Sympathique et Canaille

Un royaume si grand qu’il confine son maître à presque rien.

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Tout lui réussissait. C’est avec le sourire, la courtoisie, les bonnes paroles qu’il endormait ses rivaux. Derrière lui, ses complices tuaient au nom du maître et prenaient possession du territoire. L’empire de Sympathique s’étendait à perte de vue sur les collines, les vallées et les prairies. En récompense, le complice profitait du territoire, mais devait rester à distance des femelles, car Sympathique se trouvait si fort et si beau qu’il voulait que tous les enfants du royaume lui ressemblent.

Il fallait consacrer de plus en plus de temps et d’énergie à la surveillance des frontières et comme le royaume était riche, tout le monde convoitait la position de Sympathique. Mais la belette cédait en rien, ses soldats étaient valeureux, la nourriture abondante, le peuple obéissant.

Sympathique se pavanait dans tout le royaume, distribuait des surplus, des bonnes paroles et des promesses. On lui rendait les sourires qu’il voulait, les marques d’admiration dont il était friand, les courbettes qu’il attendait, mais les promesses étaient rarement réalisées et on accumulait partout des frustrations… Néanmoins, tout le monde était à son service tel un joueur de ping-pong si habile qu’il lance la balle sur votre palette de façon que vous gagnez à tout coup. Sympathique se croyait donc le meilleur au monde. Les enfants qui le saluaient lui ressemblaient. Le pauvre ne pouvait se voir que dans un miroir tricheur qui ne reflétait que lui-même. Rien ne venait le contredire.

Peu à peu, un sentiment de solitude extrême envahit son cœur. Et pour lutter contre ce sentiment insupportable, il recherchait encore plus de paroles admiratives qui tombaient comme des pierres dans un puits. Plus le puits se remplissait, plus l’eau disparaissait. Sympathique mourait de soif.

Son emprise sur les gens était si grande qu’il ne pouvait plus savoir si on l’aimait ou si on le craignait. Les plus beaux sourires, les plus beaux compliments venaient des belettes les plus ambitieuses! Une abondance de faussetés ne vaut pas une goutte d’affection véritable. À tout cela s’ajoutait l’hypocrisie des envieux et des rivaux qui peuvent à tout moment vous trahir. Comment se fier à qui que ce soit?

Son royaume était immense, mais son cœur et son esprit s’étaient resserrés sur eux-mêmes au point qu’il n’osait plus quitter son terrier ou s’éloigner de ses soldats.

En bas de la colline, il y avait un marais abandonné de toutes les belettes. Personne ne pensait à s’y installer. Vivait là, dans une souche, un certain Canaille qui apprit à se nourrir de cuisses de grenouilles et de couleuvres bien juteuses. Des réfugiés venaient de temps à autres s’abriter chez lui. On aimait Canaille, car il connaissait ses limites et ses faiblesses. Et bientôt, une femelle se fixa à bonheur dans la souche. Aucun écho ne rejaillit de là. Sympathique n’en sut jamais rien.

Canaille et Sympathique


Vivre, n’est-ce pas fabriquer aujourd’hui les souvenirs qui nous soutiendront demain.

 

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Il avait bien commencé. On était content de lui. Quatrième d’une portée de neuf, il était aussi minuscule, laid et nu que ses frères et sœurs. Il acquit son poil et se développa normalement, il fut sevré à six semaines, marié à un an, père au mois d’avril suivant. Bon chasseur, il rapportait au nid des musaraignes, des campagnols, des tamias, des écureuils. Fidèle aux rendez-vous amoureux, il s’accouplait en août. Les ovules fécondés restaient en attente presque tout l’hiver, ils étaient transférés dans l’utérus au moment voulu, ils s’y développaient en mars. Et pouf! La marmaille sortait au printemps. En bon père, Canaille, c’est ainsi qu’on l’appelle, avait déjà rassemblé une grande réserve de nourriture sous un tas de pierres. Il était vaillant, intègre et honnête.

 

À l’été 2015, dans un combat insidieux autant que déloyal, il perdit son territoire de chasse. Le perfide Sympathique, toujours souriant, avenant, joyeux, mais combien hypocrite, attaqua de nuit. Il égorgea sa délicate épouse, et l’aurait sans doute assassiné lui aussi, s’il n’avait pas été ceinture noire de judo, (signe distinctif si facilement repérable sur le bout de la queue, lorsque la belette est toute blanche l’hiver).

 

Canaille sauva sa vie, mais dut abandonner son territoire. Il erra durant tout l’été. Les territoires étaient marqués de sécrétions musquées. Le cœur brisé, blessé aux membres antérieurs, il ne se voyait plus conquérant, mais incapable, inutile et rejeté. C’est dans cet esprit qu’il s’approcha de la ferme d’Hector. Pas de chien, un vieux chat paresseux, aucun prédateur en vue. Il s’y installa, se nourrissant d’une abondance de souris qui se cachaient sous la vieille dalle de ciment. Il se résigna à cette vie solitaire, sans combat ni fierté. Plutôt que d’explorer les alentours, il se repliait sur lui-même. Il laissait la tristesse s’infiltrer en lui, s’installer à demeure, faire de son territoire intérieur un désert de froid. Il ne chassait plus, mangeait seulement les rongeurs qui s’approchaient de lui. Si bien qu’Hector installa des pièges empoisonnés. Bientôt, il n’y avait plus de souris. Canaille allait mourir de faim.

 

Le 3 février, il tua sa première poule. Puis une autre. Et encore une. Arriva ce qui se devait d’arriver. Hector installa un piège à belette. Canaille se retrouva en cage.

 

‑ Espèce de chenapan! Profiteur! tu saignes mes poules, ce n’est pas ton métier.

 

Hector le transporta  dans un cœur de forêt où pullulaient grenouilles et couleuvres. La nuit referma sur lui un rideau sans faille. Il voulait mourir. Un trait blanc passa au loin. Il crut voir sa femelle encore habillée de blanc au mois de mai. Son cœur se fendit en deux. Canaille éclata en larmes dans un grand ramassis de souvenirs merveilleux. Il y passa toute la nuit.

 

Au matin, il s’y sentait dans un grand palais de bonheur retrouvé. Le soleil transperça le lourd couvert d’épinettes. Il partit pour la chasse. Rien ne le décourageait. À partir d’aujourd’hui, le grand royaume familier de son cœur était bien assez grand pour absorber le mystérieux territoire qui se trouvait devant lui.

 

Les Andes, c’est loin

S’adapter, c’est forcément faire autrement.

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J’ai pour ancêtre la vigogne. Je rumine mais ne suis pas ruminant parce que je n’ai que trois estomacs plutôt que quatre. Je ne fais pas mes besoins inconsciemment comme les chèvres ou les moutons, je suis propre, j’ai mon coin toilette. J’ai l’un des meilleurs systèmes digestifs au monde, mon fumier est déjà un parfait compost. Je porte le plus beau manteau de la terre. Je suis très économe en nourriture. Je m’éternise sur ma conjointe lorsque je lui fais un bébé. Elle porte mon petit onze mois. Je suis de haute société, c’est-à-dire à quatre mille cinq cents mètres au-dessus de la plaine, dans les grandes solitudes froides, sèches et sans neige… Au Québec, je suis très loin de chez moi, les montagnes sont des monticules, on me confine sur le plancher des vaches.

J’ai une question pour vous.

Cet hiver, il y a vraiment beaucoup de neige au Bas-Saint-Laurent. L’autre jour, j’aperçois une gamine que je ne connais pas. Elle est figée à l’autre bout de la clôture. Les cheveux frisés et rouillés dans son capuchon rouge, la main dans la poche comme si elle grappillait du grain, elle m’appelle. Je n’arrive pas à la quitter des yeux, car je suis très curieux. Je veux absolument clarifier son odeur, plus sucrée que celle du trèfle et de l’avoine. J’aimerais bien lui enlever son capuchon pour savoir ce qu’elle a dans la tête, car c’est terriblement ennuyant l’hiver ici… Le bout du clos n’est pas très loin, l’été j’y courrais allègrement sans même y penser. Mais je n’ai jamais enfoncé un seul pied dans la neige. C’est mou, c’est collant, c’est fatigant, ça égalise les odeurs et on ne s’y retrouve plus. La neige s’étend lisse et sans trace jusqu’à elle. Alors, comme elle, je reste coincé entre ce qui m’attire et me fait peur, l’inertie l’emporte sur le mouvement.

Est-ce que cela vous arrive?

Par erreur géographique, on me nomme Alpaga, je n’origine pas des Alpes, mais des plateaux désertiques des Andes. J’ai appris à fuir l’ennemi, mais je n’ai pas appris à rechercher l’ami. Les troupeaux de mon espèce n’hésitent pas une seconde à se solidariser contre un ennemi, mais aller vers une odeur nouvelle, s’habituer à l’étranger est toujours une affaire de curiosité personnelle, de courage et d’initiative. Dans les hauts plateaux des Andes, ce n’est pas un grand inconvénient, car personne n’y vient, surtout pas une petite fille au poil de carotte. Mais ici, comment survivre entre nous?

Avez-vous un secret pour vous affranchir de vos vieux réflexes? Car sinon, c’est loin les Andes, et c’est mortel l’ennui.

Djo, mon amour

On parle d’écologie comme si c’était des échanges dans l’espace, mais n’est-ce pas plutôt une manière de traverser le temps?

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Deux mille six cents livres de muscles, Djo, le Belge à la crinière blonde, est arrivé hier, au crépuscule. Tout mon corps a tremblé. J’ai su immédiatement que c’était le mien.

Les préparatifs m’avaient intriguée. Hector avait agrandi la porte sud de l’étable, renforcé les clôtures, ajouté des chaînes à la dalle d’attelage. Il avait construit un grand box, installé une porte d’acier, acheté un gros traîneau.

On m’appelle Fifille, jument unique de la ferme. Hector avait vendu ma fille l’automne, elle n’avait qu’un an et demi. J’avais pleuré, gémi, couru à en perdre le souffle. Ensuite, j’ai boudé sous le vieux pommier sauvage. J’ai mangé des pommes à me rendre malade. Hector allait réagir. Un cheval viendrait…

Et maintenant, Djo est dans le box, à deux mètres de moi. Il fait nuit, je l’entends respirer. Son haleine est un champ de trèfle, l’odeur de sa fourrure est comme un labour au printemps, le silence sous ses sabots ressemble à celui qui vient après une tempête. Il est comme une montagne, un volcan au repos. J’ai des vertiges et des chaleurs. Mon cœur s’est déréglé, j’ai peine à respirer, mais quand l’air entre, des étoiles percent des trous dans la nuit. Je me suis avancé le museau, il s’est avancé le museau, et nos lèvres se sont touchées.

Une semaine s’est envolée dans la poursuite l’un de l’autre, à défoncer les lames de neige, à nous rouler sur le dos, à nous mordiller le garrot.

Dimanche, vers onze heures, Hector harnache Djo. Tout va bien, Djo est fier et habitué au travail. Hector prend son temps. Il accroche les traits au gros traîneau. Soudain, on entend siffler au loin, rien d’impressionnant. Djo tourne les oreilles à l’arrière et à l’avant, puis il les couche à l’arrière et se raidit. Hector tente de le calmer. Rien à faire, la panique emporte les muscles, l’équipage part à l’épouvante, laissant Hector soudé au sol, paralysé d’étonnement. Djo fait trois grands tours du champ dans un nuage de neige et se précipite vers l’étable. Il fonce sur la barrière d’acier qu’à la dernière minute Hector avait refermée. Il ne voit plus rien. Il s’entrave dans les barreaux d’acier, et le voilà par terre, emmêlé dans ses attelages, d’un seul coup calme et apaisé comme si rien ne s’était passé.

Le lendemain, Hector décide de simplement le promener en laisse pour étudier ce qui se passe. Mais au premier bruit étrange, Djo panique. Hector a juste le temps de lui lancer son chandail sur les yeux et il le ramène difficilement à la maison.

Hector a retourné le grand fou à son propriétaire. Djo avait sans doute subi un grave traumatisme. Hector n’était pas de taille à le réhabiliter.

Le box est vide maintenant. On m’a arraché la moitié du corps, et l’autre est à court de sang. Je ne suis pas capable d’avaler ni grain ni foin. La nuit m’écrase comme un manteau de plomb.

Je n’y comprends rien, malgré la douleur mortelle, mon cœur fait encore un battement, et puis, silence, un autre battement. Il continue comme s’il ne savait pas que le monde s’est écroulé. Alors je décide de m’en aller avec lui.

Nous sommes deux, le battement et moi, un fil si léger qu’on ne peut le casser. Où allons-nous? Je ne sais pas.

Je ne suis plus seule.