Le problème humain

Bien avant de fonder Sageterre avec mon épouse, un problème philosophique m’habitait. Je suis né dans un quartier pauvre et violent de Montréal. Le problème était devant moi. Mon quartier matérialisait le problème. Enfant, ce problème m’habitait déjà. Sageterre est, pour moi, une expérience de solution possible.

Tour de Babel

Voici le problème : il est facile de démontrer que la justice, l’équité, l’égalité homme-femme, la démocratie participative et le respect de la nature peuvent seuls assurer la paix et, par elle, le bonheur :

  • Si la grande majorité des gens trouvent les décisions justes, il faudra peu de polices et de violence pour les faire respecter.
  • Si personne n’est vraiment pauvre ou trop riche, il n’y a pas d’envie, très peu de vols ou de crimes.
  • Si tout le monde est suffisamment éduqué et participe aux décisions indépendamment de leur sexe, il y a peu de contestation et de révolte.
  • Si l’on ne détruit pas la nature, elle nous donne l’air, l’eau, la nourriture dont nous avons besoin, et il n’est pas nécessaire de se faire la guerre pour accéder aux ressources.

Le secret de la paix n’est pas un secret, un enfant de sept ans peut le comprendre. Avec la paix, le bonheur.

Alors pourquoi nos systèmes politiques et économiques ainsi que nos lois sont-ils organisés pour engendrer et pour justifier l’injustice, l’inégalité, la pauvreté, le désengagement politique et la surexploitation de la nature ? Et pourquoi presque tout le monde laisse faire ?

Bref, l’être humain est-il fou ? Existe-t-il un gène de folie dans notre espèce ? En termes philosophiques : quel est la nature de notre déséquilibre intérieur ?

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Démocratie et identité

Tout ce que j’ai dit sur la démocratie ne suffit pas. J’en suis profondément convaincu, aucune démocratie n’atteindra le but si elle n’est pas mobilisée par quelque chose qui la dépasse, quelque chose qui puisse constituer pour elle une finalité plus grande que l’intérêt de l’individu, et même plus grande que l’intérêt d’un pays, car la liberté n’existe pas pour s’affirmer elle-même mais pour réaliser quelque chose qui la dépasse. C’est cette aspiration qui constitue le nerf principal de l’identité d’une culture. Toute culture n’existe que pour se dépasser elle-même afin d’accomplir un rêve qui embrasse non seulement l’humanité mais tout le vivant.

Hommage à la trinité

Vitrail de Kim En Joong

L’identité fonctionne à peu près ainsi : plus la conscience s’approche des principes universels de la vie qui semblent identiques pour tous les êtres vivants, plus elle devient elle-même originale et capable d’associations. Cela fonctionne comme les branches d’un arbre : mieux la branche est greffée au tronc commun, plus elle se différencie des autres.

Il s’ensuit que l’identité se forme dans la tension entre l’enracinement dans les principes universels de la vie et l’extraordinaire besoin de chacun de former sa propre différence afin d’apporter sa propre créativité.

Au contraire de ce que l’on croit, l’identité est davantage la capacité à intégrer les différences par approfondissement de l’universel, que la capacité de se conserver identique à elle-même sur une longue période.

Cela veut dire : mieux comprendre l’humanité pour mieux unir les différences humaines. Mais intégrer les différences pourquoi ? Pour se dépasser. Si la vie a choisi qu’un animal arrive à la conscience, ce n’est pas pour son intérêt à lui seul, cet animal n’est pas responsable que de lui-même, il devient responsable de tout le vivant. Il est capable de détruire donc, il doit construire avec la vie et non contre elle. Et c’est cela le fondement de notre identité : faire front commun avec la vie, pour faire de la planète un être collectif douée d’une raison spirituelle (spirituel veut dire : ouvert à quelque chose qui ne peut jamais se refermer).

Devant nous, voilà ce qu’il y a à faire : réaliser une démocratie planétaire qui donne une identité proprement spirituelle à toute la vie sur terre, qui célèbre la vie en exerçant sa pleine créativité.

Suite aux préalables: la démocratie

La démocratie est l’aspiration des consciences à l’épanouissement maximum de la personne dans l’organisation optimum de sa participation aux décisions collectives. Elle est la recherche de l’équilibre entre le développement des personnes, moteur de création; et les solidarités de toutes sortes qui ont toujours un peu tendance à l’uniformité, mais qui peuvent aussi miser sur la complémentarité.

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La démocratie ne se fait pas à partir d’une page blanche, mais à partir d’une société déjà structurée par des forces sociales de dissuasion (violence), de rétribution (argent) et de manipulation (médias). Le plus difficile est de réaliser la transition du pouvoir qui doit passer de l’exercice de la force à l’exercice de l’autorité morale que constitue la conscience.

La conscience accorde naturellement une autorité morale, un « leadership » aux personnes qui ont à cœur l’intérêt commun et l’intérêt des personnes, qui comprennent la justice et qui sont capables de faire la synthèse entre des tendances divergentes. Une autorité morale fait toujours appel à la conscience informée.

La conscience fait confiance aux personnes qui aiment la vérité et qui aiment la vie, qui sont capables d’établir des liens de confiance à long terme basés sur l’intérêt de tous et de chacun.

Six dimensions sont essentielles pour arriver à la démocratie :

L’éducation de tous, chacun personnellement. Au contraire de l’endoctrinement, l’éducation vise l’exercice responsable de la liberté personnelle. Concrètement, cela veut dire reconduire chaque enfant à la rencontre de lui-même, de l’autre, de la nature et des grandes œuvres (littératures, sciences, arts, philosophies, spiritualités, techniques). Il s’agit de l’équiper pour exercer sa liberté responsable dans une société qui n’est pas encore arrivée à la pleine démocratie et qui, de ce fait, est pleine de pièges.

Le pouvoir doit être au maximum décentralisé et déconcentré. Tout ce qui peut être résolu par un pouvoir local doit être résolu par ce pouvoir, sachant que la personne est l’autorité première. Seul ce qui ne peut pas être résolu au plan local remonte au niveau régional. De même, pour chaque niveau supérieur. L’autorité ne doit pas être exercée par des individus seuls, mais par des collèges de personnes.

Les pouvoirs doivent être séparés et indépendants. Le pouvoir laïc, les pouvoirs religieux, le législatif, l’exécutif, la justice, l’information, la politique, l’éducation, la science, l’économie, tous ces pouvoirs doivent être séparés et autonomes, mais coordonnés.

L’accès à une information indépendante et vérifiée, ainsi que l’accès à des agoras de réflexion et de discussion.

Le désarmement de chacun à mesure que la démocratie est capable de minimiser la contrainte pour arriver au maximum d’harmonie.

L’autonomie économique plutôt qu’une dépendance salariale obligée par une trop grande concentration des capitaux.

La prise en compte de la nature, car l’être humain dépend de la santé intégrale de la nature qui elle-même est orientée vers le maximum de diversité dans l’équilibre des espèces.

Aucune nation ne peut arriver à la démocratie si elle est constamment menacée par des ennemis, car une démocratie réelle est un gouvernement intelligent, mais lent, alors que la tyrannie est bête, mais impulsive. Aussi la démocratisation des nations ne peut pas se faire sans la démocratisation progressive de toutes les nations et de la planète entière.

À partir de là on pourrait donner une note à nos démocraties, mais aucune n’est arrivée à maturité et ne peut donner l’exemple.

Préalables à la démocratie

Pour arriver aux démocraties modernes, il a fallu franchir certains préalables philosophiques. Sans la découverte de la liberté personnelle, il n’y aurait pas démocratie possible. Car si un individu était déterminé biologiquement et socialement, il resterait un « individu », un morceau indivis du tout, il serait entièrement soumis aux forces, et la démocratie ne serait qu’une pure illusion puisque la liberté ne serait qu’une pure illusion.

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La liberté personnelle n’est évidemment pas une découverte scientifique, car pour le moment, la méthode scientifique est fabriquée pour comprendre le jeu des déterminations, pas celui des libertés. Par définition même, la conscience et la liberté échappent à la méthode scientifique actuelle. La conscience est dans le scientifique lui-même jamais dans son objet d’étude.

La conscience est la capacité de percevoir suffisamment ce qui nous détermine pour s’en échapper au moins partiellement. La conscience s’en échappe en s’assignant à elle-même la responsabilité de faire mieux que ce que les déterminations produiraient si elles étaient laissées à elles-mêmes. La liberté qui résulte de la conscience n’est donc pas la possibilité de faire n’importe quoi, mais la capacité de faire mieux que les forces déterminantes qui, elles, nous entraînent actuellement à la violence. Autrement dit : la liberté peut faire dévier notre destin vers une destinée plus heureuse.

La démocratie est fondée aussi sur un postulat qui résulte de la liberté personnelle : chacun dispose également d’une conscience. C’est un postulat puisque si la conscience existe, elle doit nécessairement être suffisante pour échapper aux déterminations. Ce potentiel d’échappement est donc forcément égal dans toute personne.

Les talents ne sont pas égaux, les intelligences ne sont pas égales, les conditions de vie ne sont pas égales, mais la conscience est forcément répartie également en tant que potentiel de liberté, une liberté cependant qui doit être gagnée acte par acte.

Aussi la conscience constitue-t-elle le fondement de l’humanité. Nous sommes une seule humanité parce que nous sommes chacun également doué du même pouvoir de nous libérer des déterminations.

La lutte pour la démocratie

Bon alors, voilà le défi de la démocratie : combattre deux formes de violence :

  • les regroupements d’individus qui tentent de réduire les différences, les originalités, les singularités, les particularités pour former des identités fermées et homogènes, ce qui entraîne la haine interculturelle, interreligieuse où l’étranger est chassé, banni, ou même assassiné.
  • les individus qui ont les armes, l’argent et les moyens de communication et qui les utilisent pour arriver à leur fin, à la croissance de leur propre pouvoir.

La démocratie est un mouvement de la conscience pour contrer ces deux violences, pour apprendre à vivre en paix dans la différence et sans surexploitation de l’être humain et de la nature.

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On reconnait la conscience à au moins deux choses :

Elle tient à la vérité des faits. Au fond d’elle-même, la conscience sait que pour survivre, elle doit s’adapter et donc faire face aux faits. C’est pourquoi, en réalité, elle est plus angoissée par le mensonge que par la vérité.

Elle tient aussi à la vérité des sentiments, donc à la sensibilité. C’est la sensibilité qui permet à la personne de tenir à la vie. Si l’on ne tient pas à la vie, pourquoi lutter pour un monde meilleur?

Dans l’histoire de la pensée, la démocratie est une grande conquête de l’esprit, un acte de réflexion. Il s’agit de prendre conscience que la violence n’est pas une nécessité, qu’il est plus agréable de vivre en paix qu’en conflits continuels. Alors, on peut limiter l’usage des armes, renoncer aux plus grandes inégalités et vouloir respecter la nature. Ainsi peut débuter le processus de la démocratisation d’une société. Mais c’est une espérance : « uniquement une espérance », diront ceux qui ont intériorisé l’impuissance; « d’abord une espérance », diront les autres qui se sont lancés dans l’action.

Nous ne sommes pas arrivés à la démocratie, loin de là, nous avons peut-être franchi les premiers pas.  C’est déjà beaucoup. Pas question de reculer.