La mission impossible d’enseigner 
aux jeunes ?

Pour moi, l’enseignement auprès d’adultes reste essentiellement un acte de communication. Je pense qu’il est préférable de le percevoir comme tel plutôt que comme une stratégie pédagogique. Car une trop grande attention à la pédagogie tronque la responsabilité de l’apprenant et suscite des réactions d’enfant qui rendent pénible et inefficace la tâche d’enseigner.

La deuxième idée que je voudrais soulever, c’est que la communication ne peut réussir que si ce que l’on a à communiquer a du sens.

La troisième idée est aussi banale que les deux premières : L’éducation est un pont pour accéder à la culture. Si on le savait, on enseignerait la lecture avant toute autre chose.

Céline Fernbach celine.fernbach@gmail.com (2)

Un vieux professeur m’a un jour fait remarquer: lorsqu’on est jeune, on enseigne tout, même ce que l’on ne sait pas, plus tard, on enseigne seulement ce que l’on sait réellement, et vers la fin, on enseigne uniquement ce qui est utile pour vivre.
Premier point :Il est préférable de percevoir l’enseignement comme un acte de communication.

La pédagogie est l’art d’enseigner même ce que l’on ne sait pas. Par exemple, si je ne connais pas le Mandarin, mais que je connais parfaitement le processus d’apprentissage d’une langue, je peux certainement accompagner une personne dans son apprentissage, et ça l’aidera sérieusement.

Au départ, la personne doit être solidement motivée, et le travail du pédagogue doit être très individualisé, car chaque étudiant dispose de son mode d’apprentissage particulier et rencontre des difficultés qui lui sont propres.

Ce contexte n’existe pas, sauf chez les précepteurs.

L’autre manière de voir la pédagogie consiste à tenter de communiquer ce que l’on sait en utilisant des stratégies de communication dignes des campagnes de publicité, de vente ou des grandes conférences multimédias. Non seulement il faut connaître, par exemple la géographie, et communiquer ce que l’on sait pour se faire comprendre, mais il faut être passé maître en stratégie de motivation, de stimulation, d’art oratoire et de techniques médiatiques informatisées.

Le problème, c’est que plus on réussit, plus on gruge sur le devoir et le travail de l’étudiant qui bientôt se sent consommateur de spectacle, client, et se demande s’il en a pour son argent, celui de ses parents et celui de l’État. À la fin, on aura des éternels enfants insatisfaits et des clowns contorsionnistes épuisés après cinq ans.

Il est vrai que la mise en scène, une salle de classe, parfois un amphithéâtre pour quarante étudiants, souvent plus, un projecteur, un ordinateur, internet, et tout, on pourrait se prendre soit pour Boucar Diouf, soit, plus prosaïquement, pour un présentateur de power point.

Pour ma part, lorsque je vois un prof s’évertuer à donner un bon spectacle, j’ai pitié, car ce n’est pas pour une heure, deux heures, mais quarante-cinq heures, et sans recherchiste, réalisateur, souffleur et contrôleur de son.

Je pense qu’il existe une loi des équilibres et de la compensation, plus les spectacles sont bons, plus l’étudiant devient un consommateur exigeant, il en oublie qu’il est là pour apprendre et surtout pour comprendre.

Donc, il est préférable de se contenter de choisir dans ce que l’on sait ce qui est primordial à communiquer, ce qui est déjà un bon travail, et ensuite, simplement chercher à se faire comprendre, ce qui est beaucoup.

Un détail ici : personne n’a besoin d’un prof pour s’informer, se renseigner, assimiler des connaissances, mémoriser des codes. Mais très rares sont les personnes qui ont pu comprendre le calcul différentiel et intégral sans un bon prof. Le prof n’est pas là pour donner à apprendre, mais pour faire comprendre. C’est essentiellement un communicateur, oui, mais qui vise à faire comprendre plutôt qu’à renseigner.

Il est vrai qu’il faut savoir ce que l’on dit pour communiquer une compréhension.

Ne tentez pas d’enseigner la littérature si vous n’avez pas compris la valeur de la création littéraire et que vous confondez Gabrielle Roy avec Jeannette Bertrand. Pour comprendre le calcul infinitésimal, il faut avoir ressenti un grand plaisir à découvrir comment optimiser une boîte de conserve pour y faire entrer le plus gros volume possible de tomates dans la plus petite surface de métal. Si vous n’avez pas ressenti ce plaisir, vous n’avez rien compris, vous avez simplement appris. La compréhension se manifeste par le plaisir qu’elle procure.

Comme dirait Yvon Rivard : pour comprendre la littérature, il faut avoir ressenti un choc, avoir été métamorphosé par au moins un livre. Exemple, le prof de littérature est en train de lire un extrait du (Le) temps qui m’a manqué,de Gabrielle Roy, et tout à coup, il vient de comprendre que Gabrielle ressentait le manque de sa mère décédée au point que cela donnait une valeur inestimable à sa mère si bien que par elle, tout le genre humain venait de gagner une dignité extrême juste à vivre une vie ordinaire.

Le prof était en train de comprendre cela, il ressentait cela, au point d’oublier un moment ses élèves et sa classe. Les élèves ont pu voir que lire pouvait être un exercice transcendant : quelque chose était plus important qu’eux à un point tel que le prof se fichait éperdument de ce qu’ils diront à son sujet dans leur fiche d’évaluation de fin de semestre.

Alors il se peut que ces étudiants aient par le fait même, vécu l’expérience de comprendre ce qu’est un étudiant : un complice de l’effort du prof pour comprendre plus en profondeur ce qu’il a déjà compris.

Tout à coup, l’étudiant n’est plus devant un spectacle, mais devant une personne humaine qui travaille devant lui à devenir un homme, une femme, et il participe de son effort, comme s’il était une partie prenante de son travail de compréhension.

Alors, peut-être que toute la classe va comprendre qu’il s’agit de comprendre ensemble quelque chose de vital pour vivre, et pour cela, il faut aider le prof à se concentrer.

Pour le prof, l’enjeu est d’entrer dans un processus d’éveil de sa conscience et de son intelligence ; pour l’étudiant, l’enjeu est de participer de cet éveil et peut-être ensuite de participer à l’éveil de toute la classe. Sait-on !

Lorsqu’on dit que le rire est communicatif, c’est de ce genre de communication dont je voulais parler : s’embarquer avec les autres dans une montée de l’esprit, communiquer l’onde produite par une élévation pour transformer des étudiants en êtres humains participant à quelque chose qui les dépasse.

Si cela a marché, le prof et deux ou trois étudiants ont vraiment eu du plaisir. Si à chaque cours, la contamination touche une ou deux personnes, à la fin de l’année on aura peut-être le quart de la classe qui sauront être des étudiants.

 

Voilà pour le premier point. Ce qui m’amène naturellement au deuxième point : la communication ne peut réussir que si ce que l’on a à communiquer a du sens.

Lorsque j’arrive devant ma classe le mercredi matin et le vendredi matin de la première semaine du semestre, je vois des étudiants qui entrent un par un, saluant très rarement le prof, se saluant très rarement les uns les autres, lisant d’une main un message texte, tenant en équilibre dans l’autre main un cabaret de carton avec un sandwich et un café. Chacun s’assoit, installe son portable, prêt à compiler les informations nécessaires pour obtenir une note supérieure à celle des autres. (J’enseigne dans un programme contingenté.)

En aucun temps, il n’imagine que quelque chose d’important va se passer, et qu’il pourrait sortir du cours avec une certaine compréhension du monde.

Non ! il y a sur un côté la vie, la vie que l’on ne comprend pas, qui semble une folie collective bruyante et précipitée vers différentes fins du monde : la fin du cosmos dans le Big Freeze, la fin du soleil dans une explosion de nébuleuse, la fin de la terre par un faisceau de rayons gamma, l’extinction des espèces par dérèglement climatique, la fin du français par l’omniprésence de l’anglais, la fin de la collectivité par l’individu, la fin de l’amour par le sexe, la fin du travail par la robotisation, la fin de soi-même dans le néant… Et il faudrait se tricoter une vie humaine à travers toutes ses formes de fins du monde !

De l’autre côté, il y a les cours pour obtenir un diplôme, pour obtenir du travail, pour obtenir un logement et tâcher de vivre avant la fin du monde.

Je n’ai encore jamais vu un seul étudiant imaginer un seul instant que la classe dans laquelle il vient d’entrer avait un quelconque rapport avec la vie qu’il faut vivre malgré l’absurdité apparente du monde.

Alors ici, je voudrais prétendre que la tâche du prof, quelle que soit la matière qu’il enseigne, consiste à forer un trou entre le monde de la vie humaine qu’il faut vivre et le monde de l’éducation qu’il faut subir.

Pour ma part, je peux pavoiser, j’enseigne le Travail social à l’université, donc il est relativement facile de creuser des tunnels entre la vie insensée et l’éducation au sens.

Mais il me semble que si le prof est un humain et que l’étudiant est un humain, il devrait à un moment ou à un autre chercher tous ensemble à comprendre pourquoi ils ont à vivre dans une telle ignorance de ce qu’est vivre, au point d’aboutir à la folie des guerres et à celle du pétrole.

Vivre une vie humaine n’est pas si facile. Tenter de comprendre de quelle manière une telle vie peut avoir une valeur, cela peut aider, surtout si on sent qu’on est plusieurs à tenter l’expérience de la vie ignorante dans laquelle, au départ du moins, les attenants et les aboutissements nous sont complètement inconnus.

Je pense que la littérature sert à cela : comment s’y prendre pour vivre d’abord et comprendre ensuite ? La philosophie attaque le problème de front. L’histoire donne de la perspective. La géographie précise l’aire de lancement. Les mathématiques découvrent les relations constantes entre le fini et l’infini, entre la pensée et la réalité. Les sciences tentent de consolider quelques pistes pour comprendre comment ça marche. Tout pour tenter de percer le mystère, au moins sentir que c’est un mystère et non pas un état de fait, qui plus est, un état de fait fatal.

Tout peut donc servir à embarquer des étudiants dans l’aventure de l’animal humain, le seul animal qui sait ne pas en savoir assez pour comprendre le sens de son existence, et c’est d’ailleurs pour cela qu’on a créé le monde de l’éducation. Et dans ce monde de l’éducation, s’il est inventé pour faire face à notre ignorance, l’étudiant ne peut que deviner, ressentir et finalement s’embarquer dans la grande quête du sens, et ainsi commencer à s’étudier lui-même, les autres, les choses, les êtres vivants…

Évidemment mon propos n’est utile que pour un prof qui ne s’imagine pas être un fonctionnaire ou pire, un représentant de l’État au service d’un programme qui répond à une stratégie d’État.

Les collèges québécois sont définis ainsi : Un pont à deux branches reliant l’adolescent à sa destinée. Il a pour mandat d’accomplir les rattrapages, de clarifier les orientations, d’achever les humanités et de parfaire les techniques ! Immense programme !

Ce qui le rend chancelant cependant, c’est peut-être la fragilité des rives. Sur le versant sud, le nombre de finissants du secondaire ne maîtrisent pas la langue écrite. Sur le versant nord, l’université ne veut pas materner les jeunes qui n’ont pas acquis les bases suffisantes. Entre les deux, l’industrie demande des techniciens adaptés ! Comment rejoindre les deux rives sans chavirer au milieu ?

Voilà pour le fonctionnaire et le représentant de l’État. Le prof, lui, vise généralement trois buts pour ses étudiants : “Qu’ils ne se tuent pas, qu’ils ne démissionnent pas et qu’ils ne finissent pas dans la rue.”

Posons-nous franchement la question : qu’est-ce qui amène une culture à ne plus se vouloir dans ses enfants, à se refuser à eux, à laisser les jeunes seuls, abandonnés aux forces sociales et économique ?

Un prof me disait : Pourquoi voudrais-je transmettre une culture qui mène à une impasse, qui ne donne pas de sens à la vie, qui a mené au désastre écologique ?

Bref, nous sommes en pleine expectative, en état d’ambivalence profond vis-à-vis de nous-mêmes. Nous hésitons à transmettre une culture qui n’arrive pas à lutter, à résister à la violence des forces sociales et économiques.

Nous semblons culturellement désarmés, comme si nos racines n’allaient pas jusqu’à une sève capable de nous sortir de la torpeur.

Pour commencer, il faudrait peut-être cesser d’enseigner que le monde est si absurde que la seule raison de vivre consiste à gagner le plus de fric possible avant de mourir…  Il ne faudrait plus déséduquer.

Qu’est-ce que la déséducation? On parle de désinformation lorsque des informations visent à cacher les informations. On parle de déséducation lorsqu’un enseignement sert à détourner l’éducation vers l’asservissement.

Une personne a achevé sa déséducation : lorsque plus rien ne l’étonne, pas même un ciel étoilé ; lorsque plus rien ne l’indigne, pas même les guerres et les famines ; lorsqu’elle trouve que tout est normal, même l’intoxication de l’air que nous respirons par un million de tuyaux d’échappement.

On a réussi à parachever la déséducation lorsqu’une fois diplômé un individu n’a plus ni jugement critique ni capacité créative.

La déséducation vise un but évident: la soumission, le désarmement mental et moral.

 

Ce qui m’amène au troisième point : L’éducation est un pont pour accéder à la culture. Mais la culture n’est pas l’art, la science et les mathématiques, la culture est la nourriture première sans laquelle un être humain ne voudrait même plus vivre.

Qu’est-ce qu’il faut entendre par nourriture première ?

Lorsqu’on voit un bon repas, une assiette vraiment ragoûtante, on se rend compte que la nourriture commence par produire l’appétit. L’appétit est une relation entre un être nourricier et un autre être nourricier. Et cela est possible parce que les deux sont de même nature.

On l’oublie souvent, notre corps, par exemple, est une nourriture. Un ours gris de l’Ouest ou un ours blanc du Nord pourrait s’en sustenter. À défaut d’un prédateur noble, des vers et des fourmis se nourriront de notre dépouille ou des bactéries digéreront nos cendres. Nous sommes une nourriture parce que nous sommes formés des mêmes protéines, sucres, minéraux que les carottes et les poulets.

Lorsque nous manquons de ces protéines, sucres et minéraux, nous ressentons la faim, nous sommes propulsés de l’intérieur pour aller chercher à l’extérieur ce qui nous manque. C’est pour cela que je dis que la culture est une nourriture. Nous sommes un producteur de sens, et lorsque nous n’y arrivons pas, nous sommes propulsés pour aller en chercher hors de nous. L’appétit nous transforme en chasseurs efficaces.

Dans la culture, il y a des consommateurs de culture et des producteurs de cultures mais cela n’est possible que parce que nous sommes tous de même nature. Donc la culture est le lien avec nous-mêmes, avec les autres, avec le présent, avec le passé, avec l’avenir, avec la nature qui est notre nature, et ce lien est vital, sans lui nous mourrons.

La culture n’est pas le crémage sur le gâteau, elle est la nourriture fondamentale. Si on en manque, on meurt. On pourra tester les capacités culturelles d’un groupe de personnes, si en les larguant sur une île déserte, au lieu de s’entretuer, ils se solidarisent et redécouvrent le goût de vivre et la capacité de survivre.

Il faut donc faire le ménage dans notre culture pour trouver la sève, jeter la pulpe et ensuite apprendre à vivre sans se tuer.

On parle de culture comme on parle de cultiver des légumes : travailler à ce qui nous manque. Par exemple, qu’est-ce qui nous manque que, si on l’avait, on cesserait de détruire notre planète. C’est une chose à découvrir dans notre culture, c’est là au milieu des détritus culturels qui remplissent nos livres, nos théâtres, nos traditions. L’éducation est donc le processus consistant non pas à remplir des estomacs, mais à ressentir la faim, à trouver la nourriture convenable à nos défis actuels et, si nécessaire, à cultiver les nutriments nouveaux pour vivre ensemble sur la planète terre.

Mais comment faire sentir à Audrey-Jade Carbonneau-Champlain qu’elle a faim du temps qui a manquéà Gabrielle Roy pour aller recueillir les derniers mots de sa mère avant qu’elle ne meure ?

Je pense que justement Gabrielle Roy le sait. Son petit livre est écrit de main de maître pour ressentir le manque avant de manger. Il faut donc lire. Mais Audrey-Jade Carbonneau-Champlain ne sait pas vraiment lire. Alors il faut un prof qui sait vraiment lire. Et c’est tout, c’est surtout, tout. Il va lire, et Audrey-Jade Carbonneau-Champlain va participer de sa lecture, et une partie de la classe aussi.

Le pont entre l’affamé et la culture est essentiellement le savoir lire : se lire soi-même, lire les autres, lire son environnement, lire les grandes œuvres musicales, artistiques, mathématiques, scientifiques, littéraires, philosophiques, spirituelles.

Découvrir le plaisir de se nourrir constitue l’art culinaire, découvrir le plaisir de lire et de créer constitue l’éducation.

Jean Bédard, octobre 2018

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