Princesse Aubergine

L’écologie : la force solidaire plutôt que la force solitaire.

Je me présente : je suis Aubergine Von Boer, chevrette unique de Blanche, mais fille commune de Brutus : 80 kilogrammes de muscles et de cornes. À 8 mois, j’ai deux fois la grosseur des autres chevrettes. Je suis entièrement brune à cause d’une génétique royale chez les Boer qui ont presque toujours le corps blanc et la tête marron, ce qui, vous en convenez, est parfaitement ridicule.

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Évidemment, par ma stature physique, je dois manger plus que les petites. Je fais comme ma mère, avec de bons coups de tête, je les tasse pour manger en premier. C’est épuisant, parce qu’Hector le fermier nous jette chaque matin et chaque soir quatre casseaux de foin, un pour chaque coin du clos. Je cours d’un endroit à l’autre pour empêcher mes demi-sœurs de manger. J’avale un brin ici et là. Je m’épuise…

Maisêêê!!! j’ai toujours faim.

Le soir dans l’étable, j’ai chaud. Je m’éloigne des autres pour ruminer, elles sont si minables, petites et bigarrées. Elles s’agglutinent ensemble dans un coin comme des bébés. Qu’elles restent là. Je m’en fiche. Demain je leur donnerai de bons coups de tête pour leur montrer!

Après le repas du matin, je monte sur le monticule de pierres. Et gare à celles qui veulent ma place!

Maisêêê, elles ne viennent même pas se battre. Bêêê! ce qu’elles m’énervent!

Elles se cabrent, cabriolent, se roulent dans l’herbe comme des folles. Elles se grattent mutuellement avec leurs cornes…

Voilà que j’ai des ballonnements maintenant, des maux de ventre. Bêêê! que je suis fatigante! Bêêê! que je m’énerve moi-même! J’ai tout le temps mal partout, ça me pique, la peau me démanche. Je n’arrive pas à me gratter.

Maisêêê! je trône. Et allez-vous faire voir les petites!

Cette nuit, il faisait si noir, pas même une lueur venait des étoiles. Un écrasement de neige avait abattu toute la transparence de l’air. Je ne voyais plus rien de rien. Je suis tombée dans un terrible rêve…

Le soleil se levait en soulevant des flocons de son vent glacé, il n’y avait plus de clôture, plus de ferme, plus de fermier, plus de casseaux de foin. J’étais seule parce que tout le monde s’était enfui sans me prévenir, moi la reine. J’étais incapable de bouger tellement j’avais peur. Là-bas, sans doute très loin, Blanche, Brutus, et toutes les autres avaient trouvé une grotte. Papa guettait, car de la montagne descendait un horrible hurlement de loup.

Bécassine de Noël

L’espace est grand lorsque le rêve est immense.

Pastel de Pierre Lussier

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Je dois absolument raconter ce qui m’est arrivé cette semaine. Je suis l’ânesse de la ferme d’Hector, un bonhomme très occupé et un peu renfrogné. Mais je ne suis pas d’ici. Je suis née sur une ferme de bovins, je vivais dehors à l’année. J’étais crottée, assez mal nourrie, mais, avec ma mère, je gardais les veaux du printemps contre les attaques des coyotes. C’était l’aventure sur les grands pâturages : le guet, le dépistage le nez dans la neige, les courses folles. J’écorchais les oreilles de la forêt de mon braiement de tonnerre. Le coyote qui n’avait pas compris était pilonné de ruades. Quel beau métier! L’aventure au quotidien!

Chez Hector, c’est la vie bourgeoise. On rentre le soir à la chaleur de l’étable, on a du foin à volonté, de l’eau tiède, la sécurité… On s’ennuie à mourir, car monsieur n’a pas le temps de nous promener. D’accord! Il a essayé une fois avec moi. Il voulait aller à la mer, moi, j’allais à la montagne. Nous n’avons été nulle part, car Monsieur est trop têtu, il n’a pas cédé.

Alors voilà ce qui est arrivé. Il faisait nuit, et même nuit noire, pas de lune. Marianne, une mendiante qui vient parfois nettoyer les box, est entrée discrètement, sans bruit. J’étais sur mes gardes, tout le monde dormait. Elle alluma discrètement une petite lampe de poche. Elle était encore plus ronde que d’habitude, elle se tenait le ventre. J’ai compris tout de suite qu’elle n’avait pas d’étable, et qu’elle était venue pour mettre bas.

Je n’avais jamais entendu une femme donner naissance. C’est comme braire, mais aux cinq minutes et pour l’éternité. Tout le monde s’est réveillé dans l’étable. On fêtait chez les maîtres, personne n’est venu de ce côté. Marianne était là au milieu de nous, gémissante, et l’enfant a finalement jailli sur la paille, juste devant moi. Ah! Ce que c’est laid un bébé humain! C’est tout plissé et gris, c’est incapable de se tenir sur ses jambes même après une heure. Ça hurle comme une chevrette et ça grelotte comme un caneton. Je me suis approché, et je lui ai soufflé ma chaleur. Il m’a souri.

Et soudain! Il était grand, frisé, vêtu d’une peau de brebis. Je le suivais. Il faisait très chaud. Nous montions une colline nue, pierreuse, désertique. Il bifurqua, prit une sente qui longeait une falaise. Nous arrivâmes à un immense plateau. Là il y avait une centaine de veaux qui pâturaient une herbe jaune et à travers eux, maman! Le jeune homme me dit : «  Prends soin de ce troupeau, les loups sont aux aguets. Regarde là-bas, c’est ma cabane. » Il me laissa là et repartit.

Je lançai un braiement à tout fracasser à maman. Elle courait vers moi. Des loups hurlèrent dans la montagne. Ils n’avaient qu’à bien se tenir…

Et puis le soleil se leva. Tout était silencieux dans l’étable. Plus de Marianne ni de bébé. Hector entra. Il alla porter du foin dans le clos. Le cheval et les chèvres sortirent, mais moi je reniflais la paille. Hector me cravacha pour que j’aille avec les autres. Il ne comprenait rien. Je pointais du sabot une tache de sang dans la paille. Il ne regardait même pas. Il frappait, mais c’était inutile. Il referma la porte en criant : « Tant pis pour toi, oublie le foin pour aujourd’hui, j’ai autre chose à faire, c’est Noël, et je n’ai même pas eu le temps d’installer la crèche en plâtre. »

Le bouc et la petite boiteuse

La vie écologique : la participation de l’intelligence à l’évolution de la vie.

 

Contre le froid et le vent, les saisons et le temps, la faim et la soif, j’ai mes cornes.

Je me présente : Brutus le bouc.

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Si le nord m’attaque, je fonce tête devant. La clôture de bois, je la fracasse d’un coup de crâne. Qu’on ne vienne pas me disputer un brin de territoire, j’enfoncerai mon adversaire dans le grillage.

En novembre, on m’a amené aux chèvres. Chacune est venue m’offrir son parfum. Je lui ai donné mon noble héritage. Ma progéniture fera éclater le mur du temps. J’encorne le futur.

Sur l’océan de l’évolution des mammifères, je suis la force. Mon premier argument : deux cornes. Mon deuxième argument : deux coups de cornes. Contre toute opposition : mes cornes. Face à tout problème : un piqué de cornes. Mon front est de granite. Il fend le froid le plus mordant et c’est à coups de tête que je m’élève au-dessus des faibles.

— Mesdames les chèvres, vous désirez une descendance contre les intempéries, les ennemis, les avanies, les épidémies et les pénuries, présentez-moi votre flanc, je vous donnerai mes semences.

— Une fois suffit, me répondent-elles. Mais ce n’est que la moitié de ce qu’il nous faut. Tu es la force, nous sommes l’intelligence; là où tu fonces, nous contournons; là où tu casses, nous nous faufilons; ton chemin est une flèche, le nôtre, une adaptation. Arrivent les nœuds de la vie, tu les encornes, nous les dénouons. Évite de faire le fanfaron et ensemble, nous vaincrons. »

— C’est moi qui fais peur à tout le monde, insistai-je. On me redoute, on me respecte. Ce que je veux, je l’obtiens parce que les obstacles s’aplatissent devant moi… »

J’arrêtai net mon discours. Il était midi. À midi, mesdemoiselles les poulettes sortent du poulailler en pavanant. Elles viennent manger entre mes pattes les grains que j’ai négligés. Si je me couche pour ruminer, les innocentes picorent ma fourrure et même les poux qui me piquent entre les cornes. Ce sont de belles demoiselles aux pattes habiles, elles brossent, elles nettoient, elles déterrent, elles engloutissent les petites vermines de ma fourrure.

Depuis quelques jours, Tête rouge, la plus petite des poulettes, arrive une heure après les autres en clopinant péniblement, tombant sur un côté et puis sur l’autre, se redressant, pour s’effondrer encore. Un parasite lui suce le sang entre les écailles de ses pattes. Elle est venue se coucher dans le rond de mon corps. Haletante et désespérée, elle me fixe suppliante.

Je ne trouve rien pour l’aider. Elle reste toute la nuit devant mes yeux, une nuit de torture. Je réfléchis, j’y mets tout mon effort. Mais rien d’utile ne sort de l’obscurité de mon esprit : pas un éclair, pas la moindre idée. Peut-il y avoir misère plus grande!

On a tous un gros minet en soi

La vie écologique : commencer par la maîtrise de soi.

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Moi, Gros-Minet, le chat, pour l’essentiel je dors sur mon divan ou si, je peux, sur les cuisses de ma maîtresse. Je n’ai rien à faire. Mais parfois, je m’éveille. Alors, je m’étire et me roule sur le dos les pattes en l’air. Je bondis sur le cadre de la fenêtre.

Là, je regarde le monde. Les feuilles tombent. C’est l’automne, la cour est abandonnée. Les balançoires sont vides. Seuls cinq ou six bruants des neiges, bien naïfs, tournent autour du pommier en virevoltant d’une branche à l’autre. C’est très joli. Ils nichent dans le champ nord près de la voie ferrée. Je les ai aperçus à plusieurs reprises au cours de l’été. Aujourd’hui, les arbres sont nus, les enfants ne viennent plus, on ne voit plus que les bruants sautillants, blancs et brillants, telles des guirlandes de Noël. J’en deviens fou.

Ils font des tiou-tiou-tiou sifflés et parfois des brrr-brrr-brrr ronronnants. Avec eux, l’hiver ne sera pas ennuyant. Quel plaisir de les regarder!

Vu la saison, avant même la barre du jour, ma maîtresse me pousse dehors dans le froid. Je le sais bien, elle veut que je me gave des souris qui se cherchent un logement pour l’hiver. Mais je n’aime pas le goût des souris, c’est amer et ça gigote dans ma gueule. Et puis, j’ai mon pâté toujours bien gélatineux près de la porte.

À contre vent et à pas feutrés pour ne rien déranger, je vais donc du côté des bruants. Il fait encore nuit. Arrivent les premiers rayons. Les bruants s’activent, picorent des restants de pommes. Ils sont si joyeux et si beaux.

Je m’approche, complètement captivé. Leurs mouvements synchronisés de ballerines, jupes en l’air, me fascinent. Un vrai carrousel. Leur tête brune, des raies sombres sur le dos des ailes, le ventre blanc si moelleux et si doux… On dirait des petits bols de lait chaud. Je ne peux plus les quitter des yeux.

Je suis au garde-à-vous. Hypnotisé. Et au moment où je m’y attends le moins, vlan! griffes devant, toutes mes canines ont bondi vers l’un d’eux, le plus petit et le plus malhabile. Non! pas vers lui, mais à l’endroit précis où il se dirigeait, si bien qu’il s’est jeté de lui-même dans ma gueule. Je n’ai rien pu faire d’autre que de le déchiqueter pour l’avaler.

Maintenant, je regarde par la fenêtre, cette fois, la cour est tout à fait abandonnée. Pas un seul oiseau n’ose plus s’aventurer. Il n’y a plus rien à voir ou à aimer. Tristes sont les jours. La partie tendre de mon cœur pleure aux pieds du tueur qui s’est imposé.