Éthique des relations humaines

Comme dans toute communauté humaine, les relations forment sans doute le défi le plus déterminant. Ici, je voudrais simplement esquisser ce que je crois souhaitable à partir de discussions qui ont eu lieu à Sageterre.

Jacques-Sageterre Juillet 2012 (32)

Le but d’une éthique des relations entre nous qui formons une petite communauté d’intention, c’est de cultiver un climat de confiancede façon à favoriser le développement de chacun, le développement de chaque projet, et le développement de Sageterre dans son ensemble.

Cela devrait se traduire par :

  • l’ambiancejoyeuse, légère, tolérante de nos rencontres, ce qui n’est pas incompatible avec une franchise non violente;
  • notre capacité à nous dirigervers la mission de Sageterre et vers la réussite des projets;
  • le caractère « organique » du développement de Sageterre et des projets;
  • les bénéficeshumains et matériels de notre collaboration et de nos projets;
  • notre capacité d’ouvertureet de communication avec le voisinage qui nous entoure et la communauté dans laquelle nous sommes;
  • l’approfondissement de « l’esprit » propre à un projet comme le nôtre qui vise l’écologie dans toutes ses dimensions.

 

Comment envisager l’ambiance? Lorsque la confiance est là, on s’exprime plus librement parce qu’on ne craint pas

  • que nos paroles soient réinterprétées et ensuite retournées contre nous, au contraire, on s’attend à des questions qui nous aideront à nous faire comprendre;
  • que si une parole est gauche ou inappropriée, elle ne suscite pas un cercle vicieux de ressentiments, au contraire, la personne visée parlera honnêtement de ses sentiments sans prêter à l’autre des intentions mauvaises;
  • de recevoir des accusations, mais on est capable de recevoir une critique positive…

De plus, la confiance se bâtit sur :

  • Le respect et même l’affection des uns des autres;
  • L’honnêteté sans brutalité;
  • Le fait que les actes seront, le plus possible, cohérents avec les paroles;
  • Une tolérance qui réagit sainement devant ce qui pourrait apparaître intolérable;
  • Un refus de la violence, combattue par une capacité à exprimer son désaccord et même sa colère sans violence;
  • Une bonne ténacité et résilience permet persister malgré les difficultés relationnelles.

 

Comment envisager la fonction de direction? Lorsqu’un groupe est capable de se diriger, c’est qu’il est capable d’atteindre des buts sans perdre de vue les personnes, de réaliser des bénéfices humains et matériels sans perdre de vue l’ensemble des besoins humains et des besoins écologiques du milieu.

Cela suppose :

  • Être capables de réfléchir collectivement sur tous les intrants et les aboutissants avant de prendre une décision;
  • Être capables de matérialiser les décisions par une solide cohérence des actions;
  • Être capables de couvrir toutes les responsabilités par une bonne répartition des rôles;
  • Être capables de reconnaître les zones de responsabilité de chacun et de les respecter;
  • D’assumer chacun nos responsabilités propres tout en étant aptes à percevoir les responsabilités des autres, et aussi celles de l’ensemble;
  • Être capables d’évaluer les résultats humains, écologiques, et aussi les bénéfices concrets des actions.

 

Comment envisager le caractère organique du développement de Sageterre et de ses projets? Le caractère organique d’une organisation collective se remarque parce que :

  • Les relations sont boulées, elles ne restent pas suspendues sur des frustrations, des non-dits, des questions non répondues, etc. ;
  • Les relations ne sont jamais désincarnées, les systèmes relationnels ne sont jamais fermés, mais toujours perçus dans un environnement plus large où le milieu biologique et physique est concerné, ainsi que le milieu social;
  • La notion de « totalité » est toujours présente (le tout n’est pas seulement la somme des parties et de leurs relations);
  • La solidarité et l’entraide entre les personne se fait naturellement.

 

Comment envisager les bénéfices humains et matériels de notre collaboration et de nos projets? Il est très facile de perdre de vue la grande satisfaction de respirer parce que l’air est toujours présent; de même dans un couple ou une communauté, les bénéfices constants et continu peuvent facilement être oubliés au détriment de certains bénéfices que l’on voudrait augmenter.

Pour envisager les bénéfices de façon équilibrée, il est bon de :

  • Fêter ce que nous sommes, ce que nous nous apportons les uns aux autres;
  • Évaluer les acquis avant d’envisager les gains recherchés;
  • Regarder les résultats dans toutes leurs dimensions (écologiques, humaines, économiques…);
  • Évaluer le positif avant d’évaluer le négatif;
  • Ne pas personnaliser ce qui ne va pas;
  • Faire preuve de reconnaissance…

 

Comment envisager notre capacité d’ouverture et de communication avec le voisinage qui nous entoure? Les gens des alentours devraient se sentir bienvenus chez nous tout en respectant certaines règles nécessaires au bon voisinage. Il devrait être nombreux à s’intéresser à ce que nous faisons. Pour réaliser cela, on pourrait :

  • Être à l’écoute de ce que l’on dit et rectifier les fausses rumeurs ou informations;
  • Donner de l’information en utilisant une grande variété de médias;
  • Inviter les gens à certaines de nos activités…

 

Comment envisager l’approfondissement de « l’esprit » propre à un projet comme le nôtre qui vise l’écologie dans toutes ses dimensions? La vie artistique et philosophique d’une petite communauté comme la nôtre est sans doute le meilleur véhicule de son esprit.

  • Ajouter une petite touche originale et artistique à nos projets et à la manière de les faire connaître;
  • Faire connaître nos motivations profondes, ce qui nous fait vibrer dans nos projets et dans nos réalisations;
  • Ne pas craindre d’exprimer la « philosophie » qui nous anime…

 

Ce ne sont là que quelques points, un petit noyau qui devra être complété.

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Revenons à nos bébés

Aubergine a accouché la première. Jeune chèvre, c’est aussi sa première portée. Elle est brune, le papa est Boer, donc blanc à tête brune, mais il a un gène de Boer brun, alors elle a accouché d’un premier bébé complètement brun, un mâle, déjà debout en train de tété au moment ou un deuxième était en train de sortir. Il tomba dans la paille, s’agita rapidement, au bout de plusieurs essais, se leva debout bravement. Il était donc très viable et plein de volonté de vivre. Il me montra son petit derrière, et je vis que « il » était « elle ». Les enfants l’appelèrent Avril puisqu’ils avaient appelé son frère Mars.

Marie-Hélène et Avril

Avril se mit en voie de chercher une tétine. Mars ne lui cédait évidemment pas sa place. Mais pire, Aubergine la tassa du pied. Maman rejetait sa fille. Je me suis dit, le temps arrangera les choses. Cependant, je voulais voir Avril prendre son indispensable première tétée avant de sortir de l’étable et me reposer. La courageuse Avril découvrit enfin le ventre de sa mère, suivant les odeurs, elle se faufila jusqu’à la tétine, mais reçut de terribles coups de patte de sa mère, et même une tentative de piétinement mortelle.

Je voulus téléphoner immédiatement à la Protection de la jeunesse, mais, à la ferme, le travailleur social, c’est moi. J’ai deux autres chèvres. L’une venait, elle aussi d’accoucher. Je n’étais pas prêt d’aller me reposer! Elle venait de mettre au monde un gros garçon très vigoureux. Je tentai une adoption. Elle refusa violemment. Je n’avais plus le choix, en tant que travailleur social j’étais en devoir de subsidiarité. « Subsidiarité », ce grand mot au fondement du travail social, est en fait un « devoir naturel » qui existe dans toutes les populations, et même chez les oies sauvages ou autres espèces intelligentes; il se rapporte au fait social que le « prochain » (celui qui se trouve proche) est, par le seul fait d’être proche, le « subsidiaire » de l’autre. Il s’agit d’un cas spécifique du « devoir de secourir », qui ajoute au secours, la subsidiarité, c’est-à-dire le remplacement de la mère, du père, d’un frère, d’une sœur, d’un proche, ou même de la personne elle-même qui faillit au devoir de secours, quelle qu’en soit la raison. C’est normalement un instinct social. Cet instinct donne un énorme avantage de survie et d’adaptation à une espèce donnée.

Mon épouse est « dangereusement » habitée par cet instinct de subsidiarité. Moi, j’en suis dépourvu. Mais je suis formé en philosophie et en travail social, je n’ai pas le choix : sous peine de voir s’écrouler mon bonheur sous le poids de l’incohérence entre mes valeurs et mes actes, je dois secourir, mais surtout, en tant que travailleur social, je dois chercher un subsidiaire meilleur que moi. Sauf qu’aucune chèvre ne voulait se dévouer et que mon épouse est trop occupée par la subsidiarité humaine (dite intra-spécifique).

J’ai donné et je donne encore le biberon à Avril, des caresses et de l’affection. Mon épouse le fait aussi lorsque je dois m’absenter. En réalité, à la ferme, tout le monde adore donner le biberon à Avril car elle tète avec l’énergie du désespoir, qui est en fait, comme tout le monde le sait, constitue l’énergie de l’espoir.

Je me demande si ce mot « subsidiarité », mot laïque, biologique et social qui remplace l’ancienne expression « amour du prochain » nous a rendus meilleurs! Je me demande surtout si l’affectivité peut se développer sans ce genre de relation, dans laquelle, pour un moment, nous sommes le relais essentiel dans la survie d’un autre temporairement vulnérable!

En tout cas, à chaque fois que je donne la tétée à mon bébé, je sens mon cœur fondre d’amour, et c’est un bonheur que je souhaite à tout le monde.