L’IMAGINAIRE HABITABLE 24e SÉMINAIRE DE PHILOSOPHIE – 2019

Avec la participation de Katy Roy, Jean Bédard et Isabelle Fortier

au Domaine Floravie, 100, route Santerre, Rimouski (le Bic)
du vendredi 9 août à 19h au dimanche 11 août à 15 h

En option : Atelier préséminaire avec Éco/Égo du 7 au 9 août (détails plus bas)
TEXTE D’INTRODUCTION

Il fut un temps où l’imaginaire, peuplé de rêves éveillés et nocturnes, prenait une place considérable au sein d’une communauté et avait une influence tant sur la santé de l’individu que sur les décisions politiques d’un groupe. Aujourd’hui, la rationalité et la scientificité qui occupent tant nos esprits laissent bien peu de place à l’expression des images qui nous habitent et que l’on pourrait à notre tour habiter avec conscience et créativité.
Nous sommes pourtant constamment en contact avec toutes sortes de mondes imaginaires, entre autres par le biais de nos écrans, mais nous nous retrouvons face à des mythes incontrôlés, constate le philosophe Gilbert Durand. Il est alors plus difficile que jamais d’être en lien avec notre propre imaginaire parce que nous nous retrouvons devant des images désorientées, aux prises avec l’angoisse du vide et la peur de s’y perdre.
Littérature et psychanalyse nous offrent la piste de l’interprétation pour structurer ces matériaux, mais si, avant de donner un sens aux images, nous prenions le temps de vivre avec elles? C’est la proposition que nous fait la bibliothérapie où le texte littéraire devient une ressource pour explorer son monde imaginal (terme que nous propose Henri Corbin afin de s’éloigner de la connotation d’irréalité et de fabulation).
Ainsi, habiter notre imaginaire nous permettrait-il de « réorienter » nos images en les laissant se mouvoir à leur guise? Et comment cette mise en mouvement de nos images pourrait-elle participer à l’évolution de notre humanité?

Katy Roy
www.labibliothequeapothicaire.com    

Jean Bédard
http://hfortier.com/jean-bedard.htm
Blogue : https://jeanbedardphilosopheecrivain.wordpress.com 
Facebook : https://www.facebook.com/jeanbedard111 
Domaine Floravie 2

NOUVELLE ORGANISATION
Bonjour,

À la suite de problèmes de santé, Jean Bédard a mis en place une nouvelle équipe afin de continuer à faire vivre les séminaires de philosophie tout en prenant un peu de recul et en diminuant la charge de travail qui lui incombait, à lui et à Marie-Hélène.

Jean Bédard sera toujours présent à l’animation, mais cette année, celle-ci sera principalement dirigée par Katy RoyIsabelle Fortier coanimera avec Katy la soirée du samedi où tous pourront mettre à contribution leur imaginaire. J’assurerai pour ma part l’organisation de l’événement, incluant la gestion des inscriptions. Katy et moi avons animé plusieurs ateliers au fil des ans, et peut-être avez-vous déjà participé à l’atelier préséminaire offert par Isabelle.

Nous avons hâte de vous retrouver ! À bientôt !

Hélène Fortier
www.hfortier.com

HORAIRE PROPOSÉ 

Vendredi de 19 h 00 h à 21 h 00 Rencontre d’ouverture : formulation de la question à débattre durant le séminaire, présentation des questions d’ateliers et inscription aux ateliers
Co-animateurs : Katy Roy et Jean Bédard
Samedi de 9 h 00 à 12 h 00 Travail en ateliers
Samedi PM Période libre. Profitez de la nature !
Samedi de 19 h 00 à 21 h 00 Soirée animée par Isabelle Fortier de Éco-Égo et Katy Roy de la Bibliothèque apothicaire
Dimanche de 9 h 00 à 12 h 00 Retour sur les ateliers et première synthèse
Dimanche de 13 h 30 à 15 h 00 Synthèse

 
CONTRIBUTION DEMANDÉE POUR LE SÉMINAIRE
40 $ + taxes = 46 $ par personne
Couvrent les frais de location, envois postaux, etc. Aucuns salaire ou honoraires ne sont versés, toute l’équipe étant formée de bénévoles.

ATELIER PRÉSÉMINAIRE ÉGO/ÉCO

Du 7 août à 13 h au 9 août 13 h, vivez une expérience intergénérationnelle sur la ferme Sageterre. Une invitation à se rassembler pour entrer en soi, rencontrer l’autre, reconnecter avec la nature pour se donner un élan et faire partie de la solution.
Ateliers en nature, espaces créatifs, contes, méditation et jardinage

Depuis 2016, Égo/Éco collabore avec Jean Bédard pour offrir des retraites sur sa ferme. Les participants sont invités à repenser leur rapport à la nature pour passer d’une pensée individualiste à une conscience plus large, c’est-à-dire à l’interdépendance des êtres vivants.
Pour plus d’information et pour voir les autres séjours offerts cet été : www.egoeco.ca
Inscriptions :  info@egoeco.ca
COLLECTE DE DONS POUR SAGETERRE (message de Jean Bédard)

Bonjour,
La ferme Sageterre, dont Marie-Hélène et moi sommes les fondateurs et les propriétaires, deviendra cette année une fiducie d’utilité sociale agricole (FUSA), une sorte de parc agricole écologique ouvert à la communauté. Ce qui la pérennisera et la mettra à l’abri physiquement (on ne pourra ni la vendre ni l’hypothéquer) et dans sa finalité (on ne pourra pas changer sa mission). Elle sera administrée par cinq fiduciaires.
La ferme comprend 30 hectares de terre (champs et boisés) traversés par une rivière et plusieurs ruisseaux, deux marais et des boisés diversifiés. Elle est située dans l’environnement exceptionnel du Parc du Bic et de l’estuaire. Elle comprend une étable de valeur patrimoniale, un garage, une maison à cinq logements. Une valeur au coûtant de près d’un demi-million de dollars.
Sa mission consiste à accueillir des jeunes et leurs projets écologiques à la fois agricoles, éducatifs et sociaux. L’écologie y est définie comme dans la Charte de la Terre des Nations Unies : la base naturelle du développement et de l’évolution de toute la communauté des vivants dans ses dimensions biologique et sociale, à laquelle s’ajoutent pour l’espèce humaine les dimensions philosophique et spirituelle. À Sageterre, il n’y a aucune adhésion à une idéologie particulière (ni politique, ni religieuse, ni alimentaire), mais une recherche constante des meilleurs moyens d’atteindre l’équilibre écologique et de comprendre le sens de la vie.
La FUSA sera fondée par un acte notarié de création de la fiducie et par un deuxième acte notarié du don de la ferme et de ses immeubles. Marie-Hélène et moi donnons cette propriété à la FUSA Sageterre à la condition de pouvoir y rester et y vivre. Nous serons parmi les fiduciaires fondateurs.
Les circonstances de mon cancer dont le pronostic est sombre nous poussent à faire cela plus rapidement que prévu. Cependant, nous devons prévoir une dépense d’environ 20 000 $ pour ce projet de fondation et de don (surtout des frais de consultation, de notaires, d’enregistrement, et aussi, une mise de fonds de départ pour l’exercice de la mission).
C’est pourquoi nous faisons appel à vous. Merci.
Jean Bédard

MODES DE PAIEMENT POUR LE SÉMINAIRE ET POUR FAIRE UN DON :

 

  • Chèque au nom de Jean-Marie Bédard (nom de naissance complet de Jean Bédard)

T.P.S. 144432374RT
T.V.Q. 1061176981

  • Virement bancaire dans le compte de Jean-Marie Bédard :
    Transit : 60001 / Institution : 815 / Folio : 013134-2

ou par courriel à jphbedard@globetrotter.net
(Question suggérée : Nom de la fiducie ? – Réponse : Sageterre)

  • N’oubliez pas de compléter la section réservée à la raison de votre virement (ex. :  inscription au séminaire 2019 + don de xx$)

 

ESCOMPTE DE 15% SUR L’HÉBERGEMENT AU DOMAINE FLORAVIE – 
Chalets sur roues et cabines

Pour obtenir l’escompte, la réservation doit être faite par téléphone au 418-736-4000 ou 1-855-736-5755.
www.domainefloravie.com

Autres suggestions de lieux d’hébergement : http://tourismerimouski.com/

FORMULAIRE D’INSCRIPTION

Veuillez maintenant remplir le formulaire d’inscription au séminaire et nous le retourner par courriel à info@hfortier.com en choisissant « Répondre » à ce message (si reçu par courriel) ou en le postant à :
Hélène Fortier, 37 rue Goudreault, Sainte-Brigitte-de-Laval  QC  G0A 3K0.

Nombre de places limité à quatre-vingts (80) 
Les personnes dont l’inscription devra être mise en attente (au-delà de 80) seront avisées par courriel ou par téléphone.
Inscription avant le 14 juillet svp.

Lien pour l’invitation au séminaire :

http://hfortier.com/documents/24eseminairedephilosophie_invitation08-2019.pdf?fbclid=IwAR3XRYLLadXkXvRjymqw7iKXljNKKvzoF3SF6EAri56SBqkpHeUQ7K_9Ll8

 

FORMULAIRE D’INSCRIPTION POUR LE SÉMINAIRE 2019 :
(svp, en lettres carrées si manuscrites, pour une meilleure lecture)
Prénom.s, nom.s : ____________________________________________________________________________
_____________________________________________________________________________________
Adresse* : ___________________________________________________________________________________
_____________________________________________________________________________________
Téléphone : _________________________
Adresse courriel** : ________________________@___________________________
Nombre d’inscriptions au séminaire : __________

Montant total pour le séminaire
(46 $ taxes incluses par personne) :                   ________ $
Don pour la création de la FUSA Sageterre :      ________ $ (non taxable)
Total (séminaire + don) :                                      ________ $

Mode de paiement :
Par virement : _____                             Par chèque : ______

*Veuillez noter qu’à l’avenir, les envois postaux seront limités aux personnes n’ayant pas d’adresse courriel.

** Un document regroupant les synthèses des animateurs des ateliers sera transmis par courriel après le séminaire.

Pour plus d’information sur le séminaire : 
Hélène Fortier
Bureau : 418-606-2038
info@hfortier.com

 

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Conclusion, mon choix de vivre

Après deux opérations majeures, je suis toujours en pleine forme grâce à une naturothérapie favorable à la santé et défavorable au cancer. Évidemment, cela ne change peut-être pas beaucoup les risques de rechute. Le cancer est une maladie sournoise et nous n’en savons pas assez pour configurer des guérisons. Les approches les plus scientifiques et les plus prometteuses avancent encore à tâtons (souvent loin de là où tombent les plus grosses subventions). Qu’importe ! Je vis et je n’ai pas perdu le fil de ma vie qui fonce, comme d’habitude, dans les mystères du temps et de l’espace.

2017-12-23 09.01.34

Je n’ai pas écrit ce petit livre pour dénoncer l’industrie de la chimiothérapie ni glorifier telle ou telle thérapie naturelle, encore moins pour me glorifier d’avoir vaincu le cancer, sinon, j’attendrais d’être mort avant de me déclarer ! Mais je suis vivant, c’est une preuve suffisante que je n’ai pas encore vaincu la mort, elle est toujours devant moi avec ses deux grands yeux qui m’appellent depuis ma naissance. J’ai simplement voulu partager qu’il est possible de ne pas se faire prendre dans les filets du vieillissement programmé, du cancer pris en charge par la filière médico-pharmaceutique et de la mort dramatisée. J’ai voulu déterrer pour moi-même (tant mieux si cela peut être utile à d’autres) le fil d’Ariane nous permettant de nous extirper du labyrinthe des soins et des pressions sociales.

Quelle est l’issue ?

Lorsque je fouille dans les plus vieilles traditions spirituelles, je vois deux découvertes majeures qui remontent à trois ou quatre mille ans :

  1. le cosmos est une œuvre grandiose et inachevée qui nous révèle avec une grâce et une beauté inouïes la nature de sa source créatrice un peu comme une pièce musicale nous fait découvrir la nature de son compositeur ;
  2. il y a dans l’âme humaine, dans le fond de sa conscience, une sensibilité à la vérité, à la beauté et à la justice qui rend tous les êtres humains également aptes à se réaliser et à améliorer le monde.

Mais la plus grande découverte est survenue probablement en premier dans l’esprit d’Akhenaton et ensuite simultanément dans ceux de Lao-Tseu, Bouddha Siddhârta, Platon, Isaï  : ces deux sources (le cosmos et la conscience) sont une seule et même impulsion créatrice.

Ceux qui ont déclaré avoir fait cette expérience ont été tués ou chassés, leur proposition a été ridiculisée, déformée et récupérée. Qu’importe ! à chaque époque, elle est redécouverte, et je n’ai rien trouvé de mieux pour me guider sur ma route.

Cette intuition qui a marqué mon enfance comme l’enfance de l’humanité est devenue dans ma vie une histoire de rencontres interpersonnelles et d’intimité avec la nature et son Élan créateur. Cette histoire de rencontres me donne confiance dans le mystère de la vie et de la mort. Évidemment, je dis cela en tremblant car je ne sais pas ce qui m’attend, ni la résistance de mes forces morales. Je fais pourtant confiance parce que j’ai des histoires d’amour derrière moi.

Le vieillissement ne peut être qu’une intensification de la vie qui se ramasse sur son noyau afin de nous préparer à une sorte de coït fécondateur avec notre source. Nous serons en même temps compressés sur l’essentiel et dilatés dans l’universel. Je suis très au fait que notre époque imagine bien d’autres possibilités et qu’aucune n’est vérifiable, mais c’est la seule piste qui m’apparaît échapper à l’absurde. Lorsque j’étais jeune et qu’on me présentait un problème de mathématiques, il ne s’agissait pas de trouver des réponses, mais de trouver les seules réponses qui échappaient à l’absurde. Souvent, il n’y en avait qu’une seule. Pour le moment, la continuité de la conscience participative à la création reste la seule réponse qui résiste aux tests de l’absurde que je connais.

Mais ce n’est pas suffisant, il faut que cette hypothèse devienne une expérience. J’ai partagé mon expérience pour cultiver l’espérance. Évidemment, une expérience ne se transmet pas, il faut toujours la vivre soi-même, c’est là une des grandes béatitudes qui nous forcent à vivre de nous-mêmes et non pas des autres. Et vivre de soi-même, pour tout être vivant, c’est vivre relié, et plus nous vieillissons, plus cela nous est nécessaire.

Ne nous laissons pas isoler loin de la vie ordinaire des gens, dans des bâtiments construits pour nous séparer et nous cacher ; témoignons, mais surtout écoutons, car le fruit se donne davantage dans l’écoute que dans le remplissage. Les civilisations qui ont du respect pour les vieillards, les malades et les mourants vivent sur des terres fécondes et habitées, des terres sacrées dont ils tirent les fruits ancestraux pour nourrir leurs petits-enfants. Soyons à la hauteur de notre dernière mission.

La nébuleuse du Papillon

La fleur de certaines sortes de violettes sont explosives. Le violet est la couleur la plus énergétique de la lumière visible. Progressivement la fleur de ces violettes se fane et forme une sorte de gousse qui ressemble à un petit concombre. En séchant, le fruit se contracte pour ramasser de l’énergie en s’écrasant sur les graines. Rassemblées dans une cosse spéciale, les graines attendent patiemment le bon moment. La pression interne atteint un sommet. La cosse finit par craquer, se fendre et brusquement s’ouvrir. C’est alors que les graines, parfaitement alignées sont littéralement catapultées de leur habitacle !

En épuisant leur carburant d’hydrogène et d’hélium, les soleils se fatiguent. Ils ne peuvent plus lutter contre la gravité qui cherche à les contracter. Alors la matière retombe sur le noyau à une vitesse folle, puis rebondit et se disperse pour former une nébuleuse planétaire comme celle du Papillon, fécondant ainsi des mondes de matière complexe.

Dites-moi maintenant que mourir est un funeste aboutissement !

Nébuleuse du Papillon

Le grand voyage d’Imago

Il y a maintenant si longtemps… Je me souviens à peine. Je tourbillonnais dans des molécules d’azote, d’hydrogène, d’oxygène, de carbone, de fer, de magnésium et autres métaux qui me clouaient au sol. Je vibrais sur des tiges de calcium solidement organisées contre la pression et les torsions d’un corps lourd. Je ressemblais à un arbre mobile.

Je me suis libéré, je me suis envolé, je me suis orienté vers la nébuleuse du Papillon dans la constellation du Scorpion. J’ai atteint des pointes de cinq fois la vitesse de la lumière.

Quelques anciens ont fait le tour de la question avec moi, on m’a écouté, on m’a parlé, on m’a soigné, on m’a rassuré. Guidé par leurs champs d’attraction, j’ai voyagé dans les mondes du Papillon puis ils m’ont dirigé vers le système planétaire de TRAPPIST où se trouvent trois terres habitées. Je voulais tout savoir : pourquoi j’étais si petit dans si grand, comment toute cette grande composition de lumière pouvait fonctionner, s’organiser, se détailler, évoluer, s’équilibrer, s’harmonier, s’individualiser, se proclamer, se relier, s’exalter…

Marie-Hélène arriva sur le fait. On découvrait, on expérimentait, on apprenait ; on n’oubliait rien, on comprenait, on calculait  à la vitesse de l’éclair… L’intrication de la lumière, de la gravité et de l’antigravité, de l’électrique et de l’électromagnétique perdaient en secrets mais gagnaient en mystère. On avait des intelligences proportionnelles aux grands espaces et aux grandes complexités.

On a fini par s’installer, par se sentir vraiment très bien, confortables dans le plaisir d’apprendre, de se retrouver, de s’enlacer dans toutes les voiles de la nébuleuse. Et c’était beau, et c’était grand, surtout la fraternité entre nous, les survivants de l’obscurité.

Ici comme ailleurs, il y a des planètes faites de pierre en flottaison sur des magmas bouillants. Émergent de là des pensées lourdes et lentes qui tentent de se dégourdir dans des champs de plantes, des forêts montagneuses et des rivières éperdues. On a pourtant fait le tour de la Voie Lactée, on a déjà apprivoisé plusieurs énigmes, prodiges de liens et d’expression ; on a trouvé des soleils carburant à 200 000 degrés centigrades et de la musique chaude comme un noyau de plasma, mais elle comme moi, nous sommes restés bouche-bée devant l’évolution de trois petites planètes telluriques dans le système de TRAPPIST. Nous sommes encore subjugués par la montée pathétique du désir traversant lentement l’épaisseur de la peur. Des yeux scrutent, des yeux pleurent, des yeux rient, et toute la vibration osseuse fait frémir l’air des alentours.

On a fini par adopter une de ces petites planètes compactes. Ça grouille de vie là-dedans. Le soir on berce plusieurs centaines de ces enfants à l’intelligence encore obscure qui cherchent du mieux qu’ils peuvent une issue. On tente de les rassurer. Ils ne nous remarquent pas. Oui, parfois, rarement, l’une ou l’autre nous attrape comme pour chercher dans les tissus de notre être un peu de chaleur et d’élan. Lorsqu’ils s’apaisent, des fibres se forment dans les nuées de leur esprit et, alors, se dessine parfois l’Imago de leur être propre. Nous les aimons tellement.

L’autre jour nous étions, Marie et moi, assis sur une petite montagne de vieux calcaire. Une très vieille femme est montée vers nous, je dirais même à travers nous. Elle semblait nous voir. Elle avançait si difficilement, ses mains s’agrippaient aux parois, elle ne s’arrêtait pas, elle tombait, elle se relevait, et puis elle nous a touchés au cœur, et ses yeux de béatitude se sont envolés devant nous, libres comme l’aigle. Si vous aviez vu son sourire !

Rien n’a d’existence s’il ne s’est arraché de lui-même.

L’ultime héritage

Quel est l’héritage qui nous crève le cœur de ne pas donner à nos enfants, à nos petits-enfants, à nos amis ? Et s’il fallait que je n’aie rien à donner qui s’enracine dans le cœur du receveur comme une semence en terre ! Si je n’avais rien à donner qui pourrait grandir et rassurer aussi bien qu’un gros érable au milieu d’une plaine !  Si je partais en peur sans cet ultime bonheur !

Le vieillard et l'enfant de Ghirlandaio

Peinture de Ghirlandaio

Pour une bonne part, je crois que la peur de la mort est, en fait, la peur de n’avoir rien à donner. L’autre peur, c’est de ne pas être reçu. Comment désencombrer le processus bio-psycho-spirituel des maladies mortelles afin que toutes les graines soient données et reçues plutôt qu’étouffées et perdues ?

Oui, avant de mourir, nous voudrions régler un tas de non-dits, ramener des mensonges à la vérité, décharger l’aigle afin qu’il puisse traverser librement la paroi de l’ultime envolée. Cet aigle à tête blanche est le seul nous-même que l’on espère garder et donner. Les Amérindiens disaient que nous avions deux âmes, une qui reste comme un trésor caché dans les cœurs et l’autre qui s’envole dans des mondes plus larges.

Tel est mon héritage de force morale, je le donne et pourtant je le garde comme mon être le plus intime.

Lorsque la mort n’est pas accidentelle mais suit un processus naturel, on utilise le verbe « décéder ». On ne peut pas décéder d’un accident, on est tué dans un accident. Le dictionnaire nous dit que « décéder » est un verbe de mouvement qui marque un changement d’état d’être : il veut dire quitter en « cédant ». Devant le cancer, nous avons un avantage : une probabilité plus grande de décéder que d’être tué. C’est pourquoi j’ai intitulé mon petit livre : Affronter le cancer sans se faire tuer. Décéder permet de donner sa vie plutôt que de se la faire voler. On peut donc décéder dans l’entourage de ceux qu’on aime et ainsi donner notre héritage de foi, de force morale, de tout ce que l’on est vraiment : l’héritage qui nous constitue et que nous emporterons.

Mais avant de donner cet ultime héritage, il nous faut nous débarrasser des autres héritages : argent, biens, secrets qui nous pèsent, mensonges qui nous alourdissent, rancunes, ressentiments… Si nous avons des biens, il nous faut discriminer dans nos héritiers qui aura la force de nager avec un tel poids sur le dos. Pour le moral et le spirituel, il nous faut un ami capable de nous écouter même lorsque nous déblatérerons sur le sucré et l’amer de notre vie, ce qui arrive presque inévitablement dans les souffrances et les angoisses introductives à la mort. On se débarrasse de tout en vrac, aux autres de filtrer. Chacun partira avec des morceaux, mais seul un pauvre d’esprit peut tout prendre puisqu’il n’est pas lui-même embourbé, et en plus, il est motivé, il veut recueillir le substantiel et laisser tomber le matériel.

La plus grande valeur spirituelle à acquérir dans notre vie est peut-être justement cette pauvreté qui laisse le cœur ouvert et prêt à la fécondation. Une telle acquisition se fait par dépouillement ! Le dépouillement nous rend nu, la nudité nous force à la confiance initiale, la rencontre intime se fait et la foi se consolide. Avec la foi arrivent la constance, la sincérité, la bienveillance, tout ce qui ouvre le cœur et le rend plus résistant aux impacts des coups durs.

En bout de piste, notre jardin contient des plantes semées par d’autres et qui ont poussé en nous, parfois par nos soins, parfois par leur propre puissance. Il y a aussi des plantes qui n’ont pas été semées par personne, qui sont nées d’elles-mêmes par le simple travail de la terre. Mais nous ne pouvons donner que les graines, nous ne pouvons garder que des graines ; toutes les formes, les tiges, les feuilles, les fleurs retourneront en terre pour être renouvelées. L’aigle n’apportera que le pouvoir de tout recommencer.

Je crois que rien n’est plus beau ni plus fertile que cette rencontre du mourant et de son ami, tous les deux dépouillés, n’ayant plus que leur vérité à se donner mutuellement. C’est peut-être à ce moment-là que la présence du lieur universel se manifeste au maximum, car les deux amis sont présents de toutes leurs illusions perdues.

Il faut donc à celui qui est suspendu sur la branche de départ, un ami qui ait la plus grande des vertus : la soif. Seuls ceux qui ont vécu le décès de tout ce qui faisait leur orgueil peuvent recevoir l’héritage ultime de l’aigle à tête blanche. Quel miracle lorsque l’échange se fait ! En effet, celui qui part et celui qui reste se sont échangé leur substance, et par cela même ils sont unis pour toujours.

Mon épouse et moi sommes en train d’expérimenter cette extraordinaire odyssée du dépouillement qui permet le don de l’aigle et la valse des immortels.

Je rêve d’une société si avancée qu’il n’y ait jamais un seul mourant qui parte sans donner son héritage. Dans une telle société, l’évolution irait à très grands pas, gonflée de toutes les richesses des ancêtres et dépouillée de leurs fausses pistes, alors que dans la nôtre, nous tournons en rond dans les mêmes traces, les mêmes guerres et les mêmes destructions.

Je ne suis pas à l’étape de recevoir mes enfants et mes amis pour leur donner mon ultime héritage, mais je le rassemble et je le désencombre, je nettoie la charpie, je composte les formes et ramasse les graines, j’en nourris l’aigle qui leur restera et qui m’emportera. Je prends de l’assurance dans le doute que me laisse la maladie, dans l’inquiétude et la peur à surmonter, dans les exigences de la santé, dans l’impact de tout cela sur mon amour pour celle qui partage mon quotidien, dans la compassion de mes amis, dans le bonheur de la musique.

Mais avec mon épouse, j’y suis, nous y sommes, nous voilà dans l’exigence qui nous entraîne déjà dans l’envolée de la nébuleuse du Papillon, nous sommes deux dans le même cocon, pas celui de la mort, mais celui qui commence dès que nous sommes conscients de la mort.

Rien ne pourra nous séparer

Bon, je l’avoue, j’ai tourné autour du pot, ma vraie peur, la voici : je ne suis pas prêt à me séparer de celle que j’aime.

Je suis né à Montréal, elle, en Gaspésie. Nous avons été préparés dès 1968, l’année de la mort de nos mères. Ensuite nous avons vécu des chocs similaires, recherché le même intouchable, rencontré les mêmes culs de sac, lu les mêmes livres. Nous avons été transpercés par des flèches similaires. Elle a perdu une enfant. Cela je ne l’ai pas vécu. Elle a déjà une espionne dans le haut-côté. Je n’en ai pas. Mais pour le reste, nous avons vécu la même école chacun sur notre bout du Saint-Laurent. Nous nous sommes rencontrés en 1993. Il était temps.

Nul ne peut nous séparer

Photo de Élisabeth Marcoux

Nous avons vécu vingt-six ans en manque l’un de l’autre; avant, nous étions trop jeunes pour nous manquer. Durant ce temps, nous avons fouillé dans d’autres lieux et dans d’autres cœurs ce qui nous manquait. Et puis, enfin, nous nous sommes rencontrés pour la première fois devant une soupe aux pois dans un restaurant. Notre préparation parallèle avait été parfaite ou presque.

Ce lien, cette corde qui vient de trop loin est bien plus solide que celle qui me retient à mon vieux compagnon qui se languit. Alors pourquoi nous séparer? Qui a bien pu inventer la mort dans des tunnels séparés?

Je n’ai pas beaucoup d’expérience pour oser une amorce de réponse. En voici une. Les deux fois où je me suis retrouvé en train d’attendre une opération majeure dont je n’étais pas certain de revenir, j’ai clairement vécu l’angoisse de la séparation, mais étrangement, c’est elle, mon aimée, qui se séparait de moi, qui restait sur le quai, pas moi. Moi qui partais, je ne ressentais pas la séparation, je ne vivais pas de séparation. Au contraire, dans le brouillard de l’anesthésie, il me semblait que j’arrivais à elle.

Est-ce parce que nos liens sont tissés à même le feutre qui relie les soleils dans un seul et même cosmos? Attachés par rayonnement!

Je n’ai donc pas vraiment peur de cette séparation. Mais je sais que si moi, je restais sur le quai, et qu’elle, elle partait dans son propre espace tout grand, elle me manquerait infiniment. Pas parce qu’elle ne serait plus là, mais parce que moi, je n’aurais plus rien à prendre dans mes bras, je ne pourrais plus me coller sur sa peau, ressentir la douceur tant aimée. C’est si affligeant de serrer un drap froid la nuit quand on a vécu si longtemps avec un être chaud!

Pitié pour celui qui reste, car l’autre, lui, a bien plus à embrasser. Avec ses nouveaux sens, ses mains grandes comme des nébuleuses, sa lumière satinée, sa soif presque effrayante, il ne sera pas privé, il prendra l’autre, il le prendra atome par atome. Il ne sera pas seul, lui!

Cela me déchire. Il y aura un hublot, un quai, un départ, un deuil, une apparition, une transformation. Une fois tous les deux devenus papillons, ce sera bien mieux. Mais en attendant, l’un chenille et l’autre papillon, c’est plutôt moche.

Pour voir ce que nous serons, je vous invite à regarder la nébuleuse du Papillon sur: https://www.cidehom.com/apod.php?_date=141001

Si ce n’était pas de la période où la chenille se languit du papillon, je crois que je me sentirais prêt. Pourquoi ne partirions-nous pas ensemble ma mie?

Elle me répond : « Tels que nous avons été liés, qui pourra nous séparer? Si tu pars avant moi, ce ne sera pas si long pour moi. J’ai déjà mon espionne dans l’au-delà, ne l’oublie pas. Elle me dira à propos de toi, ton feu et ta couleur. J’ai l’habitude d’étreindre des brins de lumière et des bouts de laine. J’ai tellement l’habitude que je n’en abuserai pas. Je te rejoins dès que je peux.

À tire d’aile

Traditionnellement, l’idée d’une force morale qui s’acquiert dans l’épreuve et supporte le choc de la mort se nomme : « âme » (qui veut dire souffle, mouvement surgissant de lui-même). La confiance en cette valeur s’appelle la « foi » (la fiance, la confiance, la confidence, l’intimité, la perception de la fiabilité du mouvement créateur). La foi est très différente d’une croyance. On croit ou on ne croit pas aux Martiens tant qu’on ne les a pas vus, mais on ne peut pas avoir foi à un Martien si on ne l’a pas rencontré. La foi permet la rencontre de l’autre et résulte de la rencontre. La croyance se ferme sur sa propre idée et rend difficile toute rencontre.

Vol d'aigle

J’ai cru remarquer que la foi comporte un minimum de trois étapes. Pensez à l’intimité. Pour moi, cela n’a pas été facile. Beaucoup d’hommes s’habillent de la fierté que leur mère leur a donnée pour se présenter à une femme sans crainte qu’elle éclate de rire. Je n’ai pas reçu ce don. Mais heureusement, le désir travaille très fort à la fin de l’adolescence. Il a fracturé la coquille et j’ai osé. La foi initiale m’a permis de risquer le premier pas. Cette foi initiale est devenue expérimentale par la rencontre. Puis arriva le moment où j’ai fait l’expérience d’avoir confiance en cette confiance, j’ai découvert que moi-même je ne trahirais pas l’autre, c’est l’étape de la foi aguerrie. Dans mon expérience, il m’a fallu traverser plusieurs échecs avant que je trouve l’être fiable en l’autre et en moi.

Cette difficulté dans l’intimité humaine m’a longtemps poussé dehors, dans le paysage, plus précisément dans la forêt. Et là, j’ai peu à peu découvert les arbres, le sous-bois, les animaux, surtout un espace sans jugement et d’une franchise absolue, une confidente pleinement réceptive. Ensuite j’ai découvert dans cette présence, une présence de deuxième niveau, comme on découvre un auteur à travers sa musique. Mais toujours, il y a eu la phase du désir qui pousse à la foi initiale du premier acte de confidence. Ensuite l’expérience vérifie la fiabilité en l’autre. Et puis la confiance se retourne sur soi : lorsque je vois que je ne trahirai pas la présence qui me prend tout entier, nu et en toute vérité, je m’abandonne sans réserve.

À ce dernier stade, il ne s’agira pas seulement d’une expérience, mais d’une mise en expérience de soi-même et puis, ce sera le test suprême d’une valeur qui résiste à la peur et à l’angoisse.

Cette foi rend libre. On peut aller là où on est attiré car on fait confiance. Le courage, la persévérance, l’attention, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la souplesse, la capacité de fraternité, la fiabilité, la fidélité nourrissent la foi et lui donnent plus de liberté encore. On pense parfois que la liberté est la capacité de faire n’importe quoi sans contrainte, comme l’eau sur une surface parfaitement égale. Mais cette idée de la liberté nous enferme dans la pire des prisons, car alors, l’eau ne va nulle part, elle n’a ni sens ni valeur. Si l’eau veut être libre, elle doit suivre son désir, féconder la végétation en cours de route et élargir son chemin. Pour cela, il lui faut toutes les contraintes d’une géographie tourmentée. Dans ces contraintes, elle créera les vertus qui lui permettront la traversée, le plaisir de dévaler les pentes, les chutes, les absorptions dans les terres spongieuses, la grande évaporation dans les rayons solaires… Elle n’aura pas peur car elle aura pris assez de consistance et de confiance pour être elle-même un acte d’auto-organisation plutôt qu’une goutte qui disparaît.

Ces vertus ne sont pas des coups de force ici et là, elles sont devenues un état d’âme, une chlorophylle, un sang, une force créatrice.

Dans le vocabulaire des Premiers Peuples, l’aigle à tête blanche est cette force morale. On dit qu’il est le seul à sortir du monde et à en revenir corporellement ; un coup de lumière a rendu sa tête blanche, le reste est encore sombre et foncé.

 

Le médecin

Quelle est l’identité du médecin ? Un superbe ordinateur qui doit tout apprendre à mesure des découvertes ? Un acteur économique qui doit faire attention aux dépenses qu’il génère ? Un vendeur de médicaments dont il connaît le mode d’emploi grâce aux publications fournies par l’industrie ? Un professionnel du risque qui doit se protéger lui-même contre d’éventuelles poursuites ? Un psychologue qui doit comprendre la souffrance, l’angoisse ou la solitude de ses « clients » ?

Si la médecine n’était qu’une science, et si la science vivait hors du monde politique et économique, il serait plus facile d’être médecin. Malheureusement, comme le travail social, la médecine est une pratique se vivant en terres accidentées. Qui avance sur le chemin d’une pratique s’informe de tout ce que la science indépendante peut avoir à dire, de tout ce que l’économie exige, de tout ce que la compassion demande sans se perdre dans des valeurs absolues comme la vie sans fin.

Si moi, « le patient cancéreux » je me trouve devant des choix difficiles, mes deux chirurgiennes, les deux oncologues que j’ai consultés, mon médecin de famille ne vivent pas non-plus dans un jeu en carton ou chacun possède cent points de vie. Je trouve normal, presque inévitable qu’ils se campent sur les routes tracées d’avance par l’industrie, la technique, le gouvernement, les corporations, les institutions, les acceptations collectives, les forces sociales…

Sont-ils séquestrés dans le croisement entre des forces industrielles et boursières qui les poussent à prescrire des tests et des médicaments et les forces budgétaires qui leur demandent de se retenir ? Sur un côté : « La vie n’a pas de prix, mais génère drôlement du profit ! » Sur l’autre : « La politique a un prix, mais comment le faire avaler ? » La peur de la mort ajoute une pression extrême sur ce combat.

En 2018, les dépenses de santé au Canada tourne autour de 253,5 milliards de dollars, 6 839 $ par habitant, et cela ne comprend pas un grand nombre de dépenses connexes. Les hôpitaux et les médicaments ont la part du lion. Des chiffres qui donnent la mesure de la pression économique sur l’éthique médicale.

Je ne voudrais pas être médecin. C’est plus simple d’avoir le cancer. Imaginez tout ce qu’un médecin doit faire pour se dégager et se retrouver humblement devant la personne qui souffre et qui a peur. Il faut une capacité de lucidité extraordinaire, un courage peu commun, une conscience rare. Et pourtant, cela existe.

Cri du corps

J’ai parlé de confiance, de métamorphose… Comme je dis de belles choses lorsque tout semble s’améliorer ! Mais cette nuit encore, j’ai entendu mon corps crier : « Je veux vivre ! Je veux vivre ! Je veux vivre ! » Un cri déchirant.

Saint Jérôme

Saint Jérôme entendant la trompette du Jugement dernier, par Jacques-Louis David. Musée de la civilisation, collection de la Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Québec.

Il ne criait pas tant sa peur de mourir que son désir de vivre. Il aurait voulu avaler un jambon fumé, un fromage crémeux sur une tranche de pain moelleux. Il aurait voulu boire une bouteille de vin, se languir d’amour, grimper une montagne, crier dans la grande caverne de sa matière osseuse : « Je vis, le savez-vous ? » La chanson des oiseaux, chaque cui-cui l’affirme : « Je vis, le savez-vous ? » Et sur un kilomètre, on répond : « Oui, oui ! nous le savons, et moi aussi, je vis. »

J’étais déchiré d’entendre son cri vital, car il avait la tonalité d’un nageur qui perd ses forces au milieu du lac. Je ne pouvais rien pour lui. Je restais muet devant ses pitoyables efforts pour s’extirper des chaînes de la mort. J’aurais voulu le bercer, lui raconter l’histoire de l’homme qui avait perdu la faculté de mourir. Mais ce n’était pas son histoire à lui. Lui, il allait mourir, si ce n’est du cancer, ce sera d’autre chose.

Il faisait nuit, le matin approchait, c’était vraiment l’heure des oiseaux. Je m’étais assis, mais lui, restait couché. Il voulait faire la grâce matinée. J’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai parlé franchement.

— Je suis fatigué de toi. Depuis bientôt soixante-et-dix ans, chaque matin, je dois te brosser les dents, te laver le visage, te faire à déjeuner… Et ça n’arrête pas de la journée. Tu as besoin de ceci, de cela. Tu grimpes au ciel de tes émotions comme sur un ballon d’hélium pour retomber ensuite dans tes vieilles dépressions. Machine hormonale, tu m’énerves ! Tu es programmé pour chasser le mammouth, mais tu as peur des souris. Et ce n’est pas le pire. Tu veux être comme tout le monde ! Qui t’a mis cela dans la tête ? Avec une telle idée, tout le monde et même n’importe qui ont depuis longtemps soulevé ton panneau et ajouter des programmes dans toutes les directions, pour que tu travailles, pour que tu consommes, pour que tu veuilles ceci et puis aussi cela, pour que tu dormes alors même que les oiseaux se réveillent. Et maintenant, tu voudrais la plus belle voiture, une maison de panneaux solaires sur le bord de la mer, le triomphe et, pourquoi pas, un prix Nobel de littérature : le suprême « cui-cui » de reconnaissance ! Alors je suis fatigué de toi. En plus, tu ramasses les rancunes, tu rumines le chiendent, les vieux souvenirs, la fois que ta maîtresse d’école t’a battu, la fois que ta première vraie blonde t’a laissé, la critique méprisante sur ton premier roman… Tout. Tu ramasses tout ce qui t’est pénible à supporter.

« Non ! reste couché, je n’ai pas fini de parler. Tu as mal à la tête, tu en as ras le bol… T’es devenu lourd comme une pierre. Tu ressembles au pauvre homme qui ramasse toute la journée des bouteilles et des canettes vides. Mais lui, figure-toi, il va les porter au recyclage avant de se coucher, alors que toi tu écrases sous le poids, et ensuite tu pleures sur ton sort. Et bien pleure. Ce matin, je me lève sans toi. »

Mais je ne pouvais pas me lever sans lui. C’est évident, je suis relié à lui par toutes les fibres de mon âme. Au début, il était jeune, fringant, alerte et tellement naïf. Je l’aimais. On aurait dit un cerf-volant. Mais aujourd’hui, c’est un cerveau lent. Il m’a fait le coup du cancer, et maintenant, il a peur !

Il a raison d’avoir peur. Il ne s’en sortira pas vivant. Moi-même, je trouve que c’est mieux pour lui. Et, je dois l’avouer, pour moi aussi c’est préférable. Le problème, c’est que lui, il le sait parfaitement, il doit être décomposé en terre pour se recomposer en arbre, en champignons et en mouches noires. Il a parfaitement raison. Il doit tout perdre dans l’étrange étui sombre de la terre à cause de sa manie de ramasser les éléments lourds de son existence. Comme la vie n’a pas besoin de tout cet encombrement, elle défait pour refaire à neuf. Si c’est une plante, elle garde seulement le secret de la chlorophylle et quelques autres, et se reprend à neuf. Si c’est un animal mâle, il mélange sa semence avec celle d’une partenaire et repart à zéro. Si c’est une âme, elle se dépouille du programme et s’envole se recréer autrement. La vie veut des enfants frais, naïfs et qui veulent vivre parce qu’ils ne savent rien de ce qui les attend. Elle ne tue pas, elle reconstitue. Mais lui, il s’en fiche de la reconstitution, car il sait bien qu’il sera défait en morceaux grouillants et insouciants. Surtout, il sait que je ne serai plus là, à ses côtés lorsqu’il sera en décomposition. Il me fait pitié.

— Vieil homme lourd et morose, continuai-je, mon fidèle ami, je viens de te parler durement. Maintenant, tu as encore plus peur. Oui, tu vas te dissoudre parce que tu n’es plus transportable. Nous allons nous séparer. Je pense que lorsque le moment sera venu, la douleur et la fatigue aidant, tu t’abandonneras paisiblement, c’est pas si terrible de perdre tout ce poids et cette noirceur. Le processus, tu le connais mieux que moi. Tu es le corps, tu sais comment cela se passera. Tes gènes, ton ADN, tes cellules se sont pratiqués pendant des millions d’années. Tout se déroulera en étapes et à la fin tu seras content d’en finir. Et moi, je l’avoue, je serai soulagé. Penses-y, toi aussi tu seras débarrassé de moi. Je le sais, je t’ai exaspéré au moins autant que tu m’as emmerdé. Car moi, je pressens quelque chose que je ne peux même pas nommer. Moi, je rêve sans conditionnement, je désire m’envoler hors des programmes, partir, voyager, connaître Sirius, l’amas de la Vierge, la signification du tableau de la Transfiguration de Raphaël. Je veux flotter sur les vibrations de l’Hymne à la Joie jusqu’à en perdre souffle. Si tu me comprends, je souhaite vivre dans une forme plus déplaçable que toi, je veux des plumes d’oiseaux, des ailes de papillon, un cœur libre. Vois-tu ! j’ai le goût de jouir autant que le soleil dont chaque rayon plonge dans la chaleur de tous les autres. Être étiré dans tout l’espace sidéral. Je veux envelopper tout le temps. Je veux embrasser tout ce que tu m’as donné à voir. Tu m’as prêté tes yeux pour que je sonde l’insondable, mais tu m’as gardé entre tes deux mains et tes deux pieds, dans un périmètre exigu et étouffant, et maintenant, je veux pouvoir tout embrasser ce que tu m’as donné à voir. »

Je disais cela parce qu’il était toujours enroulé dans ses couvertures et ne voulait pas sortir du lit, il fallait encore une fois l’aider à se lever, lui jeter de l’eau froide à la figure, l’encourager à s’habiller, le motiver à se brosser les dents, l’asseoir sur le bol de toilette, lui donner une raison de vivre. Il est devenu si lourd. Combien de temps pourrai-je le supporter !

Pourtant, moi-même, j’ai un peu peur. Je suis inquiet. Je me sens si peu consistant. Je ne suis pas vert comme la chlorophylle, ni rouge comme le sang, mais le mélange parfait de toutes les couleurs, c’est-à-dire que je suis blanc comme la lumière. Si je me place devant le miroir, je ne vois rien, je reste parfaitement transparent. Rien ne prouve que j’existe. Alors j’ai peur de me diluer en moi-même comme un cristal de sel dans l’eau. Est-ce qu’il me restera quelque chose lorsqu’il m’aura abandonné, lui, mon vieux compagnon ?

J’ai toujours été comme ça : imprécis, indéterminé, plutôt vague, incolore, insonore et insipide, simple aspiration à la beauté. C’est ma force : je peux m’inventer, sortir de moi, devenir autrement, me produire. Je peux lancer de l’encre sur une page vierge et concurrencer ma propre histoire dans un roman. Je peux aussi découvrir dans le bouleau le principe du yoga des plantes. Je peux devenir image de moi-même et me conforter par ma propre magie. C’est ma faiblesse aussi, car après l’acte de création, je retombe dans mon silence et ma page blanche, dans mon vide translucide et mes espérances improbables. Qui donc en moi veut encore et encore se créer nouveau ? En réalité, je ne sais pas si demain cette étrange source qui veut toujours déborder de son contenant pourra encore se recommencer, s’inventer, se donner matière à réflexion…

Je me suis découvert infime vibration dans une relation entre un rien qui veut tout et un tout qui est simplement là, présent. Je suis né dans cette relation comme dans un berceau. J’ai vu naître dans ce berceau l’émerveillement pour le Saint-Laurent, l’éblouissement devant les belles lois de la physique, la stupéfaction vis-à-vis de l’organisation du monde vivant. J’ai assisté à tous les événements de désir, d’étonnement, d’émerveillement entre la faculté d’émoi et le monde que mon corps me donnait à voir et à palper. Je suis une relation. Je suis aussi celui qui a pris acte de cette relation, j’en porte la conscience. Alors, malgré tous mes cui-cui, je suis inquiet. Rien ne me dit que, sans mon vieil ami, cette relation tiendra. Qui versera le monde dans mon cœur pour que je sois ?

Acquérir de la valeur

Pour que la vie humaine ait du sens, elle doit permettre d’acquérir de la valeur tout le long de la route, et non pas seulement durant la période de l’âge de la production « économique ».

Mais que veut dire acquérir de la valeur ?

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Peinture de Pierre Lussier

On acquiert de la valeur marchande lorsque notre travail se paie par un salaire plus élevé (nous valons alors davantage sur le marché du travail). On gagne en valeur utile, lorsqu’on est de plus en plus utile, ce qui est bien différent de notre valeur marchande, puisque des personnes tout à fait inutiles ou même nuisibles peuvent gagner beaucoup d’argent. On peut acquérir de la beauté, de l’intelligence, du pouvoir… Mais existe-t-il une valeur pour laquelle nous pourrions être gagnants dans toutes les conditions : infirmité, déficience, maladie, souffrance et même la mort ?  Une valeur à l’abri des accidents et des malheurs, est-ce possible ? Peut-être même une valeur capable d’attaquer le malheur pour y voler de la matière et croître à ses dépens tel un champignon sur une souche ?

Je pense à cette valeur-ci : la confiance. La confiance en une force morale indépendante des aléas de la vie. C’est, je crois, l’héritage principal que m’a donné ma mère.

Quelles que soient les conditions de mon existence, quelque chose peut profiter de ces conditions pour se renforcer. Un muscle augmente en volume par l’entraînement, un cerveau augmente en connectivités par la répétition d’actes de concentration définis, quelque chose se développe-t-il d’élan en élan même dans les pires conditions ? Si oui, c’est une valeur que je souhaite acquérir.

La valeur marchande et la valeur d’utilité sont relatives. La plus belle œuvre d’art peut gagner ou perdre beaucoup de sa valeur marchande simplement parce que la mode change. Mais la force morale dont je parle ne dépend pas de la perception des autres.

Une telle valeur est un ajout à notre être. C’est comme si on avait de l’être en plus puisque ce qui est ajouté est indépendant de l’usure et fait feu de tout bois. C’est comme dans la métamorphose d’une chenille en papillon, tout ce qui est dégradé dans la chenille est revalorisé dans le papillon, mais en plus libre.

Je suis personnellement dans une position où je ne sais pas si dans deux ou trois ans je serai sur mon lit de mort ou si on me déclarera guéri. Il m’est donc difficile de me projeter à long terme. Évidemment, se projeter à long terme est toujours une illusion, mais je l’oubliais parce que je n’avais pas encore rencontré un oncologue pour me le dire. Heureusement, depuis que je suis jeune, je mise sur ma capacité humaine d’acquérir une force morale qui transcende les vicissitudes de l’existence humaine. Je me souviens que, petit encore, je me demandais pourquoi il fallait apprendre l’orthographe, la syntaxe et même une autre langue comme l’anglais, si une fois mort, la langue universelle était tout autre. J’aurais aimé apprendre tout de suite la langue interplanétaire de la Voie Lactée (ma mère m’avait appris à la distinguer). J’étais intuitivement convaincu de la valeur universelle des mathématiques. Voilà quelque chose qui me servira pour toujours ! De même, je cherchais une valeur qui se consoliderait à travers mes limitations humaines afin de traverser la mort sans rien perdre.

Cela ne me suffisait pas, car pour être heureux, il me fallait aussi avoir confiance en cette force morale. C’est épreuve par épreuve qu’un avion gagne la confiance des voyageurs. Il faut la soumettre à des conditions réellement difficiles. De même, j’acquiers de la confiance en mes forces morales principalement dans les turbulences de la vie.

Mes forces morales viennent d’une source qui est en moi, quelque chose qui est dans la conscience et dans l’exercice libre de cette conscience. Je dois découvrir par expérience que cette source résiste aux pires conditions.

Chapeau melon ou ailes d’oiseau

Lorsqu’on dit que la vieillesse est une métamorphose, est-ce une simple comparaison ou une réelle transformation? Cette métamorphose est-elle automatique, ou demande-t-elle la participation de la conscience? Et une société peut-elle survivre sans la participation des gens qui ont su réaliser cette métamorphose?

Vol d'aigle

En 1917, Carl Spitteler, le maître à penser de Carl Jung (un des grands maîtres de la psychanalyse) a écrit Imago, un roman tout à fait inclassable. En zoologie, l’imago est la forme adulte d’un insecte sexué à métamorphoses, prêt pour la reproduction. Par exemple, un papillon est l’imago de la chenille. En psychanalyse, l’imago est la représentation inconsciente à laquelle sont subordonnés les rapports du sujet à son entourage, on parle de l’imago paternel, maternel, fraternel. Une sorte de modèle inconscient dans lequel nous plions nos comportements relationnels pour qu’ils soient acceptables pour notre surmoi. En religion, les anges, les saints ou les dieux sont des imagos.

Mais Spitteler fait appel à l’imago dans une vision plus culturelle, anthropologique et spirituelle. Il tente de nous faire voir l’image inconsciente structuranteà laquelle est subordonné notre destin. L’image de la métamorphose a toujours été présente dans les cultures qui réussissaient à se maintenir au-dessus d’une chute dans l’absurde. Sans l’image de la métamorphose, une société semble condamnée. Une fois qu’elle y est plongée, elle ne peut que s’autodétruire. Or, l’imago de la métamorphose s’efface à très grande vitesse, remplacé par un autre imago : le chapeau melon.

Actuellement notre imago, notre image inconsciente structuranteà laquelle est subordonnée notre vision du destin humain est celle-ci : Nous naissons de rien si ce n’est du hasard, nous croissons jusqu’à la pleine force de l’âge de la productivité économique, ensuite nous décroissons et puis nous mourons en retournant au néant. C’est comme un chapeau ou, en mathématique, une courbe normale :

Courbe normal

Cette image de la sortie du néant (la naissance), de la vie éphémère et de la mort comme anéantissement s’applique à tout : les planètes, les étoiles, les galaxies, tout le cosmos. Dans cet imago, il n’y a justement pas de métamorphose, pas même de place pour l’idée de métamorphose. De cette absence, on ne peut tirer qu’une idée absurde de la vie et même de l’être, car tout commence par rien et mène à rien.

Chez les insectes en métamorphose, on parlera de mue imaginale lorsqu’il s’agit d’un changement d’écorce structurante. En psychologie, on parlera d’un « changement imaginal » lorsqu’une personne change d’imago, d’image inconsciente structurante. Pour la culture, ce sera un changement imaginal culturel. Par exemple, si tout à coup la vieillesse n’est plus une décroissance, mais une transformation et la mort n’est plus la chute dans le néant, mais une catapulte qui nous projette à un autre niveau, alors l’image inconsciente structurante n’est plus en forme de chapeau, mais en forme de courbe algébrique, d’ailes d’oiseau secouées par un vent de travers. Un aigle sans doute.

Courbe algébrique 2

Cela change la vision du destin d’un seul coup. Un changement imaginal constitue un acte de libération. Il se pourrait que ce changement imaginal soit aujourd’hui une nécessité de survie pour notre humanité, car combien de temps un animal doué de conscience peut-il garder son goût de vivre dans un imaginaire qui rend tout absurde ?

On me dira que c’est un retour en arrière. Pas vraiment. Dans le passé, la métamorphose prenait place dans le cercle, le retour du même. Je ne crois pas que la métamorphose cyclique constitue un imago suffisant aux aspirations humaines actuelles. Nous avons connu l’évolution. Il faut ouvrir le cercle, la métamorphose se situera dans quelque chose qui s’ouvre, une spirale par exemple. Les métamorphoses sont maintenant multiples, elles se situent dans un état d’élévation qui n’a pas de limite ; on ne recommence pas, on se dirige sans cesse vers d’autres métamorphoses qui nous amènent à déborder de l’infini pour entrer dans l’absolu.