Cinquième extrait de la conférence de Prigogine, Temps à devenir

« Pouvons-nous aujourd’hui encore voir la science comme quelque chose de désincarné, d’étranger à l’homme? Aujourd’hui, je ne crois pas que nous puissions dire que l’idéal du scientifique est de vivre dans les hautes montagnes où il n’y a pas de pollution. Ne serait-ce pas plutôt de s’intéresser aux causes de la pollution et d’essayer de créer des villes dans lesquelles il y aurait moins de pollution, de s’intéresser aux problèmes humains [de changer la trajectoire tragique de la vie humaine]?

Prigogine

« La science, après tout, n’est pas seulement une entreprise individuelle, un espoir de libération de l’homme, mais aussi une entreprise culturelle, une entreprise sociale dans laquelle on ne peut pas concevoir la science comme une activité coupée de la vie, de la société. Ainsi, je voudrais souligner que le titre du livre de Hawking, «Une brève histoire du temps», me paraît contradictoire, parce qu’au fond ce n’est pas d’une brève histoire du temps qu’il s’agit, mais plutôt de la négation du temps [le temps comme histoire]. Hawking parle avant tout de cosmologie. Il essaie de montrer qu’il n’y a pas de « flèche du temps » [pas d’orientation privilégiée du temps et donc d’histoire]. Si vous voulez donner au temps la signification que le temps devrait avoir selon Hawking, il faut introduire un temps imaginaire [au sens mathématique du terme].

« Qu’est-ce que c’est le temps imaginaire? Le temps imaginaire se conçoit dans le contexte de la relativité. Dans l’esprit de Newton, l’espace, le temps et la matière étaient des concepts distincts. La métrique [la façon de mesurer] de l’espace était euclidienne [géométrie plane], le théorème de Pythagore en est l’expression. Dans la théorie de la relativité restreinte d’Einstein, l’espace et le temps sont reliés [il faut donc les situer dans une géométrie à 4 coordonnées : largeur, hauteur, profondeur, temps]. Toutefois, la matière reste indépendante [la matière, la masse survient dans la relativité générale]. L’intervalle fondamental n’est plus un intervalle d’espace comme dans la géométrie euclidienne, mais un intervalle d’espace-temps [mais une vitesse, c’est-à-dire l’espace divisé par du temps, celle de la lumière]. Toutefois, le temps joue un rôle différent dans l’intervalle, il n’a pas le même signe. Comme on l’écrit d’habitude dans l’intervalle, le temps est affecté d’un signe «+» et l’espace d’un signe «-». [En termes très simplifiés, cela veut dire que puisque la vitesse de la lumière (environ 300 000 km par seconde) est un constante non relative qui relie le temps relatif et l’espace relatif, cela veut dire que plus (+) vous allez vite, plus vous vous approchez de la vitesse de la lumière, plus (+) vous embrasser d’espace et donc moins (-) vous embrassez de temps, si bien qu’à la vitesse de la lumière, pour vous le temps ne passe plus, vous ne vieillissez plus, vous restez éternel, mais au prix de l’absence complète d’interaction avec quoi que ce soit (bref, vous ne vivez plus). À l’inverse, si vous marchez aussi lentement que ma grand-mère, vous embrassez moins (-) d’espace et donc plus (+) de temps, et c’est pourquoi vous vieillissez et c’est pourquoi le l’espace et le temps sont affectés de singnes inverses. Ce n’est pas vraiment drôle pour nous les lents, mais c’est une grande découverte pour la science. Pourquoi, est-ce le temps qui porte le signe + ? C’est parce que la constance qui est la vitesse de la lumière ne peut être atteinte que par une très forte accélération mesurée en seconde au carré, et tout nombre au carré est forcément affecté d’un + (-1*-1=+1). Si vous avez suivi mon explication, le temps va forcément dans une direction, sinon vous ne pourriez pas savoir que le temps a passé plus vite pour un objet que pour un autre, et donc toute la théorie de la relativité serait non mesurable. On ne pourrait pas savoir en examinant une chose si cette chose a vécu beaucoup de temps ou peu de temps par rapport à une autre chose. Continuons avec la conférence de Prigogine.  ]

Qu’est-ce que nous propose Hawking? Il nous propose, et c’est un des éléments les plus mystérieux du livre, de remplacer le temps par un temps imaginaire. Or, si vous vous rappelez quelques souvenirs d’école, si vous remplacez un temps «t» par «it», «i» étant l’unité de base des nombres imaginaires, c’est-à-dire la racine carrée de -1, alors le carré change de signe. Si le carré change de signe, alors le signe du temps dans l’intervalle d’espace-temps devient le même que le signe de l’espace, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de différence entre le temps et l’espace. Donc, il introduit le temps imaginaire pour spatialiser le temps. Au moment où on parle de temps imaginaire, on a spatialisé le temps. Donc, quand il nous parle de la « traversée du temps imaginaire », il ne fait plus de différence entre le temps et l’espace et, quand il nous dit « il faut un univers sans «boundaries» [sans frontière, c’est-à-dire sans différence entre le temps et l’espace], c’est un univers sans « boundaries » dans un temps imaginaire, et évidemment il n’y a pas d’évolution dans ce temps imaginaire. »

 

Il est très difficile pour l’esprit humain de penser le temps autrement que comme une flèche, c’est à dire une ligne orientée, donc de l’espace unidimensionnel orienté, mais cela suppose que le temps est entièrement programmé, et que le programme se déroule dans une direction.  Pourtant, l’horizon de Liapounov montre qu’après une certaine longueur de temps, on entre dans le monde des bifurcations (des probabilités) et même des sauts d’information (une nouveauté complexe). À ce moment-là, le temps ne se préexiste pas, seules les grandes trames du film sont prévisibles à plus long terme; à plus court terme, il y a invention, et une fois l’invention entrée dans la réalité, elle joue un rôle conséquent sur tout le reste de l’histoire. En pratique, cela veut dire que nous sommes non seulement plongée dans une aventure, mais que nous sommes un des acteurs de cette aventure. Exemple : personne ne peut savoir ce qu’il adviendra du climat dans cent ans, parce que maintenant, et chaque maintenant est valide, tout peut basculer. Cependant le climat ne sera pas ce qu’il a été dans le passé ni ce qu’il est dans les prévisions, il sera prégnant à notre conscience imbriquée dans le temps.

Prigogine veut aussi dire que le temps comme histoire et comme aventure n’existe pas seulement pour l’animal conscient que nous sommes, mais pour toutes réalités.

 

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