Un moucheron en soi

Le théorème de l’incomplétude de Gödel s’applique à l’écologie : l’écologie est un système incomplet parce que c’est un système cohérent.

moucheron

Il y a très longtemps, au pays des dinosaures et des baobabs, toutes les familles de plantes et de bêtes se réunirent pour fêter la circulation des êtres vivants dans les différents intestins du ciel et de la terre. Célébrer ce tour de force : la terre allait exploser de vie, et pour éviter le drame, les êtres vivants étaient assignés à se manger les uns les autres. Ainsi chacun s’enrichissait de tous et tous s’enrichissaient de chacun. Plutôt que se multiplier à l’infini vers l’extérieur au point d’exploser, le monde se développait vers l’intérieur, se digérait et s’intégrait sans jamais déborder du contenant terrestre. Il convenait de fêter cet exploit par un gargantuesque banquet.

Au milieu des festivités, une grenouille se leva :

– Nous sommes si contents, je dois le dire, j’avale tous les insectes et leurs expériences et en retour je me fais digérer pour enrichir mes amis de mes plus grandes découvertes. Mais qui est malheureux maintenant?

– Personne, répondirent en cœur les dinosaures sans s’étonner.

– Alors, continua la grenouille, nous avons bloqué la route du bonheur, car qui pensera maintenant à ajouter des saveurs?

Tout le monde resta bouche bée, tout était accompli, mais on avait oublié l’essentiel.

C’est le baobab qui répondit :

– Il faut ajouter un animal indéfini, fragile, moche et percé par le milieu. Il ne pourra être satisfait comme nous le sommes. Il ajoutera la saveur. Ce sera pour lui une nécessité.

– Ce n’est pas assez, répondit le serpent. Dès qu’il se rendra compte qu’il vivra à jamais, qu’il circulera comme nous tous dans les cycles éternels de la digestion du monde, qu’il connaîtra en mangeant et sera connu en se faisant manger, il sera aussi heureux que nous d’engloutir et d’être englouti. Il ne sentira aucune nécessité de produire des saveurs. Je soutiens, moi, qu’il faut lui cacher la connaissance. De cette façon, il se croira mortel.

– Quoi! Tu veux le condamner à la peur la plus atroce, celle d’une fin imaginaire par défaut de la connaissance! Remarqua le baobab, complètement scandalisé.

– C’est le seul moyen d’ouvrir le chemin des saveurs et du bonheur, conclut le serpent.

– Alors, dis-nous où cacher le secret de la connaissance!

Silence complet. Même la sonnaillerie des grillons et des rainettes se tut. Il n’y avait aucune place, ni dans les forêts les plus denses, ni dans le fond des océans, ni dans les nuages, le soleil ou la lune où l’on pouvait cacher le secret. Tout, absolument tout chantait la quiétude immortelle de la vie.

Le moucheron le plus petit du monde proposa ce qu’aucun serpent n’aurait même osé penser.

– J’irai, moi, au fond de cet animal nouveau en emportant avec moi le fruit de la connaissance. Il ne pensera jamais chercher de ce côté. Et si jamais, il veut s’approcher, je le piquerai si violemment de mon venin d’angoisse, qu’il ne s’y hasardera pas deux fois. En contrepartie, s’il m’oublie, je le chatouillerai sans le laisser tranquille. Ainsi, prisonnier entre la démangeaison et le tourment, il ne plongera jamais la main dans le secret de son cœur. Ne pouvant plus connaître sa place éternelle dans le grand cercle de la vie, rongé d’angoisse et d’insécurité, il sera bien forcé d’élargir le monde, d’ouvrir des fenêtres et d’ajouter des saveurs. Il nous ouvrira la route du bonheur. Nous n’aurons plus, ensuite, qu’à le déguster.

Quelques mois plus tard, on vit accoucher en plaine, une guenon plutôt minable. Elle eut beaucoup de mal à mettre au monde son petit, car il avait une tête difforme à cause de son cerveau trop gros plein de circonvolutions, de retournements et de cavernes : un labyrinthe sans issue. Il était nu, rabougri, anxieux et pleurnichard.

Malgré sa hideur, la mère lui donna le sein.

Les lutins de la terre

La terre est enfin prête. Depuis que la neige a cédé, chaque jour, j’ai pris une poignée de terre et je l’ai pressée dans ma main : trop humide, elle a formé une motte saturée d’eau, trop sèche, elle s’est désagrégée. Ce matin, elle a formé des  grumeaux  consistants.

Don de terre

J’ai démarré le tracteur, j’ai installé la herse rotative et j’ai brassé les 11 plates-bandes de deux cents mètres de mon jardin.  Ensuite, j’ai tiré sur l’étrangleur du moteur, et le silence a monté dans les vapeurs.

J’ai mis un genou au sol. J’ai repris une poignée de terre : « Épargnez-nous, nous avons faim. » Je pensais à toutes ces femmes, ces enfants, ces paysans chassés de la terre qui allaient mourir de faim aujourd’hui.

La terre veut tellement. Dans une poignée, on retrouve des milliards de petits lutins : des bactéries, des champignons microscopiques, des particules en décomposition…  Ils travaillent pour une très grande organisation : des légumes.

Cette semaine, je pousserai sur mon semoir le long de mes plates-bandes. En roulant, il ouvrira un petit sillon, déposera chaque graine à la bonne profondeur et à la bonne distance, et refermera la terre. Toute l’armée des lutins se mettront à travailler. La graine ouvrira ses pédoncules, boira ses premières gorgées de lumière… À la fin de l’été, j’aurai entre trois et cinq mille kilogrammes de légumes pour les affamés de ce monde.

Mais ils sont si loin, si inaccessibles. Viendra plutôt le voisinage. Ils partiront chargés de patates de toutes les espèces, de carottes orange ou pourpres, de panais sucrés, de salsifis, de betteraves, d’oignons, d’ail, de basilic, de choux…  Reconnaîtront-ils le travail des lutins de la terre? Savoureront-ils toutes les nuances du goût? Feront-ils honneur au trésor?

« Mes chers lutins! Vous ne venez pas des magasins. Les enfants ne vous voient plus, ne vous fêtent plus. Mais demain ils reviendront, ils se seront lassés de l’imaginaire rudimentaire des fabricants de jouets. Ils reviendront courir pieds nus dans vos populations. Ils s’amuseront de vos acrobaties. Ils reprendront goût à vos légumes. Demain, oui! Demain. Car si, là-bas, on meurt de faim, ici, on meurt d’avoir perdu racines. »

Faire des mains et des pieds

« Tant que l’être humain sera mortel, il pourra difficilement relaxer », Woody Allen.

L’hiver ne lâchait pas. Dehors, il fallait éviter les plaques de glace. Hector revenait de l’étable. Il avait tout nettoyé. Deux heures d’un dur travail. Il avait malheureusement oublié de mettre son pantalon par-dessus ses bottes de caoutchouc. Du fumier était entré. Ses chaussettes avaient l’aspect d’une queue de vache poisseuse, et même ses pieds ressemblaient à une racine arrachée brusquement de la boue. Deux pieds gelés et merdeux sur le parquet. Sa femme n’était pas contente. Il alla plonger ses pieds dans un bac d’eau chaude, dehors, assis sur un beau tas de neige blanche.

Il frictionnait ses pieds avec cœur…

Il se rendit compte combien ses mains aimaient ses pieds, combien elles manifestaient de la compassion pour eux, et même un certain amour charnel et sensuel. Et cela lui parut étonnant vu l’énorme parcours que devait faire le flux nerveux pour relier ces deux extrémités, ces deux étrangers : mains et pieds. Pensons-y : les gares, les relais, les bifurcations, les hésitations, les embouteillages, les complications électriques, chimiques, les changements de codes, les interprétations…   C’était comme parler à un Africain à travers un énorme dédale de serveurs, de modems, de traductions, de fibres optiques, de câbles sous-marins, en passant de temps à autre par des satellites… Et tout à coup, l’amour d’une main de Rimouski pour un Pied de Guinée et réciproquement, une attirance sans s’être vu sinon à travers des signaux brouillés.

  • Non, tu ne mourras pas avant moi, disait la main droite au pied droit, en le rassurant.

Et le pied sentait que la main avait raison.

  • C’est ensemble que nous vivrons, c’est ensemble que nous mourrons. Aucun de nous ne sera laissé seul.

Le pied relaxait dans la main, car c’est dans l’intégrité du corps qu’il allait à l’aventure depuis le début.

Je me demande : comment allons-nous arriver à ce village global dont on parlait au siècle dernier? DSC00356