Affronter le cancer en plein santé… intérieure: Le mystère de la condition humaine

J’étais sur le traversier de Lévis à Québec, et soudain, en bougeant mes doigts dans le froid, j’ai réalisé que je n’avais aucune idée de comment ça fonctionne. Ça fait soixante-et-neuf ans que je suis dans ce corps, et je ne sais pas comment ça marche. Je me coupe le doigt, je vois du sang, les lèvres de la coupure, des drôles d’aspérités dans la chair, je n’y connais rien, la coupure va se recoller, et je ne sais même pas comment ça marche. Tout à coup, je me perçois dans un corps étranger qui, en principe, serait moi… Je ne sais pas si cela vous est déjà arrivé, mais c’est assez inconfortable.

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Fusain de Pierre Lussier

La condition humaine est vraiment très étrange, nous naissons dans un corps, nous vivons dedans, nous sommes tellement un avec lui que nous sommes toujours pris entre deux manières de le percevoir :

  • soit le prendre pour notre « tout » matériel complètement déterminé comme on suppose que le sont toutes les choses matérielles ;
  • soit pour notre ancrage dans les merveilles du monde autour de notre noyau identitaire qui peut, lui, atteindre une autonomie suffisante pour prendre son envol (une âme).

Notre corps, nous ne savons même pas si nous en sommes le prisonnier absolu, ou si nous pouvons faire quelque chose pour prendre notre liberté avec lui ou, peut-être, sans lui. Le seul moyen de le savoir, ce n’est pas de tergiverser sur notre liberté, c’est de l’exercer.

Notre identité est ainsi faite, nous ne sommes pas une chose. Si tel était le cas, il faudrait d’abord se connaître et ensuite nous pourrions voir ce qu’on peut faire avec cette chose. Dans le cas « humain », nous sommes condamnés à faire le contraire, à passer à l’action pour connaître les dimensions de notre liberté, les utiliser, et ainsi faire l’être en le devenant.

Donc, notre ignorance de nous-mêmes n’est pas une erreur du fabriquant qui ne nous a pas laissé un bon manuel d’utilisation, notre ignorance est la première chose qui nous met sur la piste de l’action créatrice. Agir avant de savoir est notre condition, plonger avant de connaître le résultat est notre situation, et en même temps, c’est la définition précise d’un acte de foi.

Mon corps, non seulement m’est étranger du point de vue de la connaissance, bien plus que cela, il suffit d’étudier un peu de biologie pour réaliser que je ne dispose pas d’une intelligence suffisante pour en comprendre tous les « mécanismes » qui sont d’ailleurs si complexes qu’on ne peut pas les appeler mécanismes sans avoir déjà gravement travesti leur complexité qui fonctionne comme une unité. Si j’étudiais toute ma vie l’anatomie et la physiologie, la chimie moléculaire et cellulaire, le fonctionnement des cellules, des bactéries et des virus, le système digestif, et tous les autres systèmes, on me dirait savant, mais je serais encore très loin de comprendre comment un spaghetti sauce tomate peut se transformer en neurones ou en battements de cœur. La vie réussit l’exploit de me tenir en vie et je ne sais pas comment.

Mon ordinateur portable non plus, je ne sais pas comment il fonctionne, mais je sais qu’il y a des personnes qui le savent puisque ce sont des personnes qui l’ont construit. Dans mon cas, lorsque mon corps se détraque, je vais voir un médecin, un chirurgien, un oncologue, un expert et je les vois tâtonner. Pour seul exemple, l’oncologue spécialisé d’un hôpital universitaire ne peut pas répondre à cette simple question : comment mon cancer est-il arrivé ? C’est une question importante, car il veut tout détruire mes cellules cancéreuses pour me mettre dans l’état où justement j’étais avant d’avoir le cancer, et pourtant, avant d’avoir le cancer, je n’avais pas le cancer, mais je l’ai eu quand même. Alors comment ? Car justement je voudrais éviter que cela se reproduise. Mais il ne sait pas. C’est pourtant la raison pour laquelle la chimio qu’il me propose diminue à peine mes risques de rechute.

C’est normal qu’il ne sache pas, ce n’est pas nous qui avons fait cette « machine » qui n’est pas une machine. Mais je suis quand même dans ce corps que personne ne connaît vraiment parce qu’il a été fait par je ne sais qui ou quoi de bien plus intelligent que nous.

Nous sommes à l’ère où l’on n’aime pas les réponses magiques comme « Dieu ». Je veux bien. Donc, nous utilisons des mots comme nature, vie, évolution, milliards d’années d’évolution… Pour ma part, je ne vois pas comment les mots « milliards d’années d’évolution » sont moins magiques que le mot « Dieu » qui veut dire : la source nommable. Tout le monde est d’accord pour dire que l’évolution est maître de tout, mais personne n’est capable de dire ce qu’est cette évolution, comment elle fonctionne, comment elle arrive à tant de complexité, etc. Bref, c’est un mot magique et même un mot-mystère comme plusieurs autres. Car comment quelque chose qui n’aurait absolument aucune intelligence pourrait-il progresser en intelligence en réalisant un cosmos comme celui dans lequel nous sommes plongés ?  N’est-ce pas au moins aussi mystérieux que l’idée d’une source créatrice en évolution dans sa création, comme par exemple Jean-Sébastien Bach ?

La science post-classique (après Einstein) nous a appris que tout ce qui se passe dans le monde qui nous entoure n’est pas arbitraire, ni chaotique, ni totalement imprévisible, ni totalement incompréhensible, à preuve, la science avance en connaissances. Pourquoi arrive-t-elle à avancer sans arriver à des certitudes complètes et suffisantes ? Peut-être parce que tout suit des lois très précises, des mathématiques qui sont encore au-dessus de nos capacités, une cohérence indéfectible. Bref, le spaghetti que je digère et qui me révèle toute mon ignorance, je sais au moins qu’il répond à une cohérence qui fait que ça marche. Et de plus, je peux accéder par mathématiques et par sciences au b-a-ba d’une compréhension approximative. Je ne sais pas vraiment comment ça marche, mais ça marche, et je peux en apprendre tous les jours sur son fonctionnement.

En étudiant, j’ai même appris que le cosmos est un époustouflant mystère d’une durabilité à n’en plus finir vu que même les galaxies, lorsqu’elles meurent, donnent naissance, même les effrayants trous noirs qui avalent les galaxies de l’intérieur, engendrent des énergies et des informations à une échelle totalement démesurée, et que l’énergie noire (anti-gravitationnelle) joue de l’accordéon avec la gravité.

Disons que cette intelligence cohérente qui va bien au-delà de la nôtre s’appelle « nature évolutive », mon corps est plongé en elle et suit ses lois. Je vis et je meurs par ses lois. Alors pourquoi ai-je dit précédemment (blogue précédent) : « …si Dieu le veut » ? Est-ce simplement pour passer d’un mot-mystère à un autre ?

Non ! parce que je suis plongé tout entier dans la « nature évolutive », cependant, lorsque je vois un arbre, une montagne, un paysage, je me retrouve certes dans un grand inconnu en partie connaissable, mais je goûte l’œuvre. Je ne sais pas comment une grande œuvre musicale opère sur mon corps, mais elle met mon âme dans un état particulier. Cet état, je le retrouve aussi devant des épinettes qui se dressent dans la neige devant ma fenêtre.

Bref mon corps et toute la « nature » sont, non seulement des œuvres d’intelligence, mais aussi des œuvres d’art. Et pour moi, cela veut dire que l’intelligence de la nature est infiltrée d’un Artiste qui peut me rejoindre au cœur. Et c’est à lui que je dis : « Si Dieu le veut ». Lui, il est sensible.

La nature elle, que je pleure, ou que je crie, que je m’arrache les cheveux ou me résigne, elle suivra ses lois, et c’est très bien ainsi. Alors, je ne lui parle pas parce qu’elle ne me parle pas. Elle fait son travail, mais elle est infiltrée d’une intelligence artistique qui me rejoint. Elle est infiltrée d’une intelligence qui aime une beauté qui me rejoint, une intelligence certes démesurée par rapport à la mienne, mais parente avec moi du point de vue artistique, dans le cœur à cœur. Et si je suis entre les mains de la nature comme quelqu’un qui n’y peut rien, je suis entre les mains de l’Artiste comme quelqu’un qui résonne à sa beauté.

L’Artiste est mon familier, nous appartenons à la même famille, car nous résonnons à la même musique, aux mêmes couleurs, aux mêmes formes mouvantes et évoluantes.

Par mon corps, je participe de la nature évoluante et je suis ses lois, mais par mon noyau sensible à la beauté (âme), je participe à sa créativité artistique. Par l’un, je subis et j’ignore ; par l’autre, je résonne, j’agis, j’apprends, je crée, je participe librement à sa créativité.

Dans la sensibilité de mon noyau intérieur, je lui dis : « Comme je ne sais pas trop qui je suis, où je suis et où je vais, guide-moi. » Je le dis sachant qu’il ne m’enlèvera jamais un seul millimètre de liberté et qu’il ne me sortira pas de mon immersion dans la « nature évoluante », il n’agira jamais comme un maître tient en laisse un âne, mais comme une lumière qui éclaire mon chemin.

Et c’est cela que je veux, qu’il m’éclaire et me soutienne, mais me laisse devenir tout ce que je peux être. Ce qu’il veut est ce que je veux au plus profond de moi : mon envol. Alors, que ma volonté soit ta volonté et je suis déjà en vol.

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9 réflexions sur “Affronter le cancer en plein santé… intérieure: Le mystère de la condition humaine

  1. Jean tu écris : Je suis dans les mains de l Artiste comme quelqu un qui raisonne à sa beauté…. l’artiste est mon familier car nous raisonnons à la même musique, aux même couleurs, aux formes mouvantes et evolutives. Pour avoir vécu un temps à vos côtés au bord de la mer, regardant les épinettes et prenant ensemble la terre à pleines mains nous extasiant de la couleur des fleurs nous delectant de la fraîcheur de la rosée et accueillant dans la Joie les visiteurs avec Marie Hélène et toi, j’ai encore mieux compris que nous sommes des familiers… Oui nous sommes je crois reliés au même artiste. Comme toi., j aime lui dire guides moi eclaire moi et avec toi j ai envie de lui dire,  » Guides nous éclaire e nous en nous aidant à devenir sur cette terre ceux que nous pouvons être » . MERCI Jean pour tes mots si vrais et si réfléchis et si doux dans cet envol. De tout cœur à tes côtés Michele

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  2. Humble écho à ce texte profond et à ses battements d’ailes : il me fait renouer, rejouer les sillons de l’existence. L’existence avant l’essence, disent quelques voix. Une foi encore. Et je cogne à la porte de feu Jean-François Malherbe qui fut mon professeur pour faire tinter à nouveau ce qu’il disait de l’ouverture à la surprenance « dans le devenir soi ensemble ». Vous ajoutez ici une adresse lumineuse dans le cosmos. Grand merci.

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  3. Merci Jean pour ce dernier blogue et tous les précédents. Mon épouse et moi qui, à 15 jours de distance, avons reçu des diagnotiques de cancers avancés, appréciions grandement le fruit de tes réflexions, ton attitude quant au mystère et à la beauté de la vie, quant à ta relation avec l’Artiste.

    Tes écrits enrichissent mon abandon confiant..que ta volonté soit faite et ma prière…donne moi aujourd’hui le pain nécessaire pour supporter, vivre pleine ce que tu me donneras à vivrées ainsi me rapprocher de Luii

    Michel Paradis

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  4. Pierre Teilhard de Chardin a dit que nous ne sommes pas des êtres physiques vivant une expérience spirituelle mais plutôt des êtres spirituels vivant une expérience physique. S’il a raison, ça change tout.
    Toute maladie arrive pour donner l’occasion à notre vie de nous dire : « que feras-tu de cette expérience ?  » Que réussiras-tu à comprendre pour que ta conscience s’élève davantage ? Notre corps suit implacablement les mêmes cycles de la nature que sont la naissance, la croissance, le déclin et la mort. Il n’y a rien à craindre, tout se fait naturellement.
    Notre défi le plus grand consiste à vivre spirituellement dans un monde matériel, dans une foi inébranlable qui éteigne la peur à chaque occasion.
    Je vous souhaite cette foi inébranlable.

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  5. Vous écrivez: .. »mon corps et toute la « nature » sont, non seulement des œuvres d’intelligence, mais aussi des œuvres d’art. « . Sachez Jean Bédard que vos propos dans cet article sont en soi, une oeuvre d’art. Écrit à conserver très précieusement en ce qui me concerne. Mille et mille mercis pour ce bloque.

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  6. Merci à vous pour cette métaphore de l’Artiste que je reconnais chaque jour devant le grand fleuve.La connaissance du Tout Autre est un processus de Re-connaissance de cet émerveillement de l’enfant devant la beauté, la joie de vivre, plus que dans les traités savants de philosophie. Donc accéder à une vérité en se délestant plutôt qu’en emmagasinant des connaissances; c’est là ce que la grande vulnérabilité nous amène en nous tenant par la main.C’est pour cela que que dans les maisons de soins palliatifs les enseignants sont ceux qui sont couchés dans les lits ; ils sont dans l’Expérience, on ne peut qu’écouter en silence. Les Grecs avaient ce mot pour vérité: Alètheia ou absence d’oubli littéralement, donc retrouver en soi une vérité déjà présente mais engluée par des années de connaissances, rationalités et conditionnements de toutes sortes. Je vous souhaite une belle relation avec l’Artiste.

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