Affronter le cancer en pleine santé… intérieure: Le choix de ne pas se soumettre

Tous nos choix sont à la fois un « non » à quelque chose et un « oui » à autre chose. Aujourd’hui, je vais parler du « non ». La semaine prochaine du « oui ». Mais je vais surtout parler de la signification du choix.

2019-01-22 07.55.07

J’ai rencontré une oncologue du Centre hospitalier de ma région. Quelques heures après la rencontre, pour supporter le choc, je me suis imaginé que mon grand-père, Patrick Bédard, s’était présenté à ma place. J’imaginais ses réparties à travers ce que l’oncologue m’avait réellement dit.

L’onco  — Bonjour monsieur Patrick Bédard. Date de naissance ?

Il hésita un instant, commença à raconter les circonstances. La dame s’impatienta. Il lança la date.

L’onco — Vous voulez sans doute connaître votre pronostic ? (Elle enchaîne immédiatement, elle est visiblement pressée) Sans chimio, vous avez 5% de chance de survie sur 5 ans, avec une chimio, 25%…

Patrick — Pardon madame, mais comment faites-vous pour savoir que je ne mourrai pas, demain, d’un accident, et si je survis, c’est peut-être pour mon malheur, qui sait ! Je pourrais brûler vif dans ma maison en feu la cinquième année. Et si le bon Dieu m’appelle parce qu’il a un urgent besoin de moi et que je lui refuse… Est-ce vraiment honnête ce que vous faites ?

L’onco – Ben ! voyons, monsieur Patrick, ce n’est pas de cela que je parle. Je voulais juste dire que sur un groupe de 100 personnes qui ont eu un diagnostic semblable au vôtre, 95% sont morts avant 5 ans.

Patrick – En quoi cela me concerne ?

L’onco – C’est évident. Avec la chimiothérapie vous multipliez par cinq vos chances de vivre plus longtemps. Vous avez de belles années devant vous.

Patrick – Bon ! vous m’excuserez madame, mais je crois que vous ne savez pas ce que vous dites.

Et il serait sorti sereinement du bureau en se disant : « Ils sont fous ces onco ».

Mon grand-père n’appartenait pas à une génération qui s’imagine plongée dans un roman à choix multiples et qui, à cause de cela, peut facilement tomber dans le piège des statistiques passées appliquées au futur individuel. Il n’aurait jamais accepté qu’on lui refile un simulacre de choix de vie ou de mort, qui dans son esprit, appartient à Dieu. Il n’aurait pas accepté ce poids, cette responsabilité qui va bien au-delà de nos faibles connaissances et de nos faibles pouvoirs. Mon grand-père a été draveur, vivre sur la corde raide c’était son quotidien, il ne portait pas chacun de ses choix comme s’il avait le pouvoir de vie ou de mort sur lui-même.

Mais je ne suis pas mon grand-père, et j’avoue que j’ai été très déstabilisé par la docteure si sûre d’elle dans son bureau glacé. Plus certaine que l’oracle de Delphes, elle m’annonçait ma mort prochaine à moins que je prenne sa potion magique qui me mènerait dans un labyrinthe où j’aurais une chance sur quatre d’en sortir vivant. Et elle a parlé sans rire, sans hésiter, sans même offrir ses sincères condoléances. Mon épouse était là. C’était la première fois que je lui demandais de m’accompagner dans une rencontre du genre. Je l’ai regretté. Sans tout l’appareil institutionnel, jamais une femme normalement sensée n’aurait pu agir avec si peu d’humanité, mais elle ne se rendait compte de rien, trop habitué a manipuler un langage que son entourage trouve tout à fait normal.

J’avais ma liste de questions chiffonnée dans ma main. Elle m’a parlé des effets secondaires incommodants de la chimio… Je n’ai pas posé de question. Nous sommes sortis, vous pouvez imaginer dans quel état ! J’appartiens à l’espèce humaine, et même une vache qu’on pousse dans le corridor de l’abattoir stresse, et sans médicament, certaines meurent avant d’être tuées…

Après avoir marché jusqu’à l’auto, j’ai demandé à mon épouse :

— Est-ce moral ? A-t-on le droit de faire cela ?

Elle est restée silencieuse, comme absorbée dans trop de choses déchirantes.

Arrivé à la maison, j’ai voulu vérifier au moins la véracité des dires de la dame. J’avais eu le réflexe de lui demander d’où elle tenait de tels chiffres ? Je suis allé sur le site américain en question <cancer.gov>. Je n’ai pas trouvé les chiffres mais au contraire, un texte recommandant de demander d’abord au patient s’il voulait réellement connaître son pronostic, et ensuite, lui expliquer d’où viennent les statistiques et qu’elles ne constituent en aucun cas un pronostic personnel. J’ai cherché des études statistiques sérieuses sur le cancer. J’ai trouvé une étude sur les données américaines, européennes et françaises, et selon les types de classement, « mon espérance de vie » venait tout à coup de se multiplier considérablement. Lorsque j’ai rencontré quelques jours plus tard ma chirurgienne, elle me dit que l’oncologue s’était trompée de beaucoup, j’avais une espérance de survie d’environ 40% sur cinq ans, mais elle ne savait pas si ce chiffre tenait compte de la chimiothérapie. Elle voulait que je rencontre un autre oncologue, mais cette fois d’un centre universitaire.

Étonnant tout de même cette cacophonie de spécialistes très savants ! Ensuite, une recherche à propos des « effets secondaires », principalement sur le site officiel de <cancer.ca> m’a complètement soufflé, surtout si on va fouiller du côté des poisons utilisés (SFU, leucoudrin, oxyliplatine) dans le cas de la chimiothérapie qui m’était proposé. En réalité, il ne s’agit pas du tout d’effets secondaires, mais de conséquences pathologiques prévisibles dues à des poisons qui détruisent le système immunitaire au risque de mourir d’une infection bénigne (comme la grippe), qui s’attaque au système nerveux au point d’engendrer des douleurs et des séquelles mentales qui peuvent s’avérer permanentes, et qui diffusent bien souvent les cellules cancéreuses au point d’engendrer des cancers secondaires à plus long terme. Et ici, je mets de côté les conséquences plus rares, je ne tiens compte que de ce qui est inhérent aux produits utilisés. Le site, lui, parle de fatigue chronique, de maux de tête, de vomissement, de manque d’appétit, de douleurs aux extrémités, de troubles d’apprentissage et de mémoire, de douleurs nerveuses vives et soudaines, de lymphœdème (enflure), d’ostéoporose, de troubles de la bouche et des dents, de problèmes de vision, de baisse du fonctionnement de la thyroïde et donc de désordres hormonaux, de troubles intestinaux, de troubles cardiaques, de troubles pulmonaires, de cancers secondaires… En disant que mieux on est au courant, plus l’équipe de soins nous aidera à atténuer les effets. Dans mon cas, il s’agit de choix préventif.

Alors comment rester serein ? Premier facteur de guérison.

J’ai pensé à Frédéric Dion qui a traversé l’Antarctique en solitaire, sans ravitaillement ni secours. Imaginez le pronostic ! Sans doute moins de 5% de chance de survie. Croyez-vous qu’il aurait fait seulement dix kilomètres s’il s’était demandé à chaque pas : « Est-ce que j’ai fait le bon choix ? Je n’ai pas une chance sur cent d’en sortir vivant… »

Toute vie est comparable à la traversée de l’Antarctique en solitaire. On a chacun notre Antarctique à traverser. Ce n’est pas toujours aussi difficile, mais c’est certainement toujours et constamment une adaptation à la réalité, donc à la pleine incertitude. Il n’y a jamais de bifurcation du genre : soit que ce chemin mène à une impasse, soit à une issue. Il n’y a pas ce choix, parce que jamais on ne peut reculer, et dire : « Si j’avais choisi l’autre chemin, je serais dans une meilleure posture ». Je ne le saurai jamais, parce que je ne peux pas reculer et prendre cet autre chemin. Je ne connaitrai que le chemin que j’ai pris. Il n’y a pas de « métaposture », d’avion au-dessus de nous pour dire, par là c’est mieux, par là c’est fatal. Et pourtant à chaque pas, on peut choisir, non pas d’avancer, car le temps avance et nous n’avons aucun contrôle sur lui, mais d’aller à gauche ou à droite, et les chemins ne sont pas équivalents, l’un est peut-être plus difficile que l’autre, je ne le saurai jamais, parce qu’on n’a pas une deuxième chance, on ne peut pas essayer l’autre chemin, il n’y a pas une deuxième souris identique qui peut tenter le deuxième chemin. En réalité, malgré notre marge de liberté, il n’y a qu’un chemin, celui que nous prenons, parce que le temps est irréversible. Ce n’est pas que nous sommes déterminés, cela serait trop facile, c’est qu’il n’y a pas de position qui peut savoir d’avance, il n’y a pas la possibilité de vérifier si on s’est trompé, car les autres chemins sont invérifiables. On ne pourra jamais dire, par exemple : « Si j’avais choisi la chimio, je n’agoniserais pas aujourd’hui. » Donc ce n’est pas un choix responsable, mais un choix fortement aveugle, et il n’est peut-être pas moral de me placer devant ce choix comme si j’étais mon propre Dieu. Cette rhétorique me pousse à jouer les apprentis sorciers.

Parce que nous sommes humains et donc imbibés d’ignorance, l’attitude pour réussir la traversée de l’Antarctique, c’est d’utiliser tout ce qui se présente devant soi pour avancer dans la sérénité de celui qui va en grande partie à l’aveugle, sans le regard d’un supposé « qui sait tout ». Cette condition humaine, ou par exemple, on croit choisir d’aller à Paris, mais en fait on va sous terre parce que le vol 388 a fait un « crache » juste en bout de piste, cette condition humaine, j’ai le goût de l’assumer et de vivre dans l’attitude de Frédéric Dion, un pas à la fois, dans ce que je crois être la meilleure direction. Et peu importe les conséquences, je vais faire avec, sans penser que je suis mon propre Dieu et que j’aurais pu sauver ma vie ou la perdre en tournant, ici, à droite plutôt qu’à gauche.

Cette attitude suppose un acte de foi vital : aucune route n’est une impasse, chaque route, quelle qu’elle soit, comporte tout ce qu’il faut pour grandir, avancer, se dépasser.

Mais l’argument qui m’a sorti définitivement de l’ambivalence et de la peur de me tromper, c’est l’intégrité. L’intégrité biologique d’abord. Qu’est-ce que c’est ? Le corps vivant est une intégrité biologique, c’est-à-dire qu’il peut s’auto-conserver, s’auto-entretenir, s’auto-guérir, s’adapter, apprendre, s’inter-relier, il peut aussi mourir selon un processus prévu… Pour réaliser tout cela, il dispose de centaines de systèmes hautement complexes qui s’échangent de l’énergie et de l’information : les systèmes métaboliques, le système immunitaire, le système hormonal, le système lymphatique, le système sanguin, le système respiratoire et tellement d’autres. Chaque système est constitué de circuits de vérification, de rétroactions, de compensation, d’équilibration, de neutralisation, etc. Cela forme un tout biologique que la science ne comprend que très partiellement.

Or la chimiothérapie a pour effet immédiat de briser cette intégrité en mettant en panne entre autres le système immunitaire, et en interférant sur bien d’autres systèmes au point de les rendre inefficients. Par la suite, le système de services médical prend le relais avec son équipe oncologique, les médicaments, etc. Et je ne suis pas preneur de cette substitution, car je ne pense pas que la science soit actuellement compétente pour remplacer l’intégrité biologique, à peine est-elle capable de la soutenir. Par exemple, les vaccins spécifiques donnent de l’information supplémentaire au système immunitaire, ils ne le déconnectent pas.

Je pense aussi que l’intégrité biologique et l’intégrité spirituelle sont intimement reliées. Je crois que la mort, par exemple, est un savoir du corps biologique, elle doit être la plus naturelle possible, suivre son processus sans que l’on brise de l’extérieur sa cohérence, et cela est bon pour la suite de la vie spirituelle. Je pense qu’il est plus facile de garder son intégrité spirituelle dans la meilleure intégrité biologique possible. Je souhaite la mort naturelle, je veux dire selon le processus que le corps connaît et peut suivre aussi bien que le processus de la puberté, de l’accouchement, de la ménopause ou de l’andropause, etc. Et comme je souhaite la mort naturelle, j’opte pour la vie naturelle, c’est-à-dire le renforcement de mon intégrité biologique et non sa rupture.

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7 réflexions sur “Affronter le cancer en pleine santé… intérieure: Le choix de ne pas se soumettre

  1. Bonjour Jean,
    Je viens de lire votre texte dans le calme matinal que je trouve excellent, exprimant le chemin menant à des choix difficiles. J’aimerais ajouter certaines idées si je peux!

    Pour un médecin en manque d’humanité, je pense qu’il y a deux façons d’interagir soit avec empathie ou avec une vision techniciste de la médecine. Le technicisme consiste à éloigner ou cacher ses émotions et l’empathie, parce que cette façade permet de survivre psychologiquement dans ce genre de travail. Il permet de dire qu’en faisant tel ou tel traitement en suivant le protocole, il aura accompli ce que l’on doit faire. Et à l’inverse, j’ai connu un médecin qui avait beaucoup d’empathie et, pour lui, sa vie était parfois très difficile quand un de ses patients décédait et il éprouvait alors le besoin de se régénérer dans la nature près d’un lac et repartir. L’empathie commande la recherche et l’action de répondre de façon spécifique ou adapté au patient. J’écris ceci, c’est seulement pour faire comprendre et que nous ne sommes pas responsables de ce que l’autre dit ou fait, ni de la façon dont il le fait.

    J’ai beaucoup aimé le mot intégrité à la fois biologique et spirituelle. J’ajouterais pour ma part l’intégrité de mon « vrai moi », de qui je suis que j’ai eu beaucoup de difficulté à accepter et à trouver. Le vrai moi qui a été façonné à travers toutes les expériences de vie et toutes les connaissances apprises.

    Merci pour votre texte et je vous souhaite d’être inonder de beaucoup de rayons du soleil.

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  2. Bonjour Jean,
    D’abord je salue ton courage.
    Tu écris :
    « Je pense aussi que l’intégrité biologique et l’intégrité spirituelle sont intimement reliées. »
    « Il est plus facile de garder son intégrité spirituelle dans la meilleure intégrité biologique possible. »
    Je crois comprendre que tu as un grand respect et une grande confiance envers la vie. La vie dans un corps physique et la vie, la conscience, dans un univers plus global, plus profond et subtil. Est-ce que je me trompe?
    De mon côté, je réfléchis à la mort depuis que je suis tout jeune. Pas par morbidité, mais reconnaissant que ce sera une étape inéluctable de mon parcours dans cette vie personnelle. Le choix de laisser la vie et le corps physique décider du moment de ce passage est bien personnel.
    Soutenir par des moyens naturels l’intégrité biologique me semble raisonnable et évident. J’ai un ami qui l’a fait avec succès. Et il poursuit sa vie, un jour à la fois, avec gratitude et humanité je crois.
    Amitié Jean et beaucoup de présences visibles et invisibles auprès de toi.

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  3. Bonjour M. Bédard,
    Je dois dire que votre texte m’a touché, particulièrement par l’idée de la mort, lié à au processus inhérent de la vie. Personnellement, lorsque j’étais jeune, j’étais pétris d’une angoisse et d’un malaise profond face à la maladie et la mort, j’en étais maladivement obsédé, ce qui faisait de moi quelqu’un de très anxieux. Peut-être que cela était dû au malheur et tristesse de ma mère, qui se matérialisait par une profonde dépression, un père absent et une famille qui avait honte de ma mère et de ses enfants. Heureusement, j’ai eu la joie de vivre à proximité d’une base régionale de plein air, ou je pouvait m’évader pour un temps, et vivre pleinement, loin des tourments du monde humain près de moi, et qui me faisait souffrir. J’en garde un souvenir indélébile, et on dirait que ces moments dans la nature m’ont permis d’apprendre que l’univers n’est peut-être pas si cruel et dur, car je voyais la nature (et je la vois toujours) comme bonne et bienfaisante, qu’elle ne voulait pas ma perte, tant au niveau moral et spirituel que matériel. Donc, mon angoisse face à la mort s’est tranquillement métamorphosé, avec les années et mes rencontres, en une plus grande confiance face à la vie. C’est cette métamorphose, du sentiment d’absurdité et d’angoisse, vers un sentiment de confiance, à travers l’expérience de la nature et de la bonté de certaines personnes (…Pour moi, ça été mon professeur d’anglais de secondaire 3); l’expérience de la bonté et de la beauté qui m’a fait grandir avec plus de maturité et de confiance, que j’ai pu embrasser la vie, malgré ses imperfections… il semble qu’on développe une plus grande immunité à l’aide de ces moments de grâce, face à un monde qui manque parfois de tendresse, d’attention et d’empathie.

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  4. MERCI JEAN pour cet article magnifique qui me touche et devient pour moi un support pour si je me trouve dans une situation semblable avec un fils médecin qui ne comprendrait pas que je fasse le choix de ne pas prendre la chimio. Je le garde précieusement.

    Hélène Marie Roiron. Je suis venue passer 4j chez vous il y a qq années à l’action de grâce. depuis je vous suis. Merci et bonne journée aujourd’hui. Demain? n’est pas là Je vous embrasse.

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