L’identité: pratique de la liberté

Si je suis déterminé par mon passé, par ce que les événements ont fait de moi, par le jeu des causes neurologiques de mon cerveau, sociologiques de ma société, économiques de mon milieu, alors je n’ai pas d’identité. Je suis né par les autres, je coule dans un fleuve de causalités, je me dissous dans ce qui me détermine. Par ses buts et par sa méthode, la science ne peut pas étudier l’identité, mais seulement, son contraire, le jeu des causes et des effets. Et c’est très bien ainsi parce que tout est déterminé, sauf l’identité.

13 Là où tu m'as souri 62,5 x 61 cm

Peinture de Pierre Lussier

La religion populaire dira que nous sommes causés par Dieu et que notre liberté consiste à se soumettre à lui. Les naturalistes nous rappelleront que nous sommes un animal qui suit le cours de l’évolution, nés de l’évolution nous disparaîtrons dans l’évolution. L’identité ne peut donc pas être étudiée par la science ni être encouragée par les religions institutionnelles. Seuls quelques philosophes ont étudié cet espoir de liberté.

L’identité n’existe pas au départ, elle n’est pas un fait, elle est une réalisation possible, un espoir. S’il arrive qu’un être se distingue, invente sans s’expliquer, possède un génie propre, découvre, engendre de l’imprévisible, il peut prendre conscience de lui-même et se vouloir, c’est alors une identité. En principe, un phénomène rare dans la mer des causes.

Si l’identité n’est pas les autres, ne résulte pas des autres, cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas de conditions d’existence. Au contraire, elle utilise toutes les conditions de son existence, les déterminations matérielles, psychologiques, sociologiques, économiques. Elle se fait à partir de tout ce qui est là, de tout ce qui la détermine, comme un constructeur de maisons qui utilise les matériaux qui se trouvent autour de lui. Sa créativité consiste justement à savoir utiliser ce qui lui est donné.

Si l’identité existe, elle n’est pas les autres, mais elle n’est pas non plus leur négation, au contraire, elle est leur rassemblement. Car plus je m’attache à mes forces créatrices, plus je combats l’absurde en pensant mieux et en agissant mieux. À mesure que je dégage un sens, j’acquiers de la sécurité et commence à m’attacher à moi-même. C’est alors que je découvre que je suis le rassemblement des autres : tous ceux qui m’ont précédé pour me donner la vie, la parole, l’art, la philosophie, la science.

L’identité d’un pays vient au monde lorsque ce pays compose, selon son génie propre, avec toute sa réalité concrète, un art de vivre à la fois adapté et original.

Advertisements

L’attachement au pays

J’ai dit que l’identité d’une personne est la densité de son attachement à elle-même, et que cet attachement se mesure à l’énergie qu’elle consacre aux liens physiques, biologiques, affectifs et spirituels qui la lient à la nature, car la nature est sa source vitale et que sa vie et sa santé dépendent d’elle. S’il s’agit de l’identité d’un peuple, la question devient : Est-il attaché à lui-même au point de consacrer réellement des efforts essentiels à la santé écologique de son territoire?

96 La chute à Théodore 36 cm diam.

Peinture de Pierre Lussier

Pour cela, il faut tenir à sa vie suffisamment pour sortir du paradoxe de l’absurde : pourquoi ferai-je l’effort de penser et d’agir de façon sensée et constructive, c’est-à-dire en donnant du sens à ma vie et à la vie sociale de mon entourage, si je ne suis pas attaché à moi-même? Et si le monde reste absurde, il vaut mieux que je ne sois pas attaché à moi-même. L’identité peut rester enlisée toute une vie dans ce cercle vicieux : le monde est absurde et donc je ne m’attache pas à moi-même pour ne pas souffrir, mais comme je ne suis pas attaché à moi-même, pourquoi donner du sens ou agir de façon sensée?

Cet enlisement représente assez bien l’état d’esprit « post-moderne ». Il s’ensuit une sorte de flottement dédaigneux au-dessus de la nature, accompagné d’une migration générale de la soif de vivre dans des mondes artificiels ou virtuels. Ainsi déconnectés des et des plantes qui nous font vivre, on peut tout autant aimer détruire qu’aimer se détruire, en tout cas, on honore l’absurdité du monde dans le détachement de soi et le déni de la mort. Tel est le terrible paradoxe qui bloque l’identité au stade de la peur dans le contexte des cultures dites « post-modernes » et désabusées.

Pour sortir de ce paradoxe, il faut accepter de se lancer dans la vie avant de la juger : l’expérience avant la condamnation. Concrètement, cela veut dire combattre pour la vie, faire du chemin à la vie : fertiliser les terres, nettoyer les berges, planter des arbres, entretenir les sous-bois, faire beau le pays. Ensuite, il se pourrait que l’on trouve moins absurde le monde dans lequel nous sommes. On pourrait alors s’attacher à soi et au pays, et c’est alors qu’on pourra parler d’identité, puisque l’identité d’un pays est un territoire de sens et d’esprit qui donne le goût de vivre aux enfants.

Identité, notre lien avec le territoire

C’est par l’identité que tout peut prendre un sens. L’identité suppose un noyau créatif qui me distingue, mais aussi une conscience qui rend possible l’exercice de cette créativité. Pour être créatif, il ne faut pas seulement voir, il faut aussi voir que cela pourrait être autrement, avoir une conscience. Jouir de la vie, c’est fondamentalement reconnaître le plaisir, la joie de voir et de pouvoir faire quelque chose pour améliorer son sort.

09 Il est une planète 60cm diam.

Peinture de Pierre Lussier

Dehors, il y a des arbres, des maisons, des mouvements, toutes sortes de choses noyées dans le silence de l’être, mais s’il n’y avait aucune conscience nulle part pour en jouir, cela n’aurait aucun sens. C’est pourquoi l’identité (le fait de prendre conscience que je suis une conscience et de m’approprier cette conscience) constitue la base par laquelle la réalité a du sens. Évidemment, cette appréciation est relative. Même lorsqu’on trouve que la vie est absurde, c’est déjà une manière de lui attribuer un sens, dans ce cas, un sens négatif. Sans un noyau de conscience et de création, rien n’a de sens, pas même le sens de l’absurdité.

L’identité, c’est en quelque sorte notre attachement à cette conscience créatrice : « Oui, je suis cette conscience, et c’est en elle que j’éprouve toute l’émotion de vivre. » La conscience n’est possible que dans un lien intime entre l’intérieur (le sujet conscient) et l’extérieur (l’objet de la conscience) et ce lien est étrange, il est toujours double :

  • je tire ma vie de l’extérieur : sans l’air, l’eau, la nourriture, je n’existe pas ;
  • j’ai un certain pourvoir sur l’extérieur, je peux contempler le monde et en jouir, mais cela veut aussi dire que je peux améliorer mon sort.

Pour que l’identité puisse sentir le lien vital qui la relie à un environnement, il faut qu’elle soit plongée dans l’expérience quotidienne de ce lien, il faut qu’elle puisse ressentir qu’elle ne peut pas vivre autrement que dans un environnement sain et nourricier, et que pour en jouir, elle doit pouvoir éprouver sa beauté tout en améliorant ses conditions de vie.

Mon identité ressent son attachement à la vie, ou bien, elle se dissout. À cet égard, l’identité est un savoir : ma vie tient à un fil, celui qui la relie à l’air, à l’eau, à la terre, au soleil… Sans ce savoir, sans cette émotion, la conscience tourne sur elle-même, dérape, et l’identité devient si floue, que si elle ne se remplit pas de contenus abstraits comme des beaux noms sur des valeurs à dire, des idéaux définis et brillants comme des néons, des traditions m’émorables, sans ce discours, elle s’efface.

Je crois qu’il y a eu des peuples, jadis, suffisamment conscients de dépendre d’un territoire pour s’acharner à le connaître, à l’aimer, à lui découvrir un sens et à en jouir. Si ces peuples ont bien existé comme je le pense, ils avaient une identité. Mais dans le contexte de l’industrialisation et de l’informatisation du monde, une grande part des cultures sont devenues des nuages flottant au-dessus de la nature, conçues principalement pour nous en préserver, pour nous bercer dans l’illusion que nous n’avons pas besoin des arbres pour vivre, mais seulement de nous-mêmes. Alors les contenus des identités nationales deviennent des chartes, des religions, des constitutions, des histoires, des idées, un produit strictement humain, et non pas un lien entre l’homme et son territoire. Comme cela ne tient qu’à soi, une angoisse profonde sourd dans les esprits, et cette angoisse durcit les contenus qui, inévitablement, entrent en guerre les uns avec les autres.

Pouvons-nous retrouver l’amour du pays, c’est-à-dire des arbres et des rivières, des terres et des mers ?

Petite définition de l’identité

Lorsque je ressens fortement que j’existe, que c’est bien moi, mon être, ce que je suis en propre, j’ai alors comme objet de conscience mon identité. Elle consiste à me reconnaître, à me discerner à travers un monde qui n’est pas moi.

photos tableaux 363

Peinture de Pierre Lussier

Cela suppose qu’il y a un noyau du moi qui peut me sortir de ce que les autres font de moi, de ce que les faits produisent sur moi. Dans la vie, il m’arrive toute sorte d’événements, je suis une planète bombardée, si je n’étais que cela, rien ne me différencierait du reste du monde. Mais je réagis à ma façon, parfois je suis devant une bifurcation, j’ai un certain choix. À d’autres moments, je subis, mais je peux encore subir de façon particulière, voir les choses d’une manière nouvelle, varier mes émotions, consentir ou me rebeller…

Il pourrait n’y avoir aucune possibilité de liberté, dans ce cas, il n’y aurait pas d’identité, le mot ne serait qu’une pure illusion, tout serait plongé dans la mer des causes et d’effets, emporté dans les courants de la détermination. Pour qu’il y ait identité, il faut un noyau créatif qui réponde de lui-même, qui réponde au moins de ses réactions et même de ses réactions les plus désespérées. Il n’y a pas d’identité sans ce noyau créatif. Par exemple, si un peuple ne peut pas réagir de façon créative, mais s’abandonne au jeu des causalités économiques, sociologiques, psychologiques, alors il n’y a pas d’identité de peuple. Cela n’existe pas pour lui.

On le voit bien, ici, l’identité ne peut pas se découvrir elle-même uniquement dans son histoire, dans ce qu’elle a été, dans sa façon de réagir à telle ou telle situation, il faut qu’elle se découvre surtout dans ses capacités créatives d’adaptation. Peut-elle faire autrement? Peut-elle trouver une solution nouvelle à un problème nouveau?

On est surpris, par exemple, des éternelles réactions de violence et de vengeance de certains peuples qui doivent partager un même territoire. Cela ne définit pas leur identité, cela nous montre qu’ils n’ont pas encore d’identité véritable, leurs réactions sont trop stéréotypées pour avoir une identité, ils n’agissent pas comme des intelligences, mais comme des mémoires programmées.

Si l’identité exige un noyau créatif, il s’ensuit qu’un retranchement supposément identitaire dans un contenu religieux, ou idéologique, ou mémoriel, ou traditionnel, ou dans un corpus de valeurs qui ont « été les nôtres », équivaut, en fait, à l’agonie de l’identité.

L’identité suppose un noyau créatif lui permettant de sortir des cercles vicieux dans lesquels son passé tend à l’emprisonner. Ce noyau n’avale pas, ne digère pas les comportements programmés, les morales codées, les réponses répétitives. L’identité se forge à partir de ce noyau en vue de solutions nouvelles à des problèmes nouveaux. L’identité est capable de voir les problèmes nouveaux car elle n’est pas entièrement enfermée dans les éternels problèmes qu’engendrent d’éternels réflexes.

L’identité survient lorsque le noyau créatif s’affirme : « C’est bien moi. Je me reconnais nouveau et légitime. J’assume la pleine responsabilité de moi-même. Oui ! Je me veux inventeur, car le monde chaque jour présente des défis inédits. Non, je ne répèterai pas ce qui nous détruit. »