Comment habiter l’imaginaire dans l’amour de la sagesse?

Ma courte présentation au séminaire estival.

Jean Bédard, août 2019

Domaine Floravie 2

Il y a longtemps les amoureux de la sagesse (les philosophes) se sont rendu compte que certaines métamorphoses peuvent tout changer en nous arrachant à la violence.

Chez l’être humain, l’expérience de la réalité est vécue à travers des images et les images vivent dans l’imaginaire.

Nous habitons donc dans l’imaginaire. Et de là, nous expérimentons la réalité par des perceptions, ce mélange de sensations et d’images. L’imaginaire ne vit pas dans l’imaginaire, mais dans la tension entre la réalité et les perceptions imagées de cette réalité.

Dans la réalité, nous ne sommes pas seuls, mais dans une culture qui a développé des images structurantes. Certaines images structurantes nous bloquent dans notre expérience de la réalité, nous rendent aveugles, alors nous perdons contact avec l’expérience de la réalité, nous devenons collectivement fous et violents entre nous et contre notre environnement.

À l’inverse, parfois, un sage, un amoureux de la sagesse nous fait habiter l’imaginaire pour changer les images structurantes et engendrer une métamorphose.

En zoologie, on parle d’une mue imaginale pour parler d’un changement d’état lors d’une métamorphose, par exemple, passer de l’état de chenille à l’état de papillon. L’imago est la forme réalisée (le papillon). Le papillon est pour la chenille, ce qui le guide dans sa transformation, son imago.

Graphique

Je ne dis pas cela pour faire de la théorie, mais parce qu’on n’arrivera pas à la paix et à l’harmonie avec la nature sans une mue imaginale entraînée par un changement dans nos images structurantes. C’est l’objectif de l’art lorsqu’il est mû par l’amour de la sagesse.

À mon sens, l’image structurante qui nous rend collectivement fous est celle de la négation absolue et de l’affirmation absolue. Elle entraîne une forme de logique tuante au sens propre du terme. Elle provoque la formation d’un imaginaire non habité, déconnecté de l’expérience de la réalité, incapable de voir les conséquences.

Elle suppose des oppositions radicales : deux choses contraires séparées par un fossé infranchissable, le néant. Si c’est l’un, ce n’est pas l’autre. Par exemple :

  • Vrai ou faux;
  • Bien ou mal;
  • Pour ou contre;
  • Croyant ou incroyant;
  • Québécois ou étranger;
  • Religieux ou laïc;
  • Temporel ou éternel;
  • Démocratique ou totalitaire;
  • Capitaliste ou communiste;
  • Rationnel ou irrationnel;
  • Scientifique ou poétique;
  • Unité ou sécession;
  • Domination ou soumission.

Deux camps se forment et vont entrer en lutte violente, car il n’y a pas d’imaginaire médiateur.

Pour inverser ce dangereux combat, la tentation est forte de se lancer dans un relativisme absolu où tout est également beau, bon, vrai… Mais ce relativisme absolu est forcément déconnecté de l’expérience de la réalité parce que les conséquences ne sont pas égales.

Pour changer cette image structurante, il faut tout à coup comprendre qu’il n’y a pas d’affirmation sans négation ni de négation sans affirmation, tout est nuancé car l’expérience de la réalité ne supporte pas d’affirmation absolue ni de négation absolue. Nous vivons dans un monde relatif, mais pas dans un monde absolument relatif (ce qui serait une contradiction en soi). La science, par exemple, avance en nuançant constamment ses affirmations.

Prenons quelques exemples de mue imaginale dans le monde de la science.

Lorsque Pythagore a découvert que les nombres sont une division incomplètede l’unité, il fit un bond formidable dans l’avancée des mathématiques et de la géométrie. Par exemple, une pomme plus (+) une orange donnent deux fruits. Cela veut dire que la pomme n’est pas l’opposé absolu de l’orange, des liens existent entre eux. Deux ondes sonores peuvent s’additionner pour en former une troisième parce que l’atmosphère les unit. Deux ondes lumineuses peuvent s’intriquer parce que le vide les unit.

Sur le plan logique, Pythagore avait compris que le néant n’existe pas, et que seul le néant pourrait séparer deux nombres de façon absolue. C’était une métamorphose de l’imaginaire, une mue imaginale. L’unité ne détruisait jamais les individus et les individus ne détruisaient jamais l’unité. Cela lui venait d’une expérience de la réalité et d’un changement d’image structurante.

Einstein a découvert que l’espace et le temps n’étaient pas séparés, mais reliés, cela a permis le passage de la science classique à la science relativiste. Une mue imaginale. Le calcul du mouvement dans l’espace suppose un point fixe, mais il n’y en a pas. Le calcul du mouvement dans le temps suppose une seconde fixe, mais il n’y en a pas. Par contre, la vitesse de la lumière dans le vide (pas dans le néant) ne change jamais, c’est elle, la constante. C’est la relation temps-espace (la vitesse) qui est stable et non les éléments en relation. Cela a débloqué toute la physique en cessant d’opposer le temps et l’espace.

La découverte que la lumière n’est ni une particule ni une onde, mais une relation entre les deux a permis la physique quantique.

Ma propre découverte que l’explication atomiste et l’explication totalitaire n’ont pas de sens a changé ma vie. C’était pour moi une mue imaginale dont je n’arrête pas de parler dans tous mes livres.

Dans ma récapitulation des moments décisifs de ma vie Grimper sur des lambeaux de lumière, j’écris :

Ma grande sœur Micheline étudiait les sciences infirmières, elle avait amené un microscope et m’avait montré, grossie mille fois, une minuscule parcelle d’écorce de mon arbre. Elle m’avait expliqué… C’est vague dans ma mémoire, cela devait ressembler à :

— Regarde, l’écorce se compose d’un liège et d’un aubier. Les petits rectangles que tu vois sont des cellules…

C’était réellement captivant, et pourtant j’étais surtout intrigué, car des cellules, ce n’est pas l’écorce et l’écorce, ce n’est pas l’arbre. Alors, où est mon arbre?

Ma sœur continuait de m’expliquer les détails qu’elle venait d’apprendre. J’écoutais avec attention. Je comprenais ce qu’elle me disait, j’étais même fasciné, mais très inquiet. Je voulais retrouver mon arbre, il disparaissait sous le microscope. À mesure qu’elle m’expliquait les détails, la question m’oppressait. Elle m’étouffait même, car si on me mettait, moi, sous un microscope, je disparaitrais tout autant que lui.

Ce sentiment existentiel ne m’a jamais lâché. J’existais tant que je ne me regardais pas dans tous les détails, tant que je ne me posais pas de questions trop pointues, mais si je me mettais à me chercher avec précision, je disparaissais. Un casse-tête de dix mille morceaux dans une boite n’a aucune signification. À partir de quand sommes-nous reconnaissables?

Christiane Singer écrit dans Du bon usage des crises, page 41 :

Christiane Singer.jpg

Bref une mue imaginale exige une sortie des oppositions par la médiation de l’imaginaire. Pour cela, il faut habiter notre imaginaire, c’est-à-dire se le réapproprier, lui qui baigne dans une société qui entretient des oppositions violentes.

Voici quelques images structurantes qui voyagent dans nos cultures, certaines, pour nous piéger, d’autres pour nous épanouir.

À propos du principe premier :

  • Un créateur de mécanismes qui fonctionnent ensuite par eux-mêmes. L’horloger et son horloge (image de Descartes).
  • Des atomes semblables qui s’agglomèrent au hasard dans leur chute (image d’Épicure).
  • Notre propre esprit qui projette ses rêves tels des hologrammes (image qu’on retrouve en Chine très ancienne).
  • Le néant qui prend une forme par accident pour retourner au néant.
  • Un créateur qui insuffle la vie à la glaise inerte (image juive).
  • Un démiurge ordonnateur qui organise la matière tel un architecte (image grecque).
  • Une substance en métamorphose. Quelque chose qui se transforme soi-même en soi-même par soi-même (image très populaire à la période médiévale).
  • Des relations mathématiques qui prennent corps par leur seule cohérence logique (image très contemporaine).
  • La femme première qui accouche d’un alter ego (dans beaucoup de cultures dites animistes).

À propos de la loi première :

  • La loi du plus fort. Par définition, le plus fort, c’est celui qui gagne.
  • La durée. La preuve que l’on suit la loi, c’est la durée.
  • La subordination de la nature à la civilisation. L’homme est là pour imposer l’ordre dans une nature qui est désordre.
  • La subordination de la civilisation à la nature. La nature est la loi, et l’homme n’y échappera pas, que ce soit par adaptation ou par élimination.
  • La participation, l’image du jardinier qui transforme et se fait transformer par la nature. L’artiste qui participe à une œuvre plus grande que lui.
  • Le sublime. Se laisser entraîner dans une œuvre qui nous bouleverse et nous amène bien au-delà du connaissable et de l’imaginable.

À propos de la connaissance. La connaissance serait :

  • Une représentation conceptualisée, schématisée, simplifiée qui se fait dans notre esprit, mais n’a rien à voir avec la réalité.
  • Une représentation efficace qui nous permet d’agir sur le réel sans avoir à comprendre ce qu’il est.
  • La relation entre deux pensées, la mienne et la pensée universelle qu’est la réalité.
  • La relation entre l’esprit humain et l’esprit qui a créé le monde, mais médiatisée par les mécanismes de la réalité. Deux horlogers qui se reconnaissent à travers la médiation de l’horloge.
  • Un des effets neurologiques de la réalité dans mon cerveau.

À propos du temps :

  • La roue : la jante est continue et mobile, les rayons sont discontinus et mobiles, le vide du moyeu est immobile. Ma vie s’écoule sur la jante. Elle m’apparaît passer par des phases et des évolutions (passer d’un rayon à un autre). Ma conscience occupe la place du moyeu.
  • La ligne : la route sur laquelle j’avance irréversiblement dans mon destin, le passé derrière, le futur devant.
  • L’ensemble des bifurcations qui constituent mes choix, avec des bons choix et des mauvais choix afin d’apprendre librement.
  • L’instant : l’instant que j’habite éternellement alors que l’a-venir me traverse par petits pas pour se transformer en une mémoire qui me remplit de plus en plus.
  • Le tissu du temps-espace : le temps forme l’espace parce que la vitesse de communication entre les éléments de la réalité est limitée. Si cette vitesse était infinie, il n’y aurait évidemment pas d’espace.

À propos de la mort :

  • La métamorphose : La chenille est décomposée et recomposée en papillon.
  • La réincarnation, ici, sur terre : On revient dans des corps tant qu’on ne s’en est pas affranchis.
  • La re-naissance dans un autre monde : Quand nous sommes nés, nous sommes passés de la noirceur à la lumière dans un moment d’inconscience, et nous avons survécu, la mort sera similaire.
  • Le fantôme : Mes ancêtres sont toujours avec moi, invisibles, mais pas toujours muets.
  • La continuation : Dans la nuit, nous passons à travers le sommeil et les rêves et nous nous réveillons plus disposés et plus instruits. La mort sera comme un réveil.
  • La décomposition : Quand le corps est gravement malade, c’est qu’il perd la capacité de se tenir composé et complexe. À un moment, il perd le contrôle, et il se dégrade au point de perdre son intégrité. La mort est une dégradation irréversible.
  • L’anéantissement : Je viens du néant. Je retourne au néant.

À propos de la finalité de l’existence :

  • Atteindre un but prédéterminé : par exemple, se faire une place dans la société des humains en répondant aux critères de réussite.
  • Ma jouissance est ma finalité, les autres sont des moyens. Le maître et ses esclaves.
  • Le bien excluant le mal : l’élimination du mal, de l’injustice, de la laideur… L’eau pure. La lumière chassant les ténèbres.
  • Le retour à l’état parfait originel. La dématérialisation pour retrouver la quiétude absolue.
  • Le développement de toutes les potentialités pour le développement du tout.

Je pense qu’il est facile de passer d’une image à l’autre, mais pas d’un archétype à l’autre. Et pourtant, nous ne pourrons survivre que par des adaptations qui exigeront des mues imaginales. Il nous faut donc habiter notre imaginaire et non pas l’abandonner aux différentes forces sociales.

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Une réflexion sur “Comment habiter l’imaginaire dans l’amour de la sagesse?

  1. Inspirant! Votre systématisation bien tassée des catégories structurantes est captivante et fait voyager à vive allure. En vous lisant, comme en chemin faisant (je vous relirai), j’ai repensé à des brides d’un cours en éthique appliquée de Georges A. Legault où il insistait lui aussi sur la prise en compte des conséquences d’une décision donnée en regard de toutes les parties en cause. Enfin, la belle formule de la mue imaginale m’a semblé raviver à sa source le passage d’un paradigme à un autre. Sur les ailes de l’imaginaire. Merci de ces lumières.

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