Question d’identité

Le problème actuel de l’identité

Le passé peut-il détruire l’avenir? S’il n’est plus qu’un réflexe, oui! Nous pouvons alors nous comporter comme le cheval qui a si peur des marais qui ont englouti ses ancêtres, que devant une flaque d’eau luisante, il peut sursauter de côté et tomber en bas d’une falaise. Cependant, celui qui apprend de son passé, s’équipe pour l’avenir. Bref, il ne faut surtout pas laisser le passé diriger l’avenir, et pour cela il vaut mieux le connaître pour s’en dégager. À défaut de connaître son histoire et d’en être critique, on est pris en otage par lui, on est jeté dans des répétitions inadaptées et souvent destructrices, on peut prendre une flaque d’eau pour un gouffre mortel.

Mais justement, connaître et se faire critique est un acte de conscience et d’intelligence, c’est utiliser le passé non pour récidiver, mais pour faire mieux. La conscience et l’intelligence sont les puissances transformatrices qui nous permettent de nous déplacer sereinement du passé vers l’avenir. Si l’identité est quelque chose, elle n’est pas notre passé garant de notre avenir, elle est notre perspicacité éclairée ouvrant les chemins de l’avenir. La peur est généralement un vieux réflexe vis-à-vis de quelque chose qui est arrivé il y a parfois longtemps. La prudence est un travail de réflexion. La peur engendre des comportements le plus souvent inadaptés et dangereux, la prudence au contraire nous protège contre les réels dangers, ceux qui arrivent devant nous. L’identité d’un peuple n’est pas fondée sur la génétique de la fatalité et de la paranoïa, mais sur une compréhension éclairée des problèmes actuels.

Comme on le dit au Québec, il faut se mettre les yeux en face des trous, ce qui veut dire regarder en marchant en avant plutôt qu’à reculons, ne pas se cacher le réel par la réminiscence de la flaque d’eau.

Plusieurs phénomènes mondiaux entraînent des déplacements forcés et massifs de populations :

  • La pollution, les inondations, le dérèglement climatique;
  • L’extrême pauvreté de certaines populations surexploitées ou traitées comme un simple réservoir de main d’œuvre à bon marché;
  • Mais aussi des mouvements politiques de fermeture sur soi qui entraînent des guerres, des guerres civiles notamment, et plus globalement le rejet violent de minorités culturelles ou religieuses.

Ces trois types de menaces engendrent une souffrance, une misère, un vide éducatif qui donnent la peur de disparaître. Et lorsqu’une population vit dans la peur et l’extrême pauvreté, elle se reproduit à l’excès. UNESCO estime que 90% des 3 milliards de personnes qui devraient s’ajouter à la population d’ici 2050 naîtront dans des conditions de misère et de rejet. De tels gonflements de population localisés dans les pays en voie de développement causent eux-mêmes des mouvements migratoires massifs qui font peur. Et cette peur augmente le rejet et la pauvreté. C’est un cercle vicieux.

Il serait pourtant facile de réduire ces déséquilibres démographiques par plus de sécurité politique et alimentaire, par plus d’éducation surtout pour les filles, par des conditions de travail plus humaines et par des contraceptifs disponibles. Mais au contraire, presque toujours nous ajoutons au stress et à la crainte, ce qui entraîne inévitablement la surnatalité.

Pour les populations qui fuient la pollution, la misère ou la violence, il ne s’agit pas de choisir un pays qu’ils aiment, mais de sauver leurs vies et celles de leurs familles. Cela veut dire que des cultures se retrouvent maintenant dans l’obligation de vivre avec d’autres sans s’être mutuellement choisies. Lorsqu’il y a un naufrage, le paquebot le plus proche secourt les gens et ensuite, on apprend tant bien que mal à vivre ensemble. Le Québec n’échappe pas à ce phénomène même s’il en est relativement épargné. Et s’il fallait refouler ces personnes à la mer, elles ne pourraient que revenir avec toute la force du désespoir. Soit qu’on s’attaque aux causes de ces migrations, soit qu’on accepte de partager l’espace et la richesse de notre navire. Mais les causes… Elles sont énormes… Elles remettent en question tout le système économique et la complicité politique qui maintiennent ce système fondé sur le déséquilibre social et la défaillance démocratique.

Devant un tel défi, on sent nos gouvernements et même les Nations Unies presque complètement impuissants à diminuer le nombre de naufrages ou à s’attaquer, même vaguement, aux causes, c’est-à-dire diminuer l’inégalité sociale, combattre l’extrême pauvreté, le manque d’éducation, des défaillances démocratiques qui engendrent les guerres civiles, le fanatisme, les épurations ethniques, la crise climatique. Naufrage des uns et impuissance des autres entraînent un sentiment d’insécurité qui justement favorise la fermeture sur soi qui entraîne un durcissement de l’intolérance, le fanatisme, et même des entreprises d’épuration ethnique ou religieuse, tout ce qui ne fait qu’augmenter le problème.

L’insécurité accélère la tendance des États-nations à se fermer sur elles-mêmes. C’est justement une des grandes causes de migrations massives de réfugiés qui ajoutera, elle-même, à l’insécurité. Mais comment rester décontractés lorsqu’on se sent menacés? Comment passer de la peur à l’action éclairée? L’insécurité nous ramène sur nous-mêmes, nous referme, au moment même où nous aurions le plus besoin de notre sérénité psychique pour voir correctement ce qui se passe et agir correctement. Alors comment apprendre à faire face à une situation réelle mais nouvelle et, par le fait même, stressante? Comment ouvrir les yeux, les oreilles, mais aussi le cœur et l’esprit devant une réalité inquiétante qui a tendance à enclencher, chez nous, des réflexes de peur, de replis parfois aussi dangereux que le problème lui-même? Comment rester adaptatif lorsqu’une situation potentiellement dangereuse nous assaille?

Culturellement, nous le savons trop bien, notre identité nationale ne pourra plus jamais reposer sur un contenu précis, défini et nettement délimité. Dit autrement, nos habitudes, je veux dire la banque de solutions que nous avons développée dans le passé, la banque d’explications que nous avons élaborée autrefois, et même nos vieilles visions du monde qui donnaient du sens à nos vies, cela ne suffit plus, cela n’est pas assez, cela ne nous permet pas d’inventer des solutions nouvelles vis-à-vis des problèmes nouveaux.  Le monde change trop vite sous tous les aspects : scientifique, technique, social, économique, politique, religieux…  Ce sont des changements qui ont un impact chez nous, mais qui sont essentiellement mondiaux. Ils sollicitent nos capacités d’adaptation à l’heure même où ils augmentent notre inquiétude.

C’est ici que deux conceptions de l’identité culturelle s’affrontent :

  • l’identité fermée (mais peut-on ici parler d’identité?) qui repose sur des valeurs fermées, la mémoire et la tradition, le réflexe de chercher dans le passé ce qui pourrait faire face à l’avenir;
  • l’identité ouverte qui repose davantage sur l’intelligence que sur la mémoire et qui peut inventer des solutions nouvelles pour résoudre des problèmes nouveaux.

C’est le philosophe Henri Bergson[1] qui a le mieux développé cette idée que pour traverser l’avenir, nous devons avancer avec des valeurs ouvertes, car sinon nous augmentons nous-mêmes les conséquences qui viennent justement de nos inadaptations qui, elles-mêmes, sont dues à nos valeurs fermées. Le propre d’une valeur fermée, c’est de limiter nos capacités d’adaptation, de nous enfermer dans le cercle vicieux qui consiste à faire plus de ce qui, justement, produit le problème.

Qu’est-ce qu’une valeur fermée?

C’est une valeur qui sert à plier quelqu’un à quelque chose, elle vise à conformer la population à des modèles de comportements définis d’avance. Un exemple : la valeur de la beauté. Si cette valeur sert à plier des personnes à un modèle de beauté précis, c’est une valeur fermée. Si on construit un modèle de beauté qui sert à hiérarchiser les personnes du plus beau au plus laid, à les sélectionner, à exclure les personnes supposément laides, alors on a affaire à une valeur fermée. La beauté en soi n’est certainement pas une valeur fermée, mais on en a fait une valeur fermée en définissant un ou des modèles précis, des normes de beauté, une forme définie avec laquelle on peut facilement juger, condamner et bannir. Avec de tels modèles, on pourrait facilement instituer une loi sur la beauté, les vieux iraient en institution, les édentés seraient condamnés aux dentistes, les estropiés, à la chirurgie plastique…

Toutes les valeurs peuvent être transformées en valeurs fermées qui visent à identifier ceux qui sont avec nous et ceux qui sont contre nous, ceux qui sont les fidèles et ceux qui sont les infidèles, ceux qui sont des nôtres et ceux qui sont des étrangers. Le racisme, le sexisme, le fanatisme religieux, le fanatisme laïque à la Staline ou à la Mao Tse Toung, le fascisme sont des phénomènes sociaux de retranchement sur les valeurs fermées. Mais même l’économie de surconsommation suppose des valeurs fermées, des valeurs fermées économiques : il faut que tu possèdes toutes ces choses et même cette surabondance pour être en haut du modèle de réussite qui se mesure par des symboles de richesse : grosse auto, grosse maison, petite femme…

En fait, on ne peut pas contrôler les comportements de qui que ce soit sans utiliser des valeurs fermées, car contrôler, dominer, assujettir, c’est plier quelqu’un à quelque chose, c’est plier quelqu’un à une forme définie que je peux reconnaître facilement (juste à feuilleter les revues populaires). Une valeur fermée permet de comparer des personnes ou des comportements à des modèles et à les juger selon leur distance aux modèles. Si l’entreprise est réussie, je peux constater que cette personne est un bon citoyen, un bon fidèle, un bon membre de la communauté, un vrai Français, ou un vrai Québécois. Cela permet de récompenser ou de punir. Même l’humanité peut devenir une valeur fermée. Lorsque c’est le cas, je peux dire qui est humain et qui ne l’est pas, qui a des droits et qui n’en a pas, qui doit être respecté et qui doit être tué.

Les valeurs ouvertes ont pour propre de ne pas être définissables par des caractéristiques déterminées d’avance. Elles ne sont pas fabriquées pour classer les personnes, les regrouper et faire des statistiques. Reprenons l’exemple de la beauté. Au Moyen Âge, Pieter Brueghel l’Ancien s’est mis à peindre des vieilles paysannes, des infirmes, des misérables et soudain, on a commencé à les voir beau. C’était nouveau : par sa peinture, il nous faisait découvrir leur beauté, non par comparaison à un modèle, mais par une sorte d’illumination intérieure qu’il faut bien appeler « beauté » car elle engendre une tendresse et une joie subtile qu’on recherche ensuite comme du miel.

Une valeur ouverte n’a pas de forme, n’est pas facilement repérable, mais elle nous ouvre les yeux sur ce que nous n’avons pas encore vraiment vu. C’est une valeur développementale. Un parent, par exemple, peut avoir des valeurs développementales pour son enfant, alors il n’a pas une idée, une image de ce qu’il voudrait pour son enfant, il n’a pas d’attentes particulières, il veut simplement qu’il se développe le mieux possible et il reconnaîtra, à mesure, l’intelligence propre, la beauté propre, l’identité singulière de son enfant.

On peut faire un traité des valeurs fermées, on peut construire sur elles des lois, des règlements, en faire une charte, mais on ne peut pas faire cela avec des valeurs ouvertes. Quand on regarde avec des valeurs fermées, on a des attentes précises et on compare. Ce type de valeur produit une satisfaction de conformité. Avec une valeur ouverte, on ne s’attend pas à quelque chose de précis, mais elle nous surprend dans l’expérience elle-même, comme un éclair soudain de lucidité. Les valeurs fermées sont des objets de mémoire. On peut facilement se les rappeler. Tout le monde se souviendra de leur forme, on peut les décrire, on peut les découper, les juxtaposer. Elles donnent du sens, oui, mais à l’intérieur d’une vision du monde déterminée. Elles sont sujettes à des slogans qui feront immédiatement image chez ceux qui partagent ces valeurs. Les valeurs ouvertes, de leur côté, se développent par le plaisir de la découverte elle-même, elles vivent dans l’expérience directe avec la réalité. Elles se révèlent dans la rencontre et non pas avant elle. Elles ne sont pas des préjugés, mais des dévoilements.

Les valeurs fermées sont juxtaposables, elles n’ont pas besoin d’être cohérentes, au contraire elles vivent dans des compartiments disjoints les uns des autres, on peut se conformer à telle valeur religieuse à tel moment donné de la journée et à son contraire à tel autre moment. Les valeurs ouvertes, elles, sont des élans de l’intelligence, elles servent à l’invention de nouveaux comportements, de nouvelles attitudes, elles sont essentiellement adaptatives. Elles sont intégratives aussi. Elles servent à intégrer de nouvelles personnes, de nouvelles connaissances, elles s’intègrent les unes aux autres pour former une cohérence non pas de forme, mais d’esprit, d’entendement, de compréhension. Elles donnent du sens, oui, mais pas à l’intérieur d’un système de pensée, elles donnent du sens vis-à-vis de l’expérience de la réalité mouvante et changeante.

L’identité culturelle fermée repose sur des valeurs fermées et l’identité culturelle ouverte repose sur des valeurs ouvertes. Mais peut-on parler d’identité fermée? C’est une contradiction en soi.

 

Qu’est-ce que l’identité?

Lorsque je ressens fortement que j’existe, que c’est bien moi, mon être, ce que je suis en propre, j’ai alors comme objet de conscience mon identité. C’est un objet de conscience mais c’est surtout le sujet de la conscience. Dans l’identité, l’objet, c’est le sujet. Elle consiste à me reconnaître, à me discerner à travers un monde qui n’est pas moi. Il en est de même pour l’identité culturelle, elle me permet de dire, par exemple, je suis Québécois.

Mais je peux arriver à cette affirmation de deux façons :

  • par comparaison avec un modèle prédéfini, par exemple, un Québécois est quelqu’un qui est né au Québec, quelqu’un qui parle français, etc;
  • par des valeurs ouvertes, un Québécois est quelqu’un qui fait face à l’avenir en utilisant sa créativité pour inventer des solutions aux problèmes actuels.

L’identité culturelle ouverte suppose qu’il y a un noyau créatif dans la culture qui peut me sortir de ce que le passé a fait de moi. Dans la vie, il m’arrive toute sorte d’événements, si je n’étais pas l’intelligence qui peut inventer une manière originale de faire face à la réalité, rien ne me différencierait de la chaîne des causes et des effets, ma culture ne serait elle-même qu’un ensemble d’effets qui va devenir un ensemble de causes comme dans le cas de la vengeance, par exemple. Depuis plus de mille ans, la règle fermée « œil pour œil et dent pour dent » enchaîne les effets de la guerre pour en faire des causes de conflits, et ce, sans jamais le moindre signe d’intelligence qui devrait bien comprendre que cela ne peut que détruire les deux peuples en conflit.

Comprenez-moi bien : les valeurs fermées sont là pour attacher la liberté à un poteau en laissant le moins de corde possible. Les valeurs ouvertes sont les moteurs des actes de liberté. C’est pourquoi les valeurs fermées, une culture fermée ne peut qu’enchaîner des causes et des effets dans une fatalité terrible et meurtrière. Au contraire, les valeurs ouvertes, une culture ouverte oppose à la chaîne fatale des causes et des effets, des inventions de liberté, des comportements hors des habitudes.

Il pourrait n’y avoir aucune possibilité de liberté, certains l’affirment, dans ce cas, il n’y aurait pas d’identité véritable, le mot ne serait qu’une pure illusion, tout serait plongé dans la mer des causes et des effets, emporté dans les courants de la détermination. Pour qu’il y ait identité, il faut un noyau créatif qui réponde de lui-même. Il n’y a pas d’identité sans ce noyau créatif. Par exemple, si une culture ne peut pas agir de façon créative, mais s’abandonne au jeu des causalités économiques, sociologiques, psychologiques, alors elle n’a pas réellement d’existence identitaire.

Dit autrement, l’identité fermée n’est pas réellement une identité, c’est même un refus d’identité, c’est-à-dire une condamnation à la répétition non adaptative et donc une condamnation à sa propre disparition. On le voit bien, l’identité ne peut pas se définir uniquement dans son histoire, dans ce qu’elle a été, dans sa façon de « ré-agir » à telle ou telle situation, elle se découvre dans l’action, dans ses capacités créatives d’adaptation. Peut-elle trouver une solution nouvelle à un problème nouveau? Si l’identité exige un noyau créatif, il s’ensuit qu’un retranchement supposément identitaire dans un contenu religieux, ou idéologique, ou mémoriel, ou traditionnel, ou dans un corpus de valeurs qui ont « été les nôtres », équivaut, en fait, à l’agonie de l’identité.

L’identité suppose un noyau créatif lui permettant de sortir des cercles vicieux dans lesquels son passé tend à l’emprisonner.

  • Ce noyau possède un aspect critique : il n’avale pas, ne digère pas les comportements programmés, les morales codées, les réponses répétitives ;
  • Il possède aussi un aspect actif et positif : il recherche des solutions nouvelles à des problèmes nouveaux.

L’identité est capable de voir les problèmes nouveaux car elle n’est pas entièrement enfermée dans d’éternels problèmes engendrés par d’éternels réflexes.

L’identité survient lorsque le noyau créatif s’affirme : « C’est bien moi. Je me reconnais nouveau et légitime. J’assume la pleine responsabilité de moi-même. Oui ! Je me veux, je me veux singulier, car le monde chaque jour présente des défis inédits. Non, je ne répèterai pas ce qui nous détruit. »

 

C’est par l’identité que tout peut prendre un sens, non pas dans une construction du monde donnée (ce que font les doctrines) mais dans une réalité qui s’impose par des problèmes nouveaux et des possibilités inédites. L’identité suppose un noyau créatif qui me distingue, mais aussi une conscience qui rend possible l’exercice de cette créativité. Pour être créatif, il ne faut pas seulement voir, il faut aussi voir que cela pourrait être autrement, c’est-à-dire prendre conscience du possible et du souhaitable. Jouir de la vie, c’est fondamentalement reconnaître le plaisir, la joie de voir et de pouvoir faire quelque chose pour améliorer notre sort et celui des autres.

Dehors, il y a des arbres, des maisons, des mouvements, toutes sortes de choses noyées dans le silence de l’être, mais s’il n’y avait aucune conscience nulle part pour en jouir, cela n’aurait aucun sens. C’est pourquoi l’identité (le fait de prendre conscience que je suis une conscience et de m’approprier cette conscience) constitue la base par laquelle la réalité a du sens. Évidemment, cette appréciation est relative. Même lorsqu’on trouve que la vie est absurde, c’est déjà une manière de lui attribuer un sens, dans ce cas, un sens négatif. Sans un noyau de conscience et de création, rien n’a de sens, pas même le sens de l’absurdité, car pour ressentir l’absurde, on doit ressentir le besoin de sens.

L’identité véritable, c’est-à-dire l’identité ouverte, c’est en quelque sorte notre attachement à cette conscience créatrice qui recherche le sens de l’existence humaine : « Oui, je suis cette conscience, et c’est en elle que j’éprouve toute l’émotion de vivre. » La conscience n’est possible que dans un lien intime entre l’intérieur (le sujet conscient) et l’extérieur (l’objet de la conscience) et ce lien est étrange, il est toujours double :

  • je tire ma vie de l’extérieur : sans l’air, l’eau, la nourriture, je n’existe pas ;
  • j’ai un certain pouvoir sur l’extérieur, je peux contempler le monde et en jouir, mais cela veut aussi dire que je peux améliorer mon sort et celui des autres.

Pour que l’identité puisse sentir le lien vital qui la relie à un environnement, il faut qu’elle soit plongée dans l’expérience quotidienne de ce lien, il faut qu’elle puisse ressentir qu’elle ne peut pas vivre autrement que dans un environnement sain et nourricier, et que pour en jouir, elle doit pouvoir éprouver sa beauté tout en améliorant ses conditions.

L’identité ressent un fort attachement à la vie, ou bien, elle se dissout. À cet égard, l’identité est un savoir : ma vie tient à un fil, celui qui la relie à l’air, à l’eau, à la terre, au soleil… Sans ce savoir, sans cette émotion, la conscience tourne sur elle-même, dérape, et l’identité devient si floue, que si elle ne se remplit pas de contenus, de valeurs fermées, d’idéaux définis à promouvoir, de traditions mémorables, sans ces discours, sans ce programme, elle s’efface.

Je crois qu’il y a eu des peuples, jadis, suffisamment conscients de dépendre d’un territoire pour s’acharner à le connaître, à l’aimer, à lui découvrir un sens et à en jouir. Si ces peuples ont bien existé comme je le pense, ils avaient une identité réellement ouverte.

 

Le dilemme tragique des identités ouvertes

Dans l’histoire de l’humanité, presque tous les peuples premiers, ceux qui étaient forcés de vivre en étroite collaboration entre eux et d’apprendre à connaître la nature pour survivre ont développé des cultures ouvertes, non par choix mais par nécessité. Les rapports de domination affaiblissent tellement la solidarité humaine que les anthropologues pensent que les chasseurs cueilleurs ont survécu grâce à l’intelligence des relations de collaboration. Ils étaient poussés à développer des valeurs ouvertes et des identités ouvertes.

Lorsqu’on étudie l’histoire de la rencontre entre l’Européen et les Amérindiens, une chose est frappante : les Amérindiens sont curieux, ouverts, à l’écoute. En quelque temps, ils connaissaient les histoires, les légendes, les mythes des Européens. Globalement, l’Européen n’apprenait que très peu des cultures amérindiennes. Évidemment, les Amérindiens ont perdus progressivement une partie cette ouverture à mesure qu’ils se voyaient trahis par des relations commerciales malhonnêtes et qu’ils étaient encouragés, par ce déséquilibre commercial, à lutter les uns contre les autres.

Le drame, c’est qu’une culture fermée est conquérante, elle endoctrine, elle assimile ou élimine les autres. Une culture ouverte est plus réceptive, et par le fait même, elle risque d’être trop lente à se défendre. Elle est très adaptative vis-à-vis de la nature, mais elle est mal équipée pour affronter une culture conquérante.

C’est le terrible point faible d’une culture ouverte. Devant une dynamique de violence intégrale (logique uniquement dans le cadre de valeurs fermées), la culture ouverte est désemparée. L’Amérindien ne comprenait pas pourquoi tuer des milliers de baleines alors qu’une seule peut nourrir une famille complète durant une année ! Pourquoi trahir ceux avec qui on commerce ? Pourquoi vouloir anéantir tout un peuple alors qu’une complémentarité d’action serait si avantageuse ? Le conquérant est irrationnel, il ne vise pas un équilibre, au contraire, il recherche un déséquilibre à son avantage sur le moment, et donc désastreux à long terme, lorsque le dupé découvre la vérité, les conséquences sont démesurées.

Pour l’identité ouverte, la question est : Comment survivre devant une culture fermée qui veut notre peau ? D’autant qu’il est très difficile de se protéger de la violence par l’ouverture d’esprit, la discussion démocratique et la recherche de consensus ! Dans beaucoup de cas, l’Amérindien cherchait des solutions collectives, en faisant participer tout le monde à cette recherche, en pratiquant une démocratie directe, en faisant preuve d’ouverture. Mais pendant ce temps, une culture fermée n’hésite pas un instant, elle attaque. Si bien que les cultures ouvertes, collaboratrices, non fondamentalement violentes ont presque disparues par génocide ou assimilation. Aujourd’hui, presque tout le monde sur la terre habite une culture dont les traditions sont principalement faites de valeurs fermées. Ici au Québec, par exemple, notre catholicisme autoritaire qui n’est pas si loin derrière nous n’était manifestement pas un ensemble de valeurs ouvertes. Certainement, il y a au Québec, depuis le début, de grandes valeurs d’ouverture, d’accueil, de curiosité pour l’autre. Ces valeurs ont favorisé le métissage et l’adaptation au pays. Le christianisme est porteur de valeurs ouvertes, mais cette dimension de notre culture est restée dans l’ombre. À l’intérieure, même d’une culture fermée, se développe une culture ouverte, mais elle est fortement combattue et elle est mal équipée pour se défendre à court terme.

Oui, les cultures ouvertes, à mon sens, ont ce qu’il faut pour se défendre, mais cela passe par une augmentation de la conscience qui elle-même favorise la solidarité, cela passe donc par une éducation à l’exercice responsable de la liberté, une éducation à l’intelligence collaboratrice, et tout ce travail prend du temps. Le monde des valeurs fermées combattra certainement cette recherche de l’esprit.

Les valeurs fermées ne solidarisent pas réellement, elles ne font que catalyser l’action vers un but défini qu’il ne faut surtout pas remettre en question. C’est de l’imitation et de l’obéissance. Très efficace à court terme, et pourtant très affaiblissant du point de vue des capacités d’adaptation à des problèmes nouveaux et complexes. La solidarité réelle n’a de sens que dans la liberté, donc dans le cadre d’une culture ouverte, elle est très efficace pour résoudre des problèmes complexes, pour produire des œuvres artistiques ou autres exceptionnelles, mais elle est lente devant un but immédiat qu’il faut atteindre pour se protéger.

Globalement, on pourrait dire qu’après les grandes colonisations des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, il ne subsiste, de façon générale, que des cultures globalement fermées. Mais justement cela engendre des problèmes monstrueux au XXe siècle : guerres mondiales horribles, guerres froides tout aussi épouvantables, capitalisme privé ou capitalisme d’État complètement débridés, guerres civiles sans merci, haine raciale, haine religieuse, crise climatique, migration de millions de réfugiés de l’environnement, de la misère ou du rejet, des problèmes sans précédent au moins dans leur proportion. Et nous sentons bien que nous ne pouvons pas y faire face par les moyens habituels de la fuite en avant dans de vieux réflexes de fermeture. Nous ne pouvons vaincre ces nouveaux défis que par une solidarité complète de l’humanité et donc par des valeurs ouvertes à l’échelle mondiale.

Bref, comme les Peuples Premiers, mais pour des raisons différentes, nous devons nous déplacer complètement vers des valeurs ouvertes et même vers des valeurs universelles.

 

L’attachement au pays

Pour parler de l’identité, commençons par nous-mêmes. L’identité d’une personne est la densité de son attachement à elle-même, cet attachement se mesure à l’énergie qu’elle consacre aux liens physiques, biologiques et spirituels qui la lient à la nature, car la nature est sa source vitale, sa vie, sa santé. Lorsqu’’il s’agit de l’identité d’un peuple, la question devient : Est-il attaché à lui-même au point de consacrer réellement des efforts essentiels à la santé écologique de son territoire?

Pour cela, il faut tenir à sa vie suffisamment pour sortir du paradoxe de l’absurde : pourquoi ferai-je l’effort de penser et d’agir de façon sensée et constructive, c’est-à-dire en donnant du sens à ma vie et à la vie sociale de mon entourage, si je ne suis pas attaché à moi-même? Et si le monde reste absurde, il vaut mieux que je ne sois pas attaché à moi-même. Et vlan! La désastreuse démission devant le devoir de sens, le cœur même de l’identité. L’identité souffrante des peuples « modernes » peut rester enlisée indéfiniment dans ce cercle vicieux : le monde est absurde et donc je ne m’attache pas à moi-même pour ne pas souffrir, mais comme je ne suis pas attaché à moi-même, pourquoi donner du sens ou agir de façon sensée?

Cet enlisement représente assez bien l’état d’esprit des cultures qui se prétendent « post-religieuses ». Après l’enfermement dans des doctrines fermées, l’enfermement dans l’anomie de l’absurdité.  Il s’ensuit une sorte de flottement dédaigneux au-dessus de la nature, accompagné d’une migration générale de la soif de vivre dans des mondes artificiels ou virtuels. Le refuge dans l’irréel. Ainsi déconnectés des plantes qui nous font vivre, on peut tout autant aimer détruire qu’aimer se détruire, en tout cas, une partie de notre littérature honore l’absurdité du monde dans le détachement de soi et le déni de la mort. Tel est le terrible paradoxe qui bloque l’identité dans le contexte des cultures désabusées. Une telle insécurité peut entraîner la population vers un refuge rétrograde dans des courants religieux rigides et fermés, mais aussi dans des valeurs essentiellement commerciales tout aussi fermées. On peut même imaginer une société redevenir fortement religieuse et pourtant complètement motivé par l’enrichissement matériel le plus égoïste qui soit. À ce stade, il n’y a plus d’identité nationale, mais une simple cohésion sociale autour de « Nous d’abord. »

Pour sortir du paradoxe de l’absurdité et du détachement de l’environnement, il faut accepter de se lancer dans la vie avant de la juger : l’expérience avant la condamnation. Concrètement, cela veut dire combattre pour la vie, faire du chemin au développement de la vie : fertiliser les terres, nettoyer les berges, planter des arbres, entretenir les sous-bois, faire beau le pays. Ensuite, il se pourrait qu’on trouve moins absurde le monde dans lequel nous sommes, parce que polluer l’air qu’on respire, l’eau que l’on boit et la terre qu’on cultive est si absurde qu’on pourrait croire que c’est la vie qui est absurde alors que c’est nous. En faisant le contraire, en prenant soin du pays, on apprendrait progressivement à s’attacher à soi et au pays, et c’est alors qu’on devient une identité, puisque l’identité d’un pays est un territoire de sens et d’esprit qui donne le goût de vivre à nos enfants.

Mais ce cheminement exige beaucoup, c’est un saut dans le réel pour une culture habituée à vivre dans des idées du réel. La tentation du retranchement dans les vieilles habitudes de nos valeurs traditionnelles reste très puissante.

La science, dans son sens le plus juste, est certainement une valeur ouverte, elle est fondée sur l’idée de connaître avant de juger, de suspendre le jugement moral et le jugement métaphysique pour connaître le plus objectivement la réalité, et ensuite, on avisera si le monde est aussi absurde qu’une certaine littérature l’affirme. Mais la science ne suffit pas, elle peut seulement permettre une transition vers d’autres valeurs ouvertes, vers d’autres routes d’expériences authentiques, je pense aux arts, à la philosophie, à la spiritualité qui, lorsqu’ils ne s’enferment pas dans des idéologies, ouvrent l’être humain à la vérité de son expérience intégrale du monde.

Cependant le scientisme reste une idéologie aussi fermée que les autres. Le scientisme dit à peu près la même chose qu’une religion fermée : hors de moi, point de vérité. Et cela est d’autant dramatique, que le scientisme saborde toutes les routes, même les plus ouvertes, qui recherchent le sens de l’existence. Alors, un laïcisme qui ne serait qu’un scientisme idéologiquement agnostique, aboutit forcément à une impasse. Bref, ce n’est pas en détruisant la route des arts, de la philosophie et de la spiritualité que l’être humain pourra échapper à l’absurdité, retrouver le goût de vivre et aimer son environnement.

Entre l’impasse des religions fermées, l’impasse des valeurs commerciales nécessairement fermées et l’impasse d’un laïcisme-scientiste tout aussi fermé, il faut trouver un chemin qui intègre toutes les dimensions de l’être humain. On ne peut combattre des valeurs fermées par d’autres valeurs fermées, sinon on s’enlise dans nos malheurs. On doit trouver une nouvelle voie.

L’autre dimension qu’il faut comprendre, c’est qu’une valeur ouverte est d’abord ouverte sur le réel le plus concret, l’air, l’eau, la terre, les océans, et c’est d’abord cela le pays. C’est dans la relation concrète avec le pays que l’identité se forme dans un attachement qui vient du bonheur de vivre dans ce qui est beau et qui a du sens.

 

L’identité : pratique de la liberté et refus de la violence

Revenons sur un point. Une culture est évidemment fortement influencée par son passé, par ce que les événements ont fait sur elle, par le jeu des causes physiques, historiques, sociologiques, économiques du milieu. Mais si elle n’était que cela, elle n’aurait pas d’identité. Par ses buts et par sa méthode, la science ne peut étudier que les déterminismes. Elle ne peut donc pas étudier l’identité, mais seulement, son contraire, le jeu des causes et des effets. Et c’est très bien ainsi parce que tout est déterminé, sauf la conscience, l’intelligence et l’identité. Il n’y a pas de science de l’identité, mais la science véritable est nécessairement exercée par des identités scientifiques ouvertes. De son côté, une religion traditionnelle dira que nous sommes causés par Dieu et que notre seule liberté consiste à se soumettre à lui, et ce « lui » est nettement défini par des vertus à acquérir et des péchés à éviter. Les naturalistes, pour leur part, nous rappelleront que nous sommes un animal qui suit le cours de l’évolution, nés de l’évolution nous disparaîtrons dans l’évolution. L’identité ne peut donc pas être étudiée par la science ni être encouragée par les religions fermées. Seuls quelques écrivains et des philosophes à contre-courant ont réfléchi à la liberté, à l’identité et s’y sont intéressés avec intensité. Et l’identité, si elle est quelque chose, est la source de la liberté, une liberté qui devient de plus en plus intègre et consciente d’elle-même.

L’identité n’est pas un objet, elle n’existe pas au départ, elle n’est pas un fait, elle n’est qu’une possibilité, une réalisation possible, un espoir vis-à-vis de soi-même. S’il arrive qu’un être se distingue, invente, met en action un génie propre, découvre, engendre de l’imprévisible, il peut prendre conscience de lui-même, il peut se vouloir lui-même actif et vivant, créatif et participant, il devient alors une identité ouverte, originale, intelligente, adaptative. En principe, un phénomène rare dans la mer des causes, mais un phénomène d’une très grande importance parce que c’est elle, l’identité, qui ouvre le sens de l’existence et qui s’adapte intelligemment à la réalité mouvante de la vie. Une fois que l’identité a chevauché le temps et se met à agir dans l’espace, elle transforme le temps et l’espace qu’elle oriente et le transforme en histoire. S’il n’y avait pas d’identité humaine (ou autre) nulle part, il n’y aurait pas d’histoire, il n’y aurait que la mécanique des enchaînements.

Si l’identité n’est pas le résultat des autres, ne résulte pas d’une chaîne de causes, cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas de conditions d’existence. Au contraire, elle utilise toutes les conditions de son existence, les déterminations matérielles, historiques, sociologiques, économiques. Elle se fait elle-même à partir de tout ce qui est là, de tout ce qui est déterminé, comme un constructeur de maisons qui utilise les matériaux qui se trouvent autour de lui. Sa créativité consiste justement à savoir utiliser ce qui lui est donné.

Si l’identité existe, elle n’est pas les autres, mais elle n’est pas non plus leur négation, au contraire, elle est leur rassemblement, elle est la solidarité humaine en marche. Car plus je m’attache à mes forces créatrices, plus je combats l’absurde en pensant mieux et en agissant mieux, plus je rassemble et oriente. Il n’y a pas d’autres politiques (éthique des collectivités). Les autres politiques ne sont pas des politiques, mais des relais dans la chaîne des réactions sociales. À mesure que je dégage un sens, j’acquiers de la sécurité et commence à m’attacher à moi-même. C’est alors que je découvre que je suis le rassemblement des autres : tous ceux qui m’ont précédé pour me donner la vie, la parole, l’art, la philosophie, la science; mais aussi tous ceux qui sont autour de moi et ressentent le besoin de faire ensemble un monde meilleur.

L’identité d’un pays vient au monde lorsque ce pays compose, selon son génie propre, avec toute sa population consciente et avec toute sa réalité concrète, un art de vivre à la fois adapté et original. Seule l’identité peut donner du sens, car en dehors de l’identité, tout suit son cours dans le fleuve des causes et des effets. En soi, le fleuve des causes et des effets n’a pas de sens, ne va pas quelque part, n’a pas d’intention, puisqu’il n’a pas de liberté. Si aucune conscience ne l’observe avec un regard critique en disant : « Cela pourrait être autrement », le fleuve des causes coule, un point c’est tout. Il est un ensemble de faits liés les uns aux autres.

L’identité garde intact « l’enfant » intérieur qui ressent que la guerre, l’extrême pauvreté, l’exclusion sociale ne sont jamais banales, acceptables, justifiables. Nous avons bien l’impression que ce qui peut donner un sens aux événements est précisément « l’enfant » qui trouve qu’ils n’en ont pas. Pourquoi l’enfant peut-il percevoir l’absurdité des comportements humains? Parce qu’il n’a pas encore assimilé les distorsions cognitives et culturelles qui donnent un semblant de justification aux pires atrocités. L’identité est l’éternel « enfant » qui ne s’habitue pas à la folie du monde.

L’identité d’une culture n’est donc pas, comme certains le voudraient, l’ensemble des idéologies qui rendent acceptables des crimes collectifs contre l’humanité, la surexploitation d’un sous-prolétariat, les génocides physiques ou culturels, ou encore le rejet dans une sous-humanité de groupes particuliers. Au contraire, l’identité c’est la conscience qui s’objecte devant toutes fausses justifications.

C’est parce que « l’enfant » recherche de toutes ses forces le sens, qu’il découvre que sa vie est plongée dans un monde de comportements qui n’en a pas. L’identité est atterrée parce qu’autour d’elle on tue, on viole, on frappe, on humilie. L’identité n’avale pas, ne digère pas, ni les violences ni les sornettes pour expliquer les violences. Elle réagit à ce qui, pour un enfant, apparaît absurde. La partie de soi qui n’a pas avalé les fausses justifications reste intacte et veut agir. Source de liberté morale, elle recherche l’épanouissement de tous les vivants.

Je crois qu’à ce stade, on a bien compris que dans le langage courant, la notion d’identité sert, hélas, assez souvent, à justifier la violence. Certains vont jusqu’à affirmer, au nom de l’identité, que le rejet de l’étranger est une nécessité de sauvegarde, que si l’on a telle valeur, cela justifie tel ou tel acte pourtant barbare. Une telle attitude prouve, au contraire, que cette culture, cette religion, ce pays, ce gouvernement, cette nationalité n’ont aucune identité, ils s’auto-justifient pour continuer leurs habitudes violentes. La seule réalité qui résiste à l’habitude, rappelons-le, c’est l’identité, c’est-à-dire ce qui dans l’être humain exerce l’intelligence et la liberté de façon individuelle et collective.

Néanmoins, une identité consciente d’elle-même sait se défendre, sauf qu’elle le fera en inventant, en découvrant des chemins qui dépassent le jeu des réactions primaires de fermeture sur soi. L’identité est créatrice, elle ouvre des solutions justes, là où les habitudes ne sont pas justes. Quelque chose dans notre culture québécoise n’avale pas, ne digère pas les fausses justifications, les idéologies, les entourloupettes pour justifier ce que notre conscience ressent comme criminel. Dans les grandes traditions, on parle de « l’enfant » comme symbole par excellence de l’identité, mais ce n’est pas un « enfant » qui reste immature, au contraire, cet enfant avance en sagesse, sauf que sa sagesse ne consiste pas à intérioriser les justifications sociales de l’exclusion.

Une culture fermée ne peut survivre que parce qu’il y a des dominateurs et des dominés, un rapport d’obéissance et de soumission. Les valeurs fermées servent à maintenir la hiérarchie entre ceux qui dominent parce qu’ils possèdent de formidable moyens de dissuader, de rétribuer ou de manipuler les masses. En haut, ceux qui sont le plus conformes aux valeurs fermées, en bas, ceux qui sont le moins conformes. Les « prêcheurs » enseignent ces valeurs fermées par tous les médias possibles. La tension entre haut et le bas se renforce. Pour préserver son intégrité, une culture fermée devra désigner des boucs émissaires, car dans un système fermé, on ne peut pas s’unir autrement que par un ennemi commun. On organisera donc des rituels sacrificiels contre des boucs émissaires, et si cela ne suffit pas, il faudra aussi trouver, à l’extérieur, un autre ennemi commun. La guerre devient nécessaire à la cohésion sociale. Ce fonctionnement nous est si habituel qu’on ne sait pas trop comment faire autrement.

« L’enfant » représente « la sensibilité morale » qui reste pure, je veux dire qui reste insensible aux idéologies. C’est pourquoi Saint-Exupéry donnera à « l’enfant » le caractère du Petit Prince. Le Petit Prince représente le noyau créatif et incorruptible de l’identité. L’identité est comme le fruit autour du noyau, un fruit qui se développe dans la mesure où la personne, la culture, le peuple, le pays se réfèrent à leur noyau créatif plutôt qu’à des traditions justifiant la guerre et le sacrifice de boucs émissaires.

Par et autour du noyau créatif, l’identité se développe en cohérence avec lui. Cependant, il y a toujours une partie de nous-mêmes qui est emportée dans le trafic des conditionnements, des valeurs sociales fermées, des justifications économiques ou idéologiques. Malgré son identité, une culture est récupérée par ses habitudes de pensée et d’action. Une contre-identité grossit et peut finir par étouffer l’identité vivante du peuple et des individus.

Globalement on pourra dire d’une personne, d’une culture, d’un peuple, d’un pays qu’ils sont vivants tant qu’ils n’ont pas abandonné le Petit Prince, tant qu’une valeur intrinsèque est accordée aux émotions du Petit Prince, à son indignation. Lorsque l’enfant dit : « Ne tuez pas l’étranger, ne dites pas des méchancetés à son propos, n’attaquez pas l’innocence des cœurs, ne souillez pas les enfants », je ne dis pas : « Il exagère ».

 

Les valeurs fermées et la mort

Une valeur fermée est un objet, elle n’a pas de vie en soi. Comme un objet, on peut la décrire, la définir, la classer, la mettre dans une boîte. Comme un objet, on peut la désigner comme un modèle à copier. Il ne faut pas que le modèle bouge, car sinon, il n’est pas facile à copier. Dit autrement, une valeur fermée est un cadavre de valeur, une valeur momifiée. Souvent, dans sa jeunesse, elle a été vivante, elle a peut-être même transformé tout un peuple. Mais maintenant, elle est morte. Vieillir, physiquement, c’est perdre de l’eau, c’est se rigidifier, c’est parfois radoter. Une valeur vieillit elle aussi, à la fin, elle n’est même pas réellement une valeur, car elle ne fait vivre personne.

Mais une valeur fermée n’est pas seulement une valeur morte, elle est aussi une valeur qui tue. Si vous prenez un enfant plein de vie, d’espérance, de créativité et que vous le placez dans un système d’éducation à base de valeurs mortes, à la fin vous avez un robot, ou si vous préférez, un technicien bien programmé. Il sera d’ailleurs tellement semblable à un robot, que si le robot coûte moins cher, il le remplacera. On ne programme jamais une personne par des valeurs ouvertes, cela ne fonctionne pas. Les personnes vont se mettre à réfléchir, à collectiviser leur intelligence pour résoudre des difficultés, à prendre conscience de la valeur morale ou immorale d’une production. C’est certainement l’avenir de l’économie, mais ce n’est pas le souhait du capitalisme actuel.

Avec des valeurs fermées, on peut programmer des foules au point de faire faire à une bureaucratie industrielle aveugle des choses complètement inhumaines : des camps de travail, des massacres à haute échelle, le sacrifice de millions de boucs émissaires tels ces enfants indiens fixés devant des fichiers comptables et forcés de vérifier d’innombrables colonnes de chiffres.

Aucune valeur fermée ne peut faire vivre qui que ce soit car sa fonction est d’éteindre. Lorsque les cultures fermées, par essence conquérantes politiquement mais surtout économiquement (la religion n’est ici qu’un moyen parmi d’autres) ont pris le contrôle du monde, il s’en est suivis une attaque sans précédent contre la nature, une inadaptation totale à la nature, car la nature par essence n’est jamais un système fermé, c’est-à-dire un système mécanique, elle est, au contraire, un organisme adaptatif et même évolutif.

Résumons : L’identité a pour noyau la conscience créatrice dans la mesure où cette conscience se reconnaît et se choisit, car s’il n’y avait pas de conscience créatrice, comment une personne, un peuple, un pays pourraient se considérer originaux, ils ne seraient que flux de causes et d’effets. Il y a plusieurs dimensions à la conscience, mais l’identité demande une dimension créatrice qui se reconnaît, s’apprécie et se veut. La stérilité, c’est-à-dire le fait de dire : « J’ai été… » ou « Nous avons été… », « … et maintenant, nous répétons nos anciens comportements au nom de nos valeurs traditionnelles », cela ne peut pas être l’identité, car rien dans un tel retranchement n’est nouveau ou générateur de distinction, d’adaptation et d’originalité. Lorsqu’un tel retranchement se retourne contre la simple nécessité de s’adapter à une situation concrète nouvelle, à un problème dérangeant, à des conséquences périlleuses, non seulement nous ne sommes plus dans une identité en marche, mais nous élevons contre elle une contre-identité qui va la combattre.

Dans le langage ultra conservateur (de gauche ou de droite), on appelle à tort « identité » ce qui, en fait, est une contre-identité. Certes, il est nécessaire de bien s’enraciner dans l’histoire pour bondir et avancer, mais s’enraciner n’est pas se décalquer, c’est plutôt tirer le meilleur de son passé, faire synthèse, et repartir en abandonnant ce qui nous a nui jusqu’à maintenant. Plus que cela, nos racines doivent reposer surtout dans une connaissance du présent, dans une identification adéquate des défis présents, ce qui demande un regard qui n’est pas obstrué par des idéologies. Au contraire, il est nécessaire d’affronter crûment les faits.

C’est en créant et en s’adaptant que l’identité se donne vie à elle-même, produit un esprit qui lui est propre, un mouvement, un style.

Son premier obstacle est sans doute le paradoxe de la fermeture. Comment lutter contre les idéologies, les systèmes fermés sans utiliser leurs armes et devenir comme eux?

 

L’identité et la découverte de l’autre

Un tout petit peu de métaphysique…

Habituellement on considère qu’il faut être d’abord pour agir ensuite. Il faut exister en premier pour agir ensuite. Mais toutes les fois qu’on pense avec deux seuls concepts (ici, l’être et l’acte), la route est forcément bloquée. En physique, la science a été obligée de constater qu’il y a des réalités qui ne sont pas encore de l’être, mais presque des actes, c’est le monde des potentialités, des virtualités, des possibilités. Un monde bien réel, on peut le décrire, le mesurer, relier ses éléments entre eux et avec le reste du monde, et pourtant, il n’appartient pas encore aux faits accomplis. En psychologie aussi on a des réalités comme la volonté qui n’existe que dans ses actes et non avant ses actes, sinon quelqu’un pourrait justifier sa passivité en disant « je n’ai pas de volonté », mais justement, la volonté n’est pas un objet qu’on possède ou pas, mais une réalité qu’on fait. On pourrait donner bien des exemples pour démontrer qu’il est nécessaire d’imaginer entre l’être et l’acte, des potentialités.

Le statut métaphysique de l’identité est précisément entre l’être et l’acte, c’est une potentialité. Sans l’acte, l’identité n’existe pas, sinon comme potentialité. C’est pourquoi il est légitime de dire que c’est l’acte, ici, qui fait l’être, que c’est en exerçant sa conscience créatrice que l’identité se forme. D’une certaine manière, l’identité n’est créée par rien d’autre qu’elle-même, et pourtant, elle fait son être avec tous les matériaux qui sont là autour d’elle dans le fleuve de la causalité. L’architecte tire son plan de lui-même, mais il utilise ensuite tous les matériaux habituels pour les recomposer selon son plan. Dans le cas de l’identité, c’est beaucoup plus complexe, mais il y a tout de même un acte créateur qui est à la base de son devenir.

C’est pourquoi il y a dans l’identité une fierté de se tirer soi-même de soi-même. C’est une fierté bien différente de la fierté d’avoir été le plus fort. Il y a surtout de la dignité dans l’identité, car comment se sentir digne si l’on a été fait par les autres, par les événements, par les déterminations physiques, biologiques, sociologiques, économiques…

Si l’identité collective existe, c’est la réunion de plusieurs qui arrivent à produire ensemble ce qu’ils n’arriveraient pas à produire individuellement. Est-ce que le Québec produit (culturellement ou autrement), actuellement, ce que personne d’autre ne peut produire ? Tel est le test de notre identité. Quelque chose à être plutôt que quelque chose qui a été.

Mais on le comprend immédiatement, si l’identité n’est pas donnée d’avance mais est quelque chose à réaliser pensée par pensée, action par action, création par création, évaluation des conséquences par évaluation des conséquences, elle n’a pas de garantie, il n’y a pas d’étiquette sur elle pour dire : « Je suis une chose solide qui ne change pas. » Au contraire, elle est l’adaptation en marche.

Il faut donc passer de la sécurité que donne un matériau aussi bien défini qu’une valeur fermée à la sécurité de l’inspiration. Tel est l’enjeu. Quand Châteaubriand se demandait quel est le génie du christianisme, il se demandait justement quel est l’élément dynamique dans le christianisme qui, non seulement évolue, mais nous permet d’évoluer, de nous adapter… Je ne dis pas qu’il a réussi. Mais il a essayé.

Quel est le génie du Québec ? Une partie significative des Européens qui sont venus en Amérique l’on fait pour fuir une culture qu’ils ressentaient comme fermée, autoritaire, violente, désincarnée, austère, hiérarchisée, étouffante. Ils venaient aussi pour découvrir des cultures plus naturelles, moins puritaines, plus aventurières, plus libres. C’est peut-être au carrefour de cette rencontre que se fonde le Québec ouvert. Non pas dans le choc d’une culture fermée et conquérante contre une culture dangereusement ouverte, mais dans la complicité qui s’est établie entre des identités prêtes et intéressées par une véritable rencontre. Le Québec est peut-être plus cette rencontre fertile qu’une conquête meurtrière, en tout cas, ce Québec de la rencontre fertile est certainement plus en mesure d’assumer l’avenir.

Approfondissons encore. L’identité survient lorsqu’on se dit : « C’est bien moi. Je me reconnais et je suis légitime. J’assume la pleine responsabilité de moi-même. Oui ! Je me veux. » Et si c’est bien moi, l’autre, fusse-t-il très différent de moi, sera mon égal. Ce postulat est inévitable. Pourquoi ?

C’est seulement en me faisant moi, identité, acte de conscience créatrice, que je découvre l’identité de l’autre. C’est seulement en m’attachant à moi que je m’attache à l’autre. C’est parce que l’identité n’est pas prisonnière des autres, qu’elle peut les comprendre, compatir, vibrer avec eux. Vouloir sa vie, vouloir son propre bonheur, c’est nécessairement vouloir en même temps l’épanouissement des autres.

La raison est double :

  • Par le négatif. Si je ne me suis pas encore approprié une conscience de moi-même, de mon être particulier, de mon identité, je ne peux pas concevoir qu’il y ait d’autres êtres, des êtres différents. Je ne fais que projeter mon contenu en eux. Soit qu’ils me ressemblent, je les accepte comme identiques à moi, soit qu’ils ne me ressemblent pas et je les rejette d’instinct. Mais ni dans un cas ni dans l’autre, je ne leur reconnais une existence propre, puisque je n’en ai pas moi-même. Un moi qui n’a pas d’identité n’a pas de « super-ego », d’égo qui le détache de lui-même et qui lui permet de dire : « Les autres ne sont pas moi, mais ils existent autant que moi, différents de moi, ayant une identité propre et égale en valeur ».
  • Par le positif. Si je me suis approprié une conscience de moi-même, je connais ma dignité propre, ma valeur propre, et cette valeur vient du fait que c’est en m’enracinant dans une même humanité que je me suis fait singulier comme la branche de l’arbre qui devient singulière d’autant qu’elle est greffée au tronc commun. Je suis dans l’estime chaque fois que je rencontre un être humain, puisque lui aussi puise son originalité dans ce qui nous est commun : l’humanité. Cette humanité, c’est de pouvoir, à chaque instant, se commencer soi-même nouveau, original, créatif.

Il en va du bonheur des autres que je m’installe à demeure dans mon exigence de devenir tout ce que je peux être. S’il y a une identité dans un peuple, elle se remarque dans la reconnaissance des autres identités, dans la reconnaissance de leur égalité dans la différence.

Je le disais, plusieurs coureurs des bois, ou colons sont venus en Amérique française parce qu’ils étaient des identités affirmées, donc marginalisées qui recherchaient une terre de liberté. Plusieurs tribus amérindiennes étaient fortement ancrées dans la vie par une culture hautement adaptative et très résistante. Leur rencontre a donné, sinon la culture majoritaire du Québec, au moins un noyau fondateur d’une identité ouverte. C’est sur cette base qu’il faut miser.

 

Les deux origines de l’identité

Je pense que l’identité est un peu comme un arbre, elle s’enracine dans le passé, mais c’est pour en digérer les substances nutritives, elle étend ses feuilles dans la lumière, mais c’est pour en tirer de l’énergie qu’elle utilise pour survivre, s’adapter, évoluer.

Tout dans le cosmos est une sorte de plante qui possède au moins deux origines :

  • Les racines, le tronc, la vie, l’énergie, l’information de base viennent toujours directement ou indirectement du cosmos lui-même. La galaxie est une partie du cosmos qui s’est spécifiée. Un système solaire est une partie de la galaxie qui s’est précisée. La planète est une partie du système solaire qui s’est contractée. La vie sur terre est une partie de la planète qui s’est hautement organisée. La branche d’un arbre tire sa vie du tronc commun de toutes les branches. Chaque être vivant est une composante singulière de la vie universelle…
  • Chaque élément greffé au tout, chaque greffon, et tout est un greffon, a quelque chose en lui-même qui lui permet d’acquérir sa particularité. Et c’est presque toujours un détail étonnant. Pour un grain de neige, c’est souvent une poussière microscopique. Pour une feuille d’arbre, c’est une subtilité épigénétique qui va interagir avec tout le reste, amplifiant ainsi des différences parfois minuscules.

L’universalité n’est pas une abstraction, nous y sommes reliés par nos sens, notre peau, nos besoins à l’universalité première et concrète qu’est notre cosmos. La singularité, nous la développons par notre intériorité propre. Mais l’un ne va jamais sans l’autre. L’identité origine du mystère de la totalité et du mystère de l’intériorité. Plus elle semble reliée à l’universalité, plus elle a ce qu’il faut d’intériorité pour échapper à l’homogénéité. Son enracinement à l’universel ne fait que l’aider à se distinguer. On est loin d’imaginer que plus on est Chinois, plus on est semblable à tous les Chinois. Bien au contraire, un Chinois profondément enraciné dans son histoire, dans son territoire, dans son corps, a toutes les chances de se montrer original, différent de tous les autres Chinois.

Pour une grande part, nous sommes déjà faits physiquement et psychologiquement au moment où on prend conscience de soi-même, nous sommes le fruit de nos parents et de notre environnement, nous sommes de la poussière d’étoile organisée par la vie. Mais à partir du moment où émerge la conscience de soi, nous participons à notre existence. Avec des matériaux qui sont aussi courants que les conditionnements d’une société, nous pouvons devenir un être vraiment créatif, hors du commun.

Saisir cela, c’est un peu terrifiant, on aimerait bien que ce soit faux, on aimerait bien être victimes des circonstances de notre vie et de nos gènes. Mais, au fond de nous-mêmes, nous savons que nous sommes responsables de nous-mêmes, et que même prisonniers, attachés, enfermés, nous avons encore la possibilité d’exercer notre liberté de pensée et d’esprit. En tout cas, d’autres l’ont fait, parfois même dans des situations terrifiantes.

Cela n’est peut-être pas possible pour un peuple qui n’a pas de conscience de soi, c’est-à-dire qui ne ressent plus son territoire, les écosystèmes de son territoire, les animaux, les plantes, les arbres, comme son corps. Mais cela s’est déjà produit, il y a eu des peuples qui ont fait corps avec leur corps au point d’avoir une conscience de soi aigüe. C’est donc possible. On peut acquérir une identité véritable, même si on est un peuple nombreux, mais on ne peut pas le faire en se traitant soi-même comme un moyen plutôt que comme une fin, comme un réservoir de ressources plutôt que comme une source vitale qui ne demande qu’à s’épanouir.

Si vous allez dans une épicerie de grande surface, peut-être qu’il y a des « étrangers » qui vous servent et qui ne sont pas de la même culture ou de la même couleur, mais ils ont un pouvoir d’adaptation, un pouvoir de greffe. Ils ne seront jamais homogènes, et on saura s’ils se sont intégrés lorsqu’ils seront pleinement créatifs. Mais regardez sur les tablettes, qu’y a-t-il de notre territoire, de notre pays, de la fierté de nos paysans? C’est là que se trouve les plus grandes forces d’homogénéité, même les carottes sont rejetées si elles ne sont pas de la bonne longueur. C’est dans les étalages que se trouvent étendues, immobiles, nos valeurs fermées les plus déterminantes. Et lorsqu’on voit un peuple presque entier se faire manipuler par les couleurs et les lumières des étalages, comment voulez-vous ne pas pleurer!

L’identité, tel un petit écosystème dans un plus grand écosystème, s’enracine dans une source première qui lui donne vie, naissance, possibilité de se distinguer. Tout dans l’univers est comme un jeu de poupées russes, nous sommes toujours intérieurs à quelque chose et quelque chose nous est intérieur. Tous les intérieurs sont reliés à tous les extérieurs par des échanges, et ce n’est pas sans conflits. Toujours nous dépendons de ce qui est extérieur (air, eau, nourriture…). En réalité, il n’y a pas d’accouchement absolu, de séparation radicale, on acquiert un tout petit peu d’autonomie, mais on reste intérieur à notre grand-mère nature. Notre autonomie ne consiste pas à se passer de ce qui est extérieur, mais à mieux gérer ce qui est intérieur : nos besoins, nos désirs, nos volontés afin de nous adapter à la réalité et ainsi, réellement améliorer nos conditions de vie…

C’est beau! Mais comment éviter la révolte contre la nature, « la mégère » qui, évidemment, décide finalement de tout, y compris du cadre dans lequel notre liberté est placée. D’ailleurs il en fallait bien un, car la liberté de la liberté de la liberté à l’infini, cela n’est plus libre du tout, mais simplement désorganisé. En même temps, la liberté peut-elle simplement accepter son cadre sans, au moins de temps à autres, cogner dessus. Nous, les consciences, sommes un peu comme un enfant-fœtus qui chercherait à acquérir de l’indépendance, mais qui serait condamné à rester éternellement enfermé dans le ventre de sa mère. On imagine le conflit! La préadolescente tente de se désidentifier vis-à-vis de sa mère la nature, mais elle reste dans la poche utérine. Il n’existe aucune place hors de la nature. Elle pourrait se révolter, s’enrager, attaquer sa mère, mais elle dépend absolument d’elle, et finalement, c’est toujours elle qui pâtit de sa révolte.

Elle peut évidemment s’imaginer le monde autrement, s’imaginer que son âme vient de l’esprit, et que son corps et toute la nature dont le corps dépend viennent de la matière. Elle peut même aller jusqu’à la tautologie suprême du matérialisme : l’être est parce qu’il est, ma liberté est purement illusoire, mais j’y tiens. Et comme le stoïcien de l’Antiquité, s’accrocher à sa volonté comme son seul moi. Alors, elle pourrait lutter contre son corps, faire semblant qu’elle n’a pas besoin de rien et abattre les arbres, harnacher les rivières, construire des villes de béton, polluer l’air, souiller l’eau, trafiquer la génétique des saumons, s’enfermer dans un monde virtuel… Néanmoins, dehors, dans la réalité qui la contient, c’est elle qui souffrira au premier degré des conséquences de sa révolte contre la nature. Ici, toutes les fuites sont imaginaires et aggravantes.

En réalité, l’enfant ne peut lutter qu’avec la nature, jamais contre elle, car il est inexorablement intérieur à la vie. Il en est de même pour une identité culturelle, elle peut s’imaginer que son identité est indépendante de ses comportements sur la nature, qu’elle subsistera intacte même si la nature dépérit. Évidemment, il ne s’agit pas alors d’une identité véritable puisque le propre d’une identité consiste à traverser le temps par adaptation à la réalité dont elle dépend, mais ce sentiment d’autonomie, même s’il est évidemment illusoire, lui sert de refuge. Ce refuge qu’elle nomme son identité n’est peut-être rien d’autre que l’entêtement de la peur.

 

Le vrai combat

En somme, ce n’est pas contre la nature qu’il faut lutter, mais contre l’illusion d’être une sorte d’extra-naturel, de sur-naturel. C’est en luttant contre les forces qui tentent de nous conditionner contre notre nature et contre la nature que nous ferons notre identité. Cela dit, on ne peut pas faire de la nature un ensemble de valeurs fermées et retourner ce modèle culturel de la nature contre la nature du genre : l’homme est un animal, l’animal est naturel, donc comportons-nous comme un animal. C’est bête, car aucun animal n’a de comportements écologiques. Chaque espèce lutte pour elle-même et tend à déséquilibrer l’écosystème, mais aucune espèce animale ne peut acquérir assez d’intelligence et de liberté pour se dire à elle-même : à partir de ce point précis, je dois réduire ma puissance et l’orienter, non plus sur mon intérêt propre à court terme, mais sur l’équilibre lui-même, sinon, c’est moi qui serai le pire. Les comportements écologiques supposent que la conscience est capable de sortir de son intérêt propre à court terme, de percevoir l’ensemble du vivant, et de s’orienter dans cet ensemble. Si bien que lorsque l’être humain imite l’animal, il ne fait que détruire davantage son écosystème. Il n’est alors qu’un loup capable de tuer totalement ce qui le nourrit au point de se détruire lui-même parce qu’il fait semblant d’être incapable de voir au-delà et de faire mieux. Le « naturalisme » intégral n’est qu’un totalitarisme idéologique comme les autres.

Les attitudes anti-naturalistes ne nous aident pas davantage. Dans presque toutes les religions, il y a eu de puissants courants de désincarnation qui ne sont pas disparus avec la laïcisation des sociétés, au contraire, le scientisme et le sentiment de puissance technologique continuent de nous illusionner sur notre pouvoir de dominer la nature comme si nous étions à l’extérieur d’elle et indépendant d’elle. Pourtant, à l’origine, presque toutes les religions placent la nature en Dieu et Dieu dans la nature, sa transcendance ne le situe pas dehors, mais dedans, et même infiniment dedans, si bien que le salut ne consiste pas à se sauver hors de la nature mais à en prendre soin comme de soi-même. Il s’agit d’élargir notre conscience pour percevoir que notre intérêt propre et « l’intérêt » de la vie non seulement sont compatibles, mais ne peuvent se séparer l’un de l’autre.

C’est vrai pour nous-mêmes, c’est aussi vrai pour l’identité d’un peuple : c’est en luttant contre ses conditionnements qu’un peuple se forge une identité. Actuellement, l’économie fondée sur celui qui fait le plus de profits au détriment des autres finalités qui devraient mobiliser le travail et la consommation, cette économie centrée sur l’intérêt de quelques-uns plutôt que sur l’intérêt de l’ensemble constitue sans doute la plus puissante machine à conditionner les femmes et les hommes, à les illusionner sur le supposé caractère mécanique et absurde de la réalité.

Dans les sociétés laïques, le conditionnement économique l’emporte de beaucoup sur le conditionnement religieux. Cette étrange forme du capitalisme dépense des fortunes à nous programmer à coups de publicité. Mais c’est bien plus, la structure physique qu’elle engendre, la structure bureaucratique dont elle a besoin, sa rhétorique et son vocabulaire, nous forcent à suivre le courant… Comment lutter contre un tel torrent? Néanmoins, comment parler d’identité si nous ne luttons pas contre ce torrent?

Le propre de cette nouvelle puissance de conditionnement, c’est qu’elle est si omniprésente que nous ne la voyons pas, un peu comme l’Église du Moyen Âge. Très peu de personnes au Moyen Âge se percevaient conditionnées par la religion, elle était comme l’air qu’on respire. Aujourd’hui, l’économie du « profit pour quelques-uns » agit de même avec des moyens encore plus extraordinaires. Et la lutte du « moderne » contre la religion n’est en général qu’un décalage de compréhension d’au moins un siècle. C’est lutter contre un fantôme d’arrière banc au moment même où nous sommes assaillis par un géant d’avant plan.

Nous nous forgerons une identité comme peuple en luttant contre les « envahissements » actuels et non pas archaïques, Google et Amazone plutôt que la Croix et le Croissant. Nous ne sommes pas envahis par des étrangers, mais par des milliards d’écrans programmés pour nous programmer, nous donner l’illusion que dehors, les arbres ne sont que des décorations. Au Québec, nous sommes bien plus assaillis par le fondamentalisme commercial judéo-chrétien, c’est-à-dire américain, que par tout autre fondamentalisme.

Nous l’avons dit, l’identité n’est pas un fait accompli, on ne possède pas une identité comme on possède une maison, ni même comme on possède des souvenirs dans notre mémoire. L’identité est une option qu’on met en action en chamboulant les préjugés que nous entretenons sur nous-mêmes et sur les autres. L’identité se surprend elle-même : « Je ne savais pas que j’étais capable de cela. »

L’identité n’est pas nécessaire et même, elle est de trop. Dans le merveilleux monde des roulements à billes, on n’en veut pas, l’identité est une bille qui ne sait pas tourner en rond. C’est un soldat qui discute, un ouvrier qui prend une initiative, un professeur qui éveille des étudiants, un enfant qui questionne, un peuple qui ne se laisse pas facilement ensorcelé par des charlatans… Par définition, une identité n’est pas manipulable.

Comme l’identité ne fait pas l’affaire des manipulateurs, ils nous proposent toujours une contre-identité fondée sur le préjugé universel de l’identité du contenu et du contenant. Quel est ce préjugé? Si l’emballage est un emballage de chocolat, si le contenu a le goût du chocolat, vous dites : « C’est du chocolat ». Voilà bien « l’identité » d’un objet. Mais elle ne s’applique pas au sujet, car le propre d’un sujet, c’est de disposer d’une source créatrice dont le développement fait exploser les emballages et même les contenus. Dans un autre langage, on pourrait dire que l’idée d’identité fermée est adaptée aux meubles de la maison, une table est définissable pour toute la durée de sa vie. Mais un sujet conscient ne peut pas être défini autrement que par sa capacité d’échapper aux définitions, il est une identité ouverte ou bien il se prend pour une table.

Le discours manipulateur commence toujours comme ceci : « Nous les Québécois, nous croyons que…, nous pensons que…, nous voulons que… » Un discours « emballant » qui s’arme habituellement de statistiques, laissant sous-entendre que la « moyenne arithmétique » constitue un contenu sûr et formel de définition. En réalité, l’identité, si identité il y a, va s’affirmer par sa capacité à ne pas se laisser « emballer ».

Nous l’avons dit, l’identité, c’est la possibilité de penser et d’agir de façon autonome, sans se « faire avoir » par un vendeur ou un embaucheur. Pourtant, elle n’est pas un acte magique. Elle ne se fait avec l’air du temps, elle se fait avec tous les matériaux qui sont autour d’elle, c’est même avec ce qui la détermine et l’enchaîne qu’elle compose sa liberté, tel le prisonnier utilisant la chaîne qui le menotte pour dériver les barreaux qui l’enferment.

Au moment où toutes les puissances semblent se conjuguer pout orienter la haine vers un bouc émissaire désigné, elle propose de l’accueillir dans sa maison, de le connaître et de profiter des richesses de sa culture. Le bouc émissaire fait bien l’affaire du peuple, lorsqu’il se sent humilié par telle ou telle circonstance : chômage, défaite militaire, banditisme d’État… Qui dit « humiliation refoulée », dit « violence ». Pour éviter que cette violence n’attaque le vrai problème (généralement un abus de pouvoir), le mieux consiste à la canaliser vers l’« étranger » désigné. L’identité résiste à la tentation des foules (ou des médias sociaux), engendre une solidarité d’intelligences, arrive à bien saisir le problème et propose une orientation capable d’y faire face. À la fin, elle a acquis de la force et de la confiance.

Toutes les pierres de honte et d’échecs que l’on porte sur le dos peuvent devenir des pierres de fondation. Un peuple qui a commis ou tenter de commetre un génocide physique ou culturel porte en lui une culpabilité larvée, cachée, secrète qui incite au racisme contre le peuple que l’on a injustement écrasé. Cette pierre est lourde à porter, et pourtant, le jour où elle sera une « leçon » de vie, elle se transformera en pierre de fondation. Combien ce peuple sera ensuite profondément et largement riche d’un bien commun inestimable : la capacité de se réconcilier avec son passé et avec les victimes de son passé.

 

L’identité et l’intimité

On croit souvent que l’identité est une sorte de réflexion sur soi permettant au « moi » d’être conscient de soi en se donnant un contenu : je suis un homme, hétérosexuel, philosophe, écrivain, agriculteur… L’identité fonctionnerait comme la membrane d’une cellule séparant le moi du non-moi, filtrant ce qui nourrit, éloignant les envahisseurs, définissant un centre devant être conservé et reproduit, rejetant au dehors les « déchets » … Mais ce n’est là qu’une approximation dangereuse. Même une cellule biologique ne pourrait survivre, exister comme être propre, si elle n’était pas d’abord en relation d’intimité avec l’intimité de la vie, sa source. Autrement dit, quelque chose d’identique doit se trouver autant dans l’intimité intérieure de la cellule de carotte que dans l’intimité de toutes les plantes qui l’entourent. C’est cette intimité avec l’universel qui donne à la vie sa capacité d’adaptation à travers des milliers d’individus différents les uns des autres.

Chaque « individu » n’est justement pas séparé complètement du tout. Il est une partie d’un tout vivant, et ne peut pas émerger et évoluer si les deux sources (la vie universelle et la vie particulière) ne sont pas en communion d’intimité. L’identité (un « moi » réfléchi sur lui-même par des actes de conscience) ne peut donc pas se définir par simple opposition au non-moi. L’identité n’est pas au départ la différence qui fait d’un « moi » un être particulier, cela vient plus tard, mais à l’origine, l’identité sourd de l’ancrage du moi dans l’universel.

Le « moi » d’une carotte, son caractère individuel, l’identité ne le tire pas de sa séparation avec la vie, mais au contraire de son enracinement dans la vie. De même, un être humain particulier tire son originalité non pas en se séparant de ce qui constitue l’humanité, mais plutôt en se reliant au caractère universel de l’humanité (la conscience). Un peuple peut acquérir une identité dans la mesure où il s’émancipe des mécanismes inconscients qui le déterminent, et, par des actes conscients, s’orienter autrement qu’il ne l’a fait jusqu’à maintenant. Une culture acquiert une identité particulière justement en se reliant à l’humanité universelle.

Le Québec, comme toute solidarité de personnes différentes, ne peut former son identité qu’en exerçant sa conscience à se libérer des conditionnements économiques, politiques, médiatiques… Et il ne peut faire cela qu’en s’enracinant dans une humanité universelle qui se perçoit digne de traverser le temps dans et avec la communauté de tous les vivants.

La question de l’identité est fort simple : Qui suis-je ? La réponse qui me vient spontanément : « Je suis la vibration qui m’attache à la vie. Devant la vie, c’est plus fort que moi, je vibre. Et cette vibration, c’est moi, en tout cas, mon premier acte d’affirmation de moi-même. » Si je persiste, je peux devenir conscient de moi-même et exercer ma liberté responsable. Alors commence l’aventure de l’identité. Tel est l’espoir d’un pays. Il vibre devant la vie de son territoire, sa beauté, sa force nourricière. Il dit : « Ce grand corps de paysage, c’est moi. » Ensuite, il refuse d’être enfermé dans une abstraction constituante, un commerce de dupes, une industrie meurtrière d’hommes, de terres et de mers. Il se veut vivant de tous ses arbres, de toutes ses terres, de tous ses lacs et de toutes ses rivières.

Dans cette vibration, les deux sources, la vie et les êtres vivants, se compénètrent. Le pays devient un territoire vital conscient de lui-même. Et si j’établis un rapport d’intimité avec lui, je peux devenir un « paysan », un « habitant » nourricier (cette nourriture peut être autre qu’un légume ou un graminée, une chanson par exemple). Je suis alors au-delà des contenus et des contenants.

Autrement, c’est la panique. Je m’accroche soit à un contenant, soit à un contenu, et je peux tuer pour maintenir tout le monde dans mon ciment idéologique ou économique.

Lorsque je scrute mon être, le plus grand mystère est là : comment se fait-il qu’un monde aussi grand d’énergie gigantesque, de complexité incommensurable, de beauté inimaginable, et qui rayonne vers nous individuellement par lumière, gravité, interaction forte, interaction faible, électromagnétisme, nous donnant à chaque instant la chaleur, la pesanteur, la respiration, le rythme, la sensation, comment ce monde peut-il rester dans l’ombre, si faiblement ressenti ? Mon pays-cosmos, par quel miracle m’apparais-tu dénué de miracles ?

Tout se passe comme si notre peau, nos nerfs, notre sensibilité demeuraient amorphes même impactés d’ondes, d’énergie et d’instructions vitales. Sans cet arrivage d’énergie, nous agonirions tels des assoiffés, mais les assoiffés sont sous la fontaine, ils vivent en elle et par elle, si habitués à elle qu’ils ne ressentent ni l’eau ni la source. Cette frigidité m’apparaît incompréhensible. Nous devrions être foudroyés d’amour, de tendresse, de ravissement et même d’une certaine forme de terreur, car il y a une nette disproportion entre la présence totale qui nous donne l’être et les minuscules particules que nous sommes.

Une carapace, sans doute, nous enveloppe, ou bien, une sorte de démon est passé par là et nous a injecté un puissant sédatif. Nous marchons toujours au pays des merveilles, mais comme imbibés d’ennui et d’indifférence, gorgés du sentiment que tout est normal, ordinaire et fade. Un dépit encore plus grand rôde dans notre culture matérialiste : « Il aurait mieux valu qu’il n’y ait rien plutôt que cela. »  Toute cette puissance qui nous tient en vie souffle après souffle nous indiffère tellement que nous inventons à tout moment des malheurs et des tragédies qui nous amènent ailleurs, alors que nos pieds tâtent le trésor d’ingénierie et le miracle artistique que constitue l’herbe des champs.

Il est donc bien vrai que nos pieds sont restés au paradis, se nourrissent de splendeurs, seules nos têtes se tiennent séparées du pays. Si le pays n’est pas ce sur quoi repose nos pieds, ce qui nous donne à respirer, à boire, à manger, alors qu’est-ce que c’est ? L’identité, c’est l’esprit entré dans son corps comme dans sa demeure. Quand nous seront émerveillé par le pays géologique, biologique et merveilleux qui nous donne la vie, nous serons des citoyens de notre coin de pays. Lorsque nous parlerons du pays aussi bien que les Wendats en parlaient à Champlain, nous serons avec eux citoyens du pays.

 

Le paradoxe de la tolérance et de l’inclusion

Van Gogh a vécu une vie de rejeté, il est resté un grand blessé. Néanmoins, l’œuvre de Van Gogh est là, devant nous, on ne peut la nier, et elle transpire d’une sérénité renversante, tantôt chargée d’une empathie presque surnaturelle pour les paysans, tantôt tout le paysage se livre en couleurs comme si on venait de retrouver le regard du Petit Prince. Cela produit une migration complète des valeurs. La beauté vient de l’illumination de la souffrance, de la pauvreté et du dépouillement. À l’inverse, dans la famille de Van Gogh, les valeurs morales (fermées) étaient comme des lunettes déformantes qui jetaient de côté la valeur de vivre.

La valeur de vivre devrait être à la base de toute civilisation. C’est la valeur inclusive (ouverte) par excellence. On peut l’exprimer ainsi : s’il m’arrive malheur et que je deviens infirme, défiguré et sénile, est-ce que je mérite encore de vivre ? Est-ce que je vaux encore quelque chose ? Si je ne vaux plus rien, cela veut dire que je ne vis pas dans un monde civilisé. Si le mot « civilisation » a une signification, elle est simple : dans une civilisation tous les humains possèdent une valeur intrinsèque, valent le respect, la dignité et la vie, même les personnes difformes ou mutilés, et les pires criminels. On peut les enfermer s’ils sont dangereux, mais on ne peut pas les tuer ou les traiter comme des non-humains. Les autres valeurs arrivent ensuite, elles sont subordonnées à la valeur de la vie qui doit être une super valeur. C’est pour moi la base de la laïcité : la laïcité est l’arrivée de la civilisation au moment où le droit à la vie et à la dignité est placé au-dessus de l’appartenance à une religion, à une morale ou à une idéologie. La laïcité n’est pas neutre, elle établit « l’inclusion dans l’humanité » et la place au-dessus de toutes les formes possibles de l’exclusion.

C’était l’enjeu de Van Gogh dans sa famille, une famille plutôt bourgeoise où l’apparence et l’appartenance à la moralité du « monde bourgeois » valaient plus qu’une fille de rue. Van Gogh pouvait bien se servir d’une prostituée en secret s’il le voulait, mais il ne pouvait pas penser l’épouser. Une prostituée n’était pas digne de la famille, mais on s’en servait discrètement assez facilement. Van Gogh allait en direction inverse de l’ensemble de sa famille, il redonnait la visibilité, la présence, la valeur aux personnes rejetées et pire, il aimait une fille de la rue et son enfant, il voulait un mariage légitime avec elle. Chez lui, même l’herbe piétinée par tout le monde débordait de beauté et de dignité.

Quand le philosophe Henri Bergson parle des valeurs fermées, il parle d’un type de valeurs morales qu’un « nous » place au-dessus des êtres vivants, et qui les exclut de la dignité du vivant. Les valeurs fermées forment une contre-identité, un « nous » devenu abstrait, satisfait, transi du sentiment d’autosuffisance au moment même où il abuse des êtres qu’il dédaigne. L’artiste, lui, a pour mission de ramener les êtres oubliés dans le champ de vision de la conscience pour qu’ils s’imposent comme patrie naturelle de l’être humain. Bien avant d’être jugés beaux ou laids, bons ou mauvais, les êtres vivants jaillissent et nourrissent. Leur dignité saute aux yeux et aux oreilles. Le fait d’être là, vivant, souffrant ou heureux, suffit à nous faire vibrer d’appartenance au pays où ils habitent. Les portraits que Van Gogh a laissé de Sue (le nom de son amoureuse) nous font tomber de notre perchoir, on atterrit dans le pays, on se dit « c’est mon pays », car toute solidarité émerge du regard du Petit Prince.

Bon ! mais les valeurs fermées sont belles et bien ancrées dans notre société. Elles servent à sélectionner, hiérarchiser, condamner, assujettir et banaliser la violence, car, pour les valeurs fermées, qu’importe l’être, c’est la valeur morale, ou économique qui importe.

Devant ce fait, quelle a été la stratégie de Van Gogh ? Il n’a pas rejeté sa famille qui, pourtant, le rejetait. Non ! Au contraire, comme le paysan, il a cultivé la valeur de vivre. Je crois sincèrement que c’est cela le chemin. Quand la joie de vivre a gagné, on ne peut plus tuer au nom d’une valeur morale. Mais est-ce possible à la grandeur d’un pays ?

Il faut ici surmonter deux paradoxes qui se ressemblent :

  • Tolérer l’intolérable engendre évidemment des situations intolérables, faut-il les tolérer? Par exemple, faut-il tolérer qu’on impose le voile intégral aux femmes musulmanes en signe de soumission ?
  • Inclure sans condition des processus religieux ou laïcs d’exclusion engendre évidemment l’exclusion. Alors serait-il préférable d’exclure l’exclusion ? Par exemple, interdire la présence de culture ou de sous culture qui pratique manifestement l’exclusion.

Plus généralement, que faire devant l’intolérance : combattre violemment l’intolérant ? Ce serait le valoriser.  Exclure violemment celui qui exclut ? Ce serait lui faire honneur. Pourtant, lorsque l’action est criminelle, il faut bien le faire.

De prime abord, on raisonnerait ainsi : Si on veut pratiquer la tolérance, il faut combattre l’intolérance et non pas le tolérer. Si on veut pratiquer l’inclusion, il faut combattre l’exclusion et non pas l’inclure. Sinon on est complice. Mais combattre comment ? Combattre l’intolérant ou combattre l’intolérance ? Combattre celui qui exclut ou combattre l’exclusion ? Ce problème est si difficile, que l’humanité n’est pas encore arrivée à le résoudre. Globalement, les Amérindiens nous ont tolérés, ils se sont ouverts à nous, et ils en ont payé le prix fort.

Il est si facile d’opposer une valeur fermée contre une valeur fermée. Prenons un exemple : on pourrait interdire le voile intégral au nom de la dignité des femmes. Très bien. J’ai vécu un exemple différent en tant que travailleur social dans une polyvalente. Des jeunes filles demandaient des exemptions pour les cours de natation parce qu’elles refusaient de porter le maillot de bain. On refusait systématiquement cet accommodement pourtant raisonnable.  Elles se sentaient nues dans les maillots alors à la mode et ne voulaient pas porter un maillot plus habillé pour ne pas avoir l’air folle. Elles vivaient ça si mal qu’il y avait des tentatives de suicide à ce sujet. N’était-ce pas l’équivalent de mœurs culturels qui obligent le voile ? Comment s’orienter ? On voit si facilement les valeurs fermées des autres cultures sans voir les nôtres !

J’en suis arrivé à une hypothèse de solution générale qui, je crois, mérite réflexion, même si elle peut apparaître simpliste. Je commencerai par l’aspect négatif de ma proposition : je ne crois pas qu’il soit possible de juxtaposer des cultures qui se regardent en chiens de faïence, se croisent dans la rue comme s’ils vivaient dans des dimensions parallèles, fonctionnent en filières séparées, et ne communiquent jamais ensemble. Cela est si impossible et si dangereux pour la paix, qu’il faut obliger le dialogue. Impérativement.

Obliger le dialogue, est-ce une hérésie ? Non, c’est une nécessité. On n’est pas obligés d’être d’accord. On n’est même pas obligés d’aboutir à des accords, ou de vouloir aboutir à des accords. Il ne s’agit pas de négociation. Il s’agit de tenter de part et d’autre de s’expliquer et de se comprendre. Et c’est incroyable, de voir comment ce premier acte d’ouverture possède un pouvoir de changement.

Au nom de quelle valeur peut-t-on obliger ce dialogue ? Au nom de la paix. La paix est sans doute la valeur ouverte par excellence, parce qu’elle consiste à se battre pour maintenir la valeur de vivre au-dessus des autres valeurs. La paix n’est pas seulement l’absence de violence, elle est bien plus que cela, elle consiste à se parler plutôt qu’à se tuer, et le simple fait de s’expliquer pour se comprendre change les esprits, car c’est élever la personne au-dessus de ses croyances.

Dialoguer n’est pas un acte mièvre qui consiste à laisser causer en préparant l’argumentation contraire. C’est tenter de s’expliquer et de comprendre. C’est peu, mais c’est le premier mouvement vers la paix, la base pour sortir de la juxtaposition. Je crois que l’inévitable grand brassage actuel et mondial des religions, des cultures, des ethnies est la plus belle chose du monde si on arrive au dialogue, si on arrive à empêcher la fermeture sur soi. Les plus grands sauts de l’humanité ont été réalisés dans la rencontre des cultures et des religions.

Le dialogue est en soi un acte d’ouverture. Il y a inévitablement des conditions nécessaires au dialogue. La première consiste à ne pas tolérer le refus de dialogue. Cette condition est obligatoire. Toute agressivité doit être traduite en parole. Tout comportement nettement fermé doit au moins s’ouvrir à l’explication. Le dialogue est très tolérant sur la parole, mais ne tolère pas le recours à la violence ou à la rupture qui finit toujours par aboutir à la violence.

Le fondement de la démocratie n’est pas la possibilité de choisir qui aura droit de limiter nos libertés au nom de la collectivité, le fondement de la démocratie, c’est faire sortir les décisions de la discussion collective, ou à défaut de décisions, d’obliger à s’expliquer sincèrement. Par la suite, on verra ce qu’on peut tolérer sans devenir complice de la violence et ce qu’on peut inclure sans être complice de l’exclusion.

Je crois qu’un État démocratique a non seulement le droit de veiller à la paix, mais il en a le devoir, et c’est même sans doute l’un de ses premiers devoirs. Il peut donc imposer le dialogue à tous les niveaux : les garderies, les écoles, les CEGEP, les universités, les milieux de travail, les villages ou les quartiers, les municipalités, la province, le pays, dans les médias et de toutes les manières, échanges culinaires, créations artistiques, collaborations scientifiques, actions communautaires…

Mais il faut refuser deux choses autant l’une que l’autre :

  • la juxtaposition culturelle ;
  • l’assimilation à une seule culture qui se croit ouverte du seul fait qu’elle n’est pas religieuse.

 

Collectivité et individualité

Le propre de la philosophie, c’est de nous rendre à notre véritable patrie. Plotin

Certains réclament plus de droits collectifs, affirmant que les droits de la personne sont exagérés, principalement le droit d’afficher symboliquement sa religion sur la place publique. En réalité, la personne est le seul sujet de droit, la collectivité ne l’est pas, sauf dans des cas spécifiques (associations, syndicats, entreprises…) où un groupe est organisé en une « personne juridique », c’est-à-dire dans les cas où les choix se font à travers des personnes précises qui répondent des décisions et en sont justiciables. Alors qu’est-ce qu’une personne, pour jouir d’un tel privilège?

La personne est une attribution accordée aux individus par laquelle ils sont libres et responsables. C’est le fruit d’une très longue évolution dans la culture judéo-chrétienne qui a culminé avec l’idée de conscience : la possibilité d’échapper aux déterminismes par des actes conscients. Si la personne n’existait pas, le meurtrier dirait : « J’ai été déterminé par mon émotion, mon enfance, ma génétique… » Ou bien : « J’obéissais à un ordre. » On remarque que l’individu n’a de droit que s’il est une personne (et non la simple partie indivis d’un ensemble). La personne a des droits parce qu’elle est douée d’une conscience qui la rend responsable d’elle-même et de l’effort collectif pour la paix. La racine du pays, c’est la personne, et la patrie de la personne, c’est sa conscience.

Prenons l’exemple de la Charte canadienne des droits et libertés. Le premier droit juridique se lit comme suit (article 7) : « Chacun a droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne… ». La première question qui vient à l’esprit : Mais qui donc donne ce droit ? Réponse : l’État. Autrement dit, l’État accepte de limiter lui-même l’exercice de ses pouvoirs, en reconnaissant des droits aux personnes. La Charte le fait en plaçant le droit au-dessus de la force. Elle affirme dans son préambule : « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la primauté du droit. » Un État qui ne place pas le droit au-dessus de la force, consent par le fait même à livrer le droit à la force. Le droit sert alors la force et les personnes ne s’appartiennent plus, mais appartiennent à celui qui s’est emparé de la force (armes, argents, médias…) Il a fallu dix mille ans de sang et de souffrance pour dépasser ce stade. Et nos démocraties sont encore extrêmement fragiles.

L’expérience humaine est arrivée à comprendre que les collectivités (sans organisation adéquate) sont déterminées par toutes sortes de forces dont elles ne peuvent répondre, alors que les personnes peuvent échapper aux déterminations pour faire des actes libres. Les collectivités doivent donc sortir de l’anonymat et être organisées par des représentants personnels. Si la personne n’avait pas cette attribution (la conscience), il n’y aurait pas de droit ni de responsabilité, il n’y aurait que des causes et des effets, c’est-à-dire des forces, comme c’est le cas en physique. L’État se légitime par un système de représentants personnels. On ne peut pas intenter un procès à un État, mais on peut juger un roi, un président, un ministre pour fraude, vol ou crime contre l’humanité.

La force est naturellement du côté collectif, du côté où la conscience n’est pas. Lorsqu’une collectivité est assez forte, elle peut renverser le pouvoir de l’État.

Par ailleurs, lorsque des personnes souhaitent, par exemple, éliminer le voile intégral de l’espace publique, elles ne veulent surtout pas diminuer la liberté des personnes, mais au contraire, elles veulent réduire les pouvoirs d’une collectivité (dans ce cas, un groupe religieux) qui fait pression sur des femmes pour qu’elles se voilent. Nous voudrions vivre avec des personnes exerçant pleinement leur liberté responsable. Et c’est ici que se dresse un problème de fond : on ne peut pas imposer la liberté, on ne libère pas une personne de force. L’essence de la liberté, c’est de s’arracher elle-même à la chaîne des causes et des effets, à la chaîne des forces qui tentent de la déterminer. Ce que l’on peut faire comme citoyen d’un État de droit, c’est de s’assurer que les collectivités, quelles qu’elles soient (gouvernementales, religieuses, commerciales, entrepreneuriales, syndicales), n’exercent pas de pression (par des moyens de dissuasion, de rétribution ou de manipulation) sur la liberté des personnes. Et d’évidence, les organisations religieuses ne doivent pas détenir de pouvoirs judiciaires directement ou indirectement, et tous les enfants doivent recevoir une éducation qui ne les endoctrine pas, mais au contraire, les oblige au dialogue.

Un État laïc qui tenterait de réduire le champ de la conscience personnelle, plutôt que de chercher à l’augmenter par l’éducation, ferait ce qu’elle reproche aux religions. Donc tant que les actes religieux sont des actes de conscience, ils doivent être respectés tout comme l’expression de l’art, de la pensée, de la science…. Seule l’éducation à l’exercice responsable de la liberté peut lutter contre l’endoctrinement dans toutes ses formes religieuses, commerciales, scientistes… C’est pourquoi, dans une démocratie, l’éducation ne vise pas tant à préparer au travail qu’à ouvrir à la conscience responsable et au dialogue nécessaire à la paix.

Néanmoins, je ne souhaite pas le port du voile intégral pas plus que celui de la cagoule, non pas parce que c’est un signe religieux, mais parce qu’il cache un élément expressif de la personne : son visage. Mais il y a bien des moyens de cacher son visage : paradis fiscaux, entreprises à numéros… On peut même cacher son visage sous « l’opinion de la majorité. » Le pire voile est sans doute le masque du clown cynique qui réduit toute valeur à son prix sur le marché. Ces « actionnaires », ces « portefeuilles », ces « spéculateurs » n’ont même pas de visage.

 

Choisir « notre » Québec!

« Choisir notre Québec », le titre d’une publicité populiste. Sous le titre, il y a deux photos juxtaposées : une jeune femme à bonnet bleu, une autre sous le tchador. En réalité, l’affiche n’a rien du Québec, elle est empruntée au Front national français. Mais quel est le sens de cette action?

Aucune stratégie de pouvoir ne peut être plus efficace que de placer un électeur en face d’un tel choix. Vous vous sentez comme au restaurant, bien installé sur votre banquette à jongler entre le bœuf et le poulet. Cependant, lorsqu’on affiche la question : « Quel Québec voulez-vous ? » : Un Québec laïc ou religieux ? Un Québec en dettes ou en déficit de services ? Un Québec français ou anglais ? Cette manière de faire constitue un déraillement programmé de la pensée, et cela veut dire la violence, car la violence, c’est la force sans la pensée.

C’est un peu comme si on demandait à un marcheur de choisir entre sa jambe gauche ou sa jambe droite. La pensée, comme la nature, recherche l’économie : penser avec quatre variables ou plus, c’est l’affaire des génies, penser avec trois variables exige déjà beaucoup, penser avec deux variables, c’est le minimum. Cependant, penser, ce n’est pas s’amputer d’une partie de la réalité en faveur de l’autre, c’est plutôt marcher avec la réalité. Pour marcher, il faut un corps et un cerveau qui réunissent les deux jambes, qui les coordonnent. Demander à une personne de choisir entre deux opposés apparents ne peut que paralyser un adversaire. Ici l’adversaire, c’est l’électeur, dont il faut neutraliser la pensée. Lorsqu’on ne pense plus, on pointe une opinion, on clique sur un menu, on se positionne abstraitement pour l’impasse de gauche ou pour l’impasse de droite, et c’est la polarisation, la route garantie pour la violence.

L’image d’une route qui se divise en deux, en nous forçant à tourner à gauche ou à droite, ne correspond pas à un choix politique. Du point de vue politique, cette image est un traquenard. Pourquoi?

Que ce soit à l’échelle d’une famille, d’un village, d’une grande ville, d’un pays ou du monde entier, la politique n’est jamais rien d’autre que la volonté d’agir sur une réalité qui comporte des forces multiples et complexes : économiques, sociales, psychologiques, morales… C’est comme naviguer sur un océan mu par des courants, harcelé par des vents et parsemé de récifs : on ne choisit pas une route par rapport à une autre sur une page blanche et abstraite, non! on compose avec les forces en présence en vue de ne pas chavirer et, si possible, d’améliorer l’équilibre à court terme et la quiétude à long terme.

Dans le cas de la vie politique, il ne s’agit pas d’amener le navire à un port dénommé qui n’existe que dans la tête de quelqu’un. Le but de la politique n’est pas d’arriver quelque part dans le monde imaginaire d’Adam Smith le capitaliste ou de Karl Marx le socialiste. Le but de la vie politique, c’est d’arriver à un équilibre viable, à un état de paix qui permet à chacun de s’épanouir. Sinon, nous sommes en plein délire, à s’imaginer le monde musulman selon l’idée d’un tel, ou le monde laïc selon l’idée d’un autre tel, ou le retour en arrière de Donald Trump, ou celui de Vladimir Poutine, ou l’utopie naturaliste, ou l’utopie artificialiste… Des images du futur. Toutes ces directions imaginaires mènent inévitablement à la violence. La paix demande d’avoir pour but l’équilibre et la santé du navire entier et non pas de choisir parmi différentes images de l’avenir. Pour cela, il faut composer avec les forces de la mer, de l’équipage et des passagers.

Les plus grandes forces qui, aujourd’hui, soulèvent et secouent notre navire québécois sont plutôt planétaires que nationales. Pour n’en prendre que quelques-unes : (1) ceux qui ont faim ou qui sont pourchassés pour causes de guerre ou de persécution ne vont pas se laisser mourir sans risquer leur vie pour atteindre des pays plus sûrs; (2) les conséquences écologiques de notre économie fondée sur les énergies fossiles ne disparaîtront pas, même si on arrivait à faire comme si elles n’existaient pas; (3) la forme de capitalisme actuel basée, non pas sur le profit, mais sur le plus de profit, mène inévitablement à une concentration de capitaux virtuels en engendrant tellement de pauvreté que c’est toute l’économie de consommation qui étouffe; (4) l’aspiration de l’être humain à vivre une vie qui a du sens ne peut pas disparaître même si elle emmerde l’esprit de ceux qui se sentent au-dessus des questions dites « religieuses »…

Ces quelques forces et il y en a bien d’autres, ébranlent notre navire. On peut les voir comme des ennemies, mais ce sont des vents qui nous permettent de bouger, d’avancer, d’exercer notre volonté dans le vrai monde. Le navigateur peut bien les détester, mais c’est avec elles qu’il doit composer la paix et l’amélioration des conditions humaines.

Notre devoir de citoyen ne consiste pas seulement à choisir nos navigateurs en fonction de leur aptitude à penser et à agir dans la réalité, mais à participer à des mouvements pour équilibrer le navire entier. Pour cela, il nous faut, chacun, apprendre à penser plutôt que de se cabrer dans les opinions toutes faites des autres. Actuellement, il s’agit surtout d’éviter à tout prix de tomber dans le piège d’un choix abstrait entre deux images du monde, car alors, à tout coup, c’est la haine, l’enfermement, la déroute, la guerre, la compétition maniaque, le malheur. Il y a au moins dix mille ans d’histoire qui le prouvent.

Le dialogue consiste à tenter de sortir de l’idée de l’autre pour nous rendre, si possible, au moins jusqu’à une compréhension de son idée. Mais le plus important, c’est que dans la dialogue, l’autre devient peu à peu une personne qui dépasse et transcende son idée. Elle se met à valoir plus que ce qu’elle croit ou ne croit pas.

 

Vrais problèmes, faux problèmes

Les études sont formelles : le climat se réchauffe, le niveau des océans monte et menace les côtes. Absorbant le CO2, ils deviennent acide et perdent leur oxygène. Passés un certain seuil, les océans peuvent « étouffer ». Un phénomène similaire s’est déjà produit il y a 252 millions d’années par l’effet d’énormes éruptions volcaniques. Il s’ensuivit une extinction massive des espèces ! Il faut bien se l’avouer, nous avons déclenché un dérèglement climatique et biochimique à haut risque. S’ajoutent à cela des déséquilibres économiques, politiques, sociaux qui se traduisent par des guerres civiles ou locales, un terrorisme latent, des famines et des misères qui provoquent des mouvements de survie migratoire.

Ce sont là des problèmes mondiaux, lourds de conséquences et décisifs pour l’avenir de l’humanité. Devant eux, nos pouvoirs nationaux semblent dépassés. En réalité, là où nos politiciens ont du pouvoir, les problèmes sont plutôt accessoires, alors que là où ils sont démunis se trouvent les vrais problèmes. Ainsi, parce qu’elle cherche des solutions pour l’avenir, une grande partie de la jeunesse se désintéresse de la politique.

Néanmoins, si un pays, une nation, une ville, un quartier ont encore une signification, c’est parce que ces collectivités offrent une emprise sur le monde. Pour qu’il en soit ainsi, le quartier ne doit pas se limiter aux questions locales, les villes ne peuvent oublier qu’elles polluent bien au-delà de leurs limites géographiques et les nations se rappeler que l’intérêt d’un pays dépend de l’équilibre mondial. Dit crûment : personne ne peut plus imaginer sauver son nombril sans s’intéresser à toute la planète. L’égocentrisme est devenu l’ennemi de l’individu, comme l’ethnocentrisme, l’ennemi de la nation.

Nous habitons le Québec et la planète, nous sommes Québécois et citoyens du monde ; nous parlons français, mais nous devons comprendre le langage des mers, des forêts et des terres agricoles ; notre santé personnelle dépend de nos habitudes collectives. Alors, comment voir au-delà de nos petites personnes les difficultés du monde et y faire face ?

C’est dans ce cadre que se pose la question de l’identité nationale. Elle ne repose pas d’abord sur nos valeurs passées ni même sur les valeurs que l’on croit avoir, mais bien plutôt sur notre capacité de faire face aux réalités les plus urgentes, même si elles touchent les quatre coins du monde. C’est devant un défi grave, un danger sérieux que des parents peuvent montrer à leurs enfants et à eux-mêmes qui ils sont. S’ils affrontent la réalité, s’ils ouvrent l’avenir à leurs enfants, alors ils attestent leur identité. Les enfants savent qui sont leurs parents.

En général, une personne ou une nation ne connaît pas vraiment ses valeurs. Elle ne peut pas aller les chercher dans un grenier ni même dans des souvenirs. Les valeurs ne sont pas des objets que l’on possède, elles s’exercent, et c’est dans l’élan de l’action qu’on les découvre.

Dans la pratique de nos valeurs, je souhaite élever bien haut le droit à la vie, c’est-à-dire à l’équilibre de la nature, et aussi l’inclusion de tous les êtres humains dans une même humanité, une même dignité, une même égalité. C’est mon  travail et mon espérance. Parce que c’est le seul moyen, selon moi, d’arriver à un état d’harmonie suffisant pour que le Québec reste une terre d’avenir et de paix.

Nous sommes, je pense, à un moment décisif. Nous devons faire face à des problèmes pour lesquels notre « nous » national doit embrasser les arbres et les animaux, l’air et l’eau, ainsi que l’équilibre mondial. Ainsi nous deviendrons capables de comportements humains qui échappent à la loi de « nous sommes plus importants qu’eux ». Dans le cas contraire, nous disparaîtrons. Notre équilibre national dépend de l’équilibre mondial. Exemple concret : l’accueil des immigrés ne suffira pas, encore moins la fermeture des frontières. Le flux des immigrants et les migrations massives ne cesseront de croître pour des raisons de survie – de même les tensions sociales, les actions terroristes, les guerres engendrées par l’extrême pauvreté et l’ignorance – si nous ne luttons pas sérieusement contre l’extrême pauvreté des paysans à travers le monde qui cultivent une bonne partie de nos aliments ou des petits salariés qui fabriquent nos vêtements dans des conditions de vie bien loin de la dignité humaine. Autre exemple : si nous ne travaillons pas à la santé biologique et écologique des terres, des rivières, des mers, comment pourrons-nous rester en santé ?

L’inclusion de tous les êtres humains dans une même humanité et de tous les êtres vivants dans un même écosystème planétaire n’est plus le luxe quelques idéalistes, mais une nécessité existentielle. Évidemment, l’inclusion, comme la tolérance, possède son paradoxe. Dans une classe d’élèves, un enseignant qui tolère la violence d’un enfant engendre indirectement une situation intolérable. De même, s’il accepte sans condition que quelques étudiants en excluent d’autres, il pratique, par la bande, l’exclusion. Bref, si le Québec veut avancer sur le plan des valeurs et aspirer à une identité réelle, il doit pratiquer l’inclusion et donc lutter contre l’exclusion : celle religieuse, par exemple, qui éloigne les femmes ou les « infidèles » de la pleine humanité, ou l’exclusion économique, la plus répandue et la plus dangereuse, qui jette dans la grande pauvreté une partie considérable de femmes, d’hommes et d’enfants.

 

Conclusion

J’ai voulu poser le problème, les solutions viendront de la discussion collective. Deux choses restent impossibles : les mondes parallèles ou son inverse, un seul monde pour tous. Toute vie est interrelation dans l’interdépendance, rien ne peut vivre en compartiments séparés mais rien ne peut vivre dans le même moule. Chercher l’homogénéité est voué à l’échec, chercher la paix en élevant des murs physiques, sociaux ou culturels mène à l’impasse.  Lorsque je dis « impasse », l’histoire nous apprend qu’il s’agit de violence meurtrière. Ici, l’indifférence mène à la guerre, la sujétion des minorités conduit à l’insurrection.

La philosophie n’a trouvé qu’une route prometteuse entre ces deux extrémités : la participation. Dans l’histoire, cette route a été peu utilisée, et c’est pourquoi les chocs de cultures ont presque toujours été violents et désastreux. Évidemment, la participation n’est pas la voie des paresseux, ici, la paix passe par l’action. On dit souvent que pour arriver à la paix, il faut préparer la guerre, en réalité pour arriver à la paix, il faut lutter sans relâche contre l’intolérance et l’exclusion, développer la conscience de l’interdépendance et obliger le dialogue.

Mais d’abord, la participation, qu’est-ce que c’est ?

Le tout ne peut pas dominer totalement les parties, car sinon, les parties n’ont plus de rôles et la complexité de la vie s’effondre. Tout totalitarisme, quel qu’il soit, même un totalitarisme qui serait purement rationnel, laïc et scientiste mène à la mort par étouffement dans une seule et même idéologie. Croire qu’il y aurait plus de paix sans les religions, Staline et Mao ont fait la démonstration que cela conduit au malheur. L’être humain est un chercheur de sens, il ne pourra jamais se contenter des faits et de la matière, d’ailleurs, des faits sans interprétation, cela n’existe pas, de la matière sans conscience cela n’existe pas non plus, du moins pour nous.

Par ailleurs, les parties ne peuvent pas non plus dominer le tout, on ne peut pas considérer le tout comme simplement l’ensemble des parties comme le fait un certain matérialisme qui croit que le petit (les atomes, les molécules, les neurones…) dicte le grand : les systèmes physiques, biologiques, cérébraux et sociaux. Les parties ne décident pas à eux seuls du tout, car autrement nous restons dans une vision mécaniste qui ne convient pas à des organismes vivants dans des écosystèmes en évolution. Un mécanisme ne peut ni s’adapter ni évoluer. Ici, ce n’est plus le totalitarisme qui nous guette, mais une certaine vision de la démocratie, où les individus devraient décider d’un individu dirigeant par l’intermédiaire d’un calcul statistique de la majorité. En réalité, les choses ne se passent jamais ainsi, car les individus sont en interdépendance entre eux, avec leur milieu, avec la société, la culture, un ensemble considérable de sous-systèmes sociologiques, mais aussi avec l’image médiatique du tout et sans doute, avec le tout lui-même. La démocratie est forcément l’évolution des systèmes dans la dynamique de la participation, ou bien ce n’est que le remplacement de l’impasse du totalitarisme (dictature du tout) par l’impasse de l’atomisme (dictature des individus).

« La participation » est une philosophie qui cherche à guider progressivement la pensée scientifique, biologique et sociale vers une vision des écosystèmes dans laquelle les relations sont considérées réciproques entre les parties et réciproques entre le tout et les parties. Sur le principe, c’est donc une philosophie d’une simplicité extrême, et presque tout le monde est prêt à considérer qu’elle est plus proche de la réalité que le mécanisme-atomiste (les parties font le tout) ou le totalitarisme (le tout qui peut se nommer Dieu, Univers, système ou État, dirige les parties à lui seul).

Cependant, dès qu’on cherche à appliquer cette philosophie, on fait face à des problèmes énormes.  En science, il faudrait pouvoir tenir compte d’un ensemble énorme de facteurs, mais cela n’est pas le plus difficile, le plus difficile, c’est la réciprocité, lorsque des équations font jouer la causalité dans les deux sens, on est tout de suite pris dans une complexité ahurissante, mais pire encore, il n’est pas encore possible d’appréhender la notion de « tout » même lorsqu’elle est inévitable comme dans les calculs des « champs » en physique. Pour ce qui est de la science, il faudra attendre de grands avancements avant que l’on puisse articuler la philosophie de la « participation » et ce, même si on est bien d’accord qu’il le faudrait. Lorsque Descartes a limité la science au mécanisme, ce n’était pas parce qu’il considérait la réalité comme nécessairement mécaniste, c’était pour pouvoir appréhender la partie de la réalité qui peut se définir par des mathématiques simples. Et c’est encore pour cette raison que la science a de la difficulté à passer de la mécanique des éléments à l’organique d’un tout, bien qu’elle soit obligée de plus en plus à le faire.

Mais du point de vue culturel, social et politique, nous devons réaliser le saut, passer par-dessus l’atomisme démocratique et le totalitarisme, afin de proposer une vision sociale de la participation. On ne reprendra pas ici toute la philosophie de la participation[2], on ira directement à ses implications concrètes nécessaires à la paix et au développement de l’identité culturelle.

Premièrement, par le négatif, la participation suppose que nos institutions luttent constamment contre l’intolérance et l’exclusion, sinon l’insécurité monte, les réflexes de fermeture sur soi se mettent en action et c’est la violence quotidienne qui peut commencer par du racisme latent et monter rapidement jusqu’au lynchage de rue. Je pense qu’il faut ici agir sur deux niveaux : criminel et civil.

Lorsqu’il y a des comportements criminels, qu’ils soient justifiés par la religion ou une autre idéologie, le processus judiciaire doit être efficace. Il a le mérite de faire connaître à la fois le crime et pourquoi il s’agit d’un crime, tout en sanctionnant le comportement. C’est précisément dans ce domaine de la justice que les valeurs fermées ont leur place. Elles forment, pour ainsi dire, le plancher de la tolérance, le seuil en bas duquel on ne tolère plus. Le principe : ce comportement n’est pas compatible avec notre devoir de préserver l’intégrité et la dignité des vies humaines. Ici, la population a besoin d’être rassurée : il semble que certaines justifications religieuses ou idéologiques accordent des permissions de violence trop grandes, qui devraient être condamnées. Je pense à des signes religieux qui sont des armes, à des obligations religieuses qui apparaissent aller contre la liberté et la dignité des personnes ; mais je pense aussi à des comportements dans le monde de l’économie ou du commerce : violence, racisme, sexisme et pornographie dans les films, les médias, la publicité, les jeux, surexploitation de la main d’œuvre étrangère, abus de profits, évasion fiscale et monopoles, mais surtout les crimes contre l’environnement… Si le plancher est trop permissif, l’insécurité monte avec toutes ses conséquences, s’il est trop restrictif, il y a danger de refoulement et d’explosion. Je crois personnellement que notre le seuil est surtout inégal, trop permissif sur certains points alors qu’il est trop restrictif sur d’autres points. En réalité, il apparaît très centré sur la « petite criminalité » alors que la criminalité systémique de grande envergure s’en tire plutôt bien. Évidemment, c’est le comportement qui est condamné, la personne elle, est en arrêt d’agir et mérite le respect, la vie et la dignité.

Cependant, combattre l’intolérance et l’exclusion doit aller beaucoup plus loin. Que ce soit à l’échelle d’un quartier, d’un village, d’une garderie, d’une école, d’un commerce ou d’une industrie, il y a des intolérances et des exclusions qui ne sont pas criminelles, mais qui doivent être néanmoins découragées. Encore là on doit le faire dans tous les secteurs y compris dans l’univers de l’économie et des institutions gouvernementales. Ici l’implication citoyenne ne peut être remplacée. Toutes sortes d’organismes militants, syndicales, communautaires doivent pousser comme des champignons pour exercer une vigilance à tous les niveaux contre des « acceptations » qui ne doivent pas être acceptées. Ne pas accepter la misère, ne pas accepter l’isolement des vieillards, ne pas accepter les attaques contre l’environnement, ne pas accepter des comportements misogynes ou racistes… « Ne pas accepter » est un devoir incontournable du citoyen. Ce que nous acceptons, nous en sommes responsables, nous en sommes complices. Si de tels mouvements citoyens ne poussent pas comme des champignons, c’est parce que cela ne va pas bien : soit que la peur, l’indifférence ou l’impuissance se sont installées, soit qu’une « démocratie » atomiste et purement illusoire règne en seul maître, soit que l’industrie du divertissement a atteint un niveau d’efficacité excessif. Mais sans ces organismes de vigie, nous sommes assurés que le monde ira très mal, parce que cela signifie que la démocratie est mourante. Quand on ne travaille pas à faire la démocratie, elle se défait.

Voilà pour la lutte contre l’intolérance et l’exclusion, une lutte nécessaire à tout avancement de la participation. Ensuite, travaillons à favoriser la conscience de l’interdépendance et obligeons le dialogue.

Comment favoriser la conscience de l’interdépendance ?

Tout une partie de notre culture rend gloire à l’autonomie au point que l’individu se croit maître dans son royaume, mais il n’a pas de royaume. Qu’il s’ingénie à sa propre santé, si l’air est pollué, l’eau, exagérément chlorée, les terres arabes, stériles, les mers, acides, il est perdu. Si la médecine et la pharmacie se transforment en industries qui rendent malade sur un côté pour mieux soigner de l’autre, c’est lui, le cobaye. Si la société tourne à l’anarchie et au chaos, il ne vit plus en sécurité. Si la police engendre plus de violence qu’elle en combat, c’est lui qui subira. Si le gouvernement devient complice d’un capitalisme outrancier, il pourrait tomber dans la plus grande misère juste en perdant son emploi. Cette interdépendance écologique, sociale, politique doit cesser d’être cachée. L’ignorance et l’illusion ne sont pas porteuses de sécurité, bien au contraire, elles ne font que laisser le champ libre aux hommes de pouvoir qui nous mènent à notre perte. Un citoyen qui ne fait rien pour aider l’environnement physique, biologique et social dans lequel il vit, complote sans le vouloir et sans le savoir contre le bien commun. L’implication sociale n’est pas un loisir pour les gens qui ont le temps, elle constitue la base d’une démocratie de la participation qui est à construire et qui est nécessaire à notre identité.

Une fois le sentiment d’interdépendance assumé, on peut plus facilement obliger le dialogue.

Nous l’avons dit, le dialogue, c’est la vie sociale, c’est la paix, on doit le retrouver à tous les niveaux. Cela veut-dire, par exemple, que si je rencontre un juif hassidique à Outremont où à l’aéroport et qu’il tente manifestement de s’isoler du regard et de la parole, je l’interpelle et lui demande gentiment les raisons de sa conduite. Et s’il refuse toute forme de communication, je lui fais connaître pourquoi je suis en désaccord avec une telle attitude insulaire lorsqu’on fait partie d’une démocratie. C’est aussi vrai si je rencontre une femme musulmane qui se voile le visage et mange sa parole entre ses dents. Non pas que les gens ont des comptes à me rendre sur leurs pratiques religieuses légales, mais ils doivent s’expliquer, ne peuvent s’isoler et moi, j’ai le devoir d’exprimer mon désaccord sur la contradiction qui consiste à profiter de la démocratie sans y participer socialement. Cela est aussi vrai devant certaines personnes très riches qui vivent en vase clos apparemment inconscients des impacts de leurs décisions sur le reste du monde. Et en toute cohérence, devant un exclu, un homme de la rue, une famille dans la grande pauvreté, je n’ai pas le droit de leur refuser un minimum de communication, ne serait-ce qu’un sourire. Et que dire de la « Loi sur les indiens » qui organise et statue sur l’isolement forcé de tout un peuple qui est notre hôte en ce pays !

Au-delà de cette attitude générale, dans les garderies, les écoles, les entreprises, les communautés se développent nécessairement des lieux de parole directement concernés par l’harmonie sociale entre les religions, les cultures, les peuples. Il n’est pas possible qu’il n’existe pas, par exemple, à Sept-Îles, des organismes citoyens qui visent à souder des liens entre la communauté des Innus et celle de la ville. Si jamais, rien de significatif ne se développe par des initiatives citoyennes (ce n’est pas le cas), la ville doit les favoriser. Dans une école, un CEGEP, une université, on doit s’assurer que des organismes s’intéressent aux liens entre les différents groupes religieux, culturels, aux relations égalitaires entre hommes et femmes, aux minorités sexuelles, à tout ce qui peut engendrer de l’indifférence ou de la violence si nous ne sommes pas proactifs dans l’exigence du dialogue.

Cependant, protéger la culture, susciter la conscience de l’interdépendance, obliger le dialogue ne sont que des conditions de base, un sous-bassement. L’identité, c’est surtout le génie d’une culture qui prend conscience d’elle-même au point de pouvoir jouer son rôle international dans la paix, l’amélioration de la vie humaine et la santé de l’environnement. Quand je parle de culture, je ne m’arrête évidemment pas à l’industrie du divertissement, du loisir et des sports. La culture vit de sciences, d’histoire, de philosophie, de littérature, d’agriculture, d’architecture, de peinture, de musique, de cinéma, de théâtre, de tous les arts y compris les arts de l’environnement (aménagement de la nature, de parcs, de lieux de beauté), de spiritualité confessionnelle et non confessionnelle, bref de tout l’esprit humain dans ses multiples dimensions.

Mais qu’est-ce que la culture au-delà de ces multiples dimensions ? N’est-ce pas simplement le développement de l’esprit en vue de la connaissance de soi (par l’expression), de l’amélioration des conditions de la vie, de l’harmonie sociale et du bonheur lucide qui passent nécessairement pas le sens de la beauté, de la justice et de la vérité ! Ses racines s’enfoncent dans un passé profond, car l’intelligence et le sentiment collectifs ne sont jamais spontanés. Cependant, ses branches s’étirent dans une vision de l’avenir et une espérance de bonheur. Le tronc, lui, est fait de lucidité critique permettant de jeter par terre les murs qui étouffent l’esprit, mais aussi, de lucidité positive capable de mettre en pratique ce qui est possible et souhaitable. La culture n’est pas spontanée, c’est un immense arbre, l’arbre de vie, mais elle permet la spontanéité, le génie opératif dans les domaines les plus pratiques comme dans les domaines de l’expression des sentiments, des idées et des connaissances.

Donc, la culture n’est pas le fruit d’une industrie aux mains de puissances économiques en vue de paralyser les consciences en détruisant, précisément, la culture. Il ne s’agit pas d’abêtir le monde pour le rendre inoffensif. Il ne s’agit pas de la stratégie romaine du « pain et des jeux » pour mieux régner.

Ne rien faire pour favoriser la véritable vie de la culture équivaut à laisser l’industrie perpétrer son crime de déculturation. À mon avis, l’attaque est sans précédent. On parle parfois de culture « américaine », ou « mondiale », mais il ne s’agit pas de culture du tout, mais simplement de tentative de meurtre contre la culture. Et si on regarde l’état des peuples qui ont subi un génocide culturel, on ne les envie pas. Le prix à payer est l’anomie (dans l’anomie, les valeurs, même celle de la vie, n’ont plus de valeur), l’effondrement de tous les repères, la chute dans l’absurde, et la perte du goût de vivre.

S’imaginer que les grandes puissances industrielles contribuent à la culture et qu’il faut se fier à eux désormais pour la propager est une sorte de suicide culturel. Globalement, ils ne peuvent que faire de l’argent en nous faisant glisser avec plaisir sur la pente descendante et même parfois dégradante de l’équilibre humain, jusqu’à la nausée.

Je n’ai jamais pensé que l’État, bien que ce soit son devoir peut-être le plus sacré, défendrait la population contre l’industrie mondiale de la déculture. Seuls les enracineurs (lecteurs, auditeurs, participants…) et les créateurs (scientifiques, philosophes, artistes…) peuvent faire vivre la culture. Si je pouvais leur parler, à eux dont je fais partie, je leur dirais : « Éloignons-nous de notre individualisme, apprenons à nous associer, sinon nous serons dissous dans l’oubli. Nous sommes les poumons de la vie, sans nous, l’humanité ne peut même pas respirer. Qu’importe la modestie et l’éphémérité d’une œuvre, cela n’a pas d’importance, l’arbre de vie est un ensemble de cellules vivantes microscopiques en interaction, et il n’est pas certain que la cellule la moins visible et la moins renommée soit la moins utile. »

L’identité, c’est nous tous à condition d’être chacun soi-même.

[1] Surtout dans : Les deux sources de la morale et de la religion, PUF, 1932.

[2] Travail déjà fait dans Le pouvoir ou la vie (Fidès) et L’Écologie de la conscience (Liber).

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