Marguerite et Coquelicot

Dans le violon, la musique acquiert son être en vibrant à l’archet. Il en est de même du cœur, il acquiert son existence par empathie.

Marguerite et coquelicot

Y avez-vous pensé! Toute une vie à côté du même voisin sans jamais pouvoir s’éloigner ou s’approcher. Toujours regarder le même visage rouge aux pétales molasses. Parfois les gouttes de rosée le penchent à gauche, le soleil le ramène à droite. La pluie l’illumine un moment, la sécheresse l’affadit. Un coquelicot. Il tourbillonne dans le vent, un sourire niais dans les nuages. S’il penche son chapeau, ce n’est pas pour vous saluer. Membre de je ne sais quelle secte primitive, il adore le soleil. Moi, je ne célèbrerai pas un astre qui donne la vie à vraiment n’importe qui!

J’ai mes admirateurs. Car dans le champ tout entier, je suis nettement la plus belle. Vous riez! Vous dites : « Toutes les marguerites sont pareilles, leur nombre de pétales obéissent à la destinée des amours, c’est tout leur secret. Moi, figurez-vous, j’ai 34 pétales, oui 34, et j’ai le plus beau nez jaune de la terre, avec un grain de beauté sur la joue droite. Et lui, mon minable voisin, il compte sur ma couronne de pétales pour être aimé de moi : « Elle m’aime, elle ne m’aime pas… » C’est un niais, il commence toujours par « Elle m’aime ». Ne sait-il pas reconnaître les nombres pairs, ceux qui contredisent le commencement ?

– Dis-moi, voisin coquelicot, que fais-tu ce matin ? Non ! ne réponds pas. Je le sais, tu rends grâce à l’idiot qui te donne la vie…

– Chère amie, ose-t-il (c’est la première fois qu’il parle), depuis le commencement du monde, de la plus petite racine jusqu’à nos dernières étamines, chacune de nos cellules est une réponse particulière à l’énergie de la lumière. Et si tu savais le plaisir de cette réponse ! Un plaisir électromagnétique et existentiel. Nous sommes tout entiers cette réponse, corps, cœur et âme. Notre existence n’est pas un fait, mais un élancement, un retour d’initiative, si bien que celui qui se retient de vibrer étouffe dans ses bourrures telle une couleur enfermée dans une grotte. Mais j’en conviens, tu es la plus belle des marguerites, un cristal caché dans sa gangue. Si tu te laissais prendre au jeu, tu ouvrirais ton humeur, un sourire glorifierait ton visage, et tu déchirerais ta robe blanche dans mon ardeur.

Elle fut secouée de rire à en perdre trois pétales.

C’est alors qu’un corbeau fonça en rase motte, attrapa Marguerite par le cou et l’emporta jusqu’en haut du ciel. De là, elle vit l’ensemble du champ : les autres marguerites, les pissenlits, les mauves, les boutons d’or, la bourrache, les cosmos, la chicorée : la composition tout entière.

Dans son vertige (car coupée de ses racines elle perdait peu à peu sa sève), les couleurs se dilataient, les vêtements s’effilochaient, les étamines se dispersaient. Libérée, chaque fleur devenait un instrument de musique, une flûte, un violon, une contrebasse, un clairon, un tuba… Les nuages s’ouvraient, éventrés de jouissance. La plus belle fleur ce n’était pas elle, mais elles toutes.

Marguerite ne pouvait résister à tant de beauté. Son corps tout entier se mit à répondre. Le soleil éclata dans sa bouche comme une orange sous pression. La vie, enfin la vie !

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