Rien ne pourra nous séparer

Bon, je l’avoue, j’ai tourné autour du pot, ma vraie peur, la voici : je ne suis pas prêt à me séparer de celle que j’aime.

Je suis né à Montréal, elle, en Gaspésie. Nous avons été préparés dès 1968, l’année de la mort de nos mères. Ensuite nous avons vécu des chocs similaires, recherché le même intouchable, rencontré les mêmes culs de sac, lu les mêmes livres. Nous avons été transpercés par des flèches similaires. Elle a perdu une enfant. Cela je ne l’ai pas vécu. Elle a déjà une espionne dans le haut-côté. Je n’en ai pas. Mais pour le reste, nous avons vécu la même école chacun sur notre bout du Saint-Laurent. Nous nous sommes rencontrés en 1993. Il était temps.

Nul ne peut nous séparer

Photo de Élisabeth Marcoux

Nous avons vécu vingt-six ans en manque l’un de l’autre; avant, nous étions trop jeunes pour nous manquer. Durant ce temps, nous avons fouillé dans d’autres lieux et dans d’autres cœurs ce qui nous manquait. Et puis, enfin, nous nous sommes rencontrés pour la première fois devant une soupe aux pois dans un restaurant. Notre préparation parallèle avait été parfaite ou presque.

Ce lien, cette corde qui vient de trop loin est bien plus solide que celle qui me retient à mon vieux compagnon qui se languit. Alors pourquoi nous séparer? Qui a bien pu inventer la mort dans des tunnels séparés?

Je n’ai pas beaucoup d’expérience pour oser une amorce de réponse. En voici une. Les deux fois où je me suis retrouvé en train d’attendre une opération majeure dont je n’étais pas certain de revenir, j’ai clairement vécu l’angoisse de la séparation, mais étrangement, c’est elle, mon aimée, qui se séparait de moi, qui restait sur le quai, pas moi. Moi qui partais, je ne ressentais pas la séparation, je ne vivais pas de séparation. Au contraire, dans le brouillard de l’anesthésie, il me semblait que j’arrivais à elle.

Est-ce parce que nos liens sont tissés à même le feutre qui relie les soleils dans un seul et même cosmos? Attachés par rayonnement!

Je n’ai donc pas vraiment peur de cette séparation. Mais je sais que si moi, je restais sur le quai, et qu’elle, elle partait dans son propre espace tout grand, elle me manquerait infiniment. Pas parce qu’elle ne serait plus là, mais parce que moi, je n’aurais plus rien à prendre dans mes bras, je ne pourrais plus me coller sur sa peau, ressentir la douceur tant aimée. C’est si affligeant de serrer un drap froid la nuit quand on a vécu si longtemps avec un être chaud!

Pitié pour celui qui reste, car l’autre, lui, a bien plus à embrasser. Avec ses nouveaux sens, ses mains grandes comme des nébuleuses, sa lumière satinée, sa soif presque effrayante, il ne sera pas privé, il prendra l’autre, il le prendra atome par atome. Il ne sera pas seul, lui!

Cela me déchire. Il y aura un hublot, un quai, un départ, un deuil, une apparition, une transformation. Une fois tous les deux devenus papillons, ce sera bien mieux. Mais en attendant, l’un chenille et l’autre papillon, c’est plutôt moche.

Pour voir ce que nous serons, je vous invite à regarder la nébuleuse du Papillon sur: https://www.cidehom.com/apod.php?_date=141001

Si ce n’était pas de la période où la chenille se languit du papillon, je crois que je me sentirais prêt. Pourquoi ne partirions-nous pas ensemble ma mie?

Elle me répond : « Tels que nous avons été liés, qui pourra nous séparer? Si tu pars avant moi, ce ne sera pas si long pour moi. J’ai déjà mon espionne dans l’au-delà, ne l’oublie pas. Elle me dira à propos de toi, ton feu et ta couleur. J’ai l’habitude d’étreindre des brins de lumière et des bouts de laine. J’ai tellement l’habitude que je n’en abuserai pas. Je te rejoins dès que je peux.

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6 réflexions sur “Rien ne pourra nous séparer

  1. De la tendresse et de l’intimité! Qu’y-a-t-il de plus beau que la tendresse! Du bonheur.

    Si nos proches vivent toujours dans nos têtes, pourquoi ne vivrons-nous pas dans l’esprit de quelqu’un d’autre après notre départ!

    Merci beaucoup pour votre texte et bonne journée

    Aimé par 1 personne

  2. Chère Marie-Hélène
    M. Bédard,
    Merci de dénouer ces mots qui demeurent souvent prisonniers de notre gorge parce que souvent on tourne autour du pot et qu’il faut être raisonnable, parce qu’il faut penser à l’autre et que, parait-il, c’est mieux ainsi…
    Merci de mettre des mots sur l’inexprimable, de les transformer en bonheur « souffrant » mais aussi en bonheur d’être là, et la tristesse devoir partir.
    Vous traduisez si bien cette entrée dans un deuil avec toutes ces afflictions qui jalonnent ce parcours, dans cette maladie à combattre…c’est fou, un malaise s’installe à voir que certains mots choquent. Vous seuls pouvez comprendre ce que vous vivez…mais je devine, nous devinions, la forme insoutenable de la souffrance intérieure…Merci de l’exprimer. Cette maladie qui gagne du terrain et qui nous demande des comportements nouveaux et inattendus, ne nous laisse pas le choix de faire face. L’inquiétude suit souvent le même rythme que la maladie et nous entrons vers l’innommable avec tous nos réflexes de survie.
    Merci de traduire « le cri du corps. »
    Merci, pour le langage du CŒUR!
    Grande tendresse,
    Odette Bernatchez XXX
    (Intervenante en soins spirituels)

    Aimé par 1 personne

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