À un poil du bonheur

C’est fou comme les miracles forment l’ordinaire de la vie, alors qu’il suffit d’un moment d’inattention pour gâcher toute la magie.

Le carreau de vitre brille de lumière. C’est tellement beau ce matin. Autour de l’étable l’herbe verdit en déchirant la neige. Bientôt nous mangerons frais ces pousses tendres et juteuses qui pointent vers le soleil. Pour l’heure, ma fourrure absorbe la chaleur du jour qui se lève. On dirait des griffes de chat qui me grattent et m’apaisent.

Mes petits sont nés cette nuit, deux chevreaux vite sur pattes qui se sont goulûment rassasiés dans les premières heures, et maintenant, ils dorment dans un foin propre et sec, un mâle et une femelle. Après avoir rendu tous ses efforts, mon corps s’est glissé dans un bien-être total. Tout mon poids s’est affalé comme un sac de sable, tous mes nerfs se sont engourdis racine par racine, tous mes muscles se sont allongés dans le coma, même mon cerveau s’est roulé dans le satin. Chaque poil de ma fourrure s’est transformé en paille et suce la lumière juteuse du jour montant.

J’ai beau être une chèvre un peu têtue, je connais la gravité d’être mère. Avec l’accouchement, c’est l’univers entier qui entre en jeu : chaque atome qui forme la planète constitue tout à coup une masse attractive, c’est pourquoi les fruits du pommier tombent par terre en automne plutôt que de remonter du sol comme l’arbre qui leur a donné naissance. Et sur les atomes de la terre s’appesantissent chacun de mes atomes, si bien que déposé, comme ça, sur mon foin, mon corps devient un tissu de petits amants se vautrant dans les éléments du monde. La gravité, on l’appelle parfois « attraction universelle », et c’est grave : nous sommes rattachés par des milliards de minuscules élastiques à tout ce qui existe et qui a du poids dans l’univers.

Pensez-y, si une planète très massive venait à s’approcher de notre terre, nous serions arrachés du sol et transférés sur son dos. Ce serait comme un vaisseau à l’envers au-dessus de nos têtes, nous y serions transbordés un par un pour un voyage transgalactique. Ainsi fait la beauté, elle nous élève et nous emporte …

Bon! mes petits chenapans se sont levés. Par réflexe, je les ai léchés. Yachhh! J’ai horreur d’avoir des poils sur la langue. Ma journée est gâchée! C’est déjà plein de nuages, la pluie a commencé à tomber et mes petits m’arrachent les oreilles.

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2 réflexions sur “À un poil du bonheur

  1. Ainsi fait la beauté, elle nous élève et nous emporte. Oui, elle fait contre poids avec tact, discrétion élégance et même parfois avec audace et démesure à tout ce qui serait susceptible de nous faire hésiter, de nous faire trébucher ou de nous stopper dans notre élan. Elle nous sauve?

    « Je t’ai aimée bien tard, beauté si ancienne, beauté si nouvelle, je t’ai aimée bien tard. Mais quoi ! tu étais au-dedans, et moi j’étais au-dehors. St Augustin « .Le carreau de vitre brille de lumière…

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