Le temps à devenir (Extrait 1)

Ce titre ne vient pas de moi, mais d’Ilia Prigogine, prix Nobel, que j’ai rencontré, avec qui j’ai publié, et avec qui j’ai gardé un lien jusqu’à sa mort.

Prigogine

Ce savant est reconnu pour avoir réalisé la troisième révolution scientifique du XXème siècle : après (1) la théorie de la relativité générale, (2) la théorie quantique, Prigogine est l’architecte de (3) la théorie de l’auto-organisation. Aucune de ces révolutions n’a vraiment rejoint nos écoles et notre culture courante, sinon un aspect de la relativité générale qui, couplé avec un aspect de la théorie de la thermodynamique (Boltzmann 1884, toute diffusion d’énergie entraîne inévitablement une perte d’information) laissent supposer que l’univers et donc tout ce qu’il comprend se dirige soit vers la mort dans le grand froid (big Freeze) soit vers la mort dans l’implosion finale (big crash). Une fois dans la culture courante, cette hypothèse est devenue une étrange certitude, car les deux théories sont en parfaite contradiction : pour la relativité, le temps n’a pas de direction, on peut aussi bien avancer que reculer; pour la thermodynamique, le temps se dirige vers le « vieillissement », la désorganisation progressive. Bref, on insinue à l’école et dans les médias (1) que la science moderne peut prédire l’avenir sur des milliards d’années et (2) qu’il est nécessairement fatal. Cette croyance est maintenant aussi ancrée dans notre culture qu’autrefois la notion de ciel et d’enfer, elle forme même la base de notre pessimisme général : l’avenir n’a pas de futur.

L’impact psychologique, sociologique, politique, économique de cette croyance étouffe littéralement la conscience écologique qui cherche à se lever pour dire : « Prenons soin de la vie, il n’est pas certain que l’univers soit programmé pour s’autodétruire ». On fait comme si la révolution scientifique de Prigogine n’existait pas. Pourtant, elle devrait nous faire sursauter. En effet, elle met fin à deux croyances à la base de notre pessimiste latent : (1) tout est prédictible et (2) tout mène à la mort.

Dans les prochains blogues qui vont se succéder, je voudrais vous partager une de ses conférences : Temps à devenir. Il a fait cette conférence suite à la présentation du livre de Stephan Hawking : L’histoire du temps. Je me permettrai d’introduire entre crochets [ …] quelques notes explicatives pour éclairer certains passages techniques, et quelques remarques en italique sur la signification philosophique de sa conférence.

On peut se procurer l’original de la conférence aux éditions Fides, dans la collection Les grandes conférences, sous le titre Temps à devenir. »

Premier extrait de la conférence de Prigogine, Temps à devenir

« … Je voudrais insister sur le fait qu’on ait souvent des idées un peu étroites sur la créativité. Tout le monde sait bien que, après la mort de Mozart, il n’y aura pas un second «Don Juan»; après la mort de Michel-Ange, il n’y aura pas une seconde chapelle Sixtine. Mais on pense quelquefois que la science est un processus presque automatique: par exemple, s’il n’y avait pas eu Einstein, il y aurait eu quelqu’un d’autre qui aurait découvert la relativité générale. Il n’y a rien de moins certain! Au contraire, je pense que s’il n’y avait pas eu Einstein, nous n’aurions peut-être pas la relativité sous sa forme actuelle. Je crois que, spécialement, vous voyez dans l’œuvre de Hawking cette créativité, cet effort pour atteindre une certaine forme de vérité, c’est certainement très émouvant. Je suis d’accord avec Paul Valéry, quand il écrit qu’il est très difficile de distinguer la créativité scientifique de la créativité artistique. Il me semble que pour le théoricien, pour le créateur en musique, dans les arts, en littérature, la créativité est associée à ce qui « résiste ». On essaie d’aller, comme disait Valéry, du désordre de l’esprit à l’ordre, vers un certain ordre. Que l’ordre s’appelle les Demoiselles d’Avignon, les Montres molles de Dali, que cet ordre s’appelle le Rayonnement des trous noirs de Hawking importe peu.

« L’esprit qui préside à la créativité, c’est toujours de réunir des choses qui apparemment sont différentes et d’en faire une synthèse. Dans le cas du Rayonnement des trous noirs de Hawking, il s’agissait de faire une synthèse très vaste, puisque ce rayonnement résulte à la fois de la relativité, de la mécanique quantique et de la mécanique statistique. C’est une magnifique synthèse! »

La créativité n’est pas simplement la découverte. Même en science, quelque chose vient de l’auteur et le morceau de réalité qu’il a « découvert », auquel il a donné une forme particulière, reste enfoui dans son réseau de liens avec la totalité. Par le fait même, ce morceau de réalité reste si incroyablement complexe qu’il faudra probablement le « redécouvrir » encore bien des fois différemment pour le comprendre.

 

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