Cahier des heures décisives

L’intention de cette série de blogues

Tenter de répondre sérieusement à la question: « Qui suis-je? »

Céline Fernbach celine.fernbach@gmail.com (2)

Blogue 3 : Sous la jupe de maman

À l’ombre de l’érable à Giguère nous avions, mes trois sœurs et moi, un coin de paradis. On entendait des cris, des blasphèmes, des engueulades, des coups de poing sur la tôle, des bébés en pleurs, des chats en bataille mais c’était derrière la clôture aux clous dressés vers le ciel. À l’intérieur de la cour, traînaient sur une chaise berceuse et une petite table, des livres, et dans l’un de ces livres, une image tranquille du père Brébeuf martyrisé par des Iroquois qui voulaient manger son cœur vaillant.

Alors, ma grande sœur Micheline faisait tourner une bouteille qui, en s’arrêtant, transformait immédiatement la personne pointée en père Brébeuf, le vrai, le courageux, le saint. Les autres devenaient de féroces Iroquois. Ce jour-là, la bouteille pointa sur ma sœur Annie. On l’attacha, et la torture commença…

On pince, on tape, on pique avec des branches aiguisées, on danse autour d’elle en lançant des cris effrayants, elle ne pleure même pas. Mais le couteau, elle n’aime pas le voir passer devant ses yeux. Alors elle hurle. Maman sort :

– Voulez-vous bin me dire ce que vous faites là?

– On joue au martyr.

– Ah!

Et elle retourne à ses chaudrons. Nous, on baisse le ton. Ma sœur ne crie plus. Personne ne crie. Mais on pince fort les cuisses et les bras.

Quelques jours plus tard, ma sœur Annie propose un autre jeu. Elle ne veut plus avoir peur des couteaux. Elle en a chipé deux sur la planche où maman coupe le lard. Il s’agit de tendre le pied nu au partenaire. Le partenaire lance le couteau qui doit planter dans la terre le plus près possible du pied de son adversaire. Ensuite on change les rôles. On n’a pas joué longtemps parce que j’ai planté le couteau en plein centre du pied de ma sœur. Elle n’a même pas crié. Maman n’est pas sortie. Ma sœur Micheline lui a fait un pansement.

On a joué aussi aux aveugles, aux sourds, aux malades et aux docteurs. Et tout allait bien, car maman veillait, mais on ne le savait pas parce qu’elle était toujours là. Et puis, un jour maman m’amena chez une de ses sœurs qui était Sœur grise. Dans le parloir, on chuchotait. J’ai entendu maman demander à ma tante :

– Je ne sais pas si je dois l’envoyer à la maternelle. Il est encore sous mes jupes, il a peur de tout.

– Il ne faut pas forcer un enfant, dit-elle. Si tu penses qu’il n’est pas prêt, il ira en première, sans la maternelle.

Je n’ai plus jamais été sous la jupe de maman. On a continué à s’exercer au martyr et à bien d’autres métiers héroïques. Un beau matin, maman m’habille d’une culotte courte et d’une chemise qui était dans une grosse boîte de linge donnée par une tante. Il y avait aussi des espadrilles de toile toutes neuves.

– Fais attention, il faut faire l’année avec tes espadrilles.

Nous avons marché jusqu’à la rue Beaubien et ensuite, nous avons tourné à gauche jusqu’à une grande cour clôturée en carreaux de broche.

– Tu te souviendras du chemin?

J’avais si peur en m’en allant que j’avais retenu les moindres repères, à tout moment, j’aurais pu courir à la maison en moins de cinq minutes.

Elle me laissa dans la cour de l’école. Il y avait des centaines d’enfants. Je la voyais s’en aller. Elle ne se retournait pas. J’allais la perdre de vue. Je me suis précipité. On avait fermé la clôture. J’ai grimpé en plantant mes espadrilles dans les carreaux de broche. Tout en haut, j’ai crié : « Maman! Maman! Maman! ». Je ne la voyais plus. J’allais basculer de l’autre côté. Un homme en soutane noire m’a arraché de la clôture. Je me débattais. Il me tenait comme une poche de patates sur son épaule. J’ai abouti dans une classe. Tous les enfants se mirent à rire. Et la lumière s’est fermée. Je ne sais plus rien du reste de mon école primaire. Pas même comment je suis revenu à la maison ce jour-là.

Je n’apprenais rien, puisque je n’étais pas là. J’étais attaché à un poteau avec le père Brébeuf, on me plantait des couteaux dans le pied et on riait de moi. Quand la cloche sonnait, je sortais du cauchemar. Je courais vers l’église, juste en face de l’école. Personne n’y va. Personne n’y vient. Silence. Il y a une chapelle, et dans la chapelle, la maman de Jésus. C’était ma maman en attendant que tout se calme et qu’il n’y ait plus d’enfant sur le chemin de mon retour.

Arrivé à la maison, j’allais me cacher derrière l’arbre à Giguère, je pleurais. Il ne fallait pas que maman me voie pleurer, car elle avait tellement de soucis avec les bas à repriser, le linge à laver, le charbon à remonter.

C’est dans la chapelle de l’église, devant la maman de Jésus, que j’ai connu mes premiers moments volontaires de paix. Par « volontaire », je veux dire quelque chose que j’allais chercher et qui ne serait pas venu tout seul. C’était un travail, il fallait que je me concentre sur le visage de la statue et non sur les craquements, les bruits sourds, les ombres qui oscillaient dans les coins obscurs. Je me pratiquais à la chapelle; à la maison c’était plus difficile. La première fois que la paix m’arriva, j’étais en haut de la première branche de l’érable à Giguère, j’étais un tigre. Je venais de tuer une proie et j’avais le ventre plein.

À l’école, on me frappait avec une baguette ou une règle car je n’apprenais rien. C’était l’enfer. Je me plongeais dans mon cahier. Je dessinais. Ensuite, je courais à la chapelle. La maman de Jésus était si belle, elle avait toujours exactement la même expression, le même sourire sans le moindre changement. Et puis, je courais à la maison, je me cachais derrière l’arbre de papa ou la tête dans un coussin, et je pleurais.

Je n’ai pas le sentiment d’avoir eu une enfance malheureuse ou heureuse, c’était plutôt comme dans l’église Saint-Édouard, les couleurs jouaient dans la poussière et l’obscurité, des taches rouges, jaunes, vertes virevoltaient comme des oiseaux. On joue au martyr partout dans le monde, des enfants rient dans les ruines et il y a des instants de paix.

 

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