Le vieillissement, une métamorphose

Il faut bien avouer qu’il est difficile de vieillir. Ceux qui disent que l’adolescence constitue une métamorphose qu’il est malaisé de traverser sans déraper une ou deux fois n’ont pas encore connu la vieillesse : des changements hormonaux majeurs (des pertes et des gains) rapprochent les deux sexes du même genre androgyne ; physiquement, nous subissons d’apparentes diminutions qui nous ralentissent ; médicalement, l’attaque de toutes sortes de maladies d’usure…

Métamorphose

Si nous oublions nos préjugés, ce ne sont pas vraiment des pertes, mais des changements. Intellectuellement, la diminution de connections neuronales réduit les détails de façon à mieux découvrir les synthèses : plus la vue perd de son acuité, plus on commence à y voir clair ; les oreilles perdent en sensibilité, les blablas s’estompent, la pauvreté des idées de notre entourage et des média se manifeste, et s’il y a une phrase de sensée quelque part, on l’entend ; l’odorat est moins subtil, c’est vrai, mais ce qui pue nous saute immédiatement au nez… La sexualité aussi change, les jouissances aiguës sont peut-être moins fréquentes, mais pas mal plus étendues, on devient comme deux petits chats sur un coussin : collés ensemble dans la douceur et la tendresse. On pourrait continuer indéfiniment la liste des changements…

Bref, l’adolescence n’était qu’un préambule ; la vie adulte, un préalable ; nous voilà presque prêts à commencer à vivre. Cependant, comme dans toutes les métamorphoses, nous pouvons soit rester en arrière et nous abêtir, soit nous propulser en avant et nous assagir.

D’un autre côté, il y a tant de deuils. Non pas que le corps vieillit, nos cellules se renouvellent ; non pas que notre corps perde en beauté, rien n’est plus beau qu’un vieil arbre tordu montrant ses luttes contre vents et tempêtes. En réalité, nous perdons peut-être uniquement les marqueurs biologiques et sociologiques de la jeunesse pour gagner les marqueurs évidents de l’expérience et de son prix. Et c’est là qu’il y a un deuil à faire.

Il y a sur le visage des vieillards des vérités qui sont difficiles à avaler pour l’énorme mensonge technologique porté à la gloire des temps modernes.

Objectivement, la douceur des jeunes visages indique : débutants portant les signes de l’attraction et de la naïveté nécessaires à la reproduction. Les rides du vieillard signalent plutôt : personne aguerrie et désillusionnée pouvant commencer à séparer l’utile de l’inutile et donc à sortir de la reproduction industrielle pour servir librement le bien commun.

Ce qu’il y a cependant, c’est que le visage du vieillard manifeste un peu trop fortement les quatre vérités d’une société. Après seize ans dans les montagnes, le corps mais encore plus l’âme commencent à manifester la montagne. Ainsi, un vieillard manifeste ce que la société a fait sur lui. Cette vérité n’est pas toujours facile à avaler.

Derrière le refoulement de cette vérité se cache un crédo encore plus difficile à avaler : nous croyons à la mort victorieuse, nous voyons tout, du cosmos jusqu’aux fleurs, comme naissant, se glorifiant, décrépissant et mourant. Un passage entre le néant originel et le néant final. Bref notre regard projette l’absurde sur toute vie qui ne vit que pour décrépir et mourir. Et c’est en vieillissant que nous reflétons comme un miroir cumulatif toute cette absurdité construite.

Alors, nous cachons nos vieux. En effet, si chacun de nous n’a été qu’une machine individuelle à faire marcher une machine collective, sans autre but, vieillir est l’apothéose de l’absurde, et la mort, sa preuve. D’où le souci d’aller se cacher pour vieillir et mourir.

Mais en réalité, pourquoi vivons-nous ?

Peut-être que nous vivons pour vivre enfin.

N’avons-nous pas remarqué en cours de route que dans notre jeunesse, nous vivions peu, à moitié aveugles, à moitié sourds, écrasés sous des rêves et des illusions folles, fonçant tête baissée dans des projets, prenant sur nos épaules d’énormes hypothèques offerts par les exploiteurs de rêves matériels, la conscience engourdie d’orgueil et de certitudes, tellement ignorants que nous étions convaincus d’être savants, et il faudrait regretter cette étape !

Et maintenant que nous commençons à voir, à entendre, à toucher, à sentir alors que soudain, nous nous découvrons aptes à écouter, que nous nous disons : « Voilà enfin que je pourrai être utile », il faudrait gémir : « Ma vie est finie » ! Elle n’est même pas commencée.

J’estime que vient l’heure où nous recevrons une intelligence et une conscience aptes à aborder un arbre d’égal à égal, compétents devant lui. Enfin avoir une intelligence capable de saisir le métabolisme biologique de l’arbre, enfin avoir une conscience artistique apte à s’éblouir devant lui.

Pourquoi, alors que nous ne sommes même pas encore sortis de l’école maternelle d’une courte vie sur terre dans un cerveau aussi déficient, craindre une extension de notre pensée et de notre cœur ?

Éminemment, le cosmos ne peut que produire son égal. C’est ce que nous sommes appelés à devenir.

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4 réflexions sur “Le vieillissement, une métamorphose

  1. Merci, Jean, pour cette « métamorphose » aussi géniale que réelle! Ainsi vécue, la vieillesse est tout bénéfice – ou presque :o) Des deuils, nous devons en faire à peu près toute notre vie. Il serait plus que surprenant que la vieillesse en soit dépourvue. Je suis heureuse que tu en soulignes tous les gains – ils sont nombreux. Quant aux « maux » de la vieillesse (il y en a quelques-uns), quoi de plus naturel! Toute époque connaît ses gains et ses pertes. Le gain, ici, se trouve dans l’acceptation, l’accueil de ce qui est. Ce qui est plus facile à faire… à l’âge de la vieillesse, justement!

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  2. « Ce qu’il y a cependant, c’est que le visage du vieillard manifeste un peu trop fortement les quatre vérités d’une société. Après seize ans dans les montagnes, le corps mais encore plus l’âme commencent à manifester la montagne. Ainsi, un vieillard manifeste ce que la société a fait sur lui. Cette vérité n’est pas toujours facile à avaler. »

    C’est très beau et très vrai… Et pour ceux que la société fait trop souffrir les vérités commencent déjà à s’exprimer dans la force de l’âge…

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  3. DE L’ESTIME DE MOI

    J’estime et chéris chaque instant qui passe comme autant d’étreintes espérées. Je m’éblouis sans cesse de cette expérience sensuelle qu’ est vivre. Je souris de ressentir mes émotions et de réagir telles que se présentent mes réactions. De mon propre chef, j’aime. Je me fais confiance. J’aime l’univers. J’aime toute vie. J’aime les autres. Je m’aime. Donc, je suis? Donc je souris. J’apprécie être digne de prodiguer sourires, attentions et amour.

    Je suis à l’image de quiconque. Toutefois, personne n’est exactement semblable à moi. Mes déambulations en ce monde m’appartiennent seule. Je perçois et comprends de ma propre façon. Mon parcours est unique. Et je suis responsable des sentiers que j’emprunte puisque m’ont été confiées la vie, ainsi que la conscience de vivre. Je rêve mes rêves. J’ai mes souvenirs. Librement, je cherche le beau partout. Les ors des autres déteignent sur mon être. J’adore mon geste, mon verbe, ma voie.

    Le présent _quoi qu’évanescent_ porte bien son appellation: c’est le plus beau des cadeaux. Mon bonheur en tous temps renouvelé: être attentive au présent; me représenter dans la prière constante de remercier. Suivre mon propre sens. Je suis riche de ma pensée, de ma liberté d’esprit.

    Or, soigneusement, je profiterai de mes richesses intérieures et immatérielles jusqu’aux confins, c’est-à-dire jusqu’à l’inéluctable. En souriant. J’aimerai ma mort comme j’aime ma vie. Lui sourire! Je m’estime, oui, je m’estime à cette mesure. Le moment venu, je cueillerai avec reconnaissance le don de la fin. Comme le fruit mûr, je m’en remettrai alors à la Providence.

    Le comble de la sagesse, je pense, est ultimement de lâcher prise. Accepter naturellement cette transition au même titre que nous semblent banales les phases d’éveil et de sommeil. La mort n’est pas un drame. Elle fait partie de la vie. Surtout si sa réalisation me permettais de dire merci jusqu’au bout. Car il arrive aussi que ce moment nous devance drastiquement sans que l’on puisse le prévoir, voire le créer. Quelle serait l’ultime libre arbitre? Choisir comment, presque quand, mettre ma 《switche à off》. Chemin de foi vers un autre perpétuel commencement.

    Bien des morts magnifiques se profilent pour moi! Je me réserve une ouverture festive lors de cet instant unique qui m’est cher. Merci mon frère de m’avoir partagé tôt ton relativisme senti face à cette réalité encore taboue. Merci mes morts! Vous vivez en moi puis m’avez laissé entrevoir un départ agréable! Je sourirai!
    Je sourirai!

    Ne serait-il pas inusité de me préparer une sortie dans l’eau? Pas noyée! Je veux dire comme une naissance dans l’eau. Je considère même follement, vous me reconnaîtrez, d’avoir en bouche une nourriture délectable! (Non, la gourmandise n’est point un péché). J’ose imaginer pour ma dernière inspiration, de humer l’odeur de mes enfants… Pourquoi ne l’imaginerais-je pas? Je suis si choyée! Ou partir en méditant sur les bleus et les orangé des flammes d’un feu de joie? En temps et lieu, autant que faire se peut, je veux m’investir positivement dans cette expérience de disparition. Je veux me penser en mutation. L’étrange et l’inconnu m’ont toujours attirée. Ce sera ma grande et féconde révolution.

    Pourquoi portons-nous chacun un nom, le nôtre, si je ne peux décider pour moi-même de me délecter de ma finitude?

    Je suis Sophie, de Sophos, en grec, qui veut dire sagesse. Je me nomme Blouin, qui signifie 《bleu》. Et puisque être sage, c’est aussi se connaître suffisamment pour amener l’autre à se connaître, je vous enjoins vaillamment d’essayer d’entrevoir quelle serait pour vous la mort idéale? Voyez-la en harmonie avec votre vécu. Avec humilité, par amour et loyauté envers le principe de la création, je vous suggère de recréer dès maintenant votre vision apprise de la mort. Traversez fenêtres et miroirs afin de vous réapproprier votre fin en beauté.

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