La roue des valeurs

Durant le rude hiver, nous avons vu bien mes morts. Les feuilles sont tombées, il y a eu un grand hécatombe du côté des insectes, bien des animaux sont morts de faim et de froid, lorsque la neige tombait, tout un univers de bactéries s’effondrait avec elle, et maintenant tous ces morts dans la neige fondante se transforment en gadoue. Ici, au Bas-Saint-Laurent, la grande décomposition est commencée, la tombée des morts, la chute des premiers jours du printemps. C’est le côté descendant de la grande roue de la vie.

Par cette descente, l’autre côté de cette même grande roue remonte. L’énorme poids des choses tombantes soulève les grandes forces du renouvellement printanier.

La mort : principale cause de la vie.

Roue à aubes

Les insectes survivants forniquent jusqu’à épuisement, leurs œufs éclatent et forment des nuées de minuscules travailleurs, piqueurs et nourrisseurs, les oiseaux revenant du sud et les oiseaux survivant de l’hiver se délectent et pullulent… La terre avale tout et se met en air de mutation, se couvre d’herbe, les arbres s’étirent et se feuillent à nouveau, les couleurs explosent, toute vie remonte vigoureusement.

Nous constatons que le printemps est la saison par excellence du vieillissement, mais que le vieillissement n’est qu’un côté de la roue, le côté le plus actif, le plus puissant : la pesanteur qui fait remonter la légèreté. La partie de moi qui vieillit hisse la partie de moi toujours jeune. L’enfant spirituel que je deviens croit naître de lui-même, mais c’est moi qui le remonte en tombant.

Il faudrait savoir pourquoi on fait la mise en marché de notre chute, et à très bon prix, alors qu’on laisse se gaspiller toute cette jeunesse qui remonte de nos âmes en vieillissant. C’est pourtant ma grand-mère Bédard, pliée dans son jardin, et se dépliant si difficilement qui m’a donné l’élan d’inspiration supplémentaire sans lequel je ne me serais pas relevé de certains de mes durs moments.

Alors pourquoi chasse-t-on les vieux dans le corridor de la mort, alors qu’ils ont tant d’années à donner et que même leurs derniers moments fécondent la vie ? Et nous les « vieux », pourquoi obéissons nous si facilement à la consigne de l’exclusion ? Pourquoi avalons-nous toutes ces pilules d’endormissement et de lente euthanasie ?

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La santé : pas tous les jours facile

S’adapter au vieillissement, c’est ralentir. Du point de vue métabolique, nous devons manger moins et mieux. Le métabolisme consiste à respirer pour brûler des aliments afin d’en tirer de l’énergie et des matériaux de remplacement tout en se débarrassant des résidus. On peut le comparer à une roue à aube. Ralentir veut dire : tourner sans effort pour de meilleurs résultats.

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Moins de sucre, moins de graisse, moins de grosses protéines (viandes, poissons, légumineuses) et plus d’aliments très faciles à métaboliser. Diminuer le sel et augmenter le potassium parce que les petites machines métaboliques que sont les mitochondries doivent échanger plusieurs atomes de potassium pour un atome de sodium.

La cure que j’ai entreprise consiste à éliminer complètement l’alcool, les sucres (qui ne sont dans un légume ou un fruit), les protéines animales (poissons et œufs compris), les légumineuses, les noix, les graines, les gras (sauf un peu d’huile de lin et jamais chauffé). On se nourrit principalement de jus de légumes et de jus de fruits frais (10 à 13 verres de jus par jour) consommés dans les vingt minutes après leur extraction. On ajoute des sels de potassium. On prend trois repas légers (avoine, riz entier, légumes). On brûle le tout par un exercice proportionné. Il faut aussi prendre une importante quantité d’enzymes spécifiques et quelques suppléments naturels selon nos besoins. Le processus d’élimination est aussi favorisé de toutes sortes de façon y compris par des lavements. Tout cela doit être sujet à un suivi minutieux, avec analyse du sang et de l’urine, pour s’assurer justement que le métabolisme roule parfaitement bien sans laisser de résidu et que tous les indicateurs de santé progressent.

Je ne sais pas si cela va me faire courir plus vite que le cancer, mais je suis remonté de mon opération à une vitesse étonnante et je me suis rapidement senti en forme. Cependant, c’est la vie austère : pas de restaurant, pas s’éloigner de l’extracteur à jus, supporter une certaine sensation de faim, respirer profondément, méditer, s’activer selon le juste dosage, ritualiser sa vie… Un moine bouddhiste serait jaloux.

C’est cela que j’aime, parce qu’il me reste trois grands plaisirs : le premier, écrire ; le deuxième, écouter les listes musicales de mon amie Hélène ; le troisième ne vous regarde pas. Et j’y ajoute une grande, une très grande joie : construire une très belle catapulte afin de me blottir en temps et lieu dans son lanceur, de couper la corde de retenu et d’être projeté par-dessus le mur de la peur.

Ce n’est pas que je sois pressé, mais si ma catapulte est prête avant le temps, je pourrai cultiver mon jardin en toute tranquillité. Vous comprenez, j’ai besoin de me préparer : la mort demande une santé de fer pour bien la réussir.

Autour de vingt-six ans, après m’être sorti d’une crise intellectuelle et spirituelle très importante, j’avais déjà entrepris de mourir en pleine santé intérieure, d’en faire même un acte suprême de donation. Durant des années, je ne m’endormais pas avant de me sentir prêt pour la grande propulsion. Ensuite le bonheur de vivre m’a un peu usurpé cette joie. Aussi ma catapulte dispose déjà d’une base relativement solide.

Vieillir à deux

Je ne sais pas si on peut faire une cure Gerson et Schwartz (en réalité deux cures complémentaires) sans une complice dévouée. Je ne pourrais pas.

À l’hôpital, lorsque je me suis réveillé plongé dans les douleurs de l’opération qui revenaient sur moi comme une cavalerie, je me suis sérieusement demandé pourquoi continuer à vivre, aussi bien s’arrêter ici même, alors que c’est si facile puisqu’une overdose d’analgésique opératoire m’a donné l’arme ultime : il suffisait de m’endormir pour que je cesse de respirer… Et j’avais tellement sommeil.

Vieillir à deux

 

Il y avait cet essai que je n’avais pas terminé, et ce roman dont je n’avais qu’esquissé un brouillon. Mais aujourd’hui, je me suis posé à nouveau la question car mon essai est terminé (sauf la révision linguistique) et mon roman pourrait se tenir debout d’ici un an et demi, du moins suffisamment pour qu’un ami en fasse la révision et le parachève. Alors, pourquoi une cure si difficile, j’aurai le temps de finir avant que le cancer m’emporte !

L’ultime réponse, c’est mon amour insurmontable pour mon épouse Marie-Hélène. Égoïstement, je ne veux pas la quitter, altruistement, je ne peux pas la quitter. Notre ferme Sageterre exige encore beaucoup trop pour la laisser seule avec tout ce poids. Je me sentirais lâche de l’abandonner à ce moment-ci. Il me faut tenir encore une dizaine d’années, le temps que « l’enfant » Sageterre devienne autonome. Donc, je vis…

Et voilà que j’ai l’impression d’imposer à Marie le poids de ma vie difficile. Surtout qu’il me faut de l’aide, il y a trop à faire, pour la soupe Hippocrate, les jus frais, les nombreuses commissions, et les téléphones, et les démarches pour ceci et cela. Pourtant, j’ai l’impression qu’elle a besoin de moi !

Vieillir constitue un immense défi. Vieillir seul, je n’ose même pas y penser. Vieillir à deux est aussi un très grand défi, surtout lorsqu’un des deux se retrouve sous une épée de Damoclès pour une longue période, comme s’il voulait quitter le bateau avant d’arriver au port.

Lorsqu’on est aimé, mourir avant l’autre, c’est enfoncer un poignard dans le cœur de la personne qui nous aime. Lorsqu’on aime, c’est s’enfoncer le poignard dans sa propre poitrine. Mourir apparaît comme un manque de loyauté, une cassure de contrat. On a l’impression d’avoir besoin de la permission de l’autre. Ce n’est plus un choix individuel, mais un choix de couple. C’est pourquoi, dès le début, nous avons décidé ensemble de ne rien nous cacher de nos états de santé.

Vieillir à deux, c’est perdre des capacités devant l’autre et ne pas pouvoir les cacher. Nous sommes comme deux vieux chevaux attelés à une tâche commune, ce que l’un n’est plus capable de faire, l’autre est bien obligé de le prendre.

Vieillir, c’est aussi perdre ce qu’aimait l’autre : notre apparence, nos puissances, nos talents, nos capacités, notre mémoire…. À cet égard, nous sommes comme deux bonhommes de neige l’un devant l’autre, et voilà que la chaleur du printemps nous ramollit dangereusement…

La clé est peut-être là, c’est peut-être le printemps et non pas l’automne, oui, le printemps car on a des chaleurs, des sautes d’humeur, des pics de bonheur qui tombent à pic poil au moment le moins inattendu… Le printemps surtout parce qu’enfin on va savoir ce que cachaient le bonhomme et la bonne femme de neige. On n’est pas certain d’aimer fondre devant l’autre. Que restera-t-il lorsque le soleil l’aura emporté sur toutes nos formes et nos facultés ? C’est peut-être là qu’il est utile d’avoir appris à aimer la vérité, cette vérité qui ne laisse que la valeur nue de notre être nu.

Si j’observe avec attention, l’âge ne m’a enlevé que des illusions, rien d’autre, mais beaucoup d’illusions. Et sous l’illusion, il reste le vrai.

À multiples occasions, j’ai heureusement fait l’expérience qu’il reste quelque chose lorsque tout ce qui peut s’en aller s’en va. Mais je n’ai pas fait l’expérience complète du vieillissement, c’est la première fois que je suis vieux pour les autres et pour moi-même.

Ces derniers temps s’est formée dans mon esprit l’idée que la valeur n’est pas une idée, ni un idéal, ni même ce que l’on veut de toute notre âme, cela n’est que la prémisse de la valeur. La valeur, c’est le pouvoir créateur devenue œuvre. J’ai dit que la plante était une valeur, parce qu’elle était possible et que maintenant, elle est là. J’ajoute aujourd’hui que la valeur est ce qui reste lorsque tout ce qui a produit la valeur s’en va comme la neige au soleil. La valeur est donc la plante qui livre la graine.

Vieillir en couple d’amoureux, c’est se laisser dénuder et produire enfin notre graine. Dit autrement, on n’a jamais fait l’amour tant et aussi longtemps que le printemps ne nous a pas tout enlevé pour dégager nos vrais organes de création. Seuls les vieux couples au dernier stade de leur dernier souffle connaissent l’extrémité des plaisirs de l’amour.

S’occuper de la santé de notre mort

Celui qui a reçu le diagnostic de cancer métastasique se retrouve, bien malgré lui, avec deux scénarios : le scénario court (à pareille date l’an prochain, je serai en phase terminale ou déjà parti), le scénario long (miracle, j’ai droit à une autre vie). Évidemment, dans la réalité, tout le monde est toujours devant un scénario court et un scénario long, mais lorsqu’un oncologue sérieux et entouré d’une technologie impressionnante affirme que, dans des cas comme le tien, 75% des gens meurent avant cinq ans et 25% survivent, malgré toi, ton cerveau débute un processus d’adaptation au pire en espérant le meilleur. Le cerveau se trouve devant un jeu de roulette russe où le barillet de l’arme dispose de quatre emplacements dont trois sont chargés d’une balle. Il avale sa salive !

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C’est en arrière fond, mais c’est là. Par exemple, en revêtant mon manteau vieux de quinze ans, je me suis surpris à entendre ce dialogue intérieur : « Bon ! va falloir en acheter un. » Et l’autre de répondre : « Ça ne vaut pas la peine, il peut encore durer deux hivers ! »

Je pourrais bien faire taire le fauteur de troubles, en me culpabilisant : « Arrête de penser comme ça, ce n’est pas bon pour ta santé ! » Mais refouler ses peurs est encore pire. Ensuite, l’adaptation, même à la mort, est un processus qui demande du temps et de la préparation. Troisièmement, lorsqu’on est confortable avec le supposément pire, on est un peu plus prêt à supporter le supposément meilleur. Quatrièmement, lorsqu’on est prêt pour une échéance courte, c’est cela d’acquis, car de toute façon, on va tous y passer. Donc, je pense à la mort pour mieux vivre, même si, à tous les jours, je travaille à ma santé. En réalité, je ne pense pas à la mort, car pour penser à quelque chose il faut quelque chose, or le mort n’est encore pour moi qu’une idée. Je ne pense donc pas à la mort, mais je me prépare à l’inconnu. Mais en réalité, j’ai toujours vécu dans l’inconnu, je n’ai connu que l’inconnu, qui connaît l’arbre en face de sa fenêtre ! Or j’ai aimé l’inconnu que j’ai connu, aussi je m’apprête à aimer l’inconnu que je ne connais pas encore.

La santé est une valeur, son plus grand fruit est sans doute un heureux envol. Mais comment se préparer à un tel envol ? Comment le poussin dans l’œuf se prépare-t-il à briser son œuf ? En développant toutes ses forces autonomes. Et pourtant, il développe toutes ses forces autonomes en utilisant les substances de l’œuf. Se « pré-parer » ne consiste surtout pas à tenter de sauter les étapes. Il s’agit simplement de « se parer pour », comme dans l’expression « se parer pour un mariage », et encore plus sûrement de se « parer à » comme dans l’expression « se parer à l’abordage », et encore plus précisément, il s’agit de « se parer sur son cheval » comme un cavalier immédiatement avant un saut, se place en bonne position. En langage de cavalerie, « se parer » consiste à prendre appui sur les hanches du cheval pour sauter sans déstabiliser sa monture.

Mon psychisme se prépare naturellement au dernier saut, le plus haut, et peut-être celui qui exige la meilleure technique de transfert de poids. Curieusement, il ne faut pas s’avancer sur le cheval, il ne faut surtout pas se mettre à flotter sur notre monture, tout le contraire, il faut se caler solidement sur la structure la plus puissante du cheval : ses hanches directement connectées sur ses puissantes jambes arrière qui donneront l’impulsion finale. C’est cela que je veux dire par s’appuyer sur la santé pour bondir et abandonner son dernier souffle. Entrer dans son corps pour mieux en sortir. Je crois même qu’il ne faut pas tant abandonner son dernier souffle que le donner.

Alors évidemment, le poussin enfermé dans son œuf ne peut qu’utiliser la substance de l’œuf pour trouver la puissance d’en sortir, mais il dispose d’une autre sorte d’énergie. Tout le long de sa vie dans l’œuf, il a été couvé, il a senti la chaleur de sa maman poule (surtout lorsqu’elle revenait après s’être éloignée). Cette présence mystérieuse, même s’il ne la connaît pas, même s’il ne l’a jamais rencontrée, il l’a sentie. Il s’est psychiquement préparé à sortir en se nourrissant de ce sentiment de présence. On dit qu’un fœtus se prépare au plus grand acte de confiance qu’il devra faire un jour, se blottir contre un sein moelleux, et téter la substantifique liqueur de sa maman. Pour cela, il s’est préparé en écoutant les fredonnements (pas forcément harmonieux) de celle qui le portait.

Si je suis attentif à ce qui se passe, je sens mon psychisme accomplir cette préparation, et je décide de ne pas rire de lui, mais de le laisser à son travail.

Combattre le mal

Depuis l’antiquité, les cultures du Moyen-Orient et de l’Occident se sont concentrées sur « chasser le mal » pour obtenir le « bien », jeter les lanceurs d’alerte pour retrouver la paix. Qu’est-ce que la pureté ? L’absence d’éléments étrangers. Qu’est-ce que la foi ? L’absence de doute. Qu’est-ce que la science ? L’absence de foi. Qu’est-ce que la sainteté ? L’absence de péché. Qu’est-ce que la laïcité ? L’absence de religion. Qu’est-ce que la jeunesse ? L’absence de vieillesse…

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De même, la santé serait l’absence de maladie. Au Moyen Âge, on faisait des cataplasmes d’arsenic sur les tumeurs cancéreuses palpables. Empoisonner pour guérir.  Pour ralentir le vieillissement, on pense aujourd’hui empoisonner les cellules sénescentes (vieilles cellules). Beaucoup de nos médicaments sont là pour éradiquer le mal. On les considère comme des armes dans une lutte à mort contre la maladie.

Est-ce la bonne stratégie ou une habitude culturelle qui nous mène tout droit à la catastrophe ?

Et si la santé était une valeur !

Qu’est-ce qu’une valeur ? C’est quelque chose qui s’ajoute, une force créatrice qui avance en utilisant des milliers de contraintes pour faire son chemin. La valeur est de l’être ajouté. Il y a un petit grouillement d’être, une valeur arrive et travaille, et il y a maintenant une organisation de l’être. Il y a une toile vierge qui traîne dans l’atelier, un peintre arrive, il y a maintenant une peinture exposée à la galerie d’art. Il y a un sans-abri rejeté, une personne s’approche, le sans-abri se lève d’espoir. Ce sont des valeurs, des actes créateurs qui font que là où il n’y avait rien, il y a maintenant réellement quelque chose de plus qui s’est embarqué dans l’évolution.

Il ne suffit pas d’enlever toutes les mauvaises herbes pour faire un jardin. Un jardin est potentiel dans la nature, ensuite il faut participer à ce potentiel en aidant à la sélection des graines sans réduire la diversité, en diminuant les prédateurs par l’équilibre entre les insectes… Un jardin est une entreprise de collaboration, une co-création, une œuvre de participation. C’est donc une valeur. Pour arriver au développement de cette valeur, on doit utiliser chaque maladie, chaque déséquilibre, comme un moment d’apprentissage en vue de faire évoluer la totalité de l’écosystème.

Je pense personnellement que la santé est une valeur. Il se pourrait que le fruit principal de la valeur « santé » soit le développement d’une âme de plus en plus capable de voler au-dessus du nid. La plus belle mort possible serait donc l’envol produit par la santé poussée à ses limites. La mort serait donc un acte de santé lorsqu’elle serait la vie poussée à ses limites et qui, dans un bond, dépasse ses limites. Il s’agit alors d’un accouchement, d’un lancement, d’un élargissement, d’une fruition. C’est pourquoi l’aboutissement ultime de la pleine santé serait la libération de l’âme, la « mort » saine serait une des valeurs les plus importantes d’une société saine.