Le moqueur polyglotte

 On n’entend bien qu’avec le nez, on ne voit jamais mieux qu’avec l’esprit.

Partout en ce monde il y a des moqueurs rusés, des oiseaux qui nous font rentrer dans des systèmes qui les amusent. Parfois l’âge nous rend moins dupe.

Moqueur polyglotte

Monsieur Moqueur avait constitué l’ossature du nid avec des brindilles de saule solidement tressées. Madame y avait déposé des débris de laine que le bouc avait laissé sur le grillage de la clôture. Le nid n’était pas très haut, mais laissait le regard embrasser toute la ménagerie de la ferme. On pouvait ainsi garder l’œil sur Gros Minet, le vieux chat.

« Une famille de nouveaux venus », se dit Gros Minet, qui en avait vu d’autres. Aucun frisson ne se forma sur la surface monotone de son apparente insensibilité. Il ferma les yeux pour continuer sa sieste.

Le jeune Moqueur surveillait. Il pensait s’amuser un peu durant les deux semaines de couvaison de Madame.

Il avait remarqué que Gros Minet souffrait d’une conjonctivite chronique, il pleurait constamment des yeux, ce qui lui brouillait la vue. C’était sans doute un ancien des bagarres de rue, une oreille à demi-arrachée l’empêchait d’évaluer la distance des sons qu’il percevait toujours lointains et diminués. Aussi, Moqueur suçotait déjà son plaisir. Il n’était pas polyglotte pour rien, il avait appris le chat aussi bien que le français de campagne, il pouvait même réaliser le sifflement strident de la marmotte.

Tout en imitant le pic vert, Moqueur intercala l’alarme d’un bébé marmotte, ce qui était fort plausible en ce printemps, au pied de l’arbre, si près du mur de pierre. Malgré son infirmité, gros Minet repéra à l’odeur le trou de la famille Marmottes. Il prit presque tout l’avant midi pour s’en approcher dans un silence parfait. Madame Moqueur, de son nid juste au-dessus du trou, n’y fit pas attention car l’odeur de la laine de bouc éclipsait pour elle le reste du monde olfactif.

Au plus grand étonnement de Monsieur Moqueur, Gros Minet débusqua effectivement une petite marmotte qu’il dégusta sur place en prenant tout son temps. Moqueur avait lancé un cri menteur qui avait dit vrai. Il se dit alors en lui-même : « Profitons-en, vieux Minet croira maintenant davantage à son oreille bourdonnante qu’à ses yeux voilés. » Et pour l’éloigner, car il se trouvait juste au pied de l’arbre, Moqueur imita une chatte malheureuse du printemps. À s’y méprendre, le miaulement semblait arriver du balcon de la maison familiale.

On n’entendit plus rien. Pas le moindre bruit, pas la moindre bosse sur une longueur de temps plus étendue que l’écho du huard. Moqueur ne put résister, il se lança en vol pour voir ce qui se passait du côté de Gros Minet. Il ne vit que des pierres, rien d’autre, pas le moindre chat : une disparition. Il retourna inquiet à son nid.

À la nuit tombante, des griffes lacérèrent l’écorce et déchirèrent le silence à plusieurs reprises. Ensuite, plus rien. Moqueur déploya tous ses talents d’imitateur, rien n’y fit, Minet resta blotti dans son mystère total.

Aux premières lueurs du matin, la tension avait atteint son maximum chez les Moqueurs. Au moindre bruit, l’oiseau tournoyait autour de son arbre, Madame trépignait sur ses œufs. Il arriva ce qui devait arriver, trois petits cocos tombèrent du nid. Minet sortit du trou de la marmotte et se délecta.

Cette journée avait été moins monotone que les autres.

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Une réflexion sur “Le moqueur polyglotte

  1. J’ai mis beaucoup de temps à comprendre que « l’on n’entend bien qu’avec le nez ». C’est ce que vit madame Moqueur dont l’odeur de laine éclipse toute le reste du monde olfactif. Et un régiment de chats ne fait pas plus de bruit qu’un souffle de libellule. Alors, va pour le curieux sens du nez! Bien sûr que le minet revenant de guerre les yeux brisés, lui aussi se fie mieux à son oreille qu’à ses yeux. Et la conclusion nous amène à croire que l’on ne voit jamais mieux qu’avec l’esprit. Y a-t-il contradiction entre cette conclusion et celle d’un vieil ami qui soutenait que « l’on ne voit bien qu’avec le cœur. l’essentiel est invisible pour les yeux ». Mais la porte de Thomas d’Aquin demeure toujours nécessaire pour permettre aux choses de pénétrer dans l’esprit. .

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