L’identité vivante

La vie n’est peut-être pas folle!

Surface du colon d'une souris traitée.

La tribu des premières bactéries terrestre surgit des eaux volcaniques. Une bactérie shaman et prophète se lève et lance sur un ton sentencieux : « Dans trois milliards cinq cent millions d’années nous aurons formé l’homo sapiens. Oui, mesdames et messieurs, l’homo sapiens! Nous serons au moins cent mille milliards pour aider le fonctionnement des dix mille milliards de cellules nécessaires pour donner l’existence à un seul de ces organismes qui sera, je vous l’annonce, plus intelligent à lui seul que nous tous réunis. »

Ce qui, évidemment, fit rire tout le monde.

Au début, la tribu était formée de bactéries très simples, sans noyau, à peu près identiques les unes aux autres. Elle proliféra, se divisa en tribus distinctes, régna sans partage sur toute la terre pendant deux milliards d’années. On ne voyait pas l’ombre de l’homo sapiens. Mais les bactéries primitives étaient très douées pour s’échanger à tout moment des gènes. Lorsque l’une réussissait un exploit d’adaptation, elle partageait immédiatement sa découverte avec toutes les autres.

Un jour, l’une d’elles inventa la photosynthèse. Elle était capable d’absorber l’énergie de la lumière, de la transformer en courant électrique pour faire des liaisons biochimiques extrêmement complexes. Elle partagea évidemment son extraordinaire découverte avec tout le monde. Il s’ensuivit une diversification encore plus incroyable. Chaque bactérie était capable d’adaptations spectaculaires avec son environnement. Mais hélas, le processus de la photosynthèse fabriquait de l’oxygène, ce gaz constituait, à l’époque, un poison pour les bactéries. Après deux milliards d’années d’un règne parfait, c’était la crise. Le taux de mortalité devint extrême. On pouvait craindre pour la vie. Mais, quelques bactéries se réunirent et découvrirent un moyen de recycler l’oxygène de façon à ce qu’il ne soit plus toxique, mais au contraire bénéfique.

Ce qui relança le processus de diversification à une échelle encore inimaginée. Et ce fut l’explosion démographique des bactéries. Avec l’explosion démographique, arrivèrent des disettes et des famines. Heureusement, une tribu de bactéries découvrit qu’en s’associant ensemble, elles pouvaient digérer des molécules qu’il était impossible de digérer isolément. Ce fut le début d’associations de toutes sortes qui ont produit des organismes formés de milliards de cellules aux talents très diversifiés. Cent mille milliards de bactéries d’espèces différentes, de religions différentes, de philosophies différentes peuvent faire fonctionner dix mille milliards de cellules chacune d’une complexité encore plus grande, singulièrement différentiée, partageant des finalités différentes, des visions différentes, des talents variés.

Chaque homo sapiens que nous sommes est un peuple démesurément nombreux d’êtres incroyablement différents qui ont trouvé le moyen de se « complémentariser » pour nous faire, nous, chacun de nous.

Alors, quand donc l’homo sapiens sera-t-il capable de l’intelligence sociale des bactéries qui forment son corps?

Voici ma question :

Dans la vie, il semble que l’identité fonctionne à peu près ainsi : plus l’individu s’approche des principes universels de la vie qui semblent identiques pour tous les êtres vivants, plus il devient lui-même original, différent et capable d’associations. Cela fonctionne un peu comme les branches d’un arbre : mieux la branche est greffée au tronc commun, plus elle se différencie des autres. Il s’ensuit que l’identité se forme dans la tension entre l’enracinement dans les principes universels de la vie et l’extraordinaire besoin de chacun de former sa propre différence afin d’apporter sa valeur complémentaire et sa conscience aigüe. Au contraire de ce que l’on croit, l’identité est davantage la capacité à intégrer les différences par approfondissement de l’universel, que la capacité de se conserver identique à elle-même sur une longue période. En termes humains, cela veut dire mieux comprendre l’humanité pour mieux unir les différences humaines. Seul ce qui est mort se redivise en individualités homogènes.

Alors, vu notre incapacité à gérer les inégalités sociales à travers la planète, ceux qui meurent de faim ou qui sont menacés par des guerres se débattent pour s’approcher de là où l’on mange dans une certaine sécurité. Comment peut-on en profiter pour approfondir notre identité, c’est-à-dire aller plus loin dans notre compréhension de l’humanité afin de mieux travailler ensemble avec nos différences?

Faire mieux

L’impuissance de pouvoir faire mieux, peut-on la renverser?

Le Sage Roerich

Peinture de Roerich

Une tribu Wendat arriva au bord d’un haut fiord du Grand Nord. Il faisait chaud et c’était beau. Les savanes s’étendaient à perte de vue, pleines de fleurs. Des daims sautaient d’un pin séquoia à un autre. Nous étions bien après la surchauffe qui avait suivi l’ère du pétrole. Les guerres, la surexploitation des hommes et des énergies fossiles, le terrible dérèglement climatique qui s’en suivit, tout cela était bien loin derrière la tribu Wendat, sauf que le nord n’était pas aussi au nord qu’avant.

Au soleil couchant, dans le calme du vent, la centaine de familles se réunirent. Après un long silence, le plus vieux de la tribu qui était, en fait, une belle vieille dame aux nattes parfaitement blanches, prit la parole.

‑ C’est la coutume que le plus ancien rappelle aux plus jeunes les grandes leçons du passé. Il y eut un temps où les hommes vivaient en termites. Obéissants, ils étaient prisonniers d’un drôle de jeu. Les règles de ce jeu faisaient en sorte que les uns accumulaient les armes, l’argent et les moyens de communication au détriment des autres. Par dissuasion, rétribution et manipulation, ils poussaient les autres à faire ce qu’ils n’auraient pas fait d’eux-mêmes s’ils avaient été bien informés et pleinement conscients. Ils appelaient cela le « pouvoir », mais c’était simplement l’accumulation de l’impuissance dans laquelle ils acculaient les autres. Ils utilisaient la force des armes, de l’argent et des médias pour étouffer la pensée critique et la conscience lucide, si bien que le résultat, même lorsque l’action était bien intentionnée, menait au désastre. Car la nature est ainsi faite que pour ne pas frapper un gros mur de conséquences, il faut utiliser toutes les capacités de voir et de penser de tout le monde.

Selon l’usage, le plus jeune des enfants qui avait acquis la maitrise du langage parla à son tour, il devait bien avoir six ans :

‑  J’ai appris que le mot « pouvoir » voulait dire « être capable de faire quelque chose ». Maman m’a donné un exemple : si tu arrives au tipi, regarde l’ordre qui est déjà là. Ensuite quand tu viens pour sortir, retourne-toi et observe à nouveau. Demande-toi : Est-ce que c’est mieux qu’avant? Car si on rend les choses pires, on n’a pas exercé un « pouvoir », mais simplement notre impuissance à faire mieux.

L’enfant garda un moment de silence pour réfléchir et continua :

‑ Aujourd’hui, nous sommes arrivés ici au bord de ce grand fiord. Ces plateaux, ces arbres, ces fleurs, ces animaux, cet océan, c’est drôlement beau. Comment allons-nous faire mieux?

‑ Par bonheur, répondit un biologiste chevronné, l’ère du pétrole n’a pas été que l’expression de notre ignorance, elle nous a aussi laissé un antidote que nous avons raffiné ensuite : la science. Nos connaissances en biologie, quoi qu’encore rudimentaires, nous aideront à comprendre d’abord tout ce qui se passe ici, la composition des terres, des plantes, le comportement des animaux, les interactions de tout ce monde. Nous ne sommes pas arrivés sur une page blanche, nous ne pouvons pas agir comme si la vie n’était pas là avec ses lois et son orientation. Dès demain, avec mes consœurs et mes confrères, on va commencer à étudier le terrain.

‑ Nous, les artistes, dit une jeune femme, nous allons dessiner, peindre, sculpter, danser, théâtraliser, mettre en musique tout ce que nous pouvons ressentir. Ensuite, vous nous direz si cela vous aide à mieux saisir le sentiment des lieux. Car il y a ici de la beauté et, comme le dit l’enfant, il faudrait faire mieux.

‑ Nous les philosophes, enchaîna un autre, nous animerons des groupes de réflexion. Car faire mieux plutôt que faire pire, cela veut sans doute dire qu’à mesure que nous organiserons ce monde, il devrait nous rassasier davantage sur le plan physique, intellectuel, émotif et spirituel. Car nous espérons dans tout cela augmenter notre goût de vivre et non pas, désespérer de la vie.

Chacun, selon sa sensibilité, ses intérêts, ses connaissances travailla en équipe durant toute l’année qui suivit. Ensuite, on s’entendit sur une ou deux finalités, puis se mit prudemment à commencer certains travaux, tout en étudiant les effets sur l’environnement et sur le plaisir de vivre…

Je pense qu’on peut deviner la suite de ce conte que l’homme du pétrole appelait autrefois, il y a si longtemps : « utopie ».

La question est la suivante :

L’être humain possède un système visuel et mental qui ressemble à celui d’un chat, il est équipé pour fixer une cible et il est organiser pour l’atteindre. Mais il n’est pas aussi bien doué sur le plan d’une vision et d’un esprit périphériques comme l’est un chevreuil. L’herbivore voit sur presque 360 degrés avec de très petits angles morts.

L’être humain n’arrive pas facilement à voir l’ensemble des conséquences sur la totalité de la vie. Il est organisé pour obtenir ce qu’il veut, mais il n’est pas bien organisé pour voir, comprendre et faire face à ce qu’il ne voulait pas, mais qui arrive malgré lui.

La théorie des catastrophes (René Thom) à bien démontré que notre point fort, c’est de réaliser des buts, mais notre point faible, c’est d’évaluer les risques et les conséquences, si bien que le « sentiment de puissance » mesure assez souvent notre incroyable impuissance à éviter les catastrophes.

Alors, comment faire participer tout le monde à une manière de voir et de penser qui unit l’action orienté vers des buts et la vision élargie orientée sur les conséquences? On doit pour cela lier ensemble l’attachement à la vie qui favorise la vision périphérique du chevreuil à l’attachement aux résultats qui permet au chat d’atteindre la cible.

Il nous faut apprendre à placer l’amour de la vie au-dessus du sentiment de puissance, redevenir Wendat.

L’argent ne fait pas le bonheur

L’argent, un métal malléable, hélas! très bon conducteur.

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DonT, de la tribu des trolls, vient de gagner un immense gros lot, plusieurs centaines de milliards en argent sonnant.

La tribu est installée depuis toujours sur une île magnifique. Au centre de l’île, un très ancien volcan a laissé une montagne merveilleuse à la cime enneigée et aux flancs luxuriants. Autour de la montagne, de grandes forêts gorgées de chevreuils, d’orignaux, de loutres, de castors, et autres bestioles fascinantes. Un anneau d’herbes de toutes les espèces entoure ces forêts. On y fait paître des animaux, on y cultive de grands jardins et de formidables vergers, on y trouve une variété extraordinaire de fleurs sauvages. Et puis à perte de vue, une mer chargée de poissons de toutes les couleurs. Un vrai paradis, mais l’été, il fait chaud et les insectes pullulent et l’hiver, il fait froid à claquer des dents. DonT convoque toute la tribu.

‑ Mes amis, me voici très riche, j’ai un beau projet qui donnera du travail à tout le monde. On va construire un immense dôme, dans le dôme, un château avec une tour, à l’intérieur du château, une grande serre écologique pour répondre à tous nos besoins alimentaires. On fera entrer des animaux de boucherie dans un bâtiment adapté à leurs besoins. Nous aurons la climatisation et le chauffage, 20o Celsius à l’année, pas de maringouins, d’araignées ou d’horribles vers de terre. Si vous travaillez bien, vous aurez une belle place à l’intérieur, avec un beau balcon et une baie vitrée. Il y aura des boutiques, et tout. Le confort parfait pour la classe moyenne.

L’argent est un bon conducteur, toutes les personnes aptes au travail et fascinés par le projet étaient évidemment d’accord.

On coupa des arbres pour le bois de construction, on creusa dans la montagne pour le ciment, les métaux et les terres rares, le gaz et le pétrole. On construisit une grande usine pour dessaler l’eau de mer. On ramassa toute la biomasse pour les systèmes de chauffage et de climatisation …

Au bout de dix ans de grands travaux, l’immense dôme était installé. Le château abritait les travailleurs et leurs familles qui avaient participés au projet sans se poser de questions. Dans la tour, on avait installé la bureaucratie, et tout en haut, le grand condo du héros de la loto. On fêta beaucoup. Et puis tout le monde se retira dans ses appartements pour une vie de rêve aux loisirs innombrables.

Malheureusement, les baies vitrées offraient un spectacle lamentable : les forêts ravagées, un grand trou en guise de montagne, des déserts au lieu de champs verts, jusqu’à l’océan qui rendait des couleurs malades et déversait des gonflements de poissons morts sur les plages. On s’en plaignit à DonT.

Qu’à cela ne tienne! Au bout de quelques mois, tout était merveilleux, on avait stocké de magnifiques photographies de paysages en format haute définition; les baies vitrées étaient munies d’un appareil qui les transformait en écrans géants; chacun pouvait choisir le panorama qu’il souhaitait. Même le grand dôme avait été recouvert d’une pellicule et on y projetait selon l’heure du jour la course du soleil, des nuages, de la lune et des étoiles.

On s’inquiétait rarement. Ceux qui sortaient parfois du grand dôme découvrait la désolation des exclus dans le pays ravagé, une misère sans nom, mais de retour dans le château, soit qu’ils n’osaient parler, soit qu’ils n’étaient pas cru. Pour éviter tout soupçon de malheur, on institua le magnifique règlement des portes closes : plus personne ne devait ni sortir ni entrer.

À votre avis, quel est le prix du château sous le dôme?

  1. Matériaux et travail : disons 275 milliards.
  2. Profit : disons 50 milliards.
  3. Mais le prix de quelque chose, c’est aussi tout ce qu’on sacrifie pour cette chose. On doit donc aussi évaluer le château et le dôme en quantité de destruction. Le prix coutant est tout à coup gigantesque.
  4. Et combien coûtera en divertissement, publicité, endoctrinement, désinformation, coercition, le silence de la conscience?

Mais le plus grand prix n’est pas encore là. En réalité, l’argent est une mesure de confiance, une mesure d’accords. On a fait confiance. Que se passera-t-il lorsque la confiance se sentira trahie?

Le combat des yeux

L’écologie ce n’est pas seulement l’interaction vital des êtres vivants, c’est aussi l’interdépendance des intériorités.

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  • Grand-papa, demande Alizée, pourquoi Gros Minet a-t-il le noir des yeux en forme de trou d’aiguille?
  • C’est pour mieux manger, répondit Hector en riant.
  • Mais on ne mange pas avec les yeux.
  • Un chat commence à manger avec ses yeux. Son trou d’aiguille, comme tu dis, est vertical pour lui permettre d’évaluer avec une précision impressionnante, la distance d’une proie, un petit oiseau, par exemple. Il doit s’approcher sans bruit et à contre vent à la distance précise où il sait qu’il peut l’attraper d’un seul bond.
  • Mais l’oiseau?
  • Il voit très loin et très bien. Il peut filer avant que le chat n’ait atteint la distance où il peut bondir, s’il est trop tard, il peut jouer à la statue. Les chats distinguent mal les choses parfaitement immobiles, comme ton grand-père lorsqu’il a le nez dans un livre.
  • Et les chèvres, pourquoi ont-elles la pupille, large mais horizontale, comme le cheval?
  • Cela leur permet de voir arriver un prédateur de loin, leurs yeux balaient un large horizon, en plus elles ont une sorte de balancier qui aligne automatiquement l’œil avec l’horizon. Alors bonne chance au coyote!
  • Mais il y a les clôtures que le coyote peut sauter et pas les chèvres.
  • Tu as entendu le cri perçant de Florence, l’alpaga, si cela ne suffit pas à le faire fuir, quoi d’autres? Peut-être le fusil de monsieur Fredo! Bon alors, à toi de répondre : pourquoi tu me regardes avec des yeux ronds comme des balles lorsque je te demande de faire ton devoir de lecture?
  • Parce que je suis en colère…
  • …Parce que c’est difficile. Pour le moment tu dois fixer une lettre avant l’autre, et aucune ne bouge, elles restent toutes immobiles et sans intérêt pour la petite prédatrice que tu es. En plus, tu n’es pas une chèvre pour que ton œil s’ajuste automatiquement à une ligne horizontale. Et puis, ces lettres, elles ont beau ressembler à l’herbe, elles sont complètement insipides…
  • Alors, pourquoi, toi, grand-maman, maman et madame Gagné, mon enseignante, vous me torturer avec ça?
  • Parce qu’au moment où tu décoderas facilement tout ce charabia, je te donnerai des beaux livres et, tout à coup, tu seras à l’intérieur du lièvre, tu pourras bondir dans les bois, tu seras l’oiseau qui plonge de la falaise… Mais surtout, tu pourras comprendre de l’intérieur ce qui se passe dans l’esprit de tout ce que tu vois maintenant de l’extérieur. Tu auras une clé qui permet d’aller partout sans danger, mais avec l’agréable sensation du danger…
  • Je n’ai pas besoin de lire, parce que tu me racontes des histoires, le soir, avant de dormir.
  • Quand je serai vieux, peut-être que je n’aurai plus de bons yeux. Alors, je t’appellerai, et tu me liras une bonne histoire. Vois-tu! quand on a commencé à voyager en lecture, le monde est tellement plus grand et plus merveilleux, on ne peut plus supporter un monde sans…
  • Je le sais grand-papa! Tu vas mettre ton fameux mot : « On ne peut plus supporter un monde sans intériorité. »

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