Faire mieux

L’impuissance de pouvoir faire mieux, peut-on la renverser?

Le Sage Roerich

Peinture de Roerich

Une tribu Wendat arriva au bord d’un haut fiord du Grand Nord. Il faisait chaud et c’était beau. Les savanes s’étendaient à perte de vue, pleines de fleurs. Des daims sautaient d’un pin séquoia à un autre. Nous étions bien après la surchauffe qui avait suivi l’ère du pétrole. Les guerres, la surexploitation des hommes et des énergies fossiles, le terrible dérèglement climatique qui s’en suivit, tout cela était bien loin derrière la tribu Wendat, sauf que le nord n’était pas aussi au nord qu’avant.

Au soleil couchant, dans le calme du vent, la centaine de familles se réunirent. Après un long silence, le plus vieux de la tribu qui était, en fait, une belle vieille dame aux nattes parfaitement blanches, prit la parole.

‑ C’est la coutume que le plus ancien rappelle aux plus jeunes les grandes leçons du passé. Il y eut un temps où les hommes vivaient en termites. Obéissants, ils étaient prisonniers d’un drôle de jeu. Les règles de ce jeu faisaient en sorte que les uns accumulaient les armes, l’argent et les moyens de communication au détriment des autres. Par dissuasion, rétribution et manipulation, ils poussaient les autres à faire ce qu’ils n’auraient pas fait d’eux-mêmes s’ils avaient été bien informés et pleinement conscients. Ils appelaient cela le « pouvoir », mais c’était simplement l’accumulation de l’impuissance dans laquelle ils acculaient les autres. Ils utilisaient la force des armes, de l’argent et des médias pour étouffer la pensée critique et la conscience lucide, si bien que le résultat, même lorsque l’action était bien intentionnée, menait au désastre. Car la nature est ainsi faite que pour ne pas frapper un gros mur de conséquences, il faut utiliser toutes les capacités de voir et de penser de tout le monde.

Selon l’usage, le plus jeune des enfants qui avait acquis la maitrise du langage parla à son tour, il devait bien avoir six ans :

‑  J’ai appris que le mot « pouvoir » voulait dire « être capable de faire quelque chose ». Maman m’a donné un exemple : si tu arrives au tipi, regarde l’ordre qui est déjà là. Ensuite quand tu viens pour sortir, retourne-toi et observe à nouveau. Demande-toi : Est-ce que c’est mieux qu’avant? Car si on rend les choses pires, on n’a pas exercé un « pouvoir », mais simplement notre impuissance à faire mieux.

L’enfant garda un moment de silence pour réfléchir et continua :

‑ Aujourd’hui, nous sommes arrivés ici au bord de ce grand fiord. Ces plateaux, ces arbres, ces fleurs, ces animaux, cet océan, c’est drôlement beau. Comment allons-nous faire mieux?

‑ Par bonheur, répondit un biologiste chevronné, l’ère du pétrole n’a pas été que l’expression de notre ignorance, elle nous a aussi laissé un antidote que nous avons raffiné ensuite : la science. Nos connaissances en biologie, quoi qu’encore rudimentaires, nous aideront à comprendre d’abord tout ce qui se passe ici, la composition des terres, des plantes, le comportement des animaux, les interactions de tout ce monde. Nous ne sommes pas arrivés sur une page blanche, nous ne pouvons pas agir comme si la vie n’était pas là avec ses lois et son orientation. Dès demain, avec mes consœurs et mes confrères, on va commencer à étudier le terrain.

‑ Nous, les artistes, dit une jeune femme, nous allons dessiner, peindre, sculpter, danser, théâtraliser, mettre en musique tout ce que nous pouvons ressentir. Ensuite, vous nous direz si cela vous aide à mieux saisir le sentiment des lieux. Car il y a ici de la beauté et, comme le dit l’enfant, il faudrait faire mieux.

‑ Nous les philosophes, enchaîna un autre, nous animerons des groupes de réflexion. Car faire mieux plutôt que faire pire, cela veut sans doute dire qu’à mesure que nous organiserons ce monde, il devrait nous rassasier davantage sur le plan physique, intellectuel, émotif et spirituel. Car nous espérons dans tout cela augmenter notre goût de vivre et non pas, désespérer de la vie.

Chacun, selon sa sensibilité, ses intérêts, ses connaissances travailla en équipe durant toute l’année qui suivit. Ensuite, on s’entendit sur une ou deux finalités, puis se mit prudemment à commencer certains travaux, tout en étudiant les effets sur l’environnement et sur le plaisir de vivre…

Je pense qu’on peut deviner la suite de ce conte que l’homme du pétrole appelait autrefois, il y a si longtemps : « utopie ».

La question est la suivante :

L’être humain possède un système visuel et mental qui ressemble à celui d’un chat, il est équipé pour fixer une cible et il est organiser pour l’atteindre. Mais il n’est pas aussi bien doué sur le plan d’une vision et d’un esprit périphériques comme l’est un chevreuil. L’herbivore voit sur presque 360 degrés avec de très petits angles morts.

L’être humain n’arrive pas facilement à voir l’ensemble des conséquences sur la totalité de la vie. Il est organisé pour obtenir ce qu’il veut, mais il n’est pas bien organisé pour voir, comprendre et faire face à ce qu’il ne voulait pas, mais qui arrive malgré lui.

La théorie des catastrophes (René Thom) à bien démontré que notre point fort, c’est de réaliser des buts, mais notre point faible, c’est d’évaluer les risques et les conséquences, si bien que le « sentiment de puissance » mesure assez souvent notre incroyable impuissance à éviter les catastrophes.

Alors, comment faire participer tout le monde à une manière de voir et de penser qui unit l’action orienté vers des buts et la vision élargie orientée sur les conséquences? On doit pour cela lier ensemble l’attachement à la vie qui favorise la vision périphérique du chevreuil à l’attachement aux résultats qui permet au chat d’atteindre la cible.

Il nous faut apprendre à placer l’amour de la vie au-dessus du sentiment de puissance, redevenir Wendat.

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2 réflexions sur “Faire mieux

  1. Une fable édifiante, qui donne à réfléchir à l’immense défi auquel sont aujourd’hui confrontées les sociétés humaines. Mais une fable qui insuffle aussi un espoir et fait aussi prendre conscience que la véritable « utopie », au sens péjoratif du mot, est peut-être de continuer à croire qu’un salut est possible sans embrasser une utopie, au sens noble du terme, semblable à celle qui est esquissée.

    Juste un détail, sans réelle conséquence sur le propos : la « théorie des catastrophes » est une théorie mathématique qui relève du champ de la topologie et ne fait pas spécifiquement référence à des « désastres », ni même à des événements concernant les sociétés humaines. Le mot de « catastrophe » y est simplement synonyme de changement soudain et, mathématiquement, désigne le lieu où une fonction change brusquement de forme. Peut-être le texte entend-il plutôt renvoyer à la thèse du « catastrophisme éclairé » proposée par le philosophe Jean-Pierre Dupuy ?

    Aimé par 1 personne

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