Les philosophies de la participation, une réponse à l’absurde

Se dresse actuellement, à l’échelle mondiale, une volonté de dialogue entre les différentes spiritualités. C’est une grande espérance, car pourrait sortir de là, une spiritualité plus écologique (dans le sens le plus large du terme). De ce dialogue semblent émerger des théologies de la participation de plus en plus capables de rencontrer la science, les arts et les défis sociaux de l’être humain.

Par théologies de la participation, nous entendons, l’ensemble des théologies dans lesquelles le Tout ne détermine pas les parties (les parties ne sont pas que des conséquences), les parties ne déterminent pas le Tout (le Tout n’est pas qu’une résultante), mais le rapport entre les parties et le Tout est égalitaire, réciproque et co-créateur, il permet à toutes les parties de participer duTout et de participer àson œuvre. La création n’est donc pas une chute, ni une simple manifestation, elle est une sorte d’œuvre collective qui découle des relations entre les parties et des relations entre les parties et le Tout. Une telle théologie permet de penser le cosmos comme une extraordinaire aventure de dépassement de soi émergeant du choc de la rencontre entre l’absolu, l’infini et le défini.

Je suis, comme tant d’autres, engagé dans la recherche d’une telle théologie. Je tenterai ici d’en donner une intuition par un texte plus suggestif que philosophique. Car je crois que c’est de cette expérience dont il est question dans la majorité des articles de ce numéro de la revue Théologiques.

Évidemment, une théologie de la participation est inséparable de l’expérience de la participation. L’Évangile nous fait toucher à cette expérience à un niveau peu commun. Si on s’en tient à l’essentiel, chacun retrouve sa propre expérience à travers celle du saint ou du sage qui l’inspire.

L’expérience

Pourquoi ne pas commencer avec l’expérience universelle de Jésus[1]discutant avec les docteurs de sa religion d’enfance :

J’avais environ douze ans. C’était après avoir rencontré quelques bons docteurs. Encadré de mes deux parents, je revenais à mon village. Par marées montantes, de terribles questions se mirent à submerger toutes les réponses des docteurs. Qui suis-je? Aucune réponse ne résistait devant cette question. Qu’est-ce que ce monde dans lequel je semble n’être qu’un grain de poussière? Rien ne résistait. Y a-t-il quelqu’un dans cet univers, ou suis-je abandonné dans ma vie intérieure? Pas de réponse, rien.

La marée ne redescendit pas. Les réponses étaient emportées, noyées, dissoutes. Elles avaient été des illusions sans la moindre consistance. Ce n’était plus qu’un peu de sel.[2]

Hommage à la trinité

Il n’y a peut-être pas d’autre début à la vie spirituelle que la mort des réponses sous l’effet des questions. Signe de l’élargissement de la conscience. La conscience : un jeune hérisson qui se roule dans les ballons de notre enfance, et les fait éclater. Les montagnes restent là, les arbres ne tremblent même pas, les étoiles dans le ciel n’ont pas bougé. Il y a de l’être. Mais on s’en moque, car rien ne comble cette âme inquiète.

Comment se fait-il que l’âme puisse choisir la mort de toutes ses plus chères illusions? Comment se fait-il qu’elle choisisse le vide plutôt que la sécurité religieuse? En toute froideur, la vie devrait servir le goût de vivre. Instinct de conservation. Il n’en est rien. Si le désespoir est vrai, l’âme préfère cette vérité à la vie elle-même.

Et je suis allé dans le désert.[3]

Ce tournant est critique. Ce choix pour la vérité à tout prix comporte une curieuse forme de question : comment se fait-il que mon âme recherche la lucidité, quitte à la payer de sa vie? Cette fois, la question ne charrie aucune « réponse bidon ». Elle reste là, plus solide qu’une montagne. Elle s’impose. Oui, je veux la vérité (l’essence divine).

À partir de ce « oui », et sur toute la surface du désert, les questions se retournent. Qui suis-je? Pas de réponse. Mais ce manque de réponse passe du négatif au positif. Si je le savais, je n’existerais pas, car je coïnciderais avec moi-même. Telle une particule et une antiparticule qui se rencontrent, je me serais annihilé dans la première fraction de seconde de ma tentative d’exister. Pour exister, mon identité doit m’être cachée. Elle doit être une quête[4].

L’absence de réponse affirmative à la question « qui suis-je » m’a donné la vie! Par ce vide de réponse, par ce déficit d’une « plénitude » qui ne peut être qu’un concept transitoire, je suis une présence vivante et non un schéma mort. Seul un schéma statique peut coïncider avec une définition parfaite. Aucune réalité, pas même une pierre, ne peut être réduite à sa propre définition sans perdre en même temps l’existence. Bref, je l’ai échappé belle, j’aurais pu être une forme déterminée et statique dans la tête de Dieu ou dans ma propre tête. Bref, l’ineffabilité est une caractéristique de l’âme, comme elle est une caractéristique de toute essence divine.

La coïncidence d’un être et d’un savoir conceptuel ne peut durer qu’une fraction de seconde, car dans une telle hypothèse, le futur est la même chose que le passé, une pure détermination. Les deux bouts du temps se rejoignent au centre dans une « dé-finition ». Et le temps disparaît en même temps que l’être. La raison est simple, le défini est forcément fini alors que l’être est forcément infini et même absolu. De ce fait, l’existence ne peut être que la dynamique entre l’absolu ineffable et la finitude à l’état de forme mouvante. Sans le temps, l’éternité est si statique, qu’elle ne peut même pas se donner l’existence, elle reste un concept vide.

En échappant à une réponse déterminée, à une identité préétablie, on devient une présence  et donc aussi une absence. Sans absence, il n’y a aucune présence. On ressent une présence lorsque l’être est là mais reste essentiellement ailleurs, s’échappe à lui-même comme un être quantique, comme ces électrons qui vibrent autour du noyau atomique sous la forme de probabilité d’être ici et ailleurs. À l’image d’une montagne, ou d’un arbre, ou d’un lac, on est une présence dans la mesure même où on n’est la réponse de rien, mais la question qui fait vivre.

« La fructification, nous dit Sylvain Isaac, est le point culminant de la vie d’un arbre; en outre, c’est à l’instant précis où le fruit se détache de l’arbre et tombe sur le sol que l’arbre manifeste au plus haut degré son caractère créatif. Toute véritable création se parachève dans une ruine complète, et seule une vie qui est arrivée à se faire authentiquement créative peut s’achever dans une ruine véritable… C’est là que la mort de toute chose se change en vie de toute chose. »[5]

La « kénose » et l’altérité

Le fait que mon identité me soit à jamais cachée, présente par son absence, visage par tout ce qui échappera à jamais à une forme, le fait que mon identité soit devenue un désir qui court en avant de moi, le fait qu’elle soit un « moi » imprenable, ou si vous voulez, un verbe pur, me permet d’exister. Je suis le Verbe.

Les anciens appelaient « kénose »[6]le fait que l’identité d’un être créateur fuit devant lui sans jamais pourvoir être attrapée en tant que forme. Et c’est cela l’existence : la force créatrice l’emporte à jamais sur la capacité de se capturer en tant qu’objet de connaissance. Par le fait même, le futur se met à fuir devant, et ses potentialités affleurent dans l’instant présent. La mémoire récolte le passé, synthèse après synthèse, mais n’arrive jamais à épuiser une identité qui reste imprenable. L’espérance emporte le temps dans son histoire éternellement créatrice.

Un arbre est une formidable synthèse de plusieurs millions d’années de vie, mais il n’épuise pas et n’épuisera jamais les possibilités de tout le végétal. La messe de Saint Mathieu que réalisa Jean-Sébastien Bach est une formidable synthèse, mais n’épuise pas la musique. La source l’emporte sur les formes vivantes. La musique n’est pas et ne sera jamais un ensemble de savoirs, elle n’est et ne peut être qu’une source créatrice. La musique est une présence qui hante et féconde la conscience du musicien, donc son identité ne pourra jamais être totalement développée et achevée par les musiques du monde. Il en est de même, et de façon encore plus grande, pour la Source de la musique et de toutes les autres potentialités créatrices du cosmos.

Cela me donne le pouvoir de me produire comme un autre que moi, d’être à moi-même ma propre altérité. Je peux produire mon être et jamais « cet être » ne sera un moi vainqueur.

L’acte pur, le verbe, semble parti pour une histoire sans cul-de-sac.  En effet, si la kénosedonne le Verbe , le deuxième moment sera la mémoire. Car il ne s’agit pas seulement de produire des formes et de les reprendre : naissance et putréfaction. Aucune forme ne se décompose absolument, ne revient à l’informe, la mémoire vitale relie les formes dans leurs mouvements de complexification et de décomplexification. Il existe un grand nombre de mémoires physiques : la lumière et toutes les ondes qui voyagent dans le vide, les traces géologiques, l’histoire génétique, et tant d’autres. Mais il est indispensable qu’une mémoire totale et unifiée se présente comme la « substance » du temps, car sinon, qu’est-ce qui relie les moments du temps, qu’est-ce qui peut réaliser la synthèse que l’on nomme « passé » et qui ne peut être que le « passé en acte » d’empêcher la répétition? Le temps est un processus évolutif d’apprentissages ou il n’est pas. Car si le passé n’est pas dans une mémoire, il est néant. Et si le futur n’est pas dans des potentialités bien réelles, il est néant. Le temps ne peut être qu’une mémoire en action sur les potentialités, donc une conscience, c’est-à-dire une ouverture dans laquelle l’infini du possible révèle sa Source absolue sans pouvoir achever son œuvre.

Et si on va du côté de Bouddha, il ne faut pas oublier de revenir au sermon de Bénarès où le sage commence, si j’interprète bien, avec une phrase clef du genre : « Il y a deux extrêmes à éviter : l’attachement aux plaisirs associés au malheur, l’attachement aux souffrances associées au malheur. » Or, qu’est-ce qu’un plaisir associé au malheur et qu’est-ce qu’une souffrance associée au malheur, sinon une obsession, c’est-à-dire, non pas la poursuite d’un désir, mais la poursuite d’un objet de désir, d’une image de réponse, d’un schéma, d’une représentation? L’erreur, la faute qui mène au malheur n’est pas le désir comme tel (Bouddha désire ne pas désirer un objet), le malheur est de vouloir un objet défini, une fin qui en finirait avec le commencement, une forme qui prétendrait rendre compte de sa source. Pourquoi est-ce un malheur, et même l’essence du malheur? Parce que cela consiste à tenter de jeter le temps dans une détermination, et donc de tuer le temps qui est la dynamique même de l’éternité.

Au contraire, le sage atteint la quiétude dans une réconciliation avec la Conscience totale, lorsque la Conscience totale réussit à envelopper la mémoire totale en acte dans le possible. Il ne s’agit donc pas de fusion dans un état impersonnel d’indifférence, mais d’une participation del’acte créateur àl’acte créateur.

La participation

Si Tout dirigeait unilatéralement tout, les parties ne seraient que les conséquences, les effets du Tout. Le Tout tuerait les parties, les absorberait comme l’océan absorbe, supposément, toutes les gouttes d’eau. Or, cela n’est pas possible, si chaque molécule d’eau ne préservait pas sa forme propre, il n’y aurait pas d’océan du tout.

Et si les parties déterminaient le Tout, le Tout ne serait que l’effet des atomes qui le composent. Mais alors, comment le Tout pourrait-il conserver son intégrité? Il ne serait pas seulement un chaos, mais un chaos de chaos, une informalité impropre à l’existence.

Dans ces deux cas : pas d’existence possible[7]. L’être ne peut être qu’un acte pur qui s’enveloppe dans sa mémoire vitale en travail dans les potentialités du cosmos. Il faut chercher ailleurs que dans un théisme de la puissance absolue et ailleurs que dans un athéisme atomique.

La question : Est-ce que l’histoire de la conquête de soi dans l’acte créateur est sans cul-de-sac? Cette question vit, elle est la vie elle-même. Pour que le temps reste vivant dans son éternité, c’est-à-dire sans commencement, ni terminaison, ni boucle de répétition, le Tout ne doit pas déterminer les parties et les parties ne doivent pas déterminer le tout.

Bref, nous sommes plongés dans une Présence totale qui est un acte pur incapable de se recouvrir lui-même dans la connaissance d’un « moi ». Il en est incapable, car il possède une capacité plus grande : la conscience de soi en acte. La Présence-conscience est l’acte de se montrer caché.

Comme le dit Jacynthe Tremblay[8] : « … le soi s’élargit jusqu’à devenir un « lieu » relationnel ; par rapport à ce avec quoi il est en relation, ce soi véritable se retrouve beaucoup plus englobant que le moi de l’ego cogito intellectuel. »

Une telle kénoselie l’être et le néant non pas dans une opposition, ni même dans une dialectique, mais dans l’acte pur que Marguerite Porète (l’inspiratrice de maître Eckhart) appelle « Éant ».

L’Éant

L’Éant (iht) est la nudité de l’essence,
où l’esprit dépouillé de lui-même plane dans l’éternité [9].

L’âme n’est pas ivre de ce qu’elle a bue, mais bien ivre, et plus qu’enivrée, de ce qu’elle n’a pas bu et ne boira jamais [10].

L’Éant, acte pur, est Tout en tant que Source, mais n’est rien en tant que créature. Dans un tel cosmos, il n’y a pas de créature, ou plutôt : tout est créateurs-créatures et créatures-créatrices. Cependant, pour le Tout, sa créature-créatrice n’est pas hors de lui, le Tout se produit de sa propre « substance » créatrice. Par « substance » n’entendez ni matière ni forme, mais acte pur sur une mémoire vivante. Et donc tout est créateur en lui, même une pierre qui, comme on le sait[11], peut produire tout un univers si on la plonge dans son propre vide quantique.

L’Éant est quelque chose qui se transforme soi-même en soi-même par soi-même et jamais l’infini des réalisations ne peut épuiser l’absolu de la Source (en cela Elle reste transcendante et le cosmos échappe au panthéisme). C’est ce thème qui sera repris mille fois par Maître Eckhart.

Sans la mémoire, il n’y aurait pas de cosmos. Mais si l’acte était hors du cosmos, nous serions dans une mémoire morte comme une horloge enfermée radicalement dans l’impasse de la détermination mécaniste (l’extériorisation du créateur). Nous ne serions pas vivants. Nous serions des concepts morts, des inexistences qui tournent en rond dans un programme (un programme est bien le lieu où la connaissance définit le processus).

Mais attention, la « kénose » est réelle et profonde, tout ce qui constitue son expression dévoile un peu l’identité de la Source etla cache dans sa présence-absence totale. Et donc, tout est créateur au même titre que la Source première, même moi, l’Éant qui se perçoit néant est absolument dépendant du tout, je reste un tout qui participe del’Éant premier.

Participer dequelque chose, c’est être cette chose réellement, mais par acte de partition. Je suis une « altération » du Tout, une particularisation de ce Tout. Comme le feu de Jacob Boehm, Il tourbillonne en lui-même en se départageant en boucles de feu dans une turbulence où chaque boucle reste imprévisible parce que la puissance créatrice l’emporte sur toutes les formes toujours passagères. Et nul ne peut dire qui décide de l’autre : le Tout ou les parties. Ce pouvoir de « participer de » et de « participer à » jette dans l’illusion l’individualité du moi, mais aussi, il lance dans l’existence la « personne », microcosme de la Source.

Le lien entre les parties et le Tout est symétrique et réciproque, l’équation est non-linéaire, le Tout est un objet fractal qui multiplie ses formes dans la pure imprévisibilité puisque le Tout n’est pas déterminé par les parties, et les parties ne sont pas déterminées par le tout, mais ils sont embarqués tous les deux dans une aventure sans cul-de-sac. Chaque musicien participe dela musique (Le Tout source), tout en participant àla musique globale (le Tout synthèse). Le Tout source et le Tout synthèse ne peuvent pas se rejoindre parfaitement. Comme le dirait Teilhard de Chardin : l’Alpha et l’Oméga sont unis en tant que source, mais ils sont en fuite l’un de l’autre en tant que forme (d’où le temps).

La Trinité des Trinités

Le lecteur averti a bien compris que nous venons de faire la genèse de la trinité[12]. La Source (nommé « Père » dans la théologie chrétienne) cache son identité dans un concept de soi à jamais englouti dans sa propre Intériorité (le Fils),  et par le fait même devient Acte pur (l’Esprit).  Dans la trinitisation, la Source ne se détache pas de la mémoire, elle est la vie de la mémoire (c’est pourquoi dans la trinité chrétienne, le Père est aussi mémoire).

Cette trinité existentielle en produit une autre, potentielle, qui est le cosmos lui-même : une intelligence agissante (l’intellect agent d’Aristote, le yang de Lao Tseu) sur une vitalité réagissante (l’intellect réceptif d’Aristote, le yin de Lao Tseu) dans une rencontre qui est la création en acte (la relation).

La relation entre la trinité existentielle (dans la déité) et la trinité potentielle (dans le cosmos) engendre la trinité expérientielle : la quête, l’histoire, les fruits (le surpassement de soi).

Mais justement, la fin n’a pas de fin, la fin est un éternel surpassement de soi.

Est-ce une pure folie? Qu’acquiert le Tout avec cette participation, et qu’acquièrent les parties dans cette poursuite?

Continuons avec l’expérience de Jésus :

À trente ans, je fus à nouveau immergé dans la marée des questions, mais cette fois, c’était une bénédiction. Je pouvais m’échapper du désert. La tentation est un ensemble de réponses toutes faites, un tas de certitudes qui tuent. Dit autrement, tout vaut quelque chose, tout a un poids défini négociable.

Et puis soudain, je fus touché par la Présence totale.

« Qu’as-tu fait de ton frère? »

Et j’ai vu mes frères. Ils étaient esclaves (tout a un poids négociable) et se croyaient libres (d’échange).

Je fus rempli de compassion.

Une histoire d’amour a commencé. Et comme toujours, par un geste de colère. Je me suis précipité dans le cœur même de cette misère. Il y avait là un temple et une sordide soumission de masse dont le principe était que tout est une marchandise, même le travail, même le travailleur et même Dieu. J’ai pris un bâton et j’ai tout cassé.

Alors, ils m’ont tué.

Sur la Montagne du crâne, j’étais devant eux l’amour contre leur image de Dieu.

Conclusion

N’est-ce pas dans l’expérience de la participation que nous pourrons nous réconcilier avec les arbres, les lacs et les océans! Si nous aimons la question de la vie, nous pourrons aimer la vie. J’aimerais tellement que nous arrêtions notre suicide collectif qui se manifeste toujours par l’échange de valeurs pondérées, la marchandisation des choses, du monde et des hommes.

Le fruit, le voici : Dieu ne peut pas être courageux, car il est sans peur. Le courage ne peut pas être créé artificiellement par Dieu. Car créer le courage est une contradiction en soi. Une vertu n’est pas une création. Or, rien n’est plus beau que le courage. C’est un acquis que seule une conscience particulière peut engendrer de son contraire (donc de la peur) dans le cosmos créatif, et cet acquis est un surplus, un débordement. Il en est de même pour toutes les vertus. Le déficit de l’être que l’on nomme question, angoisse, c’est une émotion génératrice de vertus. Mais on ne peut ni acheter ni vendre une vertu.

La fraternité aussi fait partie des acquis de la conscience plongée dans l’aventure de la finitude et de l’altérité. Si tout était juste dès le départ, la fraternité ne croîtrait pas, elle ne serait pas un fruit. Elle est un produit de la liberté, ou elle n’est rien. La fraternité ne pouvait pas être créée comme une œuvre, mais comme l’œuvre d’une œuvre. C’est un surplus. Le cosmos n’est pas la création, il est la condition d’une création conjointe, d’une participation. La fraternité fait partie de cette œuvre conjointe.

Par-dessus tout, il y a cette joie qui enveloppe toutes nos souffrances transfigurées dans l’amour. Ici nous sommes faits non pas Dieu (idée de perfection), ce serait bien peu, nous sommes faits sentiment d’aimer et d’être aimés.

 

N.B. Après ma formation chrétienne et mes premières études en philosophie à l’Université de Montréal, j’ai médité le Zen (principalement chinois) avec un maître assez étonnant. Et puis, j’ai écrit, entre autres, quatre romans : Marguerite Porète, l’inspiration de Maître Eckhart(éd. VLB) et Professeurs d’espérance(éd. Typo), qui comprend: Maître Eckhart, Nicolas de Cues et Comenius. Je dois aussi dire que la lecture d’Hermann Broch, d’Henri Bergson, de Teilhard de Chardin, de Jan Patocka et de Louis Lavelle a eu une très grande influence sur moi.

[1]Dans ce texte, lorsque je me rapporterai à l’expérience de Jésus, je serai porté par Georges Haldas, dans Marie de Magdalasuivi de Le livre des trois déserts, Suisse, L’Age d’homme, 1999.

[2]On retrouve cette expérience et cette question avec une clarté déchirante dans le texte de Louis Roy : Nishitani en dialogue avec des penseurs occidentaux.

[3]C’est dans le désert, nous dit en substance Giancarlo Vianello (dans son article : Mystique du néant et sunyata selon la perspective de l’école de Kyoto), que l’âme abandonne Dieu pour s’unir à l’essence de Dieu, un des thèmes préférés de Maître Eckhart.

[4]« L’absolu doit être au-delà de la relation créateur-créé », nous dit Giancarlo Vianello. C’est là une dimension de ce qui est ressenti comme « néant », mais n’a rien du néant.

[5]Dans son article Le Zarathoustra de Nietzsche et Maître Eckhart.

[6]Le terme kénose ne serapporte pas seulement au fait que le Fils de Dieu ait dû abandonner ses attributs divins pour s’humaniser, kénose se rapporte aussi au premier « moment » de la trinité où la Source créatrice doit être libre d’une identité définie afin de pouvoir s’altérer à travers multiples formes, autres et mêmes, dans le temps et l’espace cosmique. C’est le passage du nom au verbe.

[7]Ce thème est admirablement bien développé à la fin de l’article de Marcello Ghilardi, Des miages (et) de Dieu, entre Maître Eckhart et Nishida Kitaro : « Ramassez les morceaux qui restent, pour que rien ne soit perdu » (Jean 6, 12). Ces morceaux nous rappellent que la fécondation est toujours réciproque, mutuelle. »

[8]Dans son article Englobement et autonégation, la portée réelle des références de Nishida à la Théologie Chrétienne.

[9]Hadewijch d’Anvers, Écrits mystiques des Béguines, traduits du moyen-néerlandais et commentés par fr. J.-B. P., Paris, éditions du Seuil,1954, page 160.

[10]Idem, même page.

[11]Du moins, c’est ce que la physique actuelle nous dit: chaque partie de l’univers est un univers virtuel et contient en potentiel tous les mondes possibles.

[12]Il faut ici retourner aux Sermons eckhartiens et dionysiens de Nicolas de Cues, Paris, Cerf, 1998.

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4 réflexions sur “Les philosophies de la participation, une réponse à l’absurde

  1. Merci pour ce texte, que je devrai relire encore quelques fois, qui m’oblige à pousser plus loin la réflexion, à la fois sur votre pensée et, au-delà et de façon plus vitale, sur les questions elles-mêmes, qui jettent un doute sur les réponses que j’avais trouvé jusqu’ici.

    J’aime

  2. Je m’ennuyais de votre écriture, je me suis éveillé ce matin en tâchant de me rappeler votre nom, je vous confonds toujours, je m’en excuse, avec M. Jean Blondin que je suis aussi sur FB. Or, je ne vois plus passer sur FB les invitations à lire votre blogue… Bref, au lieu de repérer dans ma bibliothèque les deux romans de votre main qui s’y trouvent, j’ai tapé  » Maître Eckhart », puis  » Maître Eckhart auteur québécois » pour retrouver Jean Bédard… Et voici que je glane tout de go votre beau texte profond; j’y reviendrai assurément pour les ressources qu’il met en branle. Je suis d’emblée étonné par la parenté d’esprit qui vous anime. Je m’explique. Hier soir même, j’ai relu avec un sentiment d’urgence des passages de notes d’un cours de feu Jean-François Malherbe suivi en 2006 à la Chaire d’éthique appliquée de l’Univ. de Sherbrooke et intitulé Religion, éthique, spriritualité. La parenté me semble entre autres se manifester par le soupçon, la question de Dieu, la question bien plus que sa réponse. L’étincelle intérieure enfoncée dans l’humanité, le rire de silence qui se cache dans les buissons… Dieu, ce simple nom  » […] que nous usons pour désigner les images que nous nous faisons de la déité  » sur la voie de l’Affranchi ?  » L’affranchi est un converti, un ‘retourné’ qui a compris et éprouvé dans sa chair que c’est en lui qu’est l’obstacle, non dans les créatures.  » (Jean-François Malherbe, Le nomade polyglotte, Bellarmin, 2000, p. 114.
    Merci à vous.

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