Le Chevalier de la mort a-t-il terrassé le capitalisme?

Si vous êtes comme moi, vous êtes abasourdis par les événements. On dirait que la « santé » l’a emporté sur l’économie, et on n’en revient pas!

L’économie ou plutôt le profit apparaissait le dieu au-dessus de tous les dieux. Il était si bien installé. Les milliardaires s’enrichissaient au détriment des exclus, des travailleurs surexploités, d’une atmosphère devenue toxique, des océans devenus acides, des terres transformées en déserts, de millions de morts directs et indirects de la pollution. Nous étions nombreux à protester, une jeune fille en tête… Rien n’y faisait, le profit transcendait tout, commandait tout, exigeait tout. Nous désespérions d’un changement. Le capitalisme semblait fatal et transcendant.

Le chevalier de la mort

Mais non, en quelques jours, le Chevalier de la mort (on appelait ainsi les grandes pandémies au Moyen Âge, principalement la peste) a tout fait basculer. Il a fait dérailler la bourse, il a déclaré qu’il fallait éviter la mort, que l’argent n’est rien vis-à-vis d’elle. Il parle évidemment d’une forme de la mort. On peut bien mourir de faim au Soudan et au Bangladesh, étouffer de pollution dans les mégalopoles, périr par obésité ou de n’importe quelle maladie du stress ou de la civilisation, mais pas mourir d’une pandémie, non, pas cette mort.

Tout à coup, par-dessus toutes les morts, le Chevalier en a placé une, digne de tous les combats : la pandémie. Il l’a même placée au-dessus du profit. Et bravo pour l’environnement, il a fait plus en quelques jours que tous les écolos.

Mais n’est-ce pas un peu étrange, presque inquiétant?

L’autre dimension du phénomène, c’est la galvanisation de « tous vers une action unique ». La gauche et la droite, les écologistes et les consommateurs compulsifs, les activistes, les journalistes les plus critiques, les écrivains aux dents les plus acérées, les artistes rebelles, tous, le même discours : « Obéissez aux consignes de la Santé publique ». N’est-ce pas étonnant!

Si je comprends bien, lorsque le sentiment d’urgence est unanime, les voix discordantes se taisent ou sont immédiatement ostracisées. Ce phénomène social pourrait être utilisé inconsciemment…

L’intention de la Santé publique est indiscutable (d’ailleurs, nous avons toujours cru que la vie est au-dessus de l’argent); en revanche, le moyen proposé (imposé?) surprend. Quoi! Au siècle de la haute technologie, on ne peut pas isoler les corps humains d’un virus sans les encabaner, la vieille méthode de l’antiquité et du Moyen Âge! La technologie n’a pas inventé de masques efficaces, de moyens quelconque de protéger l’appareil respiratoire sans isoler l’animal le plus social de l’évolution! Cela me laisse perplexe.

Dans l’histoire des pandémies, la claustration s’est avérée assez peu efficace et elle n’a pas été sans conséquence. Quels seront les effets sur la santé du chômage, de l’isolement, de l’inoccupation, du stress? Une augmentation d’un seul point de chômage entraîne un accroissement immédiat des signalements à la protection de la jeunesse, des drames familiaux, des suicides. Pour les petits travailleurs surexploités répartis dans les pays les plus pauvres, c’est la faim, et souvent la mort. Et on ne peut absolument pas éviter cela! Et puis, que fera-t-on si quelqu’un sur le bord de la route a besoin d’aide? Perdrons-nous nos réflexes de solidarité? La méfiance risque-t-elle de s’installer, la peur de l’autre? Dans les sociétés où cela est arrivé, le climat social a changé pour des générations.

Qui, actuellement, est en train de mesurer les souffrances, les drames, les morts, les effets collatéraux que va assurément engendrer le seul moyen proposé pour réduire la vitesse de l’épidémie? Dans six mois, qui pourra répondre scientifiquement à la question : Les résultats positifs ont-ils été supérieurs aux « effets secondaires »?

Par ailleurs, pourquoi ne parle-t-on pas des moyens actifs de lutte contre un virus, comme si on pouvait gagner la partie avec seulement des joueurs de défense? Pourquoi pas, en même temps, organiser une campagne pour favoriser les facteurs de santé : gestion du stress (le stress affaiblit immédiatement le système immunitaire), activités physiques, bonne alimentation, bonne élimination, etc.?

Ce ne sont que quelques questions parmi bien d’autres. L’unanimité sur la finalité est facile à comprendre, mais sur les moyens! Pourquoi n’y a-t-il pas de débat sur les moyens? Peut-être que cette absence vient de la stupéfaction et de l’urgence provoquées par le Chevalier de la mort, comme s’il avait étouffé nos facultés de penser. Et moi j’ai peur que ce réflexe soit utilisé pour favoriser les tendances totalitaires qui ne meurent jamais, elles.

Bref, je pense qu’il est possible que le Chevalier de la mort frappe le capitalisme pour favoriser une certaine forme de totalitarisme.

Karl Marx pensait que le capitalisme était transcendant, le dieu des dieux qui aliénait l’être humain de son humanité, mais moi, comme beaucoup de philosophes, je pense que le dieu des dieux, ce n’est pas le capitalisme, mais le totalitarisme. Certes, le capitalisme actuel est un totalitarisme, celui du profit, mais il y a toujours eu d’autres formes de totalitarisme qui ont su l’abaisser au deuxième rang, par exemple les totalitarismes religieux. La leçon qu’il faut peut-être retenir en ce moment, c’est que le totalitarisme a toujours profité de la peur. C’est peut-être cela que les révolutions marxistes si sanglantes n’ont pas vu. Elles n’ont pas détruit le capitalisme, elles ont favorisé le totalitarisme.

Il y a quelque chose à comprendre de l’histoire : derrière le capitalisme, il y a le Chevalier de la mort, et derrière le Chevalier de la mort, il y a le totalitarisme.

L’histoire enseigne. La grande peste du XIVe siècle, en plus de tuer près du tiers de la population, a favorisé le totalitarisme : l’Église et l’État, déjà soudés ensemble au Moyen Âge, en sont ressortis à la Renaissance encore plus unis et forts. Ce qui semble être au-dessus de l’économie et du capitalisme, c’est la peur de la mort épidémique qui, tout à coup, oriente toutes les pensées dans une seule direction, une seule préoccupation, une action unanime. Cette unidimensionnalité de la pensée est justement le propre du totalitarisme.

J’espère avoir tort sur l’utilisation possible d’une pandémie, mais cela me fait penser au mécanisme de la panique : une peur contagieuse, et tout à coup, la population prend la direction demandée par le premier en tête. Et ce n’est pas sans risques. L’histoire le prouve. En Occident, le totalitarisme étatique et religieux s’est surdimensionné à la Renaissance et a fini par dégénérer en guerre totale, catholiques contre protestants (la guerre de Trente Ans) dans laquelle sont morts plus de gens que durant la grande peste, et continuant le drame s’est lancé à la conquête des pays dit « sauvages » pour faire bien plus de victimes que toutes les pestes n’ont jamais faites. Le fait que nos démocraties se subordonnent tout à coup à la Santé publique m’inquiète. L’angoisse de la mort pourrait être utilisée pour un nouveau totalitarisme, laïc celui-là, scientiste (et non pas scientifique), et tout aussi sûr de lui que tous les autres totalitarismes. Je ne suis pas le premier à m’inquiéter de cela.

Dans son roman La peste, Camus raconte tout le drame social de l’isolement, les souffrances, les conséquences qui s’ajoutent à l’épidémie que l’on n’arrive pas à contenir, mais seulement retarder. Alors pourquoi, en 1947, juste après la guerre, a-t-il écrit La Peste ? Non pas, comme on le croit, pour montrer l’absurdité du monde et l’inexistence de Dieu, mais bien plutôt pour dénoncer le totalitarisme. Ceux qui connaissent sa vie savent que c’était son grand combat.

Albrecht Dürer a gravé dans nos mémoires Le Chevalier de la mort (gravure 1513). Le Chevalier de la mort possède quatre chevaux : la conquête (cheval blanc), la guerre (cheval rouge), la famine (cheval noir) et l’épidémie (cheval baie), et c’est au moment où il déambule sur son cheval baie que le diable lui chuchote à l’oreille ses meilleurs conseils. En sommes-nous là? Sans doute pas. Mais tout comme pour une pandémie, il faut lutter contre dès qu’il pointe le nez. Et on lutte contre le totalitarisme par la diversité des pensées, la discussion ouverte, le courage des opinions divergentes, ce qui ne nous empêche pas d’agir pour éviter le malheur.

Personnellement, je prends peut-être plus de précautions que plusieurs, je respecte les consignes, je travaille à ma santé, j’ai soixante-dix ans, j’ai réussi à surmonter, du moins jusqu’à ce jour, un cancer agressif par des moyens naturels. Cependant, mon épouse est allée chercher à l’hôpital une dame de son âge qui venait d’être opérée et qui devait quitter l’hôpital rapidement pour laisser sa place, au cas où… Et ce fut toute une aventure, car on voulait bien que la dame quitte, mais on acceptait mal que quelqu’un prenne le risque de venir la chercher. Et je dors avec mon épouse, je l’embrasse encore, je suis fier d’elle.

Petite définition pour réfléchir.

Totalitarisme :  « C’est un régime politique qui paralyse toute opposition et dans lequel l’État tend à confisquer la totalité des activités d’une société pour l’orienter vers un but jugé au-dessus de tous les autres. » (Rf. Wikipédia) Ce qui amène l’homme unidimensionnel.

Dans L’Homme unidimensionnel, « Marcuse affirme que les deux systèmes (capitalisme privé ou capitalisme d’État), augmentent et multiplient constamment les formes de répression sociale pour neutraliser toute liberté de penser. La conséquence, c’est un univers de pensée et de comportement « unidimensionnel », au sein duquel l’esprit critique est progressivement écarté. » (Rf. Wikipédia)

Dites-moi que je fabule, dites-moi que j’ai tort, qu’on peut être optimiste, qu’un jour nouveau arrive : la vie au-dessus du profit. Dites-moi qu’après la pandémie, on prendra des mesures aussi unanimes pour lutter contre un fléau bien plus dramatique : les gaz à effet de serre.

Et pour mettre en perspective les chiffres que nous recevons sur le coronavirus, rappelons que selon l’Organisation mondiale de la Santé, chaque année dans le monde :

  • 59 millions de personnes meurent;
  • 303 000 femmes meurent suite à des complications pendant la grossesse ou l’accouchement ;
  • 9 millions d’enfants meurent avant son cinquième anniversaire ;
  • 2 millions de nouveaux cas de VIH, et 214 millions de paludisme ;
  • 1,7 milliard de personnes ont besoin de traitement pour des maladies tropicales laissées à l’abandon ;
  • plus de 10 millions de personnes meurent avant 70 ans à cause de maladies cardiovasculaires et du cancer ;
  • 800 000 personnes se suicident ;
  • 25 millions de personnes meurent dans les accidents de la route ;
  • 3 millions de personnes meurent à cause de la pollution ;
  • 475 000 personnes sont tuées.

 

5 réflexions sur “Le Chevalier de la mort a-t-il terrassé le capitalisme?

  1. Bonjour Jean,
    Je viens de lire votre dernier texte. Je vois le tout différemment parce que j’ai une formation et une expérience de vie différente. J’aimerais dire qu’il y a, au départ, une erreur de sémantique en nommant au « singulier » le mot « virus » qui est somme toute peu dangereux. Car ce sont, en fait, des populations virales, une unité virale peut donner dans une seule cellule pulmonaire 10,000 virions ou petits.Imaginez la colonisation de 1000 cellules pulmonaires par 10,000 virions! Le « pluriel » est important, parce que, à mon avis, le cerveau a horreur de l’incohérence ou de l’illogisme.
    Autre point, les virus cherchent aussi à se reproduire et à se perpétuer dans le temps. D’après ce que j’ai lu, les Coronavirus seraient aussi vieux que des dizaines de millions d’années. Ils sont donc nés avant nous. Ils ont besoin d’un hôte qui est l’homme ou un autre mammifère. Plus la population mondiale se densifie, plus la quantité d’hôte devient un appât ou un terrain de jeu pour les virus. Plus il y a de passages entre hôtes, plus il y a de chance d’avoir de mutations. À titre d’exemple, la population mondiale est passée au 20ième siècle de 1.7 milliard à 7.5 milliards. Une croissance exponentielle que la terre et les systèmes doivent supporter. Au niveau du Québec, la plus grande densification se trouve à Montréal, le taux de malade y est de 45%, et, en plus concentré dans Côte Saint-Luc et/ou Côte des-Neiges. Tout comme nous, les virus opèrent constamment des changements ou des bouleversements dans leur population, ils s’adaptent. À mon avis, le « singulier » coince le cerveau et le « pluriel » le libère pour mener la réflexion plus loin. Si on demeure en ville, nous avons souvent une vision réelle courte et à la campagne, une vision à perte de vue. Le réel affecte-t-il la pensée visionnaire! La notion de population en épidémiologie est importante, car, c’est l’analyse de « tout le système », de la totalité, avec toutes ses variables. Les cas particuliers sont moins importants.
    Comme veto, j’ai vu plusieurs fois, dans certaines populations animales des épidémies et des pandémies. Dans tout système, il y a au départ des oscillations, à titre d’exemple la température d’une étable ou de la planète, dans l’environnement, etc. Les oscillations, minimes au départ, vont s’amplifier avec le temps pour aboutir par exemple dans une étable à des variations de sept à huit degrés qui entraîneront des pneumonies chez les animaux. Il existe un point de rupture dans tout système souvent causé par un fait anodin, inattendu qui cause l’étincelle. Les virus sont de cette lignée. Le questionnement des gens quant à l’environnement, à l’économie, la poursuite d’une seule idée, etc sont autant d’oscillations. Il y a des gens dans le monde qui ont agi comme des canaris dans les mines, ou dans les tréfonds de la terre! Des visionnaires, des sonneurs d’alerte que le système ou la société a rejeté, ostracisé par des intimidateurs comme dans une cour d’école primaire ou secondaire (Voir Enquête de cette semaine) Des intimidateurs il y en a à tout âge. Le plus navrant, c’est de voir que des profs qui ignorent ou refusent carrément de défendre les personnes intimidées. Des profs pourtant matures, pourtant formés et intelligents! Dans tout système, le « possible » a de la difficulté à s’imposer dans une société, même dans une école primaire et même en finance et en économie et en politique. Le changement viendra! La réalité est en train de donner une mornifle au genre humain! J’ai connu l’intimidation et l’ostracisation à l’école de rang. Comme l’érable à giguère dans ma cours grosse comme un fouet qui s’est étendue de tout son long, je me suis relevé lentement mais sûrement! Nous nous relèverons aussi lentement, mais sûrement de cette maladie nommé covid-19.

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  2. La loi de la Nature semble être celle du plus fort: la loi de la jungle.
    Pour le bouddhisme, l’éternel recommencement serait probablement la loi de cette jungle: une complexification qui n’a pour fin que l’effondrement pour l’éternel recommencement.
    Continuons de chercher, mais…

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  3. Bonjour Jean,

    Je suis surprise de lire que certaines personnes vous reprochent, à Gabriel et à toi, ce lien entre la pandémie et le système socio-politico-économique. Pour moi, c’est plutôt une évidence. Sur ce sujet, je transcris ces larges extraits d’un texte de François Audet paru dans La Presse Plus du 1er avril : « Au-delà de l’épidémiologie et des enjeux de santé publique à la source de ce nouveau virus, cette épidémie est essentiellement le fruit de notre aveuglement volontaire à toutes les conséquences de notre surconsommation et de notre incapacité à faire des compromis dans nos modes de vie. (…)
    En somme, c’est le prix que nous payons pour cette mondialisation asymétrique, inconsciente et effrénée.
    Sérieusement, pendant combien de temps pensions-nous vraiment que nous aurions pu maintenir ce rythme? Quand on est rendu à faire la queue au sommet de l’Everest comme chez Ikea un jeudi, à construire des hôtels et des glissades d’eau sur les dernières plages vierges et les sites protégés de la planète, à couper les dernières forêts pour le « profit ». Sérieusement? »

    Je suis convaincue que changer est difficile, qu’on ne change que par nécessité. J’essaie de garder l’espoir qu’à travers cette crise nous, humains, ressentirons enfin suffisamment cette nécessité pour remettre en question notre mode de vie destructeur (malheureusement, je suis une pessimiste face à la nature humaine et malgré tous les beaux gestes que j’observe ces temps-ci, j’ai toujours tendance à penser qu’il est trop tard, que nous fonçons allègrement dans le mur en VUS). Mais la terre nous survivra et elle saura se soigner très rapidement…

    Danielle Bourque

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