Cahier des heures décisives (suite)

Pauvres et amis

Mon ami Michel et moi, nous étions pauvres. Si pauvres et rejetés que nous habitions le même trou. En zone de guerre, il y a toujours des tranchées pour se cacher, pour regarder les bombes tomber, les entendre siffler. La ville, c’est pareil, sauf qu’il n’y a aucun retranchement pour les guerriers, il y en a uniquement pour ceux qui ne font pas partie de la guerre, et qui donc, sont sans espoir de victoire : les désespérés, les décrochés, les rognures de viande jetées aux chiens par le grand boucher des rues. Pas d’espoir de victoire, mais aucune crainte de défaite. Nul risque de gagner, nul danger de perdre. Leur richesse, c’est le trou; leur refuge, la tranchée. Le tintamarre, les klaxons, les insultes, ils les entendent au-dessus de leur tête, c’est une guerre qui ne les concerne plus.

Céline Fernbach celine.fernbach@gmail.com (2)

Lorsqu’ils marchent dans ce refuge, on ne les voit pas, ils n’existent pas, c’est leur vraie patrie. La compétition, le combat pour obtenir une place sur un barreau de l’échelle, les coups de couteau, les vols, les menaces, ils s’en moquent, cela ne les regarde pas. Leur richesse : le trou. Et rien n’insulte autant un riche qu’un pauvre qui, dans ce trou, déguste tranquillement son bonheur dans l’indifférence absolue de tout ce qui s’achète, se défend et se vole. Michel et moi, nous étions enfants du même trou, nous avions le droit de nous nettoyer le nez sans engendrer le moindre dédain chez ceux qui regardent toujours ailleurs. Un bonheur rare.

On faisait les ruelles des riches, les arrière-cours de la rue Saint-Laurent. On ramassait des trésors. Les riches sont d’étranges bêtes, il leur suffit d’enlever l’étiquette des prix, de toucher l’objet de leurs doigts, de le posséder un moment, et ensuite, ils l’abandonnent dans les poubelles. Les gens qui admiraient l’objet dans une vitrine et écarquillaient les yeux devant le prix, ne le voient même plus. Cette maladie ne nous atteignait pas. Certaines ruelles rutilaient de merveilles.

Une fois partis à la chasse au trésor, l’école primaire n’existait plus pour nous. L’école, c’est la guerre, les bombardements, les rafales; en cinquième, nous étions désengagés, nous étions dans le trou. À l’école, nous étions systématiquement derniers de classe dans tous les domaines, mais après cinq ans, nous étions graciés : nous savions maintenant, du haut de nos dix ans, qu’il nous était interdit de gagner même un seul rang, et par ce fait sacré autant que vérifié, nous étions délivrés de tout effort, de tout devoir, de tout souci et de toute inquiétude. Dans notre trou, on attendait les soirs de chasse.

Combien de moments heureux avons-nous passés à l’abri de tout, brocanteurs des ruelles, noble métier que de trouver un bien rejeté. Un jour, nous avons ramené un pot de cristal à peine ébréché, ciselé, luisant au soleil, il faisait des couleurs sur le ciment. Il était bien différent de nos découvertes habituelles : verres, tasses, assiettes, lampadaires, nappes, ustensiles en fer, il avait un seul défaut, il était unique, alors, à quelle mère le donner? Michel avait des larmes aux yeux juste à imaginer sa grand-mère le toucher.

Nous nous étions réfugiés dans l’sheddu deuxième, celle de sa grand-mère, on faisait étinceler notre trésor avec un linge à vaisselle propre, retiré silencieusement du tiroir de sa grand-mère, qui était aussi sa mère, puisque sa mère, il ne la voyait presque jamais, sauf, nue, sur un calendrier. Comme un pirate cache un coffre chargé de diamants, nous avons dissimulé notre trésor, bien enveloppé dans du papier, sous des guenilles huileuses qui traînaient dans un coin.

Le samedi qui suivit, nous avons poussé nos recherches jusqu’au cimetière de la montagne. Personne ne nous remarquait, personne n’imaginait que nous préparions un grand coup. Sur la rue des vitrines, nous avions testé notre invisibilité en faisant des grimaces, des sparages, des singeries, tout le monde était hypnotisé : les uns par les marchandises, les autres par des soucis… Nous n’étions personne.

Nous sommes revenus du cimetière avec une énorme couronne de fleurs qui avait été déposée sur une tombe. Il y en avait plusieurs, mais celle-là était faite de vraies fleurs, des fleurs fraîches qui sentaient bon, mieux que les fleurs du marché Jean-Talon que maman humait, mais ne pouvait jamais acheter. Aucun problème pour ramener ce trésor qu’il fallait transporter à deux. Cette fois-là, nous avons eu droit à deux ou trois regards de travers, mais ils s’arrêtaient avant de nous atteindre, on leur tirait la langue.

Arrivés dans l’shed, le problème était résolu. Michel avait le pot de cristal, moi, la couronne. En grande pompe, le dimanche matin, j’entre dans la cour avec mon triomphe presque aussi grand que moi : « Pour toi, maman! » Elle était déjà sur son trente sous pour la messe, en se retournant, elle resta coincée comme sur une photo, les yeux en forme de billes. Je buvais dans son regard une admiration que j’imaginais. J’étais le pirate intrépide, le robin des bois, le Christ rédempteur. Cependant, son visage se transforma progressivement. Au début, il se crispa, à la fin, il se lissa, et elle éclata de rire.

– T’es le plus merveilleux garçon du monde.

Et elle se dépêcha à détresser la couronne pour en faire une dizaine de bouquets plongés dans de grands verres à demi pleins d’eau. Elle regardait l’heure, mon père devait revenir de chez mon oncle avant de partir pour la messe. Une fois les bouquets dispersés dans la cuisine, elle jeta les arceaux qu’elle avait tordus dans une vieille poche de patates, regarda les gerbes colorées effacer les murs marbrés par la sueur du charbon :

– C’est plus vivant comme ça, tu ne trouves pas!

 

Michel et moi, on était deux dans le même trou. Le pot en cristal occupait le centre de la table chez lui, et les chats mangeaient par terre, tout près de la porte arrière. Chez moi, les fleurs s’étaient rapidement fanées, mais maman les regardait encore en se retenant de rire. On a connu des grands moments de gloire.

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