Le conflit identitaire contre la nature

Nous l’avons dit et cela saute aux yeux, l’identité, tel un petit écosystème dans un plus grand écosystème, s’enracine dans une source première qui lui donne vie, naissance, possibilité de se distinguer. Tout dans l’univers est comme un jeu de poupées russes, nous sommes toujours intérieurs à quelque chose et quelque chose nous est intérieur. Tous les intérieurs sont reliés à tous les extérieurs par des échanges, et ce n’est pas sans conflits. Toujours nous dépendons de ce qui est extérieur (air, eau, nourriture…). En réalité, il n’y a pas d’accouchement absolu, on acquiert un tout petit peu d’autonomie, mais on reste intérieur au ventre de la nature. Notre autonomie ne consiste pas à se passer de ce qui est extérieur, mais à mieux gérer ce qui est intérieur, nos besoins, nos désirs, nos volontés…

55 Prélude pour un matin d'hiver 38 x 25,5 cm

Peinture de Pierre Lussier

Nous sommes un peu comme un enfant-fœtus qui chercherait à acquérir de l’indépendance, mais qui serait condamné à rester éternellement dans le ventre de sa mère. On imagine le conflit. La préadolescente tente de se désidentifier vis-à-vis de sa mère la nature, mais elle reste dans la poche utérine. Elle pourrait se révolter, s’enrager, attaquer sa mère, mais elle dépend absolument d’elle, et finalement, c’est elle qui en pâtit.

Il ne lui reste qu’une seule voix : s’imaginer le monde autrement, s’imaginer que son âme vient de l’esprit, mais que son corps et toute la nature dont le corps dépend viennent de la matière. Alors, elle pourrait lutter contre ses « instincts », ses « désirs », ses inclinations naturelles, faire semblant qu’elle n’a pas besoin de rien et abattre les arbres, harnacher les rivières, construire des villes de béton, polluer l’air, souiller l’eau, trafiquer la génétique des saumons, s’enfermer dans un monde virtuel… Néanmoins, dehors, l’utérus qui la contient dépérit et c’est elle qui en souffrira au premier degré. Ici, toutes les fuites sont imaginaires.

En réalité, l’enfant ne peut lutter qu’avec la nature, jamais contre elle.

Il en de même pour une identité culturelle, elle peut s’imaginer que son identité est indépendante de ses comportements sur la nature, qu’elle subsistera intacte même si la nature dépérir. Évidemment, il ne s’agit pas alors d’une identité puisque le propre d’une identité consiste à traverser le temps par adaptation avec la réalité dont elle dépend, mais ce sentiment d’autonomie, même s’il est évidemment illusoire, lui sert de refuge. Ce refuge qu’elle nomme son identité n’est peut-être rien d’autre que l’entêtement de la peur.

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Les deux origines

Tout dans le cosmos est une sorte de greffon et possède au moins deux origines :

  • Les racines, le tronc, la vie, l’énergie, l’information de base viennent toujours directement ou indirectement du cosmos lui-même. La galaxie est une partie du cosmos qui s’est spécifiée. Un système solaire est une partie de la galaxie qui s’est précisée. La planète est une partie du système solaire qui s’est contractée. La vie sur terre est une partie de la planète qui s’est hautement organisée. La branche d’un arbre tire sa vie et sa singularité du tronc commun de toutes les branches. Chaque être vivant est une composante singulière de la vie…
  • Chaque élément greffé au tout, chaque greffon, et nous sommes tous des greffons, a quelque chose en lui-même qui lui permet d’acquérir sa particularité. Et c’est extraordinaire. Pour un grain de neige, c’est souvent une poussière microscopique. Pour une feuille d’arbre, c’est un détail qui va interagir avec tout le reste, amplifiant ainsi des différences parfois minuscules.

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Peinture de Pierre Lussier

Il en est de même pour l’identité : elle origine du mystère de la totalité et du mystère de son intériorité. Plus elle semble reliée à l’universalité, plus elle a ce qu’il faut pour échapper à l’homogénéité. Son enracinement ne fait que l’aider à se distinguer. On est loin d’imaginer que plus on est Chinois, plus on est semblable à tous les Chinois. Bien au contraire, un chinois profondément enraciné dans son histoire, dans son territoire, dans son corps, à toutes les chances de se montrer original, différent de tous les autres Chinois.

Pour une grande part, nous sommes déjà faits, nous sommes de la poussière d’étoile organisé. Mais à partir du moment où émerge la conscience de soi, nous participons à notre existence. Avec des matériaux qui sont aussi courants que les conditionnements d’une société, nous pouvons devenir un être vraiment créatif, hors du commun.

Saisir cela, c’est un peu terrifiant, on aimerait bien que ce soit faux, on aimerait bien être victimes des circonstances de notre vie et de nos gènes. Mais, au fond de nous-mêmes, nous savons que nous sommes responsables de nous-mêmes, et que prisonniers, attachés, enfermés, nous avons encore la possibilité d’exercer notre liberté de pensée et d’esprit. En tout cas, d’autres l’ont fait, parfois même dans des situations terrifiantes.

Cela n’est peut-être pas possible pour un peuple qui n’a pas de conscience de soi, c’est-à-dire qui ne ressent plus son territoire, les écosystèmes de son territoire, les animaux, les plantes, les arbres, comme son corps. Mais cela s’est déjà produit, il y a eu des peuples qui ont fait corps avec leur corps au point d’avoir une conscience de soi aigüe. C’est donc possible. On peut acquérir une identité véritable, même si on est un peuple nombreux, mais on ne peut pas le faire en se traitant soi-même comme un moyen plutôt que comme une finalité, comme un réservoir de ressources plutôt que comme une source vitale qui ne demande qu’à s’épanouir.

Si vous allez dans une épicerie de grande surface, peut-être qu’il y a des « étrangers » qui vous servent et qui ne sont pas de la même culture ou de la même couleur, mais ils ont un pouvoir d’adaptation, un pouvoir de greffe. Ils ne seront jamais homogènes, et on saura s’ils se sont intégrés lorsqu’ils seront pleinement créatifs. Mais regardez sur les tablettes, qu’y a-t-il de notre territoire, de notre pays, de la fierté de nos paysans?

L’identité et la découverte de l’autre

L’identité survient lorsqu’on se dit : « C’est bien moi. Je me reconnais et je suis légitime. J’assume la pleine responsabilité de moi-même. Oui ! Je me veux. »

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Et si c’est bien moi, l’autre, fusse-t-il le plus misérable des hommes, sera mon égal. Ce postulat est inévitable. Pourquoi ?

C’est seulement en me faisant moi, identité, acte de conscience créatrice, que je découvre l’identité de l’autre. C’est seulement en m’attachant à moi que je m’attache à l’autre. C’est parce que l’identité n’est pas les autres, qu’elle peut les comprendre, compatir, vibrer avec eux.

La raison est double :

  • Par le négatif. Si je ne me suis pas encore appropriée une conscience de moi-même, de mon être particulier, de mon identité, je ne peux pas concevoir qu’il y ait d’autres êtres, des êtres différents. Je ne fais que projeter mon contenu en eux. Soit qu’il me ressemble, je les accepte comme identiques à moi, soit qu’ils ne me ressemblent pas, je les rejette d’instinct. Mais ni dans un cas ni dans l’autre, je ne leur reconnais une existence propre, puisque je n’en ai pas. Un moi qui n’a pas d’identité n’a pas de « super-ego », d’égo qui le détache et qui lui permet de dire : « Les autres ne sont pas moi, mais ils existent autant que moi, différents de moi, ayant une identité propre et égale en valeur ».
  • Par le positif. Si je me suis appropriée une conscience de moi-même, je connais ma dignité propre, ma valeur propre, et cette valeur vient du fait que c’est en m’enracinant dans une même humanité que je me suis fait singulier comme la branche de l’arbre qui devient singulière d’autant qu’elle est greffée au tronc commun. Je suis dans l’estime chaque fois que je rencontre un être humain, puisque lui aussi puise son originalité dans ce qui nous est commun : l’humanité. Cette humanité, c’est de pouvoir, à chaque instant, se commencer soi-même nouveau, original, créatif.

Il en va du bonheur des autres que je m’installe à demeure dans mon exigence de devenir tout ce que je peux être.

S’il y a une identité dans un peuple, elle se remarque dans la reconnaissance des autres identités, dans la reconnaissance de leur égalité dans la différence.