Les lutins de la terre

La terre est enfin prête. Depuis que la neige a cédé, chaque jour, j’ai pris une poignée de terre et je l’ai pressée dans ma main : trop humide, elle a formé une motte saturée d’eau, trop sèche, elle s’est désagrégée. Ce matin, elle a formé des  grumeaux  consistants.

Don de terre

J’ai démarré le tracteur, j’ai installé la herse rotative et j’ai brassé les 11 plates-bandes de deux cents mètres de mon jardin.  Ensuite, j’ai tiré sur l’étrangleur du moteur, et le silence a monté dans les vapeurs.

J’ai mis un genou au sol. J’ai repris une poignée de terre : « Épargnez-nous, nous avons faim. » Je pensais à toutes ces femmes, ces enfants, ces paysans chassés de la terre qui allaient mourir de faim aujourd’hui.

La terre veut tellement. Dans une poignée, on retrouve des milliards de petits lutins : des bactéries, des champignons microscopiques, des particules en décomposition…  Ils travaillent pour une très grande organisation : des légumes.

Cette semaine, je pousserai sur mon semoir le long de mes plates-bandes. En roulant, il ouvrira un petit sillon, déposera chaque graine à la bonne profondeur et à la bonne distance, et refermera la terre. Toute l’armée des lutins se mettront à travailler. La graine ouvrira ses pédoncules, boira ses premières gorgées de lumière… À la fin de l’été, j’aurai entre trois et cinq mille kilogrammes de légumes pour les affamés de ce monde.

Mais ils sont si loin, si inaccessibles. Viendra plutôt le voisinage. Ils partiront chargés de patates de toutes les espèces, de carottes orange ou pourpres, de panais sucrés, de salsifis, de betteraves, d’oignons, d’ail, de basilic, de choux…  Reconnaîtront-ils le travail des lutins de la terre? Savoureront-ils toutes les nuances du goût? Feront-ils honneur au trésor?

« Mes chers lutins! Vous ne venez pas des magasins. Les enfants ne vous voient plus, ne vous fêtent plus. Mais demain ils reviendront, ils se seront lassés de l’imaginaire rudimentaire des fabricants de jouets. Ils reviendront courir pieds nus dans vos populations. Ils s’amuseront de vos acrobaties. Ils reprendront goût à vos légumes. Demain, oui! Demain. Car si, là-bas, on meurt de faim, ici, on meurt d’avoir perdu racines. »

Faire des mains et des pieds

« Tant que l’être humain sera mortel, il pourra difficilement relaxer », Woody Allen.

L’hiver ne lâchait pas. Dehors, il fallait éviter les plaques de glace. Hector revenait de l’étable. Il avait tout nettoyé. Deux heures d’un dur travail. Il avait malheureusement oublié de mettre son pantalon par-dessus ses bottes de caoutchouc. Du fumier était entré. Ses chaussettes avaient l’aspect d’une queue de vache poisseuse, et même ses pieds ressemblaient à une racine arrachée brusquement de la boue. Deux pieds gelés et merdeux sur le parquet. Sa femme n’était pas contente. Il alla plonger ses pieds dans un bac d’eau chaude, dehors, assis sur un beau tas de neige blanche.

Il frictionnait ses pieds avec cœur…

Il se rendit compte combien ses mains aimaient ses pieds, combien elles manifestaient de la compassion pour eux, et même un certain amour charnel et sensuel. Et cela lui parut étonnant vu l’énorme parcours que devait faire le flux nerveux pour relier ces deux extrémités, ces deux étrangers : mains et pieds. Pensons-y : les gares, les relais, les bifurcations, les hésitations, les embouteillages, les complications électriques, chimiques, les changements de codes, les interprétations…   C’était comme parler à un Africain à travers un énorme dédale de serveurs, de modems, de traductions, de fibres optiques, de câbles sous-marins, en passant de temps à autre par des satellites… Et tout à coup, l’amour d’une main de Rimouski pour un Pied de Guinée et réciproquement, une attirance sans s’être vu sinon à travers des signaux brouillés.

  • Non, tu ne mourras pas avant moi, disait la main droite au pied droit, en le rassurant.

Et le pied sentait que la main avait raison.

  • C’est ensemble que nous vivrons, c’est ensemble que nous mourrons. Aucun de nous ne sera laissé seul.

Le pied relaxait dans la main, car c’est dans l’intégrité du corps qu’il allait à l’aventure depuis le début.

Je me demande : comment allons-nous arriver à ce village global dont on parlait au siècle dernier? DSC00356

La chevrette politique

De grandes décisions sont prises par le peuple!

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Hector jette un casseau de foin dans le fond du box. Maman se précipite, fouine et farfouille, attrape des brins et mâchouille. J’approche, ça sent vraiment bon, je tâte avec ma langue, c’est piquant. Je mâchouille un brin qui semble plus tendre que les autres. C’est amer cette chose-là. Tiens! Maman se tient tranquille, tout occupée à son herbe. Si j’en profitais pour une petite tétée. Humm! Que c’est bon! Mais finalement je n’ai pas très faim.

Hector ouvre le box et s’approche.

‑Vient ma petite chevrette!

Ce n’est pas son habitude… Encore une piqûre, sans doute! Vite derrière maman. Il s’assoit dans la paille et ne bouge plus. Que tient-il dans sa main! C’est peut-être bon à goûter! Allons sentir. J’approche. Hector reste immobile. La petite boîte noire ne sent rien. Lui, il sent aussi mauvais que d’habitude, une odeur tellement étrangère à l’étable.

Oups! Il avance la main. Je recule. Il s’immobilise, j’approche. Un flash sort de la petite boîte noire. Hector semble content. Il reste là. J’avance. Je recule. C’est comme si j’étais divisée en deux : fuite et curiosité, peur et attirance. Lorsque je m’observe, voilà ce que je remarque : plus le geste d’Hector est rapide, donc imprévisible, plus mon cœur bondit et, d’instinct, je sursaute et recule. Hector de son côté se rend compte de mon émotion et se transforme en statue. Alors, c’est plus fort que moi, une sorte de pitié monte lentement en moi. Je regarde sa main, et je sais bien qu’il veut me caresser, mes poils sont si doux. Je suis d’accord de lui offrir… Mais s’il venait à m’attraper une patte, je ne pourrais plus fuir. Il pourrait sortir une aiguille de sa poche et me piquer avec ses maudites vitamines.

Le plus étrange, c’est l’émotion à mi-chemin, le mélange parfaitement égal d’attirance, de peur, d’attention sur la ligne où je pourrais aussi bien bondir à reculons que m’approcher un centimètre à la fois. À vrai dire, je me rends compte que chacune de mes émotions est en réalité un mélange de plusieurs émotions. Et si je prends la peine de me démêler, il y a presque toujours au moins deux pôles, l’un qui vise à me distinguer, l’autre qui vise à me fondre. Par la peur, par exemple, je cherche à me protéger de l’emprise possible d’un autre, mais par la curiosité, je tends vers l’inconnu pour sortir de l’ennui. Le recul est rapide, l’avancement est lent et prudent.

En réalité, sous les émotions, il y a sans doute quelques grandes idées : se séparer pour se conserver intacte, s’unir pour s’élargir dans le monde.

Je viens peut-être de comprendre les étranges mouvements politiques de l’être humain : le retranchement rétrograde mû par la peur et l’insécurité, le si lent appel de la curiosité lui permettant de s’adapter à ce qui vient vers lui. Imaginez-le au printemps, le pauvre, lorsqu’il sera chassé de force de sa vieille étable à cause d’une surchauffe climatique irrespirable!

Donner l’hospitalité à l’étranger… surtout lorsque cet étranger est soi-même

Conférence donnée à Buenos Aires, à la demande de L’Association Argentine de littérature francophone.

Quelle est la mission de l’écrivain ?

Comment se fait-il qu’une grande ville où chacun court au travail, se précipite dans les magasins à travers un tohu-bohu de transports étouffants puisse apparaître banale ? J’ai vu l’autre jour, sur un grand écran, un immense camp de réfugiés où des milliers de femmes et d’enfants mouraient de faim. Une fraction seconde plus tard apparaissait la parade des vedettes du Festival de Cannes, tapis rouge et bijoux rutilants. Et personne n’a sursauté. À Montréal, c’est tout de même formidable ces immenses tours de vitrage luisant de bronze et d’argent au pied desquelles des gueux installent leurs haillons pour dormir sur la neige ou le ciment ? Dites-moi comment est-ce possible de ne pas se sentir étranger dans un monde si peu adapté aux êtres vivants que nous sommes ?

Tour de Babel

Une personne naturellement lucide et indépendante d’esprit ne devrait-elle pas se sentir perdue dans cette tour de Babel ? Le sentiment d’extranéité, se sentir étranger, ne devrait-il pas tous nous paralyser ? Mais non ! Tout semble tourner sur des roulettes.

Comenius, le grand philosophe du XVIIe siècle, pensait que le sentiment d’être étranger s’effritait, puis disparaissait sous l’action d’un processus de socialisation qui nous amenait à l’intérieur de la tour de Babel. Une fois à l’intérieur, tout apparaît normal. Depuis la naissance des écoles, les sociétés y arrive efficacement, nous dit Comenius, en séquestrant très tôt les enfants, en les retirant de la vie naturelle où vivent les plantes et les animaux, en les forçant à s’asseoir dans des locaux mal fenêtrés assortis d’un tableau noir sur lequel on écrit des mots : « chien », « bureau », « arbre », « chaise ». Si bien qu’au bout de dix ans tout ce qui est naturel devient une sorte d’abstraction, un jeu de mots et d’images. Lorsque les enfants sortent de telles écoles, c’est comme s’ils regardaient à travers des lunettes programmées : tout leur apparaît normal, même la juxtaposition de la plus grande misère et du plus grand luxe, la circulation des êtres qui ont besoin d’air dans un monde de machines qui détruit l’air. Aujourd’hui nous avons la vie virtuelle qui abstrait l’enfant du milieu naturelle avec une efficacité encore plus redoutable.

C’est la nature, maintenant qui apparait étrange et sauvage, dangereuse et angoissante.

Mais l’écrivain, nous dit Comenius, a échoué son processus d’intégration à la société humaine, il n’a pas bien placé ses lunettes programmées. Il voit par les côtés, alors, il se sent étranger. Il a même un peu l’impression d’avoir atterri en pleine folie collective. Et s’il ne retrouve pas le chemin sauvage des vrais êtres vivants, s’il ne réussit pas à revenir chez lui dans la nature, sous la voûte étoilée où l’air est bon, il sera comme L’Étranger de Camus coincé entre nature et culture, et la tour de Babel, lui paraîtra absurde autant que la forêt lui paraîtra farouche et violente. Il est perdu sur les deux côtés, perdu entre Babel et Nature.

C’est la tâche de l’écrivain, mais de l’écrivain réinstallé dans la nature, d’accompagner l’Étranger plus ou moins refoulé en nous jusqu’à ce qu’il retrouve la sérénité de vivre parmi les êtres vivants. Pour cela, il doit réussir à entraîner le lecteur dehors, à l’amener sous la voûte céleste où se dressent des arbres, où s’étend la mer, où respire la montagne.

Ce genre d’écrivain est un étranger qui, non seulement n’est pas arrivé à entrer à l’intérieur de Babel, mais qui est revenu à sa petite enfance, au moment où une chenille était un miracle. Il est celui qui utilise les mots pour sortir des mots, qui utilise les images pour sortir des images, qui utilise les idées pour sortir des idées.

Il a donné l’hospitalité à l’étranger qu’il est lui-même, il a accueilli son sentiment d’angoisse, il l’a ramené chez lui, dans le vivant.

L’itinéraire d’un écrivain

Je suis né à Montréal. Je dois l’avouer, l’école n’a pas bien fonctionné pour moi. Je m’y suis buté, je suis resté sauvage. Je souffre du syndrome de l’extranéité ; je suis plus heureux parmi les poules et les chèvres que dans un bouchon de circulation. Je suis donc un écrivain selon Comenius, c’est pourquoi j’ai tenté dès le début d’élucider le mystère du sentiment de normalité. Par exemple, pour moi, celui qui m’apparait incompréhensible n’est pas l’Amérindien, c’est le colonisateur, celui qui arrive dans un pays en transportant sa culture comme un blindage et sa violence comme une preuve de supériorité.

Entre le sentiment d’être un étranger dans ma propre culture et d’être un autochtone dans le pays des loutres et des castors, il y a eu un long cheminement, je dois le dire, une route marquée par des rencontres avec des rejetés et des hérétiques. Cela ne me suffisait pas, je me suis fait disciple des écrivains philosophes qui sont revenus à la maison du vivant.

En premier, Marguerite Porète, la philosophe du retour aux forces créatrices de la vie. La première, je crois, à saisir l’intelligence à l’œuvre dans les grandes forêts, à ressentir la féminité de l’utérus du ciel et de la terre, à percevoir l’inépuisable désir de l’être humain de respirer le grand air. On  l’a brûlée vive, Place de Grève à Paris, en 1310.

Bien qu’elle soit l’inspiration de Maître Eckhart et qu’elle arrive avant lui, j’ai connu le Maître en premier. J’ai vécu plusieurs années avec ce moine accusé d’hérésie. Cet étrange dominicain du XIVe siècle m’a amené sous le dôme étoilé de la nuit, là où se retrouve à la fin de son parcours, L’Étranger de Camus. C’est avec Maître Eckhart que je me suis senti chez moi dans le grand cosmos plein de sphères et de mondes à découvrir. J’étais devenu autochtone dans le grand cosmos.

Mais plus j’étais chez moi sous les étoiles, moins j’étais chez moi dans une église quelconque, pas même celle des révoltés contre la religion. Nicolas de Cues, l’étrange philosophe, diplomate et mathématicien a réuni en moi l’athée et le confiant, il les a réconciliés dans une même conscience de leur ignorance. C’était comme ouvrir la porte si lourde qui nous confine dans la minuscule prison de nos connaissances, alors que l’air des montagnes se trouve dans ce que nous ne connaissons pas et dont nous ne soupçonnons même pas l’existence.

J’ai croisé Comenius sur la route, entre Montréal et Rimouski. Une œuvre colossale. C’est l’homme qui a le mieux dénoncé et invalidé le processus de banalisation de la violence. Et du même souffle, c’est lui qui a donné le coup d’envoi d’une humanité qui se reprend en main, un pas à la fois, vers une démocratie universelle du vivant.

Quatre rencontres, quatre romans dont trois sont réédités sous le titre de Professeurs d’espérance. Ces rencontres ont captivé près de 20 ans de ma vie et m’ont préparé aux trois Chants de la terre première qui rendent hommage aux Premiers Peuples, mais surtout, qui visent à nous rapprocher de notre grand-mère la terre.

Car si un jour nous touchons enfin terre, terre vivante, alors, après avoir été enfermé plus de quatre mille ans dans notre sentiment de supériorité, il se pourrait que nous puissions redevenir un Peuple premier, je veux dire, un fondateur d’avenir.

Certes, le christianisme constitue une remarquable synthèse de l’Égypte, des Hébreux, de la Grèce, de Rome et de quelques paroles du « grand étranger » Jésus, le plus incompris de tous, mais malheureusement, cette civilisation s’est elle-même définie par la rupture avec la nature. Elle se considère en exil, et croit que le bonheur n’est pas du côté de la nature, mais du côté du surnaturel qui est devenu aujourd’hui le salut dans l’artificiel.

Mais pour moi, les Professeurs d’espérance avaient fait leur œuvre. Je voulais et je croyais pouvoir retourner dans le Jardin naturel qu’aujourd’hui nous appelons prosaïquement écosystème ou biosphère. Les peuples du Grand Nord m’ont servi de guide.

Ma trilogie forme un long « Chant de la terre première ». Un cycle en trois temps. Comme Mahler, j’ai voulu laisser la terre chanter.

Dans un chant de la terre, l’être humain n’est pas le personnage principal, il occupe une position humble, mais néanmoins magique dans l’immense matrice du monde.  Cela veut dire que le paysage, les forces vives de la taïga, les étendues sans obstacle de la toundra, les rivières, les animaux, les plantes forment le personnage principal.

Les femmes, les hommes sont entraînés par des forces, ils sont agis plutôt qu’ils n’agissent, ils ne remontent pas les rivières, ils sont remontés par les rivières. Ils ne décident pas de leur mariage, ni eux ni leurs parents, ils sont enlacés par les forces du désir selon les puissances qui nouent les êtres.

Les vastitudes qui les enveloppent sont en résonnance avec les vastitudes qui les constituent.

Le Chant de la terre innue, le premier roman du cycle, raconte la légende de cette grande conquête de la joie. Dans les temps très anciens vivaient les chasseurs-cueilleurs du froid. Le fer n’existait pas, mais la terre frémissait. Les étendues sans obstacle de la toundra formaient le tambour, les troupeaux de caribous migrateurs battaient le rythme, les vies humaines vibraient sur la peau tendue de Grand Nord.

Un grand-père, son fils et sa petite-fille vivent sur la haute côte nord du Fleuve-aux-Grandes-Eaux (Le Saint-Laurent). Leur village est de mauvaise humeur. La preuve que ça ne va pas très bien: on se met à vouloir obéir à un seul chef comme un troupeau en panique.

La famille part donc pour une grande expédition vers le Labrador pour capturer la joie, c’est-à-dire le Caribou, parce que sans la joie, qui trouverait la force de vivre?

On broie les bouts des os longs, on mêle cette farine à de la moelle et à de la graisse, on laisse fermenter… On revient avec un fromage plein de joie pour les mariages.

Le Chant de la terre blanche nous fait vivre la rencontre entre l’Européen et l’Autochtone. Une rencontre à la fois passionnée et fracassante.

C’est l’histoire de Mikak, de son clan et des Frères Moraves, une communauté tchèque qui dès le 18e siècle vient vivre avec les Inuits du haut Labrador. Une histoire d’amour qui nous enseigne ce qu’aurait pu être un réel dialogue entre une culture adaptative en phase avec son milieu et une culture d’exilés de la nature, les Européens.

Le philosophe Comenius est pour ainsi dire l’âme des Frères moraves. Avant Jean-Jacques Rousseau, il défendait l’idée que la femme et l’homme naturels sont bons. La partie saine de l’être humain, c’est la conscience personnelle dans un corps aimé ; la partie malsaine, c’est la société obsédée par la domination, la domination de la nature, la domination des femmes, la domination de ses semblables.

Les Frères moraves pratiquaient le communautarisme démocratique, vivaient en familles égalitaires, étaient pacifistes, développaient des écoles de la nature, ils refusaient le pouvoir aristocratique des catholiques et le pouvoir bourgeois des protestants. Aussi bien dire qu’ils étaient constamment persécutés. Ils ne survivaient que dans une fuite continuelle à travers la Pologne, le Danemark, et jusqu’au Groenland où ils fondèrent des villages et apprirent l’Inuktitut.

Ils considéraient l’Europe comme une société cruelle qu’ils voulaient fuir. Ils cherchaient un retour à la nature. Tout aurait dû fonctionner à merveille.

Mais une réelle rencontre n’est pas si simple. Une seule des deux cultures a été assez confiante pour écouter l’autre. En peu de temps, les Inuits connaissaient l’histoire de Jésus, la musique des Frères moraves, leurs techniques de pêche, leurs coutumes, mais, à part Jens Haven, l’intendant morave, les Frères n’apprenaient presque rien des Inuits. L’un apprenait, l’autre enseignait.

La réciproque n’y était pas, car il est plus facile d’enseigner que d’apprendre. Celui qui enseigne reste chez lui, l’autre élargit son territoire.

Mikak est la première femme inuite connue par son nom et par son visage. Jens Haven, tout en restant fidèle à son épouse, Mary, vivra une réelle rencontre avec elle. Ils tracent pour ainsi dire ce qu’aurait pu être un dialogue des cultures entre le monde du Jardin naturel et le monde de Babel.

Dans la spiritualité inuite, il y a de l’âme partout. L’être humain n’est ni séparé ni au-dessus de la nature, il appartient à la communauté du vivant, il a même pour propre d’occuper la place la plus humble et donc, de pouvoir migrer dans chacun des êtres vivants. Son mouvement n’est pas vertical ni linéaire, c’est une ramification. Il s’agit d’entrer dans tous les vivants pour devenir soi-même le territoire entier : faire de sa poitrine l’écho de la grande vibration cosmique. Devenir tout ce que l’on voit.

À la fin du roman, on sent que les cultures de Babel, française, hollandaise et anglaise vont tout raser. Ce sera le massacre des animaux, des arbres, le génocide des Autochtones ; et plus tard, l’industrialisation, la pollution, l’acidification des océans ; et aujourd’hui, l’angoisse, le sentiment d’une totale impuissance à maîtriser notre terrible puissance de destruction.

Le Dernier chant des Premiers Peuples se passe dans un futur proche, disons dans 30 ou 40 ans. Nous sommes en pleine crise climatique. C’est un livre prophétique. Mais le but n’est pas d’alerter, encore moins de désespérer, il s’agit d’inaugurer un nouveau chemin, un nouveau rapport de l’être humain avec la nature, les arbres, les plantes, les animaux, fondé sur le meilleur des deux mondes, leur fécondation mutuelle.

À mesure que j’écrivais le Dernier chant des Premiers Peuples, je découvrais que le bonheur de vivre, c’est tout simplement de s’installer parmi les êtres vivants, car nous y sommes chez nous. Ce qui souffre en nous est la partie non installée, la partie « dé-naturée ».
Une fois établis, chez nous, dans le milieu éminemment mystérieux et envoûtant de la nature, nous pouvons apprendre à vivre avec les vivants!

Voici l’histoire : comme dans la vieille légende huronne d’Aataensic, une jeune Wendat fait une chute de très haut. L’accident se produit tout juste après que son amoureux l’eut trahie. La chute est brutale, mais elle se relève et, encore secouée, elle monte dans un train qui la conduit chez son grand-père, un « traditionaliste » juché très haut dans le nord, à Kawawachikamach.

Là-bas, rien n’a changé depuis sa tendre enfance, alors qu’ailleurs le dérèglement climatique fait rage. La jeune femme retrouve une nature immuable, des animaux ancestraux, un monde hors du temps. Mais quelque chose n’est pas normal : un passé se démêle, les sensations sont trop denses, les couleurs opèrent comme des remèdes… La voilà partie pour une autre aventure, accompagnée d’ancêtres, de loups et d’une baleine bleue, un voyage de vérité et de décision qui l’amène dans les bras brûlants et guérisseurs de la montagne.

Elle est embarquée vers le grand rassemblement. La montagne sacrée, le mont Caubvic, au cœur des Turngat, appelle les sages, plantes, animaux, humains, pour discuter de notre destin commun avec tous les vivants.

Nous ne sommes pas voués à la mort ni à la rage contre la Nature et contre nous-mêmes. Ce n’est pas cela l’histoire. L’histoire, c’est que la vie tape du tambour, que les couleurs sont de la musique à nos yeux. L’histoire, c’est que dans cette musique et par cette musique, l’âme humaine amplifie sa hauteur, sa largeur et sa profondeur. Cela constitue une joie dont le premier témoin luit dans la nuit et emporte le suivant, le suivant brille à son tour et emporte le troisième, et ainsi de suite jusqu’à ce que chacun de nos petits bateaux penchés se redresse dans l’immensité.

Les conséquences et les lois de l’avenir

On voit arriver sur nous les conséquences du pétrole et de nos abus. On se dit, on va passer un mauvais quart d’heure, mais « on s’en est toujours sortis ». Les effets secondaires que nous avons provoqués, nous allons les résorber par notre science et nos techniques.

Mais le problème n’est pas là. Notre écologie malade n’est que le symptôme. C’est notre âme qui n’en peut plus. Nous devons ouvrir un nouveau chapitre, le chapitre de l’homme inclus, de l’être humain qui accepte enfin de s’inclure dans le grand concert de la vie.

L’écrivain, celui qui ne se laisse pas prendre par les mots, est un inadapté pour qui sa propre culture n’est pas un critère de normalité. Il a trouvé son chemin en élargissant les mots jusqu’à les faire craquer, en sortir et toucher les racines de sa propre nature.

Là se confondent sa propre source et la source de tous les vivants. Dans la vigne, le sarment est greffé au cep, la source de mon univers intérieur est la même que la source de l’univers extérieur. La preuve : La beauté du monde me fait vibrer comme une âme sœur.

L’écrivain, l’ouvreur de mots, arrive à cette liberté en proportion de son hospitalité à l’étranger qu’il est et à l’étranger que sont les autres. D’ailleurs qui peut donner hospitalité à l’étranger, s’il ne s’est pas d’abord accueilli lui-même dans sa propre maison.

Dans l’histoire de notre civilisation, on ne doit pas oublier que les plus grandes œuvres ont surgi de la rencontre entre cultures étrangères. Par exemple, au XIIe siècle, le rabbin Maïmonide, le philosophe arabe Averroès, la poésie soufie, la théologie chrétienne se rencontrent à Cordoue dans un climat de tolérance. Il s’en suivra Thomas D’Aquin, Marguerite Porète, Maître Eckhart, l’amour courtois, et l’idée de la personne humaine.

La tolérance ne consiste pas à juxtaposer des mondes isolés, mais à les mettre en conversation plutôt qu’en tentative de mutuelles conversions.

Mais cela ne suffit pas. Tant qu’il y aura sur un côté le monde des hommes et sur l’autre, le monde des plantes et des animaux, on ne s’en sortira pas.

L’hôte premier, celui qui nous accueille, celui qui donne l’hospitalité, c’est le pays des montagnes, des rivières, des arbres, des plantes, des animaux, des autochtones de la terre et des mers. La vie donne l’hospitalité à la différence. Elle ne recherche pas l’homogénéité, l’uniformité.

Nous, les humains, nous arrivons en bout de piste, après une immense aventure de plusieurs milliards d’années de diversification. Nous existons parce que la vie est d’une extraordinaire tolérance pour l’initiative, l’invention, la création.

Mais elle ne supporte pas longtemps le retranchement sur soi et l’inadaptation aux conditions de la vie.

En terminant, je voudrais revenir sur l’étranger. Le titre de ma conférence était : Donner l’hospitalité à l’étranger, même lorsque cet étranger est soi-même.

Il y en a un en chacun de nous. Il met en cause nos certitudes, il ne nous trouve pas tout à fait normal, il n’est pas convaincu que nous constituions le critère du monde. Dans le croyant, il est l’incroyant. Dans l’incroyant, il est le croyant. Il n’est pas non plus le sceptique absolu, car il doute du scepticisme.

Nous pensons l’avoir attrapé? Non, il s’est enfui en nous laissant son vêtement.

Il est la conscience dans notre pensée. Quand nous avons l’impression qu’il mélange tout, qu’il fait feu de tout bois, nous avons tort. Donnons-lui l’hospitalité. Installons-le chez nous, et nous verrons qu’il rassemble tous les matériaux de notre monde intérieur autour d’un noyau intégrateur vital, et alors, notre pensée n’est plus mécanique, c’est un caribou en pleine course.

C’est cela un chant de la terre, il nous rend autochtone de la terre.

RÉFÉRENCES

Albert Camus, L’Étranger , Les Classiques des sciences sociales; format Word, PDF, RTF, domaine public au Canada.

Comenius, Jan Amos Komenski, The Labyrinth ofthe World and the Paradise ofthe Heart, trad. H. Louthan et A. Sterk, Mahwah, New Jersey, Paulist Press, 1998.

PUBLICATIONS DE JEAN BÉDARD

Essais:

La  relation d’entraide. Éditions De Mortagne, Boucherville (Québec), 1986, 170 pages.

Familles en détresse sociale. Tome I et Tome II. Éditions Anne Sigier, 1998, 190 pages et 205 pages. Réédité en un seul volume en 2002.

Comenius ou Combattre la pauvreté par l’éducation de tous, Montréal, Liber, 2005, 144 pages.

Le Pouvoir ou la vie, repenser les enjeux de notre temps, Montréal, Fidès, 2008, 350 pages.

L’écologie de la conscience, Montréal, Liber, 2013, 500 pages.

Comenius, ou l’art de combattre la pauvreté par l’éducation, Berlin, Éditions universitaires européennes, 2015.

Le journal d’un réfugié de campagne, Leméac, automne 2017.

Essais en collaboration :

L’incertitude, de Maître Eckhart au professeur Prigogine, publié dans Ilya Prigogine L’Homme devant l’incertain, Paris, Odile Jacob, 2001, pp. 277-294.

Romans:

L’âme déliée (roman). Éditions Stanké, Montréal  (Québec), 1989, 300 pages

L’oeil de Tchicohès (roman). Éditions ÉDITEQ, Québec, 1991, 209 pages.

Maître  Eckhart. Éditions STOCK, Paris, 1998. 360 pages.

La Valse des immortels. Hexagone, 1999, 100 pages.

Nicolas de Cues. Hexagone, 2001, 330 pages.

Comenius, l’art sacré de l’éducation, Jean-Claude Lattès, Paris, 2003. 330 pages.

La femme aux trois déserts, Montréal, VLB, 2005, 230 pages.

Marguerite Porète, l’inspiration de Maître Eckhart, Montréal, VLB, 2012, 361 pages.

Professeurs d’espérance, Montréal, Typo, 2012, 648 pages.

Le chant de la terre innue, Montréal, VLB, 2014.

Le chant de la terre blanche, Montréal, VLB, 2015.

Le Dernier chant des Premiers Peuples, Montréal, VLB, 2016.

Traductions :

Maître Eckhart, paru en espagnol, aux éditions Apostrofe, Madrid, 1999.

Maître Eckhart, en langue polonaise chez Panstwowy Instytut Wydawniczy, Varsovie, 1999.

Maître Eckhart, en langue italienne chez Il Punto d’Incontro, 2006.

Maître Eckhart, en langue grecque chez Enalios, 2007,

Comenius, en langue tchèque, aux Éditions Jota, 2006.

Nicolas de Cues, en langue anglaise chez Ekstasis Éditions, 2008.

Extraits sur média et liens pertinent avec l’auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=AhBXXWkDLqk

https://www.youtube.com/watch?v=JO6I-FiDOT8

https://www.youtube.com/watch?v=vstss9HxD_M

http://www.hfortier.com/conferences.htm

jphbedard@globetrotter.net

http://jeanbedard.com/

http://sageterre.com/

https://www.facebook.com/jeanbedard111

blogue :

https://jeanbedardphilosopheecrivain.wordpress.com/

 

 

 

 

 

Suis-je normal?

On veut former un pays, mais sommes-nous seulement arrivés parmi les arbres et les bêtes de la contrée?

014 (2)

Je suis née cette nuit, chevrette tremblante. Depuis trois heures, je tète à la mamelle que mon jumeau me laisse, un lait si riche et générateur que je suis déjà alerte, fringante et disponible.

Je regarde autour de moi. C’est tout neuf!

Maman ressemble à un gros ballot de poils tout blancs juché pas très haut sur pattes, elle est enflée de partout et ses tétines rasent le sol. Quand elle est couchée, on dirait une île qui se gonfle et se dégonfle. Elle mâche des remontées d’estomac. Elle n’a pas l’air intelligente, ses yeux sont verts avec un rectangle noir au milieu. On dirait qu’elle est hypnotisée par la poussière qui danse dans l’air. Mon frère, lui, reste accroché à la mamelle droite, toujours la même, jusqu’à s’écraser sous le poids de son ventre, et dormir.

Autour de moi, il y a un monde d’êtres étranges sur quatre pattes : des coureurs, des sauteurs, des joueurs, des colosses et des miniatures. Mais d’autres ont seulement deux pattes, et sur ces deux pattes en forme de brindilles, ils tiennent en équilibre une grosse boule couverte de plumes et, au bout d’un long cou, une tête de petite vieille sans paupières.

La plupart, ici, mangent de l’herbe séchée et toutes sortes de graines. Ça les occupe beaucoup. Mais il y a aussi un peloton de poils sur courtes pattes, la fente de l’œil en forme de chas d’aiguille, il lape un bol de lait et guette les souris.

  • Réveille-toi, frérot, tu n’as pas l’air de te rendre compte? Où sommes-nous? Que faisons-nous là avec tous ces êtres étranges? Maman! dis quelque chose!

Je bêle, je chiale, je crie, ils n’entendent rien, leurs têtes tombent de sommeil. Maman ne bouge plus qu’une oreille. Je crois qu’elle a tout donné, son museau dans l’herbe ressemble à un oiseau épuisé revenu dans son nid.

Je n’y comprends rien! Et dehors, il y a des plantes qui montent sans se poser de question. On dirait que tout ici a été gelé dans un sentiment de normalité et se déplace comme si rien n’était, alors que tout y est. On dirait que tout le monde a été piqué, vacciné du sentiment que tout va de soi, même le cheval au galop, si énorme et si léger qu’on dirait un gourdin bondissant sur un tambour.

Que se passerait-il si le grand vaccinateur s’endormait sur son métier, et que tous les nouveaux-nés de ce jour-là voyaient ce qu’il y a à voir, entendaient ce qu’il y a à entendre, sentaient ce qu’il y a à sentir? Ces petits oubliés se sentiraient sans doute aussi étrangers que moi, rien ne leur apparaîtrait familier, et pourtant, ils seraient arrivés au pays. Les autres trouveraient le pays ordinaire et insignifiant sans même y avoir mis véritablement le pied. C’est lorsque tout nous semble habituel que nous sommes le plus exilés! Seuls les étrangers sont finalement chez eux.

À un poil du bonheur

C’est fou comme les miracles forment l’ordinaire de la vie, alors qu’il suffit d’un moment d’inattention pour gâcher toute la magie.

Le carreau de vitre brille de lumière. C’est tellement beau ce matin. Autour de l’étable l’herbe verdit en déchirant la neige. Bientôt nous mangerons frais ces pousses tendres et juteuses qui pointent vers le soleil. Pour l’heure, ma fourrure absorbe la chaleur du jour qui se lève. On dirait des griffes de chat qui me grattent et m’apaisent.

Mes petits sont nés cette nuit, deux chevreaux vite sur pattes qui se sont goulûment rassasiés dans les premières heures, et maintenant, ils dorment dans un foin propre et sec, un mâle et une femelle. Après avoir rendu tous ses efforts, mon corps s’est glissé dans un bien-être total. Tout mon poids s’est affalé comme un sac de sable, tous mes nerfs se sont engourdis racine par racine, tous mes muscles se sont allongés dans le coma, même mon cerveau s’est roulé dans le satin. Chaque poil de ma fourrure s’est transformé en paille et suce la lumière juteuse du jour montant.

J’ai beau être une chèvre un peu têtue, je connais la gravité d’être mère. Avec l’accouchement, c’est l’univers entier qui entre en jeu : chaque atome qui forme la planète constitue tout à coup une masse attractive, c’est pourquoi les fruits du pommier tombent par terre en automne plutôt que de remonter du sol comme l’arbre qui leur a donné naissance. Et sur les atomes de la terre s’appesantissent chacun de mes atomes, si bien que déposé, comme ça, sur mon foin, mon corps devient un tissu de petits amants se vautrant dans les éléments du monde. La gravité, on l’appelle parfois « attraction universelle », et c’est grave : nous sommes rattachés par des milliards de minuscules élastiques à tout ce qui existe et qui a du poids dans l’univers.

Pensez-y, si une planète très massive venait à s’approcher de notre terre, nous serions arrachés du sol et transférés sur son dos. Ce serait comme un vaisseau à l’envers au-dessus de nos têtes, nous y serions transbordés un par un pour un voyage transgalactique. Ainsi fait la beauté, elle nous élève et nous emporte …

Bon! mes petits chenapans se sont levés. Par réflexe, je les ai léchés. Yachhh! J’ai horreur d’avoir des poils sur la langue. Ma journée est gâchée! C’est déjà plein de nuages, la pluie a commencé à tomber et mes petits m’arrachent les oreilles.

L’identité vivante

La vie n’est peut-être pas folle!

Surface du colon d'une souris traitée.

La tribu des premières bactéries terrestre surgit des eaux volcaniques. Une bactérie shaman et prophète se lève et lance sur un ton sentencieux : « Dans trois milliards cinq cent millions d’années nous aurons formé l’homo sapiens. Oui, mesdames et messieurs, l’homo sapiens! Nous serons au moins cent mille milliards pour aider le fonctionnement des dix mille milliards de cellules nécessaires pour donner l’existence à un seul de ces organismes qui sera, je vous l’annonce, plus intelligent à lui seul que nous tous réunis. »

Ce qui, évidemment, fit rire tout le monde.

Au début, la tribu était formée de bactéries très simples, sans noyau, à peu près identiques les unes aux autres. Elle proliféra, se divisa en tribus distinctes, régna sans partage sur toute la terre pendant deux milliards d’années. On ne voyait pas l’ombre de l’homo sapiens. Mais les bactéries primitives étaient très douées pour s’échanger à tout moment des gènes. Lorsque l’une réussissait un exploit d’adaptation, elle partageait immédiatement sa découverte avec toutes les autres.

Un jour, l’une d’elles inventa la photosynthèse. Elle était capable d’absorber l’énergie de la lumière, de la transformer en courant électrique pour faire des liaisons biochimiques extrêmement complexes. Elle partagea évidemment son extraordinaire découverte avec tout le monde. Il s’ensuivit une diversification encore plus incroyable. Chaque bactérie était capable d’adaptations spectaculaires avec son environnement. Mais hélas, le processus de la photosynthèse fabriquait de l’oxygène, ce gaz constituait, à l’époque, un poison pour les bactéries. Après deux milliards d’années d’un règne parfait, c’était la crise. Le taux de mortalité devint extrême. On pouvait craindre pour la vie. Mais, quelques bactéries se réunirent et découvrirent un moyen de recycler l’oxygène de façon à ce qu’il ne soit plus toxique, mais au contraire bénéfique.

Ce qui relança le processus de diversification à une échelle encore inimaginée. Et ce fut l’explosion démographique des bactéries. Avec l’explosion démographique, arrivèrent des disettes et des famines. Heureusement, une tribu de bactéries découvrit qu’en s’associant ensemble, elles pouvaient digérer des molécules qu’il était impossible de digérer isolément. Ce fut le début d’associations de toutes sortes qui ont produit des organismes formés de milliards de cellules aux talents très diversifiés. Cent mille milliards de bactéries d’espèces différentes, de religions différentes, de philosophies différentes peuvent faire fonctionner dix mille milliards de cellules chacune d’une complexité encore plus grande, singulièrement différentiée, partageant des finalités différentes, des visions différentes, des talents variés.

Chaque homo sapiens que nous sommes est un peuple démesurément nombreux d’êtres incroyablement différents qui ont trouvé le moyen de se « complémentariser » pour nous faire, nous, chacun de nous.

Alors, quand donc l’homo sapiens sera-t-il capable de l’intelligence sociale des bactéries qui forment son corps?

Voici ma question :

Dans la vie, il semble que l’identité fonctionne à peu près ainsi : plus l’individu s’approche des principes universels de la vie qui semblent identiques pour tous les êtres vivants, plus il devient lui-même original, différent et capable d’associations. Cela fonctionne un peu comme les branches d’un arbre : mieux la branche est greffée au tronc commun, plus elle se différencie des autres. Il s’ensuit que l’identité se forme dans la tension entre l’enracinement dans les principes universels de la vie et l’extraordinaire besoin de chacun de former sa propre différence afin d’apporter sa valeur complémentaire et sa conscience aigüe. Au contraire de ce que l’on croit, l’identité est davantage la capacité à intégrer les différences par approfondissement de l’universel, que la capacité de se conserver identique à elle-même sur une longue période. En termes humains, cela veut dire mieux comprendre l’humanité pour mieux unir les différences humaines. Seul ce qui est mort se redivise en individualités homogènes.

Alors, vu notre incapacité à gérer les inégalités sociales à travers la planète, ceux qui meurent de faim ou qui sont menacés par des guerres se débattent pour s’approcher de là où l’on mange dans une certaine sécurité. Comment peut-on en profiter pour approfondir notre identité, c’est-à-dire aller plus loin dans notre compréhension de l’humanité afin de mieux travailler ensemble avec nos différences?

Faire mieux

L’impuissance de pouvoir faire mieux, peut-on la renverser?

Le Sage Roerich

Peinture de Roerich

Une tribu Wendat arriva au bord d’un haut fiord du Grand Nord. Il faisait chaud et c’était beau. Les savanes s’étendaient à perte de vue, pleines de fleurs. Des daims sautaient d’un pin séquoia à un autre. Nous étions bien après la surchauffe qui avait suivi l’ère du pétrole. Les guerres, la surexploitation des hommes et des énergies fossiles, le terrible dérèglement climatique qui s’en suivit, tout cela était bien loin derrière la tribu Wendat, sauf que le nord n’était pas aussi au nord qu’avant.

Au soleil couchant, dans le calme du vent, la centaine de familles se réunirent. Après un long silence, le plus vieux de la tribu qui était, en fait, une belle vieille dame aux nattes parfaitement blanches, prit la parole.

‑ C’est la coutume que le plus ancien rappelle aux plus jeunes les grandes leçons du passé. Il y eut un temps où les hommes vivaient en termites. Obéissants, ils étaient prisonniers d’un drôle de jeu. Les règles de ce jeu faisaient en sorte que les uns accumulaient les armes, l’argent et les moyens de communication au détriment des autres. Par dissuasion, rétribution et manipulation, ils poussaient les autres à faire ce qu’ils n’auraient pas fait d’eux-mêmes s’ils avaient été bien informés et pleinement conscients. Ils appelaient cela le « pouvoir », mais c’était simplement l’accumulation de l’impuissance dans laquelle ils acculaient les autres. Ils utilisaient la force des armes, de l’argent et des médias pour étouffer la pensée critique et la conscience lucide, si bien que le résultat, même lorsque l’action était bien intentionnée, menait au désastre. Car la nature est ainsi faite que pour ne pas frapper un gros mur de conséquences, il faut utiliser toutes les capacités de voir et de penser de tout le monde.

Selon l’usage, le plus jeune des enfants qui avait acquis la maitrise du langage parla à son tour, il devait bien avoir six ans :

‑  J’ai appris que le mot « pouvoir » voulait dire « être capable de faire quelque chose ». Maman m’a donné un exemple : si tu arrives au tipi, regarde l’ordre qui est déjà là. Ensuite quand tu viens pour sortir, retourne-toi et observe à nouveau. Demande-toi : Est-ce que c’est mieux qu’avant? Car si on rend les choses pires, on n’a pas exercé un « pouvoir », mais simplement notre impuissance à faire mieux.

L’enfant garda un moment de silence pour réfléchir et continua :

‑ Aujourd’hui, nous sommes arrivés ici au bord de ce grand fiord. Ces plateaux, ces arbres, ces fleurs, ces animaux, cet océan, c’est drôlement beau. Comment allons-nous faire mieux?

‑ Par bonheur, répondit un biologiste chevronné, l’ère du pétrole n’a pas été que l’expression de notre ignorance, elle nous a aussi laissé un antidote que nous avons raffiné ensuite : la science. Nos connaissances en biologie, quoi qu’encore rudimentaires, nous aideront à comprendre d’abord tout ce qui se passe ici, la composition des terres, des plantes, le comportement des animaux, les interactions de tout ce monde. Nous ne sommes pas arrivés sur une page blanche, nous ne pouvons pas agir comme si la vie n’était pas là avec ses lois et son orientation. Dès demain, avec mes consœurs et mes confrères, on va commencer à étudier le terrain.

‑ Nous, les artistes, dit une jeune femme, nous allons dessiner, peindre, sculpter, danser, théâtraliser, mettre en musique tout ce que nous pouvons ressentir. Ensuite, vous nous direz si cela vous aide à mieux saisir le sentiment des lieux. Car il y a ici de la beauté et, comme le dit l’enfant, il faudrait faire mieux.

‑ Nous les philosophes, enchaîna un autre, nous animerons des groupes de réflexion. Car faire mieux plutôt que faire pire, cela veut sans doute dire qu’à mesure que nous organiserons ce monde, il devrait nous rassasier davantage sur le plan physique, intellectuel, émotif et spirituel. Car nous espérons dans tout cela augmenter notre goût de vivre et non pas, désespérer de la vie.

Chacun, selon sa sensibilité, ses intérêts, ses connaissances travailla en équipe durant toute l’année qui suivit. Ensuite, on s’entendit sur une ou deux finalités, puis se mit prudemment à commencer certains travaux, tout en étudiant les effets sur l’environnement et sur le plaisir de vivre…

Je pense qu’on peut deviner la suite de ce conte que l’homme du pétrole appelait autrefois, il y a si longtemps : « utopie ».

La question est la suivante :

L’être humain possède un système visuel et mental qui ressemble à celui d’un chat, il est équipé pour fixer une cible et il est organiser pour l’atteindre. Mais il n’est pas aussi bien doué sur le plan d’une vision et d’un esprit périphériques comme l’est un chevreuil. L’herbivore voit sur presque 360 degrés avec de très petits angles morts.

L’être humain n’arrive pas facilement à voir l’ensemble des conséquences sur la totalité de la vie. Il est organisé pour obtenir ce qu’il veut, mais il n’est pas bien organisé pour voir, comprendre et faire face à ce qu’il ne voulait pas, mais qui arrive malgré lui.

La théorie des catastrophes (René Thom) à bien démontré que notre point fort, c’est de réaliser des buts, mais notre point faible, c’est d’évaluer les risques et les conséquences, si bien que le « sentiment de puissance » mesure assez souvent notre incroyable impuissance à éviter les catastrophes.

Alors, comment faire participer tout le monde à une manière de voir et de penser qui unit l’action orienté vers des buts et la vision élargie orientée sur les conséquences? On doit pour cela lier ensemble l’attachement à la vie qui favorise la vision périphérique du chevreuil à l’attachement aux résultats qui permet au chat d’atteindre la cible.

Il nous faut apprendre à placer l’amour de la vie au-dessus du sentiment de puissance, redevenir Wendat.

L’argent ne fait pas le bonheur

L’argent, un métal malléable, hélas! très bon conducteur.

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DonT, de la tribu des trolls, vient de gagner un immense gros lot, plusieurs centaines de milliards en argent sonnant.

La tribu est installée depuis toujours sur une île magnifique. Au centre de l’île, un très ancien volcan a laissé une montagne merveilleuse à la cime enneigée et aux flancs luxuriants. Autour de la montagne, de grandes forêts gorgées de chevreuils, d’orignaux, de loutres, de castors, et autres bestioles fascinantes. Un anneau d’herbes de toutes les espèces entoure ces forêts. On y fait paître des animaux, on y cultive de grands jardins et de formidables vergers, on y trouve une variété extraordinaire de fleurs sauvages. Et puis à perte de vue, une mer chargée de poissons de toutes les couleurs. Un vrai paradis, mais l’été, il fait chaud et les insectes pullulent et l’hiver, il fait froid à claquer des dents. DonT convoque toute la tribu.

‑ Mes amis, me voici très riche, j’ai un beau projet qui donnera du travail à tout le monde. On va construire un immense dôme, dans le dôme, un château avec une tour, à l’intérieur du château, une grande serre écologique pour répondre à tous nos besoins alimentaires. On fera entrer des animaux de boucherie dans un bâtiment adapté à leurs besoins. Nous aurons la climatisation et le chauffage, 20o Celsius à l’année, pas de maringouins, d’araignées ou d’horribles vers de terre. Si vous travaillez bien, vous aurez une belle place à l’intérieur, avec un beau balcon et une baie vitrée. Il y aura des boutiques, et tout. Le confort parfait pour la classe moyenne.

L’argent est un bon conducteur, toutes les personnes aptes au travail et fascinés par le projet étaient évidemment d’accord.

On coupa des arbres pour le bois de construction, on creusa dans la montagne pour le ciment, les métaux et les terres rares, le gaz et le pétrole. On construisit une grande usine pour dessaler l’eau de mer. On ramassa toute la biomasse pour les systèmes de chauffage et de climatisation …

Au bout de dix ans de grands travaux, l’immense dôme était installé. Le château abritait les travailleurs et leurs familles qui avaient participés au projet sans se poser de questions. Dans la tour, on avait installé la bureaucratie, et tout en haut, le grand condo du héros de la loto. On fêta beaucoup. Et puis tout le monde se retira dans ses appartements pour une vie de rêve aux loisirs innombrables.

Malheureusement, les baies vitrées offraient un spectacle lamentable : les forêts ravagées, un grand trou en guise de montagne, des déserts au lieu de champs verts, jusqu’à l’océan qui rendait des couleurs malades et déversait des gonflements de poissons morts sur les plages. On s’en plaignit à DonT.

Qu’à cela ne tienne! Au bout de quelques mois, tout était merveilleux, on avait stocké de magnifiques photographies de paysages en format haute définition; les baies vitrées étaient munies d’un appareil qui les transformait en écrans géants; chacun pouvait choisir le panorama qu’il souhaitait. Même le grand dôme avait été recouvert d’une pellicule et on y projetait selon l’heure du jour la course du soleil, des nuages, de la lune et des étoiles.

On s’inquiétait rarement. Ceux qui sortaient parfois du grand dôme découvrait la désolation des exclus dans le pays ravagé, une misère sans nom, mais de retour dans le château, soit qu’ils n’osaient parler, soit qu’ils n’étaient pas cru. Pour éviter tout soupçon de malheur, on institua le magnifique règlement des portes closes : plus personne ne devait ni sortir ni entrer.

À votre avis, quel est le prix du château sous le dôme?

  1. Matériaux et travail : disons 275 milliards.
  2. Profit : disons 50 milliards.
  3. Mais le prix de quelque chose, c’est aussi tout ce qu’on sacrifie pour cette chose. On doit donc aussi évaluer le château et le dôme en quantité de destruction. Le prix coutant est tout à coup gigantesque.
  4. Et combien coûtera en divertissement, publicité, endoctrinement, désinformation, coercition, le silence de la conscience?

Mais le plus grand prix n’est pas encore là. En réalité, l’argent est une mesure de confiance, une mesure d’accords. On a fait confiance. Que se passera-t-il lorsque la confiance se sentira trahie?

Le combat des yeux

L’écologie ce n’est pas seulement l’interaction vital des êtres vivants, c’est aussi l’interdépendance des intériorités.

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  • Grand-papa, demande Alizée, pourquoi Gros Minet a-t-il le noir des yeux en forme de trou d’aiguille?
  • C’est pour mieux manger, répondit Hector en riant.
  • Mais on ne mange pas avec les yeux.
  • Un chat commence à manger avec ses yeux. Son trou d’aiguille, comme tu dis, est vertical pour lui permettre d’évaluer avec une précision impressionnante, la distance d’une proie, un petit oiseau, par exemple. Il doit s’approcher sans bruit et à contre vent à la distance précise où il sait qu’il peut l’attraper d’un seul bond.
  • Mais l’oiseau?
  • Il voit très loin et très bien. Il peut filer avant que le chat n’ait atteint la distance où il peut bondir, s’il est trop tard, il peut jouer à la statue. Les chats distinguent mal les choses parfaitement immobiles, comme ton grand-père lorsqu’il a le nez dans un livre.
  • Et les chèvres, pourquoi ont-elles la pupille, large mais horizontale, comme le cheval?
  • Cela leur permet de voir arriver un prédateur de loin, leurs yeux balaient un large horizon, en plus elles ont une sorte de balancier qui aligne automatiquement l’œil avec l’horizon. Alors bonne chance au coyote!
  • Mais il y a les clôtures que le coyote peut sauter et pas les chèvres.
  • Tu as entendu le cri perçant de Florence, l’alpaga, si cela ne suffit pas à le faire fuir, quoi d’autres? Peut-être le fusil de monsieur Fredo! Bon alors, à toi de répondre : pourquoi tu me regardes avec des yeux ronds comme des balles lorsque je te demande de faire ton devoir de lecture?
  • Parce que je suis en colère…
  • …Parce que c’est difficile. Pour le moment tu dois fixer une lettre avant l’autre, et aucune ne bouge, elles restent toutes immobiles et sans intérêt pour la petite prédatrice que tu es. En plus, tu n’es pas une chèvre pour que ton œil s’ajuste automatiquement à une ligne horizontale. Et puis, ces lettres, elles ont beau ressembler à l’herbe, elles sont complètement insipides…
  • Alors, pourquoi, toi, grand-maman, maman et madame Gagné, mon enseignante, vous me torturer avec ça?
  • Parce qu’au moment où tu décoderas facilement tout ce charabia, je te donnerai des beaux livres et, tout à coup, tu seras à l’intérieur du lièvre, tu pourras bondir dans les bois, tu seras l’oiseau qui plonge de la falaise… Mais surtout, tu pourras comprendre de l’intérieur ce qui se passe dans l’esprit de tout ce que tu vois maintenant de l’extérieur. Tu auras une clé qui permet d’aller partout sans danger, mais avec l’agréable sensation du danger…
  • Je n’ai pas besoin de lire, parce que tu me racontes des histoires, le soir, avant de dormir.
  • Quand je serai vieux, peut-être que je n’aurai plus de bons yeux. Alors, je t’appellerai, et tu me liras une bonne histoire. Vois-tu! quand on a commencé à voyager en lecture, le monde est tellement plus grand et plus merveilleux, on ne peut plus supporter un monde sans…
  • Je le sais grand-papa! Tu vas mettre ton fameux mot : « On ne peut plus supporter un monde sans intériorité. »

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