Petite définition de l’identité

Lorsque je ressens fortement que j’existe, que c’est bien moi, mon être, ce que je suis en propre, j’ai alors comme objet de conscience mon identité. Elle consiste à me reconnaître, à me discerner à travers un monde qui n’est pas moi.

photos tableaux 363

Peinture de Pierre Lussier

Cela suppose qu’il y a un noyau du moi qui peut me sortir de ce que les autres font de moi, de ce que les faits produisent sur moi. Dans la vie, il m’arrive toute sorte d’événements, je suis une planète bombardée, si je n’étais que cela, rien ne me différencierait du reste du monde. Mais je réagis à ma façon, parfois je suis devant une bifurcation, j’ai un certain choix. À d’autres moments, je subis, mais je peux encore subir de façon particulière, voir les choses d’une manière nouvelle, varier mes émotions, consentir ou me rebeller…

Il pourrait n’y avoir aucune possibilité de liberté, dans ce cas, il n’y aurait pas d’identité, le mot ne serait qu’une pure illusion, tout serait plongé dans la mer des causes et d’effets, emporté dans les courants de la détermination. Pour qu’il y ait identité, il faut un noyau créatif qui réponde de lui-même, qui réponde au moins de ses réactions et même de ses réactions les plus désespérées. Il n’y a pas d’identité sans ce noyau créatif. Par exemple, si un peuple ne peut pas réagir de façon créative, mais s’abandonne au jeu des causalités économiques, sociologiques, psychologiques, alors il n’y a pas d’identité de peuple. Cela n’existe pas pour lui.

On le voit bien, ici, l’identité ne peut pas se découvrir elle-même uniquement dans son histoire, dans ce qu’elle a été, dans sa façon de réagir à telle ou telle situation, il faut qu’elle se découvre surtout dans ses capacités créatives d’adaptation. Peut-elle faire autrement? Peut-elle trouver une solution nouvelle à un problème nouveau?

On est surpris, par exemple, des éternelles réactions de violence et de vengeance de certains peuples qui doivent partager un même territoire. Cela ne définit pas leur identité, cela nous montre qu’ils n’ont pas encore d’identité véritable, leurs réactions sont trop stéréotypées pour avoir une identité, ils n’agissent pas comme des intelligences, mais comme des mémoires programmées.

Si l’identité exige un noyau créatif, il s’ensuit qu’un retranchement supposément identitaire dans un contenu religieux, ou idéologique, ou mémoriel, ou traditionnel, ou dans un corpus de valeurs qui ont « été les nôtres », équivaut, en fait, à l’agonie de l’identité.

L’identité suppose un noyau créatif lui permettant de sortir des cercles vicieux dans lesquels son passé tend à l’emprisonner. Ce noyau n’avale pas, ne digère pas les comportements programmés, les morales codées, les réponses répétitives. L’identité se forge à partir de ce noyau en vue de solutions nouvelles à des problèmes nouveaux. L’identité est capable de voir les problèmes nouveaux car elle n’est pas entièrement enfermée dans les éternels problèmes qu’engendrent d’éternels réflexes.

L’identité survient lorsque le noyau créatif s’affirme : « C’est bien moi. Je me reconnais nouveau et légitime. J’assume la pleine responsabilité de moi-même. Oui ! Je me veux inventeur, car le monde chaque jour présente des défis inédits. Non, je ne répèterai pas ce qui nous détruit. »

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Une réflexion sur “Petite définition de l’identité

  1. Merci beaucoup pour ce texte concis et fort qui, en quelques lignes, parvient à aborder de nombreuses et importantes questions. En le lisant, diverses idées m’ont traversé l’esprit.

    1) Il est dit : « Lorsque je ressens fortement que j’existe, que c’est bien moi, mon être, ce que je suis en propre, j’ai alors comme objet de conscience mon identité. Elle consiste à me reconnaître, à me discerner à travers un monde qui n’est pas moi. »
    C’est là, me semble-t-il, une très bonne définition de la notion d' »identité », de ce qu’elle représente comme expérience personnelle. On notera toutefois incidemment que la voie contemplative et mystique conduit la réflexion à cheminer dans une tout autre direction. Par exemple, selon Wayne Wirs (The Free Soul, 2017), que je prends la liberté de ne pas traduire :
    “The further along the spiritual path you travel, the harder it is to define yourself. […] Who am I? What is my experience of me? I’ve gotten to the point that I don’t have an identity. I don’t experience one. I think of myself as me-whatever-that-is. Any other definition feels contrived and too rational. It doesn’t feel like me. […] The less there is of you – the less there is of your identity – the more progress you are making. […] We peel away the me-me-me thoughts. We peel away obsessive self-concern. We become more –ironically– by becoming less. This is the core tenet of any true spiritual teaching: The less there is of you, the more there is of Love. Less equals more.”

    2) Plus loin : « Il pourrait n’y avoir aucune possibilité de liberté, dans ce cas, il n’y aurait pas d’identité, le mot ne serait qu’une pure illusion, tout serait plongé dans la mer des causes et d’effets, emporté dans les courants de la détermination. Pour qu’il y ait identité, il faut un noyau créatif qui réponde de lui-même, qui réponde au moins de ses réactions et même de ses réactions les plus désespérées. »
    Certes. Cependant, il conviendrait peut-être de faire une distinction entre l’expérience que l’on fait de la liberté, du libre-arbitre, et la liberté « objective ». Comme l’ont montré quantité expériences menées dans le domaine de la psychologie, la forte expérience subjective du libre-arbitre dans la prise de telle ou telle décision peut en arriver à occulter largement, dans la conscience, les divers déterminants et conditionnements qui orientent le choix fait. Dans cette perspective, l’important pour la construction de l’identité individuelle ou collective serait moins le libre-arbitre effectif – qui peut exister plus ou moins selon les situations – que l’impression de jouir d’un libre-arbitre, d’une auto-détermination.

    3) « Il n’y a pas d’identité sans noyau créatif. […] L’identité se forge à partir de ce noyau en vue de solutions nouvelles à des problèmes nouveaux. L’identité est capable de voir les problèmes nouveaux car elle n’est pas entièrement enfermée dans les éternels problèmes qu’engendrent d’éternels réflexes. […] Oui ! Je me veux inventeur, car le monde chaque jour présente des défis inédits. Non, je ne répèterai pas ce qui nous détruit. »
    Voilà une perspective pleine d’espoir, qui ne peut qu’être partagée avec enthousiasme.
    Il est à noter que le mot d’identité est ici utilisé dans un sens original et assez différent (en fait opposé) à celui qui est retenu par divers penseurs et philosophes, pour qui le « vivre » véritable, associé à la création et à l’accueil de l’inédit et de l’inconnu, consiste précisément à « décoïncider » vis-à-vis de son « identité », à se défaire de toute « assignation identitaire », à ne pas demeurer « identique » à soi-même. Ce choix sémantique, qui rejoint d’une certaine façon l’usage courant, s’appuie sur le fait que, dans l’histoire de la pensée occidentale, le concept d’identité, depuis ses acceptions les plus « formelles » (en logique pure) jusqu’à ses usages les plus psychologiques, a toujours été, depuis l’Antiquité grecque, solidaire d’un principe de « déterminité » et d’un certain dispositif logique (dit précisément « ensembliste-identitaire » par certains), impliquant des délimitations claires (on ne peut « identifier » ce qui est flou ou changeant), une exigence de « non-contradiction » (on ne peut à la fois « ceci et autre chose ») et des catégorisations par différence et opposition (« A est strictement A, et exclut non-A »). À l’inverse, diverses sociétés et civilisations traditionnelles, entre autres en Amérique du Sud et en Extrême-Orient, semblent n’avoir jamais fait de l’« identité » (dans le sens mentionné), et de la logique particulière qui lui est associée, une catégorie de pensée centrale, ni même une notion organisatrice de leur espace cognitif.

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