Contes du pays d’en bas

Contes du pays d’en bas

Jean Bédard

2017

Le clos d’en bas

Depuis très très longtemps, il existe sous nos pieds un pays dédaigné, un pays vraiment très bas, un pays si bas qu’il faut se pencher, se contorsionner, abandonner son chapeau, ses vêtements trop beaux pour l’apercevoir. Il faut quitter le pays qu’on a installé sur le dessus, le pays qu’on a construit pour rouler sur des pistes bien lisses et s’élever en ascenseur jusqu’en haut des honneurs.

Ah! Ce qu’il a fallu de rêves, d’idéaux, d’histoires fantastiques, de combats épiques, de prouesses techniques pour élever le pays d’en haut, et en plus, le barder des écrans brillants qui le réfléchissent et le nourrissent de lui-même. Les contes qu’on y raconte sont remplis de dragons, de pouvoirs magiques, de miroirs bavards, de maisons volantes, de trains qui rampent, d’avions stratosphériques, de guerriers aux mille vies.

Néanmoins, pour celui qui est tombé en bas sur le dos ou sur le ventre, dans le pays des arbres aux feuillages bien ordinaires, le pays des branches, de l’herbe et des animaux, c’est le pays d’en haut qui apparaît terriblement ennuyant. Au bas du clos, les poules font des œufs qui ne comportent aucun code-barres ni étiquette bio. Et pourtant, tous les laboratoires d’en haut sont encore incapables de percer le secret d’une poulette de quelques jours picorant sa nourriture dans le bas du clos. Il s’y passe des choses si étonnantes qu’elles feraient pâlir l’imagination de Steeve Jobs si on les observait. Les contes qu’on y raconte nous approchent de si proche qu’on croirait toucher quelque chose qui est là pour vrai.

J’ai entendu dire que vivent, ici et là, des vieux paysans qui ont remonté des petites histoires qui viennent du bas du clos. Ce sont comme des glissoirs jusqu’au pays d’en bas. Ils disent même que si un jour 10% de la population se retrouvait cul sur terre, la planète pourrait à nouveau respirer l’air frais.

J’en ai recueilli quelques-unes sous des thèmes qui n’ont pas plus d’importance que la vie. Et je me suis dit que, vu leur peu d’importance, elles n’apporteraient rien de mortel à mes enfants et à mes petits-enfants.

Puisse un jour arriver sur terre une génération réparatrice de dégâts.

 

Établir des liens

 

Hector de la cravache et son vieux cheval

 

Les liens qui durent n’ont pas besoin d’être durs.

 

Je suis un vieux cheval. J’ai un bon maître. Je n’ai rien à me plaindre. C’est juste que…

L’autre jour, nous revenions du bois, j’avais tiré une bonne trentaine de troncs mal ébranchés, lourds et tordus, et encore une fois, par habitude, je le sais, il me donne trois ou quatre coups de cravache pour m’encourager, pour accélérer, et pour finir en beauté. Ensuite, au box mon ami! La ration de foin. Vlan! la porte. La nuit.

Pas un mot doux ou gentil, pas un geste tendre ou sensible, que le nécessaire…

Est-ce que j’ai dit « l’autre jour »? Mais c’est tous les jours. Hector est très occupé… J’exagère, il y a les carottes d’automne, l’avoine du temps des fêtes, et les tapes dans le cou qui sentent la fermentation, les jours où c’est sa fête à lui. Mais la cravache, il n’oublie pas. La cravache, c’est tous les jours.

Elle éclate dans les mots : « Tu pourrais faire mieux. » « J’ai dit hue, tu fais dia. » « Traîne pas les sabots. » « Remonte la tête » « Plus vite. » « Arrête un peu. » « T’es sourd, ou quoi! » Et lui, il n’entend rien.

C’est à Fenouil, la chèvre, que je parle. Elle a de grandes oreilles. Elle mastique. Elle bêle et chiale dès qu’elle l’entend sortir de la maison. Mais il ne va pas plus vite. Il fait à son habitude. Il entre triste et préoccupé, Hector à la cravache, la tête dans son nid de soucis. C’est le ciel qu’il vise sur mon dos.

Ce n’est pas qu’elle fait si mal sa cravache, le bruit l’emporte sur le coup, elle est juste à contre temps, répétitive mais mal rythmé comme le claquement d’une tôle sur le toit : une arracheuse de paix, une cisailleuse d’affection. On dirait une crécelle dans le chant des bruants.

Ça fait que je suis fatigué. J’ai une patte qui tremble. J’ai presque trente ans. Les nuits où ma litière est propre, alors que les mâchoires de Fenouil se sont enfin immobilisées, je me couche de mon long, la tête dans la paille, les yeux grands ouverts dans l’obscurité.

Sentez-vous les pommes sous la neige? Les sentez-vous! Odeur subtile.

C’est ma vie sous la solitude. Tant d’occasions perdues.

 

On a tous un gros minet en soi

 

S’il y a un grand défi, il consiste conjuguer la multiplicité de nos impulsions afin de pouvoir répondre à nos désirs les plus décisifs.

 

Moi, Gros-Minet, le chat, pour l’essentiel je dors sur mon divan ou si, je peux, sur les cuisses de madame la locataire. Je n’ai rien à faire. Mais parfois, je m’éveille. Alors, je m’étire et me roule sur le dos les pattes en l’air. Je bondis sur le cadre de la fenêtre.

Là, je regarde le monde. Les feuilles tombent. C’est l’automne, la cour est abandonnée. Les balançoires sont vides. Seul cinq ou six bruants des neiges, bien naïfs, tournent autour du pommier en virevoltant d’une branche à l’autre. C’est très joli. Ils nichent dans le champ nord près de la voie ferrée. Je les ai aperçus à plusieurs reprises au cours de l’été. Aujourd’hui, les arbres sont nus, les enfants ne viennent plus, on ne voit plus que les bruants sautillants, blancs et brillants, telles des guirlandes de Noël. J’en deviens fou.

Ils font des tiou-tiou-tiou sifflés et parfois des brrr-brrr-brrr ronronnants. Avec eux, l’hiver ne sera pas ennuyant. Quel plaisir de les regarder!

Vu la saison, avant même la barre du jour, madame la locataire me pousse dehors dans le froid. Je le sais bien, elle veut que je me gave des souris qui se cherchent un logement pour l’hiver. Mais je n’aime pas le goût des souris, c’est amer et ça gigote dans ma gueule. Et puis, j’ai mon pâté toujours bien gélatineux près de la porte.

À contre vent et à pas feutrés pour ne rien déranger, je vais donc du côté des bruants. Il fait encore nuit. Arrivent les premiers rayons. Les bruants s’activent, picorent des restants de pommes. Ils sont si joyeux et si beaux.

Je m’approche, complètement captivé. Leurs mouvements synchronisés de ballerines, jupes en l’air, me fascinent. Un vrai carrousel. Leur tête brune, des raies sombres sur le dos des ailes, le ventre blanc si moelleux et si doux… On dirait des petits bols de lait chaud. Je ne peux plus les quitter des yeux.

Je suis au garde-à-vous. Hypnotisé. Et au moment où je m’y attends le moins, vlan! griffes devant, toutes mes canines ont bondi vers l’un d’eux, le plus petit et le plus malhabile. Non! pas vers lui, mais à l’endroit précis où il se dirigeait, si bien qu’il s’est jeté de lui-même dans ma gueule. Je n’ai rien pu faire d’autre que de le déchiqueter pour l’avaler.

Maintenant, je regarde par la fenêtre, cette fois, la cour est tout à fait abandonnée. Pas un seul oiseau n’ose plus s’aventurer. Il n’y a plus rien à voir ou à aimer. Tristes sont les jours. La partie tendre de mon cœur pleure aux pieds du tueur qui s’est imposé.

 

Bécassine de Noël

L’espace est grand lorsque le rêve est immense.

Je dois absolument raconté ce qui m’est arrivé cette semaine. Je suis l’ânesse de la ferme d’Hector, un bonhomme très occupé et un peu renfrogné. Mais je ne suis pas d’ici. Je suis né sur une ferme de bovins, je vivais dehors à l’année. J’étais crotté, assez mal nourri, mais, avec ma mère, je gardais les veaux du printemps contre les attaques des coyotes. C’était l’aventure sur les grands pâturages : le guet, le dépistage le nez dans la neige, les courses folles. J’écorchais les oreilles de la forêt de mon braiement de tonnerre. Le coyote qui n’avait pas compris était pilonné de ruades. Quel beau métier! L’aventure au quotidien!

Chez Hector, c’est la vie bourgeoise. On rentre le soir à la chaleur de l’étable, on a du foin à volonté, de l’eau tiède, la sécurité… On s’ennuie à mourir, car monsieur n’a pas le temps de nous promener. D’accord! Il a essayé une fois avec moi. Il voulait aller à la mer, moi, j’allais à la montagne. Nous n’avons été nulle part, car Monsieur est trop têtu, il n’a pas cédé.

Alors voilà ce qui est arrivé. Il faisait nuit, et même nuit noire, pas de lune. Marianne, une mendiante qui vient parfois nettoyer les box, est entrée discrètement, sans bruit. J’étais sur mes gardes, tout le monde dormait. Elle alluma discrètement une petite lampe de poche. Elle était encore plus ronde que d’habitude, elle se tenait le ventre. J’ai compris tout de suite qu’elle n’avait pas d’étable, et qu’elle était venue pour mettre bas.

Je n’avais jamais entendu une femme donner naissance. C’est comme braire, mais aux cinq minutes et pour l’éternité. Tout le monde s’est réveillé dans l’étable. On fêtait chez les maîtres, personne n’est venu de ce côté. Marianne était là au milieu de nous, gémissante, et l’enfant a finalement jaillit sur la paille, juste devant moi. Ah! Ce que c’est laid un bébé humain! C’est tout plissé et gris, c’est incapable de se tenir sur ses jambes même après une heure. Ça hurle comme une chevrette et ça grelotte comme un caneton. Je me suis approché, et je lui ai soufflé ma chaleur. Il m’a souri.

Et soudain! Il était grand, frisé, vêtu d’une peau de brebis. Je le suivais. Il faisait très chaud. Nous montions une colline nue, pierreuse, désertique. Il bifurqua, pris une sente qui longeait une falaise. Nous arrivâmes à un immense plateau. Là il y avait une centaine de veaux qui pâturaient une herbe jaune et à travers eux, maman! Le jeune homme me dit : «  Prends soin de ce troupeau, les loups sont aux aguets. Regarde là-bas, c’est ma cabane. » Il me laissa là et repartit.

Je lançai un braiement à tout fracasser à maman. Elle courait vers moi. Des loups hurlèrent dans la montagne. Ils n’avaient qu’à bien se tenir…

Et puis le soleil se leva. Tout était silencieux dans l’étable. Plus de Marianne ni de bébé. Hector entra. Il alla porter du foin dans le clos. Le cheval et les chèvres sortirent, mais moi je reniflais la paille. Hector me cravacha pour que j’aille avec les autres. Il ne comprenait rien. Je pointais du sabot une tache de sang dans la paille. Il ne regardait même pas. Il frappait, mais c’était inutile. Il referma la porte en criant : « Tant pis pour toi, oublie le foin pour aujourd’hui, j’ai autre chose à faire, c’est Noël, et je n’ai même eu le temps d’installer la crèche en plâtre. »

 

Djo mon amour

On parle d’écologie comme s’il s’agissait d’échanges dans l’espace,
mais n’est-ce pas plutôt une manière de traverser le temps?

Deux mille six cents livres de muscles, Djo, le Belge à la crinière blonde, est arrivé hier, au crépuscule. Tout mon corps a tremblé. J’ai su immédiatement que c’était le mien.

Les préparatifs m’avaient intriguée. Hector avait agrandi la porte sud de l’étable, renforcé les clôtures, ajouté des chaînes à la dalle d’attelage. Il avait construit un grand box, installé une porte d’acier, acheté un gros traîneau.

On m’appelle Fifille, jument unique de la ferme. Hector avait vendu ma fille l’automne, elle n’avait qu’un an et demi. J’avais pleuré, gémi, couru à en perdre le souffle. Ensuite, j’ai boudé sous le vieux pommier sauvage. J’ai mangé des pommes à me rendre malade. Hector allait réagir. Un cheval viendrait…

Et maintenant, Djo est dans le box, à deux mètres de moi. Il fait nuit, je l’entends respirer. Son haleine est un champ de trèfle, l’odeur de sa fourrure est comme un labour au printemps, le silence sous ses sabots ressemble à celui qui vient après une tempête. Il est comme une montagne, un volcan au repos. J’ai des vertiges et des chaleurs. Mon cœur s’est déréglé, j’ai peine à respirer, mais quand l’air entre, des étoiles percent des trous dans la nuit. Je me suis avancé le museau, il s’est avancé le museau, et nos lèvres se sont touchées.

Une semaine s’est envolée dans la poursuite l’un de l’autre, à défoncer les lames de neige, à nous rouler sur le dos, à nous mordiller le garrot.

Dimanche, vers onze heures, Hector harnache Djo. Tout va bien, Djo est fier et habitué au travail. Hector prend son temps. Il accroche les traits au gros traîneau. Soudain, on entend siffler au loin, rien d’impressionnant. Djo tourne les oreilles à l’arrière et à l’avant, puis il les couche à l’arrière et se raidit. Hector tente de le calmer. Rien à faire, la panique emporte les muscles, l’équipage part à l’épouvante, laissant Hector soudé au sol, paralysé d’étonnement. Djo fait trois grands tours du champ dans un nuage de neige et se précipite vers l’étable. Il fonce sur la barrière d’acier qu’à la dernière minute Hector avait refermée. Il ne voit plus rien. Il s’entrave dans les barreaux d’acier, et le voilà par terre, emmêlé dans ses attelages, d’un seul coup calme et apaisé comme si rien ne s’était passé.

Le lendemain, Hector décide de simplement le promener en laisse pour étudier ce qui se passe. Mais au premier bruit étrange, Djo panique. Hector a juste le temps de lui lancer son chandail sur les yeux et il le ramène difficilement à la maison.

Hector a retourné le grand fou à son propriétaire. Djo avait sans doute subi un grave traumatisme. Hector n’était pas de taille à le réhabiliter.

Le box est vide maintenant. On m’a arraché la moitié du corps, et l’autre est à court de sang. Je ne suis pas capable d’avaler ni grain ni foin. La nuit m’écrase comme un manteau de plomb.

Je n’y comprends rien, malgré la douleur mortelle, mon cœur fait encore un battement, et puis, silence, un autre battement. Il continue comme s’il ne savait pas que le monde s’est écroulé. Alors je décide de m’en aller avec lui.

Nous sommes deux, le battement et moi, un fil si léger qu’on ne peut le casser. Où allons-nous? Je ne sais pas.

Je ne suis plus seule.

 

La chevrette ambivalente

De grandes décisions sont prises par le peuple !

Hector jette un casseau de foin dans le fond du box. Maman se précipite, fouine et farfouille, attrape des brins et mâchouille. J’approche, ça sent vraiment bon, je tâte avec ma langue, c’est piquant. Je mâchouille un brin qui semble plus tendre que les autres. C’est amer cette chose-là. Tiens! Maman se tient tranquille, tout occupée à son herbe. Si j’en profitais pour une petite tétée. Humm! Que c’est bon! Mais finalement je n’ai pas très faim.

Hector ouvre le box et s’approche.

‑Vient ma petite chevrette!

Ce n’est pas son habitude… Encore une piqûre de vitamine, sans doute! Vite derrière maman. Il s’assoit dans la paille et ne bouge plus. Que tient-il dans sa main! C’est peut-être bon à goûter! Allons sentir. J’approche. Hector reste immobile. La petite boîte noire ne sent rien. Lui, il sent aussi mauvais que d’habitude, une odeur tellement étrangère à l’étable.

Oups! Il avance la main. Je recule. Il s’immobilise, j’approche. Un flash sort de la petite boîte noire. Hector semble content. Il reste là. J’avance. Je recule. C’est comme si j’étais divisée en deux : fuite et curiosité, peur et attirance. Lorsque je m’observe, voilà ce que je remarque : plus le geste d’Hector est rapide, donc imprévisible, plus mon cœur bondit et, d’instinct, je sursaute et recule. Hector de son côté se rend compte de mon émotion et se transforme en statue. Alors, c’est plus fort que moi, une sorte de pitié monte lentement en moi. Je regarde sa main, et je sais bien qu’il veut me caresser, mes poils sont si doux. Je suis d’accord de lui offrir… Mais s’il venait à m’attraper une patte, je ne pourrais plus fuir. Il pourrait sortir une aiguille de sa poche et me piquer avec ses maudites vitamines.

Le plus étrange, c’est l’émotion à mi-chemin, le mélange parfaitement égal d’attirance, de peur, d’attention sur la ligne où je pourrais aussi bien bondir à reculons que m’approcher un centimètre à la fois. À vrai dire, je me rends compte que chacune de mes émotions est en réalité un mélange de plusieurs émotions. Et si je prends la peine de me démêler, il y a presque toujours au moins deux pôles, l’un qui vise à me distinguer, l’autre qui vise à me fondre. Par la peur, par exemple, je cherche à me protéger de l’emprise possible d’un autre, mais par la curiosité, je tends vers l’inconnu pour sortir de l’ennui. Le recul est rapide, l’avancement est lent et prudent.

En réalité, sous les émotions, il y a sans doute quelques grandes idées : se séparer pour se conserver intacte, s’unir pour s’élargir dans le monde.

Je viens peut-être de comprendre les étranges mouvements politiques de l’être humain : le retranchement rétrograde mû par la peur et l’insécurité, le si lent appel de la curiosité lui permettant de s’adapter à ce qui vient vers lui. Imaginez-le au printemps, le pauvre, lorsqu’il sera chassé de force de sa vieille étable à cause d’une surchauffe climatique irrespirable !

 

Sortir du système

 

Au régiment

Le principe des liaisons à égale distance a pour propre d’engendrer les plus grandes inégalités.

Au royaume des fourmis en régime de guerre, on entend souvent crier : « À mon commandement, à vos places. Partez, 1, 2, 1, 2, 1, 2… Restez à égale distance, obéissez. » La colonne avance, chacun reste à équidistance de son voisin, imitant les pieds, les bras, la tête et la grimace. Ce qui occupe l’attention. Tant mieux, car il n’est pas utile de réfléchir puisqu’il s’agit de détruire. Arrive cependant le moment où il faut construire.

Au royaume des fourmis en régime de production, la consigne reste silencieuse, mais assez semblable : « Que chacun reste à égal rythme. Observez votre voisin de droite, observez votre voisin de gauche, gardez le rythme. » Et frappe et pousse, et visse et colle… Ainsi s’accumulent tous les produits. Arrive alors le moment où il faut écouler les marchandises.

Au royaume des fourmis en régime de consommation, la règle est évidente : « Que chacun reste à grosseur égale de son voisin de gauche et de son voisin de droite. Le premier qui enfle oblige les autres à se dilater. » Les entrepôts se vident… Vite au travail.

Il en va de même de l’honneur, des avantages, des privilèges… Dans la bousculade, inévitablement, il y a des pieds écrasés, des mains mutilées, des bouches cousues, des hommes humiliés. Qu’importe! Bien tassé et bien écrasé comme le gravier sous le rouleau compresseur, ce monde de dos et d’épaules supporte le pays d’en haut, ses limousines et ses machines.

Comme on n’a pas prévu de freins, la machine s’emballe et avale plus que la terre ne supporte. Il faut donc conquérir soit dans l’espace, sans dans le temps, soit dans le pouvoir, soit dans l’économie. Et pour conquérir, les fourmis entrent en régime de guerre : « 1, 2, 1, 2… » Tant pis pour la terre.

Lorsque Hector était jeune, il allait au collège. Un religieux lui parle du vœu d’obéissance. Plus il en parle, plus Hector salive : une vie mécanique sans le poids des responsabilités, juste suivre la consigne de l’équidistance qui détruit tous les équilibres!

Il fait une année de vœu. Ensuite, il arrive à la ville. À sa grande surprise, on y observe le vœu d’obéissance depuis toujours et bien mieux qu’en religion.

Il s’engage sur une ferme abandonnée et assume la responsabilité de quelques êtres vivants. « Si je prends soin de la vie, se dit-il, je n’imiterai plus l’imitateur, et peut-être que j’apprendrai quelque chose à propos des équations qui intègrent les conséquences. »

Et il a entrepris l’invraisemblable tentative de chevaucher un petit coin du monde.

 

Suis-je normal?

On veut former un pays, mais sommes-nous seulement arrivés parmi les arbres et les bêtes de la contrée ?

Je suis née cette nuit, chevrette tremblante. Depuis trois heures, je tète à la mamelle que mon jumeau me laisse, un lait si riche et générateur que je suis déjà alerte, fringante et disponible.

Je regarde autour de moi. C’est tout neuf!

Maman ressemble à un gros ballot de poils tout blancs juché pas très haut sur pattes, elle est enflée de partout et ses tétines rasent le sol. Quand elle est couchée, on dirait une île qui se gonfle et se dégonfle. Elle mâche des remontées d’estomac. Elle n’a pas l’air intelligente, ses yeux sont verts avec un rectangle noir au milieu. On dirait qu’elle est hypnotisée par la poussière qui danse dans l’air. Mon frère, lui, reste accroché à la mamelle droite, toujours la même, jusqu’à s’écraser sous le poids de son ventre, et dormir.

Autour de moi, il y a un monde d’êtres étranges sur quatre pattes : des coureurs, des sauteurs, des joueurs, des colosses et des miniatures. Mais d’autres ont seulement deux pattes, et sur ces deux pattes en forme de brindilles, ils tiennent en équilibre une grosse boule couverte de plumes et, au bout d’un long cou, une tête de petite vieille sans paupières.

La plupart, ici, mangent de l’herbe séchée et toutes sortes de graines. Ça les occupe beaucoup. Mais il y a aussi un peloton de poils sur courtes pattes, la fente de l’œil en forme de chas d’aiguille, il lape un bol de lait et guette les souris.

  • Réveille-toi, frérot, tu n’as pas l’air de te rendre compte? Où sommes-nous? Que faisons-nous là avec tous ces êtres étranges? Maman! dis quelque chose!

Je bêle, je chiale, je crie, ils n’entendent rien, leurs têtes tombent de sommeil. Maman ne bouge plus qu’une oreille. Je crois qu’elle a tout donné, son museau dans l’herbe ressemble à un oiseau épuisé revenu dans son nid.

Je n’y comprends rien! Et dehors, il y a des plantes qui montent sans se poser de question.  On dirait que tout ici a été gelé dans un sentiment de normalité et se déplace comme si rien n’était, alors que tout y est. On dirait que tout le monde a été piqué, vacciné du sentiment que tout va de soi, même le cheval au galop, si énorme et si léger qu’on dirait un gourdin bondissant sur un tambour.

Que se passerait-il si le grand vaccinateur s’endormait sur son métier, et que tous les nouveaux-nés de ce jour-là voyaient ce qu’il y a à voir, entendaient ce qu’il y a à entendre, sentaient ce qu’il y a à sentir? Ces petits oubliés se sentiraient sans doute aussi étrangers que moi, rien ne leur apparaîtrait familier, et pourtant, ils seraient arrivés au pays. Les autres trouveraient le pays ordinaire et insignifiant sans même y avoir mis véritablement le pied. C’est lorsque tout nous semble habituel que nous sommes le plus exilés! Seuls les étrangers sont finalement chez eux.

 

Le bouc et la petite boiteuse

 

La force et l’intelligence sont-ils vraiment les sexes de l’évolution?

 

Contre le froid et le vent, les saisons et le temps, la faim et la soif, j’ai mes cornes.

Je me présente : Brutus le bouc.

Si le nord m’attaque, je fonce tête devant. La clôture de bois, je la fracasse d’un coup de crâne. Qu’on ne vienne pas me disputer un brin de territoire, j’enfoncerai mon adversaire dans le grillage.

En novembre, on m’a amené aux chèvres. Chacune est venue m’offrir son parfum. Je lui ai donné mon noble héritage. Ma progéniture fera éclater le mur du temps. J’encorne le futur.

Sur l’océan de l’évolution des mammifères, je suis la force. Mon premier argument : deux cornes. Mon deuxième argument : deux coups cornes. Contre toute opposition : mes cornes. Face à tout problème : un piqué de cornes. Mon front est de granite. Il fend le froid le plus mordant et c’est à coups de tête que je m’élève au-dessus des faibles.

— Mesdames les chèvres, vous désirez une descendance contre les intempéries, les ennemis, les avanies, les épidémies et les pénuries, présentez-moi votre flanc, je vous donnerai mes semences.

— Une fois suffit, me répondent-elles. Mais ce n’est que la moitié de ce qu’il nous faut. Tu es la force, nous sommes l’intelligence; là où tu fonces, nous contournons; là où tu casses, nous nous faufilons; ton chemin est une flèche, le nôtre, une adaptation. Arrivent les nœuds de la vie, tu les encornes, nous les dénouons. Évite de faire le fanfaron et ensemble, nous vaincrons. »

— C’est moi qui fais peur à tout le monde, insistai-je. On me redoute, on me respecte. Ce que je veux, je l’obtiens parce que les obstacles s’aplatissent devant moi… »

J’arrêtai net mon discours. Il était midi. À midi, mesdemoiselles les poulettes sortent du poulailler en pavanant. Elles viennent manger entre mes pattes les grains que j’ai négligés. Si je me couche pour ruminer, les innocentes picorent ma fourrure et même les poux qui me piquent entre les cornes. Ce sont de belles demoiselles aux pattes habiles, elles brossent, elles nettoient, elles déterrent, elles engloutissent les petites vermines de ma fourrure.

Depuis quelques jours, Tête rouge, la plus petite des poulettes, arrive une heure après les autres en clopinant péniblement, tombant sur un côté et puis sur l’autre, se redressant, pour s’effondrer encore. Un parasite lui suce le sang entre les écailles de ses pattes. Elle est venue se coucher dans le rond de mon corps. Haletante et désespérée, elle me fixe suppliante.

Je ne trouve rien pour l’aider. Elle reste toute la nuit devant mes yeux, une nuit de torture. Je réfléchis, j’y mets tout mon effort. Mais rien d’utile ne sort de l’obscurité de mon esprit : pas un éclair, pas la moindre idée. Peut-il y avoir misère plus grande!

 

Princesse Aubergine

La force solidaire l’emporte sur la force solitaire.

Je me présente : je suis Aubergine Von Boer, chevrette unique de Blanche, mais fille commune de Brutus : 80 kilogrammes de muscles et de cornes. À 8 mois, j’ai deux fois la grosseur des autres chevrettes. Je suis entièrement brune à cause d’une génétique royale chez les Boer qui ont presque toujours le corps blanc et la tête marron, ce qui, vous en convenez, est parfaitement ridicule.

Évidemment, par ma stature physique, je dois manger plus que les petites. Je fais comme ma mère, avec de bons coups de tête, je les tasse pour manger en premier. C’est épuisant, parce qu’Hector le fermier nous jette chaque matin et chaque soir quatre casseaux de foin, un pour chaque coin du clos. Je cours d’un endroit à l’autre pour empêcher mes demi-sœurs de manger. J’avale un brin ici et là. Je m’épuise…

Maisêêê!!! j’ai toujours faim.

Le soir dans l’étable, j’ai chaud. Je m’éloigne des autres pour ruminer, elles sont si minables, petites et bigarrées. Elles s’agglutinent ensemble dans un coin comme des bébés. Qu’elles restent là. Je m’en fiche. Demain je leur donnerai de bons coups de tête pour leur montrer!

Après le repas du matin, je monte sur le monticule de pierres. Et gare à celles qui veulent ma place!

Maisêêê, elles ne viennent même pas se battre. Bêêê! ce qu’elles m’énervent!

Elles se cabrent, cabriolent, se roulent dans l’herbe comme des folles. Elles se grattent mutuellement avec leurs cornes…

Voilà que j’ai des ballonnements maintenant, des maux de ventre. Bêêê! que je suis fatigante! Bêêê! que je m’énerve moi-même! J’ai tout le temps mal partout, ça me pique, la peau me démanche. Je n’arrive pas à me gratter.

Maisêêê! je trône. Et allez-vous faire voir les petites!

Cette nuit, il faisait si noir, pas même une lueur venait des étoiles. Un écrasement de neige avait abattu toute la transparence de l’air. Je ne voyais plus rien de rien. Je suis tombée dans un terrible rêve…

Le soleil se levait en soulevant des flocons de son vent glacé, il n’y avait plus de clôture, plus de ferme, plus de fermier, plus de casseaux de foin. J’étais seule parce que tout le monde s’était enfui sans me prévenir, moi la reine. J’étais incapable de bouger tellement j’avais peur. Là-bas, sans doute très loin, Blanche, Brutus, et toutes les autres avaient trouvé une grotte. Papa guettait, car de la montagne descendait un horrible hurlement de loup.

 

Canaille et Sympathique

Vivre, n’est-ce pas fabriquer aujourd’hui les souvenirs qui nous soutiendront demain.

Il avait bien commencé. On était content de lui. Quatrième d’une portée de neuf, il était aussi minuscule, laid et nu que ses frères et sœurs. Il acquit son poil et se développa normalement, il fut sevré à six semaines, marié à un an, père au mois d’avril suivant. Bon chasseur, il rapportait au nid des musaraignes, des campagnols, des tamias, des écureuils. Fidèle aux rendez-vous amoureux, il s’accouplait en août. Les ovules fécondés restaient en attente presque tout l’hiver, ils étaient transférés dans l’utérus au moment voulu, ils s’y développaient en mars. Et pouf! La marmaille sortait au printemps. En bon père, Canaille, c’est ainsi qu’on l’appelle, avait déjà rassemblé une grande réserve de nourriture sous un tas de pierres. Il était vaillant, intègre et honnête.

À l’été 2015, dans un combat insidieux autant que déloyal, il perdit son territoire de chasse. Le perfide Sympathique, toujours souriant, avenant, joyeux, mais combien hypocrite, attaqua de nuit. Il égorgea sa délicate épouse, et l’aurait sans doute assassiné lui aussi, s’il n’avait pas été ceinture noire de judo, (signe distinctif si facilement repérable sur le bout de la queue, lorsque la belette est toute blanche l’hiver).

Canaille sauva sa vie, mais dut abandonner son territoire. Il erra durant tout l’été. Les territoires étaient marqués de sécrétions musquées. Le cœur brisé, blessé aux membres antérieurs, il ne se voyait plus conquérant, mais incapable, inutile et rejeté. C’est dans cet esprit qu’il s’approcha de la ferme d’Hector. Pas de chien, un vieux chat paresseux, aucun prédateur en vue. Il s’y installa, se nourrissant d’une abondance de souris qui se cachaient sous la vieille dalle de ciment. Il se résigna à cette vie solitaire, sans combat ni fierté. Plutôt que d’explorer les alentours, il se repliait sur lui-même. Il laissait la tristesse s’infiltrer en lui, s’installer à demeure, faire de son territoire intérieur un désert de froid. Il ne chassait plus, mangeait seulement les rongeurs qui s’approchaient de lui. Si bien qu’Hector installa des pièges empoisonnés. Bientôt, il n’y avait plus de souris. Canaille allait mourir de faim.

Le 3 février, il tua sa première poule. Puis une autre. Et encore une. Arriva ce qui se devait d’arriver. Hector installa un piège à belette. Canaille se retrouva en cage.

‑ Espèce de chenapan! Profiteur! tu saignes mes poules, ce n’est pas ton métier.

Hector le transporta  dans un cœur de forêt où pullulaient grenouilles et couleuvres. La nuit referma sur lui un rideau sans faille. Il voulait mourir. Un trait blanc passa au loin. Il crut voir sa femelle encore habillée de blanc au mois de mai. Son cœur se fendit en deux. Canaille éclata en larmes dans un grand ramassis de souvenirs merveilleux. Il y passa toute la nuit.

Au matin, il s’y sentait dans un grand palais de bonheur retrouvé. Le soleil transperça le lourd couvert d’épinettes. Il partit pour la chasse. Rien ne le décourageait. À partir d’aujourd’hui, le grand royaume familier de son cœur était bien assez grand pour absorber le mystérieux territoire qui se trouvait devant lui.

 

Sympathique et Canaille

Un royaume si grand qu’il confine son maître à l’étroitesse d’un terrier.

Tout lui réussissait. C’est avec le sourire, la courtoisie, les bonnes paroles qu’il endormait ses rivaux. Derrière lui, ses complices tuaient au nom du maître et prenaient possession du territoire. L’empire de Sympathique s’étendait à perte de vue sur les collines, les vallées et les prairies. En récompense, le complice profitait du territoire, mais devait rester à distance des femelles, car Sympathique se trouvait si fort et si beau qu’il voulait que tous les enfants du royaume lui ressemblent.

Il fallait consacrer de plus en plus de temps et d’énergie à la surveillance des frontières et comme le royaume était riche, tout le monde convoitait la position de Sympathique. Mais la belette cédait en rien, ses soldats étaient valeureux, la nourriture abondante, le peuple obéissant.

Sympathique se pavanait dans tout le royaume, distribuait des surplus, des bonnes paroles et des promesses. On lui rendait les sourires qu’il voulait, les marques d’admiration dont il était friand, les courbettes qu’il attendait, mais les promesses étaient rarement réalisées et on accumulait partout des frustrations… Néanmoins, tout le monde était à son service tel un joueur de ping-pong si habile qu’il lance la balle sur votre palette de façon que vous gagnez à tout coup. Sympathique se croyait donc le meilleur au monde. Les enfants qui le saluaient lui ressemblaient. Le pauvre ne pouvait se voir que dans un miroir tricheur qui ne reflétait que lui-même. Rien ne venait le contredire.

Peu à peu, un sentiment de solitude extrême envahit son cœur. Et pour lutter contre ce sentiment insupportable, il recherchait encore plus de paroles admiratives qui tombaient comme des pierres dans un puits. Plus le puits se remplissait, plus l’eau disparaissait. Sympathique mourait de soif.

Son emprise sur les gens était si grande qu’il ne pouvait plus savoir si on l’aimait ou si on le craignait. Les plus beaux sourires, les plus beaux compliments venaient des belettes les plus ambitieuses! Une abondance de faussetés ne vaut pas une goutte d’affection véritable. À tout cela s’ajoutait l’hypocrisie des envieux et des rivaux qui peuvent à tout moment vous trahir. Comment se fier à qui que ce soit?

Son royaume était immense, mais son cœur et son esprit s’étaient resserrés sur eux-mêmes au point qu’il n’osait plus quitter son terrier ou s’éloigner de ses soldats.

En bas de la colline, il y avait un marais abandonné de toutes les belettes. Personne ne pensait à s’y installer. Vivait là, dans une souche, un certain Canaille qui apprit à se nourrir de cuisses de grenouilles et de couleuvres bien juteuses. Des réfugiés venaient de temps à autres s’abriter chez lui. On aimait Canaille, car il connaissait ses limites et ses faiblesses. Et bientôt, une femelle se fixa à bonheur dans la souche. Aucun écho ne rejaillit de là. Sympathique n’en sut jamais rien.

 

L’homme aux bactéries

L’art vital de la collaboration !

La tribu des premières bactéries terrestre surgit des eaux volcaniques. Une bactérie shaman et prophète se lève et lance sur un ton sentencieux : « Dans trois milliards cinq cent millions d’années nous aurons formé l’homo sapiens. Oui, mesdames et messieurs, l’homo sapiens! Nous serons au moins cent mille milliards pour aider le fonctionnement des dix mille milliards de cellules nécessaires pour donner l’existence à un seul de ces organismes qui sera, je vous l’annonce, plus intelligent à lui seul que nous tous réunis. »

Ce qui, évidemment, fit rire tout le monde.

Au début, la tribu était formée de bactéries très simples, sans noyau, à peu près identiques les unes aux autres. Elle proliféra, se divisa en tribus distinctes, régna sans partage sur toute la terre pendant deux milliards d’années. On ne voyait pas l’ombre de l’homo sapiens. Mais les bactéries primitives étaient très douées pour s’échanger à tout moment des gènes. Lorsque l’une réussissait un exploit d’adaptation, elle partageait immédiatement sa découverte avec toutes les autres.

Un jour, l’une d’elles inventa la photosynthèse. Elle était capable d’absorber l’énergie de la lumière, de la transformer en courant électrique pour faire des liaisons biochimiques extrêmement complexes. Elle partagea évidemment son extraordinaire découverte avec tout le monde. Il s’ensuivit une diversification encore plus incroyable. Chaque bactérie était capable d’adaptations spectaculaires avec son environnement. Mais hélas, le processus de la photosynthèse fabriquait de l’oxygène, ce gaz constituait, à l’époque, un poison pour les bactéries. Après deux milliards d’années d’un règne parfait, c’était la crise. Le taux de mortalité devint extrême. On pouvait craindre pour la vie. Mais, quelques bactéries se réunirent et découvrirent un moyen de recycler l’oxygène de façon à ce qu’il ne soit plus toxique, mais au contraire bénéfique.

Ce qui relança le processus de diversification à une échelle encore inimaginée. Et ce fut l’explosion démographique des bactéries. Avec l’explosion démographique, arrivèrent des disettes et des famines.
Heureusement, une tribu de bactéries découvrit qu’en s’associant ensemble, elles pouvaient digérer des molécules qu’il était impossible de digérer isolément. Ce fut le début d’associations de toutes sortes qui ont produit des organismes formés de milliards de cellules aux talents très diversifiés. Cent mille milliards de bactéries d’espèces différentes, de religions différentes, de philosophies différentes peuvent faire fonctionner dix mille milliards de cellules chacune d’une complexité encore plus grande, singulièrement différentiée, partageant des finalités différentes, des visions différentes, des talents variés.

Chaque homo sapiens que nous sommes est un peuple démesurément nombreux d’êtres incroyablement différents qui ont trouvé le moyen de se « complémentariser » pour nous faire, nous, chacun de nous.

Alors, quand donc l’homo sapiens sera-t-il capable de l’intelligence sociale des bactéries qui forment son corps?

 

 

Le pouvoir de faire mieux

 

On juge de haut même les plus grands arbres, mais qui peut faire mieux.

Une tribu Wendat arriva au bord d’un haut fiord du Grand Nord. Il faisait chaud et c’était beau. Les savanes s’étendaient à perte de vue, pleines de fleurs. Des daims sautaient d’un pin séquoia à un autre. Nous étions bien après la surchauffe qui avait suivi l’ère du pétrole. Les guerres, la surexploitation des hommes et des énergies fossiles, le terrible dérèglement climatique qui s’en suivit, tout cela était bien loin derrière la tribu Wendat, sauf que le nord n’était pas aussi au nord qu’avant.

Au soleil couchant, dans le calme du vent, la centaine de familles se réunirent. Après un long silence, le plus vieux de la tribu qui était, en fait, une belle vieille dame aux nattes parfaitement blanches, prit la parole.

‑ C’est la coutume que le plus ancien rappelle aux plus jeunes les grandes leçons du passé. Il y eut un temps où les hommes vivaient en termites. Obéissants, ils étaient prisonniers d’un drôle de jeu. Les règles de ce jeu faisaient en sorte que les uns accumulaient les armes, l’argent et les moyens de communication au détriment des autres. Par dissuasion, rétribution et manipulation, ils poussaient les autres à faire ce qu’ils n’auraient pas fait d’eux-mêmes s’ils avaient été bien informés et pleinement conscients. Ils appelaient cela le « pouvoir », mais c’était simplement l’accumulation de l’impuissance dans laquelle ils acculaient les autres. Ils utilisaient la force des armes, de l’argent et des médias pour étouffer la pensée critique et la conscience lucide, si bien que le résultat, même lorsque l’action était bien intentionnée, menait au désastre. Car la nature est ainsi faite que pour ne pas frapper un gros mur de conséquences, il faut utiliser toutes les capacités de voir et de penser de tout le monde.

Selon l’usage, le plus jeune des enfants qui avait acquis la maitrise du langage parla à son tour, il devait bien avoir six ans :

‑   J’ai appris que le mot « pouvoir » voulait dire « être capable de faire quelque chose ». Maman m’a donné un exemple : si tu arrives au tipi, regarde l’ordre qui est déjà là. Ensuite quand tu viens pour sortir, retourne-toi et observe à nouveau. Demande-toi : Est-ce que c’est mieux qu’avant? Car si on rend les choses pires, on n’a pas exercé un « pouvoir », mais simplement notre impuissance à faire mieux.

L’enfant garda un moment de silence pour réfléchir et continua :

‑ Aujourd’hui, nous sommes arrivés ici au bord de ce grand fiord. Ces plateaux, ces arbres, ces fleurs, ces animaux, cet océan, c’est drôlement beau. Comment allons-nous faire mieux?

 

Attraper le bonheur

 

Notre maître à tous

Pitié pour notre ignorance.

Hector n’est pas fils de paysan. Il s’est improvisé tel par amour des plantes et des animaux. Comme beaucoup d’êtres humains, il s’occupe principalement à se supporter lui-même, et c’est avec son énergie supplémentaire qu’il fait autre chose. Parmi ses activités, il a adopté un bouc et trois chèvres qui lui ont donné cette année six chevrettes, dont trois sont nées de la même mère. Ces trois-là sont petites et fragiles.

Il suffit de rentrer dans l’étable pour réaliser l’énorme dépendance des animaux vis-à-vis du fermier. Si le matin, il oublie la corvée d’eau, ils auront soif toute la journée. Le foin n’est pas bon, ils devront le manger tout l’hiver. La litière n’est pas changée, ils dormiront dans leurs excréments. L’entretien électrique est négligé, de la poussière s’est accumulée, tous risquent de brûler vif.

Il y a deux ans, Hector avait perdu tous les bébés chèvres, faute de savoir qu’il fallait leur injecter 0,25 millilitre de sélénium à la naissance. C’est à la dure qu’il apprend, mais c’est surtout dur pour les animaux!

Cette année, les chevrettes ont toutes été sauvées. Mais peu à peu, trop lentement sans doute, Hector s’est rendu compte que trois d’entre elles ne se développaient pas normalement et restaient rachitiques. Parmi les trois, l’une boitait et bientôt, ne se relevait plus, paralysée des pattes arrière.

Hector appelle finalement le vétérinaire. Diagnostic : les chevrettes les plus faibles sont attaquées par un parasite du sang, et la petite paralytique est probablement victime d’une injection intramusculaire de sélénium qui a atteint le nerf sciatique. Il y a bien un médicament contre le parasite, mais le développement perdu est perdu, et la paralysie de la plus petite est probablement irréversible.

Hector encaisse le verdict. Il s’assoit pour respirer. À soixante-sept ans, il n’a pas vu venir, il est même la cause d’un malheur, car que faire d’une chèvre paraplégique? Le vétérinaire quitte l’étable.

Hector s’approche de l’infirme. Elle lui lance le regard si touchant de l’animal qui semble reconnaître la conscience dans l’être humain. Cela fait éclater le cœur d’Hector, Hector le pressé, Hector l’ignorant. Dans les yeux de la chevrette, il revoit sa vie, ses enfants, son épouse, ses amis, ses animaux, son grand jardin… « Immense est mon ignorance, et ils l’ont tous subie de plein fouet, se dit-il. Il aurait fallu que je vive une vie entière dans un simulateur de vie avant d’atterrir parmi les chèvres… »

Tel est le sort de celui qui s’obstine à faire quelque chose en ce monde. Cependant, celui qui ne fait rien n’apprend rien.

 

Julie poule

Le bonheur de sortir dehors avant cinq heures du matin.

Si j’étais une poule, je ne prendrais pas l’autobus scolaire.

À cinq heures du matin, en équilibre parfait sur mon perchoir, j’ouvrirais grand les yeux. Déjeuner à volonté, mais je ne serais pas pressée de descendre. En bas, le coq se bomberait le torse et claironnerait joliment.

Je m’appellerais Julie, je n’aurais pas de dents. Le soleil traverserait les toiles d’araignée; les souris s’en iraient se cacher; la neige, dehors, serait moelleuse comme du coton.

Par la grande fenêtre, je verrais les mains du vent glisser sous les vêtements blancs du champ. Je passerais des heures sur un bâton planté près du plafond. Je ne saurais ni soustraire ni diviser, le verbe avoir s’accorderait avec le verbe être, je serais tout ce que j’ai : ma crête, mes ailes, mes pattes, toute la boule chaude de mon corps et le monde entier à l’extrémité de mes plumes. Je n’aurais pas peur de me faire voler mitaines ou collations. Je ne me soucierais pas que demain j’ai un examen. Le carreau de soleil qui entrerait dans la grange serait l’univers.

Avez-vous déjà vu, à la barre du jour, un torse nu de bouleau, les baies rouges du cormier, la fumée du crottin s’enrouler autour d’une colonne imaginaire, des pelures d’oignons glisser sur la neige? Du haut de mon perchoir, je vois les chèvres sortir leur tête de leur enclos pour se dégourdir les oreilles dans les premiers rayons. Pédro, le cheval, fait son yoga, les yeux rivés sur un poteau.

Si j’étais une poule, le monde aurait le temps d’être beau, et je ne saurais même pas quand je fais caca.

Je me bourrerais de toute la tranquillité du matin. D’un coup d’ailes, je sauterais dans le pondoir pour y pondre mon œuf, un gros œuf brunâtre. Je roucoulerais, je jacasserais, j’irais faire un tour en bas, pas trop longtemps, car c’est du perchoir qu’on peut voir tout ce qui nous appartient : sans soustraction ni division, c’est grand.

On ne me dirait pas : « Sors de la lune. » On ne penserait pas me ramener le nez dans mon cahier pour accorder des œufs avec leur nombre, je ne saurais pas faire de fautes d’orthographe, je serais la perfection de mon genre féminin…

Ce que j’aime bien de cette histoire, c’est que je peux devenir une poule quand je veux. Dans mes pensées secrètes, Georgette, l’institutrice, ne peut entrer. Personne ne devine où je suis. C’est là mon école, puisque j’y suis ma seule maîtresse.

 

Mon beau Lapinou

L’écologie : un équilibre chambranlant à ciel ouvert.

Sept heures trente, le matin. Le soleil se lève, c’est l’hiver.

‑ Tiens, mange, ma belle Lapinou!

Et il referme la cage. Hector n’est pas très affectueux, mais il me comble de moulée balancée, de foin équilibré et d’eau fraîche. Le grillage est nettoyé, j’ai mes copines à côté et, quatre fois par année, je visite mon aimé. Trente jours après la visite, je m’arrache les poils, construis mon nid, et lapine ma dizaine de petits. Je les nourris de mes huit tétines, et lorsqu’ils commencent à être trop tannants, Hector les amène en classe maternelle.

Les murs de l’étable sont solides, ma cage est sans issue, pas l’ombre d’un renard n’approche d’ici. Je n’ai jamais connu la peur, ni la fuite, ni l’angoisse. Je passe des heures blottie, immobile, la tête appuyée sur mon triple menton. Ainsi installée, je goûte à tous les plaisirs.

Arrive à moi une symphonie d’odeurs. C’est comme une bonbonnière de chocolats : crottins de jument arrosés d’urine, exhalaison de chèvres, piquant de fientes de poule, piment de bouc, aromes de mélèze et de cèdre, le tout mélangé au souffle frais des courants d’air… Tout près de moi : des tiges de fétuque, de fléole, de féverole, de millet et de brome. Je laisse palpiter mon nez là-dedans, je dirige mes narines à droite et à gauche, et le concert commence. Rien ne me distrait, j’en ai le cœur remué, mes poumons s’élargissent, je pars dans le vaste monde libre comme le merle.

Je décolle par le carreau de lumière. Je suis soulevée par le concert des odeurs. On dirait des ballons qui se gonflent d’hélium directement dans mes poumons. Je suis littéralement arrachée de ma cage.

Dès que j’atteins la hauteur de la girouette, les odeurs se transforment en couleurs. Je nage dans les nuages. Les nuées me caressent de toute part. Mais ne croyez pas que je suis grisée! Je ne le suis pas. J’entends mon cœur battre. Mes tempes palpitent, mes poumons ronronnent, mes intestins se tortillent comme des serpents… Je ne suis pas ivre, mais tout à fait concentrée, ne laissant rien passer sans m’y accrocher.

À chaque instant, un battement de cœur. Chaque fois, un tout nouveau battement. C’est tout mon corps qui vibre. Je peux l’entendre dans ma tête, dans les artères de mon cou, au bout de mes pattes, dans ma poitrine, dans mon ventre… C’est comme une cloche, le battant cogne et le bourdon résonne. À chaque coup, c’est le premier réveil. La neige scintille, les bouleaux rayonnent, les vieux pommiers déploient leurs branches, les cèdres se gonflent comme des hérissons verts. Et boum! Un nouveau battement. Une nouvelle vie. Un nouveau monde toujours aussi beau. Ma vie neuve et battante…

‑ Tiens, mange, ma belle lapinou!

Et il referme la cage. Quatre heures trente l’après-midi, le soleil se couche, c’est l’hiver.

 

Ma cocotte

La vie discrète et secrète des choses fécondes.

De la fenêtre de l’étable, je vois un magnifique cône de pin. C’est l’hiver, il frémit sur la pointe de sa branche. Je l’observe depuis presque trois ans. De ma vie, je n’ai rien à faire, sinon pondre mon œuf à chaque jour. Je n’aime pas la compagnie, je reste juché sur mon perchoir, le bec dans le châssis. Je regarde, c’est mon métier, et quoi de plus beau qu’une cocotte luttant contre le vent.

Les cônes femelles se développent sur les branches du haut pour éviter d’être fécondées par les mâles du même arbre qui occupent les branches du bas et pour offrir un peu de nourriture aux passereaux. Ma cocotte a été fécondée par un vent d’ouest qui avait détroussé de ses pollens un gros pin en amont. Elle était en train d’aiguiser ses écailles, de percer ses tubes de polonisation, d’ouvrir sa parure… Et c’est arrivé : le moment d’être mère.

Lentement, tout doucement, elle gonfla du ventre, élargit les écailles de son strobile, illumina le bout de ses doigts et s’assombrit en son intérieur. Patiemment, chaque jour, sans manquer un seul moment, elle nourrit ses petits sur deux années entières. Je n’ai pas remarqué chez elle la moindre angoisse, inquiétude ou déception. Elle ne se souciait pas de ce qui se passerait pour elle après la naissance. Elle n’attendait aucune récompense. Ne prit aucune photo. Ne s’imagina même pas qu’une poule pouvait l’observer.

Elle prodiguait son effort sans s’attifer de couleur, se pavaner sur la place publique ou coqueriquer son exploit. Tout le long de son chemin de vie, aucune reconnaissance. On aurait dit une paysanne.

Il y eut la pluie, les orages, les temps secs, les brûlures du soleil. Il y eut le froid, la glace, les vents sifflants de décembre. Durant le premier été, au creux de chaque écaille, elle sélectionna l’embryon le plus profond et le plus intime. Elle le protégea tout le premier hiver. Lorsque le printemps arriva et que la sève rejaillit enfin, elle en distribua à chaque embryon. La plupart sont devenus de belles graines charnues et ailées.

Elle avait tout donné. Je la voyais se dessécher, perdre sa verdeur, abandonner sa vitalité. Cet hiver, il ne lui reste que sa belle forme à demi momifiée, crispée et tremblante. Au printemps, elle tombera et nous les poules, nous irons picorer ses restants. Presque toute sa progéniture sera perdue, mais peut-être que quelque part, un germe transporté par le vent ou par un oiseau produira un nouvel arbre, qui sait!

Néanmoins, je crois qu’elle emportera son bonheur avec elle, car elle n’a rien attendu, donc elle a tout pris et elle a tout donné. Partout où je regarde, les créateurs dispersent leurs fruits dans l’ignorance habituelle du monde pour qu’un jour, peut-être, un tronc, des branches et des ramilles offrent protection et nourriture aux écureuils et aux oiseaux.

 

À deux doigts du bonheur

C’est fou comme les miracles forment l’ordinaire de la vie, alors qu’il suffit d’un moment d’inattention pour en gâcher toute la magie.

Le carreau  de vitre brille de lumière. C’est tellement beau ce matin. Autour de l’étable l’herbe verdit en déchirant la neige. Bientôt nous mangerons frais ces pousses tendres et juteuses qui pointent vers le soleil. Pour l’heure, ma fourrure absorbe la chaleur du jour qui se lève. On dirait des griffes de chat qui me grattent et m’apaisent.

Mes petits sont nés cette nuit, deux chevreaux vite sur pattes qui se sont goulûment rassasiés dans les premières heures, et maintenant, ils dorment dans un foin propre et sec, un mâle et une femelle. Après avoir rendu tous ses efforts, mon corps s’est glissé dans un bien-être total. Tout mon poids s’est affalé comme un sac de sable, tous mes nerfs se sont engourdis racine par racine, tous mes muscles se sont allongés dans le coma, même mon cerveau s’est roulé dans le satin. Chaque poil de ma fourrure s’est transformé en paille et suce la lumière juteuse du jour montant.

J’ai beau être une chèvre un peu têtue, je connais la gravité d’être mère. Avec l’accouchement, c’est l’univers entier qui entre en jeu : chaque atome qui forme la planète constitue tout à coup une masse attractive, c’est pourquoi les fruits du pommier tombent par terre en automne plutôt que de remonter du sol comme l’arbre qui leur a donné naissance. Et sur les atomes de la terre s’appesantissent chacun de mes atomes, si bien que déposé, comme ça, sur mon foin, mon corps devient un tissu de petits amants se vautrant dans les éléments du monde. La gravité, on l’appelle parfois « attraction universelle », et c’est grave : nous sommes rattachés par des milliards de minuscules élastiques à tout ce qui existe et qui a du poids dans l’univers.

Pensez-y, si une planète très massive venait à s’approcher de notre terre, nous serions arrachés du sol et transférés sur son dos. Ce serait comme un vaisseau à l’envers au-dessus de nos têtes, nous y serions transbordés un par un pour un voyage transgalactique. Ainsi fait la beauté, elle nous élève et nous emporte …

Bon! mes petits chenapans se sont levés. Par réflexe, je les ai léchés. Yachhh! J’ai horreur d’avoir des poils sur la langue. Ma journée est gâchée! C’est déjà plein de nuages, la pluie a commencé à tomber et mes petits m’arrachent les oreilles.

 

Appartenir au tout

 

L’élargissement de la musaraigne

Petit ou grand : tout dépend.

J’engouffre des larves, des limaces et des escargots, des vers de terre et des araignées, tous les mets préparés de ma bonne terre humide et grasse.

Et qu’est-ce que j’en fais? De mars à septembre, je pourrais bien accoucher quatre ou cinq fois d’une dizaine de petits à chaque délivrance. En dix-huit jours, je vous fais une brassée de bébés tout propres et tout nus. Deux mois plus tard, mes petits sont déjà en âge de faire eux-mêmes un bon tas de marmaille. En somme, je fabrique directement et indirectement environ 150 kilogrammes de musaraignes par année, si j’ai le temps, avec une demi-tonne d’insectes je fais peut-être un quart de tonne de musaraignes! Ma manière à moi de cuisiner.

C’est si succulent de la musaraigne. Tout le monde en veut : la belette, le renard, le loup, le chien, le chat, la buse, le hibou, le corbeau, la couleuvre, la pie-grièche. Pour ma part, j’aime surtout être avalé dans le grand héron. Je pars en vol, je me retrouve dans le très haut, je vois les estrans, les marées, les récifs et les caps. J’aime aussi me faire dévorer par un renard. Une fois dans sa peau, je cours vite, je saute les clôtures, et parfois, utilisant sa gueule, je mange une bonne cuisse de poulet.

Je ne sais trop quand toute cette histoire a commencé. Peut-être depuis 125 millions d’années. Alors, imaginez, si à chaque année je fais 50 petits, tous reproducteurs mais, finalement avalés par les grands voyageurs du ciel et de la terre, je suis sans doute, aujourd’hui, un peu partout au même moment. J’ai des yeux au ciel, dans les montagnes, en haut des arbres, en bas des vallées. J’enveloppe toute la terre, elle est pour moi comme une grosse pomme. J’ai des nez partout, des oreilles, des mains, des griffes, des sabots. Je suis vaste comme les nuages. Eux aussi, les unages, ils étaient de petites flaques d’eau avant leur évaporation. Mais depuis que le soleil les a aspirés, ils traversent les océans sur le dos du vent et visitent les continents comme des moutons juchés sur des échasses invisibles.

Petit, tu deviens grand.

Parce que le monde est vaste
Je musaraigne sans me limiter.
Ce que mes yeux embrassent
Mon cœur peut toujours l’aimer.

 

La neige a pleuré

La courte histoire de tout et la longue histoire de chacun.

 

Je dormais dans une roche de granite très ancienne. C’est là que j’ai été formé unique et original. Et puis, le volcan a explosé. Je me suis retrouvé dans la stratosphère, grain de poussière microscopique. J’ai flotté dans la lumière, j’ai tournoyé dans la nuit. J’ai rebondi sur mes semblables, j’ai trouvé dans ma solitude, mon autonomie. Et je me suis mis à tomber lentement… Mon âge, on n’en parle pas, peut-être trois milliards d’années, allez le demander à maman Roche et à papa Volcan qui m’ont dit que la poussière tombait des étoiles depuis au moins 13 milliards d’année, et la poussière est devenue roche par accumulation et pression et, avec l’explosion du volcan, la roche est redevenue poussière. Un cycle énorme sans lequel il n’y aurait pas de terre vitale, pas de plante terrestre, pas de vie sur terre.

Grain de poussière volcanique, j’ai descendu du ciel, je suis entré dans un nuage. Il faisait plutôt froid, -14o celsius, je crois, et c’est là que j’ai rencontré Julie, une molécule d’eau extraordinaire, pas une goutte, non une molécule séparée, distincte, à six petits bras attachants. C’était pour moi comme de l’oxygène. J’ai ouvert les yeux, frémissant. Nous nous sommes unis, indissociables.

Nous avons flotté, dansé, joué dans le nuage, nous avons agglutiné d’autres molécules d’eau autour de nous dans une ribambelle en cristal. La lumière faisait des arcs-en-ciel entre nos six branches. Ensemble nous étions le monde. À -5o degrés celsius nous serions devenus des aiguilles, à -7o des tubes, à -11o des étoiles, mais comme il faisait -14o, nous sommes devenus d’extraordinaires dendrites d’une beauté inouïe. Mais nous étions de plus en plus lourds, alors on est tous tombés en amour avec tous les autres. Ah! le carnaval! On se cognait dendrites contre dendrites, six visages contre six visages, pas un pareil, des milliards de milliards de cristaux lumineux dans les champs, les forêts, les autoroutes. Tout le monde ralentissait, on s’accumulait centimètre sur centimètre, on jouait sur les parebrises, on bouchait la vue… On a tout bloqué.

Mais Julie et moi, on s’est écrasés sur la paupière d’une petite fille qui pleurait. On a été liquidés sur le coup dans une larme chaude et huileuse. Une grosse main de papa nous a essuyés dans un papier mouchoir… Aujourd’hui, on se décompose dans un dépotoir. On va peut-être finir dans une roche de schiste, être pompés avec du gaz et du pétrole, se faire rejeter au bout d’un tuyau d’échappement, et remonter en poussière dans les airs. Qui sait?

Allez maintenant savoir ce qu’est la vie! C’est trop long, c’est trop grand, c’est trop compliqué, alors on se donne une date de naissance pas trop loin en arrière, une échéance pas trop loin en avant, on se délimite un petit coin de matière, et on dit : « C’est moi. Que m’importe le reste! »

Je ne veux plus faire ça. Je ne fermerai plus les yeux sur un contour. Je vais déposer mon regard en haut d’une montagne, j’utiliserai les six faces de Julie pour regarder tout autour, en haut comme en bas. J’aurai des oreilles pour tous les sons, un nez pour toutes les odeurs, une bouche pour tous les goûts, une forme pour toutes les constructions, un cœur pour tous les sentiments, un esprit pour toutes les connaissances.  Je ne permettrai à personne, pas même à moi-même, de dire : « Tais toi, conscience! ».

 

Les lutins de la terre

La magie est dans le jardin.

La terre est enfin prête. Depuis que la neige a cédé, chaque jour, j’ai pris une poignée de terre et je l’ai pressée dans ma main : trop humide, elle a formé une motte saturée d’eau, trop sèche, elle s’est désagrégée. Ce matin, elle a formé des  grumeaux  consistants.

J’ai démarré le tracteur, j’ai installé la herse rotative et j’ai brassé les 11 plates-bandes de deux cents mètres de mon jardin.  Ensuite, j’ai tiré sur l’étrangleur du moteur, et le silence a monté dans les vapeurs.

J’ai mis un genou au sol. J’ai repris une poignée de terre : « Épargnez-nous, nous avons faim. » Je pensais à toutes ces femmes, ces enfants, ces paysans chassés de la terre qui allaient mourir de faim aujourd’hui.

La terre veut tellement. Dans une poignée, on retrouve des milliards de petits lutins : des bactéries, des champignons microscopiques, des particules en décomposition…  Ils travaillent pour une très grande organisation : des légumes.

Cette semaine, je pousserai sur mon semoir le long de mes plates-bandes. En roulant, il ouvrira un petit sillon, déposera chaque graine à la bonne profondeur et à la bonne distance, et refermera la terre. Toute l’armée des lutins se mettront à travailler. La graine ouvrira ses pédoncules, boira ses premières gorgées de lumière… À la fin de l’été, j’aurai entre trois et cinq mille kilogrammes de légumes pour les affamés de ce monde.

Mais ils sont si loin, si inaccessibles. Viendra plutôt le voisinage. Ils partiront chargés de patates de toutes les espèces, de carottes orange ou pourpres, de panais sucrés, de salsifis, de betteraves, d’oignons, d’ail, de basilic, de choux…  Reconnaîtront-ils le travail des lutins de la terre? Savoureront-ils toutes les nuances du goût? Feront-ils honneur au trésor?

« Mes chers lutins! Vous ne venez pas des magasins. Les enfants ne vous voient plus, ne vous fêtent plus. Mais demain ils reviendront, ils se seront lassés de l’imaginaire rudimentaire des fabricants de jouets. Ils reviendront courir pieds nus dans vos populations. Ils s’amuseront de vos acrobaties. Ils reprendront goût à vos légumes. Demain, oui! Demain. Car si, là-bas, on meurt de faim, ici, on meurt d’avoir perdu racines. »

 

Marguerite et Coquelicot

Dans le violon, la musique acquiert son être en réagissant à l’archet. Il en est de même du cœur, il acquiert son existence par empathie.

Y avez-vous pensé! Toute une vie à côté du même voisin sans jamais pouvoir s’éloigner ou s’approcher. Toujours regarder le même visage rouge aux pétales molasses. Parfois les gouttes de rosée le penchent à gauche, le soleil le ramène à droite. La pluie l’illumine un moment, la sécheresse l’affadit. Un coquelicot. Il tourbillonne dans le vent, un sourire niais dans les nuages. S’il penche son chapeau, ce n’est pas pour vous saluer. Membre de je ne sais quelle secte primitive, il adore le soleil. Moi, je ne célèbrerai pas un astre qui donne la vie à vraiment n’importe qui!

J’ai mes admirateurs. Car dans le champ tout entier, je suis nettement la plus belle. Vous riez! Vous dites : « Toutes les marguerites sont pareilles, leur nombre de pétales obéissent à la destinée des amours, c’est tout leur secret. Moi, figurez-vous, j’ai 34 pétales, oui 34, et j’ai le plus beau nez jaune de la terre, avec un grain de beauté sur la joue droite. Et lui, mon minable voisin, il compte sur ma couronne de pétales pour être aimé de moi : « Elle m’aime, elle ne m’aime pas… » C’est un niais, il commence toujours par « Elle m’aime ». Ne sait-il pas reconnaître les nombres pairs, ceux qui contredisent le commencement ?

– Dis-moi, voisin coquelicot, que fais-tu ce matin ? Non ! ne réponds pas. Je le sais, tu rends grâce à l’idiot qui te donne la vie…

– Chère amie, ose-t-il (c’est la première fois qu’il parle), depuis le commencement du monde, de la plus petite racine jusqu’à nos dernières étamines, chacune de nos cellules est une réponse particulière à l’énergie de la lumière. Et si tu savais le plaisir de cette réponse ! Un plaisir électromagnétique et existentiel. Nous sommes tout entiers cette réponse, corps, cœur et âme. Notre existence n’est pas un fait, mais un élancement, un retour d’initiative, si bien que celui qui se retient de vibrer étouffe dans ses bourrures telle une couleur enfermée dans une grotte. Mais j’en conviens, tu es la plus belle des marguerites, un cristal caché dans sa gangue. Si tu te laissais prendre au jeu, tu ouvrirais ton humeur, un sourire glorifierait ton visage, et tu déchirerais ta robe blanche dans mon ardeur.

Elle fut secouée de rire à en perdre trois pétales.

C’est alors qu’un corbeau fonça en rase motte, attrapa Marguerite par le cou et l’emporta jusqu’en haut du ciel. De là, elle vit l’ensemble du champ : les autres marguerites, les pissenlits, les mauves, les boutons d’or, la bourrache, les cosmos, la chicorée : la composition tout entière.

Dans son vertige (car coupée de ses racines elle perdait peu à peu sa sève), les couleurs se dilataient, les vêtements s’effilochaient, les étamines se dispersaient. Libérée, chaque fleur devenait un instrument de musique, une flûte, un violon, une contrebasse, un clairon, un tuba… Les nuages s’ouvraient, éventrés de jouissance. La plus belle fleur ce n’était pas elle, mais elles toutes.

Marguerite ne pouvait résister à tant de beauté. Son corps tout entier se mit à répondre. Le soleil éclata dans sa bouche comme une orange sous pression. La vie, enfin la vie !

 

Faire des mains et des pieds

« Tant que l’être humain sera mortel, il pourra difficilement relaxer », Woody Allen.

L’hiver ne lâchait pas. Dehors, il fallait éviter les plaques de glace. Hector revenait de l’étable. Il avait tout nettoyé. Deux heures d’un dur travail. Il avait malheureusement oublié de mettre son pantalon par-dessus ses bottes de caoutchouc. Du fumier était entré. Ses chaussettes avaient l’aspect d’une queue de vache poisseuse, et même ses pieds ressemblaient à une racine arrachée brusquement de la boue. Deux pieds gelés et merdeux sur le parquet. Sa femme n’était pas contente. Il alla plonger ses pieds dans un bac d’eau chaude, dehors, assis sur un beau tas de neige blanche.

Il frictionnait ses pieds avec cœur…

Il se rendit compte combien ses mains aimaient ses pieds, combien elles manifestaient de la compassion pour eux, et même un certain amour charnel et sensuel. Et cela lui parut étonnant vu l’énorme parcours que devait faire le flux nerveux pour relier ces deux extrémités, ces deux étrangers : mains et pieds. Pensons-y : les gares, les relais, les bifurcations, les hésitations, les embouteillages, les complications électriques, chimiques, les changements de codes, les interprétations…   C’était comme parler à un Africain à travers un énorme dédale de serveurs, de modems, de traductions, de fibres optiques, de câbles sous-marins, en passant de temps à autre par des satellites… Et tout à coup, l’amour d’une main de Rimouski pour un Pied de Guinée et réciproquement, une attirance sans s’être vu sinon à travers des signaux brouillés.

  • Non, tu ne mourras pas avant moi, disait la main droite au pied droit, en le rassurant.

Et le pied sentait que la main avait raison.

  • C’est ensemble que nous vivrons, c’est ensemble que nous mourrons. Aucun de nous ne sera laissé seul.

Le pied relaxait dans la main, car c’est dans l’intégrité du corps qu’il allait à l’aventure depuis le début.

Je me demande : comment allons-nous arriver à ce village global dont on parlait au siècle dernier?

 

Voir autrement

 

 

Le combat des yeux

L’écologie ce n’est pas seulement l’interaction vital des êtres vivants, c’est aussi l’interdépendance des intériorités.

  • Grand-papa, demande Alizée, pourquoi Gros Minet a-t-il le noir des yeux en forme de trou d’aiguille ?
  • C’est pour mieux manger, répondit Hector en riant.
  • Mais on ne mange pas avec les yeux.
  • Un chat commence à manger avec ses yeux. Son trou d’aiguille, comme tu dis, est vertical pour lui permettre d’évaluer avec une précision impressionnante, la distance d’une proie, un petit oiseau, par exemple. Il doit s’approcher sans bruit et à contre vent à la distance précise où il sait qu’il peut l’attraper d’un seul bond.
  • Mais l’oiseau ?
  • Il voit très loin et très bien. Il peut filer avant que le chat n’ait atteint la distance où il peut bondir, s’il est trop tard, il peut jouer à la statue. Les chats distinguent mal les choses parfaitement immobiles, comme ton grand-père lorsqu’il a le nez dans un livre.
  • Et les chèvres, pourquoi ont-elles la pupille, large mais horizontale, comme le cheval?
  • Cela leur permet de voir arriver un prédateur de loin, leurs yeux balaient un large horizon, en plus elles ont une sorte de balancier qui aligne automatiquement l’œil avec l’horizon. Alors bonne chance au coyote!
  • Mais il y a les clôtures que le coyote peut sauter et pas les chèvres.
  • Tu as entendu le cri perçant de Florence, l’alpaga, si cela ne suffit pas à le faire fuir, quoi d’autres ? Peut-être le fusil de monsieur Fredo! Bon alors, à toi de répondre : pourquoi tu me regardes avec des yeux ronds comme des balles lorsque je te demande de faire ton devoir de lecture ?
  • Parce que je suis en colère…
  • …Parce que c’est difficile. Pour le moment tu dois fixer une lettre avant l’autre, et aucune ne bouge, elles restent toutes immobiles et sans intérêt pour la petite prédatrice que tu es. En plus, tu n’es pas une chèvre pour que ton œil s’ajuste automatiquement à une ligne horizontale. Et puis, ces lettres, elles ont beau ressembler à l’herbe, elles sont complètement insipides…
  • Alors, pourquoi, toi, grand-maman, maman et madame Gagné, mon enseignante, vous me torturer avec ça?
  • Parce qu’au moment où tu décoderas facilement tout ce charabia, je te donnerai des beaux livres et, tout à coup, tu seras à l’intérieur du lièvre, tu pourras bondir dans les bois, tu seras l’oiseau qui plonge de la falaise… Mais surtout, tu pourras comprendre de l’intérieur ce qui se passe dans l’esprit de tout ce que tu vois maintenant de l’extérieur. Tu auras une clé qui permet d’aller partout sans danger, mais avec l’agréable sensation du danger…
  • Je n’ai pas besoin de lire, parce que tu me racontes des histoires, le soir, avant de dormir.
  • Quand je serai vieux, peut-être que je n’aurai plus de bons yeux. Alors, je t’appellerai, et tu me liras une bonne histoire. Vois-tu! quand on a commencé à voyager en lecture, le monde est tellement plus grand et plus merveilleux, on ne peut plus supporter un monde sans…
  • Je le sais grand-papa! Tu vas mettre ton fameux mot : « On ne peut plus supporter un monde sans intériorité. »

 

Fifille et Brin d’acier

La sérénité des choses que nous n’avons pas le temps d’imaginer.

Je pèse six cents kilogrammes, je peux courir à trente-cinq kilomètres à l’heure en portant sur mon dos un homme, son bagage et toutes ses idées folles. Je tire des charges à faire éclater les chemins de terre. J’avale vingt kilogrammes de foin par jour. J’hennis et je m’ébroue. Je suis une jeune femelle ongulée. Devinez mon nom?

Fifille! Vous avez bien entendu : Fifille!

Et l’auguste personne qui m’appelle ainsi mesure à peine un mètre lorsqu’elle est debout, elle me parle comme on parle à un bébé, en faisant des moues avec sa binette ronde comme la lune. Avec ses cheveux bouclés en pelures de carotte, elle ne fait pas très sérieux. Je pourrais la lancer en l’air à la hauteur d’un cerf-volant. C’est la femelle d’une espèce sans poils ni museau. J’appelle cette fillette « Brin d’acier » et vous allez comprendre pourquoi.

À partir du balcon de la maison, elle saute sur mon dos comme un chat. Avec une lanière de cuir qu’elle attache de chaque côté de ma bride, elle me dirige jusqu’à la forêt. Là, vit un énorme serpent presque noir qui réfléchit toutes les couleurs métalliques tellement il est luisant. Si vous ne savez pas garder vos distances, c’est la mort assurée. Il se contorsionne entre les arbres. Du plus loin qu’on regarde vers sa queue, on ne la trouve pas, du plus loin qu’on regarde vers sa tête, on ne la trouve pas. À vrai dire, il n’a ni queue ni tête. Au printemps, il écume. Après la pluie, il se gonfle. L’été, il se fait petit, mais même alors, je ne pourrais pas bondir au-dessus de lui sans qu’il m’engloutisse.

Du talon, la petite m’ordonne de lui marcher sur le corps, ce que je refuse évidemment. Elle insiste, je me braque. Elle me talonne le flanc, je me retourne complètement. Elle me ramène, je bondis de côté entre deux gros sapins. Elle me fait tournoyer sur un côté puis sur l’autre, et me voici à nouveau en face de la bête. Je me cabre, retombe sur mes pattes avant, la petite me colle au dos comme une sangsue.

Nous restons de longues minutes devant le monstre, volonté contre volonté.

Des entrailles de la bête surgissent des crocs, les yeux bridés, des gueules, des loups, des fauves, des égorgeurs de toutes les espèces. Mon cœur se met à claqueter comme une batteuse à grains, je me cabre jusqu’à heurter les branches d’un grand peuplier, je fais demi-tour sur la pointe de mes deux pattes arrière et détale vers l’étable. La petite est encore là, sur mon dos. Elle m’arrache presque la crinière. Frappant du pied gauche et tirant sur la lanière droite, elle lance un cri qui me retourne bout pour bout. J’ai maintenant la tête du côté du monstre, à un mètre de lui.

La petite saute en bas en tenant fermement les guides, et qu’est-ce qu’elle fait? Elle met les deux pieds dans le ventre du serpent qui soudain s’apaise. Elle avance sans la moindre crainte, sans la moindre hésitation. Elle me jette un regard joyeux et totalement convaincu. Sans réfléchir, j’avance le sabot. C’est de l’eau. Juste de l’eau, comme j’en bois tous les jours à pleins seaux.

J’y plonge le museau, j’en siphonne une gorgée. Je claque du pied, l’eau me rafraîchit le ventre. D’un bond, la petite se retrouve sur mon dos et nous traversons doucement la rivière. Je n’avais jamais été de l’autre côté, mais c’est si beau, des champs verts criblés de fleurs…

J’ai lu quelque part : « Les seuls démons en ce monde sont ceux qui grouillent en notre propre esprit et c’est là que nous devons livrer nos combats. » (Gandhi) Maintenant que j’ai mon Brin d’acier sur le dos et la lanière de cuir en travers la bouche, plus rien de mal ne peut m’arriver. Nous allons à l’aventure dans tout le pays.

 

Les Andes, c’est loin

 

S’adapter, c’est forcément faire autrement.

 

J’ai pour ancêtre la vigogne. Je rumine mais ne suis pas ruminant parce que je n’ai que trois estomacs plutôt que quatre. Je ne fais pas mes besoins inconsciemment comme les chèvres ou les moutons, je suis propre, j’ai mon coin toilette. J’ai l’un des meilleurs systèmes digestifs au monde, mon fumier est déjà un parfait compost. Je porte le plus beau manteau de la terre. Je suis très économe en nourriture. Je m’éternise sur ma conjointe lorsque je lui fais un bébé. Elle porte mon petit onze mois. Je suis de haute société, c’est-à-dire à quatre mille cinq cents mètres au-dessus de la plaine, dans les grandes solitudes froides, sèches et sans neige… Au Québec, je suis très loin de chez moi, les montagnes sont des monticules, on me confine sur le plancher des vaches.

J’ai une question pour vous.

Cet hiver, il y a vraiment beaucoup de neige au Bas-Saint-Laurent. L’autre jour, j’aperçois une gamine que je ne connais pas. Elle est figée à l’autre bout de la clôture. Les cheveux frisés et rouillés dans son capuchon rouge, la main dans la poche comme si elle grappillait du grain, elle m’appelle. Je n’arrive pas à la quitter des yeux, car je suis très curieux. Je veux absolument clarifier son odeur, plus sucrée que celle du trèfle et de l’avoine. J’aimerais bien lui enlever son capuchon pour savoir ce qu’elle a dans la tête, car c’est terriblement ennuyant l’hiver ici… Le bout du clos n’est pas très loin, l’été j’y courrais allègrement sans même y penser. Mais je n’ai jamais enfoncé un seul pied dans la neige. C’est mou, c’est collant, c’est fatigant, ça égalise les odeurs et on ne s’y retrouve plus. La neige s’étend lisse et sans trace jusqu’à elle. Alors, comme elle, je reste coincé entre ce qui m’attire et me fait peur, l’inertie l’emporte sur le mouvement.

Est-ce que cela vous arrive?

Par erreur géographique, on me nomme Alpaga, je n’origine pas des Alpes, mais des plateaux désertiques des Andes. J’ai appris à fuir l’ennemi, mais je n’ai pas appris à rechercher l’ami. Les troupeaux de mon espèce n’hésitent pas une seconde à se solidariser contre un ennemi, mais aller vers une odeur nouvelle, s’habituer à l’étranger est toujours une affaire de curiosité personnelle, de courage et d’initiative. Dans les hauts plateaux des Andes, ce n’est pas un grand inconvénient, car personne n’y vient, surtout pas une petite fille au poil de carotte. Mais ici, comment survivre entre nous?

Avez-vous un secret pour vous affranchir de vos vieux réflexes? Car sinon, c’est loin les Andes, et c’est mortel l’ennui.

 

Ah! La vache!

Le prix du lait et l’écologie des sentiments.

— Tiens-le pour dit, Hector, le deuil d’une vache dure trois jours complets. Elle ne doit pas entendre son veau l’appeler. Le quatrième jour, elle te donnera son lait.

Le voisin était affirmatif. Hector gardait un doute. Pâquerette n’était pas n’importe quelle vache, mais une irlandaise, une celtique!

Le veau avait bu son trois jours de colostrum. Hector le laissa un jour de plus avec sa mère. Ensuite, il amena le veau dans le garage, le caressa un peu et sortit en douce. Après quelques minutes, le veau pleura. Immédiatement, Pâquerette lui répondit : « Je suis ici, viens me rejoindre. » Que faire? Hector installa une radio dans le garage, sélectionna un poste musical, monta le son à quelques décibels au-dessus de la voix de Pâquerette, lui donna du lait… Il se tut.

À la fin de l’après-midi, il fallait traire Pâquerette. Hector installa la chaudière, lava le pis. Tout allait bien. Il commença le mouvement qu’il avait pratiqué. Paf! Un coup de queue bien juteux en pleine figure. Seigneur! C’est vrai, il faut attacher la queue. Ce qu’il fit. Il se réinstalla, le lait jaillit. Il soulageait la vache. Il était content. Agitée, Pâquerette mit le pied dans le seau. Impatient, Hector la traita de vache. Elle acquiesça. Les Dexter sont très courtes sur pattes. Le fermier était plié en deux. Pâquerette retenait son lait. Après un litre, plus rien. Bon! tant pis pour ton pis, c’est toi qui souffriras. Clac! La vache venait de mettre le pied dans la chaudière. Hector se maîtrisa.

Le lendemain matin, le pis de Pâquerette était si gorgé et si douloureux qu’elle ne voulait pas se laisser toucher. Il fallait pourtant la soulager. Hector attacha la queue, enduit ses mains de graisse à traire, inspira une bonne dose de patience… Un jet, deux jets. Paf! Un coup de pied en pleine figure. La vache écrasa les lunettes tombées dans une bouse…

‑ Tu n’as pas le choix, répondit le voisin au téléphone. Si tu lui redonnes son veau, oublie le lait. Si tu ne la trais pas, oublie ta vache, elle mourra.

La guerre! Hector s’équipa de son casque de bûcheron, d’un épais manteau de cuir et d’une corde. Il réussit à attacher les pattes arrière. Il s’installa. Prit tout son temps. Tira quelques bons jets.

‑Tu vois, je te soulage.

La riposte arriva par l’une des pattes avant. Le casque encaissa le coup. Hector ne put retenir un bon coup de poing, mais frappa le dur iliaque de la vache… Qui vagit du plaisir de sa vengeance.

Le combat dura encore cinq traites. Hector survécut. Le quatrième jour, Pâquerette était si triste, si déprimée, si endolorie, qu’elle ne put résister. Hector recueillit huit litres du précieux liquide. Le dixième jour, il fit entrer le veau dans l’étable. Pâquerette le regarda longuement, comme si une nouvelle bête venait d’arriver à la ferme. Elle leva son museau pour le sentir. Lui, craintif, se collait sur Hector qui l’avait nourri tout ce temps. Pâquerette resta longtemps silencieuse, et plongea finalement la langue dans son foin.

 

J’ai tué ma vache

Connais ton statut, juger ensuite.

La sœur de Pâquerette s’appelait Cabotine-vache, dite La Cabotte. Elle était stérile. Hector, le fermier, ne pouvait se permettre de nourrir une vache sans veau ni lait. Que faire? Le voisin était chasseur et possédait un bon fusil. Hector se résigna. La bête fut froidement abattue devant ses yeux. À ce moment-là, Hector fut transformé en robot. Il aida le chasseur à travers des bras mécaniques comme on téléguide une opération sur un écran d’ordinateur. Après trois heures, les grosses pièces étaient suspendues dans la chambre froide. Cinq jours plus tard, les paquets étaient préparés, le congélateur rempli.

Un bras, puis une jambe, un pied puis une main, Hector revenait à la vie. Il recouvra son cœur et ensuite, quelques éléments de sa pensée. Il entendit dans sa tête : « Qui donne sa vie pour ses amis vivra à travers eux ». Cette parole lui parut tellement injuste. C’est vrai : aucun des matériaux de La Cabotte ne sera perdu, ni même une goutte de son énergie. Quand nous aurons tout mangé, tout aura été transmis. Il n’y a que des transformations. Qui pleure une rivière qui vient nourrir un lac? Elle ne meurt pas, elle s’élargit. Alors pourquoi pleurer une vache qui vient nourrir une famille? Mais La Cabotte n’est plus.

‑ Pourquoi as-tu tué ta vache? lança ce jour-là une voisine à la figure d’Hector.

Hector avala le coup. Ne répondit rien. Et pourtant, la voisine servait régulièrement des hamburgers et des saucisses à ses enfants. C’est à lui-même qu’il parlait : Ce n’est pas moi qui ai inventé cette loi : nous sommes tous parasites du vivant, comme un champignon dans un arbre. Nous digérons ce qui nous tombe sous la main. Et on a beau protester, on sera digéré aussi. Certains disent : « Je ne mangerai pas ceux qui ressentent le plaisir et la souffrance. » Mais Hector n’en était pas là. Il méditait sur la loi générale de la vie qui installe les plantes au-dessus de la terre, et au-dessus d’elles les mangeurs de plantes, et ensuite les carnivores, et enfin les charognards du ciel et de la terre pour que le cycle s’accomplisse et que la totalité l’emporte. Tous pour le grand tout.

Mais lui, Hector, voyait bien qu’il considérait tout le cycle dans son esprit. Alors où est-il situé pour voir ainsi le charognard, le carnivore, l’herbivore, l’herbe et l’humus? Il est assez en-dehors pour les voir dans un seul mouvement, mais trop en-dedans pour contester. Il rassembla les enfants de la voisine qui régulièrement viennent jouer à la ferme et d’autres enfants qui étaient là parce qu’ils aimaient les chèvres et les lapins. Il leur dit :

‑ Je n’ai pas tué ma vache de gaité de cœur.

Les enfants restèrent silencieux comme occultant sa sincérité. Puis Sandrine, la plus vieille du groupe, réagit :

‑ C’est pour ça qu’on n’y pense pas quand on mange du pâté chinois ou des boulettes de viande.

‑ Moi, j’y pense, riposta le plus jeune. Depuis que La Cabotte n’est plus, j’y pense.

Hector resta muet. Il regarda l’enfant. Les autres aussi le regardaient, comme s’il venait de révéler une grande chose, de faire un pas en avant. Penser est souvent le début d’une grande chose.

 

Le moqueur polyglotte

On ne voit jamais mieux qu’avec l’esprit.

Partout en ce monde il y a des moqueurs rusés, des oiseaux qui nous font rentrer dans des systèmes qui les amusent. Parfois l’âge nous rend moins dupe.

Monsieur Moqueur avait constitué l’ossature du nid avec des brindilles de saule solidement tressées. Madame y avait déposé des débris de laine que le bouc avait laissé sur le grillage de la clôture. Le nid n’était pas très haut, mais laissait le regard embrasser toute la ménagerie de la ferme. On pouvait ainsi garder l’œil sur Gros Minet, le vieux chat.

« Une famille de nouveaux venus », se dit Gros Minet, qui en avait vu d’autres. Aucun frisson ne se forma sur la surface monotone de son apparente insensibilité. Il ferma les yeux pour continuer sa sieste.

Le jeune Moqueur surveillait. Il pensait s’amuser un peu durant les deux semaines de couvaison de Madame.

Il avait remarqué que Gros Minet souffrait d’une conjonctivite chronique, il pleurait constamment des yeux, ce qui lui brouillait la vue. C’était sans doute un ancien des bagarres de rue, une oreille à demi-arrachée l’empêchait d’évaluer la distance des sons qu’il percevait toujours lointains et diminués. Aussi, Moqueur suçotait déjà son plaisir. Il n’était pas polyglotte pour rien, il avait appris le chat aussi bien que le français de campagne, il pouvait même réaliser le sifflement strident de la marmotte.

Tout en imitant le pic vert, Moqueur intercala l’alarme d’un bébé marmotte, ce qui était fort plausible en ce printemps, au pied de l’arbre, si près du mur de pierre. Malgré son infirmité, gros Minet repéra à l’odeur le trou de la famille Marmottes. Il prit presque tout l’avant midi pour s’en approcher dans un silence parfait. Madame Moqueur, de son nid juste au-dessus du trou, n’y fit pas attention car l’odeur de la laine de bouc éclipsait pour elle le reste du monde olfactif.

Au plus grand étonnement de Monsieur Moqueur, Gros Minet débusqua effectivement une petite marmotte qu’il dégusta sur place en prenant tout son temps. Moqueur avait lancé un cri menteur qui avait dit vrai. Il se dit alors en lui-même : « Profitons-en, vieux Minet croira maintenant davantage à son oreille bourdonnante qu’à ses yeux voilés. » Et pour l’éloigner, car il se trouvait juste au pied de l’arbre, Moqueur imita une chatte malheureuse du printemps. À s’y méprendre, le miaulement semblait arriver du balcon de la maison familiale.

On n’entendit plus rien. Pas le moindre bruit, pas la moindre bosse sur une longueur de temps plus étendue que l’écho du huard. Moqueur ne put résister, il se lança en vol pour voir ce qui se passait du côté de Gros Minet. Il ne vit que des pierres, rien d’autre, pas le moindre chat : une disparition. Il retourna inquiet à son nid.

À la nuit tombante, des griffes lacérèrent l’écorce et déchirèrent le silence à plusieurs reprises. Ensuite, plus rien. Moqueur déploya tous ses talents d’imitateur, rien n’y fit, Minet resta blotti dans son mystère total.

Aux premières lueurs du matin, la tension avait atteint son maximum chez les Moqueurs. Au moindre bruit, l’oiseau tournoyait autour de son arbre, Madame trépignait sur ses œufs. Il arriva ce qui devait arriver, trois petits cocos tombèrent du nid. Minet sortit du trou de la marmotte et se délecta.

Cette journée avait été moins monotone que les autres.

 

Ressentir de la reconnaissance

 

Un moucheron en soi

 

L’écologie est un système incomplet parce que c’est un système cohérent.

 

Il y a très longtemps, au pays des dinosaures et des baobabs, toutes les familles de plantes et de bêtes se réunirent pour fêter la circulation des êtres vivants dans les différents intestins du ciel et de la terre. Célébrer ce tour de force : la terre allait exploser de vie, et pour éviter le drame, les êtres vivants étaient assignés à se manger les uns les autres. Ainsi chacun s’enrichissait de tous et tous s’enrichissaient de chacun. Plutôt que se multiplier à l’infini vers l’extérieur au point d’exploser, le monde se développait vers l’intérieur, se digérait et s’intégrait sans jamais déborder du contenant terrestre. Il convenait de fêter cet exploit par un gargantuesque banquet.

Au milieu des festivités, une grenouille se leva :

– Nous sommes si contents, je dois le dire, j’avale tous les insectes et leurs expériences et en retour je me fais digérer pour enrichir mes amis de mes plus grandes découvertes. Mais qui est malheureux maintenant?

– Personne, répondirent en cœur les dinosaures sans s’étonner.

– Alors, continua la grenouille, nous avons bloqué la route du bonheur, car qui pensera maintenant à ajouter des saveurs?

Tout le monde resta bouche bée, tout était accompli, mais on avait oublié l’essentiel.

C’est le baobab qui répondit :

– Il faut ajouter un animal indéfini, fragile, moche et percé par le milieu. Il ne pourra être satisfait comme nous le sommes. Il ajoutera la saveur. Ce sera pour lui une nécessité.

– Ce n’est pas assez, répondit le serpent. Dès qu’il se rendra compte qu’il vivra à jamais, qu’il circulera comme nous tous dans les cycles éternels de la digestion du monde, qu’il connaîtra en mangeant et sera connu en se faisant manger, il sera aussi heureux que nous d’engloutir et d’être englouti. Il ne sentira aucune nécessité de produire des saveurs. Je soutiens, moi, qu’il faut lui cacher la connaissance. De cette façon, il se croira mortel.

– Quoi! Tu veux le condamner à la peur la plus atroce, celle d’une fin imaginaire par défaut de la connaissance! Remarqua le baobab, complètement scandalisé.

– C’est le seul moyen d’ouvrir le chemin des saveurs et du bonheur, conclut le serpent.

– Alors, dis-nous où cacher le secret de la connaissance!

Silence complet. Même la sonnaillerie des grillons et des rainettes se tut. Il n’y avait aucune place, ni dans les forêts les plus denses, ni dans le fond des océans, ni dans les nuages, le soleil ou la lune où l’on pouvait cacher le secret. Tout, absolument tout chantait la quiétude immortelle de la vie.

Le moucheron le plus petit du monde proposa ce qu’aucun serpent n’aurait même osé penser.

– J’irai, moi, au fond de cet animal nouveau en emportant avec moi le fruit de la connaissance. Il ne pensera jamais chercher de ce côté. Et si jamais, il veut s’approcher, je le piquerai si violemment de mon venin d’angoisse, qu’il ne s’y hasardera pas deux fois. En contrepartie, s’il m’oublie, je le chatouillerai sans le laisser tranquille. Ainsi, prisonnier entre la démangeaison et le tourment, il ne plongera jamais la main dans le secret de son cœur. Ne pouvant plus connaître sa place éternelle dans le grand cercle de la vie, rongé d’angoisse et d’insécurité, il sera bien forcé d’élargir le monde, d’ouvrir des fenêtres et d’ajouter des saveurs. Il nous ouvrira la route du bonheur. Nous n’aurons plus, ensuite, qu’à le déguster.

Quelques mois plus tard, on vit accoucher en plaine, une guenon plutôt minable. Elle eut beaucoup de mal à mettre au monde son petit, car il avait une tête difforme à cause de son cerveau trop gros plein de circonvolutions, de retournements et de cavernes : un labyrinthe sans issue. Il était nu, rabougri, anxieux et pleurnichard.

Malgré sa hideur, la mère lui donna le sein.

 

Leçon d’humanité

La beauté n’est jamais invisible, mais l’image que l’on se fait de la beauté est invisible et pourtant, elle brouille dangereusement la vue.

L’été, Hector ne va pas à l’épicerie, il n’y met pas les pieds. Il est débordé. C’est Marie qui fait les commissions. Elle fait aussi la cuisine, lave et vend les légumes, reçoit les gens, écoute les petits et grands malheurs de tous et chacun, console et réprimande les enfants, entretient la maison et tout le tralala. Hector vit dehors, et dehors c’est la guerre.  La guerre contre les mauvaises herbes, les ravageurs, les insectes maniaques, la sécheresse ou la pluie surabondante, les problèmes mécaniques, électriques, agronomiques, imaginaires et fantastiques. Mais aujourd’hui, Marie est sur le dos, brûlante de fièvre et il faut acheter quelques bricoles pour le souper.

Hector est enfoui dans sa bulle de soucis, ses yeux vont de la liste d’épicerie aux tablettes. Il n’a pas imaginé prendre un panier, il ajoute des boîtes, des fromages, des paquets. Il ramasse ce qui tombe et retombe, il approche enfin de la caisse, la pile sur son bras gauche qu’il retient de son bras droit, lui bouche la vue. Les gens s’écartent sur son chemin, et quand la pyramide s’écroule, elle atterrit sur le tapis roulant de la caisse.

La caissière se retient, mais bouffe finalement d’un rire étrange qui chuinte légèrement. Ses longs cheveux qui lui cachent volontairement la moitié du visage sont légèrement soulevés, juste assez pour montrer la sévère difformité de la partie gauche, sans doute le syndrome de Romberg. Quelle terrible maladie pour une adolescente!

Dans un seul instant, Hector est propulsé parmi les êtres humains.

Il lui sourit. Elle lui sourit par la moitié parfaite de sa bouche. Une énorme coupe d’humanité glisse dans le gosier du travailleur de la terre qui arrive soudain au village.

Sur un film qu’il n’a pas déclenché passe en accéléré le drame, du moins l’idée qu’il s’en fait. Cette fille va à l’école. Dans la cour d’école, il y a des jeunes, toutes sortes de jeunes qui courent les cheveux au vent dans toutes sortes de directions en disant toutes sortes de choses et en évitant toutes sortes de regards. Et puis, un jour, elle, dont je ne connais pas le nom, demande à travailler non pas dans l’entrepôt, mais à la caisse, non pas à la ville plus loin, mais à l’épicerie du village. Et la gérante accepte avec joie. La voici qu’elle salue chaque personne, enregistre les codes-barres, vérifie les chiffres, compte sans distraction. Elle demande des précisions à ceux qui veulent des cigarettes, des billets de loterie, ou rapporte des bouteilles en consignation…

Hector a tout mis dans son sac, il est prêt à partir, mais il est subjugué, il recule discrètement, atteint un coin invisible et observe les comportements de chacun… Aucun oiseau moqueur en vue, ils se sont tous enfuis dans un pays lointain. Les gens lui parlent naturellement comme on parle à n’importe quelle caissière du village.

Une sorte de sirop très doux coule maintenant comme une onction sur la langue d’Hector. Une fierté d’abord. C’est tout un village que son village! C’est tout une épicerie que son épicerie! C’est tout un honneur que d’appartenir à ce village! Et puis ensuite, dans un bref instant de transport, il vit une de ses journées à elle. S’il était possible d’accepter. Elle accepterait. Mais il n’est pas possible d’accepter. Alors, elle décide de se faire honneur, de mettre à l’honneur sa dignité de jeune fille. Et si voyez ce que cela signifie, il n’y a pas de plus grande beauté en ce monde.

 

La grive des bois

Courir après la joie ou courir de joie!

 

Voici l’histoire d’un petit bonhomme ailé au ventre picoté, pesant la moitié d’une pomme. Il parcourt 4800 kilomètres en quelque semaines pour suivre la saison chaude du sud du Mexique au sud du Québec. Il chante sa joie et la gratitude dans des ritournelles charmantes et parfois audacieuses.

Peut-être appelle-t-il une compagne? On le dit.

Alors pourquoi ne vient-elle pas? Il s’appelle Grison Boisvert, surnommé Le Joyeux. Il en met sans doute un peu trop. Il insiste. Il persiste. Il désattriste même les pierres. Tout le monde danse, saute, frétille. Mais elle ne vient pas.

Après la danse, on discute, on dit qu’il doit être bien triste pour reprendre toujours le même thème, ou bien il se trompe lui-même, il ne s’avoue pas son malheur, et c’est pour cela qu’après la fête, il reste seul dans ses illusions. Des couples se forment autour de lui. Ils vont se coucher dans leur nid. Ils haussent les épaules : « Pauvre lui, s’il descendait de son éternelle joie, peut-être se ferait-il une amie! »

Mais lui, retentissant, ne laisse jamais le silence retomber nu dans la nuit. Il projette son chant et son chant retombe sur lui, il fabrique son atmosphère, son monde est vert, luxuriant, flamboyant. On y voit partout des fleurs heureuses. Même les gouttes de pluie rayonnent sur lui de leurs plus belles couleurs.

Il arriva un jour où il se tut.

Ce jour-là, la pluie tambourina toute la journée et jusqu’à tard dans la nuit. Elle tambourina sans mélodie, mais comme en attente de mélodie. Les arbres tendaient l’oreille, chaque feuille tendait l’oreille, et les myrtilles aussi, et le fruit des quatre-temps, et même les limaces, les fourmis, les chenilles et les papillons. Il manquait quelque chose d’absolument nécessaire, on allait tous mourir d’ennui, quand soudain, une femelle grive y alla de sa ritournelle.

Personne n’avait jamais entendu cela auparavant. Elle répondait à Grison Boisvert. Pour la première fois, une joie qui n’était pas la sienne fit en lui une joie qui devint la sienne. Et dans cette résonnance, toutes les nuances du vert s’illuminèrent. Il n’était plus possible de retomber dans les temps anciens, noirs et opaques, où le malheur se satisfaisait de lui-même.

 

Fifille et le gros bouleau

Les organes du bonheur savent lier le visible et l’invisible dans un seul tableau.

Le garrot en équerre, le cou incliné, sa grosse tête disparaissait dans l’herbe haute qu’elle ne broutait pas. La jument triste, d’un jour si triste, restait immobile loin de son amie Brin d’acier. Hector l’avait attachée là à l’aide d’une corde de chanvre ridicule qu’il avait trouvée sur place. Le vieux bouleau qui retenait la corde à son tronc massif n’allait certainement pas dénoncer l’insuffisance de l’attache.

La récolte était presque terminée, les arbres jaunissaient, mais l’après-midi était si chaud, qu’on se baignait à la rivière.

Fifille, la jument, les entendait rire, mais n’entendait pas à rire elle-même, car Brin d’acier était parti en vacances chez son papa à Notre-Dame-du-Portage, au bout du monde. La jument était donc tombée dans son état d’âme d’exilée : ennui, tristesse et mélancolie. Elle suçait son malheur avec grand soin. Elle imaginait Brin d’acier, là-bas, courir les battures, effaroucher les canards, s’éclabousser de boue, se rouler dans le sable, et elle, grosse bête sans intérêt, si loin, si seule…

– Grrm! Grrm! Toussota le vieux bouleau. T’aurais pas le museau un peu trop collé dans tes pensées?

– Je ne te demande pas ton avis, lui lança Fifille, qui voulait absolument rester en paix à retourner des images de bonheurs perdus dans des humeurs noirs.

– Bon, je me tais… Oh salut! toi, la grive. Belle journée n’est-ce pas!

L’oiseau était venu prêter compagnie au bouleau. C’étaient deux bons amis. Leur guai bavardage exaspérait Fifille. De connivence, ils se turent. Et les rieurs qui pataugeaient dans la rivière aussi. Même le vent s’arrêta de chuchoter.

N’ayant plus rien à combattre, Fifille s’enfonça dans sa mélancolie jusqu’à fléchir des deux genoux et s’effondrer dans l’herbe.

Elle imaginait son amie de trois pommes monter sur son cou, prête à l’aventure. Fifille se redressa pour lui donner de l’aplomb… Mais au moment où elle allait prendre conscience de son absence, juste avant, elle vit la stature du bouleau, les bras levés dans une flambée de feuilles. Dans les yeux de Fifille cela faisait danser le bleu du ciel dans la rouille du feuillage. Et c’était bien les cheveux de Brin d’acier pris dans les électricités du firmament et déployé en queue de pan.

C’est là, à ce moment-là de ce jour-là, juste après l’écroulement lamentable de son humeur, qu’elle découvrit que ses yeux étaient les véritables organes du bonheur. Oui! les organes du bonheur dans la mesure où ils savaient lier l’imagination avec la beauté du monde plutôt que de rouler des vieux souvenirs dans du vinaigre. En réalité, les arbres, les oiseaux, l’herbe des champs, les marguerites et les coquelicots, c’est de l’imagination rayonnante. Et lorsque notre imagination projetante salue cette imagination rayonnante, tout crie la joie comme lorsque deux vieux amis se retrouvent.

Alors, Fifille se redressa, se leva debout, tira sur sa corde improvisée qui se cassa d’un seul coup et s’en alla se baigner avec les autres. Brin d’acier occupait la place forte, puisqu’elle était sur le pont, au-dessus de la rivière, tel un pied d’arc-en-ciel tendu jusqu’à Notre-Dame-du-Portage.

 

Le mariage

L’honneur est un lourd fardeau. Mais, par bonheur, au pays d’en bas, nous en sommes dispensés.

Marie, la femme d’Hector, préparait le banquet depuis des mois. La moitié de la récolte y passait, plus cinq poules, deux lapins et un gros chevreau. Le travail de toute une saison allait s’anéantir dans le bon vin, la salive et le grand fleuve des sécrétions digestives. Une énergie considérable versée dans un chaos d’embrassades, de paroles en l’air, de promesses en l’air, et de tout un tas de menteries honorables qui tomberont une par une au champ d’honneur du grand général, le dur qui dure, dénommé La Durée, Inconstant de son prénom.

À la ferme d’Hector et de Marie, les murs sont couverts de livres, un mode de culture aussi laborieux et oublié que l’agriculture. Il s’agit cependant d’un légume impérissable placé sur des rayons imputrescibles. Aussi, personne à la ferme ne se presse de les consommer puisqu’ils n’ont pas de date de péremption.

Cependant, tout l’hiver, telles des souris, lentement, secrètement, silencieusement Marie et Hector lisent…

Sauf, évidemment, l’hiver qui précéda le fameux mariage. Qu’importe, c’est la fête, on fête. Dehors, c’est le printemps et le beau temps. Les tables sont couvertes de victuailles, de fleurs, de bouteilles ouvertes, tout est joliment disposé, livré gratuitement, comme l’herbe et les marguerites se donnent généreusement aux chèvres et aux chevaux. Le soir, les musiciens vont jusqu’au délire, et s’improvise alors, parmi les participants, un chœur de chant que le chien tente d’enterrer. La danse la plus folle emporte dames et cavaliers jupes par-dessus têtes, et le diable fait éclater comme du maïs, les heures qui suivent minuit. Ni Marie ni Hector ne savaient qu’il existe des heures après minuit. Leurs chaises bercent sur la rocaille une somnolence qu’ils ne peuvent contenir. Seul, un sourire qu’on dirait commun témoigne qu’ils sont, malgré tout, opérateurs de la fête, nourriciers, portail de sécurité.

Et puis, enfin la fatigue emporte l’ivresse, et c’est le temps des remerciements. Marie s’est redressée, Hector regarde sa montre. La mariée en a pour tout le monde : le fleuriste, les choristes, les humoristes, les artistes, le guitariste, le monologuiste, la troupe des équilibristes… Le marié, lui, fait plutôt dans les …eurs : les danseurs, les facilitateurs, les entremetteurs, les annonceurs, les farceurs, les endosseurs d’hypothèque…

Évidemment ce qui est donné est donné : qui penserait remercier le champ de donner son blé!

Le lendemain, Marie attrape par la manche son petit-fils, le marié :

– Qu’est-ce que cela te fait d’être venu chaque été à la ferme, de voir ton grand-père désherber quand tu te baignais à la rivière, de regarder ta grand-mère préparer et vendre les légumes, et tout l’hiver le nez derrière un li…

– Tu n’as pas à te sentir coupable grand-maman, dit-il de sa belle voix franche, c’est pas pire que camionneur ou vidangeur, quand n’on a pas de salaire, on n’a pas de temps pour les enfants. Ce n’est pas votre faute, vous étiez occupés.

– C’était bon hier?

– Tu sais, on est habitués aux légumes et à la viande de ferme. Mais grand-papa a choisi un très bon vin.

– Et les livres de la bibliothèque?

– Quoi! Les bibliothèques sur tous les murs? Tu le sais bien, grand-maman, tu n’as jamais eu de goût pour la décoration.

– Bon! Je crois bien que c’est le temps pour toi de partir. Ne t’en fais pas pour la vaisselle et le ménage, à notre âge, on a juste ça à faire.

Le lendemain soir, Hector et Marie étaient plongés dans Jean-Christophe. Ils entendaient sonner la musique de Beethoven dans le livre de Romain Rolland, L’hymne à la joie.

Rien ne libère autant qu’une nuit pleine et entière dans laquelle tombent nos dernières illusions. C’est comme la lune, elle concentre sur elle son bonheur, alors que partout dans le ciel, les galaxies s’éloignent les unes des autres ainsi que toutes les étoiles filantes et flamboyantes du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Table des matières

Contes  du pays d’en bas. 1

Le clos d’en bas. 2

Établir des liens. 3

Hector de la cravache et son vieux cheval 3

On a tous un gros minet en soi 4

Bécassine de Noël 5

Djo mon amour. 6

La chevrette ambivalente. 7

Sortir du système. 9

Au régiment. 9

Notre maître à tous. 18

Suis-je normal?. 10

Le bouc et la petite boiteuse. 11

Princesse Aubergine. 12

Canaille et Sympathique. 13

Sympathique et Canaille. 14

L’homme aux cent mille milliards de bactéries. 15

Le pouvoir de faire mieux. 16

Attraper le bonheur 18

Julie poule. 18

Mon beau Lapinou. 20

Ma cocotte. 21

À deux doigts du bonheur. 22

Appartenir au tout 24

L’élargissement de la musaraigne. 24

La neige a pleuré. 25

Faire des mains et des pieds. 28

Les lutins de la terre. 26

Marguerite et Coquelicot. 27

Voir autrement 28

Le combat des yeux. 29

Fifille et Brin d’acier. 30

Les Andes, c’est loin. 31

Ah! La vache!. 32

J’ai tué ma vache. 33

Le moqueur polyglotte. 35

Ressentir de la reconnaissance. 37

Un moucheron en soi 37

Leçon d’humanité. 38

La grive des bois. 39

Fifille et le gros bouleau. 40

Le mariage. 42

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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