Suis-je normal?

On veut former un pays, mais sommes-nous seulement arrivés parmi les arbres et les bêtes de la contrée?

014 (2)

Je suis née cette nuit, chevrette tremblante. Depuis trois heures, je tète à la mamelle que mon jumeau me laisse, un lait si riche et générateur que je suis déjà alerte, fringante et disponible.

Je regarde autour de moi. C’est tout neuf!

Maman ressemble à un gros ballot de poils tout blancs juché pas très haut sur pattes, elle est enflée de partout et ses tétines rasent le sol. Quand elle est couchée, on dirait une île qui se gonfle et se dégonfle. Elle mâche des remontées d’estomac. Elle n’a pas l’air intelligente, ses yeux sont verts avec un rectangle noir au milieu. On dirait qu’elle est hypnotisée par la poussière qui danse dans l’air. Mon frère, lui, reste accroché à la mamelle droite, toujours la même, jusqu’à s’écraser sous le poids de son ventre, et dormir.

Autour de moi, il y a un monde d’êtres étranges sur quatre pattes : des coureurs, des sauteurs, des joueurs, des colosses et des miniatures. Mais d’autres ont seulement deux pattes, et sur ces deux pattes en forme de brindilles, ils tiennent en équilibre une grosse boule couverte de plumes et, au bout d’un long cou, une tête de petite vieille sans paupières.

La plupart, ici, mangent de l’herbe séchée et toutes sortes de graines. Ça les occupe beaucoup. Mais il y a aussi un peloton de poils sur courtes pattes, la fente de l’œil en forme de chas d’aiguille, il lape un bol de lait et guette les souris.

  • Réveille-toi, frérot, tu n’as pas l’air de te rendre compte? Où sommes-nous? Que faisons-nous là avec tous ces êtres étranges? Maman! dis quelque chose!

Je bêle, je chiale, je crie, ils n’entendent rien, leurs têtes tombent de sommeil. Maman ne bouge plus qu’une oreille. Je crois qu’elle a tout donné, son museau dans l’herbe ressemble à un oiseau épuisé revenu dans son nid.

Je n’y comprends rien! Et dehors, il y a des plantes qui montent sans se poser de question. On dirait que tout ici a été gelé dans un sentiment de normalité et se déplace comme si rien n’était, alors que tout y est. On dirait que tout le monde a été piqué, vacciné du sentiment que tout va de soi, même le cheval au galop, si énorme et si léger qu’on dirait un gourdin bondissant sur un tambour.

Que se passerait-il si le grand vaccinateur s’endormait sur son métier, et que tous les nouveaux-nés de ce jour-là voyaient ce qu’il y a à voir, entendaient ce qu’il y a à entendre, sentaient ce qu’il y a à sentir? Ces petits oubliés se sentiraient sans doute aussi étrangers que moi, rien ne leur apparaîtrait familier, et pourtant, ils seraient arrivés au pays. Les autres trouveraient le pays ordinaire et insignifiant sans même y avoir mis véritablement le pied. C’est lorsque tout nous semble habituel que nous sommes le plus exilés! Seuls les étrangers sont finalement chez eux.

Advertisements

3 réflexions sur “Suis-je normal?

  1. Tes petits teteux sont nés avant nous dans le cycle de l’évolution. Ils tètent à la mamelle de leur mère. Si on regarde la politique des hommes nés beaucoup plus tard que les chevreaux, tout est devenu mamelles et le tétage est quotidien, chaque fois qu’une occasion se présente. En fait , peu de choses ont changé dans la pratique de la survie de la majorité depuis ces temps anciens. Tes chevreaux deviendront autonomes. Ils se nourriront de ce que la nature leur présentera : herbe, foin, fleurs. Ils boiront au ruisseau, Bêlera lorsque l’autre jumeau se sera écarté. Lorsqu’il aura pris une petite coulée ou qu’un genre de dépression du terrain ou tout simplement un saule le rende invisible. Puis ce sera les retrouvailles comme si l’absence avait duré des secondes plus grandes, plus élastiques dans la normalité du temps. Mais un jour, adieu la mamelle! La maman bientôt partira à la recherche d’un ami qui assure les passages difficiles. Et nos propre téteux-d’hommes n’ont pas pris de leçon!
    On veut former un pays, mais sommes-nous seulement arrivés parmi les arbres et les bêtes de la contrée?
    Jean-Claude

    J’aime

  2. Ce n’est pas souvent dans notre environnement proche que nous trouvons des êtres vibrant aux même émotions, se posant des questions similaires, s’émerveillant de tout. De ceux  » qui voient ce qu’il y a à voir, entendent ce qu’il y a à entendre et sentent ce qu’il y a à sentir ». N’est ce pas dans la famille humaine multiple et pourtant mystérieusement reliée par  » un je ne sais quoi  » ?

    J’aime

  3. Ce paradoxe apparent est très bien vu. C’est lorsque l’étrangeté de ce qui est envahit notre conscience, lorsque nous nous étonnons, que nous percevons l’incongruité des choses ou que nous nous en émerveillons, que nous sommes le plus au contact du réel, éveillés. Et c’est, inversement, lorsque tout nous semble normal, banal et familier, que nous déchiffrons le monde à l’aide de nos routines de pensée que nous nous coupons de la réalité, nous enfonçons dans l’artificialité des formatages cognitifs et le sommeil de la conscience.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s