Journal d’une lente digestion: la peur

Il y a peu de temps, j’ai rencontré un adepte des courses ultrafonds (courses plus longues qu’un marathon sur des sentiers naturellement accidentés). C’est en se relevant d’un AVC paralysant, qu’il a appris l’art de dépasser les limites artificielles que l’on s’impose les uns les autres au nom de la normalité. Au départ, on le condamnait à une paralysie partielle mais permanente. Il est devenu coureur et cycliste. Sa stratégie : « Étudier toute la réalité qui est là, ne pas la nier, l’accepter telle quelle, autant la réalité extérieure que la réalité intérieure du corps et de l’esprit, se concentrer sur l’issue, continuer de façon adaptée, et tant que ça continue ça continue, ne pas appréhender, aller de l’avant. »

76 La vague 22,5 x 23 cm

Peinture de Pierre Lussier

C’est ce que je tente de faire dans ma vie où j’en suis à ma soixante-neuvième année de parcours sur un sentier naturellement accidenté. Le meilleur moyen contre l’appréhension et la peur, c’est de ne pas avoir de temps à leur consacrer parce que nous sommes trop occupés à faire face à la réalité immédiate de notre vie intérieure et extérieure.

Je veux prendre mes décisions en fonction des issues et non en fonction de la peur (mauvaise conseillère). Tant que ce n’est pas fini, ce n’est pas fini.

Chacune de mes deux chirurgies comprenait un risque relativement élevé de décès. Dans les deux cas, je me sentais aussi à l’aise avec une route qu’avec l’autre. Honnêtement, je n’ai pas beaucoup peur de la mort, elle-même. Dans ma vision des choses, si la mort était un anéantissement complet de la conscience humaine, le cosmos serait si totalement absurde (c’est-à-dire complètement incompatible avec la conscience), que je me jetterais avec soulagement dans le néant. Cependant, cette hypothèse me parait si contradictoire avec tout ce que je vois et comprends de l’être, que je n’y crois pas. D’un autre côté, je ne crois pas non plus que nous ayons découvert le sens de la vie et du cosmos, je pense même qu’ils poursuivent des finalités qui nous dépassent et que nous pouvons à peine ressentir. Cependant, comme des amateurs de musique, nous pouvons très bien goûter une musique qui dépasse mille fois notre capacité momentanée de compréhension, et cela me suffit pour ouvrir chaque issue qui se présente devant moi avec la curiosité d’un enfant parti à la chasse aux papillons.

Pour ces deux raisons (l’une qui passe par l’absurde et l’autre par l’inspiration), je n’ai pas raisonnablement peur de la mort, ce qui ne m’empêche pas de ressentir la peur animale, une sorte de réaction corporelle devant l’appréhension de la mort. À la ferme, malgré toutes les précautions que nous prenons, il arrive qu’un animal comprenne qu’il va être tué, il entre tout de suite en état de panique, on attend alors qu’il se calme. Ce genre de peur peut toujours surgir dès qu’une image physique de la mort s’impose.

Cependant, le coureur d’ultrafond que j’ai rencontré se concentre tellement sur l’issue qui s’ouvre, qu’il n’imagine jamais un mur que, pour le moment, personne n’a vu (la mort). Tant qu’il n’y a pas de mur absolu, il y a une issue. Voilà une leçon que je souhaite intégrer à ma vie psychique. Si je cours en suivant un ruisseau, je ressens clairement qu’il n’y a pas de mur absolu, car s’il y en avait un, le ruisseau ne coulerait pas. Il coule parce qu’il y a une issue, il part de quelque part et va quelque part. De même la vie coule. On doit remarquer que la croyance dans l’anéantissement est une croyance dans un absolu, et pas n’importe quel absolu, celui du néant. Je préfère l’idée que tout est relatif, même la mort, et que donc, elle constitue une issue dans laquelle certaines réalités passent, d’autres, pas. Évidemment, le relatif absolu est aussi illogique que le néant, mais l’espèce d’absolu qui fonde le relatif n’est certainement pas le néant, il est plutôt la source créatrice elle-même.

Au-delà de la théorie, la pratique de la vie consiste à glisser dans le temps pour se remplir de tout ce qu’il refoule sur nous, heures de roche, heures douces, heures décisives. Prendre tous les matériaux, et se faire une humanité.

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Journal d’une lente digestion: La honte

Lorsque j’ai reçu mon premier diagnostic de cancer colorectal avec une très bonne chance de m’en sortir après une opération majeure, j’étais déjà assommé. Le cancer n’allait pas avec l’image de moi-même. C’était un corps étranger tant pour mon corps que pour mon esprit. Et cela produisait en moi une sorte de honte pénible, un peu comme si on vous obligeait à porter un vêtement ridicule dans tous vos déplacements.

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En fréquentant l’hôpital, je me suis rendu compte que je n’avais jamais ressenti de la sympathie pour les malades, les hospitalisés, les « chroniques » … Je mettais une barrière entre eux et moi, comme si nous n’étions pas tout à fait du même côté de l’humanité. Un sentiment un peu semblable à celui qui a réussi à quitter la grande pauvreté, qui porte des habits qui le prouvent et ensuite, après des années, on le force à se promener avec des haillons de mendiant. Il en a des frissons d’horreur. Ainsi, pour moi, la santé me préservait d’une sorte de misère.  J’ai dû emprunter les mêmes ascenseurs, les mêmes salles d’attente, suivre les mêmes parcours bureaucratiques, porter les mêmes jaquettes, les mêmes signaux visibles de la maladie… Et puis, en regardant les sourires, les regards, la complexité des expressions, j’entrai dans cette humanité dont on est préservé que par des illusions. J’étais de leur côté.

Néanmoins, hors de l’hôpital, loin des miens, je me sens jugé : « Qu’est-ce qu’il a mangé, bu, fumé, refoulé ou stressé celui-là pour être aussi gravement malade ? » Les maladies physiques ou mentales les plus répandues ont évidemment leurs causes très bien structurées dans la société, l’économie et l’environnement, sinon pourquoi des statistiques indiquant un problème de masse, mais il est si libérant de mettre la faute sur l’individu ! Aujourd’hui comme au temps de Jésus, le malade paye ses fautes. La maladie est un péché contre la santé, le bonheur, la beauté et la richesse, notre nouveau paradis, accessible uniquement à ceux qui le méritent.

Moins d’un an après ma première opération qui ne m’a laissé aucune infirmité, au contraire, un sentiment d’avoir repris ma pleine santé, on me diagnostiqua une métastase au foie. J’étais terriblement en forme, mais l’image obtenue par résonnance magnétique montrait une criante tumeur de 2,6 cm. Là, c’était comme un coup de masse, car la probabilité que je m’en tire sain et sauf venait de tomber drastiquement (selon ma chirurgienne). Mon psychisme s’est mis à vivre avec deux scénarios : la vie courte ou la vie miraculeuse. Relever d’une chirurgie majeure n’est pas aussi facile dans de telles circonstances et la honte s’enfonça encore plus profondément en moi. Une autre sorte de honte.

En pleine santé, on ne s’en rend pas compte, mais la mort par maladie est perçue comme l’échec par excellence de notre orgueil scientifique, technique et pharmaceutique. On ne peut pas empêcher tous les accidents, le propre d’un accident est d’être accidentel, mais la mort par maladie est considérée comme un combat perdu. On est du côté des « loser ». Si on pouvait, on cacherait tous ceux qui ont le front de mourir sous le drapeau glorieux de nos grandes victoires techniques, et encore plus ceux qui prennent tout leur temps pour mourir. Il faut bien le comprendre : arrivé sur le seuil où la médecine et la pharmacie sont impuissantes, tu es immédiatement placé sur le corridor de la mort honteuse, symbole de l’échec. Il te reste X temps à vivre, cela veut dire que dès maintenant tu ne vis plus, tu descends la côte, tu nous fais honte. Le reste de ta vie n’est plus utile, coûte cher, il vaudrait mieux que tu restes hors de notre vue, tu brouilles notre bonheur. Tant que tu n’as pas dépassé le seuil, tu dois combattre la maladie tel un gladiateur, en utilisant toutes les armes de la médecine et des médicaments, au risque même de l’empoisonnement, mais si tu cèdes, si tu lâches, ou si tu reçois le coup fatal, disparais derrière le rideau.

Je n’ai pas dépassé le seuil, on me propose donc le combat par empoisonnement. Le problème, c’est que je n’ai pas le goût de devenir un champion exemplaire, un trophée de pharmacie. Je ne veux surtout pas qu’on me détourne de ma ligne de vie, qu’on séquestre mes forces pour les orienter vers une finalité qui n’est pas : produire un fruit mûr.

Dans toute ma vie avant et après la maladie, ma finalité consiste à me faire meilleur humain en utilisant tout ce qui m’arrive de facile comme de difficile. Comme les grues demoiselles qui utilisent tous les courants ascendants pour monter par-dessus les hautes montagnes, je m’élève sur tout ce qui bouge : le passereau devant la fenêtre, un élan de bonheur, ou une maladie grave. Et j’entends continuer sur mon chemin, je veux juger par moi-même de ce qu’il y a de mieux à faire pour avancer en humanité, devenir un meilleur homme.

Plus largement que la médecine et la pharmacie, la science nous dit que le cancer est un ensemble d’erreurs de communication entre certaines cellules (les cellules cancéreuses) et le système immunitaire qui n’arrive plus à les discerner et les éliminer. Chaque année, les scientifiques découvrent des subtilités, des détails nouveaux, des faits imprévus dans tous ces processus « informationnels » d’une extraordinaire complexité. En lisant les revues scientifiques, on se rend compte de notre ahurissante ignorance face à ce qui reste à découvrir pour pouvoir intervenir sur le cancer autrement qu’à l’aveugle. Les sciences fondamentales ont plusieurs années d’avance sur la pratique des médicaments. Actuellement, aucun traitement du cancer n’est proprement scientifique, c’est-à-dire le résultat d’une véritable compréhension du cancer. La guérison scientifique du cancer est une espérance. Ce sera sans doute quelque chose comme un « vaccin », c’est-à-dire donner au système immunitaire les informations nécessaires pour tuer ou réparer les cellules « déséduquées ». Nous sommes loin de là. Et comme nous ne respectons pas le principe de précaution, nous offrons sur le marché des « remèdes » de toutes sortes qu’il appartient au malade de juger trop nocif et pas assez efficace ou au contraire, pas trop nocif et plutôt efficace.

Dans ce cadre, je ne voudrais pas perdre de vue la finalité ultime de ma vie. Quelles que soient mes décisions au sujet de ma santé, je veux rester concentrer sur l’enjeu : continuer à croître en humanité. Notre ignorance fait partie de notre humanité. Être humain, c’est se savoir ignorant et faire de son mieux avec le petit peu que nous savons, sans se faire détourner vers une finalité qui nous transformerait en moyen pour des intérêts et des profits ailleurs et non avoués.

Je ne veux pas avoir honte d’être un homme noyé dans un grand mystère et qui tente de voir clair, de prendre les meilleures décisions, un homme qui ne peut garantir que sa sincérité, son honnêteté et sa recherche de sens.

Journal d’une lente digestion: Introduction

J’ai manqué de fidélité à mon blog pour trois raisons : deux opérations en moins d’un an pour des tumeurs cancéreuses heureusement très localisées et donc opérables, mais qui signalent un risque de rechute élevé; deux gros manuscrits à terminer avec l’impression que le temps pourrait me manquer; la nécessité d’accélérer la transformation du statut légal de notre ferme écologique Sageterre pour qu’elle devienne une fiducie d’utilité sociale agricole.

En cette période du temps des fêtes, je sens l’utilité de réfléchir avec simplicité sur notre travail consistant à nous réaliser en utilisant tous les événements de notre vie, bons comme moins bons.

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Développer une identité humaine à même les circonstances de nos existences me paraît la finalité à ne jamais lâcher. J’aimerais en discuter au gré des semaines à venir. Je crains qu’il n’y ait pas d’autres solidarités que ce partage : se parler franchement de nos combats, de nos ripostes, et de la valeur intrinsèque de nos vies humaines que nous arrachons aux déterminismes de la vie physique, biologique, sociale, économique.

Mon cas n’est pas particulier, une personne sur deux reçoit un diagnostic de cancer une fois dans sa vie, le cancer cause plus de 30% des décès au Canada. Comment un être humain peut-il se développer avec cette maladie, avec les réactions médicales et sociales liées à cette maladie, avec tout le reste de sa vie qui n’est surtout pas la maladie ? Ces questions et bien d’autres ne sont pas sans objet. D’ailleurs, si ce n’est pas le cancer, ce sera autre chose, il arrive toujours des événements pour troubler l’idée que l’on se fait de l’avenir.

Devenir humain dans une histoire de menaces et d’occasions comme un arbre devient un arbre dans le sol et l’environnement qui lui sont donnés, en sortir grandi plutôt que rabaissé, acquérir de la valeur humaine, se préparer à donner notre héritage expérientiel, nous en sommes tous là quelle que soit l’idée que nous nous faisons des échéances. J’ai avec moi un idéal assez simple et qui m’est très cher : ma mère s’est affinée en humanité durant les années très difficiles où elle a vécu avec le cancer dans les années 68. Elle a trouvé, je crois, un chemin entre le combat acharné et la résignation par capitulation. Avec tous les matériaux qui lui étaient donnés, elle a terminé les derniers étages de son existence et produit son fruit de joie, de confiance et d’espérance. J’avais 18 ans lorsque j’ai reçu ce legs, et sans lui, ma vie aurait manqué d’un certain éclairage, d’une certaine lumière qui m’illumine encore aujourd’hui. Ce n’était pas un exploit, c’était l’ordinaire de la vie humaine. Il ne s’agit surtout pas de devenir un maître en souffrance, un entêté en courage, une pierre stoïque, au contraire, c’est avec toute notre vulnérabilité, nos peurs, nos angoisses que nous devenons humains, que nous gagnons en dignité. Pour l’être humain, il ne s’agit ni de vaincre le cancer ni d’être vaincu par lui, ni de transcender le malheur ni d’être à sa merci. Il s’agit de devenir tout ce que l’on peut être en vérité, en lucidité, en sincérité, en honnêteté, sans lâcher notre fil de confiance qui nous permet de placer un pied devant l’autre sur le fil du temps. Si l’on ne donne pas cela à nos enfants et à nos petits-enfants, à la jeunesse qui nous entoure, qu’est-ce qu’on leur donne ?