Fifille et le gros bouleau

Les organes du bonheur savent lier le visible et l’invisible dans un seul tableau.

katmae

Le garrot en équerre, le cou incliné, sa grosse tête disparaissait dans l’herbe haute qu’elle ne broutait pas. La jument triste, d’un jour si triste, restait immobile loin de son amie Brin d’acier. Hector l’avait attachée là à l’aide d’une corde de chanvre ridicule qu’il avait trouvée sur place. Le vieux bouleau qui retenait la corde à son tronc massif n’allait certainement pas dénoncer l’insuffisance de l’attache.

La récolte était presque terminée, les arbres jaunissaient, mais l’après-midi était si chaud, qu’on se baignait à la rivière.

Fifille, la jument, les entendait rire, mais n’entendait pas à rire elle-même, car Brin d’acier était parti en vacances chez son papa à Notre-Dame-du-Portage, au bout du monde. La jument était donc tombée dans son état d’âme d’exilée : ennui, tristesse et mélancolie. Elle suçait son malheur avec grand soin. Elle imaginait Brin d’acier, là-bas, courir les battures, effaroucher les canards, s’éclabousser de boue, se rouler dans le sable, et elle, grosse bête sans intérêt, si loin, si seule…

– Grrm! Grrm! Toussota le vieux bouleau. T’aurais pas le museau un peu trop collé dans tes pensées?

– Je ne te demande pas ton avis, lui lança Fifille, qui voulait absolument rester en paix à retourner des images de bonheur perdues dans des humeurs noires.

– Bon, je me tais… Oh salut! toi, la grive. Belle journée n’est-ce pas!

L’oiseau était venu prêter compagnie au bouleau. C’étaient deux bons amis. Leur gai bavardage exaspérait Fifille. De connivence, ils se turent. Et les rieurs qui pataugeaient dans la rivière aussi. Même le vent s’arrêta de chuchoter.

N’ayant plus rien à combattre, Fifille s’enfonça dans sa mélancolie jusqu’à fléchir des deux genoux et s’effondrer dans l’herbe.

Elle imaginait son amie de trois pommes monter sur son cou, prête à l’aventure. Fifille se redressa pour lui donner de l’aplomb… Mais au moment où elle allait prendre conscience de son absence, juste avant, elle vit la stature du bouleau, les bras levés dans une flambée de feuilles. Dans les yeux de Fifille cela faisait danser le bleu du ciel dans la rouille du feuillage. Et c’était bien les cheveux de Brin d’acier pris dans les électricités du firmament et déployé en queue de pan.

C’est là, à ce moment-là de ce jour-là, juste après l’écroulement lamentable de son humeur, qu’elle découvrit que ses yeux étaient les véritables organes du bonheur. Oui! les organes du bonheur dans la mesure où ils savaient lier l’imagination avec la beauté du monde plutôt que de rouler des vieux souvenirs dans du vinaigre. En réalité, les arbres, les oiseaux, l’herbe des champs, les marguerites et les coquelicots, c’est de l’imagination rayonnante. Et lorsque notre imagination projetante salue cette imagination rayonnante, tout crie la joie comme lorsque deux vieux amis se retrouvent.

Alors, Fifille se redressa, se leva debout, tira sur sa corde improvisée qui se cassa d’un seul coup et s’en alla se baigner avec les autres. Brin d’acier occupait la place forte, puisqu’elle était sur le pont, au-dessus de la rivière, tel un pied d’arc-en-ciel tendu jusqu’à Notre-Dame-du-Portage.

Marguerite et Coquelicot

Dans le violon, la musique acquiert son être en vibrant à l’archet. Il en est de même du cœur, il acquiert son existence par empathie.

Marguerite et coquelicot

Y avez-vous pensé! Toute une vie à côté du même voisin sans jamais pouvoir s’éloigner ou s’approcher. Toujours regarder le même visage rouge aux pétales molasses. Parfois les gouttes de rosée le penchent à gauche, le soleil le ramène à droite. La pluie l’illumine un moment, la sécheresse l’affadit. Un coquelicot. Il tourbillonne dans le vent, un sourire niais dans les nuages. S’il penche son chapeau, ce n’est pas pour vous saluer. Membre de je ne sais quelle secte primitive, il adore le soleil. Moi, je ne célèbrerai pas un astre qui donne la vie à vraiment n’importe qui!

J’ai mes admirateurs. Car dans le champ tout entier, je suis nettement la plus belle. Vous riez! Vous dites : « Toutes les marguerites sont pareilles, leur nombre de pétales obéissent à la destinée des amours, c’est tout leur secret. Moi, figurez-vous, j’ai 34 pétales, oui 34, et j’ai le plus beau nez jaune de la terre, avec un grain de beauté sur la joue droite. Et lui, mon minable voisin, il compte sur ma couronne de pétales pour être aimé de moi : « Elle m’aime, elle ne m’aime pas… » C’est un niais, il commence toujours par « Elle m’aime ». Ne sait-il pas reconnaître les nombres pairs, ceux qui contredisent le commencement ?

– Dis-moi, voisin coquelicot, que fais-tu ce matin ? Non ! ne réponds pas. Je le sais, tu rends grâce à l’idiot qui te donne la vie…

– Chère amie, ose-t-il (c’est la première fois qu’il parle), depuis le commencement du monde, de la plus petite racine jusqu’à nos dernières étamines, chacune de nos cellules est une réponse particulière à l’énergie de la lumière. Et si tu savais le plaisir de cette réponse ! Un plaisir électromagnétique et existentiel. Nous sommes tout entiers cette réponse, corps, cœur et âme. Notre existence n’est pas un fait, mais un élancement, un retour d’initiative, si bien que celui qui se retient de vibrer étouffe dans ses bourrures telle une couleur enfermée dans une grotte. Mais j’en conviens, tu es la plus belle des marguerites, un cristal caché dans sa gangue. Si tu te laissais prendre au jeu, tu ouvrirais ton humeur, un sourire glorifierait ton visage, et tu déchirerais ta robe blanche dans mon ardeur.

Elle fut secouée de rire à en perdre trois pétales.

C’est alors qu’un corbeau fonça en rase motte, attrapa Marguerite par le cou et l’emporta jusqu’en haut du ciel. De là, elle vit l’ensemble du champ : les autres marguerites, les pissenlits, les mauves, les boutons d’or, la bourrache, les cosmos, la chicorée : la composition tout entière.

Dans son vertige (car coupée de ses racines elle perdait peu à peu sa sève), les couleurs se dilataient, les vêtements s’effilochaient, les étamines se dispersaient. Libérée, chaque fleur devenait un instrument de musique, une flûte, un violon, une contrebasse, un clairon, un tuba… Les nuages s’ouvraient, éventrés de jouissance. La plus belle fleur ce n’était pas elle, mais elles toutes.

Marguerite ne pouvait résister à tant de beauté. Son corps tout entier se mit à répondre. Le soleil éclata dans sa bouche comme une orange sous pression. La vie, enfin la vie !

La grive des bois

Courir après la joie ou courir de joie!

la grive des bois

Voici l’histoire d’un petit bonhomme ailé au ventre picoté, pesant la moitié d’une pomme. Il parcourt 4800 kilomètres en quelque semaines pour suivre la saison chaude du sud du Mexique au sud du Québec. Il chante sa joie et la gratitude dans des ritournelles charmantes et parfois audacieuses.

Peut-être appelle-t-il une compagne? On le dit.

Alors pourquoi ne vient-elle pas? Il s’appelle Grison Boisvert, surnommé Le Joyeux. Il en met sans doute un peu trop. Il insiste. Il persiste. Il désattriste même les pierres. Tout le monde danse, saute, frétille. Mais elle ne vient pas.

Après la danse, on discute, on dit qu’il doit être bien triste pour reprendre toujours le même thème, ou bien il se trompe lui-même, il ne s’avoue pas son malheur, et c’est pour cela qu’après la fête, il reste seul dans ses illusions. Des couples se forment autour de lui. Ils vont se coucher dans leur nid. Ils haussent les épaules : « Pauvre lui, s’il descendait de son éternelle joie, peut-être se ferait-il une amie! »

Mais lui, retentissant, ne laisse jamais le silence retomber nu dans la nuit. Il projette son chant et son chant retombe sur lui, il fabrique son atmosphère, son monde est vert, luxuriant, flamboyant. On y voit partout des fleurs heureuses. Même les gouttes de pluie rayonnent sur lui de leurs plus belles couleurs.

Il arriva un jour où il se tut.

Ce jour-là, la pluie tambourina toute la journée et jusqu’à tard dans la nuit. Elle tambourina sans mélodie, mais comme en attente de mélodie. Les arbres tendaient l’oreille, chaque feuille tendait l’oreille, et les myrtilles aussi, et le fruit des quatre-temps, et même les limaces, les fourmis, les chenilles et les papillons. Il manquait quelque chose d’absolument nécessaire, on allait tous mourir d’ennui, quand soudain, une femelle grive y alla de sa ritournelle.

Personne n’avait jamais entendu cela auparavant. Elle répondait à Grison Boisvert. Pour la première fois, une joie qui n’était pas la sienne fit en lui une joie qui devint la sienne. Et dans cette résonnance, toutes les nuances du vert s’illuminèrent. Il n’était plus possible de retomber dans les temps anciens, noirs et opaques, où le malheur se satisfaisait de lui-même.

Le visage illuminé

La beauté n’est jamais invisible, mais l’image que l’on se fait de la beauté est invisible et pourtant, elle brouille dangereusement la vue.

2017-06-28 19.13.56

L’été, Hector ne va pas à l’épicerie, il n’y met pas les pieds. Il est débordé. C’est Marie qui fait les commissions. Elle fait aussi la cuisine, lave et vend les légumes, reçoit les gens, écoute les petits et grands malheurs de tous et chacun, console et réprimande les enfants, entretient la maison et tout le tralala. Hector vit dehors, et dehors c’est la guerre.  La guerre contre les mauvaises herbes, les ravageurs, les insectes maniaques, la sécheresse ou la pluie surabondante, les problèmes mécaniques, électriques, agronomiques, imaginaires et fantastiques. Mais aujourd’hui, Marie est sur le dos, brûlante de fièvre et il faut acheter quelques bricoles pour le souper.

Hector est enfoui dans sa bulle de soucis, ses yeux vont de la liste d’épicerie aux tablettes. Il n’a pas imaginé prendre un panier, il ajoute des boîtes, des fromages, des paquets. Il ramasse ce qui tombe et retombe, il approche enfin de la caisse, la pile sur son bras gauche qu’il retient de son bras droit, lui bouche la vue. Les gens s’écartent sur son chemin, et quand la pyramide s’écroule, elle atterrit sur le tapis roulant de la caisse.

La caissière se retient, mais bouffe finalement d’un rire étrange qui chuinte légèrement. Ses longs cheveux qui lui cachent volontairement la moitié du visage sont légèrement soulevés, juste assez pour montrer la sévère difformité de la partie gauche, sans doute le syndrome de Romberg. Quelle terrible maladie pour une adolescente!

Dans un seul instant, Hector est propulsé parmi les êtres humains.

Il lui sourit. Elle lui sourit par la moitié parfaite de sa bouche. Une énorme coupe d’humanité glisse dans le gosier du travailleur de la terre qui arrive soudain au village.

Sur un film qu’il n’a pas déclenché passe en accéléré le drame, du moins l’idée qu’il s’en fait. Cette fille va à l’école. Dans la cour d’école, il y a des jeunes, toutes sortes de jeunes qui courent les cheveux au vent dans toutes sortes de directions en disant toutes sortes de choses et en évitant toutes sortes de regards. Et puis, un jour, elle, dont je ne connais pas le nom, demande à travailler non pas dans l’entrepôt, mais à la caisse, non pas à la ville plus loin, mais à l’épicerie du village. Et la gérante accepte avec joie. La voici qu’elle salue chaque personne, enregistre les codes-barres, vérifie les chiffres, compte sans distraction. Elle demande des précisions à ceux qui veulent des cigarettes, des billets de loterie, ou rapporte des bouteilles en consignation…

Hector a tout mis dans son sac, il est prêt à partir, mais il est subjugué, il recule discrètement, atteint un coin invisible et observe les comportements de chacun… Aucun oiseau moqueur en vue, ils se sont tous enfuis dans un pays lointain. Les gens lui parlent naturellement comme on parle à n’importe quelle caissière du village.

Une sorte de sirop très doux coule maintenant comme une onction sur la langue d’Hector. Une fierté d’abord. C’est tout un village que son village! C’est tout une épicerie que son épicerie! C’est tout un honneur que d’appartenir à ce village! Et puis ensuite, dans un bref instant de transport, il vit une de ses journées à elle. S’il était possible d’accepter. Elle accepterait. Mais il n’est pas possible d’accepter. Alors, elle décide de se faire honneur, de mettre à l’honneur sa dignité de jeune fille. Et si voyez ce que cela signifie, il n’y a pas de plus grande beauté en ce monde.

Au régiment

Le principe des liaisons à égale distance a pour propre d’engendrer les plus grandes inégalités.

Fourmis

Au royaume des fourmis en régime de guerre, on entend souvent crier : « À mon commandement, à vos places. Partez, 1, 2, 1, 2, 1, 2… Restez à égale distance, obéissez. » La colonne avance, chacun reste à équidistance de son voisin, imitant les pieds, les bras, la tête et la grimace. Ce qui occupe l’attention. Tant mieux, car il n’est pas utile de réfléchir puisqu’il s’agit de détruire. Arrive cependant le moment où il faut construire.

Au royaume des fourmis en régime de production, la consigne reste silencieuse, mais assez semblable : « Que chacun reste à égal rythme. Observez votre voisin de droite, observez votre voisin de gauche, gardez le rythme. » Et frappe et pousse, et visse et colle… Ainsi s’accumulent tous les produits. Arrive alors le moment où il faut écouler les marchandises.

Au royaume des fourmis en régime de consommation, la règle est évidente : « Que chacun reste à grosseur égale de son voisin de gauche et de son voisin de droite. Le premier qui enfle oblige les autres à se dilater. » Les entrepôts se vident… Vite au travail.

Il en va de même de l’honneur, des avantages, des privilèges… Dans la bousculade, inévitablement, il y a des pieds écrasés, des mains mutilées, des bouches cousues, des hommes humiliés. Qu’importe! Bien tassé et bien écrasé comme le gravier sous le rouleau compresseur, ce monde de dos et d’épaules supporte le pays d’en haut, ses limousines et ses machines.

Comme on n’a pas prévu de freins, la machine s’emballe et avale plus que la terre ne supporte. Il faut donc conquérir soit dans l’espace, sans dans le temps, soit dans le pouvoir, soit dans l’économie. Et pour conquérir, les fourmis entrent en régime de guerre : « 1, 2, 1, 2… » Tant pis pour la terre.

Lorsque Hector était jeune, il allait au collège. Un religieux lui parle du vœu d’obéissance. Plus il en parle, plus Hector salive : une vie mécanique sans le poids des responsabilités, juste suivre la consigne de l’équidistance qui détruit tous les équilibres!

Il fait une année de vœu. Ensuite, il arrive à la ville. À sa grande surprise, on y observe le vœu d’obéissance depuis toujours et bien mieux qu’en religion.

Il s’engage sur une ferme abandonnée et assume la responsabilité de quelques êtres vivants. « Si je prends soin de la vie, se dit-il, je n’imiterai plus l’imitateur, et peut-être que j’apprendrai quelque chose à propos des équations qui intègrent les conséquences. »

Et il a entrepris l’invraisemblable tentative de chevaucher un petit coin du monde.

Le moqueur polyglotte

 On n’entend bien qu’avec le nez, on ne voit jamais mieux qu’avec l’esprit.

Partout en ce monde il y a des moqueurs rusés, des oiseaux qui nous font rentrer dans des systèmes qui les amusent. Parfois l’âge nous rend moins dupe.

Moqueur polyglotte

Monsieur Moqueur avait constitué l’ossature du nid avec des brindilles de saule solidement tressées. Madame y avait déposé des débris de laine que le bouc avait laissé sur le grillage de la clôture. Le nid n’était pas très haut, mais laissait le regard embrasser toute la ménagerie de la ferme. On pouvait ainsi garder l’œil sur Gros Minet, le vieux chat.

« Une famille de nouveaux venus », se dit Gros Minet, qui en avait vu d’autres. Aucun frisson ne se forma sur la surface monotone de son apparente insensibilité. Il ferma les yeux pour continuer sa sieste.

Le jeune Moqueur surveillait. Il pensait s’amuser un peu durant les deux semaines de couvaison de Madame.

Il avait remarqué que Gros Minet souffrait d’une conjonctivite chronique, il pleurait constamment des yeux, ce qui lui brouillait la vue. C’était sans doute un ancien des bagarres de rue, une oreille à demi-arrachée l’empêchait d’évaluer la distance des sons qu’il percevait toujours lointains et diminués. Aussi, Moqueur suçotait déjà son plaisir. Il n’était pas polyglotte pour rien, il avait appris le chat aussi bien que le français de campagne, il pouvait même réaliser le sifflement strident de la marmotte.

Tout en imitant le pic vert, Moqueur intercala l’alarme d’un bébé marmotte, ce qui était fort plausible en ce printemps, au pied de l’arbre, si près du mur de pierre. Malgré son infirmité, gros Minet repéra à l’odeur le trou de la famille Marmottes. Il prit presque tout l’avant midi pour s’en approcher dans un silence parfait. Madame Moqueur, de son nid juste au-dessus du trou, n’y fit pas attention car l’odeur de la laine de bouc éclipsait pour elle le reste du monde olfactif.

Au plus grand étonnement de Monsieur Moqueur, Gros Minet débusqua effectivement une petite marmotte qu’il dégusta sur place en prenant tout son temps. Moqueur avait lancé un cri menteur qui avait dit vrai. Il se dit alors en lui-même : « Profitons-en, vieux Minet croira maintenant davantage à son oreille bourdonnante qu’à ses yeux voilés. » Et pour l’éloigner, car il se trouvait juste au pied de l’arbre, Moqueur imita une chatte malheureuse du printemps. À s’y méprendre, le miaulement semblait arriver du balcon de la maison familiale.

On n’entendit plus rien. Pas le moindre bruit, pas la moindre bosse sur une longueur de temps plus étendue que l’écho du huard. Moqueur ne put résister, il se lança en vol pour voir ce qui se passait du côté de Gros Minet. Il ne vit que des pierres, rien d’autre, pas le moindre chat : une disparition. Il retourna inquiet à son nid.

À la nuit tombante, des griffes lacérèrent l’écorce et déchirèrent le silence à plusieurs reprises. Ensuite, plus rien. Moqueur déploya tous ses talents d’imitateur, rien n’y fit, Minet resta blotti dans son mystère total.

Aux premières lueurs du matin, la tension avait atteint son maximum chez les Moqueurs. Au moindre bruit, l’oiseau tournoyait autour de son arbre, Madame trépignait sur ses œufs. Il arriva ce qui devait arriver, trois petits cocos tombèrent du nid. Minet sortit du trou de la marmotte et se délecta.

Cette journée avait été moins monotone que les autres.

Le clos d’en bas

Depuis très très longtemps, il existe sous nos pieds un pays dédaigné, un pays vraiment très bas, un pays si bas qu’il faut se pencher, se contorsionner, abandonner son chapeau, ses vêtements trop beaux pour l’apercevoir. Il faut quitter le pays qu’on a installé sur le dessus, le pays qu’on a construit pour rouler sur des pistes bien lisses et s’élever en ascenseur jusqu’en haut des honneurs.

Grange à ses débuts

Ah! Ce qu’il a fallu de rêves, d’idéaux, d’histoires fantastiques, de combats épiques, de prouesses techniques pour élever le pays d’en haut, et en plus, le barder des écrans brillants qui le réfléchissent et le nourrissent de lui-même. Les contes qu’on y raconte sont remplis de dragons, de pouvoirs magiques, de miroirs bavards, de maisons volantes, de trains qui rampent, d’avions stratosphériques, de guerriers aux mille vies.

Néanmoins, pour celui qui est tombé en bas sur le dos ou sur le ventre, dans le pays des arbres aux feuillages bien ordinaires, le pays des branches, de l’herbe et des animaux, c’est le pays d’en haut qui apparaît terriblement ennuyant. Au bas du clos, les poules font des œufs qui ne comportent aucun code-barres ni étiquette bio. Et pourtant, tous les laboratoires d’en haut sont encore incapables de percer le secret d’une poulette de quelques jours picorant sa nourriture dans le bas du clos. Il s’y passe des choses si étonnantes qu’elles feraient pâlir l’imagination de Steeve Jobs si on les observait. Les contes qu’on y raconte nous approchent de si proche qu’on croirait toucher quelque chose qui est là pour vrai.

J’ai entendu dire que vivent, ici et là, des vieux paysans qui ont remonté des petites histoires qui viennent du bas du clos. Ce sont comme des glissoirs jusqu’au pays d’en bas. Ils disent même que si un jour 10% de la population se retrouvait cul sur terre, la planète pourrait à nouveau respirer l’air frais.

J’en ai recueilli quelques-unes sous des thèmes qui n’ont pas plus d’importance que la vie. Et je me suis dit que, vu leur peu d’importance, elles n’apporteraient rien de mortel à mes enfants et à mes petits-enfants.

Puisse un jour arriver sur terre une génération réparatrice de dégâts.

Un moucheron en soi

Le théorème de l’incomplétude de Gödel s’applique à l’écologie : l’écologie est un système incomplet parce que c’est un système cohérent.

moucheron

Il y a très longtemps, au pays des dinosaures et des baobabs, toutes les familles de plantes et de bêtes se réunirent pour fêter la circulation des êtres vivants dans les différents intestins du ciel et de la terre. Célébrer ce tour de force : la terre allait exploser de vie, et pour éviter le drame, les êtres vivants étaient assignés à se manger les uns les autres. Ainsi chacun s’enrichissait de tous et tous s’enrichissaient de chacun. Plutôt que se multiplier à l’infini vers l’extérieur au point d’exploser, le monde se développait vers l’intérieur, se digérait et s’intégrait sans jamais déborder du contenant terrestre. Il convenait de fêter cet exploit par un gargantuesque banquet.

Au milieu des festivités, une grenouille se leva :

– Nous sommes si contents, je dois le dire, j’avale tous les insectes et leurs expériences et en retour je me fais digérer pour enrichir mes amis de mes plus grandes découvertes. Mais qui est malheureux maintenant?

– Personne, répondirent en cœur les dinosaures sans s’étonner.

– Alors, continua la grenouille, nous avons bloqué la route du bonheur, car qui pensera maintenant à ajouter des saveurs?

Tout le monde resta bouche bée, tout était accompli, mais on avait oublié l’essentiel.

C’est le baobab qui répondit :

– Il faut ajouter un animal indéfini, fragile, moche et percé par le milieu. Il ne pourra être satisfait comme nous le sommes. Il ajoutera la saveur. Ce sera pour lui une nécessité.

– Ce n’est pas assez, répondit le serpent. Dès qu’il se rendra compte qu’il vivra à jamais, qu’il circulera comme nous tous dans les cycles éternels de la digestion du monde, qu’il connaîtra en mangeant et sera connu en se faisant manger, il sera aussi heureux que nous d’engloutir et d’être englouti. Il ne sentira aucune nécessité de produire des saveurs. Je soutiens, moi, qu’il faut lui cacher la connaissance. De cette façon, il se croira mortel.

– Quoi! Tu veux le condamner à la peur la plus atroce, celle d’une fin imaginaire par défaut de la connaissance! Remarqua le baobab, complètement scandalisé.

– C’est le seul moyen d’ouvrir le chemin des saveurs et du bonheur, conclut le serpent.

– Alors, dis-nous où cacher le secret de la connaissance!

Silence complet. Même la sonnaillerie des grillons et des rainettes se tut. Il n’y avait aucune place, ni dans les forêts les plus denses, ni dans le fond des océans, ni dans les nuages, le soleil ou la lune où l’on pouvait cacher le secret. Tout, absolument tout chantait la quiétude immortelle de la vie.

Le moucheron le plus petit du monde proposa ce qu’aucun serpent n’aurait même osé penser.

– J’irai, moi, au fond de cet animal nouveau en emportant avec moi le fruit de la connaissance. Il ne pensera jamais chercher de ce côté. Et si jamais, il veut s’approcher, je le piquerai si violemment de mon venin d’angoisse, qu’il ne s’y hasardera pas deux fois. En contrepartie, s’il m’oublie, je le chatouillerai sans le laisser tranquille. Ainsi, prisonnier entre la démangeaison et le tourment, il ne plongera jamais la main dans le secret de son cœur. Ne pouvant plus connaître sa place éternelle dans le grand cercle de la vie, rongé d’angoisse et d’insécurité, il sera bien forcé d’élargir le monde, d’ouvrir des fenêtres et d’ajouter des saveurs. Il nous ouvrira la route du bonheur. Nous n’aurons plus, ensuite, qu’à le déguster.

Quelques mois plus tard, on vit accoucher en plaine, une guenon plutôt minable. Elle eut beaucoup de mal à mettre au monde son petit, car il avait une tête difforme à cause de son cerveau trop gros plein de circonvolutions, de retournements et de cavernes : un labyrinthe sans issue. Il était nu, rabougri, anxieux et pleurnichard.

Malgré sa hideur, la mère lui donna le sein.

Les lutins de la terre

La terre est enfin prête. Depuis que la neige a cédé, chaque jour, j’ai pris une poignée de terre et je l’ai pressée dans ma main : trop humide, elle a formé une motte saturée d’eau, trop sèche, elle s’est désagrégée. Ce matin, elle a formé des  grumeaux  consistants.

Don de terre

J’ai démarré le tracteur, j’ai installé la herse rotative et j’ai brassé les 11 plates-bandes de deux cents mètres de mon jardin.  Ensuite, j’ai tiré sur l’étrangleur du moteur, et le silence a monté dans les vapeurs.

J’ai mis un genou au sol. J’ai repris une poignée de terre : « Épargnez-nous, nous avons faim. » Je pensais à toutes ces femmes, ces enfants, ces paysans chassés de la terre qui allaient mourir de faim aujourd’hui.

La terre veut tellement. Dans une poignée, on retrouve des milliards de petits lutins : des bactéries, des champignons microscopiques, des particules en décomposition…  Ils travaillent pour une très grande organisation : des légumes.

Cette semaine, je pousserai sur mon semoir le long de mes plates-bandes. En roulant, il ouvrira un petit sillon, déposera chaque graine à la bonne profondeur et à la bonne distance, et refermera la terre. Toute l’armée des lutins se mettront à travailler. La graine ouvrira ses pédoncules, boira ses premières gorgées de lumière… À la fin de l’été, j’aurai entre trois et cinq mille kilogrammes de légumes pour les affamés de ce monde.

Mais ils sont si loin, si inaccessibles. Viendra plutôt le voisinage. Ils partiront chargés de patates de toutes les espèces, de carottes orange ou pourpres, de panais sucrés, de salsifis, de betteraves, d’oignons, d’ail, de basilic, de choux…  Reconnaîtront-ils le travail des lutins de la terre? Savoureront-ils toutes les nuances du goût? Feront-ils honneur au trésor?

« Mes chers lutins! Vous ne venez pas des magasins. Les enfants ne vous voient plus, ne vous fêtent plus. Mais demain ils reviendront, ils se seront lassés de l’imaginaire rudimentaire des fabricants de jouets. Ils reviendront courir pieds nus dans vos populations. Ils s’amuseront de vos acrobaties. Ils reprendront goût à vos légumes. Demain, oui! Demain. Car si, là-bas, on meurt de faim, ici, on meurt d’avoir perdu racines. »

Faire des mains et des pieds

« Tant que l’être humain sera mortel, il pourra difficilement relaxer », Woody Allen.

L’hiver ne lâchait pas. Dehors, il fallait éviter les plaques de glace. Hector revenait de l’étable. Il avait tout nettoyé. Deux heures d’un dur travail. Il avait malheureusement oublié de mettre son pantalon par-dessus ses bottes de caoutchouc. Du fumier était entré. Ses chaussettes avaient l’aspect d’une queue de vache poisseuse, et même ses pieds ressemblaient à une racine arrachée brusquement de la boue. Deux pieds gelés et merdeux sur le parquet. Sa femme n’était pas contente. Il alla plonger ses pieds dans un bac d’eau chaude, dehors, assis sur un beau tas de neige blanche.

Il frictionnait ses pieds avec cœur…

Il se rendit compte combien ses mains aimaient ses pieds, combien elles manifestaient de la compassion pour eux, et même un certain amour charnel et sensuel. Et cela lui parut étonnant vu l’énorme parcours que devait faire le flux nerveux pour relier ces deux extrémités, ces deux étrangers : mains et pieds. Pensons-y : les gares, les relais, les bifurcations, les hésitations, les embouteillages, les complications électriques, chimiques, les changements de codes, les interprétations…   C’était comme parler à un Africain à travers un énorme dédale de serveurs, de modems, de traductions, de fibres optiques, de câbles sous-marins, en passant de temps à autre par des satellites… Et tout à coup, l’amour d’une main de Rimouski pour un Pied de Guinée et réciproquement, une attirance sans s’être vu sinon à travers des signaux brouillés.

  • Non, tu ne mourras pas avant moi, disait la main droite au pied droit, en le rassurant.

Et le pied sentait que la main avait raison.

  • C’est ensemble que nous vivrons, c’est ensemble que nous mourrons. Aucun de nous ne sera laissé seul.

Le pied relaxait dans la main, car c’est dans l’intégrité du corps qu’il allait à l’aventure depuis le début.

Je me demande : comment allons-nous arriver à ce village global dont on parlait au siècle dernier? DSC00356