L’intelligence morale collective

De grands philosophes ont espéré que le regroupement et la concentration des intelligences individuelles facilitent, comme se formant au-dessus d’eux, le développement d’une sorte de cerveau collectif et réflexif. Les cellules ont fini par apprendre à collaborer pour devenir des animaux intelligents, pourrions-nous faire de même, devenir un animal collectif intelligent ?

Chez les mammifères, la myéline relie les neurones du cerveau et nous rend capable d’apprendre de nos erreurs. Certains pensent que l’arrivée du WEB pourrait peut-être se comparer à la myéline et rendrait les collectivités reliées et capables d’apprendre, c’est-à-dire de ne pas répéter sans cesse les mêmes erreurs, du genre : œil pour œil, dent pour dent ; aime ton prochain, mais méprise ton étranger ; travaille à ton profit ou à celui qui t’embauche, et fiche-toi des conséquences.

Une chose est certaine, collectivement parlant, l’être humain est plus idiot qu’un bébé de huit mois, il peut se brûler la main sur le même feu deux ou trois mille ans avec pour simple différence d’avoir plus de mains à brûler et plus de combustible à jeter dans le feu.

Donc, à quelles conditions notre rêve d’intelligence collective peut-il se réaliser ?

Céline Fernbach celine.fernbach@gmail.com (2)

D’abord, Qu’est-ce que L’intelligence ?

Nous définirons deux niveaux d’intelligence, je dis bien deux niveaux car le premier peut exister seul, il est une base, mais le deuxième ne peut pas exister sans le premier, il exige une réflexion sur le premier, cependant, il est bien plus qu’une réflexion.

On nomme habituellement « intelligence des moyens » le premier niveau qui peut très bien se contenter de lui-même, et « intelligence des finalités » le deuxième niveau, optionnel comme la boussole dans une voiture.

Je ne m’intéresserai pas ici au Q.I., à la « quantité » d’intelligence : être beaucoup ou peu intelligent apparaît secondaire pour notre bien-être : est-ce vraiment intelligent, pour un informaticien d’inventer des jeux électroniques de plus captivant que la réalité elle-même ? Il arrive parfois qu’il faille beaucoup d’intelligence de premier niveau pour faire quelque chose de complètement idiot pour le deuxième niveau.

Je m’en tiendrai à définir uniquement l’intelligence des moyens et l’intelligence des finalités et ensuite j’aborderai les deux grands défis de l’intelligence que sont l’absurde et la violence. Ce qui m’amènera à dire qu’une collectivité est intelligente lorsqu’elle réussi à échapper à ces deux paradoxes.

L’intelligence des moyens

Dans l’évolution de la vie sur terre, l’intelligence des moyens s’est sans doute développée pour des raisons de survie, d’adaptation et d’évolution. Que faire dans une situation donnée pour échapper à la mort, s’adapter et continuer l’odyssée de la vie ? Le but est prédéfini et jamais remis en question. L’animal, comme d’ailleurs toutes les formes d’une intelligence des moyens, n’est pas programmé pour remettre en question le but, et cela indépendamment de sa puissance de penser.

Cependant, il peut y avoir plusieurs buts hiérarchisés. Dans le cas de la vie, le but est au moins double : la survie de l’espèce et la survie de l’individu. Ces deux buts entrent parfois en compétition, par exemple, au péril de sa vie, un animal peut tenter de se reproduire, défendre un territoire, protéger un nourrisson. La hiérarchie des buts, elle aussi, est prédéfinie : l’espèce au-dessus de l’individu. Lorsqu’un animal est en face de choix, il hésite sur la manière de respecter cette hiérarchie, mais il ne la remet pas en question.Il ferait un excellent fonctionnaire.

L’intelligence des moyens peut donc être définie par la capacité de trouver des moyens pour atteindre des buts prédéfinis hiérarchisés entre eux,c’est sa limite.Cependant, les situations réelles ajoutent rapidement de la complexité, car un but peut souvent entrer en compétition avec lui-même : par exemple, la survie à court terme vis-à-vis de la survie à long terme.

Complétons donc notre définition en ajoutant : …en évitant que ces buts entrent en contradiction entre eux. La complexité de la réalité rend difficile le choix entre les meilleurs moyens. Aux difficultés liées aux buts s’ajoutent très rapidement des difficultés liées aux meilleurs moyens, il faut tenir compte par exemple : de l’économie d’énergie, de la vitesse d’exécution, de l’optimisation des résultats… C’est ici qu’arrive la notion de problèmes :  il y a des centaines de moyens possibles pour arriver à des buts, mais dans un cas concret, il n’y en a qu’un ou deux qui soient valables. L’intelligence des moyens est ici une intelligence de résolutions de problème.

L’intelligence des moyens doit rester en contact avec la situation réelle qui est presque toujours extrêmement complexe, si complexe que l’intelligence des moyens n’a pas d’autre alternative que l’essai, l’erreur et la correction de l’erreur, donc l’apprentissage. Pour cela, elle doit pouvoir évaluer les conséquences de ses choix. L’information devient ici très importante. L’intelligence des moyens doit recueillir l’information du monde extérieur, l’information du monde intérieur, utiliser ces informations pour apprendre à résoudre des problèmes.

Quelle que soit la supériorité d’une intelligence des moyens, elle reste toujours enfermée dans ce cadre.

L’enjeu d’un deuxième niveau d’intelligence

Une des raisons sans doute qui fait que l’intelligence d’un ordinateur est facilement supérieure à celle d’un être humain, c’est que l’ordinateur n’éprouve aucune difficulté à rester dans ce cadre. Alors qu’au contraire, pour l’être humain doué d’un autre niveau d’intelligence, rester dans ce cadre est insupportable pour au moins une bonne raison : l’intelligence des moyens est, elle-même, un moyen et rien d’autre. Par exemple, non seulement un ordinateur est un « trouveur de moyens », mais il est lui-même un moyen qui peut être remplacé par un meilleur moyen. L’ordinateur s’en fout, mais l’être humain ne s’en fout pas.

L’être humain refuse constamment de n’être qu’un moyen. Et pourquoi ? C’est qu’il est doué d’un deuxième niveau d’intelligence qui remet en question les finalités et qui se perçoit lui-même être une finalité.

Quel est l’enjeu de la remise en question des finalités ? Lorsqu’un but est défini, par exemple, la survie de l’espèce ou la survie de l’individu, cela laisse entendre que l’être intelligent qui a à résoudre le problème est, lui-même, un moyen par rapport à ces buts. C’est une première chose, une impression pénible. Ensuite, cette même intelligence se retrouve devant une chaîne indéfinie de buts, par exemple : la survie de l’individu est le moyen pour réaliser la survie de l’espèce, et la survie de l’espèce est le moyen pour réaliser la survie de la vie en général, et tout de suite on se pose la question : La vie est le moyen de quoi ? Et, très rapidement, on est au bout, on n’arrive même pas à imaginer des réponses.

Rien n’est plus difficile que l’exercice de l’intelligence des fins. Par exemple si je demande : une ville, ça sert à quoi précisément ?  Quelle est sa finalité première ? Non seulement les réponses sont difficiles à trouver et surtout à hiérarchiser parce qu’il y a toujours le pourquoi du pourquoi, mais dès que l’intelligence des fins pointe, elle embarrasse l’intelligence des moyens parce qu’elle ne veut pas être un simple moyen. C’est vraiment tannant, il vaut beaucoup mieux consulter son téléphone intelligent que son meilleur ami, le premier ne remettra pas en question la raison de ma recherche, l’autre oui.

Le deuxième niveau d’intelligence voit qu’une intelligence des moyens (le premier niveau) est une réalité, un ordinateur, un téléphone, un individu qui est, lui-même, un moyen. Et l’intelligence des fins fait que soudain cet être refuse de n’être qu’un moyen. Il rouspète sur le fond même de la question. Dire : la ville est faite pour faire tourner l’économie industrielle, nous fait voir que, tout à coup, nous ne sommes que des moyens. La ville elle-même n’est que moyen, mais pire : l’économie, qui soudain a le statut de finalité, fait apparaître toute la ville comme absurde. Quoi, nous sommes le moyen de l’économie ! Non, c’est l’économie qui est le moyen de notre épanouissement. Alors, regardant une grande ville industrielle, on se dit, si la fin de cette ville est notre épanouissement, on s’est certainement trompé quelque part. Cela est vrai pour toutes les sphères d’intelligence collective.

L’intelligence des fins nous entraîne à fouiller la hiérarchie des buts, elle peut l’inverser, affirmer l’individu au-dessus de l’économie ; elle peut aussi réfléchir aux buts en passant d’un but secondaire à un but de plus en plus prioritaire, et arriver à une ligne d’horizon au-delà de laquelle elle tente d’imaginer un but ultime. Rendue là, elle ne peut pas imaginer ce but ultime, elle peut simplement espérer qu’il existe. Car s’il n’existe pas, tout n’est que moyens et donc il n’y a pas de but qui soit réellement un but. Je demandais à mon vieux père d’arrêter de fumer. Il me demandait pourquoi ? Pour être en santé ? Et pourquoi faudrait-il mourir en santé ? Il y a toujours un pourquoi qui nous fait basculer dans une finalité innommable, mais qui doit exister, sinon on est dans l’absurde.

On ne sait rien de ce but ultime sinon qu’on va le reconnaître, si et seulement si, il n’est pas un moyen pour une autre fin.  Bref, il existe une intelligence des finalités, c’est-à-dire une intelligence consciente qui vit dans le paradoxe de la finalité ultime : si elle n’existe pas, tout n’est que moyens et il n’y a pas réellement de finalité, par le fait même tout est absurde ; mais si elle existe, elle est, au moins pour une dimension de son être, au-delà de l’horizon des moyens.

La finalité ultime se reflète dans les buts et leur hiérarchisation mais elle n’est pas entièrement contenue dans ses buts, quelque chose est hors cadre, quelque chose est hors raison, quelque chose est essentiellement poétique. Par exemple, reprenons une chaîne de buts hiérarchisés : la survie de l’individu pour que l’espèce puisse vivre pour que l’ensemble des espèces puisse vivre afin que la diversité des êtres vivants puisse se développer car c’est le meilleur moyen pour que la vie continue afin que… Afin que quoi ? Pourquoi la vie devrait continuer ?

Dépasser le but « la vie », qui est ici l’horizon de la chaîne des buts, nous entrons dans un monde où il faut trouver un but qui n’appelle pas un autre but. Et ce but à pour propre de nous échapper tout en nous imprégnant tout entier. « Je vis pour vivre », « la vie pour la vie », « la beauté pour la beauté » sont des tautologies qui indiquent que l’intelligence des finalités est sur le rebord d’un horizon vertigineux qu’elle ne sait pas traverser, et qui pourtant doit exister, sinon, c’est l’impasse logique et existentielle, c’est l’absurde. Ce but ultime et innommable nous imprègne, il est notre essence poétique.

Dans leurs « pourquoi », les enfants vont d’une réponse à une autre jusqu’à ce que l’adulte rende les armes. En effet, si tout est moyen, alors les moyens ne sont pas des moyens puisqu’ils n’ont pas de réelles finalités, et rien n’a de sens. Tel est l’enjeu du deuxième niveau d’intelligence, cet enjeu est loin d’être théorique et abstrait, il est capital. Sans une certaine solution, nécessairement insatisfaisante, la souffrance existentielle que ressent la conscience, le deuxième niveau d’intelligence, la poussera à s’autodétruire.

Approfondissons cette forme de l’intelligence, que plusieurs trouvent embarrassante et qui, pourtant, est essentielle même pour l’atteinte des premiers buts que sont la survie de l’individu et celle de l’espèce. On ne peut pas s’en passer, et pourtant on ne peut pas l’inclure comme une chose identifiable sur laquelle on a du pouvoir.

L’intelligence des finalités

L’intelligence des finalités a deux caractéristiques : elle refuse d’être limitée au statut de moyen ; elle remet en question les finalités imposées en recherchant une finalité qui donne un sens à tous les moyens. Lorsqu’on joue aux échecs avec un ordinateur, l’ordinateur ne s’arrêtera pas de jouer en posant une question telle que : C’est utile à quoi ce jeu ? Pourrions-nous faire quelque chose de plus créatif ? Au contraire, un être humain, animal douée d’une timide mais obsédante intelligence des finalités ne peut pas s’empêcher de se poser de telles questions.

La raison de cela, est double : L’intelligence des moyens ne se voit pas, elle ne se voit ni comme objet de pensée, ni comme sujet de pensée, elle « processe » simplement de l’information pour résoudre des problèmes afin d’atteindre des buts. Et c’est tout. Alors que l’intelligence des finalités est consciente, elle se voit et ça se voit.

C’est-à-dire que : pour elle, l’intelligence des moyens est un objet de sa pensée, elle peut l’analyser, en voir les limites, en faire la critique, etc. ; elle se perçoit auteure de l’intelligence des moyens, et donc sujet de cette pensée, en ce sens que c’est elle qui la produit, la critique, l’améliore, etc. ; elle perçoit ce sujet, qui est elle-même, comme une réalité qui existe parmi les autres réalités, mais qui a un statut particulier parce qu’elle est à la fois objet de pensée et sujet de sa pensée ; elle se sent attachée à sa propre réalité.

L’intelligence des finalités ou l’intelligence consciente est par le fait même « éthique ». L’intelligence éthique remet en question les finalités, réfléchit aux finalités, à leur hiérarchie, à leurs contradictions. Par exemple : quelle est la finalité de la vie humaine ? Le plaisir ? L’absence de souffrance ? La connaissance ?  L’exaltation artistique ? La joie intérieure ?

Une finalité n’est pas un but. Un but est quelque chose qu’on peut atteindre, mesurer, vérifier. L’intelligence des moyens a besoin de buts prédéfinis, par exemple : la survie est un but vérifiable, on peut vérifier que l’individu n’est pas mort, que l’espèce comporte assez de reproducteurs pour se perpétuer…  Le but entre dans un système fermé, la finalité, elle, est nécessairement ouverte.

La finalité n’est pas n’importe quoi, mais on ne peut pas la réaliser complètement, et surtout, elle peut prendre toutes sortes de formes et même des formes imprévisibles. Par exemple, la beauté peut être une finalité, on peut toujours découvrir une beauté plus grande, mais surtout deux beautés qu’on jugerait équivalentes pourraient ne pas se ressembler du tout. Les finalités se « complémentarisent » plus qu’elles ne se « compétitionnent ».

Surtout, c’est la finalité qui donne une valeur à la vie. Sans une finalité significative, la vie semble vidée de valeur, l’être humain n’en veut plus, il devient suicidaire et destructeur.

La recherche de finalité nous conduit nécessairement à deux paradoxes: le paradoxe de l’absurde et le paradoxe de la violence.

Le paradoxe de l’absurde.

Imaginons une ville. Remplaçons chacun des citadins par un petit véhicule parfaitement autonome. Appelons-le toto. Chaque matin, les totos se rendent au travail, exécutent tout ce qu’une intelligence des moyens peut faire et le soir, ils reviennent à la maison pour faire le plein d’électricité. Cette ville ne comporte donc que des moyens qui visent des buts, elle n’a aucune finalité, et aucun être qui l’habite n’est, en lui-même, une finalité. C’est une ville complètement absurde et pourtant elle tourne sans la moindre anicroche tel un manège bien informatisé.

Pour sortir de l’absurdité, nous devons concevoir des finalités (ouvertes par définition) ; ressentir une finalité ultime au-delà de l’horizon de nos limites ; percevoir l’existence d’êtres qui soient à la fois des finalités et des moyens ; percevoir que nous-mêmes, nous sommes une finalité.

L’intelligence consciente ne peut pas fonctionner dans l’absurdité totale, elle préférera disparaître plutôt que d’y vivre. Un but comme la survie de l’individu ou la survie de l’espèce n’est pas une finalité mais seulement un but et une intelligence consciente ne voudrait pas n’être que le moyen d’un but fermé. Il lui faut une finalité qui lui donne une valeur.

Le paradoxe de la violence.

Disons en premier que le désarrois qu’entraîne le sentiment d’absurdité favorise la violence horizontale. Lorsqu’on étouffe, on s’agrippe, on s’accroche, et dans la panique on entraîne tout l’entourage dans une violence de suffocation.

Ce désarroi horizontal en entraîne un autre, celui-là vertical : se présenter soi-même, non pas telle une finalité, mais telle LA finalité ultime, en réduisant les autres à l’état de moyens. Cela constitue une variante du paradoxe de l’absurde, car alors l’un est la finalité et les autres sont des moyens. C’est comme si une collectivité n’avait que quelques citoyens réels, tous les autres ne seraient que des totos.

L’être humain se perçoit forcément comme une finalité, mais il ne doit pas se prendre pour LA finalité ultime. Le plus souvent, cependant, peu de personnes n’oseront se proposer eux-mêmes finalité ultime, ils préféreront mettre de l’avant une finalité ultime qu’ils contrôlent : un dieu, une loi, le profit… Tout cela se ressemble. Une idéologie théologique, une idéologie politique, une idéologie économique produisent le même résultat, il s’agit de fermer le système sur lui-même pour qu’il soit sous le contrôle d’un petit nombre.

Mais par quel miracle quelques personnes pourraient-elles convaincre tous les autres que leur enrichissement constitue la finalité ultime ? L’homme de pouvoir ne peut pas y arriver sans la violence, sinon pourquoi les autres se contenteraient-ils du statut de totos ? La violence est, ici, l’ensemble des moyens de dissuasion, de rétribution et de manipulation qui amènent les autres à travailler pour un but auquel ils ne contribueraient pas s’ils étaient bien informés et pleinement conscients. À cela doit s’ajouter une cosmologie de la soumission dans laquelle Dieu détermine tout, ou bien la matière détermine tout, ou bien le marché détermine tout, ce qui produit le même résultat, une attitude générale de soumission.

La violence a ceci de particulier, c’est que pour y échapper, on doit généralement exercer soi-même une violence au moins équivalente à celle que l’on combat, un soulèvement, une révolte, une révolution, autrement, on lui est soumis. Mais dans les deux cas, révolte ou soumission, la violence globale augmente : dans le premier cas, j’ai ajouté ma violence ; dans le deuxième cas, je suis devenu complice. C’est pourquoi la violence est comme un ouragan qui se nourrit de lui-même et grossit sans cesse.

Son seul antidote, c’est la résistance, mais la résistance suppose l’intelligence des finalités, l’intelligence consciente, et un vouloir vivre acharné qui vient du sentiment d’une finalité ultime qui donne à la vie une valeur inestimable.

Révolution des moyens, révolution des finalités

La révolution industrielle et la révolution informatique sont essentiellement des révolutions de moyens, une explosion de moyens sans réflexion ni orientation vers des finalités. Par exemple : imaginons un seul instant que, tout à coup, le but de l’agriculture soit de nourrir la population, et non pas de répondre à la demande conditionnée par la publicité de ceux qui ont un solide pouvoir d’achat afin de gagner sur le marché des profits. Cette simple révolution des buts simplifierait par dix mille les problèmes agricoles. Il suffirait d’identifier les besoins alimentaires réels et d’y répondre. Presque plus besoin de faire le tour du monde, sur un côté avec des produits exotiques et sur l’autre avec des pesticides toxiques. Imaginez que les services de santé visent la santé et non l’explosion des profits dans l’industrie médicale et pharmaceutique, imaginez que l’économie vise l’amélioration des conditions de vie de l’être humain, imaginons que l’information vise à informer…

On n’ose même pas rêver que les moyens soient orientés vers des buts simples et réfléchis. Nous assistons, impuissants, à un dérèglement complet d’une orgie de moyens. Comment alors prendre en main notre destin !

Imaginons, rêvons en couleur une autre révolution : tout à coup les buts ont du sens. Par exemple : nourrir les gens pour qu’ils puissent participer à ce que la nature a déjà commencé : la plus grande diversité dans un équilibre évolutif pour une aventure de beauté, d’intelligence, de dépassement comme pour ouvrir le cœur et la raison vers quelque chose comme la joie.

Je rêve en couleur, et j’ai souvent l’impression de rêver tout seul en couleur, et pourtant, j’ai la conviction profonde qu’on ne s’en sortira pas sans cette révolution des buts et des finalités, une révolution de la conscience sur l’intelligence.

Une finalité ultime, malgré notre bienheureuse incapacité à la dogmatiser, donne du sens et de la valeur à la vie parce qu’elle nous permet d’échapper à des tautologies comme « manger pour manger », « connaître pour connaître », « s’enrichir pour s’enrichir ».

L’acte de ressentir cette finalité qui nous dépasse et peut orienter nos buts qui à leur tour peuvent orienter les moyens me transforme moi-même en finalité et en valeur inestimable. Par le fait même, je suis un gouteur, quelqu’un qui goûte son existence comme une fin valable et une valeur digne de respect. Mais je ne dois pas être le seul goûteur, sinon, je rends tous les autres moyens à mon service et je tombe à la fois dans l’absurde et dans la violence.

Nous arrivons à ce que Teilhard de Chardin appelait la Noosphère : au-delà de la biosphère, il imaginait la sphère de toutes les intelligences conscientes participant à la chaîne des finalités dont la vie est le premier maillon alors que l’épanouissement de chacun dans l’épanouissement de la totalité devient la fin ultime. Dans la Noosphère, toutes les intelligences conscientes participent dela finalité ultime, en ce sens qu’elles en font partie, elles la goûtent avec tous les goûteurs. Mais elles participent aussi àla finalité, en ce sens qu’elles sont créatrices elles aussi, personnellement et collectivement, créatrices du grand œuvre de la vie.

Une collectivité intelligente

Après avoir réfléchi à l’intelligence, on peut maintenant se poser la question : que serait une collectivité intelligente ? Ce serait un village, une ville, un pays, des nations unies qui échapperaient au paradoxe de l’absurde et au paradoxe de la violence parce qu’ils connaitraient leurs buts et leurs finalités, et que chacun des citoyens vibrerait au sentiment de participer à quelque chose qui s’élargit au-dessus de lui et qui l’élargit à l’intérieur de lui, tel un grand arbre.

On peut y arriver : en inspirant notre communauté, en la nourrissant de philosophies, d’arts, de science, de spiritualité ; en participant à ses orientations et à ses décisions ; en apprenant de nos actions collectives par l’évaluation des résultats de nos actions en fonction des buts, mais aussi en fonction des finalités. En somme, inspirer, démocratiser, conscientiser et apprendre.

Quel est le rôle de l’intelligence artificielle dans tout cela ? Relier, instrumenter et ne jamais tenter d’obnubiler l’intelligence consciente par des prouesses techniques.

Pardonnez-moi d’avoir dit de façon un peu complexe que technique sans conscience n’est que ruine de l’âme et même désarroi collectif, mais il me semble que la crise actuelle est d’abord une crise d’orientation. Nous avons été orientés par des finalités supposément transcendantes (religieuses ou laïques) qui n’étaient pas transcendantes du tout puisque définies et manipulées par des hommes de pouvoir, nous avons réagi par une orgie de moyens techniques, et maintenant, nous n’avons plus le choix, il nous faut prendre racine dans notre nature spirituelle dans laquelle l’individuel et le collectif ne sont pas séparés mais au contraire, indissociables.

Advertisements