Le visage illuminé

La beauté n’est jamais invisible, mais l’image que l’on se fait de la beauté est invisible et pourtant, elle brouille dangereusement la vue.

2017-06-28 19.13.56

L’été, Hector ne va pas à l’épicerie, il n’y met pas les pieds. Il est débordé. C’est Marie qui fait les commissions. Elle fait aussi la cuisine, lave et vend les légumes, reçoit les gens, écoute les petits et grands malheurs de tous et chacun, console et réprimande les enfants, entretient la maison et tout le tralala. Hector vit dehors, et dehors c’est la guerre.  La guerre contre les mauvaises herbes, les ravageurs, les insectes maniaques, la sécheresse ou la pluie surabondante, les problèmes mécaniques, électriques, agronomiques, imaginaires et fantastiques. Mais aujourd’hui, Marie est sur le dos, brûlante de fièvre et il faut acheter quelques bricoles pour le souper.

Hector est enfoui dans sa bulle de soucis, ses yeux vont de la liste d’épicerie aux tablettes. Il n’a pas imaginé prendre un panier, il ajoute des boîtes, des fromages, des paquets. Il ramasse ce qui tombe et retombe, il approche enfin de la caisse, la pile sur son bras gauche qu’il retient de son bras droit, lui bouche la vue. Les gens s’écartent sur son chemin, et quand la pyramide s’écroule, elle atterrit sur le tapis roulant de la caisse.

La caissière se retient, mais bouffe finalement d’un rire étrange qui chuinte légèrement. Ses longs cheveux qui lui cachent volontairement la moitié du visage sont légèrement soulevés, juste assez pour montrer la sévère difformité de la partie gauche, sans doute le syndrome de Romberg. Quelle terrible maladie pour une adolescente!

Dans un seul instant, Hector est propulsé parmi les êtres humains.

Il lui sourit. Elle lui sourit par la moitié parfaite de sa bouche. Une énorme coupe d’humanité glisse dans le gosier du travailleur de la terre qui arrive soudain au village.

Sur un film qu’il n’a pas déclenché passe en accéléré le drame, du moins l’idée qu’il s’en fait. Cette fille va à l’école. Dans la cour d’école, il y a des jeunes, toutes sortes de jeunes qui courent les cheveux au vent dans toutes sortes de directions en disant toutes sortes de choses et en évitant toutes sortes de regards. Et puis, un jour, elle, dont je ne connais pas le nom, demande à travailler non pas dans l’entrepôt, mais à la caisse, non pas à la ville plus loin, mais à l’épicerie du village. Et la gérante accepte avec joie. La voici qu’elle salue chaque personne, enregistre les codes-barres, vérifie les chiffres, compte sans distraction. Elle demande des précisions à ceux qui veulent des cigarettes, des billets de loterie, ou rapporte des bouteilles en consignation…

Hector a tout mis dans son sac, il est prêt à partir, mais il est subjugué, il recule discrètement, atteint un coin invisible et observe les comportements de chacun… Aucun oiseau moqueur en vue, ils se sont tous enfuis dans un pays lointain. Les gens lui parlent naturellement comme on parle à n’importe quelle caissière du village.

Une sorte de sirop très doux coule maintenant comme une onction sur la langue d’Hector. Une fierté d’abord. C’est tout un village que son village! C’est tout une épicerie que son épicerie! C’est tout un honneur que d’appartenir à ce village! Et puis ensuite, dans un bref instant de transport, il vit une de ses journées à elle. S’il était possible d’accepter. Elle accepterait. Mais il n’est pas possible d’accepter. Alors, elle décide de se faire honneur, de mettre à l’honneur sa dignité de jeune fille. Et si voyez ce que cela signifie, il n’y a pas de plus grande beauté en ce monde.

Au régiment

Le principe des liaisons à égale distance a pour propre d’engendrer les plus grandes inégalités.

Fourmis

Au royaume des fourmis en régime de guerre, on entend souvent crier : « À mon commandement, à vos places. Partez, 1, 2, 1, 2, 1, 2… Restez à égale distance, obéissez. » La colonne avance, chacun reste à équidistance de son voisin, imitant les pieds, les bras, la tête et la grimace. Ce qui occupe l’attention. Tant mieux, car il n’est pas utile de réfléchir puisqu’il s’agit de détruire. Arrive cependant le moment où il faut construire.

Au royaume des fourmis en régime de production, la consigne reste silencieuse, mais assez semblable : « Que chacun reste à égal rythme. Observez votre voisin de droite, observez votre voisin de gauche, gardez le rythme. » Et frappe et pousse, et visse et colle… Ainsi s’accumulent tous les produits. Arrive alors le moment où il faut écouler les marchandises.

Au royaume des fourmis en régime de consommation, la règle est évidente : « Que chacun reste à grosseur égale de son voisin de gauche et de son voisin de droite. Le premier qui enfle oblige les autres à se dilater. » Les entrepôts se vident… Vite au travail.

Il en va de même de l’honneur, des avantages, des privilèges… Dans la bousculade, inévitablement, il y a des pieds écrasés, des mains mutilées, des bouches cousues, des hommes humiliés. Qu’importe! Bien tassé et bien écrasé comme le gravier sous le rouleau compresseur, ce monde de dos et d’épaules supporte le pays d’en haut, ses limousines et ses machines.

Comme on n’a pas prévu de freins, la machine s’emballe et avale plus que la terre ne supporte. Il faut donc conquérir soit dans l’espace, sans dans le temps, soit dans le pouvoir, soit dans l’économie. Et pour conquérir, les fourmis entrent en régime de guerre : « 1, 2, 1, 2… » Tant pis pour la terre.

Lorsque Hector était jeune, il allait au collège. Un religieux lui parle du vœu d’obéissance. Plus il en parle, plus Hector salive : une vie mécanique sans le poids des responsabilités, juste suivre la consigne de l’équidistance qui détruit tous les équilibres!

Il fait une année de vœu. Ensuite, il arrive à la ville. À sa grande surprise, on y observe le vœu d’obéissance depuis toujours et bien mieux qu’en religion.

Il s’engage sur une ferme abandonnée et assume la responsabilité de quelques êtres vivants. « Si je prends soin de la vie, se dit-il, je n’imiterai plus l’imitateur, et peut-être que j’apprendrai quelque chose à propos des équations qui intègrent les conséquences. »

Et il a entrepris l’invraisemblable tentative de chevaucher un petit coin du monde.

Le moqueur polyglotte

 On n’entend bien qu’avec le nez, on ne voit jamais mieux qu’avec l’esprit.

Partout en ce monde il y a des moqueurs rusés, des oiseaux qui nous font rentrer dans des systèmes qui les amusent. Parfois l’âge nous rend moins dupe.

Moqueur polyglotte

Monsieur Moqueur avait constitué l’ossature du nid avec des brindilles de saule solidement tressées. Madame y avait déposé des débris de laine que le bouc avait laissé sur le grillage de la clôture. Le nid n’était pas très haut, mais laissait le regard embrasser toute la ménagerie de la ferme. On pouvait ainsi garder l’œil sur Gros Minet, le vieux chat.

« Une famille de nouveaux venus », se dit Gros Minet, qui en avait vu d’autres. Aucun frisson ne se forma sur la surface monotone de son apparente insensibilité. Il ferma les yeux pour continuer sa sieste.

Le jeune Moqueur surveillait. Il pensait s’amuser un peu durant les deux semaines de couvaison de Madame.

Il avait remarqué que Gros Minet souffrait d’une conjonctivite chronique, il pleurait constamment des yeux, ce qui lui brouillait la vue. C’était sans doute un ancien des bagarres de rue, une oreille à demi-arrachée l’empêchait d’évaluer la distance des sons qu’il percevait toujours lointains et diminués. Aussi, Moqueur suçotait déjà son plaisir. Il n’était pas polyglotte pour rien, il avait appris le chat aussi bien que le français de campagne, il pouvait même réaliser le sifflement strident de la marmotte.

Tout en imitant le pic vert, Moqueur intercala l’alarme d’un bébé marmotte, ce qui était fort plausible en ce printemps, au pied de l’arbre, si près du mur de pierre. Malgré son infirmité, gros Minet repéra à l’odeur le trou de la famille Marmottes. Il prit presque tout l’avant midi pour s’en approcher dans un silence parfait. Madame Moqueur, de son nid juste au-dessus du trou, n’y fit pas attention car l’odeur de la laine de bouc éclipsait pour elle le reste du monde olfactif.

Au plus grand étonnement de Monsieur Moqueur, Gros Minet débusqua effectivement une petite marmotte qu’il dégusta sur place en prenant tout son temps. Moqueur avait lancé un cri menteur qui avait dit vrai. Il se dit alors en lui-même : « Profitons-en, vieux Minet croira maintenant davantage à son oreille bourdonnante qu’à ses yeux voilés. » Et pour l’éloigner, car il se trouvait juste au pied de l’arbre, Moqueur imita une chatte malheureuse du printemps. À s’y méprendre, le miaulement semblait arriver du balcon de la maison familiale.

On n’entendit plus rien. Pas le moindre bruit, pas la moindre bosse sur une longueur de temps plus étendue que l’écho du huard. Moqueur ne put résister, il se lança en vol pour voir ce qui se passait du côté de Gros Minet. Il ne vit que des pierres, rien d’autre, pas le moindre chat : une disparition. Il retourna inquiet à son nid.

À la nuit tombante, des griffes lacérèrent l’écorce et déchirèrent le silence à plusieurs reprises. Ensuite, plus rien. Moqueur déploya tous ses talents d’imitateur, rien n’y fit, Minet resta blotti dans son mystère total.

Aux premières lueurs du matin, la tension avait atteint son maximum chez les Moqueurs. Au moindre bruit, l’oiseau tournoyait autour de son arbre, Madame trépignait sur ses œufs. Il arriva ce qui devait arriver, trois petits cocos tombèrent du nid. Minet sortit du trou de la marmotte et se délecta.

Cette journée avait été moins monotone que les autres.

Le clos d’en bas

Depuis très très longtemps, il existe sous nos pieds un pays dédaigné, un pays vraiment très bas, un pays si bas qu’il faut se pencher, se contorsionner, abandonner son chapeau, ses vêtements trop beaux pour l’apercevoir. Il faut quitter le pays qu’on a installé sur le dessus, le pays qu’on a construit pour rouler sur des pistes bien lisses et s’élever en ascenseur jusqu’en haut des honneurs.

Grange à ses débuts

Ah! Ce qu’il a fallu de rêves, d’idéaux, d’histoires fantastiques, de combats épiques, de prouesses techniques pour élever le pays d’en haut, et en plus, le barder des écrans brillants qui le réfléchissent et le nourrissent de lui-même. Les contes qu’on y raconte sont remplis de dragons, de pouvoirs magiques, de miroirs bavards, de maisons volantes, de trains qui rampent, d’avions stratosphériques, de guerriers aux mille vies.

Néanmoins, pour celui qui est tombé en bas sur le dos ou sur le ventre, dans le pays des arbres aux feuillages bien ordinaires, le pays des branches, de l’herbe et des animaux, c’est le pays d’en haut qui apparaît terriblement ennuyant. Au bas du clos, les poules font des œufs qui ne comportent aucun code-barres ni étiquette bio. Et pourtant, tous les laboratoires d’en haut sont encore incapables de percer le secret d’une poulette de quelques jours picorant sa nourriture dans le bas du clos. Il s’y passe des choses si étonnantes qu’elles feraient pâlir l’imagination de Steeve Jobs si on les observait. Les contes qu’on y raconte nous approchent de si proche qu’on croirait toucher quelque chose qui est là pour vrai.

J’ai entendu dire que vivent, ici et là, des vieux paysans qui ont remonté des petites histoires qui viennent du bas du clos. Ce sont comme des glissoirs jusqu’au pays d’en bas. Ils disent même que si un jour 10% de la population se retrouvait cul sur terre, la planète pourrait à nouveau respirer l’air frais.

J’en ai recueilli quelques-unes sous des thèmes qui n’ont pas plus d’importance que la vie. Et je me suis dit que, vu leur peu d’importance, elles n’apporteraient rien de mortel à mes enfants et à mes petits-enfants.

Puisse un jour arriver sur terre une génération réparatrice de dégâts.