L’ultime héritage

Quel est l’héritage qui nous crève le cœur de ne pas donner à nos enfants, à nos petits-enfants, à nos amis ? Et s’il fallait que je n’aie rien à donner qui s’enracine dans le cœur du receveur comme une semence en terre ! Si je n’avais rien à donner qui pourrait grandir et rassurer aussi bien qu’un gros érable au milieu d’une plaine !  Si je partais en peur sans cet ultime bonheur !

Le vieillard et l'enfant de Ghirlandaio

Peinture de Ghirlandaio

Pour une bonne part, je crois que la peur de la mort est, en fait, la peur de n’avoir rien à donner. L’autre peur, c’est de ne pas être reçu. Comment désencombrer le processus bio-psycho-spirituel des maladies mortelles afin que toutes les graines soient données et reçues plutôt qu’étouffées et perdues ?

Oui, avant de mourir, nous voudrions régler un tas de non-dits, ramener des mensonges à la vérité, décharger l’aigle afin qu’il puisse traverser librement la paroi de l’ultime envolée. Cet aigle à tête blanche est le seul nous-même que l’on espère garder et donner. Les Amérindiens disaient que nous avions deux âmes, une qui reste comme un trésor caché dans les cœurs et l’autre qui s’envole dans des mondes plus larges.

Tel est mon héritage de force morale, je le donne et pourtant je le garde comme mon être le plus intime.

Lorsque la mort n’est pas accidentelle mais suit un processus naturel, on utilise le verbe « décéder ». On ne peut pas décéder d’un accident, on est tué dans un accident. Le dictionnaire nous dit que « décéder » est un verbe de mouvement qui marque un changement d’état d’être : il veut dire quitter en « cédant ». Devant le cancer, nous avons un avantage : une probabilité plus grande de décéder que d’être tué. C’est pourquoi j’ai intitulé mon petit livre : Affronter le cancer sans se faire tuer. Décéder permet de donner sa vie plutôt que de se la faire voler. On peut donc décéder dans l’entourage de ceux qu’on aime et ainsi donner notre héritage de foi, de force morale, de tout ce que l’on est vraiment : l’héritage qui nous constitue et que nous emporterons.

Mais avant de donner cet ultime héritage, il nous faut nous débarrasser des autres héritages : argent, biens, secrets qui nous pèsent, mensonges qui nous alourdissent, rancunes, ressentiments… Si nous avons des biens, il nous faut discriminer dans nos héritiers qui aura la force de nager avec un tel poids sur le dos. Pour le moral et le spirituel, il nous faut un ami capable de nous écouter même lorsque nous déblatérerons sur le sucré et l’amer de notre vie, ce qui arrive presque inévitablement dans les souffrances et les angoisses introductives à la mort. On se débarrasse de tout en vrac, aux autres de filtrer. Chacun partira avec des morceaux, mais seul un pauvre d’esprit peut tout prendre puisqu’il n’est pas lui-même embourbé, et en plus, il est motivé, il veut recueillir le substantiel et laisser tomber le matériel.

La plus grande valeur spirituelle à acquérir dans notre vie est peut-être justement cette pauvreté qui laisse le cœur ouvert et prêt à la fécondation. Une telle acquisition se fait par dépouillement ! Le dépouillement nous rend nu, la nudité nous force à la confiance initiale, la rencontre intime se fait et la foi se consolide. Avec la foi arrivent la constance, la sincérité, la bienveillance, tout ce qui ouvre le cœur et le rend plus résistant aux impacts des coups durs.

En bout de piste, notre jardin contient des plantes semées par d’autres et qui ont poussé en nous, parfois par nos soins, parfois par leur propre puissance. Il y a aussi des plantes qui n’ont pas été semées par personne, qui sont nées d’elles-mêmes par le simple travail de la terre. Mais nous ne pouvons donner que les graines, nous ne pouvons garder que des graines ; toutes les formes, les tiges, les feuilles, les fleurs retourneront en terre pour être renouvelées. L’aigle n’apportera que le pouvoir de tout recommencer.

Je crois que rien n’est plus beau ni plus fertile que cette rencontre du mourant et de son ami, tous les deux dépouillés, n’ayant plus que leur vérité à se donner mutuellement. C’est peut-être à ce moment-là que la présence du lieur universel se manifeste au maximum, car les deux amis sont présents de toutes leurs illusions perdues.

Il faut donc à celui qui est suspendu sur la branche de départ, un ami qui ait la plus grande des vertus : la soif. Seuls ceux qui ont vécu le décès de tout ce qui faisait leur orgueil peuvent recevoir l’héritage ultime de l’aigle à tête blanche. Quel miracle lorsque l’échange se fait ! En effet, celui qui part et celui qui reste se sont échangé leur substance, et par cela même ils sont unis pour toujours.

Mon épouse et moi sommes en train d’expérimenter cette extraordinaire odyssée du dépouillement qui permet le don de l’aigle et la valse des immortels.

Je rêve d’une société si avancée qu’il n’y ait jamais un seul mourant qui parte sans donner son héritage. Dans une telle société, l’évolution irait à très grands pas, gonflée de toutes les richesses des ancêtres et dépouillée de leurs fausses pistes, alors que dans la nôtre, nous tournons en rond dans les mêmes traces, les mêmes guerres et les mêmes destructions.

Je ne suis pas à l’étape de recevoir mes enfants et mes amis pour leur donner mon ultime héritage, mais je le rassemble et je le désencombre, je nettoie la charpie, je composte les formes et ramasse les graines, j’en nourris l’aigle qui leur restera et qui m’emportera. Je prends de l’assurance dans le doute que me laisse la maladie, dans l’inquiétude et la peur à surmonter, dans les exigences de la santé, dans l’impact de tout cela sur mon amour pour celle qui partage mon quotidien, dans la compassion de mes amis, dans le bonheur de la musique.

Mais avec mon épouse, j’y suis, nous y sommes, nous voilà dans l’exigence qui nous entraîne déjà dans l’envolée de la nébuleuse du Papillon, nous sommes deux dans le même cocon, pas celui de la mort, mais celui qui commence dès que nous sommes conscients de la mort.

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8 réflexions sur “L’ultime héritage

  1. On naît, on vit et on meurt. Quel processus naturel !
    Avant, on est attendu, peut-être espéré.
    S’il ya un avant, il y a probablement un après.
    Entre les deux, des attachements matériels.
    Entre les deux, tout est perception illusoire.
    La matérialité est un véhicule de transmutation.
    Le bonheur est d’ordre immatériel.
    La naissance, la vie et la mort sont d’ordre spirituel.
    L’existence humaine est à la fois passagère et éternelle.
    Embrassons donc la vie et la mort comme des amies intimes.
    Elles sont les uniques fondements de toute notre existence terrestre.

    J’aime

  2. La graine plantée en terre est comme la semence de l’idée dans l’esprit. L’idée et l’esprit restent dans l’infini de la vie quelque part dans l’espace sidéral, embrassant le passé, le présent et le futur dans une fraction d’un millième de seconde. Une étincelle de bonheur! Alors, s’ouvrent les portes de la connaissance infinie. C’est aussi ce qui est invisible ou inconcevable à nous les humains.

    Nous ne savons jamais le bien ou le mal que nous avons fait à une personne ou des personnes au cours de notre vie. Le mal existe-t-il en toutes circonstances! Aujourd’hui, j’ai souvent pensé par le passé que certains événements, des paroles, des intentions données et des médisances étaient des maux qui m’étaient destinés. Je me rends compte maintenant que ces prétendus maux furent des biens qui ont fait et façonné l’humain que je suis aujourd’hui. Et le mal que j’ai pu faire à un ami ou un ou des proches, a-t-il été vraiment un mal! Ou un bien! Je ne saurais dire ou je ne sais pas et qui suis-je pour juger de la vie!

    Vous parlez d’amis et d’amitié. Je me souviens d’Oncle Jean à l’hôpital, un soir d’automne, quelques semaines avant son départ. Nous avons jasé de tout et de rien. Nous étions assis sur le rebord du lit, côte à côte. Il m’avait donné une partie de ses vieux outils d’ouvrier comme souvenir ou comme un bien qui garde en nous la présence et la pensée de l’autre. Nous avons aussi discuté de la mort, de ce qui allait arriver et de ce que la vie pouvait être de l’autre côté de la mort. Nous avons fait d’un commun accord une promesse que, quoiqu’il nous arrive dans le futur, nous garderions vivant dans nos têtes l’amour et l’amitié que nous avons partagés durant les deux dernières années de sa vie.

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  3. Cher Jean, ton image de l’héritage m’a bien touché et celle de l’ami, ce double en quelque sorte ou cet héritier m’a rappelé un poème écrit il y a plus de cinq ans au décès d’un ami très cher. Je te le copie ici car il a quelques harmoniques avec ton texte. Enfin, peut-être car nous sommes dans l’indicible…

    Testament

    *Le souffle du poème transporte l’esprit des morts loin devant nous*
     
    Il m’a convoqué pour me lire son testament
    J’avais pourtant déjà hérité du temps de l’amitié
    Mais il veut coder le temps de l’entre-deux
    Le temps qui n’a plus d’avenir
    Celui qui ne nous appartient plus
    Nous avons emprunté une langue au vestiaire
    Fouillé loin dans nos souvenirs
    Pour rattraper des bouts de conversations sans suite
    Mais le silence s’acharne à déjouer nos mots
    Venant se loger au bord des lèvres
    Scrutant le souffle incertain
    Comme un chien la gueule baveuse renifle une proie invisible
    Et le temps ne passe plus
    Il ne nous appartient plus
    Partout des pièges dissimulés sous les mots
    Marcher dans ce sentier de papier dessiné par l’enfant
    Ou bien s’arrêter devant chaque arbre figé
    Sur la carte postale de sa vie
    Je le vois déjà se risquer ironiquement à pincer les cordes
    D’une harpe empruntée à son livre à colorier
    Comme il est gauche dans la douleur qu’il ne peut plus cacher
    La tête veut éclater pourtant il faut tester
    Et moi je dois témoigner que mon ami a une tête
    À penser l’impensable
    Il abandonne son passé
    Il n’a plus de présent
    Il avance dans l’inconnu démuni terrifié
    Je ne peux rien lui expliquer
    Je n’ai pas appris les mots de l’outre-frontière
    Puis sur le quai de la gare je n’ai pas encore mon billet
    Je saisis le parchemin au départ du train
    Que vais-je faire du testament d’un autre
    Il ouvre la bouche pour m’expliquer
    Trop tard les mots s’échappent dans l’air enfumé
    Son souffle crée de la buée sur la fenêtre du temps
    Je suis l’héritier d’un lourd souvenir
    Où vais-je transplanter ce testament 

    Georges Beaulieu

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  4. Nous avons eu le grand bonheur de connaître Jean Bédard il y a quelques mois dans notre groupe de la « Compagnie des philosophes. Depuis nous nous sommes abonnés à son infolettre. Je te transfère sa dernière chronique (ci-dessous) qui, je pense, tu liras avec autant de lucidité et de sérénité que je l’ai fait. Je me permets de te la transférer car je crois que nous sommes au même diapason quant à la fin de vie.

    Nous nous verrons au cours de l’été j’espère, si pas à Bromont, quelques part à mi-distance.

    Je t’embrasse

    Envoyé de mon iPad

    >

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