Fifille et le gros bouleau

Les organes du bonheur savent lier le visible et l’invisible dans un seul tableau.

katmae

Le garrot en équerre, le cou incliné, sa grosse tête disparaissait dans l’herbe haute qu’elle ne broutait pas. La jument triste, d’un jour si triste, restait immobile loin de son amie Brin d’acier. Hector l’avait attachée là à l’aide d’une corde de chanvre ridicule qu’il avait trouvée sur place. Le vieux bouleau qui retenait la corde à son tronc massif n’allait certainement pas dénoncer l’insuffisance de l’attache.

La récolte était presque terminée, les arbres jaunissaient, mais l’après-midi était si chaud, qu’on se baignait à la rivière.

Fifille, la jument, les entendait rire, mais n’entendait pas à rire elle-même, car Brin d’acier était parti en vacances chez son papa à Notre-Dame-du-Portage, au bout du monde. La jument était donc tombée dans son état d’âme d’exilée : ennui, tristesse et mélancolie. Elle suçait son malheur avec grand soin. Elle imaginait Brin d’acier, là-bas, courir les battures, effaroucher les canards, s’éclabousser de boue, se rouler dans le sable, et elle, grosse bête sans intérêt, si loin, si seule…

– Grrm! Grrm! Toussota le vieux bouleau. T’aurais pas le museau un peu trop collé dans tes pensées?

– Je ne te demande pas ton avis, lui lança Fifille, qui voulait absolument rester en paix à retourner des images de bonheur perdues dans des humeurs noires.

– Bon, je me tais… Oh salut! toi, la grive. Belle journée n’est-ce pas!

L’oiseau était venu prêter compagnie au bouleau. C’étaient deux bons amis. Leur gai bavardage exaspérait Fifille. De connivence, ils se turent. Et les rieurs qui pataugeaient dans la rivière aussi. Même le vent s’arrêta de chuchoter.

N’ayant plus rien à combattre, Fifille s’enfonça dans sa mélancolie jusqu’à fléchir des deux genoux et s’effondrer dans l’herbe.

Elle imaginait son amie de trois pommes monter sur son cou, prête à l’aventure. Fifille se redressa pour lui donner de l’aplomb… Mais au moment où elle allait prendre conscience de son absence, juste avant, elle vit la stature du bouleau, les bras levés dans une flambée de feuilles. Dans les yeux de Fifille cela faisait danser le bleu du ciel dans la rouille du feuillage. Et c’était bien les cheveux de Brin d’acier pris dans les électricités du firmament et déployé en queue de pan.

C’est là, à ce moment-là de ce jour-là, juste après l’écroulement lamentable de son humeur, qu’elle découvrit que ses yeux étaient les véritables organes du bonheur. Oui! les organes du bonheur dans la mesure où ils savaient lier l’imagination avec la beauté du monde plutôt que de rouler des vieux souvenirs dans du vinaigre. En réalité, les arbres, les oiseaux, l’herbe des champs, les marguerites et les coquelicots, c’est de l’imagination rayonnante. Et lorsque notre imagination projetante salue cette imagination rayonnante, tout crie la joie comme lorsque deux vieux amis se retrouvent.

Alors, Fifille se redressa, se leva debout, tira sur sa corde improvisée qui se cassa d’un seul coup et s’en alla se baigner avec les autres. Brin d’acier occupait la place forte, puisqu’elle était sur le pont, au-dessus de la rivière, tel un pied d’arc-en-ciel tendu jusqu’à Notre-Dame-du-Portage.

Marguerite et Coquelicot

Dans le violon, la musique acquiert son être en vibrant à l’archet. Il en est de même du cœur, il acquiert son existence par empathie.

Marguerite et coquelicot

Y avez-vous pensé! Toute une vie à côté du même voisin sans jamais pouvoir s’éloigner ou s’approcher. Toujours regarder le même visage rouge aux pétales molasses. Parfois les gouttes de rosée le penchent à gauche, le soleil le ramène à droite. La pluie l’illumine un moment, la sécheresse l’affadit. Un coquelicot. Il tourbillonne dans le vent, un sourire niais dans les nuages. S’il penche son chapeau, ce n’est pas pour vous saluer. Membre de je ne sais quelle secte primitive, il adore le soleil. Moi, je ne célèbrerai pas un astre qui donne la vie à vraiment n’importe qui!

J’ai mes admirateurs. Car dans le champ tout entier, je suis nettement la plus belle. Vous riez! Vous dites : « Toutes les marguerites sont pareilles, leur nombre de pétales obéissent à la destinée des amours, c’est tout leur secret. Moi, figurez-vous, j’ai 34 pétales, oui 34, et j’ai le plus beau nez jaune de la terre, avec un grain de beauté sur la joue droite. Et lui, mon minable voisin, il compte sur ma couronne de pétales pour être aimé de moi : « Elle m’aime, elle ne m’aime pas… » C’est un niais, il commence toujours par « Elle m’aime ». Ne sait-il pas reconnaître les nombres pairs, ceux qui contredisent le commencement ?

– Dis-moi, voisin coquelicot, que fais-tu ce matin ? Non ! ne réponds pas. Je le sais, tu rends grâce à l’idiot qui te donne la vie…

– Chère amie, ose-t-il (c’est la première fois qu’il parle), depuis le commencement du monde, de la plus petite racine jusqu’à nos dernières étamines, chacune de nos cellules est une réponse particulière à l’énergie de la lumière. Et si tu savais le plaisir de cette réponse ! Un plaisir électromagnétique et existentiel. Nous sommes tout entiers cette réponse, corps, cœur et âme. Notre existence n’est pas un fait, mais un élancement, un retour d’initiative, si bien que celui qui se retient de vibrer étouffe dans ses bourrures telle une couleur enfermée dans une grotte. Mais j’en conviens, tu es la plus belle des marguerites, un cristal caché dans sa gangue. Si tu te laissais prendre au jeu, tu ouvrirais ton humeur, un sourire glorifierait ton visage, et tu déchirerais ta robe blanche dans mon ardeur.

Elle fut secouée de rire à en perdre trois pétales.

C’est alors qu’un corbeau fonça en rase motte, attrapa Marguerite par le cou et l’emporta jusqu’en haut du ciel. De là, elle vit l’ensemble du champ : les autres marguerites, les pissenlits, les mauves, les boutons d’or, la bourrache, les cosmos, la chicorée : la composition tout entière.

Dans son vertige (car coupée de ses racines elle perdait peu à peu sa sève), les couleurs se dilataient, les vêtements s’effilochaient, les étamines se dispersaient. Libérée, chaque fleur devenait un instrument de musique, une flûte, un violon, une contrebasse, un clairon, un tuba… Les nuages s’ouvraient, éventrés de jouissance. La plus belle fleur ce n’était pas elle, mais elles toutes.

Marguerite ne pouvait résister à tant de beauté. Son corps tout entier se mit à répondre. Le soleil éclata dans sa bouche comme une orange sous pression. La vie, enfin la vie !

La grive des bois

Courir après la joie ou courir de joie!

la grive des bois

Voici l’histoire d’un petit bonhomme ailé au ventre picoté, pesant la moitié d’une pomme. Il parcourt 4800 kilomètres en quelque semaines pour suivre la saison chaude du sud du Mexique au sud du Québec. Il chante sa joie et la gratitude dans des ritournelles charmantes et parfois audacieuses.

Peut-être appelle-t-il une compagne? On le dit.

Alors pourquoi ne vient-elle pas? Il s’appelle Grison Boisvert, surnommé Le Joyeux. Il en met sans doute un peu trop. Il insiste. Il persiste. Il désattriste même les pierres. Tout le monde danse, saute, frétille. Mais elle ne vient pas.

Après la danse, on discute, on dit qu’il doit être bien triste pour reprendre toujours le même thème, ou bien il se trompe lui-même, il ne s’avoue pas son malheur, et c’est pour cela qu’après la fête, il reste seul dans ses illusions. Des couples se forment autour de lui. Ils vont se coucher dans leur nid. Ils haussent les épaules : « Pauvre lui, s’il descendait de son éternelle joie, peut-être se ferait-il une amie! »

Mais lui, retentissant, ne laisse jamais le silence retomber nu dans la nuit. Il projette son chant et son chant retombe sur lui, il fabrique son atmosphère, son monde est vert, luxuriant, flamboyant. On y voit partout des fleurs heureuses. Même les gouttes de pluie rayonnent sur lui de leurs plus belles couleurs.

Il arriva un jour où il se tut.

Ce jour-là, la pluie tambourina toute la journée et jusqu’à tard dans la nuit. Elle tambourina sans mélodie, mais comme en attente de mélodie. Les arbres tendaient l’oreille, chaque feuille tendait l’oreille, et les myrtilles aussi, et le fruit des quatre-temps, et même les limaces, les fourmis, les chenilles et les papillons. Il manquait quelque chose d’absolument nécessaire, on allait tous mourir d’ennui, quand soudain, une femelle grive y alla de sa ritournelle.

Personne n’avait jamais entendu cela auparavant. Elle répondait à Grison Boisvert. Pour la première fois, une joie qui n’était pas la sienne fit en lui une joie qui devint la sienne. Et dans cette résonnance, toutes les nuances du vert s’illuminèrent. Il n’était plus possible de retomber dans les temps anciens, noirs et opaques, où le malheur se satisfaisait de lui-même.