Mon beau lapinou

On raconte que la vie est un système ouvert, c’est-à-dire que chaque être vivant reçoit et donne dans quelque chose de toujours plus grand. Ce serait là l’essence d’un écosystème : un équilibre fluctuant à ciel ouvert.

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Sept heures trente, le matin. Le soleil se lève, c’est l’hiver.

‑ Tiens, mange, ma belle Lapinou!

Et il referme la cage. Hector n’est pas très affectueux, mais il me comble de moulée balancée, de foin équilibré et d’eau fraîche. Le grillage est nettoyé, j’ai mes copines à côté et, quatre fois par année, je visite mon aimé. Trente jours après la visite, je m’arrache les poils, construis mon nid, et lapine ma dizaine de petits. Je les nourris de mes huit tétines, et lorsqu’ils commencent à être trop tannants, Hector les amène en classe maternelle.

Les murs de l’étable sont solides, ma cage est sans issue, pas l’ombre d’un renard n’approche d’ici. Je n’ai jamais connu la peur, ni la fuite, ni l’angoisse. Je passe des heures blottie, immobile, la tête appuyée sur mon triple menton. Ainsi installée, je goûte à tous les plaisirs.

Arrive à moi une symphonie d’odeurs. C’est comme une bonbonnière de chocolats : crottins de jument arrosés d’urine, exhalaison de chèvres, piquant de fientes de poule, piment de bouc, aromes de mélèze et de cèdre, le tout mélangé au souffle frais des courants d’air… Tout près de moi : des tiges de fétuque, de fléole, de féverole, de millet et de brome. Je laisse palpiter mon nez là-dedans, je dirige mes narines à droite et à gauche, et le concert commence. Rien ne me distrait, j’en ai le cœur remué, mes poumons s’élargissent, je pars dans le vaste monde libre comme le merle.

Je décolle par le carreau de lumière. Je suis soulevée par le concert des odeurs. On dirait des ballons qui se gonflent d’hélium directement dans mes poumons. Je suis littéralement arrachée de ma cage.

Dès que j’atteins la hauteur de la girouette, les odeurs se transforment en couleurs. Je nage dans les nuages. Les nuées me caressent de toute part. Mais ne croyez pas que je suis grisée! Je ne le suis pas. J’entends mon cœur battre. Mes tempes palpitent, mes poumons ronronnent, mes intestins se tortillent comme des serpents… Je ne suis pas ivre, mais tout à fait concentrée, ne laissant rien passer sans m’y accrocher.

À chaque instant, un battement de cœur. Chaque fois, un tout nouveau battement. C’est tout mon corps qui vibre. Je peux l’entendre dans ma tête, dans les artères de mon cou, au bout de mes pattes, dans ma poitrine, dans mon ventre… C’est comme une cloche, le battant cogne et le bourdon résonne. À chaque coup, c’est le premier réveil. La neige scintille, les bouleaux rayonnent, les vieux pommiers déploient leurs branches, les cèdres se gonflent comme des hérissons verts. Et boum! Un nouveau battement. Une nouvelle vie. Un nouveau monde toujours aussi beau. Ma vie neuve et battante…

‑ Tiens, mange, ma belle lapinou!

Et il referme la cage. Quatre heures trente l’après-midi, le soleil se couche, c’est l’hiver.

Ma cocotte

L’écologie, c’est surtout la vie discrète et secrète des choses fécondes.

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De la fenêtre de l’étable, je vois un magnifique cône de pin. C’est l’hiver, il frémit sur la pointe de sa branche. Je l’observe depuis presque trois ans. De ma vie, je n’ai rien à faire, sinon pondre mon œuf à chaque jour. Je n’aime pas la compagnie, je reste juché sur mon perchoir, le bec dans le châssis. Je regarde, c’est mon métier, et quoi de plus beau qu’une cocotte luttant contre le vent.

Les cônes femelles se développent sur les branches du haut pour éviter d’être fécondées par les mâles du même arbre qui occupent les branches du bas et pour offrir un peu de nourriture aux passereaux. Ma cocotte a été fécondée par un vent d’ouest qui avait détroussé de ses pollens un gros pin en amont. Elle était en train d’aiguiser ses écailles, de percer ses tubes de polonisation, d’ouvrir sa parure… Et c’est arrivé : le moment d’être mère.

Lentement, tout doucement, elle gonfla du ventre, élargit les écailles de son strobile, illumina le bout de ses doigts et s’assombrit en son intérieur. Patiemment, chaque jour, sans manquer un seul moment, elle nourrit ses petits sur deux années entières. Je n’ai pas remarqué chez elle la moindre angoisse, inquiétude ou déception. Elle ne se souciait pas de ce qui se passerait pour elle après la naissance. Elle n’attendait aucune récompense. Ne prit aucune photo. Ne s’imagina même pas qu’une poule pouvait l’observer.

Elle prodiguait son effort sans s’attifer de couleur, se pavaner sur la place publique ou coqueriquer son exploit. Tout le long de son chemin de vie, aucune reconnaissance. On aurait dit une paysanne.

Il y eut la pluie, les orages, les temps secs, les brûlures du soleil. Il y eut le froid, la glace, les vents sifflants de décembre. Durant le premier été, au creux de chaque écaille, elle sélectionna l’embryon le plus profond et le plus intime. Elle le protégea tout le premier hiver. Lorsque le printemps arriva et que la sève rejaillit enfin, elle en distribua à chaque embryon. La plupart sont devenus de belles graines charnues et ailées.

Elle avait tout donné. Je la voyais se dessécher, perdre sa verdeur, abandonner sa vitalité. Cet hiver, il ne lui reste que sa belle forme à demi momifiée, crispée et tremblante. Au printemps, elle tombera et nous les poules, nous irons picorer ses restants. Presque toute sa progéniture sera perdue, mais peut-être que quelque part, un germe transporté par le vent ou par un oiseau produira un nouvel arbre, qui sait!

Néanmoins, je crois qu’elle emportera son bonheur avec elle, car elle n’a rien attendu, donc elle a tout pris et elle a tout donné. Partout où je regarde, les créateurs dispersent leurs fruits dans l’ignorance habituelle du monde pour qu’un jour, peut-être, un tronc, des branches et des ramilles offrent protection et nourriture aux écureuils et aux oiseaux.

 

Fifille et Brin d’acier

L’écologie : découvrir la sérénité des choses que nous n’avons pas le temps d’imaginer.

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Je pèse six cents kilogrammes, je peux courir à trente-cinq kilomètres à l’heure en portant sur mon dos un homme, son bagage et toutes ses idées folles. Je tire des charges à faire éclater les chemins de terre. J’avale vingt kilogrammes de foin par jour. J’hennis et je m’ébroue. Je suis une jeune femelle ongulée. Devinez mon nom?

Fifille! Vous avez bien entendu : Fifille!

Et l’auguste personne qui m’appelle ainsi mesure à peine un mètre lorsqu’elle est debout, elle me parle comme on parle à un bébé, en faisant des moues avec sa binette ronde comme la lune. Avec ses cheveux bouclés en pelures de carotte, elle ne fait pas très sérieux. Je pourrais la lancer en l’air à la hauteur d’un cerf-volant. C’est la femelle d’une espèce sans poils ni museau. J’appelle cette fillette « Brin d’acier » et vous allez comprendre pourquoi.

À partir du balcon de la maison, elle saute sur mon dos comme un chat. Avec une lanière de cuir qu’elle attache de chaque côté de ma bride, elle me dirige jusqu’à la forêt. Là, vit un énorme serpent presque noir qui réfléchit toutes les couleurs métalliques tellement il est luisant. Si vous ne savez pas garder vos distances, c’est la mort assurée. Il se contorsionne entre les arbres. Du plus loin qu’on regarde vers sa queue, on ne la trouve pas, du plus loin qu’on regarde vers sa tête, on ne la trouve pas. À vrai dire, il n’a ni queue ni tête. Au printemps, il écume. Après la pluie, il se gonfle. L’été, il se fait petit, mais même alors, je ne pourrais pas bondir au-dessus de lui sans qu’il m’engloutisse.

Du talon, la petite m’ordonne de lui marcher sur le corps, ce que je refuse évidemment. Elle insiste, je me braque. Elle me talonne le flanc, je me retourne complètement. Elle me ramène, je bondis de côté entre deux gros sapins. Elle me fait tournoyer sur un côté puis sur l’autre, et me voici à nouveau en face de la bête. Je me cabre, retombe sur mes pattes avant, la petite me colle au dos comme une sangsue.

Nous restons de longues minutes devant le monstre, volonté contre volonté.

Des entrailles de la bête surgissent des crocs, les yeux bridés, des gueules, des loups, des fauves, des égorgeurs de toutes les espèces. Mon cœur se met à claqueter comme une batteuse à grains, je me cabre jusqu’à heurter les branches d’un grand peuplier, je fais demi-tour sur la pointe de mes deux pattes arrière et détale vers l’étable. La petite est encore là, sur mon dos. Elle m’arrache presque la crinière. Frappant du pied gauche et tirant sur la lanière droite, elle lance un cri qui me retourne bout pour bout. J’ai maintenant la tête du côté du monstre, à un mètre de lui.

La petite saute en bas en tenant fermement les guides, et qu’est-ce qu’elle fait? Elle met les deux pieds dans le ventre du serpent qui soudain s’apaise. Elle avance sans la moindre crainte, sans la moindre hésitation. Elle me jette un regard joyeux et totalement convaincu. Sans réfléchir, j’avance le sabot. C’est de l’eau. Juste de l’eau, comme j’en bois tous les jours à pleins seaux.

J’y plonge le museau, j’en siphonne une gorgée. Je claque du pied, l’eau me rafraîchit le ventre. D’un bond, la petite se retrouve sur mon dos et nous traversons doucement la rivière. Je n’avais jamais été de l’autre côté, mais c’est si beau, des champs verts criblés de fleurs…

J’ai lu quelque part : « Les seuls démons en ce monde sont ceux qui grouillent en notre propre esprit et c’est là que nous devons livrer nos combats. » (Gandhi) Maintenant que j’ai mon Brin d’acier sur le dos et la lanière de cuir en travers la bouche, plus rien de mal ne peut m’arriver. Nous allons à l’aventure dans tout le pays.

Pour plus d’informations sur l’auteur: http://hfortier.com/jean-bedard.htm

Julie Poule

L’écologie : sortir dehors avant cinq heures du matin.

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Si j’étais une poule, je ne prendrais pas l’autobus scolaire.

À cinq heures du matin, en équilibre parfait sur mon perchoir, j’ouvrirais grand les yeux. Déjeuner à volonté, mais je ne serais pas pressée de descendre. En bas, le coq se bomberait le torse et claironnerait joliment.

Je m’appellerais Julie, je n’aurais pas de dents. Le soleil traverserait les toiles d’araignée; les souris s’en iraient se cacher; la neige, dehors, serait moelleuse comme du coton.

Par la grande fenêtre, je verrais les mains du vent glisser sous les vêtements blancs du champ. Je passerais des heures sur un bâton planté près du plafond. Je ne saurais ni soustraire ni diviser, le verbe avoir s’accorderait avec le verbe être, je serais tout ce que j’ai : ma crête, mes ailes, mes pattes, toute la boule chaude de mon corps et le monde entier à l’extrémité de mes plumes. Je n’aurais pas peur de me faire voler mitaines ou collations. Je ne me soucierais pas que demain j’ai un examen. Le carreau de soleil qui entrerait dans la grange serait l’univers.

Avez-vous déjà vu, à la barre du jour, un torse nu de bouleau, les baies rouges du cormier, la fumée du crottin s’enrouler autour d’une colonne imaginaire, des pelures d’oignons glisser sur la neige? Du haut de mon perchoir, je vois les chèvres sortir leur tête de leur enclos pour se dégourdir les oreilles dans les premiers rayons. Pédro, le cheval, fait son yoga, les yeux rivés sur un poteau.

Si j’étais une poule, le monde aurait le temps d’être beau, et je ne saurais même pas quand je fais caca.

Je me bourrerais de toute la tranquillité du matin. D’un coup d’ailes, je sauterais dans le pondoir pour y pondre mon œuf, un gros œuf brunâtre. Je roucoulerais, je jacasserais, j’irais faire un tour en bas, pas trop longtemps, car c’est du perchoir qu’on peut voir tout ce qui nous appartient : sans soustraction ni division, c’est grand.

On ne me dirait pas : « Sors de la lune. » On ne penserait pas me ramener le nez dans mon cahier pour accorder des œufs avec leur nombre, je ne saurais pas faire de fautes d’orthographe, je serais la perfection de mon genre féminin…

Ce que j’aime bien de cette histoire, c’est que je peux devenir une poule quand je veux. Dans mes pensées secrètes, Georgette, l’institutrice, ne peut entrer. Personne ne devine où je suis. C’est là mon école, puisque j’y suis ma seule maîtresse.

Pour plus d’informations sur l’auteur: http://hfortier.com/jean-bedard.htm