Phénix, l’homme de feu, blogue 4

La dérive de l’agriculture (Genèse, la suite), Gabriel Leblanc

Le lac était grand. Et si au départ, nous nous retrouvions d’un côté, là, nous étions à l’extrémité opposée. Non pas qu’on désirait être où on était, même si cela nous importait peu, mais notre bateau répondait à peine à nos commandes et nos têtes étaient, de toute façon, trop occupées pour commander nos bras. Et puis, vous avez déjà essayé de ramer avec une pelle? Nous étions à la dérive… dans l’indifférence la plus totale. Ce qui importait alors étaient nos mots, transformés dorénavant en projet, en contestation affirmée, en lutte. Ces champs rêvés nous approchaient du concret. Nés têtus, nous avions une idée en tête, que pouvait-il donc arriver? Et les réflexions émergeaient, littéralement. « À l’époque industrielle, le salaire des ouvriers équivalait à peine à ce qui lui en fallait pour manger et se reproduire. C’était un cycle de dépendance réciproque : la dépendance à l’alimentation était l’aliment qui nourrissait le capital. Et la situation de l’époque n’a pas beaucoup changé par rapport à aujourd’hui. Si tu n’enrichis personne, tu ne manges pas et tu meurs. »

On déposait à nouveau les pelles au fond de la barque, les couchant à nos pieds. « Parce que ce que tu consommes, ce n’est pas un fruit ou un légume, mais un objet de commerce, une marchandise comme une autre, avec un prix, une marque, un propriétaire. Au même titre qu’une télévision, une chaise ou une lampe, on ignore les humains qui se sont trouvés en amont de sa production et les multiples étapes parcourues pour que l’objet soit acheminé jusqu’à nous. » Notre projet s’élaborait au rythme où se révélaient les absurdités d’un système artificiellement soutenu. Nous étions déjà au courant que les problèmes mondiaux liés à la famine n’étaient impartis à aucune insuffisance globale; qu’ils découlaient plutôt d’un enjeu au niveau de la redistribution; et que cette redistribution, assurée par des entreprises initialement créées pour générer des profits, était par définition incapable d’accéder à quelconque forme d’égalité sociale.

On embobinait dorénavant nos fils, trop concentrés ailleurs pour que se poursuive notre vaine expérience de survie. Les pelles occupaient maintenant nos mains et traversaient le reflet des nuages, nous faisant avancer péniblement dans le sens contraire du courant. «On trouve tout à fait naturel d’aller cueillir des pommes dans des étagères de plastique; de récolter des carottes debout, les pieds sur des dalles de céramique. L’agriculture industrielle nous renvoie à une conception très particulière du monde, très contemporaine. De ce que je sache, c’est un modèle dont la naissance pourrait presque être pointée sur un calendrier : ce n’est rien de naturel, rien qui n’existe depuis toujours!»

Dériver à contre-courant d’un système hyper puissant : la tâche qu’on se construisait progressivement était sans doute grande. Et nos rames de fortune ne nous en offraient qu’un très bref aperçu. Néanmoins, on était presque convaincus qu’à deux ans de là, l’agroécologie serait la norme culturale dans nos champs, qu’on aurait libéré les agriculteurs de la main sale des corporations multinationales. On criait déjà : Adieu supermarchés parasites! Et pareillement pour les grands consortiums de l’agrochimie! Nul besoin de toi, pétrole dégueulasse! Deux ans et le territoire s’enivrerait d’une souveraineté alimentaire complète. Une force ardente, comme une énergie presque palpable, se dégageait de notre engouement soudain. Mais bon, je crois avoir déjà mentionné qu’on pelletait au travers des nuages.

Je me souviens de ce moment avec une clarté si vive qu’elle me berce parfois encore en veilleuse. Je me souviens aussi du retour fastidieux, de la barque instable, de trois gars qui foulent finalement la terre ferme, les mains vides, mais décidés. On s’était alors arrêtés quelques instants pour se faire la promesse de se rappeler quotidiennement la conversation qu’on venait d’avoir, sans cesser, jusqu’à l’été suivant. Quelques bières traînaient. Et on a poursuivi un peu. « Qu’est-ce qu’une tomate des États-Unis? » Évidemment, la réponse qu’on espérait n’était pas : un beau fruit rouge trop rond.

« Une tomate des États-Unis, c’est des hectares et des hectares de monocultures, où sont déversées des soupes de pesticides et d’herbicides pour compenser les failles d’un écosystème trop peu résilient. » Et on renchérissait. « C’est aussi une main d’œuvre exploitée, ghettoïsée, vulnérable, jetable, parce qu’elle provient surtout de l’Amérique centrale. » Encore. « Et c’est des semi-remorques chargées, propulsées aux énergies carbonées sur des distances faramineuses et absurdes. C’est des entreprises immenses qui, en autant que quelques cennes traînent encore au fond de nos poches, accepteront peut-être de nous nourrir. » La réponse qu’on cherchait était : une marchandise de l’agriculture industrielle.

Si le projet devait naître, il serait génétiquement politique. Le supermarché, dernier maillon d’une longue chaîne de production destructrice, s’érigeant en façade géante comme pour cacher l’ironie trouvée en amont, demeurait pour une immense majorité de la population le dernier lien qu’elle entretenait avec l’agriculture. Et de là devait découler toute notre démarche.

Maintenant assis dans la boîte d’un vieux pick-up turquoise avec le lac dans le paysage, les mots commençaient à nous manquer, mais l’essentiel avait probablement déjà été dit. On se regardait, comme étourdis par une soif de justice, dans un moment qui retournait lentement au silence.

Amazonie

Photo du coeur de l’Amazonie

Alors que j’arpentais les longues routes sinueuses pour accéder aux différents ranchs que j’avais contactés, j’étais frappé par le bleu d’un ciel extrêmement grand. À gauche et à droite, en avant et en arrière, un paradoxe à peine subtil se dévoilait à moi. On m’avait jadis vanté les luxuriantes forêts humides et ses sons étonnants qui en sortaient parfois; sa canopée dense et sauvage; la vie verte et mouillée dans un exotisme sans pareil. Mais tout ce que je voyais, c’étaient des sols infinis de terre rougeâtre, où quelques arbres de castanha do Pará, géants et isolés, laissaient comprendre qu’il n’y avait plus rien de tel. Au cœur de l’Amazonie, je me retrouvais dans un triste désert de champs vides qui attendaient le début de la prochaine saison pour être parsemés d’un cultivar unique.

Comment l’humanité s’était-elle rendue jusque-là?

Une réflexion sur “Phénix, l’homme de feu, blogue 4

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s