Hector de la cravache et son vieux cheval

La vie écologique : Le retour du cœur dans le pays.

sans-titre

Je suis un vieux cheval. J’ai un bon maître. Je n’ai rien à me plaindre. C’est juste que…

L’autre jour, nous revenions du bois, j’avais tiré une bonne trentaine de troncs mal ébranchés, lourds et tordus, et encore une fois, par habitude, je le sais, il me donne trois ou quatre coups de cravache pour m’encourager, pour accélérer, et pour finir en beauté. Ensuite, au box mon ami! La ration de foin. Vlan! la porte. La nuit.

Pas un mot doux ou gentil, pas un geste tendre ou sensible, que le nécessaire…

Est-ce que j’ai dit « l’autre jour »? Mais c’est tous les jours. Hector est très occupé… J’exagère, il y a les carottes d’automne, l’avoine du temps des fêtes, et les tapes dans le cou qui sentent la fermentation, les jours où c’est sa fête à lui. Mais la cravache, il n’oublie pas. La cravache, c’est tous les jours.

Elle éclate dans les mots : « Tu pourrais faire mieux. » « J’ai dit hue, tu fais dia. » « Traîne pas les sabots. » « Remonte la tête » « Plus vite. » « Arrête un peu. » « T’es sourd, ou quoi! » Et lui, il n’entend rien.

C’est à Fenouil, la chèvre, que je parle. Elle a de grandes oreilles. Elle mastique. Elle bêle et chiale dès qu’elle l’entend sortir de la maison. Mais il ne va pas plus vite. Il fait à son habitude. Il entre triste et préoccupé, Hector à la cravache, la tête dans son nid de soucis. C’est le ciel qu’il vise sur mon dos.

Ce n’est pas qu’elle fait si mal sa cravache, le bruit l’emporte sur le coup, elle est juste à contre temps, répétitive mais mal rythmée comme le claquement d’une tôle sur le toit : une arracheuse de paix, une cisailleuse d’affection. On dirait une crécelle dans le chant des bruants.

Ça fait que je suis fatigué. J’ai une patte qui tremble. J’ai presque trente ans. Les nuits où ma litière est propre, alors que les mâchoires de Fenouil se sont enfin immobilisées, je me couche de mon long, la tête dans la paille, les yeux grands ouverts dans l’obscurité.

Sentez-vous les pommes sous la neige? Les sentez-vous! Odeur subtile.

C’est ma vie sous la solitude.

Tant d’occasions perdues.

La vie écologique

Jacques-Sageterre Juillet 2012 (24)

On m’a demandé ce que voulait dire pour moi la vie écologique. J’ai répondu : oubliez les consignes négatives. Il ne s’agit pas d’être sans « péché ». Si vous désirez atteindre à un bilan carbone zéro, pensez plutôt au suicide. Non! ce n’est pas la direction à prendre.

Ce qu’a découvert la biologie lorsqu’elle a inventé le mot « écologie », c’est le simple fait, criant de vérité, que la vie ne se développe pas seulement en végétaux et en animaux, mais aussi en écosystèmes qui, à leur manière, sont capables d’autorégulation, d’autoréparation, d’adaptation et d’évolution. Rien ne peut vivre en dehors d’un écosystème. Un loup, par exemple, est comme une cellule dans un tout, il est dans une sorte de grand corps, et il dépend de ce grand corps pour vivre.

Ensuite, la science de l’écologie a découvert quelques-unes des lois complexes de l’écologie. L’écologie fonctionne par cycles un peu comme la circulation du sang, de l’oxygène, des aliments dans le corps. C’est une science débutante, mais les principes sont clairs.

L’écologie a soudain compris que l’être humain a développé des systèmes physiques (villes, industries, transports…) qui ne s’insèrent dans aucun écosystèmes ni même dans l’écosphère global. Ne pouvant pas entrer dans les cycles naturels, ces systèmes entraînent le gonflement de poches d’indigestion : déchets à décomposition trop lente, gaz à effets de serre, accumulation de plastique et autres polluants dans les chaînes alimentaires, accumulation d’acide dans les terres et les mers, etc. Ces monstres font disparaître des espèces entières et menacent notre propre espèce.

Alors l’écologie est devenue un enjeu moral (morale veut dire : comment s’en sortir pour vivre encore longtemps). Et c’est ici qu’on doit se souvenir que toute morale négative, fondée sur les « péchés », ne mène qu’à l’impuissance et au désespoir.

Vivre de façon écologique veut simplement dire : savoir s’insérer dans un écosystème et participer à sa santé. Un savoir-vivre.

Cependant, je pense que « savoir » ne suffit pas, car justement « savoir » n’est qu’une poche d’indigestion, un monstre dans l’esprit, s’il ne s’insère pas dans l’affectivité humaine qui mettra ce savoir dans le cycle de l’action. Je cherche donc un chemin pour aimer vivre dans la vie plutôt qu’à côté. Et comme l’amour est une relation de sujet à sujet, elle suppose une conversion de toute la pensée. En m’insérant dans une ferme (il y a bien d’autres écosystèmes et la ferme n’est pas toujours un écosystème), je découvre que la nature est un être vraiment très attachant. C’est cela que je partage dans mon Journal.

Je dis mon Journal, car les blogues de l’année 2015 à 2016 seront publiés sous le titre probable de Journal d’un réfugié de campagne. Le texte sera évidemment révisé et amélioré. Pour cette raison, j’ai retiré ces textes de mon blogue.

Une nouvelle année de blogues s’ouvre avec le début de l’hiver. J’irai dans la même direction mais avec d’autres thèmes et d’autres formes, qui j’espère, vous motiveront à la vie écologique.