Contes du pays d’en bas

Jean Bédard, 2018

Le clos d’en bas

Depuis très longtemps, il existe sous nos pieds un pays dédaigné, un pays vraiment très bas, un pays si bas qu’il faut se pencher, se contorsionner, se ratatiner si on veut y entrer. On y va à califourchon sur une pente très raide qui nous force à quitter le pays qu’on a installé par-dessus : le pays des grandes tours et des ascenseurs qui montent jusqu’au sommet des honneurs.

Ah! Ce qu’il a fallu de conquêtes, de guerres épiques, de grues, de machines énormes pour élever ce pays d’en haut, ce pays rutilant d’or et de diamants. Les contes qu’on y raconte sont remplis de limousines, de vitrines, et de richissimes banquets pour des princesses en carrosse d’argent. Tu les as sans doute entendus! Ils sont, de toute pièce, inventés.

Néanmoins, pour celui qui s’est aventuré jusqu’au pays d’en bas, mille trésors apparaissent : carottes, betteraves, lapins, chèvres, chevaux, renards et lézards. Dans le bas du clos, les poules font des œufs sans date imprimée dessus. Les vaches donnent du lait chaud et crémeux qu’un chat lèche sur le bord d’une porte. Les pommes sont si délicieuses qu’un ver, souvent, y fait sa maison. Il s’y passe des événements si étonnants qu’ils feraient pâlir l’imagination des plus grands conteurs d’en haut si jamais ils les entendaient.

Et puis chaque événement arrive avec des questions qui sont comme des faucons capables de toutes les évasions.

Je vais t’en conter quelques-uns. Mais garde le secret, car, au pays d’en haut, il y a des jaloux.

Notes pour la lecture :

On remarquera que ces contes sont, entre autres, une initiation à la littérature, le vocabulaire est justement choisi pour que l’enfant de huit ans et plus développe son vocabulaire en faisant un peu de recherche dans un dictionnaire.

Ce sont des contes philosophiques, ils sont écrits pour susciter une réflexion de deuxième niveau, c’est-à-dire en faisant appel non seulement à l’intelligence, mais aussi à la conscience.

Finalement, ce sont des contes écologiques qui demandent d’observer la nature pour mieux comprendre les interactions entre les êtres vivants.

Chaque conte est suivi de quelques questions visant à réfléchir par soi-même et à prendre des décisions éclairées. La lecture sert donc de point de départ à une discussion intérieure ou à une réflexion partagée.

 

Hector de la cravache

 On m’appelle Le Vieux. Je suis un vieux cheval de trait. J’ai un bon maître. Je n’ai rien à me plaindre. C’est juste que…

L’autre jour, nous revenions du bois, j’avais tiré une bonne trentaine de troncs mal ébranchés, lourds et tordus, et encore une fois, par habitude, je le sais, le maître me donne trois ou quatre coups de cravache pour m’encourager, pour accélérer, et pour finir en beauté. Ensuite, au box mon ami! La ration de foin. Vlan! la porte fermée. La nuit.

Pas un mot doux ou gentil, pas un geste tendre ou sensible, que le nécessaire…

Est-ce que j’ai dit « l’autre jour »? Mais c’est tous les jours. Hector est très occupé… J’exagère, il y a les carottes d’automne, l’avoine du temps des fêtes, et les tapes dans le cou. Mais la cravache, il n’oublie pas. La cravache, c’est tous les jours.

Elle éclate dans les mots : « Tu pourrais faire mieux. » « J’ai dit hue, tu fais dia. » « Ne traîne pas les sabots. » « Remonte la tête » « Plus vite. » « Arrête un peu. » « T’es sourd, ou quoi! » Et lui, il n’entend rien.

C’est à Fenouil, la chèvre, que je parle. Elle a de grandes oreilles. Elle mastique. Elle bêle et chiale dès qu’elle l’entend sortir de la maison. Mais il ne va pas plus vite. Il fait à son habitude. Il entre triste et préoccupé, Hector de la cravache, la tête dans son nid de soucis. C’est sa propre tristesse qu’il vise sur mon dos avec sa cravache.

Ce n’est pas qu’elle fait si mal sa cravache, le bruit l’emporte sur le coup, elle est juste à contre temps, répétitive et mal rythmée comme le claquement d’une tôle sur le toit.

Ça fait que je suis fatigué. J’ai une patte qui tremble. J’ai presque trente ans. Les nuits où ma litière est propre, alors que les mâchoires de Fenouil se sont enfin immobilisées, je me couche de mon long, la tête dans la paille, les yeux grand ouverts dans l’obscurité.

Sentez-vous les pommes sous la neige? Les sentez-vous! L’odeur subtile. C’est ma vie sous la solitude. Tant d’occasions perdues.

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Connais-tu une petite fille, ou un garçon, ou une vieille personne un peu durement traitée et un peu oubliée autour de toi?

Que pourrais-tu faire pour cette personne?

Selon toi, pourquoi le vieux cheval nous rappelle qu’il y a des pommes sous la neige?

 

Djo mon amour

Deux mille six cents livres de muscles, Djo, le Belge à la crinière blonde, est arrivé hier, au crépuscule. Tout mon corps a tremblé. J’ai su immédiatement que c’était le mien, mon mâle.

Les préparatifs m’avaient intriguée. Hector avait agrandi la porte sud de l’étable, renforcé les clôtures, ajouté des chaînes à la dalle d’attelage. Il avait construit un grand box, installé une porte d’acier, acheté un gros traîneau.

On m’appelle Fifille, jument unique de la ferme, je remplace Le Vieux, cheval de trait mort et enterré il y a déjà quelques années. Et maintenant, Djo est dans le box d’à côté, à deux mètres de moi. Il fait nuit, je l’entends respirer. Son haleine est un champ de trèfle, l’odeur de sa fourrure est comme un labour au printemps, le silence sous ses sabots ressemble à celui qui vient après une tempête. Il est comme une montagne, un volcan au repos. J’ai des vertiges et des chaleurs. Mon cœur s’est déréglé, j’ai peine à respirer, mais quand l’air entre, des étoiles percent des trous dans le plafond de mon cerveau. Je me suis avancé le museau, il s’est avancé le museau, et nos babines se sont presque touchées.

Dimanche, vers onze heures, Hector harnache Djo. Tout va bien, Djo est fier et habitué au travail. Hector prend son temps. Il accroche les traits au gros traîneau. Soudain, on entend siffler au loin, rien d’impressionnant. Djo tourne les oreilles à l’arrière et à l’avant, puis il les couche à l’arrière et se raidit. Hector tente de le calmer. Rien à faire, la panique emporte les muscles, l’équipage part à l’épouvante, laissant Hector soudé au sol, paralysé d’étonnement. Djo fait trois grands tours du champ dans un nuage de neige et se précipite vers l’étable. Il fonce sur la barrière d’acier qu’à la dernière minute Hector avait refermée. Il ne voit plus rien. Il s’entrave dans les barreaux, et le voilà par terre, emmêlé dans ses attelages, d’un seul coup calme et apaisé comme si rien ne s’était passé.

Le lendemain, Hector décide de simplement le promener en laisse pour étudier ce qui se passe. Mais au premier bruit étrange, Djo panique. Hector a juste le temps de lui lancer son chandail sur les yeux. Il le ramène difficilement à la maison.

Hector a retourné le grand fou à son propriétaire. Djo avait sans doute subi un grave traumatisme. Hector n’était pas de taille à le réhabiliter.

Le box d’à côté est vide. C’est comme si on m’avait arraché la moitié du cœur. Je ne suis plus capable d’avaler ni grain ni foin. La nuit m’écrase comme un manteau de plomb.

Je n’y comprends rien, malgré la douleur, mon cœur fait encore un battement, et puis, silence, un autre battement. Il ose continuer comme s’il ne savait pas que le monde s’est écroulé. Mais moi, j’hésite à le suivre. Deux jours, trois jours, je rechigne contre mon cœur qui continue à battre. Finalement, je décide de le suivre dans son mouvement.

Nous sommes deux, le battement et moi, un fil si léger qu’on ne peut le casser. Où allons-nous? Je ne sais pas. Mais je ne suis plus seule, j’ai mon cœur pour moi. Djo en a fait un ami vivant et toujours attentionné.

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As-tu déjà vécu un chagrin semblable à celui de Fifille?
As-tu déjà entendu ton cœur battre dans ta poitrine juste en portant attention à lui?
As-tu déjà eu l’impression d’être deux à l’intérieur de toi, et que l’un des deux et plus sage que l’autre?

Est-ce que ton cœur est souvent attentionné pour toi?

 

La chevrette ambivalente

Hector jette un casseau de foin dans le fond du box. Maman se précipite, fouine et farfouille, attrape des brins et mâchouille. J’approche, ça sent vraiment bon, je tâte avec ma langue, c’est piquant. Je mâchouille un brin qui semble plus tendre que les autres. C’est amer cette chose-là.

Tiens! Maman se tient tranquille, tout occupée à son herbe. Si j’en profitais pour une petite tétée. Hum! Que c’est bon! Mais finalement je n’ai pas très faim.

Hector ouvre le box et s’approche.

‑Viens ma petite chevrette!

Ce n’est pas son habitude… Encore une piqûre de vitamine ou de sélénium, sans doute! Vite derrière maman. Je me cache.

Il s’assoit dans la paille et ne bouge plus. Que tient-il dans sa main! C’est peut-être bon à goûter! Allons sentir. J’approche. Hector reste immobile. La petite boîte noire ne sent rien. Lui, il sent aussi mauvais que d’habitude, une odeur tellement étrangère à l’étable.

Oups! Il avance la main. Je recule. Il s’immobilise, j’approche. Un flash lumineux sort de la petite boîte noire. Hector regarde derrière la petite boîte noire et semble très content. Il reste là. J’avance. Je recule. C’est comme si j’étais divisée en deux : peur et curiosité.

Plus le geste d’Hector est rapide, plus mon cœur bondit et, d’instinct, je sursaute et recule. Hector de son côté se rend compte de ma peur et s’immobilise pour me rassurer. Alors, c’est plus fort que moi, je fixe sa main. Je sais bien qu’il veut me caresser, mes poils sont si doux. Mais s’il venait à m’attraper une patte, il pourrait me piquer.

À mi-chemin entre la curiosité et la peur, je suis comme paralysée. Finalement, j’ai choisi. J’ai tendu le cou. Il m’a caressée. Comme c’était doux.

Hector n’est pas juste bon pour piquer.

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As-tu déjà ressenti des émotions contradictoires en toi, par exemple la curiosité et la peur ?

Comment fais-tu alors pour choisir ce qu’il faut faire dans de telles situations ?

À quoi servent les émotions qui sont si souvent contradictoires ?

 

Au régiment

Au royaume des fourmis en régime de guerre, on entend souvent crier : « À mon commandement, à vos places, partez : 1, 2, 1, 2, 1, 2… Restez à égale distance, obéissez, faites comme les autres. » La colonne avance, chacune reste à équidistance de sa voisine, imitant les pieds, les bras, la tête et les épaules de celle qui est devant. Ce qui occupe toute l’attention. Il ne faut pas y penser, puisque c’est la guerre et qu’il faut détruire la fourmilière ennemie.

Arrive inévitablement le moment où il faut reconstruire.

Au royaume des fourmis en régime de reconstruction, la consigne est semblable : « Que chacun travaille à égal rythme. Observez votre voisine de droite, observez votre voisine de gauche, gardez le rythme. » Et coupe une brindille, et transporte la brindille, et marche à la queue leu leu, et colmate un muret… On reconstruit tout ce que l’on a détruit. Mais en surplus, on élève des pucerons qui donnent du sucre. Alors, il faut bien vendre le sucre pour élargir le royaume.

Au royaume des fourmis en régime de consommation, la règle est encore évidente : « Que chacune reste à grosseur égale de sa voisine de gauche et de sa voisine de droite. La première qui se gonfle de sucre oblige les autres à se dilater l’estomac. » Les entrepôts se vident… Vite au travail. Fabriquons encore plus sucre, car certaines ont beaucoup à dépenser.

Il en va de même de l’honneur, des avantages, des privilèges… Celles qui en ont beaucoup en veulent toujours plus. Dans la bousculade, inévitablement, il y a des pieds écrasés, des mains enchaînées, des bouches cousues, des fourmis affamées, des ouvrières humiliées…

Comme personne n’a prévu de freins, la fourmilière s’emballe et ruine de grandes plaines. Des peuples entiers d’insectes n’ont plus rien à manger. Beaucoup de misère retombe sur les oubliés.

C’est à moment-là qu’une fourmi nommée Hector, sa femme et quelques jeunes familles s’engagent à vivre autrement, à voir plus loin que le bout de leur nez, à prendre soin de quelques êtres vivants et à faire pousser de l’herbe pour tous les gens d’alentour quelle que soit leur espèce.

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Si l’occasion se présente, forme un petit groupe de six à douze personnes avec pour seule consigne : chacun identifie, sans le dire, une personne qu’il imitera dès qu’elle bougera. Ensuite, toi, qui es dans le groupe commence un mime. Il faut que chacun soit très attentif à copier, non pas tes mouvements à toi, mais les mouvements que fait la personne qu’il a identifiée en secret. Évidemment, si tu n’as pas été choisi, personne ne bougera. C’est rare. Il faut alors recommencer. Ensuite, lorsque tout le monde a bougé selon la consigne, observe le mouvement d’ensemble que le jeu produit. Qu’observes-tu?

Pourquoi, selon toi, dans une ville, un quartier ou un village, lorsqu’on cherche à devenir pareil aux autres, la vie devient plus en plus inégalitaire avec des riches très riches et des pauvres très pauvres?

Que pourrais-tu faire pour diminuer la pauvreté et aider la terre à retrouver ses forces?

 

La petite curieuse

Je suis née cette nuit, chevrette tremblante. Depuis trois heures, je tète à la mamelle un lait si riche que je suis déjà alerte, fringante et curieuse.

Je regarde autour de moi. C’est tout neuf! Je n’ai jamais rien vu de pareil parce que c’est la première fois que je vois à travers de l’espace et de la lumière, avant tout était liquide, opaque et noir.

Maman ressemble à un gros ballot de poils tout blancs juché pas très haut sur pattes, elle est enflée de partout et ses tétines rasent le sol. Quand elle est couchée, on dirait une île qui respire. Elle mâche des remontées d’estomac. Ses yeux sont verts avec un rectangle noir au milieu. On dirait qu’elle est hypnotisée par la poussière qui danse dans l’air. Mon frère, lui, reste accroché à la mamelle droite, toujours la même, jusqu’à s’écraser sous le poids de son ventre, et dormir.

Autour de moi, il y a un monde d’êtres étranges : des coureurs, des sauteurs, des joueurs, des colosses et des miniatures. La plupart, ici, mangent de l’herbe séchée et toutes sortes de graines. Ça les occupe beaucoup. Mais il y a aussi un peloton de poils sur courtes pattes qui lapent un bol de lait et guettent les souris.

  • Réveille-toi, frérot, tu n’as pas l’air de te rendre compte ! Réveille-toi, maman, regarde. Où sommes-nous? Que faisons-nous là avec tous ces êtres étranges ? Maman ! dis quelque chose !

Je bêle, je chiale, je crie, ils n’entendent rien, leurs têtes tombent de sommeil. Maman ne fait plus que respirer. Je crois qu’elle a tout donné, son museau noir roupille dans le foin jaune.

Je n’y comprends rien! On dirait que personne ici ne se pose de questions.

Que se passerait-il si tous les nouveau-nés se mettaient à regarder ce qu’il y a à voir, à entendre ce qu’il y a à entendre et à sentir ce qu’il y a à sentir? Se pourrait-il qu’il y ait ici bien assez de choses fascinantes pour ne jamais s’ennuyer de toute l’éternité ?

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Pourquoi, selon toi, la première fois qu’on observe un être vivant ou même une pierre étrange, ou une étoile dans le ciel, on ressent comme une joie, un émerveillement, et qu’ensuite, on s’habitue jusqu’à ne plus trouver étrange ce que, pourtant, nous ne connaissons pas encore?

Tu as sans doute déjà observé les étoiles dans la nuit. Pourquoi penses-tu que la lumière qui rayonne d’une étoile ne s’étend-elle pas dans la nuit comme du lait par exemple? Autrement dit : pourquoi la nuit est noire même s’il y a énormément d’étoiles pour l’éclairer?

As-tu déjà remarqué que si tu te poses une question, comme celle que je viens de te poser, alors tu te mets à voir les choses autrement, et elles redeviennent fascinantes alors qu’elles commençaient à t’ennuyer?

 

Le bouc et la petite boiteuse

Contre le froid et le vent, les saisons et le temps, la faim et la soif, j’ai mes cornes. Je me présente : Brutus le bouc.

Si le nord m’attaque, je fonce tête devant. La clôture de bois, je la fracasse d’un coup de crâne. Qu’on ne vienne pas me disputer un brin de territoire, j’enfoncerai mon adversaire dans le grillage.

En novembre, on m’a amené aux chèvres. Chacune est venue m’offrir son parfum. Je lui ai donné mon noble héritage. Ma progéniture fera éclater le mur du temps. J’encorne le futur.

Sur l’océan de l’évolution des mammifères, je suis la force. Mon premier argument : deux cornes longues et pointues. Mon deuxième argument : le coup de corne. Face à tout problème : un piqué de cornes. Mon front est de granite. Il fend le froid le plus mordant à coups de cornes.

— Mesdames les chèvres, vous désirez une descendance forte et puissante, présentez-moi votre flanc.

— Ce n’est que la moitié de ce qu’il nous faut, me répondent-elles. Tu es la force, nous sommes l’intelligence; là où tu fonces, nous contournons; là où tu casses, nous nous faufilons; ton chemin est une ligne droite, le nôtre, une adaptation. Évite de faire le fanfaron et ensemble, nous vaincrons. »

— C’est moi qui fais peur à tout le monde, insistai-je. On me redoute, on me respecte…

J’arrêtai net mon discours. Il était midi. À midi, mesdemoiselles les poulettes sortent du poulailler en se pavanant. Elles viennent manger entre mes pattes les grains que j’ai volontairement négligés. Si je me couche pour ruminer, les innocentes picorent ma fourrure et même les poux qui me piquent la peau entre les cornes.

Depuis quelques jours, Tête Rouge, la plus petite des poulettes arrive une heure après les autres en clopinant péniblement, tombant sur un côté et puis sur l’autre, se redressant, pour s’effondrer encore. Un parasite lui suce le sang entre les écailles de ses pattes. Elle est venue se coucher dans le rond de mon corps. Haletante et désespérée, elle me fixe suppliante.

Je ne trouve rien pour l’aider. Je réfléchis, j’y mets tout mon effort. Mais rien d’utile ne sort de l’obscurité de mon esprit : pas un éclair, pas la moindre idée. Peut-il y avoir misère plus grande que d’être si fort et si bête!

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Qui est le plus fort devant la maladie : un homme armé jusqu’aux dents ou une femme médecin toute petite, mais très compétente?

Si on savait parfaitement et complètement comment fonctionne un être vivant, personne ne mourrait de maladie, pas même une poule. Peux-tu me donner un exemple de souffrance qui ne vient pas directement ou indirectement de notre ignorance? Tu vois, c’est très difficile parce que presque toutes nos souffrances viennent de l’ignorance.

Pourquoi est-il si difficile de trouver un exemple où ce n’est pas l’ignorance qui n’est pas en cause dans un malheur petit ou grand?

 

Princesse Aubergine

Je me présente : je suis Aubergine Von Boer, chevrette unique de Blanche, mais fille commune de Brutus. À 8 mois, j’ai deux fois la grosseur des autres chevrettes. Je suis entièrement brune à cause d’une génétique royale chez les Boers qui ont presque toujours le corps blanc et la tête marron, ce qui, vous en convenez avec moi, est parfaitement ridicule.

Évidemment, par ma stature physique, je dois manger plus que les petites. Je fais comme ma mère, avec de bons coups de tête, je les tasse pour manger en premier. C’est épuisant, parce qu’Hector le fermier nous jette chaque matin et chaque soir quatre casseaux de foin, un pour chaque coin du clos. Je cours donc d’un endroit à l’autre pour empêcher mes demi-sœurs de manger. J’avale un brin ici et là. Je m’épuise à les éloigner…

Mêêê!!! j’ai toujours faim.

Le soir dans l’étable, j’ai chaud. Je m’éloigne des autres pour ruminer, elles sont si minables, petites et bigarrées. Elles s’agglutinent ensemble dans un coin comme des bébés. Qu’elles restent là. Je m’en fiche. Demain je leur donnerai de bons coups de tête pour leur montrer qui est la patronne!

Après le repas du matin, je monte sur le monticule de pierres. Et gare à celles qui veulent ma place!

Mêêê!!! elles ne viennent même pas se battre avec moi. Bêêê! ce qu’elles m’énervent!

Elles se cabrent, cabriolent, se roulent dans l’herbe comme des folles. Elles se grattent mutuellement avec leurs cornes…

Voilà que j’ai des ballonnements maintenant, des maux de ventre. Bêêê! que je suis fatigante! Bêêê! que je m’énerve moi-même! J’ai tout le temps mal partout, ça me pique, la peau me démange. Je n’arrive pas à me gratter. Et les autres me fuient plutôt que de m’aider.

Mêêê!!! je trône en haut du monticule de pierres.

Cette nuit, il faisait si noir, pas même une lueur venait des étoiles. Un écrasement de neige avait abattu toute la transparence de l’air. Je ne voyais plus rien de rien. Je suis tombée dans un terrible rêve…

Le soleil se levait en soulevant des flocons de son vent glacé, il n’y avait plus de clôture, plus de ferme, plus de fermier, plus de casseaux de foin. J’étais seule parce que tout le monde s’était enfui sans me prévenir, moi, la reine. J’étais incapable de bouger tellement j’avais peur. Là-bas, sans doute très loin, Blanche, Brutus, et toutes les autres avaient trouvé une grotte. Papa guettait, car de la montagne descendait un horrible hurlement de loup.

Quel horrible cauchemar!

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D’après toi, quelle est la cause du cauchemar d’Aubergine?

Est-ce que tu as des amis qui fonctionnent un peu comme Aubergine?

Que pourrais-tu faire pour les aider à sortir du cercle vicieux de la recherche du pouvoir et de la solitude qui en résulte?

 

Canaille et Sympathique

Il avait bien commencé. On était content de lui. Quatrième d’une portée de neuf, il était aussi minuscule, laid et nu que ses frères et sœurs. Belette de son espèce, il acquit son poil et se développa normalement, il fut sevré à six semaines, marié à un an, père au mois d’avril suivant. Bon chasseur, il rapportait au nid des musaraignes, des campagnols, des tamias, des écureuils. Fidèle aux rendez-vous amoureux, il s’accouplait en août. Les ovules fécondés restaient en attente presque tout l’hiver, ils étaient transférés dans l’utérus au moment voulu, ils s’y développaient en mars. Et pouf! La marmaille sortait au printemps. En bon père, Canaille, c’est ainsi qu’on l’appelle, avait déjà rassemblé une grande réserve de nourriture sous un tas de pierres. Il était vaillant, intègre et honnête.

À l’été 2015, dans un combat insidieux autant que déloyal, il perdit son territoire de chasse. Le perfide Sympathique, toujours souriant, avenant, joyeux, mais combien hypocrite, attaqua de nuit. Il égorgea sa délicate épouse, et l’aurait sans doute assassiné lui aussi, si Canaille n’avait pas été ceinture noire de judo, (signe distinctif si facilement repérable sur le bout de la queue, lorsque la belette est toute blanche l’hiver).

Canaille sauva sa vie, mais dut abandonner son territoire. Il erra durant tout l’été. Les territoires étaient marqués de sécrétions musquées. Il n’y avait pas de place pour lui. Le cœur brisé, blessé aux membres antérieurs, il ne se voyait plus conquérant, mais incapable, inutile et rejeté. C’est dans cet esprit qu’il s’approcha de la ferme d’Hector. Pas de chien, un vieux chat paresseux, aucun prédateur en vue. Il s’y installa, se nourrissant d’une abondance de souris qui se cachaient sous la vieille dalle de ciment. Il se résigna à cette vie solitaire, sans combat ni fierté.

Plutôt que d’explorer les alentours, il se repliait sur lui-même. Il laissait la tristesse s’infiltrer en lui, s’installer à demeure, faire de son territoire intérieur un désert de froid. Il ne chassait plus, mangeait seulement les rongeurs qui s’approchaient de lui. Si bien qu’Hector installa des pièges empoisonnés. Bientôt, il n’y avait plus de souris. Canaille allait mourir de faim…

Le 3 février, il tua sa première poule. Puis une autre. Et encore une. Arriva ce qui se devait d’arriver. Hector installa un piège à belette. Canaille se retrouva en cage.

‑ Espèce de chenapan! Profiteur! tu saignes mes poules, ce n’est pas ton métier.

Hector le transporta dans un cœur de forêt où pullulaient grenouilles et couleuvres. La nuit referma sur lui un rideau sans faille. Il voulait mourir. Un long trait de poils blancs passa au loin. Il crut voir sa femelle encore habillée comme une mariée au mois de mai. Son cœur se fendit en deux. Canaille éclata en larmes dans un grand ramassis de souvenirs merveilleux, mais perdus. Il y passa toute la nuit.

Mais au matin, il s’y sentait comme dans un grand palais de bonheur retrouvé. Le soleil transperça le lourd couvert d’épinettes. Il partit pour la chasse. Rien ne le décourageait. Il retrouverait son amie. À partir d’aujourd’hui, le grand royaume familier de son cœur était bien assez grand pour absorber le mystérieux territoire qui se trouvait autour lui.

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Est-ce que tu t’es déjà senti comme Canaille lorsqu’il se repliait sur lui-même, que la tristesse s’infiltrait en lui, s’installait, devenait son territoire intérieur?

Si cela t’est arrivé, à qui t’es-tu confié?

Selon toi, qu’est-ce qui a permis à Canaille de reprendre son courage?

 

Sympathique et Canaille

Tout lui réussissait. C’est avec le sourire, la courtoisie, les bonnes paroles qu’il endormait ses rivaux. Derrière lui, ses complices tuaient au nom du maître et prenaient possession du territoire. L’empire de Sympathique, le roi belette, s’étendait à perte de vue sur les collines, les vallées et les prairies. En récompense, ses complices profitaient du territoire, mais devaient rester à distance des femelles, car Sympathique se trouvait si fort et si beau qu’il voulait que toutes les belettes du royaume lui ressemblent.

Il fallait consacrer de plus en plus de temps et d’énergie à la surveillance des frontières et comme le royaume était riche, tout le monde convoitait la position de Sympathique. Cependant, la belette ne cédait en rien, ses soldats étaient valeureux, la nourriture abondante, le peuple obéissant.

Sympathique se pavanait dans tout le royaume, distribuait des surplus, des bonnes paroles et des promesses. On lui rendait les sourires qu’il voulait, les marques d’admiration dont il était friand, les courbettes qu’il attendait, mais les promesses étaient rarement réalisées et on accumulait partout des frustrations… Néanmoins, tout le monde était à son service.

Sympathique se croyait donc le meilleur au monde. Les enfants qui le saluaient lui ressemblaient. Le pauvre ne se révoltait jamais, mais remerciait le maître parce que les miettes qu’il recevait l’empêchaient de mourir de faim. Rien ne venait contredire Sympathique.

Peu à peu, un sentiment de solitude extrême envahit son cœur. Et pour lutter contre ce sentiment insupportable, il recherchait encore plus de paroles admiratives qui tombaient comme des pierres dans un puits. Plus le puits se remplissait de pierres, plus l’eau disparaissait. Sympathique mourait d’un besoin d’affection jamais comblé.

Son emprise sur les gens était si grande qu’il ne pouvait plus savoir si on l’aimait ou si on le craignait. Les plus beaux sourires, les plus beaux compliments venaient des belettes les plus ambitieuses! Une abondance de faussetés ne vaut pas une goutte d’affection véritable. À tout cela s’ajoutait l’hypocrisie des envieux et des rivaux qui pouvaient à tout moment le trahir. Comment se fier à qui que ce soit?

Son royaume était immense, mais son cœur et son esprit s’étaient resserrés sur eux-mêmes au point qu’il n’osait plus quitter son terrier ou s’éloigner de ses soldats.

En bas de la colline, il y avait un marais abandonné de toutes les belettes. Personne ne pensait à s’y installer. Vivait là, dans une souche, un certain Canaille qui apprit à se nourrir de cuisses de grenouilles et de couleuvres bien juteuses. Des réfugiés venaient de temps à autre s’abriter chez lui. On aimait Canaille, car il connaissait ses limites et ses faiblesses.

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Dans les deux derniers contes, pourquoi selon toi, l’auteur a nommé « Sympathique » une belette vraiment canaille, et à l’inverse, il a nommé « Canaille », une belette vraiment sympathique?

Qui, des deux, a le mieux réussi le métier d’être heureux?

Selon toi, obtenir ce que l’on veut rend-il nécessairement heureux? Et pourquoi?

 

L’homme aux bactéries

Il y a plus de trois milliards d’années, la tribu des premières bactéries terrestres surgit des eaux volcaniques. En ces jours si lointains, une bactérie visionnaire s’est levée et a lancé la prophétie suivante : « Dans quelques milliards d’années, nous aurons formé l’homo sapiens. Oui, mesdames et messieurs, l’homo sapiens! Nous serons au moins cent mille milliards pour aider le fonctionnement des dix mille milliards de cellules nécessaires pour donner l’existence à un seul de ces homos sapiens. Je vous l’annonce, il sera plus intelligent à lui seul que nous tous réunis aujourd’hui, parce qu’alors, nous aurons appris à collaborer ensemble plutôt que de nous combattre. »

Ce qui, évidemment, fit rire tout le monde. On trouva ridicule l’idée de collaborer ensemble pour former un être plus grand que soi.

Il faut le préciser, au début, la tribu était formée de bactéries très simples, sans noyau, à peu près identiques les unes aux autres. Ce genre de bactéries proliféra, se divisa en tribus distinctes, régna sans partage sur toute la terre pendant deux milliards d’années. On ne voyait pas l’ombre de l’homo sapiens. Mais les bactéries primitives étaient très douées pour s’échanger à tout moment des informations génétiques. Lorsque l’une réussissait un exploit d’adaptation, elle partageait immédiatement sa découverte avec toutes les autres.

Un jour, l’une d’elles inventa la photosynthèse. Elle apprit à absorber l’énergie de la lumière, à la transformer en courant électrique pour faire des liaisons chimiques extrêmement complexes. Elle partagea évidemment son extraordinaire découverte avec tout le monde. Il s’ensuivit une diversification encore plus incroyable. Chaque bactérie était maintenant capable d’adaptations spectaculaires avec son environnement. Mais hélas, le processus de la photosynthèse fabriquait de l’oxygène, à cette époque lointaine, l’oxygène constituait un poison pour les bactéries. Le taux de mortalité devint extrême. On pouvait craindre pour la survie de bactéries. Mais quelques bactéries se réunirent et découvrirent un moyen de recycler l’oxygène de façon à ce qu’il ne soit plus toxique, mais au contraire bénéfique.

Cette découverte relança le processus de diversification à une échelle encore extraordinaire. Mais tout allait si bien, qu’il y avait maintenant trop de bactéries pour pas assez de nourriture.
Alors, une tribu de bactéries découvrit qu’en s’associant ensemble, elles pouvaient digérer des molécules qu’il était impossible de digérer chacune isolément. Ce fut le début d’associations de toutes sortes. Ces associations ont produit des organismes formés de milliards de cellules aux talents très diversifiés. Cent mille milliards de bactéries d’espèces différentes ont réussi l’exploit incroyable de faire fonctionner dix mille milliards de cellules chacune d’une complexité invraisemblable : un homo sapiens.

Chaque homo sapiens, toi aussi bien que moi, est aujourd’hui un peuple démesurément nombreux d’êtres différents qui ont trouvé le moyen de collaborer plutôt que de se disputer.

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As-tu déjà pris conscience que ton corps est un véritable miracle de collaboration entre des cellules vivantes et des bactéries de toutes sortes?

Pourrais-tu me dire quelques mots sur le sentiment que cela produit en toi?

Peux-tu me nommer quatre ou cinq apports qui doivent entrer dans ton corps pour que tu puisses continuer à vivre?

 

Le pouvoir de faire mieux

Viens avec moi. Allons dans l’avenir… Tu as maintenant plus de cent ans, mais tu n’es pas malade, tu es encore très alerte et tu regardes un reportage d’actualités…

Un groupe d’hommes et de femmes arrivent au bord d’un haut fiord du Grand Nord. Il fait chaud, il fait beau. Il y a des savanes à perte de vue, pleines d’herbe et de fleurs. Notre planète terre a vécu de grandes difficultés, des guerres, des famines, de gosses tempêtes. Beaucoup d’êtres humains ont souffert.  Mais maintenant, la température s’est stabilisée.

Au soleil couchant, dans le calme du vent, la centaine de familles du Grand Nord se réunissent. Après un long silence, une vieille femme prend la parole.

‑ C’est la coutume que le plus ancien rappelle aux plus jeunes les grandes leçons de la période que nous venons de passer. Il y eut un temps où les hommes se comportaient comme des termites. Obéissants, ils étaient prisonniers d’un drôle de jeu. Les règles de ce jeu faisaient en sorte que les uns accumulaient les armes, l’argent et les moyens de communication au détriment des autres. Avec les armes, l’argent et la publicité, ils poussaient les autres à faire ce qu’ils n’auraient pas fait d’eux-mêmes s’ils avaient été bien informés et pleinement conscients. Cela rendait la plupart des gens aveugles. Et lorsqu’on est aveugle et imprudent, on finit toujours par frapper un gros mur.

Selon l’usage, le plus jeune des enfants qui avait acquis la maîtrise du langage parla à son tour, il devait bien avoir six ans :

‑   Moi, j’ai appris que le mot « pouvoir » voulait dire « être capable de faire quelque chose ». Maman m’a donné un exemple : si tu arrives à la maison à l’improviste, regarde l’ordre qui est déjà là. Ensuite quand tu viendras pour sortir, retourne-toi et observe à nouveau. Demande-toi : Est-ce mieux qu’avant? Car si on rend les choses pires, on n’a pas exercé un « pouvoir », mais simplement notre impuissance à faire mieux.

L’enfant garda un moment de silence pour réfléchir et continua :

‑ Aujourd’hui, nous sommes arrivés ici au bord de ce grand fiord. Ces plateaux, ces arbres, ces fleurs, ces animaux, cet océan, c’est drôlement beau. Comment allons-nous faire mieux ?

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Quand tu as le goût de critiquer ce qui te semble injuste, ou ce qui t’apparaît polluant pour l’air, ou l’eau, ou ton milieu de vie, as-tu le réflexe de suggérer une solution pour améliorer les choses?

Es-tu capable de me dire la différence entre ce que l’enfant appelle le « pouvoir de faire mieux » et ce que certaines personnes font pour obliger les autres à faire ce qu’ils ne feraient pas d’eux-mêmes s’ils étaient bien informés et pleinement conscients?

 

Julie Poule

Si j’étais une poule, je ne prendrais pas l’autobus scolaire. Mais je suis une petite fille, et on me surnomme Brin d’acier.

Si je n’étais pas Brin d’acier, mais une poule, j’ouvrirais grand les yeux à cinq heures du matin, je serais en équilibre parfait sur mon perchoir. Le déjeuner serait servi, mais je ne serais pas pressée de descendre. En bas, le coq se bomberait le torse et claironnerait joliment.

Je m’appellerais Julie, je n’aurais pas de dents. Le soleil traverserait les toiles d’araignée; les souris s’en iraient se cacher; la neige, dehors, serait moelleuse comme du coton.

Par la grande fenêtre, je verrais les mains du vent glisser sous les vêtements blancs des champs. Je passerais des heures sur un bâton planté près du plafond. Je ne saurais ni soustraire ni diviser, le verbe avoir s’accorderait avec le verbe être, je serais tout ce que j’ai : ma crête, mes ailes, mes pattes, toute la boule chaude de mon corps et le monde entier à l’extrémité de mes plumes. Je n’aurais pas peur de me faire voler mes mitaines et ma collation. Je ne me soucierais pas que demain j’ai un examen. Le carreau de soleil qui entrerait dans la grange serait l’univers tout entier.

Avez-vous déjà vu, à la barre du jour, un torse nu de bouleau, les baies rouges du cormier, une fumée du crottin s’enrouler autour d’une colonne imaginaire, des pelures d’oignons glisser sur la neige? Du haut de mon perchoir, je vois les chèvres sortir leur tête de leur enclos pour se dégourdir les oreilles dans les premiers rayons. Pédro, le cheval, fait son yoga, les yeux rivés sur un poteau.

Si j’étais une poule, le monde aurait le temps d’être beau, et je ne saurais même pas quand je fais caca.

Je me bourrerais de toute la tranquillité du matin. D’un coup d’aile, je sauterais dans le pondoir pour y pondre mon œuf, un gros œuf brunâtre. Je roucoulerais, je jacasserais, j’irais faire un tour en bas, pas trop longtemps, car c’est du perchoir qu’on peut voir tout ce qui nous appartient : sans soustraction ni division, et c’est grand.

On ne me dirait pas : « Sors de la lune. » On ne penserait pas me ramener le nez dans mon cahier pour accorder des œufs avec leur nombre, je ne saurais pas faire de fautes d’orthographe, je serais la perfection de mon genre féminin…

Ce que j’aime bien de cette histoire, c’est que je peux devenir une poule quand je veux. Georgette, l’institutrice, ne peut pas entrer dans mes pensées secrètes. Personne ne devine où je suis et qui je suis. C’est là mon école, puisque j’y suis ma seule maîtresse.

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Est-ce qu’il t’arrive, comme Brin d’acier, d’élaborer des rêves éveillés comme des histoires complètes avec un commencement et un dénouement?

As-tu déjà remarqué que lorsque cela t’arrive, une fois le rêve éveillé terminé, tu vois ta vie autrement?

C’est une bonne habitude à prendre que de construire des rêves éveillés qui finissent bien et nous rendent heureux. D’après toi, pourquoi Brin d’acier a pris la peine de s’imaginer qu’elle est une poule?

 

Ma cocotte

De la fenêtre de l’étable, je vois un magnifique cône de pin. C’est l’hiver, il frémit sur la pointe de sa branche. Je l’observe depuis presque trois ans maintenant.

Je m’appelle Julie Poule. De ma vie, je n’ai rien à faire, sinon pondre mon œuf chaque jour. Je n’aime pas la compagnie, je reste juché sur mon perchoir, le bec dans la fenêtre.

Je regarde, c’est mon métier. Ne rit pas! c’est un noble métier, et quoi de plus beau qu’une cocotte luttant contre le vent.

Les cônes femelles se développent sur les branches du haut pour éviter d’être fécondés par les mâles du même arbre qui occupent les branches du bas. La cocotte que j’observe a été fécondée par un vent d’ouest qui avait traversé un gros pin, plus loin, près de la mer. Elle était en train de percer ses tubes de pollinisons, d’ouvrir sa parure… Et c’est arrivé : le moment d’être mère.

Lentement, tout doucement, elle gonfla du ventre, élargit les écailles, illumina leurs bouts argentés et s’assombrit dans son intérieur. Patiemment, chaque jour, sans manquer un seul moment, elle nourrit ses petits sur deux années entières. Je n’ai pas remarqué chez elle la moindre angoisse, inquiétude ou déception. Elle n’attendait aucune récompense. Ne prit aucune photo. Ne s’imagina même pas qu’une poule pouvait l’observer.

Elle prodiguait son effort sans s’attifer de couleur, se pavaner sur la place publique ou coqueriquer son exploit comme une poule. Tout le long de son chemin de vie, elle n’a reçu aucun autre regard que le mien.

Elle a connu la pluie, les orages, les temps secs, les brûlures du soleil. Après avoir libéré ses belles graines charnues et ailées, elle se sentit vide et seule.

Elle avait tout donné. Je la voyais se dessécher, perdre sa verdeur, abandonner sa vitalité. Cet hiver, il ne lui reste que sa belle forme momifiée, crispée et tremblante. Au printemps, elle tombera et nous les poules, nous irons picorer ses restants. Presque toute sa progéniture sera perdue, mais quelque part, un germe transporté par le vent ou par un oiseau produira un nouvel arbre. Qui sait!

Je crois qu’elle emportera son secret avec elle comme un grand trésor que moi seule j’ai partagé. Je suis riche maintenant, alors que mes consœurs n’ont que du grain à manger. Regarder, c’est prendre avec soi tout ce qui est donné, et dans une forêt ou un champ, tout est donné.

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Est-ce que tu sais observer et regarder ce qu’il y a autour de toi pendant assez de temps pour en saisir l’histoire et la signification?

Parfois, il nous faut faire de petites recherches pour comprendre ce qui se passe devant nos yeux, par exemple, comment une cocotte femelle est fécondée par une cocotte mâle. Alors on est émerveillé. En ce moment, autour de toi, y a-t-il un être vivant que tu pourrais mieux connaître en faisant une recherche?

 

À deux doigts du bonheur

Le carreau de vitre brille de lumière. C’est tellement beau ce matin. Autour de l’étable, l’herbe verdit en déchirant la neige. Bientôt nous mangerons frais ces pousses tendres et juteuses qui pointent vers le soleil. Pour l’heure, ma fourrure absorbe la chaleur du jour qui se lève. On dirait des griffes de chat qui me grattent et m’apaisent.

Je suis une chèvre. Mes petits sont nés cette nuit, deux chevreaux vite sur pattes qui se sont goulûment rassasiés de mon lait dans les premières heures, et maintenant, ils dorment dans un foin propre et sec, un mâle et une femelle.

Après avoir rendu tous ses efforts, mon corps s’est glissé dans un bien-être total. Tout mon poids s’est affalé comme un sac de sable, tous mes nerfs se sont engourdis, tous mes muscles se sont allongés, même mon cerveau s’est roulé comme un chat dans son panier. Chaque poil de ma fourrure s’est transformé en paille et chaque paille s’est mise à sucer la lumière juteuse du jour qui se lève.

J’ai beau être une chèvre un peu têtue, je connais la gravité de mettre au monde deux bébés. C’est lourd à porter. Mon pie est pesant comme une gourde remplie de plomb, mon corps pèse une tonne. S’ajoute maintenant le poids de deux autres corps qui vont grossir. Dans deux mois, je pèserai au moins deux fois mon poids actuel.

Le problème c’est que je suis constituée d’atomes. Chacun est extraordinairement petit. Si mon corps était constitué de 6 millions de milliards de milliards d’atomes de carbone, je pèserais seulement 12 grammes. Mais j’en ai bien plus, je pèse 27 kilogrammes.

Tu te rends compte, chacun de mes atomes est comme un petit insecte qui tire sur un élastique parce qu’il veut aller voir sa maman qui se trouve au centre de la terre. Lui, l’insecte, il passe entre les atomes de la croûte terrestre, il tire sur son élastique, et me colle au plancher. Et je t’assure qu’aujourd’hui, je n’ai pas le cœur d’étirer tous ces milliards de milliards de milliards d’élastiques pour me mettre debout. Alors, je reste écrasée au sol.

Cependant, si une planète aussi grosse que la terre descendait du ciel et s’approchait de notre monde d’assez près, nous pourrions être soulevés par sa gravité, comme des nuages, nous flotterions sans effort entre les deux planètes.

Eh bien ! Pas plus tard qu’hier, j’ai vu une marguerite qui était si belle, que même si j’étais encore lourde de mes deux bébés, je me suis sentie soulevée comme si la planète géante dont je viens de parler s’était approchée de mon coin de pays.

Oui ! Littéralement, la beauté nous soulève comme si elle brisait tous les élastiques de la pesanteur…

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As-tu déjà remarqué comment l’impression de lourdeur est reliée à notre humeur, et comment notre humeur dépend de notre capacité à trouver beau ce qui nous entoure?

As-tu déjà remarqué comment il est difficile de changer notre humeur lorsqu’elle est maussade? Mais en même temps, on peut décider d’être actif, et d’orienter notre pensée et notre regard sur quelque chose de beau?

Essaie de trouver beau un objet très simple qui est près de toi. Comment peux-tu t’y prendre pour le trouver beau?

 

L’élargissement de la musaraigne

J’engouffre des larves, des limaces et des escargots, des vers de terre et des araignées, tous les mets préparés par la bonne terre humide et grasse du jardin d’Hector.

Et qu’est-ce que j’en fais? Dans une seule année, je pourrais bien accoucher quatre ou cinq fois d’une dizaine de petits chaque fois. En dix-huit jours, je vous fais une brassée de bébés tout propres et tout nus. Deux mois plus tard, mes petits sont déjà en âge de faire eux-mêmes un bon tas de marmaille. En somme, je fabrique directement et indirectement environ 150 kilogrammes de musaraignes par année. Ma manière à moi de cuisiner des repas pour les renards, les ratons laveurs et les chats.

C’est si succulent de la musaraigne. Tout le monde en veut : la belette, le coyote, le chien, la buse, le hibou, le corbeau, la couleuvre, la pie-grièche. Pour ma part, j’aime surtout être avalé par le grand Duc. Lorsque je suis avalée par un grand oiseau, je pars en vol, je me retrouve dans le très haut, je vois les estrans, les marées, les récifs et les caps. J’aime aussi me faire dévorer par un renard. Une fois dans sa peau, je cours vite, je saute les clôtures, et je dors dans un terrier.

Je ne sais trop quand mon histoire a commencé. Peut-être depuis 125 millions d’années. Alors, imaginez, si chaque année je fais 50 petits, tous reproducteurs en quelques semaines et finalement avalés par les grands voyageurs du ciel et de la terre, je suis sans doute, aujourd’hui, un peu partout dans le monde entier, car presque tous les animaux contiennent un peu de ma personnalité.

Si bien que j’ai des yeux au ciel, dans les montagnes, en haut des arbres, en bas des vallées. J’enveloppe toute la terre, elle est pour moi comme une grosse pomme. J’ai des nez partout, des oreilles, des mains, des griffes, des sabots. Je suis vaste comme les nuages. Eux aussi, les nuages, ils étaient de petites flaques d’eau avant leur évaporation. Mais depuis que le soleil les a aspirés, ils traversent les océans sur le dos du vent et visitent les continents comme des moutons juchés sur des échasses invisibles.

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Ici, la musaraigne imagine que sa personne ne s’arrête pas à la fourrure de son corps, mais vit dans tous les animaux qui la mangent. Parmi tes cinq sens (le toucher, le goûter, l’odorat, l’ouïe, la vue) lequel te permet de communiquer avec des êtres extraordinairement loin de toi? Lesquels te permettent de traverser un plancher ou un mur? Lequel permet au chien de connaître tous les chiens du quartier sans jamais les avoir vus? Lequel recouvre la plus grande partie de ton corps?

Peux-tu remarquer que la frontière de ton corps dépend du sens que tu utilises pour communiquer avec ce qui est extérieur à toi? Avec quel sens peux-tu être à la fois le plus grand et pourtant égal à tous les autres?

 

La neige a pleuré

Comment se forme une goutte de pluie ?

Il faut commencer par un grain de poussière. L’autre jour, j’ai justement entendu un grain de poussière parler… Il disait :

« Je dormais à l’intérieur d’une roche de granite très ancienne. C’est là que j’ai été formé, moi, unique et original, car aucun grain de poussière ne ressemble à un autre. Et puis, le volcan sur lequel la plaque de granite reposait a explosé. Je me suis retrouvé dans la stratosphère, grain de poussière microscopique. J’ai flotté dans la lumière, j’ai tournoyé dans la nuit. J’ai rebondi sur mes semblables, je me suis retrouvé seul et isolé. C’est alors que je me suis mis à tomber lentement attiré par le centre de la terre…

« Mon âge, on n’en parle pas, peut-être trois milliards d’années, allez le demander à maman Granite. Elle-même n’était qu’un dépôt de poussière venant d’étoiles qui avaient explosé bien avant l’existence de la terre.

« Grain de poussière propulsé dans le ciel par un énorme volcan, je descendais du ciel et puis je suis entré dans un nuage. Il faisait plutôt froid, -14o Celsius, je crois, et c’est là que j’ai rencontré Molie, une molécule d’eau extraordinaire, elle n’était pas encore une goutte, seulement une molécule séparée, distincte, à six petits bras particulièrement attachants. C’était pour moi comme de l’oxygène. Je lui ai ouvert mes bras. Nous nous sommes unis dans un indissociable mariage.

« Nous avons flotté, dansé, joué dans le nuage, nous avons agglutiné d’autres molécules d’eau autour de nous pour former un petit cristal. La lumière faisait des arcs-en-ciel entre nos six branches. Ensemble nous étions un monde complet. À -5o degrés Celsius nous serions devenus des aiguilles, à -7o des tubes, à -11o des étoiles, mais comme il faisait -14o, nous sommes devenus d’extraordinaires dendrites d’une beauté inouïe.

« Mais nous étions de plus en plus lourds, alors, avec tous les autres, on est tous tombés. Ah! le carnaval! On se cognait dendrites contre dendrites, six visages contre six visages, pas un pareil, des milliards de milliards de cristaux lumineux dans les champs, les forêts, les autoroutes. Les voitures ralentissaient, on s’accumulait centimètre sur centimètre, on s’ajoutait les uns les autres sur les parebrises, on bouchait la vue… On a tout bloqué.

« Par un hasard extraordinaire, Molie et moi, on s’est écrasés sur la paupière d’une petite fille qui pleurait. On a été liquidés sur le coup dans une larme chaude et huileuse. Une grosse main de papa nous a essuyés dans un papier mouchoir…

« Allez maintenant savoir ce qu’est la vie! C’est une trop longue histoire, c’est trop grand, c’est trop compliqué, mais qui peut s’en passer ? On trouve sa joie à la connaître. »

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Prends quelque chose qui est tout près de toi dans ta main, et essaie d’imaginer son histoire et de suivre son parcours depuis le début. Que découvres-tu?

À quoi a finalement servi le cristal de neige dont parle le conte que tu viens de lire?

As-tu remarqué que le cristal de neige ne pouvait pas connaître le sens de sa vie avant de l’avoir vécue?

 

Les lutins de la terre

La terre est enfin prête. Depuis que la neige a cédé, chaque jour, j’ai pris une poignée de terre et je l’ai pressée dans ma main : trop humide, elle a formé une motte saturée d’eau, trop sèche, elle s’est désagrégée. Ce matin, elle a formé des grumeaux consistants.

J’ai démarré le tracteur, j’ai installé la herse rotative et j’ai brassé les 11 plates-bandes de deux cents mètres du jardin. Ensuite, j’ai tiré sur l’étrangleur du moteur, et le silence a monté dans les vapeurs.

J’ai mis un genou au sol. J’ai repris une poignée de terre, je l’ai approchée de mon oreille, elle disait : « Prends soin de nous, Hector, car il y a beaucoup de gens à nourrir. » Je pensais à toutes ces femmes, ces enfants, ces hommes partis désespérément, ce matin même, à la recherche de nourriture pour ne pas mourir de faim.

La terre veut tellement soulager leur souffrance. Dans une seule poignée de terre, on retrouve des milliards de petits lutins : des bactéries, des champignons microscopiques, des particules en décomposition…  Ils travaillent à la fabrication d’organismes prodigieux : les légumes.

Cette semaine, je pousserai mon semoir le long de mes plates-bandes. En roulant doucement, il ouvrira un sillon, déposera chaque graine à la bonne profondeur et à la bonne distance, et refermera la terre. Toute l’armée des lutins se mettra à travailler. Dans une dizaine de jours, les graines ouvriront leurs pédoncules, boiront leurs premières gouttes de lumière… À la fin de l’été, j’aurai entre trois et cinq mille kilogrammes de légumes pour les affamés de ce monde.

Mais ils sont si loin, si inaccessibles. Viendra plutôt le voisinage. Ils partiront chargés de patates de toutes les espèces, de carottes orange ou pourpres, de panais sucrés, de salsifis, de betteraves rouge vin ou jaunes, d’oignons, d’ail, de basilic, de choux…  Reconnaîtront-ils le travail des lutins de la terre? Savoureront-ils toutes les nuances du goût de chaque légume ? Feront-ils honneur à ce trésor qui nous donne la vie ?

« Mes chers lutins ! Vous n’êtes pas fait de plastiques et de matériaux synthétiques. Vous êtes bien réels et bien vivants. Les enfants ne vous fêtent pas très souvent. Mais ils reviendront, ils se seront fatigués de l’imaginaire rudimentaire des industriels du jouet. Ils reviendront courir pieds nus dans vos grandes populations. Ils s’amuseront de vos acrobaties. Ils reprendront goût à vos légumes. »

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As-tu déjà regardé une pincée de bonne terre sous un microscope? Tu peux sûrement trouver un exemple dans un livre ou sur internet. Des milliards de petits organismes travaillent ensemble. Peux-tu imaginer leur organisation? Comment se prennent les décisions? Qu’est-ce qui motive chacun dans son travail? Comment communiquent-ils ensemble?

Quelle impression cela te fait de saisir que tout le travail pour faire une seule carotte est si complexe qu’une bibliothèque entière ne serait jamais suffisante pour le décrire?

 

Marguerite et Coquelicot

Y avez-vous pensé! Toute une vie à côté du même voisin sans jamais pouvoir s’éloigner ou s’approcher. Toujours regarder le même visage rouge aux pétales mollasses. Parfois les gouttes de rosée le penchent à gauche, le soleil le ramène à droite. La pluie l’illumine un moment, la sécheresse l’affadit ensuite.

Moi, Marguerite, j’ai pour voisin un coquelicot. Il tourbillonne dans le vent avec son sourire niais fixé comme une grimace. S’il penche son chapeau, ce n’est pas pour vous saluer. C’est un adorateur du soleil. Moi, je ne célébrerai pas un astre qui donne la vie à vraiment n’importe qui, même à ce coquelicot!

J’ai mes admirateurs. Car dans le champ tout entier, je suis nettement la plus belle. Vous riez! Vous dites : « Toutes les marguerites sont pareilles, leurs nombres de pétales obéissent à la destinée des amours, c’est leur seul secret. Moi, figurez-vous, j’ai 34 pétales, oui exactement 34, et j’ai le plus beau nez jaune de la terre avec un grain de beauté sur la joue droite. Et lui, mon minable voisin, il compte sur ma couronne de pétales pour savoir s’il est aimé de moi : « Elle m’aime, elle ne m’aime pas, elle m’aime, elle ne m’aime pas … » C’est un niais, il commence toujours par « Elle m’aime ». Ne sait-il pas reconnaître les nombres pairs, ceux dont la fin contredit le commencement ?

– Dis-moi, voisin coquelicot, que fais-tu ce matin ? Non ! ne réponds pas. Je le sais, tu rends grâce à l’idiot qui te donne la vie…

– Chère amie, ose-t-il (c’est la première fois qu’il parle), depuis le commencement du monde, de la plus petite racine jusqu’à nos dernières étamines, chacune de nos cellules est une réponse particulière à l’énergie du soleil. Et si tu savais le plaisir de cette réponse ! Un plaisir tout simplement électromagnétique. Notre existence est un élancement électrique vers lui. Mais j’en conviens, tu es la plus belle des marguerites, un lustre jaune et blanc au milieu du champ. Et je t’aime.

Son éloge me fit secouer de rire à en perdre trois pétales. Quelle naïveté de chanteur de pomme !

C’est alors qu’un corbeau fonça sur moi en rase-mottes, m’attrapa par le cou et m’emporta jusqu’en haut du ciel. De là, je vis l’ensemble du champ : les autres marguerites, les pissenlits, les mauves, les boutons d’or, la bourrache, les cosmos, la chicorée : la composition tout entière du champ. Dans mon vertige (car coupée de mes racines je perdais peu à peu ma sève), les couleurs du champ se dilataient, les vêtements de chaque brin d’herbe s’effilochaient comme des laines de phosphore, le pollen se dispersait et formait comme une poudre aux couleurs d’arc-en-ciel.

La plus belle fleur ce n’était pas moi, mais tout le champ dans son ensemble.

Le coquelicot, tout en bas, pleurait. Il réussit malgré la distance à compter mes pétales : Elle m’aime, elle ne m’aime pas… J’étais emportée. Mais lui, enfin, savait que je l’aimais, puisque j’avais perdu trois pétales en riant de son sentiment.

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D’après toi, est-ce que Marguerite était heureuse avant que le corbeau ne l’entraîne à la hauteur nécessaire pour voir tout le champ?

Qu’est-ce qui l’empêchait d’être heureuse?

Qu’est-ce qui l’a rendue heureuse dans le bec du corbeau?

As-tu déjà remarqué que la beauté est une découverte et non pas une simple constatation?

 

Faire des pieds et des mains

L’hiver ne lâchait pas. Dehors, il fallait éviter les plaques de glace. Hector revenait de l’étable. Il avait tout nettoyé. Deux heures d’un dur travail. Il avait malheureusement oublié de mettre son pantalon par-dessus ses bottes de caoutchouc. Du fumier était entré. Ses chaussettes avaient l’aspect d’une queue de vache. Il déposa ses deux pieds gelés et sales sur le parquet. Sa femme n’était pas contente. Il ressortit dehors, mais avec un grand bac d’eau chaude. Assis sur un beau tas de neige blanche, il y plongea ses pieds et il les frictionnait avec cœur…

Il se rendit compte combien ses mains aimaient ses pieds, combien elles manifestaient de la compassion pour eux qui avaient froid, et même un empressement à les soulager, comme si les réchauffer leur donnait du bonheur. Et cela lui parut étonnant vu l’énorme parcours que devait réaliser le flux nerveux pour relier ces deux extrémités, ces deux étrangers : les mains et les pieds. Pensons-y ! Les gares, les relais, les bifurcations, les hésitations, les embouteillages, les complications électriques, chimiques, les changements de codes, les interprétations qu’il faut traverser. C’est comme parler à un chinois de Pékin à travers un énorme dédale de connexions, de relais, de traducteurs, de fibres, de câbles… Et tout à coup, l’amour des mains pour les pieds et réciproquement.

  • Non, tu ne mourras pas de froid, disaient les mains aux malheureux pieds.

Et les pieds sentaient que les mains y mettaient tout leur cœur.

  • C’est ensemble que nous vivrons, c’est ensemble que nous mourrons, répondaient les pieds.

Les pieds relaxaient dans les mains, car c’est dans l’intégrité du corps qu’ils allaient à l’aventure de la vie depuis leur naissance.

Hector rentra chez lui heureux de sa découverte. Un jour, se disait-il, tous les êtres humains de la terre ressentiront qu’il est du bonheur de chacun de travailler à l’intégrité de la vie sur terre.

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As-tu déjà imaginé ce que serait la vie si tous les êtres humains s’aimaient et collaboraient ensemble comme les parties de ton corps prennent soin de ton corps dans sa totalité?

Que pourrais-tu faire, dans ta famille, pour aider tout le monde à mieux collaborer ensemble?

Pourrais-tu en faire autant pour ton groupe d’amis?

Que veut dire, selon toi, protéger l’intégrité de son corps?

Que veut dire cette phrase : Mon amie Julie est vraiment intègre?

 

Le combat des yeux

  • Grand-papa, demande Brin d’acier, pourquoi Gros Minet a-t-il le noir des yeux en forme de trou d’aiguille ?
  • C’est pour mieux manger, répondit Hector en riant.
  • Mais on ne mange pas avec les yeux.
  • Un chat commence par manger avec ses yeux. Son chas d’aiguille, comme tu dis, est vertical pour lui permettre d’évaluer avec une précision impressionnante, la distance d’une proie, un petit oiseau, par exemple. Il doit s’approcher sans bruit et à contre vent à la distance précise où il sait qu’il peut l’attraper d’un seul bond.
  • Mais l’oiseau ?
  • Les oiseaux ont une excellente vue. Ils peuvent filer à toutes ailes avant que le chat n’ait atteint la distance où il peut bondir, s’il est trop tard, il peut toujours jouer à la statue. Les chats distinguent mal les choses parfaitement immobiles. Mais, j’en conviens, les chats sont responsables de beaucoup trop de morts d’oiseaux.
  • Et les chèvres, pourquoi ont-elles la pupille, large, rectangulaire, mais horizontale, comme le cheval ?
  • Cela leur permet de voir arriver un prédateur de loin, leurs yeux balaient un large horizon, en plus elles ont une sorte de balancier qui aligne automatiquement l’œil avec l’horizon. Leur vue manque de précision, mais elles voient presque tout le tour de leur tête. Alors, bonne chance, coyote !
  • Mais il y a les clôtures que le coyote peut sauter et pas les chèvres.
  • Tu as entendu le cri perçant de Florence, l’alpaga, si cela ne suffit pas à le faire fuir, quoi d’autre ? Bon alors, à toi de répondre : pourquoi tu me regardes avec des yeux ronds comme des balles lorsque je te demande de faire ton devoir de lecture ?
  • Parce que je suis en colère…
  • Non ! C’est parce qu’il faut faire un gros effort d’attention. Pour lire, par exemple, tu dois fixer une lettre avant l’autre, et aucune ne bouge, elles restent toutes immobiles et donc, sans intérêt pour la petite prédatrice que tu es. En plus, tu n’es pas une chèvre pour que ton œil s’ajuste automatiquement à une ligne horizontale. Et puis, ces lettres, elles ont beau ressembler à l’herbe, elles sont complètement insipides en elles-mêmes…
  • Alors, pourquoi, toi, grand-maman, maman et madame Gagné, mon enseignante, vous me torturez avec ça?
  • Parce qu’au moment où tu décoderas facilement tout ce charabia, je te donnerai des beaux livres et, tout à coup, tu seras à l’intérieur d’un lièvre ou d’un renard, tu pourras bondir dans les bois, tu seras l’oiseau qui plonge de la falaise, et toutes sortes de personnages extraordinaires… Tu auras mille vies. Mais surtout, tu pourras comprendre de l’intérieur ce qui se passe dans l’esprit de tout ce que tu vois maintenant de l’extérieur. Tu auras une clé qui permet d’aller partout sans danger, même au cœur de la jungle, mais avec l’agréable sensation du danger…
  • Je n’ai pas besoin de lire, parce que tu me racontes des histoires, le soir, avant de dormir.
  • Quand je serai vieux, peut-être que je n’aurai plus de bons yeux. Alors, je t’appellerai, et c’est toi qui me liras une histoire. Vois-tu! quand on a commencé à voyager en lecture, le monde est tellement plus grand et plus merveilleux…
  • Je le sais grand-papa! Tu vas mettre ta fameuse phrase : « On ne peut plus supporter un monde sans intériorité. »

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Toi qui lis ces contes, tu dois lire beaucoup. As-tu remarqué la différence entre le monde lu et le monde simplement vu?

Peux-tu nommer quelques différences?

On peut imaginer beaucoup de choses différentes qui se passent dans l’esprit de quelqu’un qu’on observe comme ça par hasard. Observe quelqu’un dans un parc ou ailleurs, et tente d’imaginer à quoi il pense et ce qu’il ressent, mais de façon plausible.

 

Fifille et Brin d’acier

Je pèse six cents kilogrammes, je peux courir à trente-cinq kilomètres à l’heure en portant sur mon dos un homme, son bagage et toutes ses idées folles. Attelé à un chariot, je tire des charges à faire éclater les chemins de terre. J’avale vingt kilogrammes de foin, minimum, par jour. J’hennis et je m’ébroue. Je suis une jeune femelle ongulée. Devinez mon surnom?

Fifille! Vous avez bien entendu! Et l’auguste personne qui m’appelle ainsi mesure à peine un mètre lorsqu’elle est debout, elle me parle comme on parle à un bébé, en faisant des moues avec sa binette ronde comme la lune. Avec ses cheveux bouclés en pelures de carotte, elle ne fait pas très sérieux. Elle s’appelle « Brin d’acier » et vous allez comprendre pourquoi.

À partir du balcon de la maison, elle saute sur mon dos comme un chat. Avec une lanière de cuir qu’elle attache de chaque côté de ma bride, elle me dirige jusqu’à la forêt. Là, vit un énorme serpent presque noir qui réfléchit toutes les couleurs métalliques tellement il est luisant. Si vous ne savez pas garder vos distances, c’est la mort assurée. Il se contorsionne entre les arbres. Du plus loin qu’on regarde vers sa queue, on ne la trouve pas, du plus loin qu’on regarde vers sa tête, on ne la trouve pas. À vrai dire, il n’a ni queue ni tête. Au printemps, il écume. Après la pluie, il se gonfle. L’été, il se fait petit, mais même alors, je ne pourrais pas bondir au-dessus de lui sans qu’il m’engloutisse.

Du talon, la petite m’ordonne de lui marcher sur le corps, ce que je refuse évidemment. Elle insiste, je me braque. Elle me talonne le flanc, je me retourne complètement. Elle me ramène, je bondis de côté entre deux gros sapins. Elle me fait tournoyer sur un côté puis sur l’autre, et me voici à nouveau en face de la bête. Je me cabre, retombe sur mes pattes avant, la petite me colle au dos comme une sangsue.

Nous restons de longues minutes devant le monstre, volonté contre volonté. Des entrailles de la bête surgissent des crocs, des yeux bridés, des gueules, des égorgeurs de toutes les espèces. Mon cœur se met à claqueter comme une batteuse à grains, je me cabre, je fais demi-tour. La petite est encore là, sur mon dos. Elle m’arrache presque la crinière. Frappant du pied gauche et tirant sur la lanière droite, elle lance un cri qui me retourne bout pour bout. J’ai maintenant la tête du côté du monstre, à un mètre de lui.

La petite saute en bas en tenant fermement les guides, et qu’est-ce qu’elle fait? Elle met les deux pieds dans le ventre du serpent qui soudain s’apaise. Elle avance sans la moindre crainte, sans la moindre hésitation. Elle me jette un regard joyeux et totalement convaincu. Sans réfléchir, j’avance le sabot. C’est de l’eau. Juste de l’eau, comme j’en bois tous les jours à pleins seaux.  J’y plonge le museau, j’en siphonne une gorgée. D’un bond, la petite se retrouve sur mon dos et nous traversons doucement la rivière. Je n’avais jamais été de l’autre côté, mais c’est si beau, un champ criblé de marguerites et de coquelicots…

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Pourquoi, selon toi, les chevaux ont-ils généralement peur des surfaces luisantes?

Il y a des peurs, comme celles-là, qui sont inscrites dans notre corps depuis des générations, il t’arrive sans doute de les ressentir, est-ce que tu peux en nommer quelques-unes?

As-tu trouvé un moyen de surmonter certaines peurs? Donne-moi un exemple.

 

Ah! La vache!

— Tiens-le pour dit, Hector, le deuil d’une vache dure trois jours complets. Elle ne doit pas entendre son veau l’appeler. Le quatrième jour, elle te donnera son lait volontiers.

Le voisin était affirmatif. Hector gardait un doute. Pâquerette n’était pas n’importe quelle vache, mais une vache irlandaise.

Le veau avait bu son trois jours de colostrum. Hector le laissa un jour de plus avec sa mère. Ensuite, il amena le veau dans le garage, le caressa un peu et sortit en douce. Après quelques minutes, le veau pleura. Immédiatement, Pâquerette lui répondit : « Je suis ici, viens me rejoindre. » Que faire? Hector installa une radio dans le garage, sélectionna un poste musical, monta le son à quelques décibels au-dessus de la voix de Pâquerette, lui donna du lait… Il se tut.

À la fin de l’après-midi, il fallait traire Pâquerette. Hector installa la chaudière, lava le pis. Tout allait bien. Il commença la traite. Paf! Un coup de queue bien juteux en pleine figure. Seigneur! C’est vrai, il faut attacher la queue. Ce qu’il fit. Il se réinstalla, le lait jaillit. Il soulageait la vache. Il était content. Agitée, Pâquerette mit le pied dans le seau. Impatient, Hector la traita de vache. La vache irlandaise possède de très courtes pattes. Hector était plié en deux. Pâquerette retenait son lait. Après un litre, plus rien. Bon! tant pis pour ton pis, c’est toi qui souffriras. Clac! La vache venait de mettre à nouveau le pied dans la chaudière. Hector reçut du lait en pleine figure. Il se maîtrisa.

Le lendemain matin, le pis de Pâquerette était si gorgé et si douloureux qu’elle ne voulait pas se laisser toucher. Il fallait pourtant la soulager. Hector attacha la queue, enduit ses mains de graisse à traire, inspira une bonne dose de patience… Un jet, deux jets. Paf! Un coup de pied en pleine figure. La vache écrasa les lunettes tombées dans une bouse…

‑ Tu n’as pas le choix, répondit le voisin au téléphone. Si tu lui redonnes son veau, oublie le lait. Si tu ne la trais pas, oublie ta vache, elle mourra.

La guerre! Hector s’équipa de son casque de bûcheron, d’un épais manteau de cuir et d’une corde. Il réussit à attacher les pattes arrière. Il s’installa. Prit tout son temps. Tira quelques bons jets.

‑Tu vois, je te soulage.

La riposte arriva par l’une des pattes avant. Le casque encaissa le coup. Hector ne put retenir une bonne taloche, mais frappa l’os iliaque de la vache. Ce qui lui fit très mal. La vache vagit du plaisir de sa vengeance.

Le combat dura encore cinq traites. Hector survécut. Le quatrième jour, Pâquerette était si triste, si déprimée, si endolorie, qu’elle ne put résister. Hector recueillit huit litres du précieux liquide. Le dixième jour, il fit entrer le veau dans l’étable. Pâquerette le regarda longuement, comme si une nouvelle bête venait d’arriver à la ferme. Elle leva son museau pour le sentir. Lui, craintif, se collait sur Hector qui l’avait nourri tout ce temps. Pâquerette resta longtemps silencieuse, et plongea finalement la langue dans son foin.

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Selon cette histoire, combien de temps dure le lien d’attachement d’une vache pour son veau, à partir du moment où elle n’a plus aucun contact avec lui?

Si je te demande quel est le « prix » d’un litre de lait que l’on retrouve dans une épicerie, est-ce que tu peux me nommer un prix qui n’est pas en argent?

Nomme-moi quatre ou cinq aliments qui proviennent directement de la générosité des vaches?

 

J’ai tué ma vache

La sœur de Pâquerette s’appelait Cabotine-vache, dite La Cabotte. Elle était stérile. Hector, le fermier, ne pouvait se permettre de nourrir une vache sans veau ni lait. Que faire? Le voisin était chasseur et possédait un bon fusil. Hector se résigna. La bête fut froidement abattue devant ses yeux. À ce moment-là, à cause du choc émotif, Hector fut transformé en robot. Il aida le chasseur à travers des bras devenus mécaniques. C’est comme s’il téléguidait ses membres sur un écran d’ordinateur. Après trois heures, les grosses pièces de viande étaient suspendues dans la chambre froide. Cinq jours plus tard, les paquets étaient préparés sous vide, le congélateur rempli.

Le temps passa. Hector reprenait peu à peu possession de ses membres et refaisait l’intégrité de son corps. Il recouvra son cœur et ensuite, sa pensée. Il entendit sa tête parler : « L’animal qui donne sa vie pour nourrir un être humain vivra à travers lui ». Cette parole amérindienne lui parut un peu injuste. C’est vrai, lorsque tout aura été mangé, toute la vache aura été transformée pour devenir une partie du corps des mangeurs. Dans la vie, il n’y a que des transformations… Mais La Cabotte n’est plus La Cabotte, on ne la voit plus manger son herbe dans le champ.

Quelque temps plus tard, Hector, son épouse et plusieurs enfants mangeaient dehors à la grande table à pique-nique. Arrive soudain une voisine.

‑ Pourquoi as-tu tué ta vache? lança la dame à la figure d’Hector.

Hector avala le coup. Ne répondit rien. C’est à lui-même qu’il parlait. Ce n’est pas moi qui ai inventé cette loi : la vie étale les plantes au-dessus de la terre arabe, les herbivores viennent manger plantes, les carnivores dévorent les herbivores, les super-prédateurs engloutissent les carnivores, et enfin, les charognards du ciel et de la terre viennent manger les cadavres pour que s’accomplisse tout le cycle de la vie. Certains disent : « Je ne mangerai pas de viande parce que je ne suis pas un prédateur, et en plus, il y a trop d’êtres humains et pas assez de terre arable pour nourrir tout le monde avec de la viande. »

Après un long silence, Hector dit à la voisine :

‑ Je n’ai pas tué ma vache de gaité de cœur, et je n’étais pas pour la jeter sur le tas de fumier, ou simplement l’enterrer.

Les enfants restèrent silencieux. Puis Sandrine, la plus vieille du groupe, réagit :

‑ C’est pour ça qu’on ne veut pas y penser quand on mange du pâté chinois ou des boulettes de viande. On ne veut pas avoir de remords de conscience.

‑ Moi, j’y pense, riposta le plus jeune. Depuis que La Cabotte n’est plus, j’y pense maintenant.

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C’est une loi de la vie que les carnivores mangent les herbivores, mais que penses-tu de manger les animaux qui sont nécessaires au fonctionnement d’une ferme écologique où leur fumier est nécessaire pour nourrir la terre, sans compter le lait qu’il donne?

Cependant, quel est ton point de vue vis-à-vis d’un régime alimentaire, devrions-nous manger beaucoup de viande, très peu ou pas du tout?

 

Un moucheron en soi

Il y a très longtemps, au pays des dinosaures et des baobabs, toutes les familles de plantes et de bêtes se réunirent pour fêter la fonction de manger, je veux dire : la circulation des êtres vivants dans les êtres vivants. La terre allait exploser de vie, et pour éviter le drame de la surpopulation de certaines espèces au détriment de d’autres, les êtres vivants étaient assignés à se manger les uns les autres. Ainsi chacun s’enrichissait de tous et tous s’enrichissaient de chacun. Il convenait de fêter ce coup de génie par un gigantesque banquet.

Au milieu des festivités, une grenouille se leva :

– Nous sommes si contents, je dois le dire, j’avale tous les insectes et leurs expériences et en retour je me fais digérer pour enrichir mes amis de mes plus grandes découvertes. Mais tout tourne si rondement que je me demande : qui se pose des questions maintenant?

– Personne, répondirent en cœur les dinosaures sans s’étonner.

– Alors, continua la grenouille, si personne ne se pose de questions, qui pensera maintenant à ajouter quelque chose de vraiment nouveau à la vie?

Tout le monde resta bouche bée. C’est le baobab qui répondit :

– Il faut inventer un animal qui ne pourra pas être satisfait comme nous le sommes. Alors, lui, il se posera des questions et ajoutera de la nouveauté.

– En conséquence, il faudrait lui cacher la connaissance, répondit le serpent. Car s’il possédait la connaissance, il trouverait tout de suite les solutions dans ce qui existe déjà, il ne se poserait pas de questions, et il n’inventerait rien.

– Alors, dis-nous où cacher le secret de la connaissance, demanda la grenouille.

Silence complet. Il n’y avait aucune place, ni dans les forêts les plus denses, ni dans le fond des océans, ni dans les nuages, le soleil ou la lune où l’on pouvait cacher la connaissance. Tout, absolument tout chantait la connaissance. Chaque petite cellule de vie connaissait parfaitement ce qu’elle devait faire. Dans l’organisation d’un seul arbre, il y a des Himalaya de connaissances.

Le moucheron le plus petit du monde leva la patte pour parler.

– J’irai, moi, au fond de cet animal nouveau en emportant avec moi la connaissance. Il ne pensera jamais chercher à l’intérieur de lui-même le secret de la vie. Il sera bien obligé d’inventer, inventer la justice, car elle n’est pas très forte chez nous, inventer la bonté, car nous en manquons, inventer une vie plus douce, car la nôtre est dure et parfois cruelle, développer de l’intérêt pour les individus, car la vie ne semble pas avoir de pitié pour les individus. Il ouvrira une voie nouvelle. Et s’il tarde trop, je le piquerai, je le chatouillerai de l’intérieur, je lui bourdonnerai dans les oreilles.

Quelques mois plus tard, on vit accoucher dans une plaine, une guenon plutôt minable. Elle eut beaucoup de mal à mettre au monde son petit, car il avait une tête trop grosse. Il n’avait pas beaucoup de poil, était rabougri, anxieux et pleurnichard. Malgré sa hideur, la mère lui donna son lait.

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Selon toi, quelle sorte d’animal est l’être humain, que peut-il apporter de neuf à la nature?

S’il peut apporter quelque chose de mieux, peut-il aussi aggraver la situation de la nature?

Toi, que penses-tu faire un jour pour améliorer les conditions de vie de ceux que tu aimes?

 

La grive des bois

Voici l’histoire d’un petit bonhomme ailé au ventre picoté, pesant la moitié d’une pomme. Il peut parcourir des milliers de kilomètres en quelques semaines pour suivre les saisons. Il chante sa joie et sa gratitude dans des ritournelles charmantes et parfois audacieuses.

Peut-être appelle-t-il une compagne? On le dit. Alors pourquoi ne vient-elle pas?

Il s’appelle Grison Boisvert, surnommé Le Joyeux. Il en met sans doute un peu trop. Il l’imagine belle. Il l’imagine charmante. Il la louange. Il n’en démord pas. Il diminue ses chances par trop de vaillance. Son chant résonne, son chant claironne. Tout le monde danse, saute, frétille. Mais elle ne vient pas, car il chante sa gloire plutôt qu’il ne l’invite.

Après la danse, on discute, on dit qu’il doit être bien triste pour reprendre toujours le même thème aussi joyeux, ou bien il se trompe lui-même et ne s’avoue pas sa défaite. C’est sans doute pour cela qu’après la fête, il reste seul dans ses illusions, toujours aussi joyeux, le naïf. Des couples se forment autour de lui. Ils vont se coucher dans leur nid. Mais lui, reste seul dans l’écho de son chant.

Il recommence même de nuit, il ne laisse jamais le silence retomber complètement nu et froid dans la noirceur. Il projette son chant et son chant revient sur lui, il fabrique sa propre atmosphère, et son monde reste vert et chatoyant. Même les gouttes de pluie ajustent leurs vêtements à son bonheur.

Arriva pourtant un jour où il se tut.

Ce jour-là, une grosse averse s’appesantit toute la journée et jusqu’à tard dans la nuit. Les arbres eux-mêmes ployaient de tristesse par toutes leurs branches. Mais tout le monde tendait l’oreille, chaque feuille tendait l’oreille, et les myrtilles aussi, et les fruits des quatre-temps, et même les limaces, les fourmis, les chenilles et les papillons. Il manquait quelque chose d’absolument nécessaire, on allait tous mourir d’ennui, quand soudain, une femelle grive y alla de sa ritournelle.

Personne n’avait jamais entendu cela auparavant. Elle répondait à Grison Boisvert.

Pour la première fois, une joie qui n’était pas la sienne fit en lui une joie qui devint la sienne. Et dans cette résonnance, toutes les nuances du vert s’illuminèrent. Il n’était plus possible de retomber dans les temps anciens, noirs et opaques, où le malheur se satisfaisait de lui-même. Vraiment, Grison Boisvert avait été l’inventeur de son bonheur.

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Est-ce qu’il t’arrive de travailler à être heureux?

Qu’est-ce qu’on peut faire pour cultiver le bonheur en soi et autour de soi?

Quelqu’un qui arrive à être heureux a-t-il plus de chance de se faire de bons amis qu’une autre personne qui cultive la tristesse et l’ennui?

 

Fifille et le gros bouleau

Le garrot en équerre, le cou incliné, sa grosse tête disparaissait dans l’herbe haute qu’elle ne broutait pas. La jument triste, d’un jour si triste, restait immobile loin de son amie Brin d’acier. Hector l’avait attachée là à l’aide d’une corde de chanvre ridicule qu’il avait trouvée sur place. Le vieux bouleau qui retenait la corde à son tronc massif n’allait certainement pas dénoncer la fragilité de l’attache.

La récolte était presque terminée, les arbres jaunissaient, mais l’après-midi était si chaud, qu’on se baignait à la rivière.

Fifille, la jument, les entendait rire, mais n’entendait pas à rire elle-même, car Brin d’acier était partie en vacances chez son papa à Notre-Dame-du-Portage, au bout du monde. La jument était donc tombée dans son état d’âme éplorée : ennui, monotonie et mélancolie. Elle suçait son malheur avec grand soin. Elle imaginait Brin d’acier, là-bas, courir les battures, effaroucher les canards, s’éclabousser de boue, se rouler dans le sable, et elle, grosse bête sans intérêt, si loin, si seule…

Le vieux bouleau toussota en interpellant Fifille.

– T’aurais pas le museau un peu trop collé dans tes pensées?

– Je ne te demande pas ton avis, lui lança la jument, qui voulait absolument rester en paix dans son bougonnement et ses images noires.

– Bon, je me tais… Oh salut! toi, mon ami Grison Boisvert. Belle journée n’est-ce pas!

L’oiseau était venu prêter compagnie au bouleau. C’étaient deux bons amis. Leur gai bavardage exaspérait Fifille. De connivence, ils se turent. Et les rieurs qui pataugeaient dans la rivière aussi. Même le vent s’arrêta de chuchoter. On aurait dit que tous s’étaient donné le mot pour conspirer avec le silence et le rabattre sur la jument.

N’ayant plus rien à combattre, Fifille s’enfonça dans sa mélancolie jusqu’à fléchir des deux genoux et s’effondrer en pleurs dans l’herbe.

Elle imaginait son amie de trois pommes monter sur son cou, prête à l’aventure. Fifille se redressait pour lui donner de l’aplomb… Mais au moment où Fifille allait prendre conscience de son absence, juste avant, elle vit la stature majestueuse du bouleau, les bras levés dans une flambée de feuilles, et Grison transformant dans sa chanson toutes les couleurs de l’automne. Dans les yeux de Fifille, cela faisait danser le bleu du ciel dans la rouille du feuillage. Et c’était bien les cheveux de Brin d’acier pris dans les électricités du firmament. Une apparition, Brin d’acier plus grande qu’un arbre!

C’est à cet endroit, à ce moment-là de ce jour-là, juste après l’écroulement lamentable de son humeur, que Fifille découvrit que ses yeux étaient les véritables organes du bonheur. Oui! les organes du bonheur dans la mesure où ils savaient associer les merveilles de son imagination avec les beautés véridiques de la réalité.

Alors, Fifille se redressa, se leva debout, tira sur sa corde improvisée qui se cassa d’un seul coup et s’en alla se baigner avec les autres. Brin d’acier occupait maintenant la place forte, puisqu’elle était sur le pont, au-dessus de la rivière, tel un pied d’arc-en-ciel tendu jusqu’à Notre-Dame-du-Portage.

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As-tu déjà remarqué qu’il est très difficile de changer sa mauvaise humeur en bonne humeur?

As-tu trouvé un truc pour y arriver?

Qu’est ce qui a permis à Fifille de changer son humeur?

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