FUSA Sageterre

Enfin, la ferme Sageterre est devenue une
Fiducie d’Utilité Sociale Agricole (FUSA)
le 16 septembre 2019.
En apparence, ce n’est qu’un nouveau statut légal,
en réalité, c’est une petite révolution.

Sigle de la ferme Sageterre

Nous, Marie-Hélène et moi avons constitué un patrimoine autonome (la ferme) qui maintenant appartient à personne pour être mieux affecté à une mission. Parce qu’il est affecté à une mission sociale désintéressée, ce patrimoine est désormais insaisissable. Les fiduciaires administrent ce patrimoine sans pouvoir le mettre à risque, ni l’hypothéquer, ni le diminuer ni modifier sa mission, et ce, à perpétuité. Ce statut est propre au Code civil du Québec.

Bref, Sageterre est maintenant un bien commun administré en vue du bien commun.

Je vais parler de la ferme Sageterre :

  • ses projets,
  • de la mission de la FUSA Sageterre,
  • du défi que cela représente,
  • de la mission,
  • de l’éthique relationnelle,
  • de la gestion et de l’administration démocratique.

Je m’en tiendrai aux grands principes, ceux qui peuvent servir aux bâtisseurs de fiducie sans les orienter par des recettes.

Les projets de Sageterre

Ancrée dans son milieu depuis 2004, la ferme Sageterre est devenue une Fiducie d’Utilité Sociale Agricole en 2019, ce qui signifie qu’elle n’est la propriété de personne, mais appartient à perpétuité à une mission écologique d’Utilité Sociale Agricole.

Elle est organisée en collectif de projets regroupés, coordonnés non pas en coopérative de producteurs mais en Organisme à But Non Lucratif (OBNL), car bien au-delà de la production agricole, chaque projet a une visée de transformation sociale en vue de contribuer à la naissance d’une culture écologiquement responsable.

À la ferme…

  • tous nos produits sont cultivés de façon naturelle avec amour,
  • le souci de limiter notre empreinte carbone sur l’environnement,
  • en accueillant des jeunes (de toutes les âges) désireux d’enrichir notre expérience de la terre.

Située dans la beauté de l’estuaire du Saint-Laurent sur la route 132 (le 2456) entre Bic et Rimouski, nous partageons 30 hectares de belle terre, de marais et de forêts.

Site internet: http://www.sageterre.org 

Projets actifs en 2019

Espèces d’épices, responsable Tony

Le but du projet est de mettre à disposition des épices produites localement sous tunnels, selon un mode respectueux de l’environnement.

Les grands potagers De la dérive, Gabriel, Charles-Antoine, Alexandre, en corporation à but non lucratif, développent un grand jardin potager qui vise à vendre à un prix accessible à tout le monde des légumes cultivés naturellement.

Égo-Eco, responsable Isabelle

Égo/Éco offre des moments pour prendre du recul et s’inspirer en plein cœur de la nature. Des ateliers et des séjours arrimant mode de vie écologique, agriculture écologique et création artistique pour explorer notre connexion à la nature, se donner un élan et clarifier le rôle qu’on veut jouer dans le développement d’une société durable.

Le jardin de la Rivière Hattée, responsable Sabrina

Un jardin essentiellement pour l’autosuffisance. Mais attention, ce jardin est beau, bien soigné, et étonnamment productif.

Serre et Jardin de de l’infirmière, responsable Karine, une petite serre récupérée d’un dur hiver, de jolis petits coins de culture pour agrémenter les cuisines collectives, et surtout un service partout à Sageterre pour aider, embellir, soigner les bobos et conseiller sur la santé.

Le Jardin des Confidences, responsable Magalie et Boban

Un jardin et une serre d’été essentiellement pour l’autosuffisance et les petits fruits, en mettant l’accent sur les tomates et des transformations culinaires pour soi et les siens. Il s’y dégage une intimité qui soigne le cœur autant que le corps.

Kiwi et compagnie, responsable Claire

Kiwi & Cie est un projet-plantule (un nouveau-né) agricole. Ancré dans la « parcelle du nord » à Sageterre, il aura à terme plusieurs vocations qui se dessinent petit à petit. L’essentiel étant les bonnes choses, les choses goûteuses, les belles choses, et les choses qui sentent bon. Un lieu de cultures, un lieu de plaisir le long du chemin.

Les jardins de Marie-Hélène, Jean et leur jument Katmae, des jardins d’autosuffisance et du foin.

Le Refuge, poulailler de Marie-Hélène, une vingtaine de poules pondeuses pour l’autosuffisance et pour vendre les surplus.

Les petits cochons, une association de quelques personnes qui engraissent pour eux-mêmes des cochons.

La mission de Sageterre

La mission de Sageterre se définit essentiellement par l’adjectif « ÉCOLOGIQUE ».

Dans cet annexe, notre but, ici, consiste à partager notre définition de l’écologie. Nous ne cherchons pas une définition neutre, indiscutable, valable pour tout le monde, nous cherchons une définition qui puisse clarifier la mission de Sageterre. Notre définition s’inspire de la Charte de la terre de l’UNESCO.

D’autre termes sont aussi définis secondairement en vue de clarifier le mieux possible notre vision de l’écologie. Par exemple : écosystème, entropie, écosphère, action écologique, agriculture écologique, écologie sociale, principe de précaution…

Écologie

En tant que discipline de la biologie, l’écologie est la science qui étudie :

  • Les écosystèmes où vivent, se nourrissent, se reproduisent et meurent les êtres vivants;
  • les rapports d’interdépendance de ces êtres entre eux dans un écosystème qui puise ses ressources dans un milieu (air, eau, roc, terre…) et qui reçoit un flux régulier d’énergie solaire (conditions thermiques et climatiques).

Mais, pour nous, Sageterre, est ÉCOLOGIQUE une recherche d’actions visant l’amélioration concrète des conditions de vie, d’équilibre et d’évolution de la communauté des vivants d’un écosystème.

  • Recherche d’actions, puisque les connaissances en écologie sont en évolution constante et que c’est essentiellement une science qui vise à rendre l’action humaine compatible avec le développement sain de l’environnement. Cet environnement se compose ou devrait se composer d’écosystèmes en lien les uns avec les autres dans l’écosphère.
  • Conditions de vie: la vie n’est possible que dans le respect des conditions nécessaires à sa durée, mais aussi à son évolution, c’est-à-dire à sa diversification et sa complexification.
  • Communauté des vivants, c’est-à-dire l’association interdépendante d’êtres vivants qui coopèrent, concurrencent, travaillent à leur renouvellement (mort, décomposition, recomposition), participent à un équilibre favorable à la durée de la vie et à son évolution. La communauté du vivant se vit dans des écosystèmes et dans une écosphère.

Écosystème : Un écosystème est un milieu et une communauté d’êtres vivants qui sont interdépendants et tendent à des états d’équilibre et à des états évolutifs de diversification et de complexification. Un écosystème est en santé lorsqu’il est capable d’autorégulation, d’autoréparation, d’adaptabilité. Il y a un seuil critique sous lequel l’écosystème s’effondre et perd ses capacités d’autorégulation. L’action écologique vise entre autres à éviter un tel effondrement.

L’entropie est une loi de la thermodynamique qui affirme que toute dépense d’énergie entraîne une réduction de la complexité (quantité d’informations). Et comme dans la nature il y a constamment des échanges d’énergie, la durée à elle-seule tend à diminuer la complexité. Cela entraîne une sorte de paradoxe entre la durée et la complexité : plus un système est complexe (beaucoup d’éléments qui agissent ensemble comme un tout cohérent qui apparaît simple parce que ses éléments sont fortement interreliés), plus ce système semble improbable dans l’environnement entropique de la nature. On s’attendrait d’un système très complexe qu’il se désorganise en peu de temps, emporté par l’entropie. Pour rester organisé, pour durer, il doit renforcer son unité interne par des interrelations plus serrées, développer des mécanismes d’autoréparation, de reproduction et d’adaptation. Parmi les mécanismes d’adaptation, il y a la diversification pour profiter de niches écologiques spécifiques, et la complexification pour être moins dépendant d’une seule ressource (la complexification vise l’augmentation de l’adaptabilité elle-même). La nécessité d’adaptation pousse donc la vie à plus de complexité, ce qui exige un niveau d’organisation plus serrée. Bref, la règle prioritaire semble la durée (tenir le temps) quitte à changer de forme, à s’adapter. La durée demande l’adaptation et l’adaptation apparaît être un des principaux moteurs de l’évolution (diversification et complexification).

L’entropie est une mesure de désorganisation et aussi la tendance même à la désorganisation (vieillissement, mort, décomposition). Si la terre ne recevait pas un flux constant de lumière et de chaleur, tous les niveaux d’organisation retourneraient progressivement ou rapidement (selon la gravité de l’instabilité climatique) à des niveaux inférieurs d’organisation. La vie évoluée (telle qu’on la connaît sur terre) est donc extrêmement dépendante de la stabilité du flux thermique apporté par le soleil. C’est pourquoi, toute action écologique doit favoriser la stabilité du climat.

L’écosphère : L’écosphère est l’ensemble planétaire des écosystèmes avec ses conditions physiques, chimiques, climatiques nécessaires à la vie complexe et à son processus évolutif. Si l’écosphère perd certaines conditions de base, l’entropie peut facilement inverser le processus évolutif, et une extinction massive des espèces se produit.

Actions écologique : Dans ce contexte, qu’est-ce qu’une action écologique ?

C’est une action qui cherche à favoriser l’équilibre du climat et à maintenir ou à restaurer des écosystèmes, à favoriser leur évolution (augmenter son adaptabilité par diversification et complexification) et à éviter qu’ils ne perdent leurs capacités d’autorégulation, d’autoréparation et d’évolution.

L’être humain individuellement et collectivement fait partie de l’écosphère Terre. Il doit s’adapter aux conditions de la vie, ce qui ne signifie pas un retour en arrière, mais plutôt une avancée évolutive.

Agriculture écologique : L’agriculture écologique vise à produire des aliments pour l’être humain et pour les animaux en maintenant et en restaurant les écosystèmes du milieu naturel, ou en développant un écosystème propre qui conserve l’équilibre de l’environnement.

Écologie sociale : Nous parlons d’écologie sociale lorsque des actions favorisent une organisation des êtres humains fondée sur :

  • la collaboration inclusive de tous, l’égalité en dignité, la justice sociale, la participation aux responsabilités et aux décisions collectives, le respect des processus humains tels que la petite enfance, l’enfance, l’adolescence, l’accouchement, le vieillissement, la mort, etc.,
  • l’équilibre et l’évolution des écosystèmes sur lesquels repose la vie humaine.

L’être humain doit être pris dans son acceptation globale comprenant ses capacités physiques, politiques, pratiques, économiques, artistiques, scientifiques, philosophiques et spirituelles. En effet, si une dimension de l’être humain est déconsidérée, l’être humain perd rapidement le goût de vivre, il peut même chercher à fuir son mal-être dans la surconsommation ou d’autres actes destructeurs de l’environnement. Nous pensons qu’il faut lutter contre une vision de l’écologie qui serait réductrice de l’être humain, simplement scientiste et matérialiste.

D’un autre côté, il faut éviter les idéologies, qu’elles soient religieuses ou laïques, puisque le propre d’une idéologie est de réduire radicalement les capacités d’adaptation de l’être humain et donc, de le rendre inapte à l’écologie.

Principe de précaution : Dans le cadre de l’écologie, on parle de science pour signifier l’activité de recherche des connaissances permettant de mieux comprendre le fonctionnement des êtres vivants et des écosystèmes. Le principe de précaution est de mise, parce que l’épistémologie scientifique est encore fortement tributaire d’une vision mécaniste du réel. Ses méthodes sont donc foncièrement réductrices. Ce n’est pas parce que nous ne pouvons pas prouver une conséquence négative à une initiative technique qu’il n’y a pas d’effets globaux possiblement néfastes sur le système vivant puisque justement l’écologie n’est pas un ensemble de mécanismes, mais une organisation d’organismes. Dans le vivant, une intervention locale, même limitée, engendre presque toujours des effets d’ensemble qui échappent souvent à l’observation à court terme. La science nous aide principalement à repérer des erreurs dans nos pratiques et à nous faire évoluer dans nos connaissances.

Épistémologie : L’épistémologie est l’étude critique des sciences, destinée à déterminer leur valeur et leur portée. La science n’est pas définie une fois pour toutes. Son épistémologie est évolutive. Elle traverse parfois des périodes de crise. L’épistémologie classique, par exemple, est une adaptation à une culture qui venait de découvrir ce qu’est un mécanisme. Son épistémologie est adaptée à l’ère industrielle. Elle est très efficace pour étudier des mécanismes (systèmes déterminés qui se répètent dans le temps et qui sont prévisibles), mais elle n’est pas adaptée à l’étude de systèmes vivants qui modifient leur dynamisme interne et relationnelle de façon parfois imprévisible en vue d’adaptations souvent surprenantes.

Mécanisme : Un mécanisme est une chaîne ou un réseau de chaînes de causes à effets qui se répète et ne forme pas une totalité capable de s’adapter à l’ensemble de l’environnement. Un mécanisme peut être simplifié dans un programme fermé, dit autrement, il est aveugle à des changements pour lesquels il n’a pas été programmé, il est inapte à l’imprévisible.

Idéologie : Une idéologie est un système de pensée qui se maintient dans le temps en se rendant aveugle à la réalité. Le propre d’une idéologie consiste à se tenir invulnérable à la pensée critique en utilisant des propositions invérifiables ni par la méthode scientifique ni par l’expérience humaine artistique, philosophique ou pratique. L’idéologie fuit le réel et se forme un monde imaginaire en tentant de lui donner une apparence de nécessité. L’idéologie s’accompagne presque toujours du principe d’exclusion. Il y a NOUS et LES AUTRES.

Philosophie : La philosophie est la recherche d’une pensée cohérente et congruente (cohérence entre la pensée et l’action) qui vise à comprendre le sens de l’existence de l’être humain et du milieu dans lequel il vit. La philosophie n’est pas une science, elle n’utilise pas une épistémologie scientifique (quoiqu’elle peut s’en servir accessoirement), elle recherche une intelligibilité qui cherche à répondre au sens de l’existence. Elle n’avance donc pas des « négations prouvées » comme le fait la science qui aboutit à des preuves que telle ou telle proposition est fausse, et que telle autre peut être considérée vraie jusqu’à preuve du contraire. La philosophie propose des routes de pensée qui sont probables et éclairantes. La philosophie est aussi critique, elle dénonce les idéologies, entre autres le scientisme (idéologie qui affirme que seule la science peut dire vrai).

Pratique : La science et la philosophie ne suffisent pas. L’être humain est obligé de développer des pratiques. Une pratique est un ensemble de connaissances venant de l’expérience (mais non encore prouvées fausses ou vraies) visant à résoudre des problèmes concrets sans pouvoir attendre que la science découvre des liens déterminants. La médecine est encore fortement une pratique, le travail social est essentiellement une pratique, l’agriculture aussi.  Les pratiques sont légitimes dans la mesure où elles se remettent en question par l’expérience globale concrète (leur propre est de ne pas pouvoir isoler des variables). La science aide fortement à l’évolution des pratiques, c’est pourquoi les pratiques ont tant besoin de se nourrir de la science, même si elles ne sont pas des sciences elles-mêmes, mais des démarches empiriques.

***

Étant donné notre vision de l’écologie, nous définissons l’économie, la politique, l’art et la spiritualité, le scientisme selon des acceptations philosophiques particulières. L’écologie ne peut pas exclure l’être humain de sa démarche puisqu’il est un être vivant, et elle ne peut pas non plus exclure une dimension de l’être humain, puisqu’il est tout entier dans la nature.

Économie : L’économie est une pratique qui vise à bien administrer (« éco » signifie : servir l’équilibre) les ressources, le travail, les échanges, de façon à former un système durable, donc capable de s’ajuster, de s’adapter aux conséquences de l’action humaine de production et de consommation, et de favoriser les écosystèmes puisque la santé économique ne peut se perpétuer sans la santé des écosystèmes. La chrématistique est l’ensemble des processus qui visent à l’enrichissement de certains au détriment de d’autres. Le défi actuel est de retrouver le souci de l’économie.

Politique : La politique est la pratique de la canalisation et de l’orientation de la pensée et de la conscience collectives au service du bien commun.

Arts : Les arts sont aussi une voie pour avancer vers un « vivre en vérité ». Il s’agit d’extérioriser des états intérieurs dans une démarche authentique. Cette expression-création accompagne le cheminement global de l’être humain vers plus de lucidité ou plus d’épanouissement (ou les deux). Les arts visent la production d’œuvres qui transcendent les intérêts immédiats et servent à inspirer les êtres humains sur une longue durée.

Spiritualité : La spiritualité fait appel à la conscience dans sa capacité à percevoir la différence entre la petitesse de nos connaissances et la grandeur de la réalité. Dans la vie spirituelle, l’inconnu n’est ni réduit au connu, ni réduit au néant, ni réduit à l’inconnaissable, il fait partie intégrante de l’expérience de l’être humain.

Scientisme : Le scientisme est une idéologie interprétant la science comme l’islamisme est une idéologie interprétant l’Islam, et dans le scientisme, la science serait seule détentrice de la vérité. Le scientisme peut donc affirmer que ce qui est hors de la science n’existe pas. Au contraire, à chaque étape de son évolution, le scientifique va chercher dans la sphère de l’inconnaissance des éléments nouveaux. La science étudie quelques indices pour se faire une idée de l’ensemble. Pour ce qui est de l’ensemble, on peut s’en approcher avec d’autres moyens que ceux de la science, à condition de respecter les zones de compétence de chacune des approches : philosophie, poésie, expérience spirituelle…

Scientisme matérialiste : Le scientisme finit par affirmer que la « matière » explique tout. Mais si on demande à la science de nous dire ce qu’elle entend par « matière », elle nous répond que, pour le moment, nous trouvons des relations, des fonctions, des interactions, des ondes, et rien dans cette définition ne répond au principe d’exclusion qui définissait jusqu’à l’époque classique la matière. Bref, la « matière » que nous découvrons n’a plus rien à voir avec notre idée commune de matière.

Appliqué à l’écologie, le scientisme matérialiste peut laisser croire qu’il suffirait à l’homme d’abandonner ses aspirations « spirituelles » qui ont mené au désastre écologique, et qu’il se résigne à se considérer comme un être matériel dans un monde matériel, pour retrouver son harmonie naturelle.

Ces définitions ne sont ici que des jalons pour tenter de discerner ce que nous entendons par écologie et qui doit évoluer à mesure que la pensée humaine évoluera.

Sortir de la propriété privée

Petite note en passant : propriété, du latin proprietas, est le fait de n’appartenir qu’à soi-même, donc de n’appartenir à personne d’autre, c’est-à-dire de ne pas être esclave (d’une banque, par exemple, qui nous tiendrait au travail par l’endettement d’une hypothèque). Bref, chez les romain, comme aujourd’hui, il y a très peu de propriétaires. Mais l’être humain à la propriété de pouvoir prendre conscience de ce qui l’attache et ainsi de s’en libérer pour devenir propre à lui-même.

Que diriez-vous d’acheter une ferme parce que vous la trouvez magnifique et vivante : une sorte de louvoiement bordée d’arbres, de champs fleuris, de buttes forestières traversées d’une rivière et menant à la mer. Chose rare, au lieu d’une maison de ferme, se dresse une maison à cinq logements. Vous achetez la totalité, vous rénovez, agrandissez, consolidez; vous l’organisez, vous l’animez, vous développez un important réseau de soutien et de projets… Et ensuite, vous la donnez, vous la faites passer de propriété privée à domaine dédiée à l’écologie. C’est ce que mon épouse et moi avons fait. Une pure folie? Peut-être! Le pire c’est que nous ne sommes pas seuls à être atteints de ce comportement bizarre.

Ensemble, nous les fous du partage, nous voulons ouvrir le chemin d’une nouvelle forme de propriété, d’une nouvelle forme d’organisation sociale, d’une nouvelle manière de se relier à la nature.

Dans une période de guerre où des centaines d’orphelins parcourent les rues, des personnes ont acheté des fermes pour assurer la sécurité et l’éducation d’enfants. Dans des situations sociales où des groupes de personnes sont rejetés pour des raisons de handicap, d’immigration, de stigmatisation, on a vu des fermes se consacrer à répondre à leurs besoins. Aujourd’hui, une crise écologique sans précédent ruine des écosystèmes entiers, déstabilise l’équilibre climatique, dégrade l’air, les océans, les réserves d’eau potable et aussi, les terres agricoles. Il vient donc à l’esprit de plusieurs personnes de dédier une ferme à l’agriculture écologique pour une durée qui dépasse la vie d’un propriétaireindividuel ou même collectif. C’est ce que fait une FUSA, elle consacre une ferme à une mission, la ferme devient à toute fin pratique la propriété d’une mission, mais surtout elle change la notion même de propriété, c’est donc en soi, un mouvement vers une nouvelle écologie sociale.

On peut y arriver autrement. Chaque année, des jeunes familles achètent des petites propriétés agricoles dans l’espérance d’une vie moins tournoyante, plus proche de la sérénité de la nature. Elles imaginent facilement une fermette avec des poules, un cheval, un jardin… Elles veulent y pratiquer une agriculture familiale de façon écologique. C’est déjà une manière de lutter contre l’accaparement des terres agricoles par une industrie de l’alimentation gravement polluante tout en s’aménageant une vie plus tranquille. Cependant, les obstacles sur le chemin de ces projets familiaux sont énormes. Accumuler le capital nécessaire, éviter un endettement qui exigera un travail urbain qui, finalement, pourrait briser leur rêve, ne pas tomber dans un isolement qui fera de l’agriculture de subsistance une sorte de prison verte et sombre… Si le couple rend les armes et vend sa ferme, qui nous dit qu’elle ne sera pas rachetée par un industriel de l’agriculture!

Ceux qui ont réussi à développer une ferme d’agriculture biologique ou écologique, qui se sont consacrés à rendre leur terre vivante, à refaire ses écosystèmes, à rendre les lieux magnifiques, et qui voient leurs vieux jours venir, ceux-là s’inquiètent de l’avenir. Qu’est-ce qu’on fera de cet héritage? La ferme redeviendra-t-elle une terre polluée et polluante!

Il n’est pas facile de lutter individuellement contre l’industrialisation agricole. Dans ces conditions, il vient facilement à l’esprit de certains propriétaires plus âgés de regrouper autour d’eux des jeunes pour continuer à plusieurs ce qui devenait impossible isolément. Si en plus, ils veulent retirer la ferme du marché spéculatif en la dédiant à l’écologie non pas pour la durée de leur vie, mais de façon perpétuelle, alors, ils peuvent décider de devenir une FUSA. Ce n’est peut-être pas si fou que ça!

Mais au quotidien, qui fournira l’énergie nécessaire à l’activité de la ferme? Il en faut beaucoup! Comment trouver la motivation personnelle dans un contexte collectif?

La FUSA en prévoit deux sources afin d’arriver à un équilibre entre l’épanouissement personnel et l’épanouissement social :

  • les bénéficiaires généraux qui viendront acheter, créer des liens, se balader, s’intéresser comme s’il s’agissait d’un parc agricole, ils voudront certainement contribuer à sa vitalité et à sa durée;
  • les bénéficiaires particuliers, ceux qui réalisent des projets d’écologie agricole, sociale, éducative… Ils développent leur projet à l’intérieur de la grande ferme. Ils gardent donc toute l’autonomie nécessaire, et travaillent dans le sens de leurs valeurs, cependant, ils le font de façon coordonnée pour arriver à une réalisation commune.

Qui s’assurera de l’administration générale de la ferme? Les cinq fiduciaires forment une sorte de conseil responsable de la conservation du capital (la ferme matérielle) et de la réalisation de la mission écologique de la ferme (la ferme intentionnelle).

Il ne faut pas se le cacher, ce sera difficile, car il ne suffit pas de protéger une ferme, il faut qu’elle alimente les gens par des méthodes qui ne nuisent pas à leur santé ni à la santé de l’environnement. Rien dans notre économie actuelle ne favorise cela. Heureusement, il y a partout des prises de conscience chez les plus âgés qui ont souvent un petit capital et dans une jeunesse qui espère une vie plus heureuse et moins complice…

Quelque chose se passe, le changement est en marche.

Il existe au Québec une voie légale permettant d’orienter une ferme vers une mission déterminante pour la transition écologique, c’est la Fiducie d’Utilité Sociale Agricole. Un organisme provincial se consacre à soutenir les projets de FUSA : Protec-terre (http://www.protec-terre.org).

C’est évidemment un gros pari, mais l’enjeu en vaut la peine. Au Québec, plusieurs regroupements de personnes réalisent cette démarche, ils attribuent des missions permanentes à des fermes afin d’apporter leur contribution à un avenir meilleur pour l’espèce humaine et toute la communauté des êtres vivants.

Ici au Bas-Saint-Laurent, notre ferme, Sageterre, est devenue une FUSA avec mission écologique.

 

Le défi

Le plus grand obstacle sur le chemin menant à une ferme collective dédiée à l’écologie, c’est sans doute l’image culturelle de « propriété ». Je dis bien l’image, car nous sommes dans une société où les banques sont à toute fin pratique les propriétaires. Presque personne ne possède sa maison ou son automobile, et encore moins sa ferme, car les coûts sont prohibitifs ce qui oblige l’endettement. Sillonnez la campagne, imaginez que tout ce qui appartient aux banques se soit évaporé durant la nuit, qu’il ne reste plus que ce qui appartient en propre aux gens. Il ne reste plus grand-chose, un mur ici et là, une roue de tracteur…

Malgré l’illusion, le sentiment de posséder nous transforme. Tout à coup, nous portons attention à notre « propriété », nous en prenons soin, nous nous sentons responsables, nous faisons comme si c’était une partie de nous-mêmes… Dans les faits, nous travaillons à conserver la valeur marchande de « notre » propriété pour respecter le contrat hypothécaire, et nous le faisons avec cœur. Nous peinturons, nous coupons le gazon, nous décorons, nous invitons nos amis pour un barbecue, nous recevons des félicitations… Mais nous nous sommes acheté l’obligation de donner à la banque plus de mille dollars par mois pendant vingt-cinq ans, souvent plus. Cet étrange contrat qui nous hypothèque certainement nous responsabilise brutalement.

À l’inverse, il est très difficile de se sentir responsable d’une propriété collective, par exemple un parc, une plage municipale, un hôtel de ville… Surtout si l’accès est gratuit. On voit rarement des personnes consacrer quelques heures de leur temps pour prendre soin d’un des aménagements paysagers de la ville, arroser les fleurs, enlever la mauvaise herbe, etc. C’est la grande difficulté, et comme la planète n’appartient à personne en particulier et à tout le monde en général, trop peu de personnes se sentent responsables d’en prendre soin.

Se sentir chez soi en même temps que d’autres se sentent chez eux au même endroit, c’est difficile. La logique d’une propriété veut que ce qui est à moi ne soit pas à toi. On aime ce qui est « privé ». Terrain privé veut dire qu’il est privé des autres, que les autres ne peuvent y venir qu’avec ma permission. « Ma propriété » est ressentie comme une partie de moi. Je l’ai choisie à mon image, je l’ai mise à mon image, je l’entretiens comme mon image… Bref, la propriété privée existe pour nous donner une existence sociale. En réalité, c’est nous maintenant qui sommes possédés par les mille obligations de la « propriété ».

Ce conditionnement culturel qui utilise l’identification à la propriété comme motivation au travail (pour payer l’hypothèque) est si inscrit en nous qu’il devient l’obstacle majeur sur le chemin qui mène au développement d’une ferme partagée dédiée au plus grand bien collectif qui soit : l’environnement. Devenir une FUSA exige de nous de faire transiter notre sentiment identitaire de l’ego vers l’éco. Un changement colossal.

Il y a bien d’autres façons de collectiviser les terres agricoles pour lier ensemble développement social et écologie. Toutes les façons méritent d’être explorées. De plus, rien n’empêche une FUSA de s’enfoncer dans un « trip » d’égos. Aucune recette légale ne peut remplacer la révolution intérieure qu’exige la vie collective.

Dans les temps anciens, on envoyait un éléphant sur un nouveau pont pour le tester et ainsi sauver des vies, un rôle d’avant-garde. Imaginez que l’éléphant ébranle un tout petit peu le pont. Une puce près de son oreille s’exclame : « Nous avons réussi ». L’éléphant éclate de rire. Le pont, cette fois, est dangereusement ébranlé. C’est la position d’un éclaireur. Lorsque que dans quelques années, les gens diront : « Finalement, ils ont réussi à ébranler les consciences », ils parleront de l’éléphant et non de la puce. La puce doit trouver sa valeur en elle-même.

Il faut se rendre compte que c’est un changement d’imaginaire, cela consiste à passer de l’image d’une identité propriétaire à l’image d’une identité engagée. La première image est entretenue de toutes les façons inimaginables depuis des siècles, elle est pour ainsi dire coulée dans notre béton culturel, elle est devenue inconsciente dans le sens où elle est un véritable automatisme. C’est un rituel de passage : on fonde une famille en achetant une maison. La deuxième image, celle d’une valeur qui vient de l’être plutôt que de l’avoir ne peut être que le résultat d’une transformation personnelle.

Se lever tôt le matin dans une ferme qui vit au bénéfice de l’ensemble des plantes, des bêtes et des humains, au bénéfice de la communauté des vivants, et que cela nous transporte, nous gonfle d’énergie jusqu’à prendre soin de tout ce qui entoure la maison partagée, c’est un sentiment rare, la démonstration d’une grande valeur humaine.

C’est ce à quoi nous convie la création d’une FUSA agricole. Cependant, sa création légale est une chose, sa réalisation en est une autre. Il faudra, chaque jour, nager à contresens du flux social. Les saumons remontent la rivière, le conditionnement social la descend.

La mission

L’intention de notre ferme, la FUSA Sageterre, consiste à promouvoir, soutenir, réaliser et partager des projets d’écologiesociale et agricole. La particularité de notre ferme n’est pas d’appliquer des principes d’écologie mais de les penser dansune action qui unit l’intériorité et la nature. Nous nous percevons dans une expérience engagée, c’est-à-dire qui engage toutes les dimensions de l’être humain : artistique, scientifique, philosophique et spirituelle.

Précisons ce que nous entendons par écologie. En tant que discipline de la biologie, l’écologie est la science qui étudie :

  • les écosystèmes où vivent, se nourrissent, se reproduisent et meurent les êtres vivants;
  • les rapports d’interdépendance de ces êtres entre eux dans un écosystème qui puise ses ressources dans un milieu (air, eau, roc, terre…) et qui reçoit son énergie principalement du soleil.

Mais l’écologie est devenue une éthique visant l’amélioration concrète des conditions de vie des êtres vivants d’un écosystème (nous compris). Dans notre cas, il s’agit des écosystèmes de notre ferme.

Un écosystème est un milieu et une communauté d’êtres vivants qui sont interdépendants et tendent à des états d’équilibre et à des états évolutifs de diversification, de complexification, d’harmonisation, de co-évolution et même de beauté. Un écosystème est en santé lorsqu’il est capable d’autorégulation, d’autoréparation, d’adaptabilité. Il y a un seuil critiquesous lequel l’écosystème s’effondre et perd ses capacités d’autorégulation. L’action écologique vise, entre autres, à éviter un tel effondrement.

Mais elle vise aussi l’épanouissement chez les êtres humains d’une conscience de plus en plus grande qui peut contribuer à l’épanouissement des écosystèmes plutôt qu’à leur destruction. Il faut comprendre que l’être humain nuit ou aide à la vie écologique, il n’est jamais neutre. Notre but est de faire du bien à l’écologie dans toutes ses dimensions, et parmi ces dimensions : la justice sociale, l’évolution de la science, de la conscience, de l’art, d’une spiritualité ouverte. Nous pensons que ce que nous faisons pour l’écologie favorise notre propre développement personnel et inversement.

L’éthique relationnelle

Dans toute organisation humaine, les relations interpersonnelles forment le défi le plus déterminant. Avant de se lancer dans l’élaboration d’un code d’éthique, il est préférable de bien réfléchir aux enjeux et aux principes susceptibles de nous orienter.

La difficulté repose sur deux caractéristiques proprement humaines : la perception construite et l’égocentrisme.

La perception construite

L’être humain a quelque chose de particulier, il imagine le monde autant qu’il le voit. Par exemple, il peut imaginer un outil avant qu’il existe. Il peut imaginer le monde autrement et ensuite chercher à le transformer. C’est sa force, c’est sa faiblesse, car chacun imaginera le monde à sa façon, et son monde imaginé lui apparaîtra « évident » pour tout le monde. Il y aura donc autant de visions du monde qu’il y a de personnes. Pendant ce temps-là, la réalité reste la même. Cette réalité n’est justement pas imaginaire, elle nous impacte directement, nous dépendons d’elle, sa santé sera notre santé…

En somme, nous vivons dans une réalité commune, mais nous ne pouvons la rejoindre que par notre imaginaire particulier. Garder à l’esprit la différence entre notre vision du monde, celle des autres et la réalité est sans doute la première condition pour que les relations humaines restent accrochées au réel : le territoire qui nous réunit. La science peut nous aider, mais aussi la conscience de notre ignorance et de nos limites. Le pire est de se percevoir en « état de vérité », comme si nous étions au-dessus du réel et des autres, en mesure de les juger.

L’égocentrisme

L’autre grande difficulté vient de notre grand besoin de « valoir quelque chose » à nos yeux et aux yeux des autres. Sans ce sentiment, l’être humain se sent si misérable qu’il en perd le goût de vivre. Nous avons besoin d’être reconnus. Nous voudrions que notre entourage fasse le lien que c’est moi qui suis à l’origine de ceci ou de cela. Dans notre culture, la valorisation d’un « nous », surtout si c’est un « nous ouvert » est beaucoup moins motivante. « Nous avons réalisé… » a du sens à condition que notre nom, notre photo et notre rôle soient bien identifiées.

Or le « nous » s’est formé autour d’une mission, d’un projet qui nous a chacun emballés. Pour avancer, il faut se rappeler l’intention qui nous unit car elle peut disparaître dans la lutte pour la reconnaissance des « egos ».

Lorsque notre bulle imaginaire de perception est un peu trop remplie de notre égocentrisme, nous nous sentons en « état de vérité », et les relations humaines ne peuvent plus fonctionner correctement, nous nous heurtons plutôt que nous avançons. En somme, les relations humaines sont constamment menacées par le fait que la perception peut facilement remplacer la réalité, et l’ « ego » remplacer l’intention commune.

Le but d’une éthique des relations humaines dans une communauté d’intention consiste à cultiver un climat de confiancede façon à favoriser le développement de chacun, le développement de chaque projet et le développement de l’ensemble sans perdre de vue la mission.

Cela devrait se traduire entre autres par :

  • l’ambiance joyeuse, légère, tolérante des rencontres et des communications, ce qui est compatible avec une franchise non violente;
  • notre capacité à nous diriger vers la mission de la ferme et vers la réussite des projets;
  • le caractère « organique » du développement de la ferme et ses projets;
  • les bénéfices humains et matériels de notre collaboration et de nos projets;
  • notre capacité d’ouverture et de communication avec le voisinage qui nous entoure et la communauté dans laquelle nous sommes;
  • l’approfondissement de « l’esprit » propre à une mission comme la nôtre qui vise l’écologie dans toutes ses dimensions.

Lorsque la confiance est là, on s’exprime plus librement parce qu’on ne craint pas :

  • que nos paroles soient réinterprétées et ensuite retournées contre nous, au contraire, on s’attend à des questions qui nous aideront à avancer;
  • que si une parole est gauche ou inappropriée, elle ne suscite pas un cercle vicieux de ressentiments, au contraire, la personne visée parlera honnêtement de ses sentiments sans prêter à l’autre des intentions mauvaises;
  • de recevoir des accusations (cependant, on reste capable de recevoir une critique positive)…

La confiance se bâtit sur :

  • Le respect et même l’affection des uns et des autres;
  • L’honnêteté sans brutalité;
  • Le fait que les actes seront, le plus possible, cohérents avec les paroles;
  • Une tolérance qui ne reste pas passive devant l’intolérable;
  • Un refus de la violence par l’expression non violente de nos désaccords;
  • Une bonne capacité de réconciliation toutes les fois que c’est possible;
  • Une ténacité positive permet de persister malgré les difficultés relationnelles.

Un groupe efficace est capable de s’orienter et de décider. Cela lui permet d’atteindre des buts sans perdre de vue les personnes, de réaliser des avancées humaines et matérielles sans perdre de vue l’ensemble des besoins humains et des besoins écologiques du milieu.

Cela suppose :

  • Être capables de réfléchir collectivement sur tous les intrants et les aboutissants avant de prendre une décision;
  • Être capables de matérialiser les décisions par une solide cohérence des actions;
  • Être capables d’assumer toutes les responsabilités par une bonne répartition des rôles;
  • Être capables de reconnaître les zones de responsabilité de chacun et de les respecter;
  • D’assumer chacun nos responsabilités propres tout en étant aptes à percevoir les responsabilités des autres, et aussi celles de l’ensemble;
  • Être capables d’évaluer les résultats humains, écologiques, et aussi les bénéfices concrets des actions.

Comment envisager le caractère organique du développement de Sageterre et de ses projets? Le caractère organique d’une organisation collective se remarque parce que :

  • Les relations sont bouclées, elles ne restent pas suspendues sur des frustrations, des non-dits, des questions non répondues, etc. ;
  • Les relations ne sont jamais désincarnées, les systèmes relationnels ne sont jamais fermés, mais toujours perçus dans un environnement plus large où le milieu biologique et physique est concerné, ainsi que le milieu social;
  • La notion de « totalité » est toujours présente (le tout n’est pas seulement la somme des parties et de leurs relations);
  • La solidarité et l’entraide entre les personnes se font naturellement.

Pour ne pas perdre de vue les avancées humaines et matérielles de notre collaboration, il est bon de :

  • Fêter ce que nous sommes, ce que nous nous apportons les uns aux autres;
  • Évaluer les acquis avant d’envisager les gains recherchés;
  • Regarder les résultats dans toutes leurs dimensions (écologique, humaine, économique…);
  • Évaluer le positif avant d’évaluer le négatif;
  • Ne pas personnaliser ce qui ne va pas;
  • Faire preuve de reconnaissance…

Notre groupe d’intention n’existe pas seul et la fermeture sur soi n’est jamais bonne même à plusieurs. Les gens autour de nous devraient se sentir bienvenus chez nous (tout en respectant certaines règles nécessaires au bon voisinage). Ils devraient être nombreux à s’intéresser à ce que nous faisons. Pour réaliser cela, nous devrions :

  • Être à l’écoute de ce que l’on dit et corriger les fausses rumeurs ou informations;
  • Donner de l’information en utilisant une grande variété de médias;
  • Inviter les gens à certaines de nos activités…

La musique, la danse, le dessin, les expressions artistiques spontanées et les échanges philosophiques sont sans doute le meilleur véhicule pour entretenir et développer « l’esprit » qui nous anime ensemble, celui qui nous a amenés autour d’une intention et d’une action communes.

  • Ajouter une petite touche originale et artistique à nos projets et à la manière de les faire connaître;
  • Faire connaître nos motivations profondes, ce qui nous fait vibrer dans nos projets et dans nos réalisations;
  • Ne pas craindre d’exprimer la « philosophie » qui nous anime…

La démocratie

La démocratie n’est pas la constitution d’un pays, écrite et approuvée par une élite généralement beaucoup plus riche que la moyenne. Les constitutions nationales dites démocratiques représentent le maximum de concession que les hommes riches et puissants ont accepté de faire pour éviter d’être renversés. Il ne faut donc pas confondre les règles démocratiques que l’on se donne avec la démocratie qui, elle, est un mouvement des consciences vers un idéal de justice.

En tant que mouvement sociale la démocratie est née pour combattre deux formes de violence :

  • La violence des hommes de pouvoir qui cherchent les privilèges, qui s’accaparent des armes, de l’argent, des moyens de communication et qui les utilisent pour arriver à leur fin.
  • La violence des idéologies qui tentent de réduire les différences personnelles au profit d’un « nous » fermé, exclusif et homogène, ce qui entraîne la haine de ceux qui n’appartiennent pas à ce « nous exclusif ».

Lorsque l’homme de pouvoir s’associe à une idéologie (religieuse ou laïque), c’est la pire des situations, les deux violences ensemble. La démocratie est un mouvement des consciences pour les contrer, pour apprendre à vivre en paix dans la différence, sans surexploitation de l’être humain et de la nature. La démocratie est loin d’être acquise, elle est en marche, la marche des consciences, de ceux qui passent de l’obéissance aveugle ou mimétique à l’engagement responsable pour un monde plus juste, moins violent et durable.

On reconnait la conscience à au moins trois dimensions :

  • Elle perçoit sans cesse la différence entre ses perceptions et la réalité, elle ne perd pas de vue sa propre ignorance et l’ignorance collective. C’est l’antidote contre « l’état de vérité » propre au fanatisme.
  • Elle tient à la véracité des faits. Au fond d’elle-même, la conscience sait que pour survivre, elle doit s’adapter et donc faire face aux faits.
  • Elle tient aussi à l’honnêteté des sentiments, donc à la sensibilité. C’est la sensibilité qui permet à la personne de tenir à la vie. Si l’on ne tient pas à la vie, pourquoi lutter pour un monde meilleur?

Dans l’histoire de la pensée, la démocratie est une grande conquête de l’esprit. Il s’agit de prendre conscience que la violence n’est pas une fatalité, qu’il est possible de vivre en paix. Il s’agit de voir qu’on y gagne à élever la réflexion collective au-dessus des armes, de l’argent et de la manipulation.

Pour arriver au degré de démocratie que nous connaissons, il a fallu franchir certains préalables. Sans la découverte de la liberté et donc de la responsabilité personnelle, il n’y aurait pas de démocratie possible. Car si un individu était déterminé biologiquement et socialement, il resterait un « individu », un morceau indivis du tout, il serait entièrement soumis aux forces collectives, et la démocratie ne serait qu’une pure illusion puisque la liberté ne serait qu’une pure illusion. La conscience permet aux « individus » de devenir des personnes.

Tenter de contourner la conscience, tenter d’éviter les actes de conscience, c’est déjà la violence, c’est déjà tricher sur la démocratie.

La conscience est la capacité de percevoir suffisamment ce qui nous détermine pour s’en échapper au moins partiellement. La conscience s’en échappe en s’assignant à elle-même la responsabilité de faire mieux que le « programme ». La liberté qui résulte de la conscience n’est donc pas la possibilité de faire n’importe quoi, mais la capacité de faire quelque chose qui surgit de notre conscience la plus éclairée possible.

La démocratie est fondée aussi sur un postulat qui résulte de la liberté personnelle : chacun dispose également d’une conscience. Le potentiel de conscience est égal chez tout le monde. Les talents ne sont pas égaux, les intelligences ne sont pas égales, les conditions de vie ne sont pas égales, mais la conscience est répartie également en tant que potentiel de liberté, une liberté cependant qui doit être gagnée acte par acte.

Aussi la conscience constitue-t-elle le fondement de l’humanité. Nous sommes une seule humanité parce que nous sommes chacun également doué du même pouvoir de nous libérer des déterminations.

La démocratie est l’aspiration des consciences à l’épanouissement maximum de la personne dans l’organisation optimum de sa participation aux décisions collectives. Elle est la recherche de l’équilibre entre le développement des personnes, moteurs de création et les solidarités de toutes sortes qui ont toujours un peu tendance à l’uniformité.

La conscience accorde naturellement une autorité morale aux personnes qui ont à cœur l’intérêt commun et l’intérêt des personnes, qui comprennent la justice et qui sont capables de faire la synthèse entre des tendances divergentes. Une telle autorité morale fait toujours appel à la conscience informée. Donc, en démocratie, les influenceurs ne sont pas ceux qui veulent « gagner », mais ceux qui inspirent confiance par la qualité de leur personne, de leur raisonnement, de leur jugement, de leur capacité de mettre ensemble les divergences.

Sept dimensions apparaissent essentielles pour arriver à la démocratie :

  1. Une éducation au moins suffisante pour connaître les limites de nos connaissances (y compris les limites de la science);
  2. Les décisions doivent être prises au niveau le plus près de l’action, donc de la façon la plus décentralisés La personne étant la base;
  3. Les types de pouvoir doivent être séparés et indépendants. Dans une fiducie, l’administratif est du ressort des fiduciaires, la gestion quotidienne, du ressort des responsables de projet. Dans la gestion, on ne délègue pas des tâches, mais des responsabilités;
  4. L’accès à une information doit être le plus direct possible;
  5. Le « désarmement » de chacun doit être maximum : pas de chantage ou de menace, pas de manipulation, pas de tentative de domination ou de manipulation, pas de tentative d’acheter une adhésion des autres, pas d’intimidation, pas de volonté de gagner sur l’autre, pas de campagne de démolition d’un bouc émissaire;
  6. L’autonomie de chacun est nécessaire à ce désarmement, car celui qui a trop besoin du groupe aura tendance à dominer ou à se laisser dominer;
  7. La prise en compte de la nature, car l’être humain dépend de la santé intégrale de la nature.

Cela ne suffit pas. J’en suis profondément convaincu, aucune organisation démocratique n’atteindra le but si elle n’est pas mobilisée par quelque chose qui la dépasse, quelque chose qui puisse constituer pour elle une finalité plus grande que sa mission immédiate et locale. C’est cette aspiration qui constitue le nerf principal d’une communauté d’intention. Toute vie n’existe que pour se dépasser elle-même. Il y a donc un quelque chose d’intuitif et qui forme l’esprit de motivation des consciences.

La gestion et l’administration

Une FUSA est constituée de fiduciaires qui ont pour responsabilité la préservation du capital et la vitalité de la mission.

Ici, le principe de décideur-responsable est appliqué rigoureusement. Car légalement, la fiducie n’est pas une instance légale comme, par exemple, une corporation ou une compagnie. Chaque fiduciaire est pleinement responsable, c’est-à-dire qu’il doit répondre de ses décisions. Il n’est pas protégé par le paravent d’une corporation, d’un « nous » qui n’est pas une personne en particulier. Il décide et assume.

Pour toute action collective, l’équilibre est délicat entre structurer et vitaliser. Si un groupe veut faire une œuvre artistique, la structuration ne doit pas inhiber l’énergie créatrice, il en est de même pour une fiducie qui veut réaliser une mission sociale. Sans énergie créatrice, on ne pourra rien faire. Il est plus important d’encourager et de soutenir les initiatives que de les règlementer.

La FUSA est une instance qui doit s’auto-règlementer avec une vision d’avenir, l’idée que l’une de ses responsabilités est de traverser le temps. Elle devra prévoir le remplacement des fiduciaires avec l’idée de continuité. Cette continuité sera assurée, entre autres, par les bénéficiaires généraux, donc, les gens qui vivent tout autour, d’où l’importance de les intéresser. Le dynamisme des bénéficiaires particuliers est aussi très déterminant. Il faut sans cesse attirer des projets, soutenir les projets existants, favoriser leur santé, leur diversité, leur complémentarité. Son devoir n’est donc pas uniquement l’encadrement et la vérification.

Comme la démocratie est une responsabilisation par la base, je pense que toute décision qu’il est légitime de prendre par les acteurs directs de la mission doit être prise à leur niveau, quitte à être validée dans ses implications globales et légales à un niveau supérieur.

Parce qu’il s’agit d’exercer la démocratie en marche (un élément clef de l’écologie sociale), il ne faut pas penser l’action pour les autres, la planifier, et faire exécuter. Il faut cultiver un esprit, attirer des projets, soutenir des projets, et leur donner un cadre leur permettant d’atteindre avec les autres, la mission de la FUSA.

Il est dans la nature humaine de vouloir prendre des décisions, mais sans aimer assumer les coûts et les conséquences. Par ailleurs la conscience perçoit, au-delà des visions égocentriques et des peurs individuelles, la vision globale des coûts en travail, en risque, en adaptation et aussi les conséquences à court terme et à long terme sur les personnes, le groupe, la communauté, l’environnement… Mais surtout la conscience perçoit le mouvement, la motivation, l’espérance visée…

En somme, la conscience recherche la responsabilité, elle ne la fuit pas. Aussi, il est préférable de s’entendre sur les responsabilités et ensuite, les décisions doivent être prises le plus directement possible par les responsables.

L’égalité des décisions n’est pas un dogme de la démocratie, son principe de base, c’est que chacun assume les responsabilités dont il est capable et sur lesquelles nous nous sommes entendues. Et comme les décisions ont souvent un impact qui dépasse les responsabilités personnelles, on remonte vers les sous-groupes, les groupes et l’ensemble selon qui sera impliqué, touché ou impacté par les décisions. De cette façon, nous avons le maximum de motivation personnelle des consciences, et le minimum de compromis et d’ajustement nécessaires au travail d’ensemble.

Malgré ce principe, l’ensemble doit rendre possible cette remontée de la créativité et donc s’assurer de la favoriser en clarifiant la mission d’ensemble, les résultats globaux recherchés, le minimum de structures pour y arriver.

Évidemment, personne ne peut prendre des décisions que d’autres paieront ou subiront. Sans cesse, responsabilités, décisions, coûts et conséquences doivent voyager en interaction sans s’enchevêtrer. C’est pourquoi l’équilibre entre personnes, sous-goupes, groupes, ensemble, communauté en général nécessite toute la communication nécessaire.