Protéger la terre qui nous nourrit, le défi d’une fiducie d’utilité sociale

Peinture de Michèle Belsile

Peinture de Michelle Bélisle

Le plus grand obstacle sur le chemin menant à une ferme collective dédiée à l’écologie, c’est sans doute l’image culturelle de « propriété ». Je dis bien l’image, car nous sommes dans une société où les banques sont à toute fin pratique les propriétaires. Presque personne ne possède sa maison ou son automobile, et encore moins sa ferme, car les coûts sont prohibitifs ce qui oblige l’endettement. Sillonnez la campagne, imaginez que tout ce qui appartient aux banques se soit évaporé durant la nuit, qu’il ne reste plus que ce qui appartient en propre aux gens. Il ne reste plus grand-chose, un mur ici et là, une roue de tracteur…

Malgré l’illusion, le sentiment de posséder nous transforme. Tout à coup, nous portons attention à notre « propriété », nous en prenons soin, nous nous sentons responsables, nous faisons comme si c’était une partie de nous-mêmes… Dans les faits, nous travaillons à conserver la valeur marchande de « notre » propriété pour respecter le contrat hypothécaire, et nous le faisons avec cœur. Nous peinturons, nous coupons le gazon, nous décorons, nous invitons nos amis pour un barbecue, nous recevons des félicitations… Mais nous nous sommes acheté l’obligation de donner à la banque plus de mille dollars par mois pendant vingt-cinq ans, souvent plus. Cet étrange contrat qui nous hypothèque certainement nous responsabilise brutalement.

À l’inverse, il est très difficile de se sentir responsable d’une propriété collective, par exemple un parc, une plage municipale, un hôtel de ville… Surtout si l’accès est gratuit. On voit rarement des personnes consacrer quelques heures de leur temps pour prendre soin d’un des aménagements paysagers de la ville, arroser les fleurs, enlever la mauvaise herbe, etc. C’est la grande difficulté, et comme la planète n’appartient à personne en particulier et à tout le monde en général, trop peu de personnes se sentent responsables d’en prendre soin.

Se sentir chez soi en même temps que d’autres se sentent chez eux au même endroit, c’est difficile. La logique d’une propriété veut que ce qui est à moi ne soit pas à toi. On aime ce qui est « privé ». Terrain privé veut dire qu’il est privé des autres, que les autres ne peuvent y venir qu’avec ma permission. « Ma propriété » est ressentie comme une partie de moi. Je l’ai choisie à mon image, je l’ai mise à mon image, je l’entretiens comme mon image… Bref, la propriété privée existe pour nous donner une existence sociale. En réalité, c’est nous maintenant qui sommes possédés par les mille obligations de la « propriété ».

Ce conditionnement culturel qui utilise l’identification à la propriété comme motivation au travail (pour payer l’hypothèque) est si inscrit en nous qu’il devient l’obstacle majeur sur le chemin qui mène au développement d’une ferme partagée dédiée au plus grand bien collectif qui soit : l’environnement. Devenir une FUSA exige de nous de faire transiter notre sentiment identitaire de l’ego vers l’éco. Un changement colossal.

Il y a bien d’autres façons de collectiviser les terres agricoles pour lier ensemble développement social et écologie. Toutes les façons méritent d’être explorées. De plus, rien n’empêche une FUSA de s’enfoncer dans un « trip » d’égos. Aucune recette légale ne peut remplacer la révolution intérieure qu’exige la vie collective.

Dans les temps anciens, on envoyait un éléphant sur un nouveau pont pour le tester et ainsi sauver des vies, un rôle d’avant-garde. Imaginez que l’éléphant ébranle un tout petit peu le pont. Une puce près de son oreille s’exclame : « Nous avons réussi ». L’éléphant éclate de rire. Le pont, cette fois, est dangereusement ébranlé. C’est la position d’un éclaireur. Lorsque que dans quelques années, les gens diront : « Finalement, ils ont réussi à ébranler les consciences », ils parleront de l’éléphant et non de la puce. La puce doit trouver sa valeur en elle-même.

Il faut se rendre compte que c’est un changement d’imaginaire, cela consiste à passer de l’image d’une identité propriétaire à l’image d’une identité engagée. La première image est entretenue de toutes les façons inimaginables depuis des siècles, elle est pour ainsi dire coulée dans notre béton culturel, elle est devenue inconsciente dans le sens où elle est un véritable automatisme. C’est un rituel de passage : on fonde une famille en achetant une maison. La deuxième image, celle d’une valeur qui vient de l’être plutôt que de l’avoir ne peut être que le résultat d’une transformation personnelle.

Se lever tôt le matin dans une ferme qui vit au bénéfice de l’ensemble des plantes, des bêtes et des humains, au bénéfice de la communauté des vivants, et que cela nous transporte, nous gonfle d’énergie jusqu’à prendre soin de tout ce qui entoure la maison partagée, c’est un sentiment rare, la démonstration d’une grande valeur humaine.

C’est ce à quoi nous convie la création d’une FUSA agricole. Cependant, sa création légale est une chose, sa réalisation en est une autre. Il faudra, chaque jour, nager à contresens du flux social. Les saumons remontent la rivière, le conditionnement social la descend.

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