce n’est que la direction vers le probable, le désordre, c’est la tasse qui se casse », cela n’a pas déclenché de crise. Au contraire, Einstein a dit: « C’est un triomphe! » Dans son esprit, en éliminant le temps, nous nous rapprochons de la physique d’une conception cartésienne de Dieu, nous nous rapprochons de la certitude.

« Et je crois que le XXIe siècle jouera un rôle important dans l’histoire de la philosophie des sciences parce que, pour des raisons très inattendues, nous devons comprendre la flèche du temps, un univers évolutif, un univers dans lequel il n’y a pas seulement des lois, mais un univers dans lequel il y a aussi des événements, tout comme dans l’histoire. Il y a des lois et des événements. »

 

Le propre de Prigogine n’est pas d’avoir dit qu’il y a des événements. Plusieurs philosophes l’avaient dit avant lui, et cela tient du sens commun. Prigogine a défini scientifiquement et mathématiquement ce qu’est un événement : l’avènement d’un phénomène qui n’est pas déterminé unilatéralement par des causes antérieures, qui ne pouvait pas être prévu parce qu’il appartient à une classe d’avènements très improbables et qui pourtant surviennent inévitablement lorsqu’un système est loin de l’équilibre. C’est quelque chose de très étrange et d’apparemment paradoxal. Par exemple, l’avènement d’un cerveau hautement complexe sur une planète aussi géologiquement infernale que notre terre primitive était d’une probabilité incroyablement faible, et pourtant, comme tout système loin de l’équilibre, il fallait s’attendre à l’avènement d’une série de sauts évolutifs menant à une très haute complexité sans qu’il n’ait jamais été possible de prédire l’avènement d’un cerveau conscient, cela aurait pu être autre chose.

Ensuite, Prigogine a scientifiquement découvert et démontré l’existence de plusieurs classes d’événements en physique, en chimie, en biologie. Par la suite, d’autres en ont découvert en sociologie, en économie…