Revenons à nos bébés

Aubergine a accouché la première. Jeune chèvre, c’est aussi sa première portée. Elle est brune, le papa est Boer, donc blanc à tête brune, mais il a un gène de Boer brun, alors elle a accouché d’un premier bébé complètement brun, un mâle, déjà debout en train de tété au moment ou un deuxième était en train de sortir. Il tomba dans la paille, s’agita rapidement, au bout de plusieurs essais, se leva debout bravement. Il était donc très viable et plein de volonté de vivre. Il me montra son petit derrière, et je vis que « il » était « elle ». Les enfants l’appelèrent Avril puisqu’ils avaient appelé son frère Mars.

Marie-Hélène et Avril

Avril se mit en voie de chercher une tétine. Mars ne lui cédait évidemment pas sa place. Mais pire, Aubergine la tassa du pied. Maman rejetait sa fille. Je me suis dit, le temps arrangera les choses. Cependant, je voulais voir Avril prendre son indispensable première tétée avant de sortir de l’étable et me reposer. La courageuse Avril découvrit enfin le ventre de sa mère, suivant les odeurs, elle se faufila jusqu’à la tétine, mais reçut de terribles coups de patte de sa mère, et même une tentative de piétinement mortelle.

Je voulus téléphoner immédiatement à la Protection de la jeunesse, mais, à la ferme, le travailleur social, c’est moi. J’ai deux autres chèvres. L’une venait, elle aussi d’accoucher. Je n’étais pas prêt d’aller me reposer! Elle venait de mettre au monde un gros garçon très vigoureux. Je tentai une adoption. Elle refusa violemment. Je n’avais plus le choix, en tant que travailleur social j’étais en devoir de subsidiarité. « Subsidiarité », ce grand mot au fondement du travail social, est en fait un « devoir naturel » qui existe dans toutes les populations, et même chez les oies sauvages ou autres espèces intelligentes; il se rapporte au fait social que le « prochain » (celui qui se trouve proche) est, par le seul fait d’être proche, le « subsidiaire » de l’autre. Il s’agit d’un cas spécifique du « devoir de secourir », qui ajoute au secours, la subsidiarité, c’est-à-dire le remplacement de la mère, du père, d’un frère, d’une sœur, d’un proche, ou même de la personne elle-même qui faillit au devoir de secours, quelle qu’en soit la raison. C’est normalement un instinct social. Cet instinct donne un énorme avantage de survie et d’adaptation à une espèce donnée.

Mon épouse est « dangereusement » habitée par cet instinct de subsidiarité. Moi, j’en suis dépourvu. Mais je suis formé en philosophie et en travail social, je n’ai pas le choix : sous peine de voir s’écrouler mon bonheur sous le poids de l’incohérence entre mes valeurs et mes actes, je dois secourir, mais surtout, en tant que travailleur social, je dois chercher un subsidiaire meilleur que moi. Sauf qu’aucune chèvre ne voulait se dévouer et que mon épouse est trop occupée par la subsidiarité humaine (dite intra-spécifique).

J’ai donné et je donne encore le biberon à Avril, des caresses et de l’affection. Mon épouse le fait aussi lorsque je dois m’absenter. En réalité, à la ferme, tout le monde adore donner le biberon à Avril car elle tète avec l’énergie du désespoir, qui est en fait, comme tout le monde le sait, constitue l’énergie de l’espoir.

Je me demande si ce mot « subsidiarité », mot laïque, biologique et social qui remplace l’ancienne expression « amour du prochain » nous a rendus meilleurs! Je me demande surtout si l’affectivité peut se développer sans ce genre de relation, dans laquelle, pour un moment, nous sommes le relais essentiel dans la survie d’un autre temporairement vulnérable!

En tout cas, à chaque fois que je donne la tétée à mon bébé, je sens mon cœur fondre d’amour, et c’est un bonheur que je souhaite à tout le monde.

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3 réflexions sur “Revenons à nos bébés

  1. Jean Bédard, ce texte est d’une pureté essentielle sans égale. Il me rappelle que mon devoir humain est d’intervenir dans chaque situation, car nous sommes tous liés par le fil de la vie. Prendre des responsabilités sociales est un incontournable. Merci de me le rappeler avec tant de tendresse! Rina Gagnon

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  2. Oui « nous sommes tous liés par le fil de la vie ». Merci Rina Gagnon de votre si juste et pertinent commentaire. Merci Jean Bédard pour cette histoire qui me conforte et … me réconforte . En février dernier j’ai été bouleversée par l’histoire publicisée de ces grand-mères se battant ardemment pour adopter leur petit-fils handicapé que les parents voulaient donner en adoption. Ces derniers refusaient l’offre des grands- parents. Loin de moi l’idée de juger d’une problématique sans doute complexe mais je n’ai pu m’empêcher d’être partie prenante des mamies. Votre histoire témoigne de l’importance du lien affectif naturel.

    Aimé par 1 personne

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