Ah, la vache!

Le prix du lait et l’écologie du sentiment.

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— Tiens-le pour dit, Hector, le deuil d’une vache pour son veau dure trois jours complets. Mais elle ne doit pas entendre son veau l’appeler. Le quatrième jour, elle te donnera son lait.

Le voisin était affirmatif. Hector gardait un doute. Pâquerette n’était pas n’importe quelle vache, mais une irlandaise, une celtique de race Dexter!

Le veau avait bu son trois jours de colostrum. Hector le laissa un jour de plus avec sa mère. Ensuite, il amena le veau dans le garage, le caressa un peu et sortit en douce. Après quelques minutes, le veau pleura. Immédiatement, Pâquerette lui répondit : « Je suis ici, viens me rejoindre. » Que faire? Hector installa une radio dans le garage, sélectionna un poste musical, monta le son à quelques décibels au-dessus de la voix de Pâquerette, lui donna du lait… Il se tut.

À la fin de l’après-midi, il fallait traire Pâquerette. Hector installa la chaudière, lava le pis. Tout allait bien. Il commença le mouvement qu’il avait pratiqué. Paf! Un coup de queue bien juteux en pleine figure. Seigneur! C’est vrai, il faut attacher la queue. Ce qu’il fit. Il se réinstalla, le lait jaillit. Il soulageait la vache. Il était content. Agitée, Pâquerette mit le pied dans le seau et renversa le lait. Impatient, Hector la traita de vache. Elle acquiesça. Les Dexter sont très courtes sur pattes. Le fermier était plié en deux. Pâquerette retenait son lait. Après un litre, plus rien. Bon! tant pis pour ton pis, c’est toi qui souffriras. Clac! La vache venait de mettre à nouveau le pied dans la seau. Hector se maîtrisa.

Le lendemain matin, le pis de Pâquerette était si gorgé et si douloureux qu’elle ne voulait pas se laisser toucher. Il fallait pourtant la soulager. Hector attacha la queue, enduit ses mains de graisse à traire, inspira une bonne dose de patience… Un jet, deux jets. Paf! Un coup de pied en pleine figure. La vache écrasa les lunettes tombées dans une bouse…

‑ Tu n’as pas le choix, répondit le voisin au téléphone. Si tu lui redonnes son veau, oublie le lait. Si tu ne la trais pas, oublie ta vache, elle mourra.

La guerre! Hector s’équipa de son casque de bûcheron, d’un épais manteau de cuir et d’une corde. Il réussit à attacher les pattes arrière. Il s’installa. Prit tout son temps. Tira quelques bons jets.

‑Tu vois, je te soulage.

La riposte arriva par l’une des pattes avant. Le casque encaissa le coup. Hector ne put retenir un bon coup de poing, mais frappa le dur iliaque de la vache… Qui vagit du plaisir de sa vengeance.

Le combat dura encore cinq traites. Hector survécut. Le quatrième jour, Pâquerette était si triste, si déprimée, si endolorie, qu’elle ne put résister. Hector recueillit huit litres du précieux liquide. Le dixième jour, il fit entrer le veau dans l’étable. Pâquerette le regarda longuement, comme si une nouvelle bête venait d’arriver à la ferme. Elle leva son museau pour le sentir. Lui, craintif, se collait sur Hector qui l’avait nourri tout ce temps. Pâquerette resta longtemps silencieuse, et plongea finalement la langue dans son foin.

La neige a pleuré

Pas d’écologie sans « con-science », la science de la science, le savoir qui nous pousse à connaître, ou si vous voulez l’émotion-perception d’appartenir à une existence en même temps que tous les êtres.

Je dormais dans une roche de granite très ancienne. C’est là que j’ai été formé unique et original. Et puis, le volcan a explosé. Je me suis retrouvé dans la stratosphère, grain de poussière microscopique. J’ai flotté dans la lumière, j’ai tournoyé dans la nuit. J’ai rebondi sur mes semblables, j’ai trouvé dans ma solitude, mon autonomie. Et je me suis mis à tomber lentement… Mon âge, on n’en parle pas, peut-être trois milliards d’années, allez le demander à maman Roche et à papa Volcan qui m’ont dit que la poussière tombait des étoiles depuis au moins 13 milliards d’année, et la poussière est devenue roche par accumulation et pression et, avec l’explosion du volcan, la roche est redevenue poussière. Un cycle énorme sans lequel il n’y aurait pas de terre vitale, pas de plante terrestre, pas de vie sur terre.

Grain de poussière volcanique, j’ai descendu du ciel, je suis entré dans un nuage. Il faisait plutôt froid, -14o celsius, je crois, et c’est là que j’ai rencontré Julie, une molécule d’eau extraordinaire, pas une goutte, non une molécule séparée, distincte, à six petits bras attachants. C’était pour moi comme de l’oxygène. J’ai ouvert les yeux, frémissant. Nous nous sommes unis, indissociables.

Nous avons flotté, dansé, joué dans le nuage, nous avons agglutiné d’autres molécules d’eau autour de nous dans une ribambelle en cristal. La lumière faisait des arcs-en-ciel entre nos six branches. Ensemble nous étions le monde. À -5o degrés celsius nous serions devenus des aiguilles, à -7o des tubes, à -11o des étoiles, mais comme il faisait -14o, nous sommes devenus d’extraordinaires dendrites d’une beauté inouïe. Mais nous étions de plus en plus lourds, alors on est tous tombés en amour avec tous les autres. Ah! le carnaval! On se cognait dendrites contre dendrites, six visages contre six visages, pas un pareil, des milliards de milliards de cristaux lumineux dans les champs, les forêts, les autoroutes. Tout le monde ralentissait, on s’accumulait centimètre sur centimètre, on jouait sur les parebrises, on bouchait la vue… On a tout bloqué.

Mais Julie et moi, on s’est écrasés sur la paupière d’une petite fille qui pleurait. On a été liquidés sur le coup dans une larme chaude et huileuse. Une grosse main de papa nous a essuyés dans un papier mouchoir… Aujourd’hui, on se décompose dans un dépotoir. On va peut-être finir dans une roche de schiste, être pompés avec du gaz et du pétrole, se faire rejeter au bout d’un tuyau d’échappement, et remonter en poussière dans les airs. Qui sait?

Allez maintenant savoir ce qu’est la vie! C’est trop long, c’est trop grand, c’est trop compliqué, alors on se donne une date de naissance pas trop loin en arrière, une échéance pas trop loin en avant, on se délimite un petit coin de matière, et on dit : « C’est moi. Que m’importe le reste! »

Je ne veux plus faire ça. Je ne fermerai plus les yeux sur un contour. Je vais déposer mon regard en haut d’une montagne, j’utiliserai les six faces de Julie pour regarder tout autour, en haut comme en bas. J’aurai des oreilles pour tous les sons, un nez pour toutes les odeurs, une bouche pour tous les goûts, une forme pour toutes les constructions, un cœur pour tous les sentiments, un esprit pour toutes les connaissances. Je ne permettrai à personne, pas même à moi-même, de dire : « Tais toi, conscience! ».

J’ai tué ma vache

Connais ton statut avant de juger.

vaches

La sœur de Pâquerette s’appelait Cabotine-vache, dite La Cabotte. Elle était stérile. Hector, le fermier, ne pouvait se permettre de nourrir une vache sans veau ni lait. Que faire? Le voisin était chasseur et possédait un bon fusil. Hector se résigna. La bête fut froidement abattue devant ses yeux. À ce moment-là, Hector fut transformé en robot. Il aida le chasseur à travers des bras mécaniques comme on téléguide une opération sur un écran d’ordinateur. Après trois heures, les grosses pièces étaient suspendues dans la chambre froide. Cinq jours plus tard, les paquets étaient préparés, le congélateur rempli.

Un bras, puis une jambe, un pied puis une main, Hector revenait à la vie. Il recouvra son cœur et ensuite, quelques éléments de sa pensée. Il entendit dans sa tête : « Qui donne sa vie pour ses amis vivra à travers eux ». Cette parole lui parut tellement injuste. C’est vrai : aucun des matériaux de La Cabotte ne sera perdu, ni même une goutte de son énergie. Quand nous aurons tout mangé, tout aura été transmis. Il n’y a que des transformations. Qui pleure une rivière qui vient nourrir un lac? Elle ne meurt pas, elle s’élargit. Alors pourquoi pleurer une vache qui vient nourrir une famille? Mais La Cabotte n’est plus.

‑ Pourquoi as-tu tué ta vache? lança ce jour-là une voisine à la figure d’Hector.

Hector avala le coup. Ne répondit rien. Et pourtant, la voisine servait régulièrement des hamburgers et des saucisses à ses enfants. C’est à lui-même qu’il parlait : Ce n’est pas moi qui ai inventé cette loi : nous sommes tous parasites du vivant, comme un champignon dans un arbre. Nous digérons ce qui nous tombe sous la main. Et on a beau protester, on sera digéré aussi. Certains disent : « Je ne mangerai pas ceux qui ressentent le plaisir et la souffrance. » Mais Hector n’en était pas là. Il méditait sur la loi générale de la vie qui installe les plantes au-dessus de la terre, et au-dessus d’elles les mangeurs de plantes, et ensuite les carnivores, et enfin les charognards du ciel et de la terre pour que le cycle s’accomplisse et que la totalité l’emporte. Tous pour le grand tout.

Mais lui, Hector, voyait bien qu’il considérait tout le cycle dans son esprit. Alors où est-il situé pour voir ainsi le charognard, le carnivore, l’herbivore, l’herbe et l’humus? Il est assez en-dehors pour les voir dans un seul mouvement, mais trop en-dedans pour contester. Il rassembla les enfants de la voisine qui régulièrement viennent jouer à la ferme et d’autres enfants qui étaient là parce qu’ils aimaient les chèvres et les lapins. Il leur dit :

‑ Je n’ai pas tué ma vache de gaité de cœur.

Les enfants restèrent silencieux comme occultant sa sincérité. Puis Sandrine, la plus vieille du groupe, réagit :

‑ C’est pour ça qu’on n’y pense pas quand on mange du pâté chinois ou des boulettes de viande.

‑ Moi, j’y pense, riposta le plus jeune. Depuis que La Cabotte n’est plus, j’y pense.

Hector resta muet. Il regarda l’enfant. Les autres aussi le regardaient, comme s’il venait de révéler une grande chose, de faire un pas en avant. Penser est souvent le début d’une grande chose.

L’élargissement de la musaraigne

Petit ou grand : tout dépend.

Musaraigne

J’engouffre des larves, des limaces et des escargots, des vers de terre et des araignées, tous les mets préparés de ma bonne terre humide et grasse.

Et qu’est-ce que j’en fais? De mars à septembre, je pourrais bien accoucher quatre ou cinq fois d’une dizaine de petits à chaque délivrance. En dix-huit jours, je vous fais une brassée de bébés tout propres et tout nus. Deux mois plus tard, mes petits sont déjà en âge de faire eux-mêmes un bon tas de marmaille. En somme, je fabrique directement et indirectement environ 150 kilogrammes de musaraignes par année, si j’ai le temps, avec une demi-tonne d’insectes je fais peut-être un quart de tonne de musaraignes! Ma manière à moi de cuisiner.

C’est si succulent de la musaraigne. Tout le monde en veut : la belette, le renard, le loup, le chien, le chat, la buse, le hibou, le corbeau, la couleuvre, la pie-grièche. Pour ma part, j’aime surtout être avalé dans le grand héron. Je pars en vol, je me retrouve dans le très haut, je vois les estrans, les marées, les récifs et les caps. J’aime aussi me faire dévorer par un renard. Une fois dans sa peau, je cours vite, je saute les clôtures, et parfois, utilisant sa gueule, je mange une bonne cuisse de poulet.

Je ne sais trop quand toute cette histoire a commencé. Peut-être depuis 125 millions d’années. Alors, imaginez, si à chaque année je fais 50 petits, tous reproducteurs mais, finalement avalés par les grands voyageurs du ciel et de la terre, je suis sans doute, aujourd’hui, un peu partout au même moment. J’ai des yeux au ciel, dans les montagnes, en haut des arbres, en bas des vallées. J’enveloppe toute la terre, elle est pour moi comme une grosse pomme. J’ai des nez partout, des oreilles, des mains, des griffes, des sabots. Je suis vaste comme les nuages. Eux aussi, les nuages, ils étaient de petites flaques d’eau avant leur évaporation. Mais depuis que le soleil les a aspirés, ils traversent les océans sur le dos du vent et visitent les continents comme des moutons juchés sur des échasses invisibles.

Petit, tu deviens grand.

Parce que le monde est vaste,

Je musaraigne sans me limiter.

Ce que mes yeux embrassent

Mon cœur peut toujours l’aimer.

 

Notre maître à tous

« Pitié pour notre ignorance », telle est l’émotion suprême de la conscience.

015-2

Hector n’est pas fils de paysan. Il s’est improvisé tel par amour des plantes et des animaux. Comme beaucoup d’êtres humains, il s’occupe principalement à se supporter lui-même, et c’est avec son énergie supplémentaire qu’il fait autre chose. Parmi ses activités, il a adopté un bouc et trois chèvres qui lui ont donné cette année six chevrettes, dont trois sont nées de la même mère. Ces trois-là sont petites et fragiles.

Il suffit de rentrer dans l’étable pour réaliser l’énorme dépendance des animaux vis-à-vis du fermier. Si le matin, il oublie la corvée d’eau, ils auront soif toute la journée. Le foin n’est pas bon, ils devront le manger tout l’hiver. La litière n’est pas changée, ils dormiront dans leurs excréments. L’entretien électrique est négligé, de la poussière s’est accumulée, tous risquent de brûler vif.

Il y a deux ans, Hector avait perdu tous les bébés chèvres, faute de savoir qu’il fallait leur injecter 0,25 millilitre de sélénium à la naissance. C’est à la dure qu’il apprend, mais c’est surtout dur pour les animaux!

Cette année, les chevrettes ont toutes été sauvées. Mais peu à peu, trop lentement sans doute, Hector s’est rendu compte que trois d’entre elles ne se développaient pas normalement et restaient rachitiques. Parmi les trois, l’une boitait et bientôt, ne se relevait plus, paralysée des pattes arrière.

Hector appelle finalement le vétérinaire. Diagnostic : les chevrettes les plus faibles sont attaquées par un parasite du sang, et la petite paralytique est probablement victime d’une injection intramusculaire de sélénium qui a atteint le nerf sciatique. Il y a bien un médicament contre le parasite, mais le développement perdu est perdu, et la paralysie de la plus petite est probablement irréversible.

Hector encaisse le verdict. Il s’assoit pour respirer. À soixante-sept ans, il n’a pas vu venir, il est même la cause d’un malheur, car que faire d’une chèvre paraplégique? Le vétérinaire quitte l’étable.

Hector s’approche de l’infirme. Elle lui lance le regard si touchant de l’animal qui semble reconnaître la conscience dans l’être humain. Cela fait éclater le cœur d’Hector, Hector le pressé, Hector l’ignorant. Dans les yeux de la chevrette, il revoit sa vie, ses enfants, son épouse, ses amis, ses animaux, son grand jardin… « Immense est mon ignorance, et ils l’ont tous subie de plein fouet, se dit-il. Il aurait fallu que je vive une vie entière dans un simulateur de vie avant d’atterrir parmi les chèvres… »

Tel est le sort de celui qui s’obstine à faire quelque chose en ce monde. Cependant, celui qui ne fait rien n’apprend rien.