L’identité de l’acte et de la substance

Un petit peu de métaphysique…

2016-Ciel d'été

Peinture de Pierre Lussier

Habituellement on considère qu’il faut être pour agir. Il faut exister d’abord pour agir ensuite. Mais toutes les fois qu’on pense avec deux seuls concepts (ici, l’être et l’acte), la route est forcément bloquée. En physique, la science a été obligée de constater qu’il y a des réalités qui ne sont pas encore de l’être, mais presque des actes, c’est le monde des potentialités, des virtualités, des possibilités. Un monde bien réel, on peut le décrire, le mesurer, relier ses éléments entre eux et avec le reste du monde, et pourtant, il n’appartient pas encore aux faits accomplis. En psychologie aussi on a des réalités comme la volonté qui n’existe que dans ses actes et non avant ses actes, sinon quelqu’un pourrait justifier sa passivité en disant « je n’ai pas de volonté », mais justement, la volonté n’est pas un objet qu’on possède ou pas, mais une réalité qu’on fait. On pourrait donner bien des exemples pour démontrer qu’il est nécessaire d’imaginer entre l’être et l’acte, des potentialités.

Le statut métaphysique de l’identité est précisément entre l’être et l’acte, c’est une potentialité. Sans l’acte, l’identité n’existe pas, sinon comme potentialité. C’est pourquoi il est légitime de dire que c’est l’acte, ici, qui fait l’être, que c’est en exerçant sa conscience créatrice que l’identité se forme. D’une certaine manière, l’identité n’est créée par rien d’autre qu’elle-même, et pourtant, elle fait son être avec tous les matériaux qui sont là autour d’elle dans le fleuve de la causalité. L’architecte tire son plan de lui-même, mais il utilise ensuite tous les matériaux habituels pour les recomposer selon son plan. Dans le cas de l’identité, c’est beaucoup plus complexe, mais il y a tout de même un acte créateur qui est à la base de son devenir.

C’est pourquoi il y a dans l’identité une fierté de se tirer soi-même de soi-même. C’est une fierté bien différente de la fierté d’avoir été le plus fort. Il y a surtout de la dignité dans l’identité, car comment se sentir digne si l’on a été fait par les autres, par les événements, par les déterminations physiques, biologiques, sociologiques, économiques…

Si l’identité collective existe, c’est la réunion de plusieurs qui arrivent à produire ensemble ce qu’ils n’arriveraient pas à produire individuellement. Est-ce que le Québec produit (culturellement ou autrement), actuellement, ce que personne d’autre ne peut produire ? Tel est le test de notre identité. Quelque chose à être plutôt que quelque chose qui a été.

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3 réflexions sur “L’identité de l’acte et de la substance

  1. J’aime penser que Sageterre est un bel « acte » qui exprime bien votre identité personnelle…. Il n’est pas dans l’ordre de la demi-mesure.
    Sur la ferme de mon enfance nous avions quelques dizaines de pommiers. La vraie façon de connaître leur variété était de voir… et de croquer leurs pommes..

    Bertrand B.

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour ce nouvel épisode de l’ambitieuse réflexion autour de « l’identité ». Les idées exposées, ici plus « métaphysiques », sont toujours aussi intéressantes et encouragent à se questionner, parfois sur des terrains inattendus.

    En le lisant, je n’ai pu m’empêcher de songer à quel point nous sommes, sans nous en rendre compte, influencés par nos traditions intellectuelles héritées et les caractéristiques des langues-pensées européennes, et instinctivement portés à envisager le réel sous un certain rapport, selon un certain horizon d’intelligibilité (qui a, au demeurant, ses avantages et vertus). Car certaines cultures, par exemple la plurimillénaire et très littéraire culture chinoise « classique », n’a jamais dégagé de « problématique identitaire », jamais spéculé métaphysiquement sur « l’être » même des choses ou des hommes, jamais « cru » à l’ »essence » ou la « substance » de quoi que ce soit, au sens où la philosophie occidentale entend ces notions. Comme le disaient, il y a quelques années, deux sinologues réputés : « Pour les Chinois, toutes écoles philosophiques confondues, le monde est rétif aux paradigmes et aux modèles. Car le réel est, pour eux, en transformation perpétuelle. Il n’existe pas en chinois de notion d’être, d’identité essentielle et d’en-soi. » De fait, le mot « shi », abondamment utilisé en chinois, ne correspond pas, sémantiquement parlant, à un « être d’attribution », mais tient davantage du démonstratif : un « il y a » de l’ordre du constat pragmatique (il en va d’ailleurs à peu près de même, en japonais, pour le « desu »/ »imasu »/ »arimasu »).

    Dans le même sens, la complète articulation de la réflexion autour d’un « sujet souverain » (un « je », « moi je », d’où s’élance la réflexion : que suis-je ? qui sommes-nous ? quel est ma place dans l’univers, « quel est le sens de la vie ? », etc.) est étrangère à certaines traditions extrême-orientales. Par exemple, le très « rural » taoïsme, et la pensée chinoise en général, ne bâtit pas sa sagesse sur un moi-sujet (avec ses projets individuels, ses envies, ses idées…), mais s’intéresse de préférence aux « situations », part du constat d’un certain équilibre ou déséquilibre des choses, de certaines configurations de relations, à un niveau très général et « cosmique ». C’est dire si les prémisses des « méditations métaphysiques » auxquelles on peut se livrer peuvent être éloignées du sillon tracé par le cogito cartésien.

    D’où la question que l’on peut être tenté de se poser : la réflexion sur l’identité fait-elle elle-même partie de l’identité occidentale (auquel cas, elle serait quasi « performative », faisant ce qu’elle dit) ? Oui et non, sans doute. Oui, car elle porte bien l’empreinte d’une certaine histoire des idées, reflète une certaine « matrice cognitive ». Non, car une bonne partie de cet héritage reste, la plupart du temps, inconscient, relève de l’impensé de la pensée, pour ainsi dire.

    Quoi qu’il en soit, bravo pour ce texte, et les autres.

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