Le Petit Prince et la contre identité

Quelque chose en moi n’avale pas, ne digère pas les fausses justifications, les idéologies, les entourloupettes pour justifier ce que ma conscience ressent comme criminel. Dans les grandes traditions, on parle de « l’enfant », mais ce n’est pas un « enfant » qui reste immature, au contraire, cet enfant avance en sagesse, mais sa sagesse ne consiste pas à intérioriser les justifications sociales de l’exclusion (qui se terminent habituellement par la désignation de boucs émissaires canalisant la fureur et les frustrations accumulées d’un peuple).

98 Fol abandon 23 x 23 cm

Peinture de Pierre Lussier

Parce que « l’enfant » représente « la sensibilité morale » qui reste pure (insensible aux idéologies), Saint-Exupéry donna à « l’enfant » le caractère du Petit Prince. Le Petit Prince représente le noyau créatif et incorruptible de l’identité. L’identité est comme le fruit autour du noyau, un fruit qui se développe dans la mesure où la personne, la culture, le peuple, le pays se réfèrent à leur noyau créatif plutôt qu’à des traditions justifiant l’exclusion des uns au profit des autres.

Autour du noyau créatif, l’identité se développe en cohérence avec lui. Cependant, il y a toujours une partie de nous-mêmes qui est emportée dans le trafic des autos et du métro, du travail et de la consommation, des valeurs sociales et des justifications économiques ou idéologiques. Malgré mon identité, je deviens aussi un peu tout le monde, un peu n’importe qui dans le flot du monde. Une contre-identité grossit en surface et peut finir par étouffer l’identité.

L’identité fonctionne toujours avec ce que Bergson appelle des valeurs ouvertes, des valeurs d’inclusion. Par exemple, la beauté ouverte inclut même les personnes comme moi qui commencent à être pas mal amochées par le temps. L’identité peut y arriver car elle est la conscience qui se reconnaît elle-même, qui se choisit elle-même. Elle a un fondement créatif, et c’est essentiel. Sans créativité, les valeurs n’ont pas « d’esprit » ni de pouvoir d’adaptation, elles n’ont que la lettre (la définition, la loi), elles ne peuvent donc pas être des « valeurs ouvertes ».

La contre-identité se forme forcément à coups de valeurs fermées, de valeurs d’exclusion (valeurs qui servent à juger les personnes, puis à exclure). Pourquoi ? Comme la contre-identité est sans fondement, sans référence créatrice, sans intériorité, ni intimité, elle est essentiellement insécurisée, inquiète, angoissée. Alors, elle se définit par des contenus fixes qui ne font appel à aucune créativité ni à aucune adaptation. Ce sont des idéologies, des valeurs qui définissent d’avance et dans l’abstrait, le bien et le mal…

Globalement on pourra dire d’une personne, d’une culture, d’un peuple, d’un pays qu’ils sont vivants tant qu’ils n’ont pas abandonné le Petit Prince, tant qu’une valeur intrinsèque est accordée aux émotions du Petit Prince, à son indignation. Lorsque l’enfant dit : « Ne tuez pas, ne dites pas des méchancetés, n’attaquez pas l’innocence de nos cœurs, ne nous souillez pas », je ne dis pas : « Il exagère ».

Dans l’ensemble, les scientisme et la culture ambiante laissent entendre que « l’identité » à laquelle je réfère ici n’existe pas. Qu’il n’y a rien dans une personne et encore moins dans un peuple, que des conditionnements et des déterminations, des jeux de causalités. Dire cela, c’est justement exclure l’essentiel de l’existence humaine : la conscience créative.

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L’identité, le refus de la violence

Seule l’identité peut donner du sens, car en dehors de l’identité, tout suit son cours dans le fleuve des causes et des effets. En soi, le fleuve des causes et des effets n’a pas de sens, ne va pas quelque part, n’a pas d’intention, puisqu’il n’a pas de liberté. Si aucune conscience ne l’observe avec un regard critique en se disant : « Cela pourrait être autrement », le fleuve coule, un point c’est tout. Il est un ensemble de faits liés les uns aux autres.

76 La vague 22,5 x 23 cm

Peinture de Pierre Lussier

L’identité garde intacte « l’enfant » intérieur qui ressent que la guerre, l’extrême pauvreté, l’exclusion sociale ne sont jamais banales, acceptables, justifiables. Nous avons bien l’impression que ce qui peut donner un sens aux événements est précisément « l’enfant » qui trouve qu’ils n’en ont pas. Pourquoi l’enfant? Parce qu’il n’a pas encore assimilé les distorsions cognitives et culturelles qui donnent un semblant de justification aux pires atrocités. L’identité est l’éternel « l’enfant » qui ne s’habitue pas aux folies du monde.

Si vous me suivez bien, l’identité d’une culture, par exemple, n’est pas l’ensemble des idéologies qui rendent acceptables des crimes collectifs comme des guerres, la surexploitation de populations, un génocide, le rejet d’un groupe de personnes, au contraire, c’est la conscience qui s’objecte à toutes fausses justifications.

C’est parce que « l’enfant » recherche de toutes ses forces le sens, qu’il découvre que sa vie est plongée dans un monde de comportements qui n’en ont pas vraiment. L’identité est atterrée parce qu’autour d’elle on tue, on viole, on frappe, on humilie. L’identité n’avale pas, ne digère pas, ni les violences ni les sornettes pour expliquer les violences. Elle réagit à ce qui, pour un enfant, apparaît absurde. La partie de soi qui n’a pas avalé les fausses justifications reste intacte et veut agir.

Je crois qu’à ce stade, on a bien compris que dans le langage courant, la notion d’identité sert, hélas, assez souvent à justifier la violence. Certains vont jusqu’à affirmer, au nom de l’identité, que le rejet de l’étranger est une nécessité de sauvegarde, que si l’on a telle valeur, cela justifie tel ou tel acte pourtant barbare. Une telle attitude prouve, au contraire, que cette culture, cette religion, ce pays, ce gouvernement, cette nationalité n’ont aucune identité, ils s’auto-justifient pour continuer leurs pensées et leurs habitudes violentes.

Néanmoins, une identité consciente d’elle-même sait se défendre, sauf qu’elle le fera en inventant, en découvrant des chemins qui dépassent le jeu des réactions primaires.

L’identité est créatrice, elle ouvre des solutions justes, là où les habitudes ne sont pas justes.