Cahier des heures décisives

L’intention de cette série de blogues

« Qui suis-je? » devrait avoir pour réponse : « Voici les actes qui me constituent au cœur même des événements qui ont constitué ma vie. » Presque tous diront : « Cela n’existe pas. Tout est conséquences, même moi, même toi. » Je connais parfaitement ce discours, et c’est précisément contre lui que j’écris ce cahier.

Céline Fernbach celine.fernbach@gmail.com (2)

Bogue 2: Le baptême du moi

En 1956, j’avais 7 ans. Je revenais de communion. L’église était bondée. Je frayais mon passage. Alors que j’approchais enfin de mon banc, un gamin de classe, un habituel du groupe qui me ridiculisait à cause de mes culottes courtes et mes bas de fille, m’attrapa le sexe et le serra de toutes ses forces; en ouvrant la bouche, il me fit voir un restant d’hostie qu’il gardait sur le bout de la langue.

Je savais qu’il fallait tout ravaler, tout écraser dans un coin. « Moi » ne méritais rien d’autre.

D’où me venait cette certitude? Je n’en avais aucune idée. Cela régnait comme une règle universelle. Je ne méritais pas une alerte, je n’avais pas le droit au scandale! Il y avait unanimité pour dire qu’il n’y avait absolument rien en moi qui soit plus digne que les autres, alors, je devais me comporter comme tout le monde, d’égale indignité avec eux.

Et effectivement, toute personne qui cherche sincèrement et sans complaisance, ce qu’il y a en elle qui soit vraiment elle, acteur de sa vie, a l’impression de chercher le trou d’une aiguille dans une botte de foin, pas l’aiguille, non, le trou de l’aiguille. Elle peut facilement se décourager et conclure : « je » n’existe pas vraiment, « je » est une victime de la « vie » et la « vie » est une conséquence tragique de l’existence des choses. « Je » n’est qu’un morceau de bois qu’une vie va tailler jusqu’à ce que ce qu’il ne reste plus de bois du tout. Pourquoi crier au scandale! Les événements nous rentrent dedans noirs ou blancs, sales ou propres, douleur ou plaisir, et personne ne crie au scandale, personne ne mérite que telle ou telle agression plus personnelle que la grêle ou le tonnerre ne s’arrête là devant lui! Personne ne mérite que le malheur ne s’arrête devant sa porte. Non, elle voyagera encore et encore cette violence tant qu’il y aura des enfants qu’on imagine insouciants parce qu’ils sont incapables de s’arrêter de rire en jouant dans la cour. Moi aussi, je riais souvent, même quand je pleurais.

L’enfant atterré parce qu’il ne se résout pas à n’être qu’une chair subissant la profanation, mais se veut plutôt le critère du respect, soignez-le! Il est malade! Il réclame qu’on s’approche de lui comme s’il était un objet sacré, eh bien! qu’il s’endurcisse, car la vie souille et piétine à qui mieux mieux.

C’est pourtant cela le défi de toute existence consciente : accorder au moi, à chacun des moi, un statut de non-objet.

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